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La communauté arménienne de Marseille

De
332 pages
La présence arménienne sur les bords du Lacydon ne date pas seulement du Génocide de 1915 ; les Arméniens participent en fait à la vie marseillaise depuis déjà quatre siècles, et lui ont apporté leur culture, leurs coutumes, leur savoir-faire, leur volonté d'intégration, leur attitude citoyenne, et ce depuis le Siècle des lumières jusqu'à aujourd'hui. Cet ouvrage est celui d'un marseillais 100% français et 100% arménien qui a cherché à apporter autant de témoignages, de documents et d'éléments factuels pour décrire toutes les facettes de l'histoire et la vie des Arméniens de Marseille.
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PREFACE
Quatre siècles de leur histoire

Ce titre va étonner et surprendre plus d'un, par le sujet que ce livre aborde. Mais, passé ce moment, on ne peut qu'avoir un sentiment de satisfaction. En effet, l'ouvrage est appelé à combler un vide, laissé depuis le livre de Charles-Diran Tékéian "La Provence et les Arméniens", édité en 1929. Après le Génocide de 1915 à l'encontre du peuple arménien, ordonné par les dirigeants turcs de l'époque, des rescapés ont pu trouver refuge sur la terre hospitalière de France, dans les années 1920, à partir de Marseille ; un nombre très important d'entre eux va s'établir dans la cité phocéenne. Ce livre englobe toute cette période de 80 ans et retrace le parcours de ces arrivants et de tous leurs descendants au fil des années qui passent, en abordant la vie arménienne de Marseille sous ses différents aspects. Stéphan Boghossian, non par fausse modestie mais très sincèrement, refuse toute qualification de travail d'historien. Pour lui, cet ouvrage n'est qu'un essai. L'important n'est-il pas de mettre noir sur blanc tout ce qui peut être sauvé de l'oubli, par la narration de cette vie ? N'est-il pas primordial de tenter d'éviter toute perte irréparable, avec la mémoire qui risque de se perdre et d'effacer tout un vécu ? N'y a-t-il pas lieu de laisser des traces indélébiles en héritage pour le futur ? C'est en posant ces simples questions que ce livre prend toute sa valeur.

Stéphan Boghossian en a fait état dans la presse arménienne (Haratch, quotidien paraissant à Paris, 2 décembre 2000). Il y a lancé un appel à

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tous ceux pouvant, par une prise de conscience, apporter leur pierre à l'édifice qu'il envisageait. Son vœu le plus cher était de voir un investissement collectif pour la réalisation d'un ouvrage collectif. Son appel n'a pas reçu d'écho. Après de multiples réflexions il a décidé de se mettre, seul, au travail en s'attaquant à cette lourde charge. L'auteur s'est attaché à rencontrer de très nombreuses personnes susceptibles de lui procurer une documentation sur tel ou tel volet de la vie arménienne mais aussi de relater des faits réels dont il a pris note et dont seule une transmission orale a pu se faire, en l'absence d'archives communautaires disponibles. Stéphan Boghossian est fils de rescapés du Génocide. Il est né à Marseille et a fréquenté l'école communale laïque de son quartier. Cependant ses parents ont eu le souci de lui donner, en même temps, une éducation arménienne dès son tout son jeune âge, le rattachant à ses racines. Là, le rôle familial a été primordial. Par la suite, par un travail personnel, en autodidacte, il a pu maîtriser la langue et la littérature arméniennes, l'histoire arménienne, le rite et l'enseignement religieux de l'Eglise Arménienne Apostolique. Après la publication de l'ouvrage en arménien en 2005, cette réalisation en français vient judicieusement répondre à l'attente du lecteur, qu'il soit français de souche ou jeune français d'origine arménienne, pour y trouver une abondante source d'informations et de renseignements.

L'iconographie est fournie. L'auteur, là aussi, s'est employé à obtenir des personnes rencontrées en possession de photographies, de les mettre à sa disposition, puisque l'éclairage d'un texte par une photographie donne une coloration réelle au sujet.

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Nous sommes dans les dix premières années du XXIème siècle, la question mérite d'être posée de savoir si cet ouvrage pourra ou non avoir une suite dans les décennies à venir. La Palice répondrait qu'il n'est pas possible de répondre ! Mais il est certain qu'ayant en mains le présent ouvrage, le ou les auteurs futurs auront une tâche beaucoup plus aisée pour aborder les périodes à venir. Encore qu'il serait hautement souhaitable que cela fût réalisé par un travail collectif. En tous cas, sans lire dans la pensée de Stéphan Boghossian, nous sommes sûrs de ce désir ardent de sa part.

Jacques VARJABETIAN Avocat honoraire

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En guise d'avant propos

Au cours des quatre derniers siècles, Marseille a connu successivement trois colonies arméniennes. Chacune différente des autres par son importance numérique, par ses causes migratoires, ses conditions d'installation et différente aussi par son organisation et sa vie communautaire. Des personnalités arméniennes de premier plan et d'éminents écrivains et historiens comme Mgr Malachia Ormanian, ancien ArchévêquePatriarche de Constantinople (AZKABADOUM), Arakel BabakhanianLéo (HISTOIRE GENERALE des ARMENIENS), Théotig (DIB ou DAR) et Hrant Samuel (LES ARMENIENS EN FRANCE DES LEURS DEBUTS) ont écrit en langue nationale de façon plus ou moins détaillée au sujet de la premiere colonie (1620-1720). Charles-Diran Tékéian y consacre une large part de son livre intitulé MARSEILLE, LA PROVENCE et les ARMENIENS (1929), et Jean Mathaurez quelques pages dans son ouvrage LES ETRANGERS EN FRANCE SOUS L'ANCIEN REGIME (1919). Mais très peu de choses ont été écrites au sujet de la deuxième colonie (1850-1922). Et ce peu reste éparpillé dans les numéros de la presse arménienne de l'époque, de Marseille à Constantinople. Publications dont les collections sont introuvables si toutefois elles existent (et qui sait où ?), donc inaccessibles pour nous. La troisième colonie – dont l'auteur du présent ouvrage est le descendant d'un des premiers arrivants – a pris corps à partir de 1922 comme conséquence directe du Génocide de 1915 et de ses suites. A la différence des deux précédentes, c’est une colonie nombreuse, qui se chiffre à des dizaines de milliers de personnes. Et dont la riche histoire reste éparpillée dans les colonnes de la presse arménienne de France, presse dont tous les titres ont disparu après de plus ou moins longues existences sauf - 11 -

HARATCH qui continue de paraître avec une régularité et une longévité exemplaires depuis 1925, et dont la collection est precieusement conservée par la rédaction. Les titres disparus ne se trouvent que dans la Bibliotheque Nationale de Paris, où toutes les publications en France (livres, journaux, périodiques) sont conservées depuis Richelieu. Autant dire quasi-inaccessibles pour le provincial que je suis. L'histoire de la communauté arménienne de Marseille – ou des communautés successives – n'avait pas encore été recueillie – même de façon succincte – dans un volume. Conscient de cette lacune et aussi du fait qu'avec la disparition presque totale de la première génération, le temps qui s'écoulait rendait cette tâche de plus en plus ardue, j'avais écrit dans le numéro du 2 décembre 2000 de HARATCH un article intitulé "sauver la mémoire tant qu'il n'est pas (encore) trop tard". Proposant ma modeste collaboration à une entreprise collective, conscient qu'il y avait à Marseille des personnes aptes à s'atteler à une telle oeuvre. Malheureusement, le seul écho qui me soit parvenu a été celui de Mgr Karékin Bekdjian, Archevêque du Diocèse de l'Eglise Arménienne d'Allemagne, qui avait été pendant près de 20 ans Recteur de la Cathédrale Arménienne Apostolique de Marseille et connaissait très bien notre communauté. Fort des encouragements de ce dernier - qui m'a fourni aussi une quantité non négligeable de documentation – je me suis attelé, seul, à essayer de sauver de l'oubli ou de la disparition ce qui était encore possible, dans un volume de près de 500 pages, réalisé par les soins du Centre Culturel Sahag-Mesrob de la Cathédrale Apostolique Arménienne de Marseille et joliment imprimé fin 2005 par les éditions ZANKAG d'Yerevan (Arménie). C'était là ma première expérience en la matière. L'arménologue autodidacte que je suis est à des lieues d'avoir toute prétention d'historien ou d'historiographe. J'ai aussi conscience que pour être fiable toute historiographie doit pouvoir s'appuyer sur des sources sûres et vérifiables. Quant à une œuvre tant soit peu "académique", elle suppose un minutieux travail de recherche et la collaboration de plusieurs personnes. Cela n'a nullement été le cas de mon modeste ouvrage en langue arménienne.

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Pour toutes ces raisons, j’ai intitulé l’ouvrage en langue arménienne "SURVOL SUCCINCT DE L'HISTOIRE DE LA COMMUNAUTE ARMENIENNE DE MARSEILLE". Autant que des sources écrites souhaitées, il m'a manqué aussi de précieux témoignages oraux : de ceux qui, rescapés du Génocide, ont débarqué un jour sur les quais de la Joliette pour recommencer ici une vie nouvelle et qui durant des décennies ont donné vie, couleur et saveur à ce que nous pouvons appeler l'Arménité marseillaise, souvent au prix de leur vie familiale et professionnelle, de leurs loisirs et repos légitimes. Le résultat de ma "folle entreprise" a été à la hauteur de mes espérances. A l'accueil de la communauté s'est ajouté le souhait de très nombreuses personnes d'une rédaction en langue française, plus facilement accessible par les jeunes générations dont la plupart maîtrisent mal l'Arménien. Ces attentes m'ont conduit à rédiger le présent volume ; s'il s'inspire grandement de la rédaction arménienne, il n'en est nullement la traduction littérale ou la copie conforme, ni n'en porte le titre. La seule prétention qui pourrait m'être attribuée serait de mieux faire découvrir à nos jeunes générations un riche passé qu'ils ne connaissent peut-être que par bribes. Leur faire connaître les années difficiles de l'implantation de leurs aïeux dans cette terre française d'accueil, leurs aspirations, leurs désarrois. Mieux faire connaître aussi le passé de cette communauté arménienne de Marseille aux lecteurs Français d'origines diverses. Si mon écrit y concourt un tant soit peu, cela sera pour moi la meilleure des récompenses. Stéphan BOGHOSSIAN P.S. Comme l'histoire arménienne en général, les conditions de vie, le statut juridique des arméniens sont fort méconnus. C'est pourquoi, avant d'aborder certains chapitres, je me verrai obligé de rappeler certains aspects du passé sous la rubrique N.D.L.R.

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PREMIERE PARTIE Chapitre I
Un survol très succinct sur l'histoire arménienne... et sur Marseille.

L'Arménie historique occupe la partie orientale de l'Asie Mineure, jusqu'à la Transcaucasie. C'est une contrée de hauts-plateaux parsemée de grands lacs (Sévan, Van, Ourmia), culminant au mont biblique Ararat (5.165 m) et où coulent d'importants fleuves et rivières qui ont pour noms Euphrate, Tigre, Araxe et Kour, ce dernier ayant formé la frontière orientale du pays. Cette vaste contrée au climat assez rude et continental, avec des hivers longs et rigoureux et des étés chauds et secs s'étend sur plus de 300.000 km², soit à peu près la superficie de l'Allemagne ou de la Pologne actuelles. Sa population a été estimée à environ 5 millions d'âmes au début de notre ère. Le peuple arménien y a donc ses racines depuis plus de trois mille ans. Le premier état arménien, le royaume d'Ourartou (IXème-VIème siècles avant J.C.) a eu pour berceau la région du Vasbourakan et pour première capitale Van, dont la forteresse ourarteénne avec des inscriptions cunéiformes et arméniennes se dresse encore de nos jours. (Les vicissitudes de l'histoire de l'Arménie ont fait que le pays a eu successivement douze capitales). De tous temps coincée entre deux puissants voisins, l'Empire perse à l'est, durant un millénaire mazdéen puis musulman chiite, et à l'ouest l'Empire romain, puis byzantin et après 1453 turc ottoman, l'Arménie a constamment dû mener pour sa survie de difficiles combats, pas toujours victorieux et qui l'ont parfois obligée à accepter la suzeraineté de l'un ou de l'autre de ces empires. L'Arménie a aussi été sous Tigrane II le Grand un grand Empire – mais aussi éphemère que celui de Napoléon 1er – qui a englobé outre le territoire de l'Arménie proprement dite, la Cilicie, la Syrie, le Liban actuels, jusqu'à la Palestine, le nord de l'Irak et une partie de l'Azerbaïdjan. - 15 -

Une date clé dans l'histoire de l'Arménie est l'adoption, dès 301, sous Tiridate III (287-330) et grâce à Saint Grégoire l'Illuminateur du Christianisme comme religion d'Etat, faisant de ce pays le premier royaume officiellement chrétien, douze ans avant l'Empire romain où l'empereur Constantin a par l'Edit de Milan (313) d'abord toléré, puis officiellement adopté la religion chrétienne en 325. L'Eglise Apostolique Orthodoxe Arménienne autocéphale, appartient au groupe des Eglises d'Orient (Arménienne, Syriaque, Copte, Ethiopienne et Malabar d'Inde) qui, lassées des emprises de domination de l'Eglise Romaine puis Byzantine qui voulaient se servir des questions dogmatiques aux seules fins d'hégémonie – ne reconnaissent que les trois premiers conciles œcuméniques de Nicée, Constantinople et Ephèse. Eglises appelées monophysistes, car ne reconnaissant qu'une nature divine en Jésus-Christ. Le caractère apostolique de l'Eglise Arménienne provient de ce que le Christianisme a été prêché dans le pays par les apôtres Thaddée et Barthélemy, dès le 1er siècle après J.C. Saint Thaddée s'arrête en effet dans la province d'Ardaz (région de Vasbourakan au nord-ouest de l'Iran actuellement) où il subit le martyre en l'an 43. Son tombeau se trouve près de la ville de Makou, où un monastère lui a été consacré et dont l'UNESCO en assure la sauvergarde. Quant à Saint Barthélemy il prêche dans la région de Siounik, dans les districts d'Ararat et de Vasbourakan où il subit le martyre à Aghbak en 66. Son monastère a été réduit en ruines par les Turcs aprés 1915. Le peuple arménien doit à son Eglise "nationale" d'avoir été dès l'an 301 non seulement le ciment de l'unité nationale, mais aussi le creuset de sa culture, de la culture arménienne sans laquelle il aurait disparu depuis fort longtemps face aux tragédies de son histoire. Au cours du IVème siècle le Christianisme avait fini par s'imposer en Arménie mais il avait du mal à s'enraciner car la langue arménienne n'était jusqu'alors qu'une langue parlée. Liturgie et correspondances royales ne se faisaient qu'en grec ou en syriaque. C'est grâce aux encouragements du Roi Vramchabouh (392-414), du Catholicos - 16 -

Sahag 1er (387-439) que le moine Mesrob-Machdotz invente ou crée en 405 l'alphabet national de 36 lettres, ouvrant grand la voie dite du siècle d'or (voskétar) au cours duquel outre la traduction de la Bible, une équipe appelée les Saints Traducteurs jette les bases de la littérature, de la musique, en un mot de la culture arménienne, véritable sauvegarde par la suite de la pérennisation de l'Arménie. L'Arménie avait connu dès le IIIème siècle avant notre Ere, soit mille ans avant l'Occident, le phénomène de la féodalité. Le relief montagneux, donc fortement compartimenté du pays s'y prêtait à merveille. Ces féodaux et notamment les grands princes parmi eux, les Nakharars (mot désignant les principaux d'entr'eux que l'on pourrait traduire en français par duc ou comte) turbulents et centrifuges, axés sur leurs intérêts personnels, prêts à écouter les promesses des empereurs voisins pour trahir leur pays et leur roi au profit des empires rivaux. Sans la conduite vile et méprisable de certains d’entr’eux, notamment des princes Ardzrouni et Siouni, l'Arménie n'aurait pas été démembrée en 387 et la dynastie des Arsacides, donc la Royauté n'aurait pas disparu en 428. Un grand nombre de princes arméniens, sous la conduite du généralissime Vardan Mamigonian, tomberont à la bataille d'Avaraïr en 451, sauvant la foi chrétienne et l'autonomie nationale, sous suzeraineté perse. L'Arménie connut aussi, du VIIème au IXème siècle, les affres de l'occupation arabe. Les princes Bagratides réussirent à libérer une grande partie du pays et fondèrent à la fin du IXème siècle un royaume qui eut pour capitale, entr’autres, Ani, la ville aux mille et une églises, dont les ruines, laissées sans soin par l'état turc, se dressent encore fièrement notamment sa fameuse cathédrale - à une encablure de la frontière arménienne actuelle. Les successions royales provoquèrent malheureusement le morcellement du pays en plusieurs petits états. Cinq siècles après avoir concouru à la partition de l'Arménie, l'Empire byzantin, au lieu d'une alliance serrée avec elle contre les invasions turcomanes, aida non seulement à l'effondrement et à la disparition de l'Arménie des Bagratides, mais par son aveuglement ouvrit la voie de son désastre de Manazguerd en 1045.

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Désastre dont la prise de Constantinople par les turcs en 1453 était la conséquence tout à fait logique... Vers l'an mil, l'histoire de l'Arménie cesse d'être celle des Arméniens. Ou vice-versa. Depuis bien avant notre Ere, l'histoire arménienne fait état de migrations, presque toujours contraintes, et parfois importantes. Parmi elles, celle vers la Cilicie aux Xème et XIème siècles, où les Arméniens deviennent numériquement si importants qu'ils y fondent sous la dynastie des Roubéniens une importante principauté, bientôt érigée en Royaume, celui dit de la Petite Arménie. C'était la longue période des Croisades. Fervents chrétiens dès le début de leur conversion, les Arméniens ont eu tout au long des siècles la naïveté de croire en la fraternité des autres chrétiens, particulièrement des occidentaux. C’est pour ces raisons qu'ils aidèrent les Croisés, leur donnant hospitalité et toutes sortes d'assistance. Les nobles francs scellèrent aussi de nombreuses alliances familiales, alliances par l'une desquelles une noble famille française, les Lusignan, monta sur le trône chancelant de l'Arménie Cilicienne, lui donnant son dernier roi Léon V (1374-75). Ce dernier, prisonnier des Mameluks d'Egypte, vint, une fois libéré par une forte rançon, finir ses jours en France où il mourut en 1393 et fut enseveli dans la Basilique royale de Saint Denis. Ainsi prenait fin le dernier état arménien, le Royaume de Petite Arménie en Cilicie. Ses rois octroyèrent de nombreux privilèges aux commerçants occidentaux, et furent en contact permanent avec les royaumes de Castille, d'Aragon et de France. Et notamment avec les villesprincipautés italiennes de Gênes et de Venise. De nombreux navires "francs" venaient durant trois siècles mouiller dans le port arménien d'Ayas, situé dans le golfe d'Alexandrette, d'où ils apportaient en Europe les produits d'Orient et d'Extrême-Orient que les Arméniens, excellents commerçants et caravaniers, rapportaient des Indes, d'Asie Centrale et de Perse. Marseille, bien que réunie à la couronne de France seulement en 1481, ne fut aucunement en reste de relations avec la Cilicie arménienne, sous l'autorité des Comtes de Provence. Dès le début du XVIème siècle, la terre d'Arménie est le théâtre continuel d'une "guerre de cent ans" que se livrent sur son sol les Empires perse et - 18 -

ottoman pour sa domination. Les ravages de cette guerre sont indescriptibles. Massacres et déportations de population, islamisations forcées signifiant iranisation mais surtout turquisation. Et, parmi toutes ces exactions, la déportation de la population arménienne de toute la région Araratienne vers Ispahan, la nouvelle capitale perse, en 1604 est restée tristement célèbre, car elle a ouvert - avec trois siècles d'avance sur le génocide de 1915 - la désarménisation de toute la région de CharourNakhitchevan aujourd'hui azérisée. Les XVème, XVIème et XVIIème siècles sont peut-être la longue période la plus triste dans toute l'histoire arménienne. La diminution de la population arménienne qui, si l'histoire avait suivi un cours normal, aurait dû être aujourd'hui d'au moins trente millions. Ce sont les exodes massifs successifs – qui se sont à la longue soldées par des assimilations – autant que les épidémies, les massacres et les conversions forcées qui ont fait qu'aujourd'hui le nombre des Arméniens est autour de sept à huit millions, éparpillés dans le monde entier. Un peuple véritablement éclaté. A partir du XVIIIème siècle les regards des Arméniens se tournent vers le nord, vers la Russie tsariste qui pas à pas descend vers le sud, vers le Caucase, et qui annexe au début du XIXème siècle toute la Transcaucasie dont l'Arménie orientale, la sauvant de cinq siècles de domination persane. Si la domination d'un "état chrétien" apporte sécurité des vies, des biens et de l'honneur, ce qui est vital pour une partie du peuple arménien, l'Empire russe était cependant une "prison des peuples" en ce sens que toute propension même à une autonomie minimum était réprimée farouchement. Et au même titre que les Polonais, les Finnois, les Lettons et les Géorgiens, les Arméniens de l'Empire tsariste furent durant un siècle en butte à une politique de russification. La guerre russo-turque de 1877-1878 et les traités de San-Stefano et de Berlin qui suivirent mirent au premier plan la "question arménienne", c'est à dire la volonté de la mise en place de réformes dans les provinces arméniennes de l'Empire ottoman, avec à la clé l'autonomie à terme de celles-ci. Mais pendant 40 ans, les puissances occidentales, AutricheHongrie, Allemagne, France mais surtout Grande-Bretagne et Russie, se servirent des dispositions de ces traités pour assoir leurs intérêts propres auprès de "l'homme malade" - c'est ainsi que l'on nommait la Turquie dans les chancelleries et la presse européennes. - 19 -

Ce qui aboutit d'abord aux massacres de 1894-1895 qui firent environ 300.000 victimes, puis au premier Génocide du XXème siècle en 1915. Environ un million et demi d'Arméniens périrent ou furent islamisés, turquisés par force. L'éphémère indépendance de l'Arménie orientale (russe) en 1918, ne put concourir à la création d'un foyer national tel que les Alliés l'avaient promis à maintes reprises de 1915 à 1918. Suite au "lâchage" des puissances occidentales, le Traité de Sèvres (20 août 1920) qui consacrait l'Arménie en tant qu'état souverain, resta tout simplement lettre morte. L'alliance de la Russie des soviets et de la Turquie kemaliste aboutit au démembrement, puis à la soviétisation de ce qui restait de l'Arménie, soit 30.000 km². Les ultimes espoirs étaient anéantis à jamais et dès 1921 les rescapés prenaient le chemin de l'exil. Un exil semblant définitif vers les pays du Moyen-Orient, des Balkans, des deux Amériques... et vers la France, où de 1922 à 1927, plus de 80.000 des nôtres débarquèrent un jour à Marseille. Marseille ! Puis-je avoir l'outrecuidance de présenter Marseille aux Français en général et aux Provençaux et Marseillais en particulier ? Rappeller que la deuxième ville et le premier port de France qu'elle est a, dès l'époque des Croisades, entretenu d'étroites relations avec l'Arménie Cilicienne, dont le grand port d'Ayas servait d'incontournable relais sur la Route de la soie entre l'Orient et l'Occident ? Marseille fille de l'Orient, mais dont l'activité portuaire devait attendre l'année 1669 pour atteindre son plein essor, grâce à la décision hardie de Jean-Baptiste Colbert, contrôleur des finances et secrétaire d'Etat du roi Louis XIV, la proclamant port franc. Marseille, décimée par la triste peste de 1720 qui lui fit perdre 40.000 vies humaines sur une population de 75.000, mais dont l'essor continua malgré cette terrible épreuve jusqu'à la fin du XVIIIème siècle. Marseille révolutionnaire dont le bataillon de volontaires entonna en arrivant à Paris le "Chant de l'Armée du Rhin" devenu par cela-même la "Marseillaise", l'hymne national. Marseille devenue dès 1830 la porte des colonies et après 1869 et le percement du Canal de Suez la porte française de l'Extrême-Orient, avec qui les bateaux des Messageries Maritimes entretenaient un trafic - 20 -

incessant et ce durant presque un siècle. Marseille de plus en plus cosmopolite depuis la moitié du XIXème siècle, celui de la révolution industrielle, mais Marseille xénophobe aussi dont les ouvriers français massacrèrent vers 1880 leurs frères italiens au motif que ceux-là "venaient manger, voler leur pain", Marseille qui n'hésitait pas le cas échéant à traiter de "sale" le dernier arrivant. Dans les années 1920, près de 30.000 Arméniens, rescapés du premier génocide du XXème siècle, eurent aussi droit à cette "appellation" du Maire de l'époque le Dr Flaissières... des Arméniens dont on se plait aujourd'hui à rappeler la "parfaite intégration" à commencer par feu Gaston Defferre.

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Chapitre II La première colonie arménienne (1620-1720) Des données précises nous manquant quant aux périodes antérieures, nous ne parlerons que de la présence arménienne à Marseille au XVIIème siècle. Période de paix civile pour le pays grâce à l'Edit de Nantes que le "bon roi" Henri IV avait promulgué en 1598 après des décennies de luttes fratricides que nous connaissons sous le vocable de "guerres de religion". Si cet édit accordait aux protestants (calvinistes) un statut de citoyen à part entière, l'Eglise Catholique gardait intacts sa position et ses privilèges dans cette France, "fille ainée de l'Eglise". Prête à intervenir partout où elle flairerait un soupçon d'hérésie chez les chrétiens des autres confessions et prête à les ramener sur "le droit chemin" par tous les moyens. Après ces années de guerre civile, la France avait besoin de développer son économie et qui dit économie dit aussi commerce. Pour Marseille la date marquante est 1669, l'année où elle est décrétée port franc. La bibliothèque de la Chambre de Commerce conserve de nombreux documents, des lettres patentes notamment, sur papier velin et signées de la main même du ministre, dans lesquelles, entr’autres, les Arméniens sont nommement cités. Il ne faut pas oublier que dans les deux grands états du Moyen-Orient de l'époque, l'Empire perse et l'Empire ottoman, le commerce se concentrait presque entièrement dans les mains des Juifs, des Grecs et des Arméniens. Parmi ces derniers, les Choffelins (Djoughayetzi en arménien), c'est-à-dire citadins de la Nouvelle Djoulfa faubourg d’Ispahan, la nouvelle capitale persane - sont non seulement d'excellents commerçants, mais aussi de hardis caravaniers qui n'hésitent pas à aller eux-mêmes chercher toutes sortes de marchandises jusqu'en Inde, les faire transiter par le plateau arménien jusqu'à Alep et Smyrne et les apporter ensuite par bateau jusqu'aux ports italiens et espagnols. Et bientôt à Marseille. Les cardinaux Mazarin et Richelieu les avaient déjà encouragés, Colbert fit encore plus et les Arméniens devinrent rapidement des concurrents redoutables pour les commerçants marseillais, dont les plaintes fusèrent à - 23 -

la Chambre de Commerce, car les commerçants arméniens vendaient à meilleur prix qu'eux. Les archives de la Chambre de Commerce renferment un certain nombre de documents à ce sujet. Le premier obstacle entravant les activités des Arméniens fut la décision conjointe de la Municipalité et de la Chambre de Commerce en date du 27 novembre 1622 qui condamnait à de lourdes amendes les capitaines de bateaux français qui embarquaient sur leurs navires des commerçants persans ou arméniens, surtout les Choffelins. Cela ne semblant pas suffire, ils s'adressèrent aussi au Parlement de Provence à Aix et au roi Louis XIII lui-même. Les Arméniens se détournèrent d'une part sur Livourne et d'autre part empruntèrent des voies parallèles en association avec certains négociants locaux dont ils utilisèrent les noms. Comme quoi tout est possible, moyennant finance... Nouvelles plaintes en novembre 1639. Cette fois-ci le prévôt de l'Amirauté fit signer un engagement aux négociants arméniens en vertu duquel ces derniers devaient acheter et exporter des produits manufacturés français à hauteur de leurs ventes et non sortir de l'argent du pays. Car n'oublions pas qu'à l'époque l'argent n'était pas la monnaiepapier mais bien des espèces trébuchantes en or ou en argent. Donc rare ! En 1652 le pot aux roses de la voie détournée empruntée par certains négociants cités plus haut étant découvert, les marchandises furent confisquées et l'affaire ne trouva son épilogue que devant le Parlement d'Aix en Provence auquel les Arméniens s'étaient adressés, mais au prix d'une procédure longue et coûteuse. Nous ne pensons pas qu'avant la décision de Colbert faisant de Marseille un port franc, les conditions difficiles du négoce pour les Arméniens aient été propices à l'établissement ici d'une colonie arménienne. Tout au plus quelques personnes çà et là. Nous savons qu'en 1652 les marchandises d'un Arménien logeant chez un certain Etienne Gueyrard (dont il nous a été impossible de situer l'adresse exacte) ont été confisquées. Son habitation chez ce monsieur était-elle temporaire ou à long bail, nous ne le savons pas.

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Négociant arménien de Perse du 17ème siècle (Choffelin)

Les relations des Arméniens avec Marseille allaient radicalement changer avec la décision historique de Colbert en 1669. Il est donc logique de supposer qu'à compter de cette date, le nombre des Arméniens soit ici non seulement en augmentation notable, mais que ceux-ci résident à Marseille de façon permanente, voire même définitive. Les négociants arméniens, qu'ils soient de Turquie ou de Perse, avaient besoin d'avoir ici leurs représentants et leurs agents permanents. Ceux-ci devaient être non seulement arméniens mais être aussi leurs compatriotes (de la même ville ou région) et même avoir des liens de parenté. En un mot des gens en qui l'on eût pleinement confiance. Des gens qui sachent et qui puissent pleinement réussir le négoce de marchandises apportées ici non seulement au prix de durs labeurs et de difficultés innombrables, mais aussi au prix de mille dangers, même de la vie. - 25 -

Les Arméniens réussissent à Marseille tant et si bien et sont si hardis que le successeur de Colbert, le Baron Du Seignelay va même mettre en garde les conseillers marseillais par lettre du 1er novembre 1687 contre les Juifs et les Arméniens...! Mais vers la fin du XVIIème siècle l'Arménien le plus célèbre à Marseille n'était pas un négociant ou un laïc, mais un religieux. Qui était-il ? A) Vosgan et l'imprimerie dite de Saint Etchmiadzine Vosgan dit “Yérévantzi” (de Yérévan) n'était en réalité pas natif de l'actuelle capitale de l'Arménie. Lorsqu'il arriva à Marseille en 1672 il était Archevêque. Fils de la famille des Ghelidjents, Vosgan avait vu le jour en 1614 à la Nouvelle Djoulfa, cité banlieue d'Ispahan où le Chah Abbas avait déporté récemment des dizaines de milliers d'Arméniens, d'une part pour développer l'économie de sa nouvelle capitale, mais surtout pour vider la région araratienne – le cœur de l'Arménie – de sa population autochtone. Notamment les villes de Yérévan et de Djougha (Djoulfa) d'où l'appellation de Choffelins donnée par les Européens et les Français aux marchands, aux négociants de cette origine. Vosgan naquit donc à la Nouvelle Djoulfa de parents originaires de Yérévan, d'où son surnom de Yérévantzi. Il fit ses premières études dans le monastère du Très Saint Sauveur de sa ville natale, puis au Saint Siège d'Etchmiadzine, ayant pour instituteurs le moine renommé Khatchadour de Césarée et le Catholicos Movsès III (1629-1632) lui-même, qui l'ordonnera prêtre. C'est à Etchmiadzine qu'il fit la connaissance de l'abbé italien Paolo Piromalli qui y résidait on ne sait ni comment ni pourquoi. Il apprit de lui le latin, et en retour lui apprit l'arménien. Puis il fut nommé supérieur du Monastère Saint Serge d'Ouchy, dans la province de Chirag. Ce XVIIème siècle était l'une des périodes les plus sombres de l'histoire arménienne. Le pays d'Arménie partagé entre deux empires l'un plus rétrograde que l'autre ; sa population décimée par plus d'un siècle de guerres incessantes sur son sol, par des exodes massifs. D'innombrables massacres sans compter “les impôts du sang” que prélevaient Turcs et Persans. Une économie en ruine, comme ses monastères et écoles. L'un des scribes de l'époque dit que les torrents de larmes seraient insuffisants - 26 -

pour décrire le quotidien insupportable de ces Arméniens encore restés sur les terres de la Patrie. Malgré cela les Catholicos Philippe 1er (16331655) et Jacques IV (1655-1680) essayèrent l'impossible pour améliorer le sort de la population. Voila douze siècles que l'écriture arménienne avait été crée, mais il n'y avait pas encore d'imprimerie sur le sol arménien. Peuple ou nation sans état, les Arméniens avaient cependant réussi à imprimer leur premier livre en arménien en 1512 à....Venise. Mais les conditions dans lesquelles vivait le pays rendaient impossible la création d'imprimeries, ne serait-ce qu'une seule afin d'imprimer la Bible en langue nationale. Le catholicos sacra donc Vosgan évêque et lui donna pour mission d'aller imprimer la Bible à l'étranger. En 1662 Vosgan prit le chemin de la lointaine Amsterdam, où il y avait une petite colonie arménienne et où vivait aussi son frère. La Hollande devenue protestante et s'étant libérée du joug espagnol, était aussi exempte de la lourde Inquisition catholique. Après quatre années de dur labeur, Vosgan, entouré d'une petite équipe de proches, réussit en 1666 à créer une imprimerie arménienne et imprimer la Bible. Un travail de titans si l'on se remémore les moyens techniques de l'époque où les presses étaient actionnées à la main et à la lumière des lampes à huile ! Et combien onéreux… La Providence n'avait cependant pas daigné que Vosgan jouisse du fruit de son dur labeur. Une grande partie des livres expédiés vers Izmir fut perdue par le naufrage du navire qui les transportait. Des intermédiaires véreux ne le payèrent pas pour un autre lot. Les créanciers le poursuivirent de toutes parts. A court de ressources, Vosgan dut quitter Amsterdam et trouver refuge ailleurs. Vosgan essaya d'abord de s'installer à Livourne qui était restée un important port commerçant avec l'Orient et où il y avait une petite colonie arménienne. Mais à cause de la sévère censure catholique il ne réussit pas à y installer son imprimerie. Et il alla à Paris où Colbert lui réserva un accueil chaleureux, pensant que l'installation d'une imprimerie en France pouvait attirer des Arméniens en France, favoriser ainsi le commerce, et... servir à la propagation de la foi catholique, dont la France – fille ainée de l'Eglise (catholique) ne l'oublions pas – était le plus fervent défenseur en Orient.

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Hrant Samuel dans son livre "Les Arméniens en France" écrit p.334 "Colbert envoya rapidement l'autorisation, signée de la main même de Louis XIV le 11 août 1669 à Saint Germain-en-Laye, par laquelle Vosgan "Evêque des Arméniens et Vicaire du Grand Patriarche d'Arménie" pouvait installer là où bon lui semblait en France une imprimerie et publier en langue arménienne ce que de droit, pourvu que cela ne soit pas contraire à la doctrine catholique". Colbert venait de décréter Marseille port franc. Il ordonna aussi au gouverneur Arnouil, de mettre la somme de 1.500 livres-or du trésor royal à la disposition de l'évêque Vosgan (une somme considérable pour l'époque) et aussi une maison où il puisse y installer son imprimerie qui portera toujours le nom de Saint Etchmiadzine. Y habiter aussi, lui et son équipe. Nous n'avons hélas pas pu trouver de documents attestant l'adresse exacte de Vosgan à Marseille, la Révolution ayant dans sa frénésie détruit bon nombre de documents. Tous les autres écrits arméniens que nous avons consultés (Ormanian, Theotig, Hrant Samuel) donnent l'année 1673 comme celle de l'arrivée et de l'installation à Marseille de Vosgan. Il avait donc cette année-là 59 ans, pour l'époque un vieillard, ou presque. Qu'a-t-il fait durant les quatre années précédentes ? Nous ne le savons pas non plus. Mais il n'est pas impossible qu'il soit retourné à Livourne pour y récupérer ses affaires et le matériel d'imprimerie. Des voyages pénibles, harassants même avec les moyens de transport de l'époque. Et coûteux ! Vosgan amena avec lui à Marseille l'équipe de collaborateurs qui l'avait aidé à imprimer la Bible à Amsterdam, à savoir le prêtre Thadeos Hamazaspian, Stephan Khanentz, Théodoros Keterchentz et Bedros DerAvakian, ainsi que son neveu Salomon Lévonian. L'imprimerie à peine ouverte, voici que l'Inquisition catholique ne tarda pas à se manifester. On lui imposa comme censeur un prêtre arménien devenu catholique du nom de Hayrabed. Celui-ci, “plus catholique que le pape” sema la discorde dans l'équipe de Vosgan, dressant notamment le prêtre Thadeos contre son évêque (Ormanian écrit à son sujet qu'il était indigne d'être appelé non seulement prêtre, mais même chrétien) ; il fit tant de mal à Vosgan, que ce dernier trépassa l'année suivante en 1674 à l'âge de 60 ans.

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B) Sur les traces de Vosgan Si même nous pouvons penser que la venue de Vosgan à Marseille ait été antérieure d'un ou deux ans à la date donnée par les auteurs arméniens sus-cités, son séjour à Marseille aura été court. Un laps de temps insuffisant pour pouvoir y faire sa notoriété. A part son activité d'imprimeur, a-t-il exercé une activité pastorale auprès de la petite colonie d'alors, a-t-il été leur “aumônier” suivant un terme usité en français ? Nous ne le savons pas non plus. Certains disent qu'il fut contraint dès son arrivée ici à abjurer sa foi et à se convertir au Catholicisme pour pouvoir imprimer. Mgr Malachia Ormanian – lui aussi né catholique mais étant retourné dans l'Eglise Apostolique Arménienne dont il devint l'une des plus éminentes personnalités – écrit dans “Azkabadoum” que même si cela pouvait être vrai, ce n'était qu'une acceptation de façade afin de pouvoir parachever son œuvre. Ormanian écrit encore que sa sépulture reste inconnue. A l'occasion du tricentenaire de l'impression de la Bible en arménien en 1966, feu Mgr Hagop Vartanian alors vicaire général de l'Eglise Apostolique Arménienne à Marseille et feu M. Onnig Haygazian firent des "recherches" au sujet de la sépulture de l'évêque Vosgan, et "déclarèrent" l'avoir trouvée... à la Vieille-Major. Le catholicos Vazkèn 1er y alla même en 1970 célébrer un requiem pour le repos de son âme. Mais déclarer n'est nullement prouver. Toute sentimentalité mise à part – et les Arméniens ont un faible envers cela – essayons d'examiner la question en toute objectivité. Selon la coutume de l'Eglise Catholique Romaine, seuls les évêques et archevêques titulaires d'un diocèse sont inhumés dans la crypte de leur cathédrale et par dérogation les anciens évêques si après leur départ ils n'ont pas été nommés à la tête d'un autre diocèse (exemple Mgr Delay démissionnaire en 1956 et mort dans les années 60). Il n'y a pas d'autres dérogations. Un autre exemple aussi : le Cardinal Marty ancien archevêque de Paris avait souhaité être enseveli auprès de ses parents dans le caveau familial de son village natal auvergnat, et il en fut ainsi.

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Nous nous sommes donc adressés à l'Archevêché de Marseille où l'évêque auxiliaire nous a fait bon accueil et nous a déclaré ce qui suit : • La grande partie des archives diocésaines a été détruite lors de la Révolution française de 1789-1790, le restant se trouve aux Archives départementales. • Lors de l'édification de la Nouvelle-Major (1863-1890) une partie de la Vieille-Major a été démolie, dont la crypte renfermant les restes des évêques antérieurs. Ceux-ci ont été réunis dans de grandes caisses communes et transférés à la nouvelle cathédrale. Il ne reste donc aucune inscription particulière à chacun d'eux. L'évêque auxiliaire m'a confirmé ce que je note plus haut concernant les inhumations des évêques catholiques. • Ch. Tékéian écrivant dans “Marseille, la Provence et les Arméniens” que Saint Laurent était la “paroisse des étrangers” nous sommes allés aux archives départementales rechercher dans les archives des paroisses, qui sont toutes microfilmées. Celles de la Major s'arrêtent en 1672, celles de Saint Laurent en 1658. Les parties postérieures à ces dates-là ont été anéanties lors de la Révolution. Dans ces conditions il est plus que douteux que Vosgan ait été enseveli à la Vieille-Major. Le plus probable est qu'il l'ait été dans l'un des deux cimetières de l'époque, Saint Victor autour de l'abbaye du même nom ou Saint Charles, derrière la gare ferroviaire du même nom. Deux cimetières qui n'existent plus, le premier depuis deux siècles et le second depuis un siècle déjà. Le seul souvenir matériel nous restant de lui prouvant de façon irréfutable son séjour et sa mort à Marseille est son VEM-KAR, dont le cheminement nous est resté à ce jour inconnu. Le Vem-Kar est dans l'Eglise Apostolique Arménienne une pierre - généralement en marbre – consacrée avec du Saint-Chrême que l'on place sur les autels en bois ou les autels mobiles, et sur lequel le prêtre célébrant le Saint-Sacrifice place le calice. Ce Vem-Kar a été près de trois siècles l’"hôte" du musée lapidaire du Château Borély, d'où en mai 1970, M. Gaston Defferre alors Maire de Marseille l'a offert à S.S. le catholicos Vazkèn 1er lors de la visite que ce - 30 -

dernier lui fit à l'Hôtel de Ville. A son tour, le catholicos ordonna de le placer sur l'autel de la Cathédrale des Saints Traducteurs sur l'avenue du Prado, où il reste depuis. On y lit l'inscription suivante en arménien bien sûr : "ce Vem-Kar a été confectionné à Amsterdam en Hollande par Zacharia fils de David et à la demande de Garabed, serviteur de la Parole le 23 mai 1663".

Vem-Kar de Vosgan Yérévantsi, le plus ancien témoin matériel de la présence arménienne à Marseille (17ème siècle)

Il est peut-être judicieux de rappeler ici à nos lecteurs qu'en ce siècle d'œcuménisme, lorsque nous allons célébrer des messes dans les églises catholiques dont les autels (les traditionnels, et non ceux en bois issus de la réforme du Concile Vatican II) sont en pierre ou en marbre, donc consacrés, nous n'utilisons pas de Vem-Kar, considérant les SaintesHuiles de l'Eglise Catholique comme valides.

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Vosgan voulait-il célébrer ses messes sur le Vem-Kar consacré avec le Saint-Chrême arménien ? Charles-Diran Tékéian écrit aussi que Vosgan allait "souvent" célébrer la messe à Notre-Dame de la Garde. Le sanctuaire de l'époque n'était point la majestueuse basilique que nous connaissons, qui date du XIXème siècle, mais seulement une modeste chapelle. Et dont l'accès par des sentiers caillouteux devait être un véritable supplice notamment pour un vieillard de 60 ans. Que signifie cet adverbe "souvent" ? D'après le Petit Larousse “plusieurs fois en peu de temps”. Une fois par semaine ? Par mois ? Ou une fois l'an comme le font les Arméniens catholiques depuis maintenant huit décennies. Une fois de plus, qu'il nous soit permis de dire qu'affirmer n'est nullement prouver.

C) L'imprimerie après Vosgan Vosgan à peine disparu, le prêtre Thadeos, qui était son associé, voulut s'approprier l'imprimerie. Retournant cette fois-ci ses calomnies et diffamations contre Salomon Lévonian qui, étant le neveu de Vosgan, était aussi son héritier. L'affaire traîna et le politique se mêla au judiciaire. Le parlement d'Aix saisi, désigna le prêtre Hayrabed comme “expert”. Soit le loup dans la bergerie. Sur dénonciation de ce dernier l'évêque de Marseille envoya ses hommes perquisitionner l'imprimerie et rechercher des “hérésies”, car nous étions en pleine période de révocation de l'Edit de Nantes. Le gouverneur de Provence, Rouillet écrivit à Colbert afin de fermer l'imprimerie. Mais ce dernier, qui ne voulait pas voir les Arméniens s'éloigner de Marseille et sur plaintes des négociants arméniens de la ville maintint l'imprimerie. Thadéos et ses acolytes quittèrent Marseille, tandis qu'à travers ces évènements Hayrabed s'était fait nommer aumônier des Arméniens avec un traitement annuel non négligeable de 300 livres ! Après toutes ces “péripéties” l'imprimerie végéta quelques années encore, produisant une dizaine d'ouvrages. Les collaborateurs et Salomon avaient pris de l'âge et l'on croit que vers 1690 elle s'arrêta. Que sont devenues les installations et aussi les animateurs ? L'histoire reste muette à leur sujet.

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Le premier Arménien ayant au XVIIème siècle acquis la nationalité française est un dénommé Antoine, originaire de Constantinople et installé à Marseille en 1611. Selon Charles-Diran Tékéian dans “la famille Armeny et les rues qui portent son nom” (Marseille 1933) ce dernier devient l'associé d'un certain Louis Fréjus. Et par lettre patente en date du 18 novembre 1629 adressée au Cardinal de Richelieu, Louis XIII conféra la citoyenneté française à Antoine Larmeni qui était déjà marié à une française, Mlle Françoise Odin en 1622. Devenu un important négociant, Antoine possédait d'importantes propriétés autour de Marseille. Son fils Bruno s'installa un moment à Alep puis à Constantinople pour y faire négoce. Son petit-fils Gaspard se maria à Madeleine de Bénezet. Il fut d'abord notaire royal, puis président de l'importante Compagnie d'Afrique qui s'occupait, entr’autres... de la traite des noirs. Et sa dernière petite-fille Marie Lomaca n'est autre que la mère d'Adolphe Thiers. Ainsi, le premier président de la troisième République Française, est de descendance arménienne par sa mère ! En patois provençal, Arméni ou Larmeni signifie tout simplement Arménien. Ainsi s'appelle aujourd'hui une des rues de Marseille, proche de la Préfecture, sur laquelle se trouvent le Cercle des Officiers et le Consulat Général des Etats-Unis d'Amérique. Au cours des décennies suivantes, dans cette petite colonie arménienne catholicisée par la force des choses, d'autres Arméniens deviennent les sujets du roi de France, parmi lesquels on note en 1686 Jean Grégory, puis les frères Jean et Stephan Facsy. Il est plus que probable, que cette numériquement faible colonie arménienne ait été décimée par l'effroyable peste de 1720 qui ravagea Marseille et qui en moins de trois mois lui fit perdre plus de la moitié de sa population. De cette date jusqu'à la moitié du XIXème siècle, l'on ne rencontre pas à Marseille de présence arménienne collective. Il nous faut aussi rappeler que la langue arménienne a été enseignée ici dans le Collège des Jésuites jusqu'en 1764, date de l'expulsion de France de cette congrégation. Avant de clore ce chapitre il nous faut rappeler que deux éminents Arméniens ont mis pied ici sur la terre de France. L'un était un religieux prisonnier, et quel religieux ! L'Archevêque Patriarche de Constantinople - 33 -