L'impossible choix

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Fuyant la pauvreté, espérant vivre des jours meilleurs en France, les parents de Mezziane quittent l'Algérie. Mezziane, un de leur trois enfants, est né en Grande Kabylie. En 1958, à l'heure de l'appel sous les drapeaux, Mezziane fera son service militaire chez les Chasseurs alpins, il sera appelé à combattre en Algérie. Par un coup du sort, son cantonnement se situera à quelques dizaines de mètres du village d'Iferhounène, le village qui l'a vu naître...
Publié le : samedi 1 novembre 2008
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EAN13 : 9782336279169
Nombre de pages : 218
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PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

La fin de l’adolescence La convocation était attendue, cependant lorsque le facteur m’apporta la lettre m’indiquant de rejoindre le 6e bataillon de chasseurs alpins cantonné à Grenoble, je reçus un choc. Ainsi, il me faudrait rompre avec mes habitudes, quitter ma famille, mes copains et mes copines et aussi la grande entreprise qui m’employait comme dessinateur en mécanique. Très souvent, le soir, j’aidais mon père pour servir les clients de notre

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petite épicerie qu’il tenait depuis près de 10 ans dans ce quartier populaire du 18e arrondissement. Ma mère en profitait pour se rendre dans sa cuisine préparer le dîner. Parfois ma grande sœur palliait mon absence prévisible, cependant assez rarement, car elle se destinait au métier de juge pour enfants. Ces études de droit lui prenaient beaucoup de temps ; nous ne pouvions compter sur l’aide du grand frère qui avait quitté la maison pour vivre sa vie. De plus, son métier de conducteur de bus lui imposait des horaires par trop irréguliers Mes parents étaient algériens, partis de ce coin de Kabylie où j’étais né ; ils fuyaient une existence terne dans cette région complètement désindustrialisée et délaissée par l’Administration Française. Malgré son grand désir de sortir de sa condition, mon père nous faisait vivre de petits boulots trouvés çà et là avec des lendemains incertains et un salaire de misère : journalier dans une ferme ou manœuvre dans une usine, très loin du domicile où il ne revenait que tous les quinze jours. A Iferhounène, ce village de Kabylie où j’étais né, nous vivions comme il y a trois siècles, rien n’avait changé. En économisant sur tout et vivant

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chichement, mes parents avaient réussi à mettre quelques sous de côté et ils s’étaient lancés dans la grande aventure en traversant la Méditerranée. Après trois ans d’un travail à la chaîne dans une grande usine du 15e arrondissement, mon père quitta l’entreprise qui construisait des automobiles. Une opportunité s’était présentée, consistant à reprendre une épicerie dans la rue où nous habitions dans ce quartier ouvrier de Paris ; la place était laissée vacante par le propriétaire devenu trop âgé pour gérer convenablement sa modeste entreprise. Le brave homme avait pensé proposer sa succession à mes parents, ceux-ci étant de bons clients de son magasin. Il avait accepté le petit capital proposé par mon père, le solde étant versé sous forme de mensualités ; il était stipulé chez le notaire que mes parents deviendraient propriétaires en cas de décès du grand-père, celui-ci n’ayant pas d’héritier. En fait, c’était une forme de viager. En cette année 1949, nous étions devenus les nouveaux épiciers de ce quartier populaire de la rue Ordener. Mon père avait fait la dernière guerre mondiale, il n’avait pas manqué d’en parler aux premiers clients et la réticence de faire travailler un

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étranger s’était vite estompée, les manifestations d’hostilité ou de racisme envers mes parents étaient quasiment inexistants. Nous avions une clientèle fidèle et le magasin s’était assez rapidement révélé trop petit ; mais nous ne pouvions pas pousser les murs. Il avait fallu attendre une occasion pour s’agrandir : celleci se présenta quand le dépanneur radio qui tenait le magasin jouxtant le nôtre prit sa retraite, au moment où les postes de TSF commençaient à être remplacés par des téléviseurs. Je fréquentais l’école laïque et j’avais de nombreux copains qui n’avaient jamais manifesté le moindre racisme à mon égard ; je découvrirais cela beaucoup plus tard et dans d’autres circonstances. Si les gens disaient familièrement qu’ils allaient faire leurs courses « chez l’Arabe », il n’y avait aucune connotation raciste ou xénophobe dans cette indication. Des années plus tard, malgré les événements d’Algérie que les commentateurs radio, peu avares d’euphémismes, présentaient comme des « troubles », mes parents avaient gardé une bonne clientèle. Cependant, certains s’étaient détournés du magasin au prétexte qu’ils avaient un fils en

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Algérie et qu’ils n’allaient pas donner leur argent dont une partie irait garnir les caisses du FLN. Pouvait-on le leur reprocher ? Il est bien vrai que nous voyions de temps en temps un collecteur du FLN passer dans le magasin et je comprenais mon père qui n’avait aucun moyen de se soustraire à cet impôt appelé révolutionnaire ; il fallait participer à cette collecte sous peine de mort, ou à moindre mal la destruction du magasin. Mon père m’avait élevé dans la plus grande tradition française, il n’avait pas renié sa religion, mais il ne me l’avait jamais imposée. J’avais fait deux voyages depuis mon enfance dans le pays de mes racines et j’avais découvert, en plus de mes nombreux cousins, cousines, oncles et tantes une merveilleuse région : la Grande Kabylie avec ses villages accrochés au flanc des montagnes dans des décors qu’enjolivaient les grands champs d’oliviers, quelques orangers çà et là colorant le paysage. Ces merveilleux levers et couchers de soleil sur les montagnes du Djurdjura sont un enchantement, les promenades dans les fonds d’oued vers Tikilsa où même au plus fort de l’été, la nature vous propose un écrin de verdure enveloppé d’une bienfaitrice fraîcheur ; et ces jolies femmes habillées de couleurs chatoyantes, la taille

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soulignée par la traditionnelle « fouta » sont un enchantement, un régal pour les yeux. J’avais retrouvé mes origines, ma famille et souvent je rêvais de ces paysages d’une exceptionnelle beauté qui font de la Kabylie un pays extrêmement attachant. Je me disais que, plus tard, j’y retournerais en vacances, peut-être avec mon épouse. Nous avions parfois abordé le délicat sujet de la guerre d’Algérie avec mon père, même si, à cette époque, il ne s’agissait selon la radio que d’un maintien de l’ordre. Dans quelques temps, la réalité du terrain me révèlerait les éditoriaux mensongers de certains journaux. Ces troubles d'Afrique du Nord commencés depuis 1954, avec au début, quelques victimes par mois, se traduisaient maintenant par plusieurs morts par jour. Était-ce la guerre? Ou comme le disaient les politiciens en place, un maintien de l’ordre voire une simple opération de police visant à empêcher les troubles fomentés par quelques agitateurs indépendantistes ? A ce sujet, je serais bientôt fixé sur le goût immodéré du mensonge chez certains hommes ou femmes politiques. Ce que l’on appelle maintenant, pour rester politiquement correct « langue de bois » ne sont que des moyens

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détournés évitant le mensonge, mais n’apportant aucune réponse aux questions posées. Je me considérais comme un français à part entière, mais cet appel sous les drapeaux, avec les événements d’Afrique du Nord, me gênaient et m’inquiétaient un peu. Au début de ces troubles, mes compatriotes ne s’inquiétèrent pas outre mesure ; mais le rapatriement régulier de cercueils contenant les dépouilles de jeunes en pleine force de l’âge qui avaient donné leur vie sans en connaître vraiment la raison, interpelleront bientôt une grande partie de la population. Dans chaque famille, il y avait un proche parent en âge d’aller en Afrique du Nord, et bientôt de nombreuses manifestations rempliront de leurs clameurs les grands boulevards parisiens. Elles seront durement réprimées par des CRS aux ordres et sans états d’âme. Mon père qui avait bien servi notre pays, m’avait inculqué le sens de l’honneur, et n’avait eu aucun mal à me convaincre que ma place était de servir dans les rangs de l’armée française. Ce mois de septembre 1957, après avoir reçu ma convocation pour me rendre à Grenoble,

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quartier Hoche pour y faire mon service militaire, je me demandais en me rendant ce soir-là à la gare de Lyon si j’aurai la chance de rester en France. Aurais-je la chance de faire quelques mois en France? Irais-je directement en Algérie ou seulement après mes classes? Naïvement, je me disais que n’étant pas français à l’origine, les autorités militaires hésiteraient avant de m’envoyer sur le sol algérien. A cette époque, pour rester en France pendant le temps de son service militaire, il fallait de solides raisons ou des relations tout aussi solides. Lors de mes derniers jours de vie civile, mon sommeil était perturbé par des interrogations qui demeuraient sans réponses. Me retrouvant en Algérie, mes racines demeuraient kabyles et je risquais beaucoup de me retrouver dans une unité combattante. Je serais appelé à tirer sur des gens qui étaient nés dans le même pays que moi. A elle seule, cette probabilité entachait largement la qualité de mon sommeil. Il me revenait en mémoire les réponses un peu embarrassées de mon père à l’évocation de cette hypothèse des plus vraisemblable : - Fils, conduis toi en homme ! Sois toujours en accord avec ta conscience, c’est le plus

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important à mes yeux. Ce qui se passe là-bas, nous n’en connaissons que ce que les médias veulent bien nous en dire, ou sont autorisés à nous dire. Tu verras bien sur place, la réalité t’apparaîtra, je sais que moi ton père et toute ta famille, nous n’aurons pas à rougir de ta conduite. Et oui ! La réalité dans toute sa laideur allait bientôt m’apparaître !

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CHAPITRE II

La vie de caserne, les classes

Le 2 septembre 1957, à 7 h 50 je sortais de la gare de Grenoble; la veille, je m'étais rendu seul à la gare de Lyon, je l'avais voulu ainsi. Les adieux à la maison avaient été assez déchirants, surtout pour ma mère qui voyait partir son "petit"; il est vrai que la famille avait payé un lourd tribut à la Nation; mon grand-père avait fait la guerre de 1914-1918, il

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en était revenu gazé à l'ypérite; il s'en était sorti grâce à une robuste constitution et de la chance, mais sa vue avait été gravement altérée après une période de cécité de plusieurs semaines. Mon père avait contribué pendant la dernière guerre et trois de mes oncles avaient été tués; il était donc facile d'imaginer les pensées douloureuses qui devaient assaillir mes parents au moment de mon départ. Cependant, je n’avais pas d’état d’âme particulier, j’étais même assez content de la perspective de retrouver le pays qui m’avait donné le jour. Il est vrai que, comme la majorité des jeunes de mon âge, je m’intéressais peu à la politique, j’ignorais totalement ce qui s’y passait réellement. Le voyage s'était déroulé de façon plutôt agréable, mais je fus surpris de ne trouver aucune place libre en deuxième classe; je ne savais pas que tant de gens se déplaçaient en cours de semaine. Je m'étais donc tranquillement installé dans un compartiment vide de première classe. Après avoir enlevé mes chaussures, rangé ma petite valise, je m'étais allongé sur la banquette; confortablement installé, je ne tardai pas à m'endormir. Vers 4 heures du matin, le contrôleur me secoua rudement me réclamant mon titre de transport; après avoir examiné mon ordre de mission, il me fit remarquer que ce titre n'était valable qu'en

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deuxième classe et que normalement il lui faudrait verbaliser l'infraction. Il me regarda droit dans les yeux, son visage s'adoucit et il me dit : - Avec tous ces événements, ce n'est pas drôle de faire son service militaire; je ne vous ai pas vu, vous pouvez rester jusqu'à Grenoble, il n'y aura plus de contrôle". J’étais tombé sur un contrôleur sympathique, j'aurais l'occasion de constater que beaucoup de ses collègues ne réagissaient pas comme lui; ils ne faisaient que leur travail, mais sans doute n’avaientils pas un fils sous les drapeaux. 7 h 50. Je commençais bien ma vie militaire, j'arriverais sûrement en retard à la caserne; peutêtre serais-je puni en arrivant en retard, contre toute attente cette idée me fit sourire. Tout à mes pensées, je ne vis pas le grand type qui me barrait la route; celui-ci m'apostropha poliment : - Êtes-vous convoqué à la caserne Hoche? - Oui m'sieur, ça se voit tant que ça? - Je ne suis pas monsieur, je suis le caporal, Demaison, montez dans ce camion.

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