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La Cité Joseph Staline (1941 - 1959)

De
277 pages
Les deux parties de ce livre racontent l'enfance et la jeunesse de l'auteur. On y trouve des réminiscences de la deuxième guerre mondiale, les échos des faits marquants qui ont parcouru la Quatrième République, le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958 et son retrait de la vie politique onze ans plus tard, ainsi que les événements de mai et juin 68 que l'auteur a vécus loin de Paris, en Lozère. Avec ce livre se terminent momentanément les 5 volumes de mémoires de l'auteur qui couvrent les années 1941 à 1999.
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I LA CITE JOSEPH STALINE
1941-1959

A mon père et à ma mère, qui ont eu le courage d’espérer quand tout ne semblait que désespoir.

à la manière de François Duc de La Rochefoucauld Je suis d’une taille moyenne, pas grand, plutôt petit mais pas trop, bien proportionné. J’ai le teint plutôt blond, le front d’une raisonnable grandeur, les yeux bleus, et les sourcils qui sont devenus broussailleux avec l’âge. Pour le nez, il serait tout à fait anodin s’il n’était légèrement tordu de l’extérieur, et beaucoup plus de l’intérieur. J’ai la bouche moyenne, et les lèvres normalement rosées. J’ai les dents blanches et passablement bien rangées en haut, un peu plus en désordre en bas. Le menton ne se fait pas remarquer, sauf que j’y ai une cicatrice, suite à une chute que j’ai faite sur le sol glacé à SaintChély-d’Apcher en 1968. Pour le tour du visage, est-il rond ou ovale, il me serait fort difficile de le dire. J’avais les cheveux châtain, plats, mais ils sont devenus gris et blancs et inexistants sur le sommet de la tête. Je porte la barbe en collier depuis plusieurs années, depuis 1988, me semble-t-il. Elle était noire au début, elle est devenue avec l’âge blanche en presque totalité. Ce n’était pas la première fois que j’avais gardé la barbe, une photo de 1958 me montre avec cet accessoire masculin. Je l’avais quand je me suis marié en 1961, et je l’ai coupée l’été suivant en 1962. J’ai quelque chose de fier et de dur dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant et sérieux, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusqu’à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l’on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n’est pas fort éloigné de ce qui en est. J’en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connaître, et je ne manquerai ni d’assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j’ai de défauts. Premièrement, pour mon humeur, je suis la plupart du temps gai, et j’aime chanter mon répertoire qui est fort étendu, allant des cantiques religieux aux chansons paillardes, en passant par la chansonnette, les chants de marche, l’opéra, l’opérette, sans oublier quelques chants en langues étrangères. J’ai de l’esprit, et je ne fais point de difficulté pour le dire, car à quoi bon façonner là-dessus ? Je possède assez bien ma langue, j’ai la mémoire heureuse, et pourtant j’exprime souvent assez mal ce que je veux dire. Les conversations des honnêtes gens sur des sujets sérieux tels que décrire par le menu tous les problèmes de santé de beaucoup de gens, dire du mal des voisins, dire des banalités, évoquer les problèmes de biens immobiliers, m’importunent au plus haut point. En revanche, j’aime la conversation de ceux qui savent s’élever au-dessus du quotidien sans nier la réalité visible tous les jours.

Portrait

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J’écris bien en prose, je sais faire quelques vers. J’aime la lecture en général ; celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l’esprit et fortifier l’âme, et celle qui permet de rétablir des vérités à l’encontre de certitudes établies depuis longtemps, sont celles que j’aime le plus. Surtout, j’ai une extrême satisfaction à partager mes lectures avec une personne d’esprit ; car de cette sorte on réfléchit à tout moment sur ce qu’on dit ; et des réflexions que l’on fait, il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile. Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l’on me montre ; mais j’en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Je soutiens d’ordinaire mon opinion avec trop de chaleur ; et lorsqu’on défend un parti injuste contre moi, souvent, à force de me passionner pour la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable. J’ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d’être tout à fait honnête homme, que mes amis ne me sauraient faire un plus grand plaisir que de m’avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connaissent un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus, savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable et toute la soumission d’esprit que l’on saurait désirer. J’ai les passions peu douces ; on m’a souvent vu en colère, mais je n’ai pas de haine pour personne. Je suis incapable de me venger, mais je méprise ceux qui passent leur temps à mépriser tous les autres. L’ambition ne me travaille plus. Je ne crains guère de choses, et ne crains aucunement la mort. Je suis sensible à la pitié, tout en constatant que certains courent après leurs problèmes. J’aime mes amis ; et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J’ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j’ai moins de difficulté que personne à taire ce qu’on m’a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier en ma parole ; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j’ai promis ; et je m’en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J’ai une civilité fort exacte envers les femmes. J’aime encore mieux converser avec elles qu’avec les hommes ; on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi les personnes de mon sexe. Pour galant, je l’ai été un peu autrefois, présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois resté ; j’ai renoncé aux fleurettes, et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes femmes qui souhaiteraient que je le sois encore. J’approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l’âme. Mais l’excès en tout est un défaut, et il faut savoir raison retrouver. Et moins on aimera avec trop de passions sur terre, plus facilement on quittera ce monde, tout en l’ayant siroté avec délice sous toutes ses formes.
Texte établi à partir des Œuvres complètes de François Duc de La Rochefoucauld, publiées à Paris Chez A. Belin, imprimeur-libraire, Rue des Mathurins St-J., hôtel Cluny, en 1820.

Les HBM de Bollène
Lorsque vous prendrez l’autoroute du soleil, vous verrez la sortie 19 entre Orange et Montélimar-sud : Bollène. Prenez-la, sortez de l’autoroute et dirigez-vous plein sud. Vous traverserez la rivière le Lez à Bollène. A un kilomètre de ce bourg, sur la route de Mondragon, vous apercevrez sur votre gauche une petite cité, près du stade municipal. Aujourd’hui, les constructions publiques et privées forment un tissu continu entre le centre ville et le stade. Mais, en 1941, au moment de ma naissance, la cité était séparée du bourg par un grand champ de blé et d’oliviers. A cette époque, les gens de Bollène appelaient cette cité les H.B.M. (habitations à bon marché), ou plus simplement les Bons marchés. Ses habitants l’appelaient entre eux le Quartier ou la Cité. En 1949 ou 1950, la municipalité communiste de Bollène décida de baptiser cette cité du nom de Joseph Staline. A cette époque, quel était le nom le plus glorieux, le plus vénéré, celui qu’aimaient le plus tous les travailleurs de la planète, qu’ils soient opprimés par le capitalisme ou libérés par le socialisme, si ce n’est celui de Joseph Staline ? Le baptême officiel par la municipalité et le parti communiste eut lieu au cours d’une fête avec discours, flonflons, apéritif, bal populaire. Ce fut une vraie fête pour ce quartier, qui était trop petit pour en organiser une lui-même et qui ne connaissait comme réjouissance propre que le feu de la Saint-Jean. Je ne pus participer à ce baptême, car j’étais alors pour sept mois à l’aérium de Saint-Lambert, près d’Apt dans le Vaucluse. La direction vauclusienne des Habitations à bon marché n’apprécia pas cette initiative de la municipalité et le fit savoir au maire de Bollène lors de la prochaine réunion du conseil d’administration. Le maire répondit qu’il n’avait pas demandé de participation financière aux HBM quand la mairie avait fait goudronner l’espace situé à l’intérieur de la Cité, ce qui lui donnait sans doute le droit de la baptiser à sa guise. La Cité comprenait vingt-quatre logements, dix de trois pièces-cuisine et quatorze de quatre pièces-cuisine. Il y a quarante ans, on n’employait pas les mêmes termes qu’aujourd’hui, on disait un quatre pièces ou un cinq pièces. Tous étaient de plain-pied ; tous étaient au rez-de-chaussée à l’exception des deux qui se situaient au premier étage au fond de la Cité. Les logements étaient accolés deux par deux, sauf deux groupes, construits face à face, où quatre logements ne formaient qu’un seul bâtiment. Ainsi, malgré une unité certaine, on trouvait une certaine diversité dans le plan d’ensemble. Chaque logement disposait d’un jardin. Le Quartier se trouvait sur une des terrasses qui surplombent la route départementale qui va de Bollène à Mondragon. Il était relié à cette route par un chemin carrossable près duquel étaient construites deux maisons ne faisant

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pas partie de la Cité. Derrière celle-ci, on trouvait un groupe de maisons, celles de mon grand-oncle. Les logements du Quartier possédaient le confort moderne de l’époque : une cuisine avec l’eau courante froide, une salle à manger comme on disait alors, et deux ou trois chambres. Les pièces étaient disposées de part et d’autre d’un couloir. Au fond de celui-ci se trouvait un cagibi où l’on pouvait ranger des affaires et suspendre des vêtements ; on l’appelait chez nous la penderie ; comme nous ne prononcions pas le 2ème E, j’ai longtemps cru que c’était la « pendrie ». Outre sa destination première, elle jouait aussi le rôle de lieu de punition. Quand un enfant n’était pas sage, on le menaçait de l’enfermer dans le noir dans la « pendrie », et s’il persistait, on l’y enfermait effectivement pendant quelques minutes, comme la Jeanne de Victor Hugo. Mais chez nous, il n’y avait pas de grand-père pour venir nous réconforter et nous apporter des confitures. Au début, la « pendrie » nous faisait vraiment peur. Puis l’habitude nous prit, et nous nous aperçûmes que nous n’y étions pas mal, et que ce lieu bien qu’obscur n’était pas hostile. Aussi le caractère magique de la « pendrie » cessa-t-il d’apparaître, et la punition fut supprimée. Il y avait à l’autre bout du couloir, près de l’entrée, un cabinet avec chasse d’eau, ce qui était le sommet du confort pour l’époque. Sous la totalité de la maison s’étendait une cave à deux compartiments. En contrebas de la fenêtre de la cuisine, nous avions le bassin. C’était un lavoir individuel qui servait à laver le linge et, à la belle saison, à se laver tout entier dans l’eau tiédie par le soleil. Dans l’espace situé au milieu de la Cité, des acacias avaient été plantés. C’étaient, au moment de mon enfance, de beaux arbres, qui ombrageaient toute la Cité en été, et qui, lorsque venait la floraison, nous embaumaient de leur odeur proche de la fleur d’oranger. Le voisinage du Quartier était surtout rural, à l’exception des trois maisons que j’ai déjà citées. Vers Bollène, au nord, outre le champ de blé et d’oliviers, s’étendait un terrain vague en pente, couvert de grandes herbes et de genêts d’Espagne, qui descendait des hauteurs des Charagons. Vers l’ouest, vers la route départementale (on disait la route sans autre précision, car on ne pouvait pas se tromper, il n’y en avait qu’une), poussait un verger de poiriers qui appartenait à un pâtissier de Bollène, et à côté il y avait un terrain vague, tout plat, soutenu par un mur qui surplombait la route. Au sud de la Cité, c’était le stade municipal Henri Mounier, qui se prolongeait jusqu’à la départementale. Le dernier côté, vers la forêt et la ferme de Gadoud, était occupé par un petit terrain vague et par la propriété (maisons, vignes et arbres fruitiers) de mon grand-oncle. Les Bons Marchés étaient habités par une population très stable. En dix ans, je n’y ai vu que trois ou quatre déménagements. Pour les Bollénois, c’était la Cité des enfants et des chiens. Il est vrai que les enfants étaient nombreux : cinq chez les Varène, chez les Bertoia, chez les Hadjian, chez les Wenzel, chez les Fournier, chez les Pétrini, quatre chez les Collange, trois

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chez les Chaminas, les Avossa, les Cinna, les Lafare, les Dessauvages, et quelques autres encore. Dans d’autres familles du Quartier, les enfants avaient été nombreux, mais vu leur âge, ils n’habitaient plus avec leurs parents aux H.B.M. Presque tous les foyers comptaient un ou plusieurs chasseurs : le père et parfois les grands garçons (jamais les femmes ni les filles). Aussi trouvaiton presque un chien par foyer. La Cité avait une autre caractéristique, mais on n’y faisait pas attention ; il y avait un fort pourcentage d’immigrés : Chapello, Bertoia, Hadjian, Cinna, Wenzel, Comandini, Pesenti. Malgré les apparences, Avossa était français. Je ne me souviens pas d’avoir entendu des réflexions racistes ou xénophobes dans le Quartier. Pour nous, la division entre les familles ne se faisait pas entre Français d’origine et issus de l’immigration ; c’est une invention des années quatre-vingt. A mes yeux, il y avait les ouvriers et les « autres ». Les ouvriers travaillaient essentiellement dans les usines de terres réfractaires de Bollène. Quand nous passions devant ces usines en fonctionnement, nous étions impressionnés par le bruit des machines, ainsi que par la poussière qui voletait dans les ateliers et qui nous laissait entrevoir les petites ampoules électriques qui les éclairaient faiblement. Pour mes parents, ces usines étaient des sortes de bagnes. Dans mon imagerie, les ouvriers n’allaient pas à la messe et ils avaient des familles nombreuses, plus nombreuses que nous qui, avec trois enfants, avions cependant droit à cette qualification, ce qui nous donnait 30 % de réduction dans le train. Les ouvriers gagnaient plus d’argent que mon père, mais cependant je savais qu’ils étaient mal payés, et surtout qu’ils dépensaient mal leur argent : ils allaient au cinéma plus souvent que nous, ils achetaient chaque jour des litres de vin ordinaire, alors que nous ne buvions du vin que lorsque nous avions des invités. A mes yeux, l’avenir de leurs enfants était tout tracé : ils travailleraient mal à l’école, les garçons iraient comme leur père à l’usine de terres réfractaires, et les filles se marieraient après leur premier enfant et auraient en tout cinq gosses. Nous, les Chaminas, nous faisions partie des « autres », comme nos voisins, Monsieur et Madame Lambertin (le mari était le secrétaire général de la mairie), comme Monsieur et Madame Carretier, que j’écrivais et prononçais Quartier (il avait été douanier aux colonies). Quelques-uns faisaient partie des catégories intermédiaires, tels les Dessauvages, dont le mari et le grand fils Eugène travaillaient dans l’usine de cartonnage de leur cousin Collet, un travail propre et noble. Les Collet possédaient une entreprise du même genre à Thiais, dans ce qui est devenu en 1964 le département du Val-de-Marne. Aux yeux des Bollénois, le Quartier passait pour être rouge et athée. Rouge, il l’était sans doute, athée il l’était encore plus. Seuls les enfants Chaminas allaient au catéchisme et à la messe, et le seul adulte à aller à la messe était Madame Carretier. Les Avossa étaient protestants, mais ne pratiquaient pas (il y eut un temple à Bollène quand on commença à creuser le

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canal Donzère-Mondragon) ; les enfants firent cependant leur communion protestante à 14 ans. La vie dans la Cité était celle d’une époque où il n’y avait pas de moyens de locomotion motorisés ni de postes de télévision. Chacun avait son poste de radio, un gros poste à lampes qui mettait plusieurs secondes à chauffer, et dont l’audition était souvent troublée par les parasites. Le moyen de locomotion individuel était la bicyclette. On allait à Bollène, à un kilomètre de la Cité, à pied ou à vélo. Pour aller à Orange ou à Avignon, on prenait le car qui passait sur la route de Mondragon, à 200 mètres en contrebas, et qui s’arrêtait à l’aller comme au retour sur un signe ou un appel du voyageur, sans qu’il y ait d’arrêt officiel. On pouvait aussi prendre le train. Pour cela, il fallait d’abord se rendre à pied à Bollène, et monter dans le car qui vous amenait à quatre kilomètres à la gare qui s’appelait Bollène-la-Croisière. Les omnibus s’y arrêtaient, ainsi que deux express par jour dans chaque sens. Je me souviens que, lorsque les enfants Chaminas sont devenus plus grands, nous allions à pied à Mondragon, à cinq kilomètres, pour y prendre le train, afin de nous rendre chez notre tante à Courthézon. Cela ne demandait qu’une demiheure de plus que d’aller prendre le train en gare de Bollène-la-Croisière, et cela nous faisait faire une petite économie. A la belle saison, les gens de la Cité étaient souvent sur le pas de leur porte, conformément aux clichés sur la vie dans le Midi. Puisqu’il n’y avait pas de télévision, on vivait dehors dès que le temps le permettait. Les entrées des maisons se situaient, dans la majorité des cas, côte à côte, deux par deux, séparées par l’allée qui descendait aux jardins. Les trois marches montant au logement servaient de banc. Quelques habitants avaient installé une planche sur des moellons ou des souches d’arbre, afin d’augmenter la surface servant de siège. Mon père avait installé un banc devant notre entrée, plein sud. L’hiver, nous y prenions le soleil. L’été, nous étions plutôt du côté des Lambertin, le côté de l’ombre. Mon père avait planté une treille au-dessus de la porte d’entrée, qui produisait des raisins de table rosés, mais qui nous donnait peu d’ombre. Les Lambertin avaient planté un rosier grimpant à petites fleurs blanches : l’utilitaire chez les Chaminas, l’agrément chez les Lambertin. L’espace situé entre notre entrée et celle des Lambertin était fermé du côté de l’intérieur de la Cité par une rangée de cannes de Provence coupées à environ 80 centimètres de hauteur. Un portail en bois à claire-voie, dont le loquet était à l’intérieur, permettait d’entrer et de sortir de cet espace qu’on appelait la cour. Quand j’eus sept ou huit ans, André Lambertin modernisa la clôture en faisant installer un grillage agrémenté de troènes. Nous étions encore plus chez nous. Avec mes frères, nous étions trois garçons dans la famille. Mon frère aîné, Jean, avait deux ans de plus que moi, et René en avait quatre de moins. Nous avions chacun notre chambre. Jean, qu’on a longtemps appelé Nanou, avait la chambre du fond ; elle était chaude en été, car elle avait le soleil tout l’après-

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midi. J’avais une chambre beaucoup plus fraîche, puisqu’elle était du côté du soleil levant et qu’elle était protégée de ses rayons par les acacias. Mon surnom que j’aimais bien était Coco. Ma tante de Courthézon m’appelait Cloclo, diminutif que je n’ai jamais pu supporter. René, qu’on appelait Nétou ou le Nétou, couchait dans un divan dans la salle à manger, du côté frais. Mes parents avaient la chambre du milieu, entre la cuisine et la chambre de Jean. Seule une pièce était chauffée en permanence en hiver, la cuisine, par la cuisinière à charbon, qui avait de multiples fonctions : chauffer la pièce, faire cuire les aliments, faire chauffer la lessiveuse, procurer de l’eau chaude grâce à un réservoir incorporé et au robinet fixé sur le réservoir. Le four servait, outre la cuisson des rôtis et des gratins, à faire chauffer les briques qu’on mettait ensuite dans le lit en hiver, quand on n’y mettait pas une bouillotte d’eau chaude. On pouvait aussi chauffer la salle à manger, grâce à un petit mirus branché sur la cheminée. Mais, été comme hiver, la vie se déroulait dans la cuisine : on y mangeait, on y faisait les devoirs, on y recevait les gens, on y écoutait la radio, on s’y lavait puisque c’était le seul point d’eau intérieur de la maison, et les enfants y prenaient des bains dans un baquet en zinc additionné de lessive en poudre. Parfois, lorsqu’il faisait trop froid, au lieu de se déshabiller dans leur chambre, les enfants le faisaient dans la cuisine. Mais c’était l’exception. Nous trouvions tout naturel d’avoir froid dans une chambre où, en hiver, nous ne faisions que dormir. La question du chauffage dans un bourg du Vaucluse peut paraître secondaire pour un Parisien ou un Strasbourgeois. En réalité, les hivers sont froids dans la vallée du Rhône, surtout quand souffle un vent terrible : le mistral. Je garde de Bollène le souvenir d’une ville froide en hiver et chaude en été. C’est dans cette maison de cette Cité de Bollène que je suis venu au monde le 9 juin 1941, en pleine guerre, laquelle n’était pas encore complètement mondiale, puisque l’Allemagne nazie n’a attaqué l’Union soviétique que quelques jours plus tard le 22 juin, et les Etats-Unis ne sont entrés en guerre que six mois plus tard le 8 décembre 1941. Au moment de ma naissance, des événements tragiques se déroulaient pour la France, mais bien loin de la métropole, en Syrie, où une lutte fratricide s’était engagée entre d’une part les Britanniques et les soldats gaullistes, et d’autre part les troupes françaises restées fidèles à Vichy. Tout cela, c’était loin, les Allemands n’étaient même pas à Bollène puisque la zone Sud n’a été occupée qu’à partir de novembre 1942. Le Quartier souffrait surtout des restrictions de toute sorte, comme le reste de la France, et mes parents s’ingéniaient à vivre avec la maigre pension de mutilé de guerre de mon père et leurs économies qui commençaient à se tarir. Bien sûr, personne ne restait insensible aux événements lointains qui pouvaient avoir un jour des répercussions en métropole. J’ai été baptisé à l’église de Bollène le 17 novembre 1941. Ma marraine était la sœur de mon père, Marie-Jeanne, et mon parrain était le frère de ma

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mère, Fernand Bertin. Ce dernier ne put pas venir pour me tenir sur les fonts baptismaux, car il habitait dans la zone occupée par l’Allemagne, de l’autre côté de la ligne de démarcation qui coupait la France en deux. Ce fut notre voisin André Lambertin qui ce jour-là fut mon parrain par procuration. Contrairement à mon frère aîné Jean et au benjamin René, je n’étais pas un beau bébé, je n’étais même pas beau du tout. Ma mère le savait et ne passait pas son temps à dire aux gens que j’étais beau, comme le font la plupart des mères. Mes parents m’ont toujours dit que je n’étais pas beau à la naissance, et ils ont toujours prétendu que je ne l’étais pas devenu en grandissant. Vingt ans après ma naissance, j’aurais pu écrire comme Verlaine dans Sagesse : A vingt ans un trouble nouveau, Sous le nom d’amoureuses flammes, M’a fait trouver belles les femmes : Elles ne m’ont pas trouvé beau.

L’école
Bollène était un chef-lieu de canton qui comptait à l’époque environ 5 000 habitants. C’était une commune assez étendue qui comprenait plusieurs hameaux : Saint-Pierre, Saint-Blaise, Saint-Féréol, La Croisière… Chacun avait son école et souvent son église. Au sortir de la guerre, Bollène-Ville avait trois école situées dans un même lieu : la maternelle, l’école des filles et celle des garçons. On pouvait aisément passer d’une école à l’autre, mais il était interdit aux enfants de se mélanger. La cour de l’école des filles et celle des garçons communiquaient par un couloir étroit et court, sans porte ni barrière matérielle. Mais il y avait une barrière psychologique qui empêchait les enfants de passer d’une cour à l’autre sauf quand on était chargé d’une mission spéciale. Une des aventures les plus hasardeuses consistait pour les garçons à dépasser d’un mètre la barrière psychologique, et à revenir en courant. A partir de la fin des années 1940, avec les travaux du canal de Donzère à Mondragon, et avec l’arrivée de populations nouvelles qui firent plus que doubler la démographie de Bollène, les écoles se sont multipliées dans la commune, dans le bourg comme dans certains hameaux. Comme mon frère Jean avant moi, et René après moi, j’allais à l’école maternelle dès l’âge de 2 ans. Je commençai en octobre 1943. Cela me semblait extraordinaire dans les années 1990, après quarante années de paix, de constater que souvent il n’y avait pas de place pour les enfants à 2 ans à l’école maternelle. Jean et moi, nous allions ensemble à pied à l’école avec les gamins du Quartier, jusque dans le bourg de Bollène, la plupart du temps sans être accompagnés d’adultes. Les enlèvements d’enfants n’existaient pas encore, et la circulation automobile sur la route qui allait du Quartier au bourg était quasiment inexistante. Nous revenions manger à midi. L’après-midi, nous repartions avec notre goûter dans un petit panier.

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L’école maternelle comprenait plusieurs classes. Celle des « grands » était celle de ma grand-tante Marie Lachaux, qui était directrice de toute l’école maternelle. Jean et moi, nous l’appelions Marraine, car elle était sa marraine. Mes parents l’appelaient Tantine. C’était la femme de l’oncle de ma mère (l’oncle Emile), c’est-à-dire la femme du frère de la mère de ma mère. L’oncle était le percepteur de Bollène. Je n’ai pas gardé de souvenir de lui, car il fut arrêté par les Allemands en septembre 1943, déporté à Buchenwald puis à Flossenbourg d’où il ne revint pas, étant décédé le 13 mai 1944. Une avenue de Bollène (la route de Saint-Blaise) porte son nom. Je ne garde de lui que le souvenir d’une photo où il pose devant sa voiture : un homme grand, avec des moustaches et un chapeau. Ma grand-tante habitait toujours la perception, bien qu’un autre percepteur ait été nommé en remplacement de l’oncle Emile. La perception occupait une aile de l’hôpital1 de Bollène, à cent mètres de la mairie, elle-même située à cinquante mètres de l’école. C’était un immeuble tout en hauteur. Au rez-dechaussée, la salle d’attente, qu’on traversait pour monter dans l’appartement, et les bureaux de la perception. Au 1er étage, la cuisine, une grande salle à manger et une chambre. D’autres chambres au 2ème étage. Puis le vaste grenier où on avait installé un train électrique : c’est là que nous jouions quand nous allions à la perception. J’aimais souvent me mettre à la fenêtre du grenier et me pencher pour voir les gens dans la rue, ce qui nous était formellement interdit. Il y avait aussi un sous-sol, avec notamment la chaudière du chauffage central qui ne fonctionnait plus.

La guerre
Etant né en juin 1941, j’ai vécu mes premières années pendant la deuxième guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre. Ceux qui, comme moi, sont nés en 1940, 1941 ou 1942, font partie de la dernière génération à avoir quelques réminiscences de cette guerre mondiale. J’ai gardé des souvenirs de cette période, mais je ne garde aucun souvenir de gêne ou d’horreur. Les restrictions, je les ai surtout vécues par les conversations que j’ai entendues de la part de mes parents et de leurs amis pendant les années cinquante. Cependant je garde le goût de la saccharine qui a remplacé à un certain moment le sucre, et qui avait un goût que je n’aimais pas. Mais d’après ma mère, cet ersatz fut une exception dans notre alimentation. Je me souviens aussi – et c’était délicieux − de la confiture de noix de coco qu’avait ramenée Marcel Moretti le frère de notre voisine Paulette Lambertin. __________
1) L’hôpital de Bollène a récupéré cette aile. La perception a été installée à l’emplacement des bâtiments démolis des anciennes écoles que nous avons fréquentées. Mon fils Guy a été affecté à la perception de Bollène pendant trois ans, de 2001 à 2004, il a donc travaillé dans ces nouveaux locaux, et non pas dans ceux où son arrière grand-oncle avait été percepteur.

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Le 15 août 1944 fut une journée mémorable. Ce jour-là avait lieu le second débarquement des Alliés en France, celui de Provence. Afin de couper les communications allemandes, les ponts furent bombardés par l’aviation américaine. Les avions américains réussirent à atteindre et à démolir une des arches du vénérable pont de Pont-Saint-Esprit sur le Rhône. Il y eut dans cette ville dix-neuf morts dus à ce bombardement. Nous pûmes assister à ce spectacle depuis les fenêtres et les toits de la Cité. Le même jour se tenait à Bollène une fête donnée au profit des prisonniers de guerre. Mon père s’occupait activement de ce genre d’activités, car il avait du temps, n’ayant pas trouvé de travail après son amputation du bras droit. Il parait que je me suis perdu dans la fête, et que je suis rentré tout seul, à trois ans, à la maison. Je me souviens d’une chanson interprétée par Monsieur Zumbo, un des actionnaires des cars Vernet qui assuraient le service quotidien des voyageurs entre Bollène et Avignon. Sa chanson eut beaucoup de succès, car son refrain se terminait par : « A Cu, à Cu, à Cucuron ». Le village portant ce nom existe réellement, c’est un charmant village du Vaucluse, du côté de Lourmarin, au pied du Luberon. Zumbo avait une fille sensiblement de mon âge, Mireille, et Vernet avait aussi une fille du même âge, Françoise. La libération de Bollène par les Américains se produisit peu de jours après, à la fin août 1944. Ce jour-là, ce n’est pas moi qui m’échappai, mais le cochon Adolphe que nous élevions clandestinement, afin qu’il ne soit pas pris par le service du ravitaillement et qu’il ne serve pas à nourrir l’armée allemande. Mes parents, aidés par les voisins, réussirent à rattraper le fugitif. Ils avaient surtout peur d’être dénoncés par le « Rouquin », un personnage qui fourrait son nez partout, et dont on se demandait s’il ne jouait pas un double jeu, d’un côté en faveur de la Résistance, de l’autre en faveur des autorités de Vichy. Période trouble, on ne savait pas à qui se fier. Tel qui semblait un bon patriote devait être un traître, puisqu’il fut abattu par la Résistance. Mais je n’étais pas en âge de me préoccuper de cela. Je n’aimais pas les Allemands. Comment aurait-il pu en être autrement ? Ils avaient un jour pointé un canon sur la mairie de Bollène, menaçant de tirer si les autorités municipales n’exécutaient pas leurs ordres. En août 1944, ils étaient partis en emportant du matériel scolaire, notamment les poupées de l’école maternelle. Ils avaient emmené mon grand-oncle en déportation. Mais surtout, pour moi, ils avaient coupé un bras à mon père. De ce fait, mon père ayant perdu son travail de coiffeur, jusqu’en 1956 l’argent a manqué à la maison. Nous avions cependant un peu plus de chance que d’autres dans la même situation, car le loyer du logement H.B.M. était vraiment faible, même s’il semblait lourd pour le budget de mes parents. Et puis nous habitions près de la Montagne qui nous fournissait gratuitement des lieux de promenade et d’air pur, et quelques produits de consommation.

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La Montagne
La Montagne, c’étaient les bois qui se trouvaient à l’est des H.B.M. et qui dominaient d’une centaine de mètres notre cité. Chênes verts, chênes blancs, pins constituaient la majeure partie des essences de la forêt. Le chemin qui y menait partait de l’entrée de la Cité, il longeait bientôt le grand mur d’une des garennes de l’endroit. La garenne est, en français, un lieu boisé où vivent des lapins sauvages. Pour nous, c’était un lieu boisé entouré d’un mur. Il y en avait plusieurs dans la Montagne, chacune entourée d’un mur de plusieurs kilomètres. La première, en partant de la Cité, était la garenne de la famille de G, au milieu de laquelle et la surplombant se trouvait le château du même nom. Elle appartenait à une des familles propriétaires d’usines de briques et produits réfractaires de Bollène. Nous connaissions deux portails d’entrée à la garenne de G : l’un au départ du chemin de la Montagne, l’autre du côté opposé, plus haut, vers le Puy de Bollène. Les portails étaient souvent ouverts, mais nous n’osions pas pénétrer dans la propriété, non par respect de la propriété privée, plutôt par peur des lieux. Il régnait par là un silence profond, troublé seulement par les chants des oiseaux ou le crissement des cigales en été. La végétation dense, même en hiver, faisait régner une atmosphère oppressante. Parmi les enfants, il se disait qu’un étang était caché dans les forêts, et que certains, en s’aventurant dans le parc, y avaient été engloutis. Du portail d’en bas partait le chemin intérieur qui montait vers le château. On le voyait se perdre dans la végétation. Et surmontant le tout, le château qui nous paraissait mystérieux, avec ses volets rarement ouverts. Chaque fois que je lisais le conte de Perrault La Belle au bois dormant, je pensais irrésistiblement au château et à la garenne de G. Des drames avaient traversé la famille de G. Le comte avait été marié contre son gré à une demoiselle d’une grande famille propriétaire des ciments portant son nom. On disait que ce mariage n’avait jamais été consommé. Lorsque le comte passait en voiture dans Bollène et qu’il rencontrait sa femme chargée de commissions, il ne la saluait pas, ne s’arrêtait pas, et la laissait rentrer au château à pied chargée comme un baudet. A la Libération, il fut arrêté et accusé de collaboration. Quel était son degré de culpabilité ? Pétainiste et défavorable aux Alliés, il l’était sans aucun doute. Ma mère se souvient de cette soirée d’été où tout le monde prenait le frais sur le pas de la porte, dans l’obscure clarté d’une Cité sans éclairage public. Tout à coup, dans la nuit, une forme blanche s’était précipitée, avait traversé la moitié de la Cité comme un éclair, avait pénétré dans la maison des P, et en avait ressorti le père P en le tenant par le col de sa chemise, à grands coups de pieds dans les fesses, en le traitant de « mange macaronis ». C’était le comte de G qui avait, parait-il, entendu de son château que le vieux écoutait la radio anglaise. Etait-ce uniquement pour ce genre de forfaits que le comte fut emprisonné à la Libération ? Passant un jour devant la gendarmerie, mon père aperçut le comte qui avait été mis dans un triste état. Tout le temps que dura son

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incarcération à la gendarmerie de Bollène, il reçut tous les jours la visite de sa femme qui lui amenait réconfort et ravitaillement. Quelle belle preuve d’amour de la part d’une femme bafouée ! Quand j’eus 14 à 15 ans, j’appris que le château et le parc avaient été vendus à une œuvre chrétienne de Meurthe-et-Moselle qui y installa une colonie de vacances. Plus tard, la Ville communiste de Vénissieux dans le Rhône acheta en vue du même usage une autre belle propriété située pas très loin ; à la fin des années 1980, je vis que le conseil général du Val-de-Marne envoyait des enfants de son personnel dans cette colonie de vacances. A un petit kilomètre de la garenne de G, se trouvait une autre garenne, celle de la famille de Ripert d’Alauzier. Au cours de ma carrière professionnelle, j’ai eu l’occasion de retrouver ce nom composé. A Nîmes, un important exploitant agricole, propriétaire de nombreux hectares, portait ce nom, que j’entendais souvent prononcer en mairie, à l’occasion d’achats de terrains, à l’amiable ou par voie d’expropriation. En effet, la mairie et d’autres administrations de Nîmes avaient besoin de ces terrains pour aménager des voies et des carrefours, nécessités par le passage de l’autoroute, de la route nationale Nîmes-Beaucaire, et par la création de la zone industrielle n° 2 Nîmes-Grézan. Je m’aperçus un jour que c’était à sa ferme que je me rendais, quand c’était la saison, pour acheter des asperges directement chez un producteur. Mais je ne connaissais pas l’homme qui portait le nom de Ripert d’Alauzier, car j’avais uniquement affaire à sa femme et à sa belle-sœur. Je fis la connaissance du mari lors d’une soirée de concertation organisée par la municipalité d’Emile Jourdan (maire communiste de Nîmes de 1965 à 1983) le 21 janvier 1983 à propos du projet de budget 1983. Il posa une question relative à l’agriculture, à laquelle je répondis le plus courtoisement du monde. Je le connus ensuite un peu mieux à partir de cette soirée du 18 mars 1983 où le conseil municipal de Nîmes nouvellement élu devait élire le maire et les adjoints. Il faisait partie de la nouvelle majorité de Jean Bousquet. Il eut tout naturellement la délégation à l’agriculture, jusqu’à ce que le maire la lui enlève, après tant d’autres, en 1985. Je revis encore Monsieur et Madame en mars 2001, lors du deuxième tour des élections municipales, dans un bureau de vote de l’école Jean-Jacques Rousseau. Leur demandant s’ils vendaient toujours des asperges, ils me répondirent : « Non, à présent nous vendons des mariages » (ils louaient leur petit château pour des mariages). A Bollène, la garenne de Ripert d’Alauzier ne comportait pas de château. Ce n’étaient que bois et taillis. Elle servait à la chasse. Il y avait encore deux autres garennes dans la Montagne : celles des Américains. Chacune renfermait une belle maison de campagne, l’une aux volets bleus, l’autre aux volets verts. Elles étaient fermées dix mois par an. On disait que la propriétaire en était la famille du fabricant de dentifrice Gibbs. D’où leur nom de châteaux des Américains. Entre la propriété de G et celle de Ripert d’Alauzier, au bout du chemin carrossable qui partait de la Cité, on trouvait la ferme de Gadoud. Celui-ci

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n’en était que le fermier ou le métayer. Le propriétaire en était la famille d’Alauzier (pour aller plus vite, on appelait ainsi cette famille). Il n’y avait rien d’étonnant à cela ; c’était le plus grand propriétaire terrien de Bollène. Malgré son argent – du moins le supposait-on – cette famille vivait dans l’humilité. Parents, enfants, collatéraux étaient habillés pauvrement, jamais à la mode. Leur voiture datait de 1930 et ne dépassait pas les 40 km/h. Ils avaient des domestiques qui devaient vivre aussi mal que leurs maîtres, mais qui se rattrapaient en racontant des histoires vraies ou supposées l’être, sur les mœurs de la famille. C’est ainsi qu’à Bollène, le bruit courrait que le comte et la comtesse faisaient chambres à part. La sœur du comte était restée vieille fille. Grande, sèche, fagotée, avec des lunettes, elle faisait plus que ressembler aux vieilles filles telles que les films ou les pièces de théâtre nous les représentent. C’était une personne fort dévouée, qui s’occupait pendant la guerre de la distribution des denrées alimentaires. Elle devait savoir comment se font les enfants, mais elle n’osait pas en parler. Aussi, au lieu de dire « une femme enceinte » pour désigner les rations alimentaires auxquelles cet état donnait droit, elle disait « une situation ». J’ai eu le plaisir de suivre les cours de catéchisme avec Mlle d’Alauzier, et je n’en ai pas gardé un mauvais souvenir. Cette demoiselle croyait dur comme fer à ce qu’elle nous enseignait. Et moi, j’y croyais autant qu’elle, contrairement à mon frère Jean qui a toujours été un grand sceptique. Lorsque la vieille demoiselle nous raconta la fuite en Egypte des Hébreux et leur traversée du désert, je m’enthousiasmai au récit des prodiges qui avaient lieu à l’époque, en regrettant qu’il n’en fût plus de même aujourd’hui. La traversée à pied sec de la mer Rouge m’impressionna fortement. Je trouvai parfait le système de la manne que Dieu envoya aux Hébreux pour les nourrir dans le désert. Mlle d’Alauzier nous expliqua que chacun y trouvait la saveur qu’il désirait, je lui dis que moi j’aurais choisi de manger de la manne au goût de meringue, et elle me répondit le plus sérieusement du monde qu’à la fin je me serais lassé de manger toujours la même chose. Chaque fois que la municipalité de Bollène voulait faire une réalisation d’envergure et avait besoin de terrains, elle tombait sur des biens qui appartenaient à cette famille. Ce fut le cas pour le domaine de l’Apparent entre le monument aux morts et le canal d’irrigation dit canal de Pierrelatte, quand on voulut construire les groupes scolaires destinés à remplacer ceux du centre ville trop petits et trop vétustes. Ce fut le cas pour le vaste terrain plat situé entre la cité H.B.M. et les premières maisons du bourg, où était prévue la construction d’une piscine et d’un collège. La plupart du temps, il fallait aller jusqu’à l’expropriation, car la famille d’Alauzier ne voulait rien céder, surtout au profit d’une municipalité dirigée par les rouges sans-Dieu. Leurs fermiers – la famille Gadoud – habitaient une grande ferme perdue dans les bois. Il n’était donc pas étonnant que les membres de cette famille nous soient apparus un peu frustes et peu sociables. Ils ne parlaient à personne. On voyait en semaine le père partir et revenir à vélo. Les deux

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grandes filles gardaient souvent les moutons sur les chaumes situés entre la Cité et Bollène. Lorsque, dans le grand terrain plat où se trouvent à présent la piscine et le collège, le blé était prêt à être moissonné, nous les enfants nous aimions le traverser pour aller à l’école. Nos têtes ne dépassaient pas les épis. Au milieu du champ, nous étions totalement invisibles. Le passage dans les blés ne raccourcissait pas le trajet, mais il nous faisait pénétrer dans un univers nouveau, chauffé à blanc par le soleil, où l’odeur de la paille de blé nous enveloppait. Nous cueillions les bleuets et les petites gueules de loup rouge vif qui abondaient parmi les innombrables coquelicots que nous ramassions rarement, car leurs fleurs ne tiennent pas longtemps. Les sœurs Gadoud étaient souvent là, avec leurs moutons, pour nous empêcher de pénétrer dans le royaume mystérieux des blés mûrs. Ce champ avait quelque chose d’un paysage latin ou grec, avec ses oliviers plantés bien régulièrement. Des mûriers poussaient le long du chemin qui montait de la route vers la Cité. Quand nous grimpions dans les oliviers, c’était afin de nous asseoir sur leurs larges branches comme sur un banc, ou pour attraper des cigales. Mais les olives ne risquaient rien : tout enfant du Midi sait vite qu’elles sont immangeables sur l’arbre. En revanche, nous allions souvent dans les mûriers nous régaler de mûres blanches, rosées ou noires. Les Gadoud alors ne disaient rien, car ces arbres ne servaient plus à rien depuis que l’élevage des vers à soie – dévoreurs des feuilles de mûriers – avait disparu de Bollène comme de tout le Midi. Chaque année, le champ nous offrait deux grands spectacles. D’abord la moisson. La moissonneuse était une machine simple, tirée par deux chevaux, sur laquelle on voyait de grandes pales de bois, comme les roues d’un moulin à eau, qui tournaient et faisaient s’abattre des pans de blé. Les tiges de blé, portant encore les épis, étaient montées en meules, et le soleil brûlant de juillet les séchait complètement. Alors arrivait la batteuse, cette grande machine actionnée par une locomobile à vapeur, laquelle était reliée à la batteuse par une grande courroie. Des hommes en maillot de corps enfournaient dans la machine des bottes de paille qui ressortaient en ballots ficelés, tandis que le grain coulait d’un autre côté et s’entassait dans un sac de jute. Tout ce travail s’effectuait sous un ciel sans nuage, dans la chaleur de l’été, au milieu de la poussière qui émanait de la machine, et du bruit de la locomobile. Autour des machines et des hommes, les gosses de la cité Joseph Staline étaient assis et regardaient la magie qui permettait de sortir des dizaines de sacs de grain en quelques heures. Entre la moisson et le battage, la fête de la Saint-Jean rassemblait les habitants des H.B.M., les grands et les petits, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes. Les adolescents s’employaient à récupérer dans les maisons, dans les jardins et dans les caves tout ce qui ne servait à rien et pouvait brûler : sommiers éventrés, chaises cassées, tonneaux percés, clôtures en bois abîmées, vieux journaux et vieilles revues… Ils y rajoutaient des branches d’arbres, venues de la Montagne, des genêts ramassés près du

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chemin, et faisaient un immense tas inflammable. Quand la nuit descendait, toute la Cité était là autour, on mettait le feu, et les flammes montaient dans le ciel clair de la Provence. Puis, lorsque le tas s’était effondré sur lui-même, les grands garçons et les grandes filles sautaient par-dessus le feu en riant et en criant. Il n’y eut jamais d’accident autour du feu de la Saint-Jean des Bons Marchés. En revanche, dans Bollène, deux grands, un garçon et une fille, qui sautèrent en sens contraire, se télescopèrent au dessus du feu, tombèrent dans les braises et furent sérieusement brûlés. La Montagne nous réservait en quantité de nombreux produits gratuits. Pendant tout l’automne, le jeudi et le dimanche, avec nos parents, nous allions ramasser des champignons. Mes parents connaissaient les bons coins où on pouvait trouver ces végétaux. Nous ramassions des bolets, parfois des girolles, exceptionnellement des morilles. Mais le champignon que nous trouvions en abondance était le lactaire délicieux, qui selon les endroits ou sa couleur, s’appelait aussi sang-du-Christ ou vert-de-gris. Nous ne pouvions guère nous tromper, car ces lactaires laissent couler un sang rouge ou orangé quand on en coupe un morceau ou quand on leur coupe la queue. Nous les mangions frais ou après les avoir conservés stérilisés dans des bocaux. Au printemps, c’était le moment des asperges sauvages. Nous les mangions à la vinaigrette (ma mère les faisait cuire après les avoir liées en bottes) ou en omelette. L’été, nous trouvions en abondance des mûres de ronces dont on fit une ou deux fois une délicieuse confiture. Pendant la guerre nous allions dans la Montagne ramasser les glands des chênes verts et des chênes blancs, afin de nourrir le cochon Adolphe. La Montagne révélait parfois des surprises. Nous y découvrîmes un ou deux buissons d’arbouses avec des fruits mûrs. Près d’une ferme en ruines poussait un figuier qui donnait d’excellentes figues ; lorsque nous y allions pour les manger sur place et en faire provision, mon père disait qu’il allait au figuier de son oncle. A proximité, des amandiers produisaient – très normalement – des amandes. Un jour, près de la route qui mène à la chapelle de Saint-Ariès et au quartier de l’Etang (ainsi dénommé car il devait y avoir dans le temps un étang, qui avait été asséché facilement, car il se trouvait sur une hauteur, en quelque sorte un étang suspendu), nous découvrîmes deux belles citres. Grosses comme des citrouilles, ayant la même allure, mais en forme de ballon de rugby, et faisant partie de la même famille, les citres sont des cucurbitacées, avec lesquelles on peut faire, additionnées d’oranges ou de citrons, les meilleures confitures qui soient. La Montagne était encore une réserve inépuisable de pommes de pins. Certaines – il fallait connaître les endroits – donnaient des pignons, qui étaient délicieux à manger, avec leur goût d’amande et de résine. Mais surtout, les pommes de pins constituaient le matériau idéal pour allumer le poêle. Nous en ramenions souvent de pleines remorques. La remorque, c’était une institution. Mon père l’avait fait faire spécialement par un artisan de Bollène. C’était une caisse rectangulaire, avec

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des planches de bois montées sur une armature en fer, le tout porté par deux roues de vélo. Le côté arrière pouvait s’ouvrir et même s’enlever. On tirait ou poussait la remorque à la main. On pouvait aussi l’atteler à une bicyclette. Qui dira un jour la somme de services que cet engin a rendus pendant quarantecinq ans à mes parents, à Bollène, à Mondragon, à Roquemaure ? La Montagne fournissait du bois mort. Pendant la guerre, elle fit plus. Il était tentant pour les Bollénois qui manquaient de charbon d’aller y couper en fraude du bois de chauffage. Mes parents firent comme les autres. Quelle expédition ! D’abord pour couper un arbre, mon père tirant la scie d’un côté avec un seul bras, ma mère la tirant de l’autre, gênée par sa future maternité (elle attendait mon frère René). Ensuite, pour le retour à la maison, mon père tirant un charreton, attelé comme un mulet, avec une lanière passée sur le ventre, tenant un manchon avec sa seule main, ma mère poussant à l’arrière ou retenant dans les descentes. Avec sans cesse la hantise d’être surpris en flagrant délit. Et puis, il leur fallait revenir à la maison avant que les deux garçons (Jean et Claude) rentrent de l’école. Il ne faut pas croire que pour nous les enfants, les promenades dans la Montagne aient été un plaisir toujours renouvelé. Le citadin peut rêver aux forêts qu’il ne voit pas tous les jours. Il peut imaginer les plaisirs qu’on peut y découvrir. Un adulte est sans doute plus à même d’apprécier le contact avec la nature que permettent les promenades et les randonnées dans les bois. Pour nous les gosses qui avions de petites jambes, qui craignions le vent glacial en hiver et la chaleur qui vous assomme en été, qui commencions à connaître tous les recoins de ces lieux sylvestres, les sorties en Montagne étaient souvent des corvées où on nous emmenait quasiment de force. Nous aurions bien aimé faire comme nos copains de la Cité : faire des bêtises dans le Quartier, jouer aux pistolets, aller au cinéma. Parfois, pourtant, les bois de Bollène nous réservaient des plaisirs pour lesquels beaucoup d’enfants, même aujourd’hui, payeraient cher pour y goûter un peu. Une partie importante de la Montagne était occupée par les restes de l’exploitation de l’argile destinée à fabriquer des produits réfractaires : c’étaient les bois de Noyères. Ils surplombaient la route de Saint-Blaise (aujourd’hui : avenue Emile Lachaux) où avait été installée une bonne moitié des usines de briques de Bollène, l’autre partie se trouvant sur la route qui menait à la gare du chemin de fer et à proximité même de cette gare. Lorsque les carrières étaient en exploitation, l’argile était prise dans une excavation qui semblait immense à nos yeux d’enfants. Elle s’était emplie d’eau de pluie qui ne parvenait pas à s’évacuer par absorption dans le sol, puisque celui-ci était constitué d’épaisses couches d’argile imperméable. Les parois de ce trou avaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. L’eau était laiteuse, blanche, bleue ou rosée. Un étroit sentier permettant d’atteindre certains points de la forêt, notamment un bosquet de pins à pignons, passait au-dessus du petit lac formé par la carrière d’argile. Nous marchions sur ce chemin avec appréhension : que se passerait-il si l’un de nous glissait et

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tombait dans l’eau vingt mètres plus bas ? seule ma mère savait nager parmi nous. On trouvait aussi dans cette partie de Noyères du sable blanc. Son extraction avait creusé des grottes, certaines immenses en hauteur, profondes, avec deux, trois ou quatre couloirs. D’autres étaient de dimensions plus modestes. Les lieux d’extraction de l’argile et du sable étaient reliés aux usines de la route de Saint-Blaise par un réseau de chemins de fer à voie étroite – des decauvilles – sur lequel circulaient des wagonnets. Pour atteindre la fosse d’argile, un tunnel avait été creusé dans la colline. Les rails, les plaques tournantes, les aiguillages, les wagonnets étaient toujours en place, en état de marche pour certains. Notre grand bonheur était de les faire fonctionner, comme un grand jeu de chemin de fer, comme un jouet pour enfant de riche. Certains d’entre nous montaient dans les wagonnets, d’autres les poussaient, d’autres faisaient fonctionner les aiguillages et les plaques tournantes. Nous connaissions tout sur la technique des chemins de fer. Deux parties du réseau nous étaient interdites : le tunnel, car rapidement on n’y voyait plus rien, et nous avions toujours peur de tomber dans un trou sans fond ; et la partie des rails qui descendaient sur les usines (je crois bien que les rails en avaient été enlevés, tant le danger était grand de voir des wagonnets fous dévaler la pente). L’autre grand plaisir du site de Noyères consistait à utiliser les grottes, par exemple pour jouer à l’attaque du fort par les Indiens. Ou bien en s’y abritant s’il se mettait à pleuvoir : dans ce cas, nous nous prenions pour des hommes préhistoriques. Il est arrivé que, nous étant réfugiés dans une grotte pour nous mettre à l’abri de la pluie et y étant arrivés mouillés, notre père craqua une allumette sur quelques branches de pin qui se trouvaient là. Afin d’alimenter ce feu, nous étions ressortis pour glaner des branches mortes. Ce bois mouillé dégageait une épaisse fumée qui nous faisait tousser. Mais quel plaisir de jouer tout à fait à l’homme des cavernes, de sentir ses vêtements sécher, de voir le feu qui tenait éloignées les bêtes féroces et qui permettait de faire cuire un morceau de mammouth que nous avions pris dans un piège gigantesque ! Les fils du roi n’étaient pas nos cousins. Combien de récits n’ai-je pas imaginés en m’endormant, récits au cours desquels j’arrivais à survivre dans ces grottes, en vivant des produits de la cueillette et de la chasse !

Les Pâtis, le jardin
Notre maison aux H.B.M. a connu des améliorations entre 1945 et 1955. Aidé par ma mère, mon père entreprit de refaire toutes les peintures dans la maison. Jusqu’alors, les murs étaient vaguement blanchis, les peintures des portes avaient fait leur temps. Mon père acheta tout l’équipement nécessaire et repeignit l’intérieur de la maison de fond en comble. Tous les bois de la cuisine furent peints en faux bois : portes, fenêtre, et même le buffet. Pour cela, mon père avait fait l’acquisition d’un petit appareil en caoutchouc, long

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d’environ 15 centimètres, qui lui permettait d’imiter les nervures du bois, tout en variant à l’infini le dessin. Le travail le plus spectaculaire fut réalisé dans le jardin. Pendant la guerre, ce jardin fut utilisé, mais pas de façon intensive. Deux pieds de tabac y furent plantés, ils devinrent magnifiques. Mon père en fit sécher les feuilles et il les fuma. Mais, avoua-t-il, ce n’était pas fameux, car même le tabac le plus fort et le plus brut vendu chez les buralistes résulte de mélanges et de préparations. Plus tard, à l’institut d’études politiques de Lyon, j’appris que les premières graines de tabac ramenées d’Amérique en France furent semées à Bollène. Afin de récolter des légumes et afin de nourrir la chèvre qu’ils avaient achetée à notre voisin le père Varène, mes parents avaient pris en location auprès de ce dernier un grand terrain dénommé les Pâtis, situé sur la route de Mondragon. Mes parents y allaient souvent pour le travailler. Quand nous n’allions pas à l’école, Jean et moi, nous les accompagnions, et nous jouions pendant qu’ils travaillaient. Nous jouions et nous faisions des bêtises. Un jour, voyant dans le talus un trou dans lequel s’engouffraient des guêpes, je me mis à fourrager dans ce trou avec un roseau. Furieuses, les guêpes sortirent en groupe, et se précipitèrent sur mon frère Jean pour le piquer, alors qu’il n’y était pour rien. La chèvre nous suivait dans nos voyages aux Pâtis. Il y avait toujours un peu d’herbe à manger pour elle. Sur la route, on l’attachait derrière la remorque, et elle suivait quand elle ne tirait pas le véhicule dans un autre sens. Je rêvais alors qu’on attelle la chèvre à la remorque, que Jean et moi montions dans cette embarcation, et que la chèvre nous tire jusqu’aux Pâtis. Ce n’était qu’un rêve. Quand nous étions arrivés sur place, bien que je fus impressionné par l’animal, je m’amusais à l’agacer. Et un jour, cette chèvre, qui ressemblait à un taureau de corrida, arracha le piquet qui retenait sa corde, et me chargea tête baissée. Je me suis apparemment bien sorti de cette épreuve. La chèvre avait été vendue à mes parents comme étant pleine. Mais les semaines et les mois passèrent sans qu’un chevreau ne fît son apparition. Il fallut ramener la chèvre au bouc, et cette fois la fécondation réussit. La chèvre eut un chevreau qui finit sous forme de viande pour le marché noir, et sous forme de mini descente de lit. Ma mère essaya de traire la chèvre, mais celle-ci ne se laissait pas faire, et ma mère ne réussit jamais à tirer plus d’un verre de lait du fougueux animal. La chèvre suivit le sort de son enfant ; découpée, elle fut transportée dans une valise à Courthézon où, malgré la maigreur de ses côtelettes, elle fut enlevée en un clin d’œil par les clients de ma tante MarieJeanne. Lorsque les restrictions devinrent moins sévères, mes parents arrêtèrent la location des Pâtis, et mon père entreprit de cultiver intensivement le jardin. L’aménagement du jardin modifia complètement le paysage des abords ouest de la maison. Avec des cannes de Provence ramassées sur les talus où elles poussaient sauvagement, mon père refit toutes les haies de clôture du jardin, sauf du côté des Lambertin où, au contraire, elles furent supprimées pour

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gagner de la place. Ensuite, des arbres furent plantés. Je pensais qu’il suffisait de prendre un scion, de l’enfoncer dans la terre et d’arroser. Or pour tout arbre à planter, mon père creusa un trou d’environ un mètre cube. Ses enfants étaient décidés à l’aider. Mais après trois ou quatre coups de pioche, ils abandonnèrent la partie. Le jardin fut complanté en cerisier précoce (les premières cerises devaient être mûres pour le 1er mai), abricotier, pêcher, pommier, prunier. Un figuier eut droit à une place de faveur : un carré de terre entouré de chemins sur trois côtés, situé près du lavoir, afin de bénéficier de l’humidité des lieux. Des vignes à raisins de table furent plantées un peu partout. La place inutilisée par les arbres et les vignes fut réservée aux légumes. Un système judicieux de rigoles permettait d’arroser à volonté dans tout le jardin à partir de l’eau du lavoir. Il est certain que ce jardin était une petite merveille qui faisait l’admiration de tout le Quartier et même au-delà. Il était utilitaire à cent pour cent : pas de fleurs, pas d’ornements. Il contrastait avec le jardin voisin des Lambertin, que ceux-ci firent aménager à peu près à la même époque. Hormis le cerisier à bigarreaux blancs et le figuier qui existaient avant les travaux, on ne trouvait dans ce lieu qu’allées bien tracées, corbeilles et platebandes de fleurs. Une année, à la frontière entre les deux jardins, mon père sema des arachides. Les plantes poussèrent normalement et donnèrent des cacahouètes qui furent consommées. Mais l’opération, de pure curiosité, ne fut pas renouvelée.

Le Clos
Ma grand-tante Lachaux fit faire des travaux importants dans sa propriété qu’on appelait tout simplement Le Clos, car elle devait abandonner son exlogement de fonction de la perception où sa présence ne se justifiait plus. Mais il fallait rendre la maison principale du Clos plus habitable. Jusqu’ici, elle avait été occupée par des locataires, les Lambourou. Ce vieux couple possédait un véhicule peu répandu, mais utilisable même par temps de restrictions sévères : une voiture à pédales, à quatre roues et à deux places. C’était une sorte de pédalo terrestre. Lorsque les travaux furent terminés au Clos, l’intérieur de la maison avait fière allure. Une salle de bain avec tout le confort moderne avait été créée en rétrécissant une chambre. La pièce qui me plaisait le plus était la salle à manger. A mes yeux, c’était un lieu d’ordre, de beauté, de luxe, de calme et de volupté. On y trouvait deux vieux fauteuils et un canapé en cuir, une petite bibliothèque contenant de beaux volumes (des grands Larousse, l’histoire des religions), un ensemble de meubles de salle à manger avec la table, les chaises sculptées et cannées, deux buffets avec vitres et glaces ; c’était du beau meuble. Dans les buffets, la vaisselle, les services de verre étaient exposés, et cela me semblait du plus bel effet. Je trouvais notamment fort beaux les verres en cristal. Je ne pouvais pas évaluer leur valeur, mais visitant, trente-cinq ans

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