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L'impasse de la République

De
260 pages
Les souvenirs d'une fillette, installée en banlieue parisienne, pendant la "guerre d'Algérie". Dans un quotidien ponctué de questionnements, de fuites, de squats, de perquisitions et de jeux, elle cherche à comprendre la disparition de son père. Après plus de quarante ans d'oubli, de refoulement, de silence, des impressions puis des images resurgissent. Peu à peu se recompose un chapelet d'histoires qui montrent que les Chibanis, les vieux immigrés d'aujourd'hui "ne rasaient pas les murs".
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L'Impasse de la République

~ L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l.

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Konyvesbolt; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC

httD://www .1ibrairieharmattan. con1 diffusion. harmattan @wanadoo.fr hannattanl @wanadoo.fr ISBN: 2-296-01388-0 EAN : 9782296013889

Salih MARA

L'Impasse

de la République
Récits d'Enfrance (1956-1962)

L'HARMATTAN

Graveurs de mémoire
Dernières parutions My Youssef ALAOUI, L 'homme qui plantait des chênes, 2006. Albert et Monique BOUCHE, Albert Bouche (1909-1999), un frontalier en liberté, 2006. Paul DURAND, Je suis né deux fois, 2006. Fortunée DWEK, Nonno, Un Juif d'Egypte, 2006. Catherine VIGOR, Tarvildo Targani, mouleur à la main dans le Doubs,2006. Carole MONTIER, Une femme du peuple au xx!me siècle, 2006. Valère DECEUNINCK, Du poisson en Centrafrique, 2006. Claude CHAMINAS, Place de I 'hôtel de ville. Nîmes 1965 1984, Tome 1 et 2, 2006. Bernard JAVAULT (Sous la direction de), L'œil et la plume. Carnets du docteur Léon Lecerf, 2006. Françoise MESQUIDA, Chroniques d'une jeune fille dérangée, 2006. Sophie Thérèse MICHAELI, Enfant cachée. Souvenirs de la France occupée. (1940-1945),2006. Jean-Martin TCHAPTCHET, Quand les jeunes Africains créaient I 'histoire, 2006. Véra BOCCADORO, Pointes à la ligne... Une chorégraphe française au Bolchoï, 2006. Gilles IKRELEF, 1939-1944 « Pourtant» ou l'épopée du lieutenant AbdelKader Ikrelef, 2006. Jacques CHARPENTIER, Vagabondages à travers le Congo, la Centrafrique, et ailleurs ..., 2006. Henry LELONG, Carnets de route (1940 - 1944), 2006. Pierre FAUCHON, Le Vert et le Rouge, 2006. Marcel JAILLON, Lettres du béret noir (Algérie 1956-1958), 2006. William GROS SIN, J'ai connu l'école primaire supérieure. Récit de vie: Adolescence, 2006. Pierre FONTAINE, En quête... La piste interrompue, 2005. Alain DENIS, La ribote. Le repos du marin, 2005. Jeannette RUMIN-THOMÉ, J'avais huit ans en 1940,2005. Maurice MONNOYER, Les grands-parents sont éternels, 2005.

A ma fille, Aïda, A mon fils, Yacine
A mes nièces, A mes neveux,

A ma mère, A mon père,

Pour mémoire...

«Je suis las des polémiques, des exclusives, des fanatismes. Je puis rentrer chez toi sans m'habiller d'un uniforme, sans me soumettre à la récitation du Coran, sans renoncer à quoi que ce soit de ma patrie intérieure. Auprès de toi, je n'ai pas à me disculper, je n'ai pas à plaider, je n'ai pas à prouver (. ..) Au-dessus de mes mots maladroits, au-dessus des raisonnements qui ne peuvent tromper, tu considères en moi, simplement l'homme (...) Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente.

A. de Saint-Exupéry (Extrait de « Lettre à un otage»)

1955
1er novembre:
Grève générale organisée par le F.L.N. et le M.N .A. dans l'immigration ouvrière algérienne en France à l'occasion du
1 novembre 1954.
er

Nous sommes arrivés de nuit, comme à l'habitude lorsque nous changions de maison. C'était une nuit glaciale. Mère avait apparemment déjà tout préparé et ce à notre insu. Nous avions mangé puis après une de ces histoires qu'elle commençait toujours par «Amachaou... », nous nous étions endormis... pour nous réveiller quelques heures après. Nous ne nous étions même pas habillés mais avions enfilé nos manteaux directement sur nos robes kabyles. Puis, sans un mot, ma mère prit mon frère dans ses bras; mon père fit la même chose avec moi du fait que j'étais ensommeillée et ma sœur aînée nous suivit. Ils nous installèrent dans une vieille traction noire et mon père prit le volant: destination inconnue. Presque une heure après, la voiture s'arrêta à hauteur d'une impasse. Il arrêta net le moteur et nous descendîmes tous. Cette fois mon frère était dans les bras de ma sœur pendant que nous portions les quelques affaires que ma mère avait préparées. Un immense trou noir nous accueillit. En effet, plus nous avancions dans l'étroit chemin et plus la lumière nous fuyait. Après une longue marche qui n'en finissait pas d'en finir et ce dans l'obscurité la plus totale, nous prîmes à gauche et continuâmes notre avancée. Mon père nous rassura en nous disant que ce n'était plus très loin. Mon frère continuait à dormir paisiblement. Puis une barrière s'ouvrit, puis la porte et enfin notre nouvelle maison nous accueillit. C'était une impasse au 158, rue de la République, en banlieue parisienne. Il

1956
Mars:
La France reconnaît l'indépendance du Maroc et de la Tunisie. le 9, manifestation d'Algériens en France organisée par le M.N .A. contre les pouvoirs spéciaux. Sévère répression.

-

5 juillet: Grève générale des Algériens en France et à Alger.

Juillet 1956 Un, deux, trois, vinaigre... J'entendais siffler la corde de plus en plus vite et mes pieds agiles se soulevaient d'euxmêmes, sans forcer et de plus en plus vite. Mes tresses voletaient suivant le même rythme accompagnées par les volants de ma robe tablier confectionnée par ma mère. C'était une chaude journée d'été et j'étais seule sur le sentier. Carmen, la gitane aveugle qui sillonnait le sentier de son pas lent et de ses mains en avant n'était pas en vue. Le sentier n'appartenait qu'à moi. Il me paraissait immensément long, un kilomètre peut-être? Ma sœur devait être avec ma mère à s'occuper du ménage et moi j'avais pris un peu de liberté. De part et d'autre du sentier des maisons étaient alignées séparées par d'énormes haies, arbres fruitiers qui nous empêchaient d'y voir à l'intérieur mais qui nous permettaient de chaparder là des cerises, là des abricots ou des pêches, mûrs ou pas. Je continuais mes jeux à la corde; sur un pied, sur deux pieds, à l'endroit, à l'envers tout en chantonnant d'une voix fluette «un, deux, trois, vinaigre» et la corde sifflait de plus belle. Tout à mes exercices, et la tête penchée sur mes pieds, je ne les vis pas du premier coup. Ce n'est que lorsqu'ils furent à deux cents mètres de moi que je relevai la tête et que je les vis arriver. Droit vers moi. Ils ne pouvaient pas m'éviter et moi non plus. Ils étaient trois comme les Rois Mages. Ma voix diminuait au fur et à mesure qu'ils s'approchaient. Je ne pensais même pas à prendre la fuite. Ils m'auraient peut-être suivie. Alors... Ma corde à sauter avait également ralenti 15

et mes pieds avaient fait de même. Je n'en continuai pas moins à chantonner même si les notes devenaient au fur et à mesure fausses. « Un, deux, trois... » Ils s'arrêtèrent à trois pas de moi et je pus les voir distinctement. Trois hommes me faisaient face et je n'avais qu'une corde à sauter terminée à chaque bout d'une quille en bois, du moins cela y ressemblait. Tout en me dévisageant, ils gardèrent un instant le silence. L'homme du milieu, d'un complet de couleur noire tout fripé et d'une chemise blanche sale au col, semblait fatigué, au bord de l'épuisement. Son pantalon trop long faisait de nombreux plis sur ses chaussures qui, par la poussière, n'avaient plus de couleur. Ses mains étaient derrière le dos, comme le faisait souvent mon père lorsqu'il marchait. Une barbe de plusieurs jours lui mangeait le visage et son regard était celui d'un malade. Il ressemblait à un Arabe, c'était un Arabe. Il me semblait petit, ratatiné, recroquevillé sur lui-même, prêt à disparaître sous terre s'il le pouvait. Ceux qui l'entouraient de part et d'autre se ressemblaient. Lorsque je regardais l'un, je voyais l'autre. Une gabardine beige recouvrait leur pantalon foncé. Ils avaient les mains dans les poches et tous deux me souriaient. Ma mère, comme toutes les mères, m'avait recommandé de ne pas parler aux étrangers. Je ne devais pas parler. C'étaient des étrangers. Le silence fut rompu par l'un d'eux. « Bonjour petite... Dis donc tu sautes rudement bien à la corde; j'ai pu voir ça de loin. J'ai aussi une petite fille de ton âge... Quel âge as-tu? 16

- Sept ans.
- Ah ! Ma fille Liliane n'en a que six... Tu t'appelles comment? - ... Salica

- Salima ?
- Non, Salica... avec un C... et je pris un plaisir insidieux à épeler mon nom: S.A.L.I.C.A. - C'est joli et original. .. » L'autre gabardine beige qui jusqu'alors silence l'interrompit. « Et ton nom de famille? - Je n'ai pas le droit de parler aux étrangers. - Je ne le suis plus, me répondit l'autre; tu connais bien le nom de ma fille et moi c'est Bernard. » Le regard du «malade» se fit suppliant. Je ne compris pas ce qu'il voulait dire et il ne disait rien. «Mara, dis-je dans un souffle. -Mara... et le prénom de ton père tu le connais? avait gardé le

- Bien sûr, il porte le nom d'une fête: Mouloud... Mouloud chez nous c'est la fête du mouton. .. »

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La deuxième gabardine beige m'interrompit. « On peut le voir, il est à la maison? - Non... Il est parti... il nous a quittés. Ma mère me dit qu'il ne reviendra plus et Carmen la gitane pense qu'une femme l'a pris. - Ah ! » dirent-ils en chœur. Curieusement les deux gabardines beiges se ressemblaient; ils se regardaient souvent et même sans parler semblaient se comprendre. L'homme au complet sombre était toujours silencieux et son silence ajouté à son regard m'enveloppait d'un sinistre présage. Pourquoi me parler de mon père? Il était bien parti et, depuis bien longtemps, nous ne l'avions pas vu. Quelques personnes que je pensais de la famille venaient bien à la maison donner et prendre des nouvelles mais lui avait été englouti par la vie. Ma mère ne l'attendait pas et nous vivotions avec les moyens du bord: le jardin potager, les fruits du jardin et ce que les gens pouvaient nous apporter lors de leurs visites. Il nous était défendu de parler du père, comme s'il n'avait jamais existé. Et ce, ni à l'école, ni aux gens de rencontre. Parti le père ! Voilà que ces hommes le demandaient et ne savaient même pas son nom? Sinon pourquoi me le demanderait-il? « Qui est chez toi aujourd'hui? - ... ma mère, ma sœur et mon petit frère qui a trois ans et qui crie toujours. - Personne d'autre?

18

- Personne, dis-je d'une façon catégorique.

- On va aller voir ta maman.
- D'abord ma mère ne parle pas un mot de français et c'est ma sœur qui parle à sa place. - Et quel âge a ta sœur? - Neuf ans, Monsieur, elle a deux ans de plus que moi... » La première gabardine beige regarda son collègue et d'un hochement de tête lui précisa de ne pas insister. «Apparemment ce n'est pas là. C'est le même nom de famille certes, mais ce n'est pas celui-là qu'on cherche. » Ils haussèrent les épaules puis me quittèrent oubliant même de me dire au revoir. Ils reprirent leur chemin en sens inverse et moi mes sauts à la corde. Mais le cœur n'y était plus. Je sentis un grand froid me saisir malgré la chaleur, des crampes d'estomac me labourer le ventre. Néanmoins je continuai à sauter et à réciter ma litanie d'une voix nettement moins puissante. Lorsque je relevai la tête, je les vis tous les trois: l'homme au complet sombre était soutenu de chaque côté par une gabardine beige. Il avait le dos voûté, le pas traînant et les mains toujours derrière le dos. Quand finalement mon regard s'arrêta sur les mains, un bracelet d'acier aux poignets les maintenait: des menottes comme dans les films policiers. Des larmes dans la voix, je poursuivais: «un, deux, trois, vinaigre... » jusqu'à leur complète disparition au bout du sentier.

19

Quelques minutes plus tard, ma mère et ma sœur furent mises au courant. Ma mère pensa qu'ils risquaient de revenir la nuit même. Ce ne serait pas la première fois. Aussi, le soir, après un frugal repas, nous nous sommes retrouvés à passer la nuit chez les parents de Carmen la gitane. Ils habitaient dans le sentier également, mais leur maison et leur caravane qui était déjà dans la cour, étaient éloignées de la nôtre de plusieurs centaines de mètres. Ils nous avaient déjà accueillis à plusieurs reprises, mais je ne savais pas pourquoi, quelquefois on allait dormir chez eux. J'aimais bien y aller. Il y avait beaucoup de monde, des cris, des rires, et même on y chantait. Je pense que ma mère lorsqu'elle avait de mauvais pressentiments ou peur nous y emmenait. Pour nous, c'était un peu la fête d'y aller le soir. De jour on n'avait pas le droit de s'y rendre, mais on rencontrait souvent Carmen dans le sentier puisqu'elle ne faisait rien de la journée. Elle ne prenait même pas soin de se laver ni de se coiffer. De ce fait, ses yeux, qui étaient dans l'obscurité la plus profonde, étaient souvent collés par les saletés de la nuit et ses cheveux ne connaissaient probablement pas ce que c'était un peigne ou une brosse, tant ils étaient emmêlés. Elle était beaucoup plus grande que nous mais, en fait, elle n'avait pas d'âge. Elle ne savait ni lire, ni écrire mais savait beaucoup de choses que nous on ne devait pas savoir... Quelquefois, elle nous en parlait mais on ne comprenait pas tout. Ma mère n'aimait pas nous voir avec elle pour cela mais acceptait qu'on l'aide à se promener dans le chemin où elle avançait à tâtons. Pas de canne blanche pour elle.

20

Ce soir-là, je compris qu'un lourd secret nous habitait et que si nous étions chez les Gitans c'était le fait de la visite des gabardines beiges. Ceux-ci risquaient de revenir. Ils revinrent plus tôt que je ne le croyais.

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C'était jour de marché. Je le savais parce que ce jour-là est aussi un jour de corvée. Ma grande sœur y était préposée. Moi, avec mon physique malingre et souffreteuse, je pouvais y échapper et c'est ce que je faisais. Ne pouvant fuir les tâches ménagères, elle commença à laver par terre à grande eau. Ma mère, pendant ce temps là, arrachait les légumes du jardin, légumes qui allaient servir au repas. D'habitude, c'est un jour où nous recevons des invités. Nos visiteurs qui étaient tous des parents: tantes ou oncles nous apportaient quelques produits pour améliorer nos repas mais nous devions comme à I'habitude les recevoir dans une maison propre. Pour ne pas gêner, je m'installai avec un livre devant la maison dans le sentier mais je n'arrivai pas à me concentrer. Mon père, je ne l'avais pas vu depuis bien longtemps. En fait son absence nous pesait et surtout nous posait beaucoup de questions. Bien que Carmen dise que les hommes quittaient souvent leur femme pour une autre, je n'arrivais pas à comprendre. Ma mère est belle; je la trouve belle et forte. De longs cheveux lisses de couleur châtain se répandaient sur ses épaules lorsqu'elle se coiffait. Elle a de grands yeux verts et j'aime à les regarder parce que les miens ont la même couleur. Ma sœur prétend que j'ai des yeux de «vipère» et moi je lui réponds que je les ai comme «ma mère. » Cela l'enrage, parce que les siens virent au jaune lorsqu'il ya du soleil. Je fus brutalement interrompue dans ma méditation par des pas précipités. Quelqu'un courait, et courait vite. Les pas approchaient de plus en plus et je reconnus de loin la silhouette de Lounès. Lounès est mon cousin, un cousin 22

germain. C'est tout bonnement le neveu de mon père et il porte le même nom de famille que nous. On l'aime bien lui. En effet, à chaque fois qu'il vient à la maison, il nous apporte de véritables trésors. Non pas des fruits, du café, du sucre... comme les autres, mais des trésors. Des choses qui ne se consomment pas; des choses qui ne disparaissent pas; des choses qui ne servent à rien chez nous et qui restent là comme des souvenirs dont on ne se défait pas. Ce sont par exemple des bijoux en argent, en or, des montres, des trousses en cuir, et même une fois ce fut une valise entière. Il nous les donnait, comme ça, en cadeau, pour rien. En plus, nous le trouvions beau. Hélas, ma mère ne l'aimait pas et lui avait à plusieurs reprises interdit notre maison. Mais il n'en avait cure et réapparaissait aujourd'hui. C'était bien la première fois que je le voyais si pressé de venir à la maison. Anivé devant moi, il était soufflant, suant et me demanda où était ma mère. Je n'eus pas le temps de faire un geste qu'il était déjà dans la maison et j'entendis ma sœur criant « tu vois pas que je lave le parterre. » Ma mère, à ses cris, fit son apparition et la rejoignit dans ses vociférations. - «Dehors et vite; je ne veux plus te voir! Fils de malheur, de crève-la-faim... - Khalti, pour l'amour de Dieu, cache-moi et vite... s'il te plaît, je. . . - Dehors! »

23

J'interrompis cette joute verbale. En effet, toujours dans le sentier je vis arriver également, courant, soufflant, suant, trois gendarmes, leur capeline au vent. Et ils se dirigeaient droit vers notre maison. « LA POLICE, la police, elle arrive. .. » A peine avais-je prononcé ces mots que Lounès traversa la pièce, se retrouva dans l'unique chambre sous le lit que nous partagions à trois. Ma mère resta sans voix; nous aussi. Le silence fut interrompu par la police elle-même. Nous lui faisions face, ma mère au milieu, dans l'attente. L'un d'eux nous salua. « Bonjour! » Devant notre silence, il poursuivit: «Nous recherchons un malfaiteur et nous pensons qu'il s'est introduit chez vous. En effet, nous l'avons vu entrer ici et cette jeune fille... « Qu'est-ce qu'un malfêteur ? demandai-je. « Un voleur! - ... » Ma mère comprit immédiatement et ce sans traduction. « Un vouleur, un vouleur... » Elle entra dans la chambre, nous et les gendarmes sur ses talons et, d'un doigt digne de la tragédie classique, elle désigna le lit et répéta: «un vouleur, un vouleur... » La scène qui suivit fut moins belle. Un des gendarmes s'allongea pendant que les deux autres sortirent leur pistolet et mettaient en joue le lit. On entendait l'autre dire à Lounès de ne pas faire « le con ». Il sortit en rampant et son beau costume était plein de poussière devant lui. Il s'épousseta et regarda ma mère avec un regard de haine. 24

«Tu m'as donné, Dieu te le rendra au centuple...» Pendant qu'ils le traînaient, il hurlait maudissant ma mère. «Tout le monde le saura... Ma propre tante m'a donné... Ton mari te tuera... Il te tuera... » Puis plus rien. Malgré son tablier sale, ses chaussures de jardin crottées, elle restait fière, digne et sans aucune trace de remords sur son visage fatigué.

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A chaque fête de L'Aïd c'était pareil. Ma mère préparait le couscous et les gâteaux arabes. Nous l'aidions chacune à notre manière. Nous étions les petites mains mais le plus souvent je me proposais de garder mon frère pour qu'il ne puisse pas déranger ces préparatifs et ce bien que ma sœur grondait sourdement. Elle épluchait les légumes, nettoyait au fur et à mesure. Cela prenait toute la matinée. Souvent, même, ma mère s'y attelait la veille pour confectionner les gâteaux. Il y en avait de toutes sortes, de toutes les formes, de toutes les couleurs. Il y en avait trop pour nous mais jamais assez pour elle. Et elle pétrissait la pâte, remettait de l'eau, ajoutait la farine, saupoudrait de sucre et repétrissait. Je n'aimais pas la voir faire ainsi. Ses mains habiles bougeaient dans tous les sens, ses doigts dégoulinaient de jus incolore, ses mains travaillaient, travaillent encore; travaillaient toujours. Ses mains ne connaissaient pas la fatigue. Elles étaient toujours en activité et jamais ne s'arrêtaient. Seule la nuit leur permettaient enfin de se reposer. J'avais peur que plus tard, moi aussi mes mains me démangeraient, me dérangeraient. Aussi je prenais soin de ne pas trop les utiliser. Lorsque tout était prêt, les différents gâteaux selon leur forme, leur couleur étaient placés dans des récipients de métal argenté. Le tout brillait et habillait notre table. Nous la regardions sans trop s'en approcher ni y toucher. Quant au couscous, il trônait sur le poêle à charbon qui nous servait à la fois de cuisinière et de chauffage. En fait, tout cela ne nous appartenait pas. Nous attendions les différents invités qui n'allaient pas manquer de se succéder et tout cet acharnement à la confection de ce plat 26

de fête et ces gâteaux leur étaient destinés. Le reste, seul, nous reviendrait et nous attendions ce moment avec impatience. Il ne fallait pas que les invités repartent le ventre ou les mains vides. Il ne fallait pas qu'ils se doutent un instant de notre vie précaire. D'ailleurs, eux aussi venaient avec des friandises, de la «gazouze » une boisson orange ou jaune sucrée et pétillante, des gâteaux «faits main ». Jamais personne n'eut l'idée de venir avec des gâteaux du boulanger. Et c'est dommage, j'en rêvais. Je les approchais à la vitrine de la boulangerie, je les humais lorsque j'allais chercher le pain et, dans mes rêves, quelques fois j'en mangeais. Avant de les accueillir, nous devions mettre notre plus jolie robe. D'ailleurs à se demander si elle ne servait qu'à cela. Nous n'en n'avions qu'une chacune. En fait, moi je récupérais constamment celle de ma sœur qui grandissait trop rapidement. Elle avait donc le privilège de savoir ce qu'est une robe neuve. En plus de cela, ma mère nous coiffait elle-même. Elle nous brossait les cheveux puis les tirait et passait un peigne avec des dents de chaque côté, très fines et serrées. Nous ne l'aimions pas parce qu'il nous faisait très mal et quelque fois j'en pleurais. En effet, mes cheveux étaient plus bouclés que ceux de ma sœur, j'en souffrais plus. Ma mère disait que ce peigne est essentiel si nous ne voulions pas avoir de poux. En effet, les dents étaient si serrées que pas même une lente ne pouvait passer au travers. Une fois cet exercice terminé, mère séparait nos cheveux en deux, puis en trois et nous les tressait. Pas un cheveu ne devait orner notre front. Tout était maintenu avec des rubans qu'elle faisait elle-même avec les chutes du tissu de nos robes. Nous étions comme 27

deux petites filles modèles mais sans aucun lien avec la Comtesse de Ségur que je dévorais à l'époque. Elle ajoutait de la brillantine pour faire briller le tout. Mon frère, non plus, n'échappait pas à ce rituel. Nous étions propres, nous étions beaux, nous étions présentables. Lorsque les invités étaient là, nous les embrassions et comme tous les enfants sages nous restions assis sur notre chaise sans bouger, attendant la permission de nous lever. Celle-ci nous était donnée uniquement par un léger baissement de cils de ma mère. A la moindre incartade, son regard nous rappelait à l'ordre et de nouveau nous redevenions statues; trois statues. Oui, nous étions bien élevés et ce malgré l'absence d'un père. Ma sœur avait droit à quelques égards dans la mesure où ma mère la sollicitait pour l'aider: besoin de verres, d'apporter une assiette... ce qui permettait ainsi à ma mère de converser en toute quiétude. Les conversations des grands ne m'intéressaient pas beaucoup. Le mot guerre revenait souvent, du moins le mot «guerra ». Mais cela peut vouloir dire pluie également. Quelquefois, l'atmosphère y était oppressante, faite de non-dits, de silences, de hochements de tête puis de nouveau le silence. Les noms de «Akli », de «Si Hamimi », d'« Amirouche» et «Guy Mollet », les mots « grive », « manifestation », les sigles « M.N .A. », «F.L.N. » étaient répétés mais nous n'en comprenions pas le sens. Quand le climat devenait trop lourd, il lui arrivait de nous envoyer jouer dans le jardin à condition que je veille sur mon petit frère. Ce que je faisais avec joie. D'un naturel gentil et sage, il ne me gênait pas pour lire dans la mesure où, assis à côté de moi, il faisait la même chose. 28