La Braise et la Cendre

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Cet ouvrage largement autobiographique porte essentiellement sur les années 1947 à 1949. En 1947, l'année qui suit l'indépendance du Liban, l'auteur étudie la philosophie à Beyrouth, puis à Chicago. Revenu au Liban, en 1949, il s'engage dans les rangs du Parti populaire syrien. Après plus d'un demi-siècle le récit de cette aventure constitue un témoignage poignant aux résonances politiques d'actualité. La critique récurrente des travers de "l'intelligentsia" arabe traditionnelle, qui survit ça ou là, demeure aussi d'un grand intérêt.
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782296385115
Nombre de pages : 265
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LA BRAISE ET LA CENDRE

Hisham Sharabi

LA BRAISE ET LA CENDRE
Souvenirs d'un intellectuel arabe
Traduit de l'arabe par Louis-Jean Duclos

Préface de Ghassan Tuéni

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@

Dar Nelson, Suède, 1998

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7709-0 EAN : 9782747577090

L'individu ne vit pas seulement sa vie personnelle Mais aussi celle de son époque et de sa génération. Thomas Mann La montagne magique

Préface
PAR GHASSAN TUÉNI

« Une journée glaciale du milieu de décembre 1947. [...J Le lendemain, nous sommes dans l'avion. Par le hublot, je jette un dernier regard sur Jaffa, mon pays. Jaffa, ville de la mer surplombant son port. J'aperçois clairement "AI- 'Ajami ", et l'église orthodoxe toute blanche près de notre maison. Je m'imagine la revoir resplendissante au sommet de «TelAractangi ». En quelques instants Jaffa disparaît de ma vue. Je ne vois plus que la ligne blanche de la côte derrière laquelle s'étendent jusqu'au lointain horizon les plantations d'orangers. » Ces simples phrases qui expriment le déchirement de l'exil, la tristesse du déraciné, suffiraient à distinguer Hisham

Sharabi de la pléiade des intellectuels palestiniens - libanais d'adoption et de cœur - qui ont marqué les générations de
l'après-Israël. Walid Khalidi, Fayez Sayegh, Tarif Khalidi, le très pluriel Edward Saïd et tant d'autres, tous illustres mais qui ont tous cultivé, chacun dans sa discipline, un certain nationalisme abstrait. Sharabi, lui, n'hésite pas à se réclamer de la veine du romantisme, que dénote déjà le titre de cette autobiographie intellectuelle, LA BRAISE ET LA CENDRE, jusqu'à condamner l'abstraction de ses pairs. «Aveuglés» -le mot est de Sharabi - par leur «position d'intellectuels (...) qui les amène à considérer toute chose du seul point de vue de la pure pensée. » Ce faisant, Sharabi ne cherche pas à se blanchir luimême: «Le monde nous paraissait comme un objet de discours, comme un concept, et non comme champ d'action et de réalisations concrètes. Comme s'il nous suffisait d'aimer 7

notre patrie [de rêver pour elle) d'un avenir national grandiose, sans que cela n'engage rien d'autre que notre sincérité. » Voilà bien un cri du cœur, comme une révolte dans la révolution des intellectuels, souvent perçue, fût-ce à tort, comme un exercice théorique. Et comme pour mieux se condamner, Sharabi ignore ou feint d'ignorer son propre engagement dans l'action, en l'occurrence au sein d'un parti idéologique révolutionnaire par excellence, le Parti syrien national social d'Antoun Saadeh, dit aussi Parti populaire syrien ou plus simplement PPS. Le paradoxe trouve son explication dans la longue confession du professeur de philosophie qui, pour avoir enseigné dans certaines des plus prestigieuses universités américaines, a cependant réussi à se préserver du conceptualisme. Sans doute faudrait-il se féliciter qu'il soit demeuré béni par l'existentialisme de Kierkegaard. Même les années de luttes actives dans les hautes sphères d'un parti tout à la fois nationaliste et socialiste sont empreintes de la souffrance du questionnement et d'une continuelle souvenance. «Où étais-tu, ô ma patrie? Ton ciel bleu, ton doux climat? Ton chaud soleil? » Nostalgie? Allons plus loin et relevons ce besoin d'une constante autocritique: «Je ne cesse de me demander si je ne suis pas dans l'erreur (...) Mon regard sur moi-même n'est autre que celui des autres. » Les autres, sont-ce ceux dont on va jusqu'à envier le martyre? Ou bien ceux, imaginaires, qui pourraient vous reprocher - moindre tragédie - ne pas avoir empêché la mort du héros? «La mort a croisé ma vie à maintes reprises. Elle a ainsi emporté de jeunes camarades lorsque j'étais enfant. Quand je devins adolescent, ce fut le tour d'amis très chers, l'un après l'autre. Puis elle afrappé Saadeh !» 8

Il faut une sérénité extrême, celle que seule la philosophie peut vous faire acquérir, pour survivre aux mythes faits hommes, et dont se nourrissaient et votre raison et votre cœur. La pudeur du style de Sharabi l'empêche d'insister sur ce qui l'a fait quitter son parti après l'exécution d'Antoun Saadeh dont il était le collaborateur le plus intime. C'est à peine s'il suggère sa condamnation de la philosophie de la violence, dans laquelle il voit une usurpation de la politique, jadis personnifiée par le pur et dur idéalisme du Chef, piégé par le cycle infernal d'une violence imposée par autrui avant que, sur tout cela, la Mort vienne jeter son lourd manteau.

Le second exil de Sharabi - hors de la vie de parti - ne fut pas moins pénible, ni moins déchirant que le premier - hors
de Jaffa et de Palestine. On ne s'habitue pas au départ, surtout quand il a force de divorce et de déchirement. C'est ainsi qu'il faut comprendre la sublimation que recherche le jeune professeur égaré dans les jungles académiques: le besoin de s'identifier à un nombre infini de collègues, d'auteurs qu'il énumère à grands frais, de nouveaux maîtres à penser, de disciples aussi, tous étrangers, tous éminents et impressionnants. Est-ce là qu'il a su trouver la hauteur qu'on voit à l' œuvre dans son itinéraire intellectuel? Al' actif de Sharabi, et au-delà de Braise et Cendre, il faut compter une quarantaine d'ouvrages consacrés non seulement à la défense de la question palestinienne et à son exégèse, mais aussi, mais surtout à la critique, souvent amère, du destin des intellectuels arabes. Ceux-là surtout qui, n'ayant pas l'assurance acquise dans les années révolutionnaires, s'effondrent dans l'apologie des régimes issus de la défaite et néanmoins ivres de leur prétention à représenter la Cause. En regard de ces trop nombreux démissionnaires, Hisham Sharabi, lui, a perpétué l'exigence de la révolution.

Celle qui aurait dû - et devrait encore - changer le monde arabe
mais que ses intellectuels ont manqué. 9

Telle est la morale d'un ouvrage de réflexion déguisé en histoire personnelle, le «journal d'un intellectuel », dit-il!

Mais qui « en vérité» -ô ! hantise du philosophe - est un essai
de transcendance d'une aventure « politologique » poursuivie à travers deux continents, et sur deux siècles. «Et quoi! Tu me rejettes, ô ma patrie... Je ne te reverrai plus... Jamais je ne reviendrai. » Illusion! Ulysse revient toujours. Ghassan Tuéni

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PRESENTATION DE LA NOUVELLE EDITION

Cette édition corrigée et augmentée de La braise et la cendre sort vingt ans après la première publication de 1978. Lorsque je relis le livre, après que tant d'années se sont écoulées, j'ai l'impression qu'il a été écrit par quelqu'un d'autre. Comme le temps nous change! Parfois il nous éloigne de nousmêmes, parfois il nous y ramène. Le passé est aujourd'hui pour moi un présent dont la fin rejoint le commencement. J'ai relu quelques unes des nombreuses lettres qu'au fil des ans m'ont adressées les lecteurs de La braise et la cendre. Parmi celles-ci il y a un mot amical de Miss Salameh, l'une des sympathiques maîtresses de l'école de filles "AI-Friends"l de Ramallah. Elle me rappelle ce bon vieux temps et joint à sa lettre sept photographies. Elle les avait prises durant l'hiver 1936-1937 au cours des réunions que Miss Ousfour ou Miss Hassoun ou elle-même organisaient chaque jour après la classe pour une petite poignée de pensionnaires dont j'étais. J'en ai retenu deux que j'ai jointes aux illustrations de cette édition. J'en ai ajouté une troisième que j'ai découverte dans mes papiers et qui avait échappé à la sélection de la première édition2. Elle représente mon camarade Kamel Arnaout et son frère Akram exhibant leurs armes devant chez eux avant que les juifs n'occupent leur ville au printemps de 1948.

1 Pour « Society of Friends », institution d'enseignement élémentaire fondée par une secte protestante de Philadelphie au lSème siècle pour la promotion de la paix internationale. Les notes de l'auteur sont écrites en italiques. Les autres sont du traducteur. 2 Ces photos figurent parmi les 22 clichés qui illustrent l'édition de 1997 Il

J'écris ces lignes alors que l'occupation juive de la Palestine se poursuit et que le système patriarcal continue de dominer la réalité palestinienne. La nation arabe tout entière baigne dans le désespoir et la frustration. Mais les ténèbres de l'oppression ne s'épaissiront pas indéfiniment et proche est le temps où l'aube jaillira. Les signes avant-coureurs en sont là : le système patriarcal inévitablement s'effondrera, la femme arabe brisera ses chaînes, la génération montante entrera dans l'arène. Le stade ultime de la décadence porte en son sein le germe d'une ère nouvelle. Pour finir, je saisis l'occasion de cette publication pour exprimer estime, gratitude et affection à mon ami d'enfance Youssef Salameh, romancier et écrivain connu, ainsi qu'à mes amis Soleiman Bakhti et Mahmoud Chourayh, tous deux critiques littéraires remarquables, qui m'ont généreusement soutenu et aidé dans la préparation de cette nouvelle et élégante édition de La braise et la cendre. Washington, Il janvier 1998. Hisham Sharabi

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PRESENTATION DE LA 1ère EDITION

En 1974 j'avais décidé de revenir définitivement dans ma patrie arabe... Dans le courant de l'été je quittai donc Washington en compagnie de ma femme et de ma fille pour nous installer à Ras Beyrouth3 dans le petit appartement d'un ami, professeur à l'Université américaine4. Peu après, je faisais un emprunt et achetai un terrain à El Mechref dans la banlieue sud de Beyrouth, là où se trouvait l'école de ma fille Leila alors âgée de cinq ans et je commençai à construire une modeste maison pour en faire ma résidence permanente. Au début de l'hiver 1975, alors que mon visa arrivait à expiration, je fis une demande au bureau de la Sûreté générale en vue de l'échanger contre un permis de séjour pour moi et ma famille. Je me suis donc rendu dans ce service avec ma femme. Après plusieurs heures d'attente et de navette d'un bureau à un autre, j'ai pu remettre mon formulaire à un agent responsable. Nous avons attendu des semaines sans obtenir de réponse. Nous avons alors présenté une autre demande pour obtenir un nouveau visa en attendant l'obtention du permis de séjour. Et nous avons attendu. Nous avons insisté jusqu'à ce qu'enfin nous parvienne la réponse: le permis de séjour nous était refusé! Je me souviens très précisément de ce jour-là. C'était une belle journée parfumée du début du printemps. Après une

3 Littéralement: Cap Beyrouth. Nom du quartier situé à l'extrémité occidentale du promontoire de Beyrouth. 4 L'Université américaine de Beyrouth (A.U.B.), créée en 1886 sous le nom de Syrian Protestant College, comprenant aujourd 'hui 81 pavillons répartis sur 28 Ha. 13

longue attente dans une pièce bondée d'Arabes "étrangers"5, le préposé arrive et m'annonce que ma demande est rejetée. Je lui demande pourquoi. - Je ne peux rien vous dire, me répond-il. Les ordres sont venus d'en haut. Je travaillais alors comme rédacteur en chef du Journal of Palestine Studies, une publication en anglais de la Fondation pour les Etudes palestiniennes et de l'Université de Koweït. Je suis retourné au bureau, submergé de tristesse. Ne serai-je donc pas autorisé à rester au Liban? Devrai-je renoncer à mener une existence paisible en un endroit donné? Devrai-je me satisfaire d'une vie tourmentée exposée à un avenir incertain? J'étais revenu au Liban pour y travailler dans l'intérêt de mon peuple et de ma patrie et je découvrais, comme chaque intellectuel revenu servir son pays, que ni lui ni ses idées n'intéressaient son peuple ou sa patrie. La réalité l'emportait sur le rêve. Je me rendis alors chez mon ami le docteur Mounir Shama'a et lui racontai ce qui s'était passé. Il prit aussitôt contact avec le docteur Najib Abou Haydar, un ancien ministre de l'Education, qui appela immédiatement le directeur de la Sûreté générale pour lui demander de le recevoir. Le jour suivant, il m'obtenait un permis de séjour d'un an. Au même moment l'entrepreneur nous apprenait que notre maison d'Al Mechref serait disponible avant le début de l'automne. Nous en avons profité pour repartir à Washington au début de l'été pour préparer notre déménagement définitif. Je devais aussi présenter ma démission de l'Université de Georgetown dont j'étais professeur depuis 1953. Mais quand approcha la date de notre retour à Beyrouth, la situation au Liban avait empiré au point de nous obliger à ajourner notre départ. En décembre 1975, comme les choses paraissaient se stabiliser, je pris sur moi d'aller au Liban me

5 C'est-à-dire

ressortissants

de pays arabes autres que le Liban

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rendre compte de la situation par moi-même. Je passai par Amman. La ville grouillait de gens réfugiés de Beyrouth. Il n'y avait ni maison, ni appartement, ni simple chambre à louer. La veille du jour où j'avais décidé de me rendre à Beyrouth survinrent les événements du "samedi noir"6. Je suis rentré à Washington comme un soldat en déroute. J'ai repris ma démission et ai renouvelé mon contrat avec l'Université de Georgetown. J'ai inscrit ma fille aînée Nadia à l'Université et la cadette Leila à l'école primaire de notre quartier. Nous sommes ainsi demeurés à Washington jusqu'à ce jour où j'écris ces lignes. Ce livre est le produit de cette époque tourmentée. J'ai commencé à l'écrire durant l'été 1975 pour y retracer le passage d'une étape de ma vie que je pensais révolue à une nouvelle étape qui me semblait commencer ou sur le point de commencer. En fait il n'y eut pas de coupure et ma vie s'est poursuivie comme avant. J'ai parfois aujourd'hui le sentiment que l'heure de mon retour est dépassée, que je ne rentrerai jamais dans ma patrie, que je passerai le reste de ma vie dans ce pays étranger, que j'y mourrai. Mais non! Cela ne se passera pas ainsi. Mon peuple est une partie de moi-même à laquelle je ne renonce pas. Je porte ma patrie dans mon cœur et ne m'en détache pas. Un jour, je reviendrai... Trois amis très chers ont entouré avec bienveillance la conception de cet ouvrage et m'ont comblé de leur sollicitude et de leur affection dans les moments difficiles. Ce sont Adonis, Hassan Ibrahim et Halim Barakat. Ils ont droit pour toujours à mon amitié.

6 Au cours duquel des dizaines de citoyens innocents furent tués à Beyrouth en raison de leur identité. Le 6 décembre 1975 les victimes se trouvèrent désignées au vu de l'appartenance communautaire figurant sur leurs cartes d'identité 15

Je remercie tout particulièrement Adonis qui a apporté à mon livre les corrections de langage nécessaires, sans altérer d'un pouce un style que j'ai voulu simple et sans affectation. Washington, 20 mai 1978

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PRESENTATION DE LA 2ème EDITION

Au milieu des années soixante-dix, lorsque j'écrivais ce livre, j'étais persuadé que les Arabes se trouvaient au seuil d'une ère nouvelle. Maintenant, dix ans plus tard, je sais que je me suis trompé: le temps de la décadence n'a pas pris fin. Nous en expérimentons seulement une phase nouvelle, alors que nous, ceux de ma génération, avions rêvé d'un avenir plein de victoires et de grandes réalisations. Je lis dans les journaux d'aujourd'hui les nouvelles du Liban, de l'Irak, de la révolution palestinienne et me reviennent à l'esprit l'été de 1947, les longues heures que nous passions à Dhour el Shoueir7 à l'ombre des pins, au soleil couchant, sur la route du "Bois de Boulogne8". Nous parlions des lendemains, de ce que nous ferions pour la nation et pour sa gloire. L'amertume que nous ressentons aujourd'hui vient de ce que cet avenir s'est échappé de nos mains et est devenu ce triste présent: cette réalité d'hier à laquelle nous consacrions notre vie s'est muée en une cendre sans braise. Cependant la réalité est changement et renaissance. Ce négativisme corrupteur qui prévaut aujourd'hui et énonce que tout ce qui est arabe est en décomposition vient de nous-mêmes. Il n'y a de corrompu que ce que nous corrompons. Ainsi en va-til de notre propre existence. N'est sain que ce que nous assaInIssons. Je livre ce texte à l'impression du fond d'un exil que, pendant bien des années, j'ai cru devoir bientôt finir. Il s'est passé tout le contraire. Chaque jour m'éloigne davantage de ma
7 Littéralement: Les Hauteurs de Shoueir, station estivale de la montagne libanaise des environs de Beyrouth. 8 Idem. Ainsi surnommé par référence au Bois de Boulogne parisien. 17

patrie. Chaque jour mes espoirs de retour s'amenuisent. Cependant la société patriarcale disparaîtra, le temps de la décadence finira. Nous reviendrons un jour. Je n'ai rien changé à mon texte si ce n'est que j'ai remis à sa place une feuille qui était tombée par mégarde des mains du typographe lors de la première édition. J'ai aussi corrigé quelques fautes de grammaire ou d'impression de toute façon sans importance.

Washington, 7 juillet 1986 Hisham Sharabi

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CHAPITRE I

-1Une journée glaciale du milieu de décembre 1947: l'aéroport de Lod9. Nous y arrivons à la nuit tombante. Les routes sont désertes à l'exception des blindés britanniques et de la voiture de Youssef Sayagh une «Humber» 10, le seul véhicule civil à circuler sur la route de Jérusalem à Lod. y oussef nous conduit, son frère Fayez et moi, à l'aéroport pour y prendre un avion qui nous emmènera en Amérique poursuivre nos études, Fayez à l'Université de Georgetown à Washington et moi à celle de Chicago. La veille, nous étions à l'hôtel Claridge dirigé par Farid 'Atiya dans le quartier El Qatamoun de Jérusalem. L'après-midi, Joseph Salama et moi avions été au cinéma Rex voir le film "Habib al-'Amr" dans lequel jouaient Farid EI-Atrach et Samiya Jamal. La salle était comble. La vie suivait son cours habituel comme si rien ne se passait en Palestine. Dans le petit aéroport désert un employé de la compagnie TWA nous annonce que notre avion a du retard et que son décollage est reporté au lendemain matin. Youssef nous quitte alors pour retourner à Jérusalem tandis que nous nous rendons à Lod. Nous y descendons dans un petit hôtel. Ce sera ma dernière nuit en Palestine. Le lendemain nous sommes dans l'avion. Par le hublot je jette un dernier regard sur Jaffa, mon pays, Jaffa ville de la mer surplombant son port. J'aperçois clairement le quartier d'AI'Ajami et l'église orthodoxe toute blanche près de notre maison.

9 La ville de Lod portait alors son nom arabe de Lydda. 10 Ancienne marque britannique d'automobiles.

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Je m'imagine la revoir resplendissante au sommet de Tel Araqtanji11... En quelques instants Jaffa disparaît de ma vue. Je ne vois plus que la blanche ligne de la côte derrière laquelle s'étendent jusqu'au lointain horizon les plantations d'orangers.

-2Je me demande aujourd'hui, alors que j'écris ces mots, de nombreuses années plus tard, comment nous avons pu quitter notre pays alors qu'il était en guerre et que les juifs s'apprêtaient à n'en faire qu'une bouchée. Je ne m'étais alors même pas posé la question et je ne pense pas que mon ami Fayez ait été non plus conscient que les juifs de notre âge, y compris les jeunes filles, étaient tous mobilisés. La chose ne nous a pas traversé l'esprit, de même que nous n'avons pas eu l'idée de surseoir à nos études et de rester dans notre patrie pour combattre. Il y en avait pourtant qui s'étaient battus à notre place pendant la révolte de 193612 et d'autres qui se battraient à l'avenir. C'était des paysans. Ils n'éprouvaient pas le besoin d'aller acquérir une qualification en Occident. Leur place était naturellement ici, sur cette terre. Mais nous, les intellectuels, notre place se situait, pensionsnous, à un autre niveau... Nous, nous menions sur le front des idées le combat de l'inébranlable raison... -3Je me souviens d'un événement survenu alors que je m'apprêtais à quitter mon pays. C'était la fin de l'année 1947,
Il L'une des hauteurs de Jaffa. 12 Développement d'une grève générale décrété par le Haut Comité arabe. Considérée par certains auteurs comme la «première guerre d'indépendance palestinienne ». 20

lorsque la décision du partage de la Palestine13 fit déferler sur la région une énorme vague d'émotion. Les étudiants de l'Université américaine de Beyrouth manifestèrent dans les rues pour obtenir de s'engager dans les rangs de «l'armée du secours »14. Leur demande fut entendue et un grand nombre d'entre eux firent enregistrer leurs noms dans des bureaux de recrutement où on leur donna pour consigne de se présenter le lendemain sur la Place des Canons15 en vue de leur transport à Homs16 où ils devaient être entraînés. Et bien, sur les centaines qui s'étaient inscrits il ne s'en présenta ce jour-là qu'un nombre infime qui pouvait se compter sur les doigts de la main. Mon ami Youssef Aybash me rapporta ce qui lui é~ait arrivé, ainsi qu'à l'un de ses camarades à la même époque. y oussef était l'un de ceux qui furent saisis par la ferveur ambiante. Lui et son ami, qui appartenaient à de vieilles familles bien connues dans la région, avaient donc décidé un jour de rejoindre l' « armée du secours ». Ils se rendirent donc directement à Damas au bureau de Taha Pacha AI-Hachemi, commandant supérieur de ladite « armée ». Ils demandèrent à le voir. Après une brève attente Taha Pacha les reçut avec aménité et courtoisie. Il leur offrit du café, mais refusa de les enrôler. - Mes enfants, leur dit-il, le combat n'est pas fait pour des jeunes gens comme vous. Je vous conseille de retourner sagement à vos études. Vous êtes des fils de bonne famille et des intellectuels. Pour vous le service de la patrie passe par les

13 Résolution N°181 de l'assemblée générale des Nations Unies du 27/11/1947. 14 Formation de volontaires dont la création avait été décidée par les Etats arabes en octobre 1947. 15 Dite aussi autrefois le Borj. Aujourd'hui Place des Martyrs, proche du port, dans l'ancienne vieille ville dont les constructions ont été sévèrement malmenées durant la guerre « civile» libanaise (1975-1991). La « reconstruction» n'a laissé subsister que quelques vestiges de l'époque ottomane, en cours de restauration. 16 En Syrie. 21

chemins de la science et du savoir, non par ceux de la guerre et du fusil. Porter le fusil incombe à d'autres qu'à vous.

-4L'étrange c'est que Fayez et moi étions politiquement engagés (nous étions des membres actifs du Parti social nationaliste syrien 17) et avions atteint un haut degré de conscience sociale. Et malgré cela nous avons quitté notre pays sans hésitation, sans le moindre sentiment de culpabilité, comme si c'était une chose naturelle qui ne demandait ni réflexion, ni remise en question. Quand je cherche aujourd'hui à m'expliquer cette attitude inexcusable, je me trouve totalement désemparé. Peut-être que notre position d'intellectuels nous aveuglait et nous amenait à considérer toutes choses du seul point de vue de la pure pensée. Le monde nous paraissait comme un objet de discours, comme un concept, non comme un champ d'action et de réalisations concrètes. Comme s'il nous suffisait d'aimer notre patrie de tout notre cœur, nous rêvions pour elle d'un avenir national grandiose, sans que cela n'engage rien d'autre que notre sincérité. -5Alors que le rivage de la Palestine se dérobe à mon regard, je déplie la tablette située devant mon siège et je me mets à écrire la lettre que tout voyageur qui s'éloigne écrit parfois sur une feuille de papier, parfois dans son cœur. Lorsque nous atteignons l'Amérique, le pays est pris dans une tempête de neige telle qu'on n'en avait pas vu depuis
17 Traduit généralement en français par Parti populaire syrien (PPS). Fondé en 1932 par le Libanais Antoun Saadeh qui militait pour la création d'un Etat grand-syrien incluant la Syrie, le Liban, la Palestine, la Jordanie, l'Irak, le Koweit et même Chypre. Dans la suite du texte: le Parti et ses partisans, les socio-nationalistes. 22

longtemps. La neige s'accumule sur New York et Chicago et toutes les communications sont fortement perturbées. Lorsque notre avion atterrit sur la base militaire d'Andrews au milieu de la nuit je comprends que je ne pourrai pas faire par avion le trajet de Washington à Chicago. Les chemins de fer cependant continuent à fonctionner comme à l'accoutumée. Je prends donc le train. Après avoir visité Richmond, Roanoke et New York, je prends la destination de Chicago. Nous y arrivons après avoir franchi en quatorze heures de voyage des centaines de milles au milieu des congères qui bordent la voie des deux côtés. Une voiture me dépose à l'International Housel8, dans la 59ème rue au sud de Chicago où se trouve l'Université de Chicago à proximité du lac Michigan. A peine ai-je posé le pied à terre que j'entends une voix s'écrier en arabe: - Ahlan! Ahlan! 19 Ta présence illumine Chicago. Je me retourne dans la direction d'où vient la voix et j'aperçois devant l'entrée Rachid Fakhri, un large sourire aux lèvres. Je me précipite vers lui et, tout joyeux, je l'embrasse. Nous entrons tous deux dans la résidence avec mes bagages. Je prends les clés de ma chambre. Rachid me laisse alors, non sans que nous ayons convenu de nous retrouver après que je me serai un peu reposé. -6J'entre dans ma chambre et referme la porte derrière moi. Pour la première fois depuis mon départ de l'aéroport de Lod je peux penser au calme. Me voici enfin en Amérique! J'ai réalisé mon rêve. Me voici à l'Université de Chicago. Je suis maintenant dans ma chambre à moi, à l'International House... Pourtant, je me sens submergé de tristesse, mon cœur près
18 Résidence pour étudiants étrangers. 19 Bienvenue!

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d'éclater, les larmes aux yeux. J'ai envie de repartir. Je voudrais retourner dans ma patrie, près des miens, vers mon Parti20 que j'ai laissé derrière moi. Maintenant que mon rêve est concrétisé et que mon désir est comblé, ils font place à un vide cruel. Dans l'instant même je prends la résolution de retourner au pays aussitôt que possible. Je me contenterai de préparer et de passer mon magistère21, puis je repartirai au bout d'un an. Je n'imaginais pas alors que je passerais la plus longue partie de ma vie en Amérique et que je ne reviendrais plus dans mon pays que pour une brève et dramatique période.

-7J'ai été réveillé de bonne heure par les gargouillements des tuyaux du chauffage. Je me suis dirigé pieds nus vers la fenêtre, tout saisi de froid. On ne pouvait rien voir à travers les vitres à cause du givre et de la buée. J'ai pris un bain, je me suis rasé, puis je suis descendu à la cafétéria pour prendre mon petitdéjeuner. A part quelques étudiants, elle était déserte. Après avoir mangé j'ai enfilé mon manteau et je suis allé m'asseoir dans le hall où j'ai attendu que Rachid passe me prendre pour m'accompagner au bureau des inscriptions. A peine sommes-nous sortis qu'un air glacial nous gifle. Je n'ai jamais de ma vie ressenti un froid pareil. Nous cheminons sur le chemin de l'université entre les amas de neige. Le froid est si vif que j'ai l'impression qu'il va me faire éclater la tête. Ce que je remarque tout d'abord en arrivant à l'université, c'est sa belle architecture gothique ainsi que le

20 Le Parti Populaire Syrien. 21 Equivalant à de la licence dans le système universitaire américain, assimilé néanmoins à un doctorat. 24

silence qui règne sur toutes choses. L'épaisseur de la neige étouffe et éloigne tous les sons, comme le tintement de cette cloche qui résonne au loin. Je repense à Beyrouth. Je crois entendre les cloches de College Hal122lorsqu'elles annonçaient le commencement des cours du matin, et je nous revois, en retard, nous hâter vers la salle de cours...

22 Pavillon central de l'A.U.B., détruit en 1991 et reconstruit. 25

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