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La ballade du généraliste

De
179 pages
Médecine, médecins et patients font ici l'objet des réflexions passionnées mais décontractées d'un praticien. Il a eu la chance d'en vivre les péripéties pendant un demi-siècle. Il tient propos à bâtons rompus sur divers sujets en rapport avec son métier, un métier dont on ne se défait jamais. Il parle de la mort et de l'argent, de l'usage, bon ou mauvais, des ordonnances, de la psychiatrie, du sexe, de la politique. Souvent sérieux, jamais grave, il s'abstient de théoriser.
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LA BALLADE DU GENERALISTE
Un médecin au xxe Siècle

Pratique et Ethique médicales Collection dirigée par Richard Moreau et Roger Teyssou
La collection Les Acteurs de la Science, prévue pour recevoir des études sur l'épopée scientifique moderne, se dédouble pour accueillir des ouvrages consacrés spécifiquement aux questions fondamentales que la santé pose actuellement. Cette nouvelle série cherche à faire le point objectivement et en dehors des modes sur des connaissances, des hypothèses et des enjeux souvent essentiels pour la vie de l'homme. Elle reprend certains titres publiés auparavant dans Acteurs de la science.

Déjà parus
Henri LAMENDIN, Petites histoires de l'art dentaire d'hier et d'aujourd'hui,2006. Arnault PFERSDORFF, Ethique et pédiatrie, 2006. Claude WAGNER, L'ergothérapie, 2005. Philippe RAUL T -DOUMAX, Etablissements de soins publics et privés. Y a-t-il un avenir au partenariat hôpital-clinique, 2005. Céline PELLETIER, Pratiques de soins parentales et négligence infantile. Des signes au sens, 2004. Bahram MA TINE, François RÉGNIER, Des maux en parole. Conversations sur une pratique médicale multiculturelle, 2004. Jacques LIRON, Médecin malgré tout, 2004. Emmanuelle DHONTE-ISNARD, L'embryon surnuméraire, 2004. Emmanuelle DHONTE-ISNARD, L'embryon humain in vitro et le droit, 2004. Philippe RAUX-DOUMAX, Hôpitaux, cliniques, quel futur?, 2004. Pierre SCHULLER, La face cachée d'une vocation. Lettres à un futur médecin. Préface de Bernard Lebeau. Elie BERNARD-WEIL, Stratégies paradoxales et Sciences humaines. Philippe CASPAR (Sous la direction de), Maladies sexuellement transmissibles. Sexualité et institutions. Maria KANGELARI, Toxicomanie, sciences du langage, une

approche clinique.

Docteur Jacques FRANCK

LA BALLADE DU GENERALISTE
Un médecin au xxe Siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Via Degli Artisti, 15 to 124 Torino

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

ITALIE

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00734-1 BAN: 9782296007345

A V ANT-PROPOS

Ce n'est ni une étude, ni une thèse, ni l'aboutissement d'une pensée. TIfaut plutôt voir là une sorte de fagot (<< faisceau de menues branches ») dont chaque élément, dissociable des autres et indépendant, est une réflexion à bâtons rompus. La médecine sert de lien entre les morceaux. L'ayant longtemps pratiquée, je ne voulais pas l'avoir quittée sans en dire deux mots. Peut-être pour exorciser quelque chose, des remords, des regrets, je ne sais pas, ça m'étonnerait, je ne suis pas en proie aux tourments. La médecine m'a laissé en paix. TIn'y a pas de plan directeur précis. Je raconte, au fil de ma mémoire, parfois un peu dopée par mon imagination. Je ne développe pas. Le choix des thèmes, à première vue, est arbitraire. TIdépend de mon inspiration du moment, de mes centres d'intérêt, de la prévalence de souvenirs sur d'autres. J'ai écrit ce que j'avais envie de dire. La disparité des récits, sans articulations entre eux, m'incite à ne pas les organiser sous forme de chapitres conventionnels. Chacun constitue une sorte d'article, de taille variable suivant l'importance que j'attache au contenu. L'ordre de leur lecture est interchangeable. Je les présente toutefois suivant une disposition à peu près logique, mais non contraignante pour le lecteur. Je précise la raison de mon titre. Mes propos ne peuvent avoir de valeur définitive. J'ai exercé ce métier de 1950 à 1990 (inclus), il serait présomptueux d'en étendre les conclusions à une époque qui n'est plus la mienne. Je parle de la médecine au xxe siècle, pas ou peu XXIe. On commence par quelques marivaudages sur « le médecin généraliste ». Ce propos est indispensable, à l'égal de la fonction qui en fait l'objet et qu'on ne défendra jamais assez. TIy aurait beaucoup à développer là-dessus, mais tout a déjà été dit par tout le monde. Je me contente de m'étendre sur le sujet en

moins de dix pages. La moindre approche sérieuse en demanderait cent fois plus. Le second épisode concerne l'ordonnance, arme tactique ou stratégique du médecin, pour le meilleur ou pour le pire. Je mentionne en peu de lignes quelques usages étranges ou déviés que le praticien ou le patient peuvent faire de cet instrument. Le médecin et l'argent: on aborde là un domaine brûlant. Bien sûr, j'ai abrégé, évoquant l'évolution des revenus médicaux au cours du xxe siècle, avouant sans pudeur mes gains et mes dépenses au temps où j'existais (professionnellement s' entend), dévoilant les meilleures méthodes pour gagner ou ne pas gagner de l'argent. Je rappelle les difficultés auxquelles se heurtent les jeunes médecins. Les obstacles de toutes natures ne facilitent pas leur épanouissement La place croissante occupée par la philosophie du profit n'arrange pas les choses. La finalité de la médecine est la vie. TIfallait donc consacrer un propos à la mort, qui en constitue le couronnement (Il s'agit de celle du malade. Celle du médecin sera incluse dans un autre verset). La mort, vieux compagnon et intime ennemi du praticien qui entretient avec elle des rapports sado-masochistes, est un article qui ne se démode pas. Sous une forme ou sous une autre, elle hante sans cesse les médias et monopolise souvent les conversations. Elle est l'ossature des «problèmes de société» (débats récurrents sur I'euthanasie). Elle fait quotidiennement l'actualité (accidents, meurtres, guerres, avatars des princesses, des vedettes ou des papes). On ne peut pas éviter d'en parler, et il eût été malséant de ne point la saluer au passage. Presque aussi importants qu'avec l'argent et la mort, les rapports du médecin avec le sexe se devaient de figurer ici. Ces rapports ne sont pas vraiment exceptionnels et nous ne nous différencions pas trop du reste de l'humanité. Mais nous sommes amenés plus souvent que d'autres à nous pencher (si j'ose dire) sur les choses du sexe. Je ne théorise pas sur le sexe. Je rapporte quelques histoires, ni paillardes ni pudiques, impliquant patients ou médecins. Elles ne présenteraient aucun intérêt si elles n'étaient pas authentiques. 6

La médecine n'est pas que générale. Si on se bornait à ne soigner que les affections corporelles, la vie serait plus facile. Mais la psychiatrie existe, nous l'avons tous rencontrée. TI est juste de rendre au mental ce qui n'appartient pas exclusivement au physique, et de consacrer quelques lignes à la « médecine de l'âme », faute d'une expression plus satisfaisante. Les «cas» relatés sont significatifs des drames qu'un généraliste peut rencontrer au cours de sa carrière, et de la prudence dont il doit se prémunir. Ensuite j'ai extrait le médecin de son cabinet. Je l'ai arraché à ses malades et propulsé dans le monde. Le monde des dîners « en ville », des soirées de formation médicale (souvent prétexte à convivialité), des sorties amicales et familiales. Au passage, j'ai rendu l'hommage qu'elles méritent aux épouses des toubibs, espèce trop souvent oubliée. Le monde ne se limite pas aux salons et aux restaurants. Il existe par lui-même, et à ce titre il doit être visité. Le médecin voyage. En avion, en circuit lointain, dans un village de vacances on a souvent besoin de lui (ou on le croit) et la vieille fibre professionnelle ne demande qu'à surgIr. TIest impossible de discourir sur la médecine sans allusion à la politique, sauf à réduire le champ du propos. Le médecin vit, travaille et évolue dans un milieu déterminé justement par la politique. La notion est vaste, ce n'est pas le lieu de l'approfondir. J'évite les analyses qui s'éloigneraient du cadre imparti, et me contente, là encore, de relater des histoires de médecins en rapport avec la, ou les politiques. Je sors peu du domaine événementiel mais m'accorde le droit à une conclusion partiale. Deux propos différents quoique voisins s'apparentent aux « problèmes de société» et concernent les femmes et leurs droits. L'un traite de la contraception et de l'avortement,. Il rappelle leurs luttes ancestrales et leurs conquêtes contemporaines constamment remises en cause. Dans l'autre, je décris les accouchements tels - ou à peu près - qu'ils se pratiquaient jadis suivant les normes classiques dans la bourgeoisie. La narration est caricaturale dans ses détails, mais pas tellement infidèle. Puis j'en viens aux progrès dont bénéficient (théoriquement) les femmes de notre temps.

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Tout naturellement, on glisse à l' « international ». Sans passer en revue les différents systèmes de santé en vigueur dans le monde, je me borne à deux pays, et pas n'importe lesquels. L'un n'existe plus. Il se trouve que je le connaissais un peu. Je pourrais intituler ce texte « Naissance, vie et mort de la médecine soviétique », ou encore « Historique, analyse et témoignages ». .. Ce serait prétentieux et excessif. Le second, actuellement seule super-puissance mondiale, offre un visage d'une telle complexité qu'on ne peut l'approcher qu'avec circonspection. J'en survole quelques aspects, je me risque à un peu de polémique, un peu de méchanceté, une indéniable admiration, un ou deux sifflements approbateurs, et c'est tout. Je ne décris pas «La médecine aux Etats-Unis ». On passe au définitif. Le médecin achève son épopée. TI abandonne, ou déserte, ou se libère, selon sa propre interprétation. Je me demande si, plutôt que de fin ou de retraite, il ne conviendrait pas de parler d'atterrissage. Certains atterrissent à peu près en douceur, roulent longuement sur le terrain avant de quitter leur véhicule familier. Pour d'autres, c'est le crash, la prise de contact brutale et définitive avec le sol. Le kiss landing (posé velouté et moelleux) est rare. Ce propos, intitulé « La fin du médecin », n'est ni guilleret ni optimiste. La dernière partie de ces propos diffère des autres. Je n'y brode pas sur un thème. Je parle de n'importe quoi et puise dans le stock inépuisable des souvenirs, bons ou mauvais, que chaque médecin un peu rassis porte en lui. J'en parle parce que j'en ai envie. Ces anecdotes ou commentaires ne s'intègrent pas aux sujets traités précédemment. Je les sors en vrac, en me limitant à trois ou quatre dizaines d'historiettes. Avec les années, le sac de la mémoire se gonfle. TIn'est pas utile de le laisser trop déborder.

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LE MÉDECIN GÉNÉRALISTE

Le médecin généraliste est une espèce assez commune, qui clame constamment sa fin prochaine mais, heureusement, se survit. Rien ne permet toutefois d'affirmer que cette survie est marquée du sceau de l'éternité. Son existence est menacée périodiquement par les agressions de forces plus ou moins occultes dont la malfaisance n'a d'égale que l'hypocrisie. Ces nuisibles se recrutent souvent au voisinage des allées du pouvoir lorsque celui-ci, se drapant dans l'intérêt national, tente de transformer en reculades les avancées sociales. Avancées dont précisément le médecin généraliste est un des fantassins, même s'il n'en est pas toujours clairement conscient. Je pense à un (ancien) premier ministre de la France. Soucieux d'éponger les déficits sociaux, il traita naguère les malades et leurs médecins comme de vulgaires salariés ou retraités, c'est-à-dire fort mal. Les généralistes, en ce cas stOÏques, léchèrent leurs plaies en gémissant et en se plaignant qu'on les égorge. TIs ne raccrochèrent pas pour autant leurs stéthoscopes au clou. Ils continuèrent à soigner, voire à guérir leurs semblables. Beaucoup, même, oublieux des affronts et des coups, votèrent encore pour leur tourmenteur et ses amis. Cet exemple n'est pas unique. Il est susceptible de se reproduire. Le médecin généraliste répond à plusieurs dénominations. On l'appelle souvent «médecin de quartier». Ce n'est pas vraiment méprisant, mais ça fait passer la géographie avant la compétence. A l'inverse, certains patients se targuent d'être soignés par un «interniste». Pour mériter un si beau titre, il faut évidemment être plus savant qu'un praticien de proximité, ou le faire croire.Autre synonyme, plus gratifiant: le « médecin de famille ». TIcorrespond à une vieille tradition, celle du docteur qui, au long de sa carrière, voit plusieurs générations se succéder dans son cabinet. J'ai maintes fois entendu des nostalgiques soupirer et déplorer la disparition du médecin de famille. TIsse trompent, il y en a encore. Pourvu que ça dure.

Le médecin généraliste est une institution nécessaire. Vous pouvez bien sûr vous en passer, mais ce n'est pas la procédure la plus judicieuse pour éviter ou surmonter les embûches et chausse-trapes menaçant votre intégrité physique (ou mentale). TI est le technicien et le sorcier, le chef d'atelier et le chef d'orchestre, le gourou et le directeur de conscience de l'enveloppe corporelle et de son contenu. Ce n'est pas rien. On oppose parfois les généralistes aux spécialistes. On a tort. Objectivement, il n'y a pas d'antagonisme entre les uns et les autres. Subjectivement, on constate ça et là des rancœurs, des jalousies, des querelles de préséance, des affirmations de grands principes, des petites mesquineries. Chacun veille ombrageusement sur l'intégrité de sa compétence territoriale, et tente au besoin d'empiéter sur l'autre. Ce n'est pas très grave. Mieux vaut considérer qu'ils sont complémentaires, et marquer leurs différences. Au crédit du généraliste, on peut porter l'universalité : il ne sait peut-être pas grand-chose (encore que), mais il le sait sur à peu près tout.Sa disponibilité et sa rapidité d'intervention le distinguent des spécialistes. Le délai entre la commande et la livraison excède rarement quelques heures. Dans la majorité des cas, il est économique. Le recours au médecin de quartier (ou de famille) s'avère financièrement avantageux. Ce n'est pas un critère suffisant, mais on peut le mentionner. Enfin, comme on est amené au cours d'une vie à le voir un grand nombre de fois, les relations revêtent fréquemment un caractère amical qu'il faut avoir goûté pour en apprécier la saveur. Le spécialiste, lui, sait tout sur un sujet étendu, certes, mais limité et, dans la meilleure des éventualités, il a quelques lueurs sur le reste. TI est souverain sur son domaine et irremplaçable dans les situations pointues, les occurrences extrêmes. Il détient les clés de la haute technologie. Sans lui, nombre de problèmes resteraient sans réponse. Les gens mourraient plus tôt et plus mal. Accessoirement, les émissions médicales télévisées, dépourvues de séquences spectaculaires ou édifiantes, sombreraient dans la morosité. Chez le spécialiste (à l'ancienne), quand arrivent le jour et l'heure du rendez-vous, on n'attend pas très longtemps. Le bureau n'est envahi ni par les cris des enfants du praticien ni par 10

les odeurs émanant de sa cuisine, quand le cabinet n'est pas séparé de l'appartement. Bref, la consultation chez le spécialiste s'entoure d'une atmosphère apaisante. D'autant plus que I'homme - ou la femme - est aimable, souvent chaleureux. Et que son cabinet est orné d'instruments impressionnants. En fait, ces appréciations perdent de leur pertinence: la tendance est au regroupement des spécialistes dans un même local afin de réduire les coûts. Dans les villes plus qu'en milieu rural, pas mal de malades potentiels ou réels, ont court-circuité les généralistes en se constituant un réseau de spécialistes. Ils n'ont pas de médecin traitant. TIs sont bien soignés (par morceaux) mais personne, à part eux-mêmes, ne les aiguille dans la juste direction ni ne fait la synthèse de leur état. TIsn'ont pas raison. Ayant nagé dans ces eaux durant quelques décennies, j'affirme qu'il est utile d'avoir « son» généraliste comme on a son coiffeur, son garagiste, ou sa maîtresse. Et qu'il est prudent de s'en doter avant d'en avoir besoin, les décisions prises sous l'empire de la nécessité ou de l'urgence étant, par définition, plus hâtives que réfléchies. Ces préliminaires posés, on va énoncer quelques-uns des principes qui régissent le bon choix d'un médecin généraliste. Les critères qui présideront à ce choix du maître de votre santé sont apparemment clairs. L'élu devra maintenir ou rétablir votre corps (y compris ses secrétions cérébrales, que d'aucuns désignent sous le nom d'âme) en état satisfaisant et opérationnel. Par contre, les méthodes auxquelles vous pourrez recourir sont innombrables. La quête d'un médecin de quartier ou de famille présente de telles difficultés que certains patients essaient nombre de confrères avant de se fixer. Ils zappent. Souvent, malgré des vœux d'allégeance éternelle et des serments de fidélité, leur passage en mon cabinet était bref. Mon nom allongeait vite leur liste de thérapeutes usés. Cette tendance papillonnante doit inciter les médecins à la modestie. Elle n'est pas conseillée aux malades. TIvaut mieux avoir un seul médecin, même médiocre, que dix bons.

Il

Vous interrogerez vos amis et vos proches. Chacun préconisera son médecin, et en profitera pour vous conter en détail ses maladies passées et présentes. Vous comparerez la gravité des maux évoqués à leur aspect actuel. Retenez ceux qui affichent la meilleure santé apparente: ils la doivent - parfois - à leur médecin. Certains, animés d'un zèle de prosélytes, vous imposeront leur praticien. Sans vous laisser le droit à la décision, ils prendront rendez-vous ou, mieux, convoqueront leur sauveur à votre domicile. Si vous avez beaucoup d'amis, vous risquez d'être au centre d'une situation embarrassante que j'ai connue une fois: appelé chez une patiente par sa fille, j'ai rencontré à son chevet le médecin de sa belle-sœur et celui de sa meilleure amie. Tous s'étant récusés, la malade s'est adressée à celui de sa concierge. A propos des concierges, on ne soulignera jamais assez l'importance de ces actrices indispensables de la vie parisienne. Avant que ne s'étende la primauté des digicodes, interphones, et autres machines à visées sécuritaires, la loge était le cœur et le cerveau de nos immeubles. La concierge régnait sur la bonne marche, l'ordre, la propreté, la santé de la maison. En cas de maladie, il était de bon usage de la consulter avant d'appeler le médecin qu'elle conseillait. La profession de concierge s'est féminisée depuis le XIXesiècle, Eugène Sue, « Les Mystères de Paris» et Monsieur Pipelet. De ce fait, l'autorité liée à la fonction s'est teintée de sollicitude maternelle, pas toujours perceptible mais se réactivant face à la maladie. Au temps de la toutepuissance des concierges non électroniques, il ne fallait pas se soigner sans les en informer. Parisiens, si vous avez la chancemaintenant rare - d'en avoir encore une, qu'elle soit berrichonne ou portugaise, n'oubliez pas ce précepte et demandezlui le nom de son médecin. D'autres catégories professionnelles constituent également une source précieuse de renseignements et d'informations. En premier lieu, immédiatement après les concierges, je citerai les commerçants d'alimentation, crémiers, boulangers, bouchers. Malheureusement, à l'instar des concierges et pour d'autres raisons, leur race est en voie d'extinction. L'implantation et le développement des supérettes, super et hypermarchés entraînent la fermeture de leurs boutiques et sapent la 12

convivialité urbaine. Personne ne demande l'adresse d'un médecin à une caissière de Carrefour ou de Franprix. Du temps de Félix Potin, dont les boutiques étaient de dimensions plus humaines, ce n'était pas la même chose. A ce sujet, je garde le souvenir saumâtre d'une erreur de diagnostic dont je m'étais rendu coupable, il ya fort longtemps, à l'encontre d'un notable de mon quartier, tenancier d'une grande épicerie. Bien qu'ayant survécu, il conserva une rancune compréhensible, et me fit une contre-publicité intense. J'évitais de passer sur son trottoir et baissais le nez quand je l'apercevais. Jusqu'au jour où, jugeant que l'affaire avait assez duré et que j'avais suffisamment expié, je suis entré dans sa citadelle un soir de forte affluence en exigeant haut et fort que cesse la campagne de dénigrement. Le message fut reçu, il ne me fut plus nécessaire de traverser la rue devant l'épicerie. Mais le commerçant le plus apte à bien vous conseiller reste le pharmacien. Il connaît tout le monde, possède le sens de la psychologie et, le plus souvent, le savoir médical qui l'autoriseront à bien vous orienter. Nos rapports avec les pharmaciens sont généralement bons. Leur capacité à interpréter des prescriptions illisibles en ne se trompant que très peu n'arrête pas de m'étonner. Les chirurgiens-dentistes, les infirmières libérales, les kinésithérapeutes peuvent également vous aider. TI est un professionnel de la santé (dépassée) qui ne vous sera d'aucune utilité dans votre recherche. J'ai soigné durant plusieurs années un cadre funéraire. TI semblait plus enclin à recruter pour sa clientèle qu'à remplir les cabinets médicaux. Si vous avez besoin d'un généraliste, ne demandez rien à une maison de pompes funèbres ou à ses employés. TIs voient les médecins d'un mauvais œil. A juste titre: ces derniers, en cas d'efficacité, leur ôtent le pain de la bouche. Malgré la compétence et le dévouement du praticien, le patient peut mal finir. TIarrive alors que ce genre d'entreprise ait la reconnaissance du ventre. TIy a très longtemps, mon ami Max s'était vu proposer par le représentant d'une importante société d'obsèques (dont je tairai le nom) une belle somme d'argent après le décès d'un de ses riches patients. Bien sûr il 13

chassa l'impudent émissaire. Le lendemain, les nécrophages, le poursuivant de leur gratitude, lui firent livrer une gigantesque plante verte. Afin d'éviter ce genre de compromission, il prit soin de ne plus trop laisser mourir ses malades. Regardez les plaques au bas des immeubles. Vous apprendrez le sexe, les titres hospitaliers ou universitaires, les heures de consultation, le numéro de téléphone du titulaire, quelquefois son statut par rapport à la Sécurité Sociale. Mais rien, rigoureusement rien ne vous renseignera sur ses capacités, la qualité de son accueil et de son écoute, son pouvoir de vous guérir et de vous rassurer. Entrez, sonnez, faites votre expérience. Cette méthode, bien qu'incertaine, peut être à l'origine d'une relation longue et heureuse. Le jour où j'ai apposé ma plaque, un jeune homme qui passait par là est entré pour voir. TIavait besoin d'un certificat pour les allocations familiales, car sa femme était enceinte. Je suis devenu le médecin et l'ami du jeune homme, de sa femme, de ses enfants, de ses parents pendant les vingt années qui suivirent. Le même jour, au vu de la plaque, un autre homme (se disant officier de l'Armée française d'Afrique en permission) est venu me consulter. Sur le ton de la confidence et de la compréhension cordiale, il m'a conté la longue histoire de sa douloureuse maladie. TI est reparti avec une ordonnance comportant notamment des ampoules d'un stupéfiant morphinique, et l'assurance que je passerais le visiter à son domicile le lendemain. Le capitaine X. était inconnu à cette adresse. La pharmacienne lui avait bien délivré ses médicaments, y compris le stupéfiant. TIne l'avait pas payée. Moi non plus. On ne l'a jamais revu. Cette pratique était courante, chez les toxicomanes de l'ancien temps, auprès des jeunes médecins naïfs. Les méthodes ont évolué. Peu après, j'ai vu pire. J'exerçais dans un tout petit appartement de deux pièces. A la fin d'une consultation peu fournie (je débutais dans le métier), un garçon d'une trentaine d'années s'est présenté, porteur d'une infection rhino-pharyngée. Après examen de la gorge, du nez, des oreilles, mon patient, tremblant de peur, sort de sa ceinture un instrument du type revolver d'ordonnance 1892 (calibre 9 mm, je crois) et me le braque sur 14

l'estomac. Désapprouvant ce geste, je me fâche et le prie de le ranger. En effet, la morale et la déontologie ne conseillent pas l'usage des armes à feu dans un cabinet médical. On y dispose de suffisamment de moyens de nuire à son prochain sans ajouter celui-là. Le patient, indocile, refuse d'abord d'obtempérer et me réclame de l'argent. Par hasard, j'en avais un peu, que je ne lui donne pas. Au cours de l'entretien, le malheureux fond en larmes, remet son arme dans sa ceinture, m'offre une cigarette, et me raconte sa vie. La consultation d'oto-rhino s'est transformée en séance de psychothérapie. Puis il est parti, vers un destin probablement minable. Les semaines suivantes, le «voleur des médecins» a alimenté les colonnes de France-Soir en réitérant ses incursions délictueuses chez des confrères parisiens. Certains ont eu peur et ont obéi à son injonction. Une doctoresse, terrorisée, a poussé des hurlements qui ont précipité la fuite du bandit. D'autres l'ont mis à la porte malgré ses pleurs. Tous ont prévenu la police (ce que je n'avais pas fait, doutant de l'efficacité de la démarche). A ma connaissance, il n'a jamais été arrêté, du moins pour ce genre d'espiègleries. Ce velléitaire de l'attaque à main armée doit actuellement être octogénaire. S'il ne s'est pas reconverti dans une branche plus rentable du gangstérisme, il doit évoquer avec une nostalgie frileuse les plaques médicales de sa jeunesse, qui l'ont si peu enrichi. La dimension des plaques est réglementée, afin d'éviter une concurrence de mauvais aloi entre praticiens. TIn'en allait pas de même avant la guerre. Je me souviens, dans le Paris de mon enfance, de certains balcons ornés de véritables banderoles courant sur plusieurs mètres, indiquant la présence d'un «Docteur Médecin». Ces enseignes précisaient parfois les spécialités ou compétences, réelles ou pas, du titulaire. Ces précisions étaient censées attirer le chaland. Vous risquez, en montant chez le premier médecin venu parce que sa plaque est la plus alléchante, de vous trouver en présence d'un personnage antipathique, sale, ignorant, vicieux, cupide. Le cumul de ces caractéristiques, bien que rare, est possible. Il vous sera alors difficile de reculer, vous regretterez votre temps, votre argent, peut-être votre santé. Que faire? Ou 15

bien vous vous soumettez à ses investigations - si par hasard il vous examine, ce qui est loin d'être toujours le cas - et vous n'exécutez pas ses prescriptions. TIne vous en aura coûté que le prix d'une consultation. Ou bien, si vous êtes courageux, vous fuyez. Je me suis trouvé un jour face à une femme entrée sur la foi de ma plaque. Mon aspect a dû lui déplaire. Sur le point de se dévêtir, elle s'est ravisée et a pris ses jambes à son cou. En sortant, elle a prétendu se tromper d'étage (j 'habitais au rez-dechaussée, il n'y avait pas d'autre médecin dans l'immeuble). J'exagère. La vie est moins sombre. Les médecins sont majoritairement des gens consciencieux et d'agréable fréquentation. Vous ne courrez pas vraiment de danger en procédant à un choix aléatoire. Pas plus qu'en suivant le conseil d'un ami ou d'un parent. Mais le risque n'est jamais nul, quelle que soit votre décision. Vous pouvez varier la méthode en utilisant l'annuaire (pages jaunes) ou le Minitel (3611, rubrique médecins généralistes, localité ou arrondissement). Vous noterez le numéro de chaque médecin établi dans le périmètre qui vous intéresse. Vous entreprendrez alors une large enquête téléphonique. Elle vous permettra d'obtenir un peu plus d'informations que la lecture d'une simple enseigne, fût-elle détaillée. Vous tomberez rarement sur le titulaire mais le plus souvent sur une voix mercenaire, le répondeur ou le secrétariat téléphonique, la femme de ménage ou l'épouse. Vous essaierez de lui extorquer quelques détails vous aidant à cerner la personnalité du patron ou mari, notamment les tarifs pratiqués et les horaires. Voire le caractère. Mais ça n'ira pas bien loin. Avec plus de chance, le médecin lui-même vous répondra. Si vous êtes affligé d'un tempérament méfiant et suspicieux, soyez lâche, modifiez votre voix, adoptez un nom d'emprunt, posez des questions indiscrètes sur ses capacités professionnelles, sa vie, ses coutumes. S'il vous convient, rappelez plus tard sous votre véritable identité et prenez rendezvous. Flairant ce genre de piège, je me suis toujours efforcé de répondre à de semblables appels sur un ton aimable, voire enjôleur. Sauf quand mon interlocuteur frisait l'insolence. En ce cas, je devenais grossier. Bizarrement, ça ne le rebutait pas à 16

tous les coups. J'avais insulté un jour une dame que je ne connaissais pas et qui le méritait amplement. Entrant le lendemain dans mon cabinet, elle me remercia avec chaleur: «Docteur, au téléphone, vous m'avez traitée d'emmerdeuse. Personne ne me l'avait jamais dit. Vous êtes un homme franc, vous ne cachez pas la vérité aux malades. J'ai confiance en vous. » Ce fut le début d'une relation médecin-malade bonne et durable. La généralisation des répondeurs a introduit à ses débuts une dimension nouvelle dans les rapports téléphoniques. La pratique est entrée dans les moeurs. Mais les réactions sont parfois mitigées. Certains correspondants injurient le médecin: « Vous n'êtes bon qu'à nous prendre notre argent, mais quand on est vraiment malade, vous n'êtes jamais là ! » ou, variante: « Tous les mêmes! Toujours en vacances! ». Ces appels sont évidemment anonymes. Si, sans vous identifier ni préciser la date, vous déclarez au répondeur: «Docteur, j'ai encore de la fièvre, qu'est-ce que je dois faire?» ou «Venez tout de suite chez moi, c'est urgent! », votre appel n'aura aucune chance d'être suivi d'effet. A plus forte raison s'il s'agit de votre premier contact avec un médecin qui ne reconnaîtra pas votre voix. Dans les temps anciens, on utilisait le service des abonnés absents. Le rôle du répondeur était dévolu à une opératrice des PTT qui notait les messages et les transmettait à l'abonné reprenant sa ligne. Les problèmes étaient constants. Lorsque je m'entendais dire: «Docteur, une dame qui ne veut pas laisser son nom insiste pour que vous lui téléphoniez immédiatement! » puis: «Docteur, la dame a rappelé trois fois, elle commence à s'impatienter! », je balançais entre la perplexité devant une situation inextricable, la colère devant la légèreté de ma correspondante, et le remords de ne pas avoir été là pour lui répondre. Mais contrairement à la machine, l'employée du téléphone arrangeait souvent les choses avec compétence et diplomatie. Si vous habitez un petit village, vous n'aurez pas le choix. Vous disposez d'un médecin sur place? Sauf incompatibilité absolue avec lui, vous serez trop heureux de l'avoir sous la main quand vous en ressentirez le besoin.

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