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L'hôpital vu de l'intérieur

De
151 pages
Avec franchise et précision, M. Jamode raconte ses séjours dans deux grands hôpitaux parisiens, non sans mettre l'accent sur un certain laxisme existant dans ces institutions. Mais il rend également hommage à la difficulté des uns et des autres dans l'accomplissement de leurs missions thérapeutiques. Chrétien constamment en quête de spiritualité, la maladie n'a à aucun moment ébranlé sa foi. Dans sa verve mêlée d'expressions créoles colorées, il entraîne le lecteur au pays de ses ancêtres.
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L'HÔPITAL VU DE L'INTÉRIEUR
Comment allez-vous, monsieur Jamode ?

www.librairieharmattan.com
diffus ion. hannattan(â),wanadoo .fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01763-0 EAN : 9782296017634

Jean-Claude JANVIER-MODESTE

L'HÔPITAL VU DE L'INTÉRIEUR
Comment allez-vous, monsieur Jamode ?

L' Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
LHannattan Hongrie Espace L'Harmattan Fac..des Kinshasa

75005 Paris

L'Harmattan

Italia 15

L'Harmattan

Burkina

Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

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Cheminements Spirituels
Collection dirigée par Elisabeth Le Quere
Toutes réflexions théologiques, spirituelles. Toutes expériences mystiques, religieuses qu'elles se situent au sein ou hors des grandes religions méritent d'être connues. C'est pourquoi nous favorisons leur édition dans cette collection. Vous pouvez nous envoyer vos écrits, même les plus personnels. Nous vous répondrons: Elizabeth Le Quéré 1 rue André Rivoire 92240 Malakoff

Déjà parus
ORMONT Elisabeth, La révolte d'un Juste, 2006. KAANICHE Habib S., L'accompagnement spirituel en milieu hospitalier,2005. FINKELSTEIN Bluma, L 'héritage de Babel, 2005. VERCELLETTO Pierre, Réflexions sur les stigmates, 2005. LECLERCQ Philippe, Un Dieu vivant pour un monde vivant, 2005. BERNABEU Antoine, Laissons les enfants grandir, 2004. ROCHECOURT Gabrielle, La cigale, 2004. P. M-A SANTANER, Qui est croyant ?, 2004. CONTE A.-M., L'ivre de vie, 2004. DESURVIRE, Dire vrai ou Dieu entre racisme et religions, 2003. GALLO J.G., Lafin de l'histoire ou la Sagesse chrétienne, 2003. GENTOU A., Invités à vivre, 2003. SCIAMMA P., Dieu et l'homme méditations, 2003.

Aux médecins et personnel de l'HEGP de l'USIC (Unité des soins intensifs cardiologie). Au professeur Sapotille et au personnel du trèfle 5 de l'HSL. Au professeur Quénette et au personnel de médecine interne de I'HSL. Aux cuisiniers de ces deux hôpitaux.

À mon ami Jacques.

À mon/rère Barthélémy, à ma sœur Julie-Naomy, en hommage à notre co-hospitalisation. Que ceux-ci trouvent ici l'expression de ma grande affection, ainsi que mes vœux de santé. À toi, maman; aussi loin que tu sois, ta place est près de mon cœur.

« Vivre c'est aider les autres à vivre. » Raoul Faullereau (fondation de la lutte contre la lèpre)

Voilà qui ressemble étrangement à : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c'est l'amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jean 13-35)

Chapître l Ô Dolcer

C'était la première fois que je passais des vacances hors de la maison paternelle, mais Dolcer, ma ville natale, restait à jamais le couffin de mon enfance, le berceau de mon adolescence. Cependant, mes souvenirs, un jour, avaient basculé dans le vide; la providence avait emporté une partie de ma vie et le destin avait saccagé mes repères. Je payais, me semble t-il, le poids des ans, la faiblesse de ma fuite et la rançon du passé à présent me cassait les membres. Je fais, me semble t'il, partie de la race des hommes qui, brouillés dans le temps, ne vivent que dans leurs propres souvenirs. Toutes les choses ont bougé, plus jamais rien ne retrouvera sa place; même au cœur de la ville, la vie s'est transformée. L'écho ne ressemble plus à celui qui résonnait antan, lorsque les alizés perçaient le silence de la nuit. Le modernisme a chamboulé les vieilles habitudes, les mentalités ont changé. Et l'esplanade des Pélicans a remplacé nul doute pour l'éternité, nos vieilles traditions nos bonnes mœurs. Le jour, cette place des Pélicans est une immense aire de jeux pour les enfants: de quoi faire rêver les parents, les tranquilliser; le soir, ces mêmes lieux accueillent les amoureux et favorisent leurs étreintes secrètes. Plus tard à la nuit tombée, des vakabon, sous l'emprise de l'alcool ou autre drogue de nature à ramollir l'esprit, chevaliers noctambules sans vergogne, y trouvent refuge, troublant la tranquillité des riverains. Je ne critique pas cette structure qui semble convenir une large partie de la population dolcéroise, voire de toute l'île de la 9

Mangrove. Cependant, comme la majorité des riverains, j'en appelle à la vigilance des responsables locaux afin de veiller, de sorte que ce dérapage nocturne ne s'amplifie pas davantage. Meurtrie, l'âme du poète s'en est allée verser ses larmes loin derrière les abîmes, là où l'horizon se croise avec le ciel. Le village de pêcheurs, que j'avais connu et aimé, révélait sa nouvelle façade; elle avait abandonné sa beauté antique pour prendre une tenue d'apparat. Lorsque tous les anciens, qui avaient construit I'histoire, se retrouvaient sur le boulevard des allongés, le village dépoétisé mourait à son tour telle une braise sous la pluie. À la place des souvenirs d'autrefois s'élevait à présent une ville flamboyante: lorsque le soleil se meurt, les réverbères haut perchés tentent de concurrencer la lune, exquise dans sa beauté resplendissante. Aujourd'hui les nouveaux visiteurs ont du mal à imaginer que l'océan partait de là : à deux pas des maisons, dans cette cuvette remblayée qui jadis bordait l'anse. On a repoussé la mer pour construire une ville. La plage est exilée de l'autre côté de la plate-forme, les lames ne la berceront plus jamais de ces douces mélodies. Je suis donc né, non loin de là, dans l'une de ces maisons qui font face à la mer; j'ai grandi sous l'ombre d'un énorme pyé .fouyapen; ce pyé boua géant donnait l'impression que notre maison se trouvait encastrée dans les feuillages immortels de sa longévité: douceur inoubliable de mes jeunes années. La mer balançait ses vagues quelques pas plus loin; j'aimais à contempler cette magie de la nature en revenant vers la maison à la nage. Mais le temps a balayé les souvenirs, ces souvenirs ô combien inénarrables mais si fidèles à ma mémoire. Parmi toutes ces

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belles images, j'aime me replonger dans les coutumes de ma vieille Antilles. Ainsi, je me souviens de ces mamans sortant leurs nourrissons emmitouflés dans des langes dès le point du jour; bébé sous le bras, elles sillonnaient silencieusement les rues encore endormies de l'ancien village. La tradition laissait entendre que ces premiers contacts avec la nature feraient du nouveau-né un enfant en bonne santé, robuste. Même si ma mère Laura n'est plus là pour le confirmer, j'ai la quasi-certitude de ne pas avoir échappé à ce rite ancestral: ma robustesse a agréablement servi la plus grande partie de ma vie! Depuis que j'avais quitté mon île, je revenais pendant les vacances non seulement pour prendre un peu de soleil, mais aussi pour déguster les délices de la mer. Néanmoins, ma principale raison était les retrouvailles familiales, revoir tous les acteurs de mon histoire, celle du début de ma vie quand le passé faisait lentement défiler les pages déjà brunies sous le poids des ans. Joyeux, je retrouvais mes racines: la vie reprenait instinctivement ses formes et ses couleurs: je n'ai jamais cessé de les cultiver pour mieux perpétuer les souvenirs de mon enfance. Lors de mes dernières vacances aux Antilles, j'avais préféré habiter sur les hauteurs de la Colombe, la capitale, au rez-de-chaussée d'un pavillon gracieusement prêté par un cousin. De là-haut, je découvrais la baie des Albatros, grandiose, qui silencieusement, laissait percevoir l'extrémité sud de l'île ensevelie sous le charme de sa verdure tropicale. Au loin se croisaient paquebots, cargos et plaisanciers dont les sillages désordonnés agrémentaient ce merveilleux tableau. Le soleil transperçait le ciel, ses reflets d'or et d'argent étalés sur l'océan, ressemblait à un glacis qui, dans l'infini, courtisait l'horizon. Par contre, à Il

longueur de journée, le bruit, au-dessus de nos têtes, des oiseaux géants mécaniques était assourdissant: ils déployaient leur train d'atterrissage, avant de disparaître derrière les marécages puis ils rejoignaient la piste où se terminaient, en roues libres, leurs longs voyages. Admiratif, je savourais ce tableau vivant qui dans son impétuosité complétait l'harmonie du décor. Dolcer, ma ville natale, même défigurée au nom de l'évolution, ne se trouvait pas bien loin; elle était-là, paisible, en bas à droite, derrière le morne de Fond Nigaud: les bras ouverts face à la mer infinie, elle m'attendait. Durant mon séjour, tel un nourrisson assoiffé recherche naturellement le sein de sa mère, je revenais chaque matin au bercail dès le point du jour; j'accueillais le soleil qui s'éveillait au-dessus des mornes et des pitons surplombant encore l'ancien village. Du fait de revenir au village dès l'aube, comme avant, j'avais repris mes bonnes habitudes: tous les deux jours, je partais au pas de course de la maison familiale jusqu'à la Colombe distante de cinq kilomètres environ; je me recueillais sur la tombe de mes parents, de ma mère surtout dont je supportais mal l'absence récente. Ensuite, soulagé par ma méditation, et aussi par mes larmes salvatrices, je reprenais la route en sens inverse, franchissant les mône par l'ancienne route. Mes bonnes conditions physiques de l'époque me permettaient de couvrir ces dix kilomètres en cinquante minutes, parfois moins, lorsque la forme était au rendez-vous. Un parcours solitaire, romantique, où l'effort était à la mesure de I'hommage rendu à ceux qui au-delà de leurs tombeaux étaient toujours présents dans mes pensées. Dans le doux parfum matinal qu'exhale la nature, je me laissais emporter dans les souvenirs les plus précieux de ma petite patrie qui m'emplissait de bonheur, d'émoi. 12

Ce mois de juillet-là, je passai mon temps entre ma famille sur place et les sorties à la plage en compagnie d'un noyau d'amis fidèles. Je n'avais guère d'autres ambitions durant ces trois semaines. J'avais passé des vacances banales qui ne ressemblaient en rien à celles que je vivais auparavant. L'absence de ma mère fraîchement disparue me pesait encore lourdement; comme si une main, volontairement, avait effacé toute trace prouvant qu'elle avait réellement existé dans la maison de Dolcer, sa maison. Même si la vie nous confirme qu'après la mort, rien n'appartient plus à personne, j'offrais volontiers ce privilège à ma mater, histoire de prolonger encore un peu son existence ici-bas. Si je pouvais toutefois résister à ma nostalgie, je n'arrivais toujours pas à dominer la force de ce profond silence qui s'infiltrait jusqu'au fond de mon âme. Année maussade qui m'a vu retranché dans la tristesse et le désarroi.. . Cette année-là, le côté événement que j'attribuais habituellement à ces voyages avait bel et bien perdu son sens véritable: patauger à plein poumon dans mon passé n'avait point existé. Jusqu'à la veille de partir, j'avais tenu à poursuivre mon hommage par l'effort physique subitement devenu ma principale préoccupation durant cet été-là. Rien d'autre ne put égayer ce sentiment d'abandon qui m'habitait en permanence. J'émergeais d'un cauchemar inoubliable et, trois semaines plus tard, je m'apprêtais à quitter l'île dans une confusion mentale qui m'avait empêché de revivre les moments heureux de mon enfance, de mon adolescence.

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Le jour de mon départ, pour la première fois depuis vingt-deux ans de vacances ininterrompues, je n'éprouvais qu'un brin de tristesse en quittant mon péy, moi qui, autrefois, ne pouvais contenir mes émotions lorsque an avyon m'arrachait de Dolcer. Loin de ce temps qui s'enfuyait devant moi, j'avais le sentiment que les êtres, les choses tout à coup m'abandonnaient. Ce départ semblait plutôt me soulager; noyé dans mes regrets, j'avais l'impression de ne plus appartenir à cette communauté choyée peut-être exagérément. Tous mes voyages précédents avaient été teintés d'événements heureux et inattendus: je retrouvais mes habitudes, mes souvenirs et tous les bagay qui me replongeaient automatiquement dans les mentalités et les mœurs de mon «pays. » Je ne me contentais pas de me ressourcer comme « le touriste », au contraire, je vivais de la même manière et au même rythme que ceux qui avaient choisi de poursuivre leur existence près de la Mangrove. J'en étais venu à les envier jusqu'à ressentir ma « fuite» comme une réelle trahison. Malgré cette jalousie qui me picotait le cœur, j'éprouvais une grande fierté envers tous ces compatriotes qui n'avaient pas tourné le dos à notre belle île. La providence avait tracé à sa manière le destin de chacun, mais en dépit de mon éloignement, j'avais toujours lutté pour rester un enfant du péyi à part entière; pour cette raison essentielle, je n'ai jamais comparé la vie de la métropole à celle vécue dans l'île de la Mangrove. (Et que je vis encore plus de trente jours chaque année). Deux mondes différents, bien distincts qui, de surcroît, n'ont presque rien en commun. La tâche est rude lorsque le négropolitain, (comme on dit là-bas) cherche à retrouver la place qui lui est due sous le soleil! Aux Antilles il faut se battre pour réapprendre à vivre: une épreuve bien difficile pour le « Monsieur je sais tout» qui débarque de la capitale métropolitaine! Surtout s'il tente 14

d'imposer ce qu'il a retenu de son passage de l'autre côté des lames agitées de l'Atlantique. Dans l'île, la simplicité est de rigueur; la discrétion reste l'atout indispensable pour la réintégration des revenants, car nous les « nèg blan », on nous attend toujours au détour pour nous mettre à l'épreuve de notre soi-disant évolution. L'autochtone se respecte, car il met à profit ceux qui cherchent à détourner son mode de vie, ses principes; c'est tout cela qui justement fait sa vraie différence, son originalité: ils ont choisi de rester et il faut tenir compte de leur idéologie, en les fréquentant, sous peine d'échec. C'est comme cela, sur l'île de la Mangrove, comme dans toutes les Antilles d'ailleurs, et cette tradition me convient totalement! Tel un conquérant dans l'ombre kon an zétrangé, amoureux de son péyi, j'ai adopté le principe de la patience; j'attends d'être invité pour apprécier la solennité de toutes les choses qui aujourd'hui composent mon pays.

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