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LA CONDITION
SÉQUESTRE

DÉMOCRATIQUE

DU PALAIS DU PEUPLE

Du même auteur:

1. Giambatista Viko ou le Viol du Discours Africain, Paris, Hatier, 1984 (rééd.) 2. Aimé Césaire, un homme à la recherche d'une patrie, Paris, Présence Africaine, 1975 (rééd. 1999). 3. L'Errance, Paris, Présence Africaine, 1979 (rééd. 1999). 4. Création et rupture en littérature africaine, Paris, L'Harmattan, 1994. 5. Césaire 70 (co-auteur et éd.), Paris, Silex, 1984. 6. Lire. .. le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire, Paris, Présence Africaine, 1994. 7. Une saison de symphonie, Paris L'Harmattan, 1994. 8. Un prétendant valeureux, Montréal, Hurtubise, 1991. 9. Tendances actuelles de la littérature africaine francophone, 1972 (rééd. sous presse). 10. Esquisse d'une philosophie du style. (Tanawa, 2000).

Georges NGAL

LA CONDITION DÉMOCRATIQUE
SÉQUESTRE DU PALAIS DU PEUPLE

L'HARMATIAN

Première Éditions

édition 2002

Tanawa,

<Q L'HARMATIAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2010 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11077-9 EAN: 9782296110779

Il vous suffira de dire: « J'étais au Palais du Peuple pour que l'on dise voilà un brave ». J'étais en train de ruminer ces paroles, paraphrase d'une adresse célèbre de l'Empereur Napoléon 1er à ses soldats, quand une explosion de joie mêlée de crainte survint. Oooooooh ! Le Palais vibra. Je crus à une irruption de la soldatesque dans la salle du Congrès. Inquiet, je me retournai vivement, prêt à m'engouffrer sous les rangées des sièges. Une cohue de Conseillers de la République entraînait un Blanc vers le milieu de la grande salle. Un Blanc! Je reconnus vite l'Envoyé spécial de la VOA. Un Blanc! Tout seul! Au milieu d'une marée noire! La scène donnait plutôt l'impression d'un règlement de comptes qu'une manifestation de joie. Allait-il être immolé tel un héros de la tragédie antique traîné dans une arène publique pour être livré en pâture à des fauves? Ou allait-il simplement faire la joie de ces hommes qu'on venait de déclarer libres, quelques minutes plus tôt? Les braves marchaient les uns sur les autres comme les footballeurs ou les rugbymen qui, après un but marqué, roulent les uns sur les autres, en forme de pyramide. Ferdinand Ferrela... Fer rei a.. ! Fer r r e la... Fer r r r r r rei a ... ! la...1a..1a.1a! Un nom musical. La Grande Salle vibra au rythme de la scansion de ce nom. Rare journaliste étranger à avoir partagé toutes les péripéties de la Conférence Nationale Souveraine d'abord, puis du Haut Conseil de la République, au risque de sa vie, il récoltait le fruit mérité de plusieurs mois de reportages, en

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direct, pour la Voix de l'Amérique. 19h30...20h30 et 22H30...instants sacrés où, chaque soir, la voix chaude de cet homme était écoutée religieusement. Les événements de la journée, les débats en séances, avec leurs palpitations, étaient rendus avec objectivité. Un modèle salué respectueusement. « Voilà un des rares journalistes étrangers, que la corruption du Léopard n'a pas atteint », clamait-on journellement. Toutes les stations internationales de radios étaient classées: »Une telle achetée! La main du Dictateur est là derrière ». « Telle est avec nous! ». L'on pouvait chaque soir cataloguer les différentes stations de radio internationales. Nous connaissions les heures d'émission de chacune d'elles. Dans notre esprit, toutes reflétaient la position de leur pays respectif vis-à-vis du nôtre. A part une, dont les reportages de sa correspondante à Kinshasa étaient chaque fois salués par des quolibets des plus irrespectueux, les autres nous semblaient acquises. On estimait que leurs pays soutenaient notre lutte pour la démocratie. La lutte pour la liberté ne souffrait aucune tiédeur, aucune indifférence. Qui n'était pas avec nous était contre nous. Tel pourrait être qualifié l'état d'âme qui nous habitait et déterminait notre attitude vis-à-vis des médias internationaux. La Salle du Congrès commença à se remplir petit à petit. Les Conseillers ne semblaient pas pressés d'entendre les derniers mots d'ordre que le Premier Vice-président Joseph Iléo devait nous communiquer avant de regagner leur résidence respective. Par petits groupes de deux ou trois, ils exprimaient bruyamment leur joie. Les réflexions fusaient dans le désordre : - On savait que la raison finirait par triompher, cria l'un d'entre nous, visage très défait, marqué par nos longues heures d'attente incertaine. - Cela aurait pu sombrer dans l'horreur absolue, répliqua
Valère N zamba.

- Il avait cru devoir mener le monde du bout du nez! Il doit bien être dans ses petits souliers aujourd'hui!

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- Et dire qu'on aurait pu nous ramasser gisant par terre comme des chiens abattus, enchaîna un autre. - Notre honneur outragé livré à des chiens! - Il est temps que j'aille boire une bonne brune, fit un troisième. - Une brune ou une blonde? - Tu ne manques pas d'humour! - J'ai toujours préféré les brunes aux blondes. - Elles sont plutôt rares sous les tropiques, les blondes! - Est-ce la seule chose qui t'a manqué, pendant ces trois jours? - Brune ou blonde, ce n'est pas ce à quoi tu penses! - Ubinam gentium sumus ? In qua urbe vivimus ? Clama un autre qui tenait à manifester sa joie en citant une catilinaire. - Catilina avait aussi menacé la liberté des citoyens de Rome. Tu as raison de citer Cicéron. - Moi, je ne remonte pas aussi loin dans le temps. C'est notre émergence à une autre forme de société, plus libre aujourd'hui, que le Dictateur voulait étouffer. Tout le reste n'est que diversion. - Le geste criminel du bonhomme est hautement symbolique, intervint Crispin Ngwey. - Le plus révoltant c'est de se savoir le jouet des instincts de quelques brutes prêtes à tout! - Vous avez la mémoire courte, chers collègues. Mobutu a eu, au moins, une qualité: la franchise d'annoncer à la face du monde que sa tête coûterait très cher. A partir de là, tout peut arriver. D'un moment à l'autre. Il ne faut pas être grand devin pour l'annoncer! - Il fallait s'attendre à ce qu'il mette fin à ce qu'il appelle « récréation» ! Fini la récréation! clame-t-il souvent dans des circonstances tragiques. - C'est dire qu'il tient notre destin. Qu'il entend faire de notre peuple ce que bon lui semble! - Ce raisonnement est intenable. C'est avouer notre

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impuissance à mener le combat. - Quelle action pouvons-nous lui opposer? - Clamer notre dignité. Indignation et dignité! - On ne peut se résigner à accepter l'humiliation! - Vous autres, vous avez voulu, par votre Conférence Nationale Souveraine, réduire ses libertés d'action. Ne fallait-il pas s'y attendre? Il a pris les devants. - Nous nous sommes crus plus malins, en entamant la procédure de sa destitution! Au Brésil, une action identique fut entreprise contre le Président de la République pour crime de corruption. Avant la fin même de la procédure, celui-ci démissionna. - Même dans la corruption, il gardait encore un sens de la dignité, celui-là! - La destitution? Pour l'Aigle de Kawele, il n'y a pas plus grand crime de lèse-majesté! - Le Zaïre n'est pas le Brésil! C'était un peu naïf de le croire! - L'entame a failli nous coûter cher. On était au bord de l'horreur. - Oui... elle était de taille, l'entame! - On ne me verra plus prendre part à ce genre de « marseillaise» ! murmura un autre intervenant. - Moi, je crois que le Haut Conseil de la République (HCR) ne fait que subir une fatalité. Il est né sous la fatalité de l'Histoire. Formé in extremis, à la fin de la Conférence Nationale Souveraine (CNS), grâce à l'habileté de Monseigneur Laurent Monsengwo, il traîne un destin qui le poursuit. Sa mort, si aujourd'hui elle est différée, interviendra un jour... Elle est plus proche peut-être qu'on ne le croit! Un journaliste Zaïrois - le seul présent dans la Grande Salle - s'approcha de Ferdinand Ngoma : - Journaliste. Honorable Conseiller, vous venez de vivre trois jours pénibles. Comment jugez-vous cet acte? - Ceci montre que le Zaïre n'est pas le Togo. Qu'il suit sa

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