L'oiseau migrateur

De
Publié par

L'oiseau migrateur est un journal que Christine Von Garnier a écrit sous forme de lettres envoyées à son mari resté en Namibie alors qu'elle a quitté ce pays en 1986 avec ses enfants, juste avant l'indépendance. Mais l'adaptation à la Suisse après vingt années passées en Namibie est difficile. Ce livre aborde l'importance de connaître d'autres cultures, de construire une identité plurielle et d'accepter de se métamorphoser comme la société mondiale elle-même se métamorphose.
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 301
EAN13 : 9782296934702
Nombre de pages : 171
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

A mes petites-filles : Camille, Julie, Sarah et Chiara

%#))'$+&
L'ATTERRISSAGE ............................................................... 13 Le paradis aux institutions stables ...................................... 13 Les « tribus » familiales et les « tribus » suisses ................ 23 Noël..................................................................................... 31 L'ACCLIMATATION............................................................ 37 Le temps est sorti de ses gonds........................................... 37 « Racontez-nous la Namibie » ............................................ 43 Les bougies de la révolution ............................................... 45 La nature hypothéquée........................................................ 51 La prière du requérant d'asile.............................................. 54 Les Suisses indignes de leur démocratie ............................ 60 Un goût d'éternité................................................................ 68 La mémoire des Israéliens .................................................. 70 La Brévine........................................................................... 74 Christophe Colomb « go home » ........................................ 77 L'oiseau namibien ............................................................... 80 Les femmes et la différence interdite ................................. 81 L'ENFER ET LE CIEL........................................................... 87 La mort qui rôde comme une hyène ................................... 87 L'eau de la fontaine............................................................. 92 La revanche de l'âme........................................................... 94 La « sainte pensée unique » ................................................ 99 Les saints et les apprentis sorciers.................................... 104 Camille.............................................................................. 109 Chômage ........................................................................... 111 Mon frère le Bochiman et mon ami le crocodile .............. 114 La caverne d'Ali Baba....................................................... 119 Les Césars du monde ........................................................ 124 Les grenouilles écrasées ................................................... 128

Le camarade russe............................................................. 131 Noël australien .................................................................. 134 Mariage kabyle ................................................................. 137 MÉTAMORPHOSES........................................................... 141 Les Africains ne sont pas des calvinistes.......................... 141 Le luxe du silence ............................................................. 144 La trottinette ..................................................................... 147 Métamorphoses................................................................. 151 Le salut de l'aube .............................................................. 156 Les minarets de la honte ................................................... 160 La fin de l'oiseau migrateur .............................................. 166

10

« Vous retournez en Suisse après 20 ans passés en Namibie pour avoir plus de sécurité pour vous et pour vos enfants ? Dans un certain sens vous avez raison. Mais attention, vous risquez d'y perdre votre âme ! La Suisse, cela pourrait être l'enfer pour vous. Elle est si propre, si organisée dans les moindres détails, si tournée vers le bien-être matérialiste ». (1986) Hans-Rudolf Müller-Schwefe*

« Le véritable défi auquel chacun se trouve confronté, c'est d'aller loin en soi. C'est d'accueillir le ciel qui l'habite. C'est de raviver la liberté qui brûle. C'est de se dresser dans sa pleine stature d'homme et de femme. C'est de se laisser traverser par la douleur du monde… La modernité a beaucoup apporté…Il serait malhonnête de le nier, …. Mais elle est usée, à bout de souffle et le moment est venu de la conduire plus loin De la revisiter de l'intérieur, et c'est bien là Que j'ose parler de spirituel… » Gabriel Ringlet, « L'évangile d'un libre-penseur »

« Quand donc la politique prendra-t-elle en considération l'immense besoin d'amour de l'espèce humaine perdue dans le cosmos ? » Edgar Morin in Le Monde 13 juin 2009

Pasteur allemand luthérien. Aumônier à la bataille de Stalingrad. Après sa retraite, volontaire pour la pastorale en Namibie. Décédé en 1986.

*

!G',,&++$%%'*&
!7917334H 3654=>/4 @ABC !"#$% '$ (#%) !& I'+'J$% '(K $<%,$,(,$#<% %,'L!&%
Cher Piet, Te souviens-tu du jour où nous avions décidé de mon retour au Nord ? J'y pense souvent, car j'essaye de me remémorer le contexte dans lequel nous avions pris cette décision douloureuse pour être sûrs d'avoir bien fait. Toi, tu ne m'en parles jamais. Peut-être préfères-tu l'oublier ? C’était un soir à Hondiri, à la ferme de ton beau-frère en Namibie. Le soleil, boule de feu énorme se couchait dans le ciel enflammé. Tout baignait dans une lumière grandiose. La brousse rayonnait d’or, de pourpre et de mystère. Elle se préparait pour la nuit qui allait tomber rapidement. C’était l’heure où les bêtes se taisent peu à peu pour laisser place au silence impressionnant de la nuit africaine. Une jeune Africaine venait de nous apporter un seau de lait encore tout chaud. J’étais en train d’esquisser les grandes lignes d’un livre. Toi, tu t’entretenais avec les employés agricoles. Nous étions alors en 1984, six ans avant l’indépendance de ce pays. Les guérilleros du mouvement de libération (SWAPO) basé en Angola, faisaient de plus en plus d’incursions au nord pour tuer les fermiers blancs. La Namibie était en pleine effervescence, tourmentée par une guerre civile : extrémisme de droite et de gauche, occupation militaire sud-africaine, racisme, division dans les partis politiques, les familles, les Eglises. L’ennemi sournois et pervers était partout. Une période très difficile à supporter.

Nous souffrions tous : les Africains, non seulement parce qu’ils étaient traités comme des mineurs, mais aussi parce qu’ils étaient très durement touchés par les sanctions économiques contre l’Afrique du Sud. Les Blancs, parce qu’ils pressentaient la fin de leur monde et résistaient à la montée de l’histoire. Nous, moi surtout, nous posions la question : partir ou rester ? Il y avait l’avenir des enfants et ton travail qui était instable. Je me demandais comment nous allions survivre dans ces bouleversements de toute l’Afrique australe. Le Mozambique, l’Angola, la Rhodésie étaient « tombés ». A quand notre tour ? La résistance absurde de la minorité des Blancs ne faisait qu’accroître le climat de peur et de violences. Tu venais de perdre un travail pour la deuxième fois et moi j'avais terminé mes enquêtes sociologiques pour le compte des Eglises. Le renouvellement de mon mandat était incertain, car je devais laisser ma place à un Africain. Nous n'avions plus aucune sécurité financière. Quelles tensions intérieures avons-nous vécues toi et moi, sans nous les avouer pour ne pas décourager l’autre! Mais, il y a eu un moment où il a fallu se décider. L'avenir des enfants était en jeu et celui de toute la famille. Il y avait longtemps que j'y pensais, mais toi, tu restais toujours confiant, trop confiant dans une situation où les extrémismes politiques prenaient la direction de nos vies. Nous étions impuissants. Tu m'as dit soudain de partir avec les enfants en Suisse et que tu viendrais nous rejoindre plus tard. Soulagée, j'ai accepté ta décision sans plus poser de questions, mais je savais que je quittais un pays que j'aimais profondément. Ce soir, je reprends donc la plume depuis le Nord pour te raconter ma vie et ce que je découvre peu à peu dans cette Suisse que j’avais quittée il y a 20 ans et dans laquelle je me sens une étrangère tant elle a changé. Antoinette a préféré rester avec toi encore une année pour finir son degré secondaire. Je la comprends. Christophe passera son bac en Angleterre à « l’Atlantic College » pour lequel il a eu la chance d’obtenir 14

une bourse d’études de la multinationale de l'uranium Rössing, un côté positif de cette institution qui favorise des cadres locaux de toutes les ethnies. Il viendra me rejoindre dans six mois. Je suis seule pour préparer le nid de notre avenir. J’ai trouvé un vieil appartement dans le haut de Lausanne. La vue depuis le balcon du salon est si vaste que j’ai l’impression d’être un oiseau qui vole au-dessus de la ville. J’aperçois le grand lac Léman entouré par une chaîne de montagnes bordant l’entrée du Valais, en face les montagnes de France avec le Mont-Blanc et à droite celles du Jura. Par temps très clair, je peux voir le Jet d’Eau de Genève. Le regard peut se porter au loin et se perdre à l'infini, comme jadis à notre ferme à Welgelegen. L'endroit porte un nom que j'aime : le désert. Malheureusement, il n'y a plus rien de désertique. Il y a des maisons en béton à droite, à gauche et devant, et la forêt derrière. Une vieille habitante m'a dit qu'il y a trente ans, il y avait des arbres et des prés, et que les vaches venaient brouter et ruminer tranquillement devant la maison… Pourtant, cette immensité m’apaise et je l'admire souvent. Elle me rappelle les grands espaces africains. En ce mois de novembre, la brume traîne sur le lac et les montagnes. Tout est enveloppé d’une lumière féerique et donne une impression de mystère. Cela rend tristes et peu loquaces mes collègues de travail. Moi, je trouve cela merveilleux et si reposant après vingt ans d’une lumière éclatante. Même les jours de pluie glaciale comme aujourd’hui me réjouissent ! Le logement est peu meublé. Je fais du camping et j’ai juste le nécessaire. Il n’y a rien dans les chambres des enfants, ni à la salle à manger. Au salon trône une seule chaise de camping devant un gros carton avec la TV dessus pour que je m’informe de la vie en Suisse. Je crois que je fais pitié aux dames de la maison qui sont très gentilles et viennent me dire bonjour : « La pauvre, elle a si peu de choses ! », et évidemment, elles ajoutent : « Bien sûr, la Croix-Rouge aide les requérants d’asile et pas les Suisses ! » Je leur réponds que je n’ai rien demandé du tout et que je suis heureuse, parce que j’ai un travail et que 15

je suis loin des tensions politiques et de l’ambiance destructrice de la Namibie où une guerre de libération, qui dure déjà depuis 10 ans, nous a usé les nerfs. J’ai l’impression d’avoir quitté l’enfer et d’être entrée au paradis... Voilà pour ce qui m’environne. A part cela, tu voudrais savoir comment je retrouve mon pays et ses habitants ? C’est un peu tôt pour te le raconter. Je pense que je mettrai du temps pour connaître un peu mieux cette Suisse de 1986. Je ne peux donc te donner que des impressions générales qui s’affineront avec le temps. Tu dois avoir toujours conscience que mon regard est marqué par une mémoire de vingt années de colonialisme, de guerre de libération, de racisme, de pauvreté et de lutte pour le respect des Droits de l'homme. Je vais sans doute être un peu sévère et je crois aussi, un peu naïve ou injuste, car je ne sais pas encore ce qui se cache derrière la réalité suisse. A première vue, c'est un paradis, comme je viens de te l’écrire, parce que la démocratie est la valeur suprême de cet Etat où tout fonctionne, que les institutions sont stables, qu’on n’y est pas emprisonné, torturé ou assassiné pour ses idées politiques comme c'était le cas en Namibie et que tout le monde mange à sa faim. Mais je dois t’avouer que certaines choses m’ont tout de suite choquée. Je ne comprends pas que les gens ne soient pas plus heureux ! Ils sont au paradis et ils ne s'en rendent même pas compte. On ne sent pas une joie de vivre. Probablement qu'elle est remplacée par la joie de la consommation, car la surabondance des biens dans les magasins est écœurante. On y trouve tout, vraiment tout, multiplié par les marques différentes qui se font concurrence. Le système semble fonctionner grâce au gaspillage. Tant pis si on jette à la poubelle, on produit du nouveau et cela fait travailler les gens. Je suis aussi affolée par la montagne de poubelles que je découvre chaque semaine devant notre immeuble. J'en fais des cauchemars la nuit ! Mais il paraît que tout est organisé et qu'il y a maintenant des usines qui brûlent 16

tout cela. Et puis les gens courent toujours. Je les imagine courir à côté des femmes namibiennes en longues robes portant avec élégance et distinction un fardeau sur leur tête et je me demande alors si ce sont encore des êtres humains conscients de leur dignité. Et la solitude des vieux me prend à la gorge ! Dans la maison que j'habite, la moitié des appartements est occupée par des personnes âgées et seules. Il paraît que parfois, elles meurent toutes seules dans leur appartement… Comme les enfants ne m'ont pas encore rejointe, j'ai acheté une TV pour éviter le piège de la solitude et mieux comprendre la Suisse. La préoccupation principale des Suisses concernant le ménage doit être la propreté, car presque toute la publicité concerne les poudres à lessive qui rendent le linge « toujours plus blanc », et les liquides magiques qui font « miroiter votre cuisine ». Il y en a moins dans les programmes français. Il y a aussi les réclames pour la nourriture de chiens et chats et, presque immédiatement après, la tragédie des gens affamés en Somalie. Je suis consternée qu'un tel affront soit permis à la TV. Qu'est-ce qu'ils ont dans la tête les présentateurs ? N'ont-ils aucun respect de la dignité des Africains ? Ceux qui sont en Suisse et regardent ces images sont indignés, car c'est tout ce qu'on montre de leur continent, avec les coups d'Etat. Comme s'il ne s'y passait rien d'autre. Un autre jour, j'ai éclaté de rire, je regardais une épreuve de ski, la descente. Le commentateur disait : « Le grand perdant de cette course, c’est Zurbriggen à quelques centièmes de secondes ». Le grand perdant ! Cela m’a paru si absurde, cette notion du temps, si réductrice, que j’ai eu pitié de ces drôles de gens enfermés dans cette cage du temps chronométré, et je me suis demandé sur quelle planète j’avais atterri. Ici des centièmes de secondes, c’est de l’argent, en Namibie, ce sont des poussières d'éternité. Je ne reconnais plus guère les Suisses que j’avais quittés en 1967. Ils ont beaucoup changé, ils n’ont plus la même identité. Bien sûr qu’il y a des exceptions et qu'il ne faut pas généraliser, mais dans l’ensemble, je les plains, car je les sens prisonniers 17

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.