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L'odeur du bois

De
314 pages
Dans ces mémoires, qui couvrent les années 30 et 40, l'auteur se retourne sur son enfance et son adolescence, majoritairement gasconnes, mais incluant également quelques belles années dans le Vercors. Avec la vie quotidienne des habitants du Sud-Ouest et du Vercors, les progrès techniques, la place de la religion à la campagne, la vie dans les écoles..., la "petite histoire" s'entrelace avec la "Grande Histoire" : Exposition universelle à Paris en 1937, déclaration de guerre en 1939, l'Occupation, la Libération...
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L'ODEUR DU BOIS
U ne enfance gasconne

Pierre RONGIER

L'ODEUR DU BOIS
U ne enfance gasconne

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06351-8 BAN: 9782296063518

J~ai écrit ce livre pour mes petits-enfants Séréna Thomas Bastien Sylvia Manuel Mathilde et pour Dédou, la « Mamidoux » de ces chers petits.

SOMMAIRE

Le pin et la résine, 1929-1936 (Sos et les Landes) p. 15

Le bois brûlé, 1936-1938 (Parizot et le Quercy) p. 73

Les sapins, 1938-1942 (Cognin-Ies-Gorges et le Vercors) p. 135

Retour aux essences gasconnes, 1942-1947 (Auvillar et la Gascogne) p.249

Aimer quelqu'un, c'est l'entendre raconter sa vie et la lui raconter à son tour. Exister en général, c'est le récit de sa vie. Le récit peut être de telle ou telle nature, héroïque, comique, etc. mais ilfaut un récit. n faut raconter, ilfaut relater, il faut transformer sa vie dans une chose qu'on peut dire. Nous avons tous besoin d'un récit pour exister. Michel Serres
« Le voyage encyclopédique de Michel Se"es » Collection documentaire Empreintes, France 5, 18 janvier 2007

Préambule

Ce jour là, un dimanche, vers trois heures de l'après-midi, juste avant les vêpres, un petit village du sud-ouest au fin fond du Lot-etGaronne, à quelques encablures des Landes, fut secoué par une formidable explosion. - Qué s'i passe? Qui a tirat? Càouques paloumes bélèou ? Caquelà la casse èst barrade ?1 Dans le village, ce fut l'inquiétude générale. Les plus curieux se dirigèrent vers la zone où l'explosion avait eu lieu... Ils se retrouvèrent à proximité de « La Prade », qui était la maison du charron. Surpris et étonnés, ils s'arrêtèrent et entendirent une voix énorme qui, couvrant le bruit d'une conversation bruyante, disait: - Mais vous êtes fou, si mon petit-fils reste sourd après votre couillonnade, je vous étriperai comme une bécasse ! C'est alors que les curieux se rendirent compte que le repas de baptême de Pierre-Bernard Rongier, fils de Henri Rongier et de MarieJeanne Bonnet et frère cadet de Jacques Rongier, battait son plein et que le parrain Armand Barry, petit cousin rigolo de la famille, employé aux Chemins de Fer de la société Paris-Orléans-Midi à la gare de Nérac, avait fait « péter )}une bombe! L'île flottante, dessert que Marie-Jeanne confectionnait parfaitement, se trouvait sur les lieux de l'explosion. La fumée, la déflagration et les chutes de papier modifièrent, probablement au grand dam de la cuisinière, la présentation et le goût de la crème.
l Qu'est-ce qui se passe? Qui a tiré? Quelques palombes peut-être? Pourtant la chasse est fermée (II s'agit du patois gascon spécifique de la région de Sos dans le Lot et Garonne, à proximité des Landes et du Gers. Toutes les retranscriptions de ce patois figurant dans ce livre présentent une orthographe approximative. Les spécialistes ID'en excuseront!)

Mais que pouvait-il aniver de mieux à Pierre-Bernard Rongier, né le 20 août 1929 à Sos? Sos: S.O.S. Toute sa vie il sera poursuivi par ces trois lettres. Vous pouvez les lire dans n'importe quel sens. Crassus, lieutenant du « grand» Jules César, y perdit un peu la boule lorsqu'il aniva à proximité de f'oppidum investi par les Sotiates, gens bringueurs, rigolards et de bon caractère. Il prit une déculottée digne... de l'engueulade que reçut le parrain près de vingt siècles plus tard, de la part du grand-père Bonnet. Trois points, trois tirets, trois points, intervalle, trois points, trois tirets, trois points, s.o.s, S.O.S,en morse, signal de détresse: P.H.R. était marqué pour la vie.

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Première partie

Le pin et la résine
1929 - 1936

1

La famille de Sos

J'ai vécu à Sos jusqu'à l'âge de six ans. Là, vivait une partie de ma famille. Pierre, ftère de mon père, était menuisier ébéniste. Grand, mince, il avait le visage orné d'une fine moustache et d'Wle barbichette qui lui donnaient beaucoup de prestance. Compagnon, il termina son tour de France à Lyon pour partir à la guerre de 14-18. Il épousa un petit bout de femme, tante Berthe, originaire de Poudenas, village bordant la route de Mézin, à quelques kilomètres de Sos. De cette union naquit un garçon, Jean. J'allais souvent voir tonton Pierre car il fabriquait de bien beaux objets. Il faisait notamment des billards de toutes sortes, des japonais (billards à plusieurs trous), mais surtout la merveille des merveilles, des billards français pour le jeu à trois boules. Autrefois, dans les salles de cafés, se trouvait toujours un billard. Les clients organisaient des concours, souvent à base d~argent ou tout simplement pour jouer l'apéritif La maison et l~atelier donnaient sur le Pitouret, promenade ombmgée par des marronniers. C'était un lieu de fraîcheur, très prisé des Sotiates, qui dominait la vallée de la Gélise, rivière très poissonneuse, affluent de la Baïse. Souvent, l'été, en tin d'après-midi, les gens venaient sur la promenade pour se détendre ou écouter la fanfare municipale La Sotiate, qui jouait dans le kiosque presque tous les dimanches. Le chef de la fanfare était Tauzin, le sabotier violonneux qui donnait des leçons de violon à mon ftère. Toute une histoire. Maman avait imposé à Jacques de jouer du violon. Lui aurait préféré jouer de la flûte mais, pour cet instrument, il fallait aller à Mézin (donc engager

plus de frais !). Je me souviens des séances d~entraînement, du «crin crin» pas très mélodieux qui émanait de sa chambre. Un jour, le coiffeur Briscadieux, qui était aussi un petit cousin, demanda à Jacques s'il voulait apprendre à jouer du tambour, ce qui lui pennettrait d~entrer dans la fanfare. Il accepta sur le champ, surtout pour embêter maman. À partir de ce moment-là, les «plan plan et rataplan» remplacèrent le « crin crin» et Jacques s"en donna à cœur joie en tapant de plus en plus fort. Il entra dans la fanfare et joua même plus tard dans celle de la marine à Saint-Mandrier. C'est sûrement par déception que ma mère ne me proposa jamais de jouer d"un instrument ou d~apprendre la musique. Sincèrement, je l'ai toujours regretté. Du Pitouret, on apercevait après I~ orage ou la pluie, au-dessus de la forêt landaise, la chaîne des Pyrénées. C'était magnifique! Il me semble encore entendre la sirène de l"usine à résine, le chuintement et les sifflets des locomotives entrant ou partant de la gare d'en bas, station entre Nérac et Mont-de-Marsan. Vivait également à Sos une sœur de mon père, Madeleine. Elle était aussi la marraine de mon frère. Je l'ai toujours vue avec un chignon sur la tête et une robe longue. Le hasard de la guerre I~ avait fait épouser Jules Nicolle, natif de Saint-Quentin, dans l'Aisne. C'était un bel homme, blond aux yeux bleus qui respirait la gentillesse. Sa famille avait fui devant l'avance des Allemands en 1914 et s'était réfugiée à Sos. À la fin de la guerre, tonton Jules rejoignant sa famille, fit la connaissance de ma tante et ils se marièrent. Madeleine avait la garde de sa mère, ma grand-mère Valentine. Dans sa jeunesse, ma grand-mère avait été porteuse de pain. À I~aide d~une petite charrette et d~un cheval, elle faisait le tour de la commune. Avec mon grand-père paternel, Joseph, qui travaillait dans une entreprise de tannerie, ils eurent sept enfants, dont un mourut en bas âge. Mon père~ Henri, était l'avant-dernier de la fratrie. Mes grands-parents habitaient Gueyze et ils éprouvèrent beaucoup de difficultés à nourrir et entretenir cette grande famille. Tous leurs enfants ont fréquenté avec plus ou moins d"assiduité l"école de ce village dont je crois, M. Broc était l'instituteur. Un jour celui-ci punit Omer qui ne savait pas ses leçons et le mit au pain sec. Orner, très digne, se leva et répondit au maître en patois:

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- Vous savez, monsieur,

ça ne me changera pas beaucoup, j~y suis

tous les jours. L~instituteur prit mon oncle en affection et chaque fois qu~ille pouvait, il le faisait manger. En 1909, notre grand-père mourut à I~âge de cinquante-trois ans et laissa notre grand-mère Valentine veuve dans le plus grand dénuement et avec encore des enfants à charge. Le plus jeune, Paul, avait I I ans. Après la guerre de 14-18, ne recevant aucune pension pour celui-ci « mort pour ]a France », elle décida d~écrire à I~ancien Président de la République, Armand Fallières (en fonction de 1906 à 1913), lequel originaire de la région, habitait dans le chef- lieu de Canton de Sos à Mézin. Peu de temps après, sa demande fut prise en considération et ma grand-mère réussit à percevoir une petite pension. À partir de 1925, elle tomba malade et devint petit à petit complè-

tement infinne. Ma tante Madeleine s~en occupa jusqu ~à la fin de sa
vie. Y eut-il un arrangement de famille pour la garde de notre grandmère? Une compensation financière? Je n~en sais rien, mais il est certain que Madeleine se sacrifia et que c'est avec beaucoup de

dévouement qu~elle soigna sa mère.
Je me souviens de la maison de ma tante qui bordait la rue principale du village à côté de la boulangerie Fort, ainsi que de ma grand-mère assise dans un fauteuil sur le pas de la porte. Elle se trouvait au calme car, mis à part les piétons et quelques cyclistes, la circulation était moins dense que de nos jours. Infirme, elle ne pouvait

se déplacer qu~accompagnée. Deux de ses six enfants, Orner et Paul,
étaient morts à la guerre et toujours habillée de noir, elle porta le deuil jusqu ~ la fin de ses jours. à Dans la grande pièce de devant qui tenait lieu de cuisine et de salle à manger, étaient installées deux énormes machines noires placées de chaque côté de la cheminée. C'était des machines à fabriquer les bouchons de liège. Nous habitions une région où le chêne-liège poussait à profusion. Une société de Mézin plaçait des machines à la demande chez les particuliers qui étaient payés en fonction du nombre de bouchons fabriqués. Ma tante, après les servitudes ménagères, s~installait à la machine et travaillait dur pour arrondir les fins de mois. Dans cette salle, je me souviens d~une rete mémorable. Tôt le matin, les femmes avaient entrepris de faire des crêpes. En plein milieu de l~après-midi, nous étions toujours en train de nous empiffrer. Cela se termina par une bagarre générale, pacifiste heureusement, on 19

se jetait les erêpes à la figure. Il y avait un fumeur de pipe panni nous, une crêpe se retrouva à cheval sur son fourneau, tout le monde riait de bon cœur. Je garde le souvenir de cette fête car j'ai eu ce jour-là une belle indigestion, à tel point ql1ependfUlt deux ans; I~ seule vqe d~une crêpe me rendait malade. À la suite de cette tète, ma tante nous raconta que~ de temps en temps, en faisant le ménage, elle retrouvait des crêpes dans des endroits aussi insolites que le dessus d'une armoire... Tonton Jules n~avait pas de situation fixe mais il était très vaillant et très courageux malgré les gaz qu'il avait respirés pendant la grande guerre. Il acceptait tous les travaux pénibles, soit forestiers, soit agricoles, avait travaillé à l'usine de bouchons, à la scierie Lesparre, ensuite à la résinière. De plus, il assurait la fonction de fossoyeur municipal. Jules et Madeleine eurent quatre enfants, pour moi quatre cousins: Germaine, Paul, Lucien qui ne vécut que quelques mois et Simone

(dite Momone) avec laquelle je me suis bien amusé car elle avait
seulement trois ans de plus que moi. Un autre frère de mon père, Raoul, était boulanger à Paris. Il était parti faire son apprentissage dans la région de Châteauneuf-sur-Loire où il épousa la fille de son patron. De cette union naquit un fils: Louis- Paul. Seuls témoins permanents de notre passage à Sos, les noms de mes deux oncles morts à la guerre de 14-18 figurent sur le monument aux morts de la commune de Sos: Orner Rongier, sergent, mort pour la France en 1915, en Champagne à I~âge de 35 ans. II repose au cimetière militaire de Suippes (Marne) Paul Rongier, matelot canonnier sur le Vapeur Italie (transport de troupes) coulé le 7 octobre 1918 au large de Dakar. Mort pour la France à 20 ans. La mer lui sert de tombeau. Que puis-je dire de plus sur mes racines de Sos ?... Je reste attaché à l'odeur de résine, au bruit des scieries, au roucoulement des palombes dans la lande et au son des cloches que je reconnais entre tous malgré les années d'éloignement...

20

2

La Prade et son environnement

« Titiiiiiiiiiiii !!! ». Titi, c'était mon surnom quand j'étais gosse~ J'entends encore ma mère m'appelant d'une voix stridente. Sa voix avait une portée considérable. «Titiiiiiiiii !!! ». La fenêtre de la cuisine de La Prade était son lieu d'appel, soit pour les repas, soit pour apprendre les leçons, soit pour m'enguirlander car j'avais le don, paraîtil, de faire des bêtises et il faut le dire tout de suite, j'étais plus souvent dehors que dedans. «Mimiiiiiiiiii !!!... ». Mimi, c'était le surnom de mon frangin. Les enfants du charron et de la couturière étaient connus dans Sos par ces sobriquets colportés par le vent et les appels quasi quotidiens de ma mère. La Prade était une grande maison blanche, d'apparence bourgeoise. Le nom était inscrit sur le fronton de la façade principale faisant face à la route de Mézin. De chaque côté de l'inscription, il y avait le dessin d'une diligence, qui rappelait que cette maison avait été autrefois un relais, ce qui justifiait le nombre de hangars à côté de la maison où devaient loger les chevaux en réserve. La façade anière, elle, dominait un"immense jardin qui, en remontant, allait vers le village. Tout le plain-pied donnant sur la route était le lieu d'habitation, alors que tout le sous-sol, de même niveau que le jardin, était le domaine de la charronnerie. Quand on entrait dans la maison d'habitation, on était accueilli par un grand corridor comme on sait si bien les faire en Gascogne. Cet espace était l'artère principale et desservait toutes les pièces de la maison. L'été, l'espace idéal pour les grands repas de fête était la

galeri~ ext~rieure C9uverte située au fond du corridor. C~est là qu~eut lieu celui de mon baptême. Ouverte sur toute la largeur de la maison, la galerie était encadrée d~une vigne grimpante qui nous donnait un muscat délicieux. De l~ nous dominions un grand jardin qui était traversé par un petit ruisseau dont I~eau alimentait un bassin qui servait à mon père pour le cerclage des roues. Mon père, Henri, était natif de Gueyze, petite commune près de Sos, au bord de la Gélise, berceau de la famille Rangier. Il m'a toujours dit qu'IiI avait été nourri par une chèvre et que gamin il tétait à même l'animal. J'en doute, car connaissant le caractère des chèvres, ce ne devait pas être facile, à moins qu~il eût le même caractère, ce qu~a toujours prétendu ma mère !... Tout gamin, il travaillait à Sos à J'usine des paillassons comme son ftère aîné Orner. Les filles de J'entreprise le chinaient tout le temps et lui demandaient: - Henri, si tu étais galant, tu nous apporterais des bonbons. Et comme il était galmtt, un jour, à force d~être sollicité, il entreprit de ramasser, sur la route, après le passage du troupeau de chèvres, des crottes bien fraîches. TIles enroba de sucre en poudre, en les roulant avec la main, ce qui permit au sucre de bien s'incruster. Le lendemain, il fabriqua un cornet en papier dans lequel il mit «ses bonbons». En arrivant au boulot, il fut vite entouré par les copines toutes souriantes et entreprit d'offrir généreusement sa production. Personne ne fut oublié, même pas la patronne, qui heureusement refusa en s'excusant gentiment: les sucreries lui étaient interdites. Il y eut une très bonne ambiance ce matin-là à l'usine. Hélas, le sucre n'a qu'une durée limitée. On imagine facilement le spectacle quand les filles découvrirent la supercherie. La fuite de mon père fut à la hauteur de
I événement.
~

Mon père avait bâti une cloison dans la cuisine pour permettre à ma mère d'avoir son atelier de couturière et de ne pas perdre de temps entre la machine à coudre et le fourneau. Ma mère, Marie-Jeanne, était native de Fargues-sur-Ourbise, petit village perdu dans la forêt de pins, à côté de Casteljaloux, berceau de la famille Bonnet. Après avoir obtenu son certificat d~études, elle partit faire son apprentissage à Agen. Le Tour de France des

compagnons n ~existant pas pour les tilles, elle resta chez ses parents
jusqu'à son mariage. 22

Comment mes parents s"étaient-ils conn~s ? Peu d"infonnations à ce sujet. Ce que je sais, je le tiens de ma mère qui me l'a raconté. « Un jour, ton père est venu à la maison et a demandé à voir mon père. Ils sont sortis et sont allés discuter au fond du jardin. Je les ai observés d'une fenêtre de la maison en essayant de ne pas me faire voir, car je savais qu'il venait me demander en mariage ». Pas d'autres souvenirs... Mes parents se sont mariés le 15 mars 1920. Après leur mariage, mes parents emménagèrent à La Prade et ma mère s'installa comme couturière. Mais la couture n'était pas mon domaine. Ce qui me passionnait, c'était le travail de mon père. Son atelier occupait tout le sous-sol de la maison et comportait plusieurs salles. La première était réservée au travail du feT!Là se tr9uvait tout l'outillage dont la forge, avec son enclume, son foyer et son indispensable soufflet. Je me vois tirant sur la chaîne de celui-ci, pom- ~çtiver les flammes, ce qui n'était pas toujours du goût de mon père! La salle d"à côté était le domaine du bois. Que j'aimais voir mon père y travailler ! Avec sûreté, il allait de machine en machine, scie à ruban, dégauchisseuse, raboteuse. Dans la poussière provoquée par l'usinage du bois qui accentuait les odeurs de sciure, de résine, il y avait un bruit infernal. Bruit de machines, de frottement de poulies, de courroies et parfois un ordre bref lancé à son ouvrier d'une voix puissante pour couvrir le bruit: Passa mieu la sèga !2 Sans oublier les grands coups de marteau qui résonnaient au plafond: c'était maman qui nous appelait pour manger. Papa avait un ouvrier à plein temps, Dumartin. Il employait égaIement, quand il avait beaucoup de travail, Kuroki et Marceau. Ce dernier avait la particularité de jouer de la vielle ce qui était bien agréable quand il fallait animer une réunion. Toutes les occasions pour faire la fête étaient bonnes r Mon père fabriquait des charrettes, des breaks à l'anglaise à roues caoutchoutées, des brouettes. Il était spécialiste de roues, c'était un vrai charron. II avait fait son apprentissage chez le charron Darréon à Sos. Deux ans après, son stage tenniné, il passa un examen.. Celui-ci nécessitait de fabriquer, dans un délai imposé, une paire de roues de charrette uniquement avec des outils à main. Ce qu'il fit parfaitement. C'était en

-

2 Passe-moi la scie!

23

1910, il venait d~avoir seize ans. Il partit vers Bordeaux, vers l'aventure, pour faire son Tour de France de compagnon. II resta quelque temps dans la région de Bordeaux, puis se dirigea vers Nantes et c'est du côté de La Rochelle que la mobilisation générale le surprit. Comme ses quatre ftères et comme des milliers de Français, il partit pour la guerre en août 1914. Il participa à la bataille de la Somme puis, dès le mois de février 1916, à celle de Verdun: fort de Chavannes, fort de Vaux, Fleury,... Il assista à de véritables carnages. Parfois, ils étaient une centaine de soldats à partir à I~attaque, pour ne revenir que quatre ou cinq... Le lendemain, les bataillons étaient reconstitués avec

les survivants et les atrocités s~ enchaînaient à nouveau. Deux de ses
frères ne revinrent pas : l'aîné et le benjamin. Mon père, lui, s'est toujours demandé comment il avait pu en réchapper. En dehors de ces horreurs, j ~ aimais quand mon père nous racontait les histoires de la guerre. À chaque fois, nous entendions des choses incroyables: par exemple, les soldats français et allemands, pendant les périodes d'accalmie, à une dizaine de mètres les uns des autres, se jetaient des cigarettes d~une tranchée à l~autre. Ou bien une boule de papier porteuse d'un message de l'officier allemand prévenant «qu'à minuit ils feraient sauter leur position grâce à un tunnel qu'ils avaient creusé» attenissait parfois aux pieds des soldats français... À l'heure dite, le capitaine français faisait évacuer les hommes et évitait le pire. Quand les Français avaient un programme de destruction, ils agissaient de la même façon. Quand ils furent relevés, le capitaine prévint le nouvel officier de cet arrangement. Malheureusement pour les hommes placés sous ses ordres, ce dernier ne tint pas compte de cette confidence et le poste sauta peu après, avec la section et son officier « à la godille ». Mon père aimait bien relater aussi ce qu'il avait vécu lorsqu'il fut relevé de Verdun, fin avril 1916, avec les survivants de diverses compagnies, pour rejoindre un camp de repos dans la région de SaintMihiel3. Dans ce camp, malgré le repos, les servitudes militaires étaient maintenues. Mon père affirmait que presque chaque nuit, au cours des patrouilles de surveillance, les soldats français apercevaient une patrouille allemande à une centaine de mètres. Les soldats s'observaient un instant puis reprenaient leur route comme si de rien
3 Secteur calme à proximité du front, à environ une trentaine de kilomètres au sud de Verdun.

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n~était ! Mon père a toujours pensé qu'en face, il s~agissait aussi d~un camp de repos allemand et que tous étaient d'accord pour respirer un peu. Plus tard, ces histoires de fraternité entre les ennemis nous furent souvent confirmées par un oncle du côté de ma belle famille, Tonton Louis Beyne, jeune officier pendant la « Grande guerre». Lui nous a plusieurs fois affirmé que certains officiers français et allemands (dont lui !) s'invitaient mutuellement... pour jouer au bridge! Pendant les périodes de calme, évidemment, ils n~hésitaient ni les uns ni les autres à passer dans la tranchée ennemie. Quant à mon père, il était intarissable sur ce qu'il avait vécu durant cette période terrible. Soixante ans plus tard, ses petits-enfants adoraient encore l'entendre raconter bien d'autres histoires, sordides ou cocasses. Nous l'avons souvent filmé pour ne rien perdre de ses témoignages. En 1917, mon père se retrouva au Chemin des Dames, près de Craonnelle. Ce jour-là, le 23 juillet, il rentrait de permission et avait rejoint sa section qui se trouvait dans une ferme démolie en première ligne, la ferme Froidmont. La bataille faisait rage. Dans un moment de calme, mon père appela ses copains pour trinquer car il avait ramené de Sos, son bidon de poilu (deux litres) plein d'armagnac. Se mettant à l'abri, il s'adossa à un mur. Tous les copains l'entourèrent en tendant leur «quart». Il allait commencer à servir... Un grand bruit. Il se réveilla dans une ambulance. Sauvé par l'armagnac (comme on le rappelait souvent dans la famille !) mais surtout par ses copains, qui en l'entourant, l'avaient protégé de l'obus tombé derrière eux, il fut le seul survivant de son groupe. Cependant, son corps était criblé d'éclats (qu'il garda toute sa vie) et il traîna longtemps d'hôpital en hôpital. À cause de son invalidité temporaire et de son métier, il travailla dans les arsenaux. TI se retrouva à celui de Grenoble. Là, comme tous ses «collègues», en plus du travail officiel, il faisait pour lui quelques bricoles. Il avait fabriqué notamment un superbe briquet en cuivre très ouvragé. Ce briquet fit la convoitise de son capitaine qui voulut le lui confisquer, officiellement parce qu'il était interdit de se fabriquer des objets personnels. Pour couper court à toute supputation, mon père prit un marteau, et de toutes ses forces écrasa le briquet, puis le tendit à son chef Celuici, furieux, lui mit un motif (punition) et mon père se retrouva avec 25

une «invitation» pour le Fort Rabeau, qui offre une vue magnifique
sur Grenoble, afin d'y passer huit jours de prison! C'est pendant cette douce villégiature que l'armistice du Il novembre le surprit. La guerre finie, il fit un bref séjour aux chemins de fer de la compagnie Paris-Orléans-Midi, dont le siège se trouvait à Bordeaux. Il travailla dans les ateliers où il fut admis, après avoir réussi un examen qui consistait à fabriquer une portière de wagon en bois. Mais l'ambiance n'était pas terrible et mon père supportait très mal les ordres surtout quand ils étaient absurdes. Il participa aux premières grèves, fut souligné à l'encre rouge, si bien que quatre mois après son intégration, il donna sa démission. Il revint à Sos et monta son atelier de charron. Il débuta uniquement avec des outils à main. - Quel dommage, dira plus tard maman, on aurait pu voyager à l' œil. Il est vrai que ma mère rêvait toujours de voyager. Or, le destin devait être favorable au choix de mon père. Dans les années 20, il Yeut un tenible ouragan qui causa beaucoup de dégâts dans le sud-ouest de la France et surtout à la forêt landaise. Des gens courageux achetèrent des lots de bois dévastés et s'enrichirent en revendant le produit de leur travail. Sos ne fut pas épargné... La route de 80S à Mézin (qui passe devant La Prade) était bordée de magnifiques ormeaux. Après la tornade, beaucoup, déracinés étaient tombés en travers de la route. Toute activité économique s'arrêta, plus de circulation, même pas à bicyclette. Les instances départementales prirent des décisions rapides en liaison avec les municipalités concernées. On créa des lots et on demanda des volontaires pour faire le nettoyage avec, comme salaire, le bois qu'ils auraient travaillé. Mon père se proposa aussitôt. II obtint environ un kilomètre de route, à la seule condition qu'elle soit dégagée le plus rapidement possible. Il embaucha ses copains, Kuroki en tête, puis dans la bonne humeur, on se mit au boulot. Armés de passe-partout, de haches (pas de tronçonneuse à cette époque), ils avancèrent. Avec une paire de mules (le bulldozer landais de l'époque) et à l'aide de chaînes, ils purent tirer et mettre tous les arbres dans le fossé. Le but était de pouvoir passer: les arbres dans le fossé, on s'en occuperait plus tard!

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Le contrat fut rempli et pendant au moins un mois, ils rentrèrent le bois dans les hangars de La Prade. Mon père ne garda que les troncs dont il pourrait tirer des planches et des plateaux. II vendit le reste du bois à un négociant, ce qui lui pennit à l'époque de payer tous les ouvriers embauchés pour cette opération. TIlui resta mille francs. Comme il avait en commande trois charrettes, il décida d'aller à Casteljaloux (centre industriel important à cette époque), où I~on fabriquait des machines-outils à bois. Il fit le maquignon et avec ces mille ftancs, il acheta une scie à ruban, une circulaire, une raboteuse dégauchisseuse et tout le système d'entraînement, moteur compris. C~était du matériel d~occasion, mais en très bon état. II avait discuté le prix au maximum. Le vendeur n'était pas ravi et mon père l'acheva en lui disant: - Maintenant si vous vouIez que je fasse affaire avec vous, il faut que vous me portiez tout ce matériel à Sos et que vous me l~installiez. - Mais vous êtes fou, ce n'est pas possible, je n'ai aucun bénéfice, non c'est pas possible f... - C'est oui ou je vais ailleurs. Finalement, il obtint gain de cause. Mon père était content car il avait fait une très bonne affaire et comme il me le dira plus tard, pour les charrettes, ce fut tout bénéfice puisque il avait déjà le bois. À partir de ce moment-là, le travail se fit plus vite et plus facilement. Il n~a jamais plus acheté de bois et quand il a arrêté le métier de charron, il a même vendu du bois qui restait encore f... Une autre anecdote en ce qui le concerne. Mon père a toujours aimé faire du travail supplémentaire pour alimenter sa cagnotte. Quand il était à l'arsenal de Grenoble, à la fin de la guerre 14-18, après le boulot il allait chez un charron tous les soirs et même le dimanche. Là, il fabriquait des rayons de toute catégorie suivant les types de roues. Papa m'a toujours dit qu'il n'avait jamais eu autant d'argent qu'à cette époque. La preuve: il ne lavait jamais ses chaussettes et ne mettait que des chaussettes neuves qu'il achetait par douzaines. J'espère que la fréquence de changement était rapprochée... Reprenons notre balade autour de La Prade. De l'autre côté de la route, un grand pré très pentu surplombait notre maison. Sur le haut, une fenne qu'on ne pouvait pas voir d~en bas, dominait toute la ré.gion. La fille de cette ferm.e s'appelait Palmyre, pour moi, c'était un drôle de prénom. 27

Unjour,j~avais suivi les grands, c~est à dire mon frère, ses copains, mes cousins. J'étais le plus petit, mais toujours téméraire, je les suivais le plus souvent possible dans leurs jeux. Le grand jeu du jour, c'était de monter avec une échelle sur le pailler4. Une fois en haut, on se laissait glisser jusqu~en bas. C~était très excitant: le vertige, la peur de la descente... Magnifique mais très dangereux toboggan. Le propriétaire ne nous avait pas vus. Sinon nous aurions eu droit à un sacré savon, car pour la bonne tenue du pailler qui doit passer I~hiver, il vaut mieux ne pas y grimper. Moi, du haut de mes cinq ans, je n'étais pas le dernier à faire l~acrobate jusqu~au moment, où ayant mal calculé mon coup, je tombai la tête la première... Anivé en bas, un peu sonné mais heureux d~être vivant, je me mis à pleurer car j~avais très mal, surtout à l'épaule. Tout le monde m'avait vu tomber. Ce fut la fin des jeux et encouragèrent à ne rien dire pour malgré mes pleurs, les grands m ~ éviter de se faire gronder. Toute la nuit, je ne pus dormir et comme j~étais dans la chambre de mes parents, ma mère me demandait souvent: - Mais qu~est-ce que tu as, Titi ?.. Le matin, je ne pus résister davantage et en avouant le jeu interdit, je racontai ma mésaventure. Grande colère, surtout après mon frère. Résultat, je dus rester quinze jours le bras droit bandé fortement contre mon corps à même la peau. Le docteur Bache avait décelé une fracture de la clavicule. À côté de la fenne de Palmyre, se trouvait la maison de M. Dumartin, ouvrier de mon père. Pendant les vacances, il recevait ses deux petites-filles, très jolies, qui habitaient la région toulousaine. La plus jeune s~appelait Yvette, elle fut compagne de mes jeux. La plus grande, Suzanne, devait être probablement la compagne des jeux de mon frère !... Avec ces deux filles et ma cousine Yvette, nous avons fait les quatre cents coups. Dans le jardin des Dumartin, il y avait à la saison d'excellents melons. Nous allions en prendre en rampant derrière les haricots grimpants pour aller les manger en cachette.

4 Réserve de paille que l'on place en tas, après le dépiquage, de cinq à huit mètres de hauteur environ.

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Comme j'étais le plus petit, elles me faisaient faire n'importe quoi, comme par exemple, aller chez le « crabet »5 dérober des fromageons que nous dévorions. Pendant ces festins, que de rires en nous remémorant nos « faits de guerre». Mais ce qui m'a Je plus marqué dans cette maison, c'était la grandmère qui s'appelait Francine. Elle avait toujours avec elle une petite boîte avec une cheminée en forme d'entonnoir. De temps en temps, elle aspirait à même cet entonnoir une fumée qui dégageait une forte odeur. J'ai su par la suite que c'était de l'eucalyptus. La pauvre Francine était asthmatique. De là, par un petit chemin, on accédait à la route de Réaup que l'on traversait pour arriver à la ferme des grands-parents de Jacqueline. Celle-ci fut ma grande copine. Sa mère était la meilleure amie de ma mère. De cette ferme, je me souviens des périodes de vendanges et surtout du pressoir. Autrefois à Sos on ne buvait que du vin blanc. Or, pour faire du vin blanc, on doit presser le raisin à la cueillette. Ensuite seul le jus obtenu est placé dans les cuves pour fermentation. Je me souviens très bien des hommes qui tournaient autour du pressoir en poussant une grande barre, puis au déclic revenaient en arrière et ainsi de suite. Le jus coulait, on le voyait sortir entre les barres de bois serrées. C'était fascinant et enivrant à la fois d'être au milieu de toutes ces odeurs. Jacqueline et moi buvions avec la main à même le jet qui tombait du pressoir. C'était bon ! très bon L.. - Atencion, drolles, bous ana attrapa la cagaire !6 À proximité de cette ferme, on était tout de suite chez le crabet, M. Capgrand. Il possédait un magnifique troupeau qu'il menait au bord des routes et des chemins. C'était sûrement les descendantes des chèvres qui avaient permis à mon père de faire de la confiserie. C'était aussi la maison de Jeanne et Ernestine, les filles du Crabet, ouvrières de maman. Je me rappelle quand Jeanne s'est mariée, nous étions de la noce, le premier mariage de ma vie. Le repas de noces se tint devant la maison qui était abritée par une magnifique galerie gasconne en terre battue. Les festivités durèrent deux jours. Je revois mon frère au cours d'un repas, de l'autre côté de
5 Gardien de chèvres en gascon. 6 Attention, enfants, vous a/lez avoir la colique!

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la table, debout sur la chaise, chanter Le béret, chanson landaise et surtout ce que j'en ai retenu « diou biban Mount des Marsan »7. Les grands avaient dansé et très tard dans la nuit, les copains des mariés avaient fait irruption dans la chambre nuptiale avec un pot de chambre tout barbouillé de chocolat et plein à ras bord du tourin traditionne!... Mais qu'est-ce que je faisais là à cinq ans ? Dans cette galerie, à l~automne, nous participions à la « despelouquère », opération qui consiste à séparer l'épi de maïs de son feuillage. Tous les amis se trouvaient autour d'un grand tas et il fallait quelquefois plusieurs soirées pour en venir à bout. À onze heures ou minuit tout le monde dansait au son du violon de Tauzin, le sabotier, en cassant copieusement la croûte avec les produits du terroir, charcutai lIe et radis noirs, arrosés de vin nouveau. Parfois, nous faisions griller des châtaignes. Jeanne faisait cailler le lait de ses chèvres et confectionnait des fromageons. Ça ressemblait à des pièces de quarante sous en plus épais. Mon dessert favori, avec du sucre en poudre, mélangé à de l'eau de fleur d'oranger. Sur le côté de la maison, il y avait une pièce qui faisait office de laiterie. À la fenêtre très souvent étaient suspendus des sacs de linge blanc remplis de fromage frais qui s'égouttait. Une fois, avec Jacqueline, poussé par ma gourmandise, ou par l'envie d'épater ma copine, je me surpris à essayer d'attraper un peu de fromage. Hélas, ayant mis la main dans le sac, celui-ci se décrocha et tomba par terre. En héros, je n'ai jamais rien dit et la fuite fut salvatrice. De l'autre côté de la ferme des Capgrand, se trouvait la gare des tramways. Chaque tramway était constitué par de petites locomotives à vapeur et de wagons style far west. II y avait un seul compartiment et on y accédait en montant par les plates-formes situées aux extrémités. C'était la grande différence avec les trains de la ligne Nérac-Montde-Marsan (Société du Midi) où les wagons, beaucoup plus grands, avaient une portière par compartiment. Le tramway était géré par une société de chemins de fer privée qui reliait Sos à Tonneins, ville située à quarante kilomètres et qui se trouvait sur la grande ligne Bordeaux-Marseille.
7 Dieu vivant Mont de Marsan

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Sos était gare tenninus et de ce fait possédait quelques locomotives et wagons en réserve. J'étais très ami avec Antoinette, la fille du Chef de gare. Ce fut le lieu d~un de mes jeux favoris. On en faisait des grands voyages dans les wagons, en se promenant d'un compartiment à l'autre. Mais là où je me sentais heureux et vraiment quelqu'un, c'est quand j'étais aux commandes de la locomotive à vapeur! C'était fabuleux et je crois que I~ amour des vieux trains que j'éprouve encore aujourd'hui, provient de ces moments-là. En quittant la gare des tramways, qui est devenue, après la fenneture de la ligne, la Maison de Retraite Municipale de Sos, on anive à proximité d'un grand hangar. Celui-ci faisait office de salle des tètes et à l'occasion de salle de cinéma. Le premier film de mon existence, je l'ai vu dans cette salle: « San Francisco». Ce film relatait entre autre, le fameux tremblement de terre qui détruisit cette ville en 1906. À partir de ce jour-là, la moindre crevasse dans les prés, due à]a sécheresse de l'été, me faisait craindre le pire. En revenant sur La Prade, au carrefour, il y avait un espace qui était souvent occupé par des « romanichels» qui vivaient dans des roulottes tirées par des chevaux. Ils venaient y séjourner périodiquement. C'était toujours les mêmes personnes. Dans le langage sotiate, tous les gens du voyage, hommes ou femmes, étaient appelés « gitanes ». Durant leur séjour, ils réparaient des chaises. Ils étaient aussi spécialistes de la soudure. Avec leur gros fer chauffé dans un brasier à même le sol, ils bouchaient des trous dans les grands chaudrons de cuivre qui servaient à la cuisine du cochon. Mais tout le monde se méfiait de ces pauvres gens, ils étaient différents et cela nous impressionnait. Un soir, avec Yvette ma cousine, nous sommes partis faire une commission dans le village. En courant, nous avons renversé les gamelles qui étaient là pour la nouniture de leurs chiens. À notre retour, tous les «gitanes» persuadés que nous l'avions fait exprès, étaient sortis de leur roulotte. Nous eûmes droit à une bonne engueulade et... à une trouille indescriptible! Mon père qui avait le tempérament un peu maquignon, faisait des affaires avec eux. Un jour, il leur acheta un cheval pour un bon prix, car il avait un défaut. Le pauvre animal, pourtant plein de qualités, avait sur une cuisse, une tache, sorte d'ulcère, grand comme le couver31

cIe d'une boîte de cirage, légèrement purulent et rosé. Mais il suffisait de placer le cheval d'une certaine façon pour que ce défaut soit moins visible. Ainsi mon père au cours d'une foire dans les environs l'a revendu très cher à une vieille connaissance. Auparavant, il avait eu soin de camoufler le défaut avec du cirage et avait placé le cheval de telle sorte qu'il soit à son avantage f... Plus tard, l'acheteur s'en est aperçu, mais n'a rien dit. TIen a cependant toujours voulu à mon père et on le comprend. Peut-être lui aussi usa-t-il du même stratagème pour se débarrasser de l'animal. Nous tenninons le tour de La Prade. Un chemin passait devant l'atelier de mon père et descendait vers «Las Poupettes» pour se perdre dans la nature. Ce lieu-dit possédait, au bas de la falaise, une petite grotte ornée de stalactites, d'où sortait une eau claire et très fraîche. L'été, on y allait souvent se rafraîchir. Cette grotte était renommée: elle avait la réputation de donner aux nounices en panne sèche, un lait abondant et très nounissant à condition qu'elles frottent leurs seins à même les stalactites! Un jour, sur ce chemin, mon père qui voulait essayer un break qu'il venait de fabriquer, attela son cheval. Le problème est que celui-ci n'obéissait que lorsqu'il en avait envie. L~attelage était bloqué au milieu de la côte. Fou de colère et à bout d'arguments, mon père plaça une botte de paille sous le ventre de la bête et y mit le feu. Sous la douleur, l'animal s'emballa et partit à fond de train du côté de « las Poupettes» ! La bête calmée fut récupérée, mais le break avait été complètement détruit... À partir de ce jour là, notre cheval devint un modèle du genre et le chouchou de mon père. Plus tard pourtant, le tempérament de maquignon reprenant le dessus, il le revendit avec beaucoup de regrets, mais fort cher, ce qui atténua sa peine.

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Quand j'étais petit...

Évidemment, comme tout le monde, j'ai pris le chemin de l'école, d~abord celui de la maternelle. Elle se trouvait à côté de I~église, c'était bien commode puisque j'étais aussi enfant de chœur, le plus petit et le plus jeune, disait-on. De la maternelle, j~ai très peu de souvenirs, sauf que la maîtresse disait à ma mère que je n'avais pas très bon caractère. Preuve en est la photo de la classe où seul un gosse a un béret enfoncé jusqu'aux oreilles... - J~ai demandé à Titi d~enlever son béret, rien à faire : ill~ a enfoncé davantage sur sa tête! Même le photographe n'a pas réussi à le lui faire enlever! Titi est très têtu et n~en fait qu~à sa tête! Ma mère ne fut pas très fière de son rejeton; moi si, j'avais gagné. Quand on allait en ville (La Prade, c ~ était la campagne), on rencontrait toujours des connaissances. - Qu~il est mignon ton Titi, qu~il est sage! Et vlan, que je te reçois des baisers baveux sur les joues! J'avais horreur que I~on m~embrasse, ma mère le savait et elle me faisait les gros yeux pour que je ne fasse pas trop de grimaces sous la torture et

surtout queje ne m ~ essuie pas avec ma manche! Ce défaut,je le pratiquais avec tout le monde. Même ma mère y avait droit. Très souvent aussi, maman, prenant son mouchoir, y déposait sa salive et me frottait le museau. - Ne bouge pas Titi, tu as la figure sale, je vais te nettoyer. J'avais horreur de ce procédé, mais il fallait bien le supporter par crainte de se faire gronder.