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La correspondance du cardinal de Richelieu

De
552 pages
La correspondance du cardinal de Richelieu est passionnante en ce qu'elle présente à la fois les grands événements du temps et tous leurs protagonistes. Elle dépasse largement le royaume de Louis XIII pour s'inscrire en une dimension européenne. Ces lettres, mémoires, notes, plans nous plongent dans une oeuvre politique et gouvernementale de tout premier plan. Intrigues de Marie de Médicis, répression de toute opposition politique, ce sont surtout ses relations avec Monsieur, duc d'Orléans, et l'attitude de l'héritier présomptif du royaume qui dominent cette année 1632.
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La correspondance du cardinal de Richelieu Au faîte du pouvoir : l’année 1632

Du même auteur

Anne d’Autriche, la jeunesse d’une souveraine, Paris, Flammarion, 2006. Richelieu et la Lorraine, Paris, L’Harmattan, 2004. Les Papiers de Richelieu, section politique intérieure, correspondance et papiers d’État, index des tomes IV, V, VI corrections et additions (1629-1631), en collaboration avec Éric de Labriolle, Paris, éditions A. Pédone, 1997.

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-04026-7 EAN : 9782296040267

Marie-Catherine Vignal Souleyreau

Textes établis, présentés et annotés par

La correspondance du cardinal de Richelieu Au faîte du pouvoir : l’année 1632

L'Harmattan

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s’attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d’événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l’invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l’historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus Hugues COCARD, L’ordre de la Merci en France, 2007 Claude HARTMANN, Charles-Hélion, 2007. Robert CHANTIN, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire, 2007. Christophe-Luc ROBIN, Les hommes politiques du Libournais de Decazes à Luquot, 2007. Hugues MOUCKAGA, Vivre et mourir à Rome et dans le Monde Romain, 2007. Janine OLMI, Oser la parité syndicale, 2007. Jean-Claude DELORME, Marie-Claude GENET-DELACROIX et JeanMichel LENIAUD, Reconstruction, restauration, mise en valeur. Historicisme et modernité du patrimoine européen aux XIXe et XXe siècle, 2007. Gavin BOWD, Le Dernier Communard. Adrien Lejeune, 2007. David MATAIX, L’Europe des révolutions nationales 1940-42, 2006. Paul TIRAND, Émile DIGEON (1822 – 1894). L’itinéraire singulier d’un communard, 2006. Hugues MOUCKAGA, La Rome ancienne, Ier siècle av. J.-C. – Ier s. ap. J.-C., 2006. Jean-Pierre GRATIEN, Marius Moutet, un socialiste à l’outre-mer, 2006. Jean-Rémy BEZIAS, Georges Bidault et la politique étrangère de la France, 2006. Cécile BERLY, Marie-Antoinette et ses biographes, 2006. Antonin GUYADER, La revue Idées, 1941-1944. Des non-conformistes en Révolution nationale, 2006. Jacques LELONG, Le Bocage bourbonnais sous l’Ancien Régime, 2006. Robert PROT, Jean Tardieu et la nouvelle radio, 2006.

Pour Jade et Pierrick

INTRODUCTION La dernière édition française de la correspondance du cardinal de Richelieu est celle qui fut mise en œuvre par la Commission Internationale pour l’Édition des Sources de l’Histoire Européenne (Monumenta Europae historica) entre 1975 et 1985 et réalisée par Pierre Grillon1. L’entreprise s’est attachée à une édition de textes érudite. Il s’agissait de proposer à un lectorat averti la correspondance passive et la correspondance active du cardinal, de donner l’aperçu le plus significatif possible de ses « papiers d’État ». Cependant, seuls les manuscrits relatifs aux premières années du ministère de Richelieu (1624-1631) ont été transcrits et publiés2. La correspondance de Richelieu est passionnante en ce qu’elle présente non seulement tous les grands évènements du temps, mais également tous leurs protagonistes en situation. Elle dépasse de surcroît largement les limites du royaume de Louis XIII pour atteindre une dimension européenne déjà fondatrice par la volonté même du cardinal, dans le cadre de l’ambitieux projet de protectorat auquel il s’est attaché. Si la masse de documents, les difficultés de lecture de certains manuscrits, des orthographes peu codifiées, ou l’absence de ponctuation ont été des obstacles à leur diffusion et ont, jusqu’ici, contraints les éditeurs scientifiques à en réserver la diffusion aux spécialistes, historiens, étudiants ou chercheurs, il paraît aujourd’hui indispensable de présenter ces textes à tout lecteur curieux, car ils expliquent en grande partie la civilisation dans laquelle nous évoluons. C’est pourquoi s’est imposée la nécessité de proposer un ensemble de documents choisis, dont la syntaxe et l’orthographe ont été rigoureusement respectées, mais dont la ponctuation et l’accentuation ont été modernisées, afin d’en rendre la lecture fluide et aisée. Chaque texte fait l’objet d’une présentation ou d’un résumé particulier, les personnalités citées, dans la mesure où leur destin est connu grâce à d’autres sources, ainsi que la plupart des références géographiques, sont identifiées3. L’intégralité des dossiers de travail de Richelieu ne
P. Grillon (éd.), Les Papiers de Richelieu, section politique intérieure, correspondance et papiers d’État, tome I (1624-1626), Paris, A. Pédone, 1975. Tome II (1627) paru en 1977, tome III (1628) paru en 1979, tome IV (1629) paru en 1980, tome V (1630) paru en 1982, tome VI (1631) paru en 1985. Trois autres volumes consacrés aux papiers d’État de Richelieu, section politique extérieure, ont également été publiés sous l’égide des Monumenta Europae historica : A. Wild (éd.), Les Papiers de Richelieu. Section politique extérieure, correspondance et papiers d’État. Empire allemand. Tome I (1616-1629), Paris, A. Pédone, 1982 ; A.-V. Hartmann (éd.), Les Papiers de Richelieu. Section politique extérieure, correspondance et papiers d’État. Empire allemand. Tome II (1630-1635) ; Tome III (1636-1642), Paris, A. Pédone, 1997-1999. Les normes de transcription des Monumenta Europae Historica sont énoncées en introduction du tome I. 2 Afin de poursuivre cette œuvre, des recherches ont été menées sous la direction de M. Georges Dethan, conservateur en chef des Archives du ministère des Affaires étrangères [MAE], par MM. Arnaud de Maurepas, ingénieur d’études à la Sorbonne, Henri Zuber, Pierre Fournié et Benoît Jordan, conservateurs. La présente édition leur doit beaucoup et je les en remercie. De même, l’apparat-critique proposé ici n’aurait pu être constitué sans les travaux de M. Pierre Grillon, en particulier en ce qui concerne les carrières et les lignages des officiers contemporains de Richelieu. Enfin, je tiens à remercier le Recteur Yves Durand, trop tôt disparu, qui a bien voulu m’accorder sa confiance, et sans lequel le présent ouvrage n’aurait jamais pu voir le jour. 3 Quelques conventions sont à préciser. Les mots figurant entre < > sont ceux dont la lecture est incertaine. Le symbole <…> peut même évoquer des termes restés illisibles pour le transcripteur, soit en raison d’une graphie difficile, soit d’une tâche sur le support originel, soit d’un cachet de l’organisme de conservation malencontreusement placé, soit d’un terme dissimulé par la reliure du recueil manuscrit. Les mentions figurant [ ] ont été ajoutées par l’éditeur scientifique pour faciliter la compréhension du texte ou signifier quelque anomalie ou curiosité.
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pouvait être reproduite : le lecteur trouvera ici les lettres et mémoires restés inédits, chaque pièce présentant un intérêt particulier, par la situation évoquée, les personnalités impliquées, ou l’originalité de son ton. Toute une époque se dévoile ainsi, autour de thèmes majeurs, qui ont fait de l’année 1632 un moment phare du ministère de Richelieu. Les dossiers de travail de Richelieu À la mort de Richelieu, le 4 décembre 1642, les papiers de celui qui fut le principal ministre de Louis XIII furent versés, selon l’usage du temps et comme luimême en avait fait le vœu par testament, à l’actif de sa succession privée, et légués à sa nièce, Mme de Combalet, duchesse d’Aiguillon. Il faut attendre le décès de Mme de Vigean, seconde duchesse d’Aiguillon (nièce et héritière de la précédente), le 18 octobre 1704, ainsi que l’organisation des archives du secrétariat d’État des Affaires étrangères, au tout début du XVIIIe siècle, pour que Colbert de Torcy4, à la tête du département, obtienne du Roi l’autorisation de retirer les papiers de Richelieu de la succession de la défunte. Le devenir de cet immense corpus est indissociable du souci d’organiser - de la manière la plus rationnelle et efficace qui se puisse concevoir - cet organe stratégique d’administration centrale, et de son corollaire, la création des archives diplomatiques, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle5. Le 2 mars 1705, le sieur Adam, premier commis des Affaires étrangères, reçoit l’ordre de saisir les pièces, contre « les décharges nécessaires qui seront réputées bonnes et valables »6. Mais il faut attendre 1711 pour qu’un érudit, l’abbé Joachim Legrand, se voie confier la mission de classer les liasses et paquets laissés par Richelieu. Joachim Legrand est né à Saint-Lô en 1653. Entré à l’Oratoire en 1671, prieur de Neuville-les-Dames, il est d’abord chargé de l’éducation du jeune duc d’Estrées, puis, à partir de 1704, des affaires des ducs et pairs. Très lié à Pierre de Clairambault, l’abbé Legrand collabore jusqu’en 1720 à la publication du Recueil des historiens de la France7. En 1728, il publie à son tour une Histoire d’Abyssinie, et meurt en 1733 en

4 Jean-Baptiste Colbert de Torcy (1665-1746) : fils de Charles Colbert de Croissy et neveu du grand Colbert, il succède à son père comme secrétaire d’État des Affaires étrangères en 1696. Il est nommé ministre d’État en 1699. Jusqu’en 1715, il dirige la diplomatie française et joue un rôle essentiel lors de la guerre de succession d’Espagne. Voir R. Mousnier (dir.), Le Conseil du Roi de Louis XII à la Révolution, Paris, 1970, p. 175-203 ; M. Antoine, Le Gouvernement et l’administration de Louis XV. Dictionnaire biographique, Paris, 1978. 5 M.-C. Vignal, « Des papiers d’État d’un ministre aux archives du ministère des Affaires étrangères : la destinée des dossiers politiques de Richelieu », XVIIe siècle, n° 208, 2000, p. 371-386. 6 L’ordre de Louis XIV est conservé aux archives du ministère des Affaires étrangères, coll. Mémoires et Documents France [MD France], vol. 1138, f° 59. En 1755, une note remise au maréchal duc de Richelieu par M. Le Dran, premier commis des Affaires étrangères au dépôt du Louvre signale : « Le 2 mai 1705, il fut expédié par M. le marquis de Torcy un ordre du roi pour autoriser le sieur Adam, l’un de ses premiers commis, à retirer des effets de la succession de Mme d’Aiguillon les papiers du ministère de Richelieu. Le testament de ce cardinal fut remis avec tous ses papiers au sieur Adam et le marquis de Torcy l’a fait déposer avec ces mêmes papiers au dépôt des Affaires étrangères, lorsqu’en 1710 il forma ce dépôt, avec la permission de Louis XIV, dans le donjon au-dessus de la chapelle du Vieux Louvre, en le confiant au sieur de SaintPrest. » 7 Une notice biographique concernant l’abbé Legrand figure au tome III de la Bibliothèque historique de la France du père Lelong.

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léguant ses propres archives au généalogiste du Roi, parmi lesquelles des pièces provenant des dossiers de Richelieu qu’il n’a pas eu le temps de classer8. Le travail d’inventaire de l’abbé Legrand a probablement été achevé avant la mort de Louis XIV. Une partie de celui-ci est aujourd’hui conservée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, une autre, la plus importante, aux archives du ministère des Affaires étrangères9. L’abbé Legrand donne d’abord aux manuscrits qu’il a manipulés un ordre chronologique, il y mêle ensuite un ordre thématique et géographique. Pour certaines dates, les liasses de documents ont été numérotées. Sont également fournis l’intitulé des pièces recensées ainsi que des analyses plus ou moins complètes de leur contenu. L’inventaire de l’abbé Legrand présente non seulement l’immense intérêt d’énumérer les activités de Richelieu et de son entourage, mais aussi de donner l’état de conservation des papiers de Richelieu au début du XVIIIe siècle et d’en évaluer les pertes. Il reste qu’une partie non négligeable des pièces d’État du ministère de Richelieu est restée aux mains du comte de Chavigny en 1642. C’est en 1733 encore, que l’héritier de la famille Bouthillier-Chavigny10, M. du Pont de Chavigny, cède les manuscrits de ses aïeux à Chauvelin11, à la tête du département des Affaires étrangères depuis 1727, pour le dépôt d’archives du Louvre, qui reçoit aussi, en 1731, 229 manuscrits du président de Mesmes12. Pendant la Monarchie de Juillet, les papiers de Richelieu et ce qu’il reste des papiers de Chavigny sont reliés en volumes. En 1843, Villemain, ministre de l’Instruction publique et secrétaire perpétuel de l’Académie française, prend l’initiative
8 Clairambault décède, quant à lui, en 1740 et lègue sa bibliothèque au Roi. Ses archives sont à l’origine de la collection de la Bibliothèque nationale de France qui porte son nom. 9 P. Grillon, introduction du tome I des Papiers de Richelieu, ouv. cit. p. 29-30. On retrouve des fragments de cet inventaire à la BnF, coll. Clairambault, dans le vol. 521, intitulé « Mélanges Legrand » ; les volumes 518, 519 et 520 qui réunissent d’autres documents de l’abbé Legrand concernent plus généralement la politique du début du XVIIIe siècle. Quant au volume 551, que mentionne Pierre Grillon, il contient en fait des mémoires autographes de l’abbé concernant la bulle Unigenitus et les rapports entre la cour de France et celle de Rome. L’inventaire conservé dans la collection Clairambault de la Bibliothèque nationale de France est très incomplet. Il est en fait constitué de deux éléments distincts : une minute autographe de l’abbé Legrand luimême, conservée aux fol. 211-231 du volume 521, faite de notes prises au fur et à mesure des dépouillements des papiers de Richelieu (d’une petite écriture cursive et serrée, d’une encre très noire) ; une copie, de la main d’un secrétaire des Affaires étrangères. Ces deux formes d’inventaire se retrouvent également dans les collections du ministère des Affaires étrangères. Les copies qui y sont conservées sont beaucoup plus importantes et font partie intégrante des papiers de Richelieu. Il s’agit de 22 cahiers, coll. MD France, vol. 246, 248, 249, 250, 252, 253, 254, 255, 256, 257, 258, 286, 287, 288, 778, 780, 781 782, 790, 791 et 796 ; d’autres éléments se trouvent dans la coll. Correspondance politique Italie [CP Italie], vol. 13, et dans la coll. Correspondance politique Hollande [CP Hollande], vol. 14. Voir aussi L. Lecestre, « Les Inventaires des papiers de Richelieu », dans Rapports et notices sur l’édition des Mémoires de Richelieu, dir. J. Lair, fascicule I, 1905, p. 309-372. 10 Concernant Léon Bouthillier de Chavigny et son père, Claude Bouthillier, O. Ranum, Les Créatures de Richelieu, Paris, 1966 ; P. Grillon, « Lettre de Claude Bouthillier au cardinal de Richelieu », dans Y. Durand (dir.), Hommage à Roland Mousnier : clientèle et fidélité en Europe à l’époque moderne, Paris, 1981, p. 7190. Claude Bouthillier dirige le département des Affaires étrangères entre le 2 mai 1629 et le 18 mars 1632. Son fils, Léon Bouthillier, comte de Chavigny, occupe les mêmes fonctions entre le 18 mars 1632 et le 23 juin 1643. 11 Germain-Louis Chauvelin (1685-1762) : secrétaire d’État des Affaires étrangères en 1727, il engage la France dans la guerre de succession de Pologne. Il est exilé par le cardinal de Fleury en 1737. 12 Henri de Mesmes, seigneur de Roissy (1585-1650). Conseiller au parlement de Paris en 1608, lieutenant civil en 1613, prévôt des marchands de 1618 à 1620, président à mortier en 1627. Les documents sont cédés par ses nièces, filles de Jean-Antoine de Mesmes (1598-1673), lui-même président à mortier en 1651.

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de la publication d’une partie des documents du cardinal de Richelieu. L’entreprise aboutit à la remarquable édition de Louis-Martial Avenel, qui fait toujours référence aujourd’hui13. Puis, au début du XXe siècle, les travaux préparatoires à la publication des Mémoires de Richelieu par la Société de l’Histoire de France, sous la direction de Jules Lair14, donnent lieu aux premières réflexions sur la conservation des papiers de Richelieu. Leur inventaire est envisagé comme un instrument de recherche, forgé, soit à l’époque même du cardinal, par ses historiographes, pour la préparation des Mémoires, soit au début du XVIIIe siècle, sur l’ordre de Colbert de Torcy. Pour François-Louis Bruel15 d’abord, « les inventaires, bien que postérieurs au décès du cardinal, et sans doute dressés en 1710 lors du transfert de ses papiers au Dépôt des Affaires étrangères, nous montrent bien quelle était l’ancienne disposition des archives du cardinal : les pièces étaient toujours classées en registres ou liasses intitulés livres, cahiers ou journaux »16. F.-L. Bruel envisage la notion de dossier de travail sans la formuler. Mais la perspective dans laquelle se situe sa réflexion l’empêche de développer ce postulat. De même, le comte Gabriel de Mun lie l’élaboration de l’outil de recherche à la constitution des liasses et paquets réunissant les papiers de Richelieu, la question étant alors de les dater soit de l’époque de Richelieu soit du début du XVIIIe siècle17. Léon Lecestre parle lui aussi d’inventaires, au pluriel, réalisés par l’abbé Legrand, dont il donne une courte biographie18. Selon lui, les nombreuses fautes et déformations qui émaillent l’orthographe du rédacteur sont dues au copiste du XVIIIe siècle et non à l’auteur des analyses. Il est vrai que l’écriture de l’abbé Legrand est parfois difficilement lisible... Richelieu et son entourage ont réuni des dossiers de travail pour le suivi des affaires, sans numérotation ni pagination. C’est l’abbé Legrand qui s’est attelé à cette tâche et a certainement formalisé un état de conservation existant. Les travaux de publication dont les documents légués par Richelieu ont fait l’objet ont beaucoup fait progresser les connaissances relatives à la nature des pièces de travail réunies par le principal ministre de Louis XIII. Pierre Grillon19, à la suite de L.M. Avenel, a distingué les manuscrits originaux, des minutes ou brouillons, des copies et des mises au net, dernière mise en forme avant la rédaction de l’original. Contrairement à L.-M. Avenel, P. Grillon ne s’est pas limité aux lettres rédigées par le cardinal lui-même ou sous sa dictée directe, il a transcrit et publié non seulement la correspondance active de Richelieu, mais aussi sa correspondance passive, et, avec elle, les mémoires, rapports, notes, etc. utilisés par lui et par son entourage dans leur travail quotidien. La publication de la correspondance du cardinal datant de l’année 1632
L.-M. Avenel, Lettres, instructions diplomatiques et papiers d’État du cardinal de Richelieu, Paris, 18531877. Collection de documents inédits sur l’histoire de France, 8 vol. 14 Notamment Rapports et notices sur l’édition des Mémoires du cardinal de Richelieu, préparée pour la Société de l’histoire de France, t. I, fascicule 1, Paris, 1905 ; t. I, fascicule 2 [dir. J. Lair, baron de Courcel, L. Delavaud], Paris, 1906 ; t. II, fascicule 4 [dir. J Lair, baron de Courcel, L. Delavaud], Paris, 1907 ; t. II, fascicule 5 [dir. J. Lair, baron de Courcel, L. Delavaud], Paris, 1914. 15 F.-L. Bruel, « Le Titre originel des Mémoires de Richelieu », dans Rapports et notices sur l’édition des Mémoires du cardinal de Richelieu, sous la direction de Jules Lair, fascicule I, 1905, p. 249-276. 16 Ibid. 17 Rapports et notices sur l’édition des Mémoires du cardinal de Richelieu, dir. Jules Lair, fascicule I, 1905, p. 281-282. 18 L. Lecestre, « Les Inventaires des papiers de Richelieu », article cité p. 315-316. 19 P. Grillon (éd.), Les Papiers d’État de Richelieu…, ouvrage cité.
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permet, quant à elle, d’appréhender les rapports établis entre les documents eux-mêmes, en ce qu’ils se répartissent en ensembles thématiques structurés, élaborés par Richelieu et par ses collaborateurs de leur vivant même. La plus grande partie des papiers de Richelieu est conservée aux archives du ministère des Affaires étrangères20. Les collections Mémoires et documents France [MD France] et Correspondance politique [CP] reflètent les méthodes de travail du cardinal de Richelieu. Constitués au fur et à mesure du déroulement des affaires de l’époque, ses dossiers résultent du rapprochement de divers types de documents, de la note la plus lapidaire au mémoire le plus élaboré. Ils sont souvent annotés de la main d’un secrétaire, de manière à faire apparaître au premier coup d’œil le sujet concerné. Évoquer les dossiers de travail de Richelieu ne peut s’envisager sans souligner la complexité et le volume considérable de cet ensemble. Leur mise en lumière permet de reconstituer la trame des affaires de l’époque, de suivre les péripéties de leur déroulement, leur évolution chronologique, ainsi que l’impact de chaque objet traité à une date donnée, dans un contexte particulier. En filigrane, transparaissent les préoccupations de Richelieu, les affaires jugées prioritaires ou secondaires, l’implication personnelle du cardinal ou au contraire la délégation à un tiers, entre autres, en cas de maladie (Bouthillier, Chavigny et le secrétaire de Richelieu, Denys Charpentier, prennent le relais, notamment en novembre-décembre 1632). L’analyse des dossiers de travail de Richelieu permet aussi de connaître les collaborateurs les plus proches, les « créatures les plus fidèles » selon le terme dont se prévalent les intéressés eux-mêmes. Elle permet de mettre en corrélation le recours à tel ou tel correspondant avec l’importance de la question traitée ou du problème posé. Une des originalités des papiers de Richelieu réside dans la diversité des lettres conservées : les correspondances active et passive de Richelieu ont été évoquées. S’ajoute la correspondance de la famille Bouthillier-Chavigny et des plus proches collaborateurs de Richelieu au conseil du Roi. De nombreuses lettres originales ont aussi été transmises directement au cardinal par ses créatures, dans le cadre de l’immense réseau de correspondants qu’il a su mettre en place à l’intérieur du royaume, voire au-delà (notamment aux Pays-Bas espagnols). Ces véritables agents de renseignements peuvent recevoir des lettres traitant d’affaires dont l’issue ne dépend que de l’autorité et de la décision de Richelieu. Ils sont aussi habilités à intercepter les courriers qui leur paraissent révélateurs. D’où la présence dans les papiers de Richelieu de quelques lettres, qui ne sont, sans doute, jamais parvenues à leur destinataire, et, plus souvent, de copies de correspondances ouvertes et espionnées. Le principal ministre de Louis XIII est alors au faîte de sa puissance. Dans la droite ligne de la journée des Dupes, l’année 1632 s’ouvre sur une obsession : la surveillance et la répression systématique de toute opposition politique. Une véritable censure des formes littéraires imprimées (libelles, pamphlets, traités, etc.) hostiles à Richelieu et à sa politique s’est mise en place. Une attention particulière semble portée aux écrits attaquant aussi bien la personne du cardinal que la conduite de
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A. Baschet, Histoire du dépôt des Affaires étrangères à Paris, au Louvre en 1710 ; à Versailles en 1763 et de nouveau à Paris en divers endroits depuis 1796, Paris, 1875. Collectif, préface M. de La Fournière, Les Archives du ministère des Relations extérieures depuis les origines : histoire et guide, suivis d’une étude des sources de l’histoire des Affaires étrangères dans les dépôts parisiens et départementaux, Paris, 1984.

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son ministère, quelles que soient l’origine et la critique, libelles anonymes dont les auteurs n’ont pas un rôle politique de premier plan ou libelles dont l’origine est avérée et particulièrement dangereuse pour le ministre de Louis XIII, textes rédigés à l’initiative directe ou indirecte de Marie de Médicis, de Gaston d’Orléans et de leur entourage, notamment le père Chanteloube21 et Puylaurens22. C’est ainsi que s’ouvre dès les premières semaines de 1632 le procès des sieurs Doron, Quesnel et Barbier, auteurs de libelles diffamatoires visant Richelieu et son frère, l’archevêque de Lyon. La procédure judiciaire est menée par le comte d’Argenson, procureur général auprès de la chambre de l’Arsenal, récemment créée, et peut être rapprochée de l’instruction d’un autre procès, celui du maréchal de Marillac, procès politique par excellence23. Les livres venant de Bruxelles et les pamphlets défavorables ou fortement opposés au ministère de Richelieu font l’objet d’une surveillance vigilante : une rigoureuse censure liée au contrôle des ordinaires et des postes s’exerce même. Un véritable bras de fer s’est engagé entre Marie de Médicis, Gaston d’Orléans et Richelieu. Les rapports du chevalier du guet, Laurent Testu, en sont révélateurs, tout comme la présence dans les papiers de Richelieu d’un ensemble de lettres du duc d’Elbeuf, conviant ses lieutenants à se tenir prêts à la prise d’armes24. Le thème de la répression politique est directement abordé avec les pièces relatives au père Chanteloube, à Mme du Fargis, au duc de Bellegarde ou au chevalier de Valençay. Dans ce contexte, la circulation de l’information prend une dimension stratégique de première importance. Or des dépêches sont malencontreusement égarées par le bureau des postes de Pont-à-Mousson en mai 163225. Les précautions prises ne sont pas superflues puisqu’elle dévoile un projet d’assassinat de Richelieu et de Louis XIII, ainsi qu’une tentative d’enlèvement visant la nièce de Richelieu, Mme de Combalet. Déjouer les projets d’attentat apparaît comme une nécessité constante au moment où le frère du Roi entre en rébellion ouverte, avec le soutien d’une partie de la noblesse, dont celui du duc d’Elbeuf et du duc de Montmorency. Corollaire obligé pour se protéger et conserver l’autorité acquise auprès de Louis XIII et dans le royaume : la répression exemplaire des rebelles. Même les Grands du royaume - et surtout eux -, coupables de collusion avec Marie de Médicis, ou coupables de s’être laissés entraîner par Gaston d’Orléans dans sa chevauchée, sont impitoyablement punis. Le procès du maréchal Louis de Marillac se déroule au mois de mai et se situe dans le prolongement direct de la journée des Dupes. Il est le premier d’une série d’instructions judiciaires qui visent le duc de Montmorency au mois d’octobre 1632, ainsi que deux autres fidèles de Monsieur, Louis Deshayes de Cormenin et Charles-Maximilien d’Hallewin, seigneur de Wailly.
21 Le père Jacques d’Apchon de Chanteloube : prêtre de l’Oratoire en 1621. D’après P. Grillon (Les papiers de Richelieu...index des tomes I, II et III... Paris, 1980, p.31), « la déclaration du 31 mars 1631 mentionne son nom parmi ceux dont les mauvais conseils ont conduit Gaston d’Orléans à la révolte. Il projette par la suite d’enlever Mme de Combalet avec son neveu, Jacques Artaud d’Apchon. En mai 1634, son domestique, nommé La Roche, ayant fomenté un attentat contre Richelieu, il est arrêté et son maître est déclaré de prise de corps par le parlement de Metz pour conspiration. Il meurt à Bruxelles en février 1641 ». La tentative d’enlèvement de la nièce de Richelieu est un des thèmes évoqués ci-dessous. Il apparaît également ici que le père Chanteloube est condamné par contumace dès 1632. 22 Antoine de Laage de Puylaurens (v. 1605-1635) : P. Grillon, ouvrage cité p. 100. 23 MAE, MD France, vol. 802, f° 7, 8, 260. 24 MAE, MD France, vol. 804, f° 127-144. 25 MAE, MD France, vol. 802, f° 168-172 et 199-200.

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La justice tient une place particulière en 1631 et 1632, au moment où Richelieu impose une importante réforme judiciaire à un Parlement trop rétif, par la création d’une Chambre spéciale, dont il fait un véritable tribunal d’exception, l’Arsenal. Les références aux instances avec lesquelles travaille ou compose le Conseil de Louis XIII sont particulièrement nombreuses : en témoignent les extraits des registres du parlement de Paris, ou de la chambre de l’Arsenal, et les lettres des parlementaires. Mais l’ensemble thématique le plus important dans les dossiers de travail de Richelieu, par le nombre de pièces qu’il réunit, par l’attention visible qui lui est portée, par le déploiement d’activité auquel il donne lieu, est celui qui concerne le frère du Roi. Il éclaire les relations entretenues par le cardinal avec Gaston d’Orléans et l’attitude de Louis XIII vis-à-vis de celui qui est encore l’héritier présomptif du royaume. Or Monsieur entre en guerre ouverte contre l’autorité souveraine du Roi en 1632. Une surveillance constante s’exerce sur lui depuis 1631, date à laquelle il s’est réfugié aux Pays-Bas, auprès de Marie de Médicis, puis en Lorraine. Dès le début de l’année 1632, il semble presque suivi pas à pas, notamment par le doyen de Cambrai, M. Carondelet. Les levées de troupes qu’il opère tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du royaume sont minutieusement observées. La progression de sa chevauchée au cours du printemps 1632 est consignée jour après jour. Ses alliances et leurs conséquences sont analysées. Elles revêtent une importance considérable non seulement par la mise en cause de l’autorité personnelle de Louis XIII, par la mise en cause de l’autorité royale qu’elles impliquent, mais aussi par le danger que représente l’appel aux forces ennemies (espagnoles et autrichiennes), et, dans une moindre mesure, le recours aux forces lorraines, que ne manque pas de solliciter le duc d’Orléans. La multiplication des champs de bataille en Europe, dans le contexte de la guerre de Trente ans, et la diversion créée par le roi de Suède, limitent les renforts auxquels peut prétendre le frère du Roi. Mais son arrivée dans le royaume met les provinces qu’il traverse à feu et à sang. Au cours des mois de juillet et août 1632, la guerre civile atteint son point culminant et affecte tout le sud du royaume, avant la bataille de Castelnaudary, qui met un terme brutal à l’équipée dès le mois de septembre. Au cours du dernier trimestre 1632 cependant, les affaires du Languedoc tiennent encore la place essentielle. Après sa défaite face au maréchal de Schomberg, le duc de Montmorency est traduit en justice et condamné à mort. La réforme fiscale de la province est poursuivie et priorité est donnée aux affaires intérieures du royaume, qu’il est nécessaire de pacifier. La poursuite des conflits entraînerait d’ailleurs une quasifaillite des finances royales, ce dont témoignent Claude de Bullion et Claude Bouthillier avant même leur nomination à la charge conjointe de surintendant des finances, à la fin du mois de juillet 1632, à la suite du décès du maréchal d’Effiat qui détenait la charge. Après la chevauchée de Languedoc, la bataille de Castelnaudary et l’exécution du duc de Montmorency, le comportement de Gaston d’Orléans n’évolue pas. Il signe un accord de paix avec le Roi mais s’enfuit à nouveau du royaume et se réfugie encore à Nancy. La surveillance attentive reprend. Les pièces s’y rapportant se multiplient à nouveau à la fin de l’année. Les incartades de Monsieur obligent le cardinal de Richelieu à renforcer le dispositif de défense des frontières. Les dossiers de travail de Richelieu présentent un autre thème isolé, qui ne semble pas constituer un ensemble composé de manière délibérée, cependant, sa récurrence, et la conservation des manuscrits qui y ont trait en font _ involontairement ou volontairement _ une question importante de la fin de l’année 1632. Richelieu tombe 13

gravement malade au mois de novembre. Les nombreuses lettres de courtoisie qui lui sont adressées à ce sujet en témoignent. L’occasion est en même temps donnée au Roi de réitérer plus que sa confiance en son ministre, une affection réelle à son égard. L’année 1632 voit aussi la disparition de deux fidèles serviteurs de Louis XIII et de Richelieu, hommes de guerre à l’indéniable valeur, le maréchal d’Effiat, déjà évoqué, et le maréchal de Schomberg. Tous deux ont contribué de manière déterminante à imposer l’autorité royale aux marges orientales du royaume. Or l’attitude du duc de Lorraine, lié par le mariage de sa sœur, Marguerite, au frère du Roi, apparenté au duc de Bavière, en contact avec l’empereur Ferdinand II et le roi d’Espagne, Philippe IV, est un sujet de préoccupation constante pour Richelieu. Ses papiers conservent de nombreuses pièces ayant trait aux relations entretenues avec le duché de Lorraine26. Ces préoccupations et leurs répercussions sur la santé du cardinal sont très révélatrices de la succession d’événements qui font de l’année 1632 un tournant du ministère de Richelieu. Le ministre de Louis XIII semble à son apogée, bien que l’autorité acquise auprès du souverain, dans le royaume, et au plan international, soit toujours pour lui un sujet d’inquiétude, et, en tout état de cause, une position sans cesse à reconquérir. Le tournant des années 1630 Au cours de l’automne 1630, le mal qui immobilise Louis XIII lors de la campagne d’Italie fait surgir la question de sa succession. Plus que jamais, la personne de Gaston d’Orléans est essentielle sur l’échiquier politique. Monsieur est très attaché à sa mère. C’est une des raisons pour lesquelles il a rompu avec Richelieu puis quitté la cour et le royaume après la journée des Dupes. Courant avril 1631, il est arrivé à Besançon, où le duc de Bellegarde et les Comtois, prudents, ont préféré ne pas prendre parti27. Gaston d’Orléans sollicite alors un asile qu’il juge plus sûr et dépêche en Lorraine un officier de ses chevau-légers, le seigneur de Frétoy, pour demander à Charles IV de lui accorder une retraite. Le duc de Lorraine, lui aussi, hésite sur la conduite à tenir. Mais Gaston d’Orléans évoque déjà un possible mariage avec la princesse Marguerite, rencontrée lors d’un premier exil à Nancy en 1629. Charles IV, conscient que l’accueil de Monsieur pour la seconde fois dans ses États pourrait déplaire à Louis XIII, refuse de donner immédiate satisfaction à l’héritier présomptif du royaume et avertit le roi de France que son frère souhaite séjourner dans sa capitale, pour aussitôt changer d’avis et accueillir le fugitif28… Marie de Médicis, en exil aux Pays-Bas espagnols, est consciente des enjeux impliqués par l’union éventuelle du duc d’Orléans avec la sœur cadette du duc de Lorraine : la question est celle de la succession au trône de France. La reine mère choisit de trahir Louis XIII : elle prend non seulement le parti de s’opposer aux intérêts de son fils aîné pour mieux défendre ceux de son fils cadet, mais, apparentée à la duchesse douairière de Lorraine, Marguerite de Gonzague, elle choisit de raviver les prétentions

26 Bien qu’une sous-série de la collection Correspondance politique du ministère des Affaires étrangères soit consacrée à la Lorraine, un ensemble thématique complémentaire se retrouve dans la collection Mémoires et documents France. Ces documents inédits ont fait l’objet d’une étude approfondie : M.-C. Vignal Souleyreau, Richelieu et la Lorraine, Paris, L’Harmattan, 2004. 27 P. Grillon (éd.), Les Papiers de Richelieu…, 1631, t. VI, ouvrage cité, p. 208. 28 Le duc de Chevreuse à Lord Montaigu, slsd, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 57-58.

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de la maison de Lorraine à la couronne de France29. Par ailleurs, il est certain que le projet de mariage de Gaston d’Orléans avec la princesse Marguerite se bâtit en même temps que la préparation d’une intervention armée des rebelles exilés, à l’intérieur même du royaume. Le roi de France n’est plus le fils ou le frère, il est devenu le protecteur de l’ennemi à abattre et à ce titre le devoir de révolte paraît légitime. Or l’exil de la reine mère aux Pays-Bas espagnols élargit le terrain d’affrontement avec Richelieu à l’Europe entière. Les questions espagnole, lorraine et impériale : l’art de la diplomatie selon Richelieu En ces années 1630, Philippe IV n’accorde pas asile à sa belle-mère sans réticence, car les tensions entre la France et l’Espagne se sont dangereusement accentuées depuis l’affaire de Mantoue. Le gouvernement de Bruxelles désigne le peintre Pierre-Paul Rubens, qui a réalisé quelques années auparavant une série de portraits de Marie de Médicis, pour représenter l’infante Isabelle-Claire-Eugénie auprès de la reine mère installée à Avesnes. Au vrai, le comte-duc Olivarès doute du sérieux de l’engagement de Marie de Médicis et de Gaston d’Orléans contre Richelieu. Rubens doit néanmoins transmettre à Madrid et à Bruxelles l’assurance que les ducs de Guise, d’Épernon et de Bouillon prennent fait et cause pour Monsieur, la place de Sedan devant ouvrir ses portes aux séditieux. Rapidement, la capitale des Pays-Bas espagnols se transforme en foyer de complots. Gaston d’Orléans y rejoint sa mère et obtient de l’infante Isabelle-ClaireEugénie une aide financière de cent mille écus. Monsieur peut procéder au recrutement de soldats dans la région de Montbéliard et de Besançon. Dès le mois de septembre 1631, environ huit cents cavaliers, placés sous les ordres du marquis de Bressieux, un proche de Marie de Médicis, se regroupent à Luxeuil. Viennent s’y ajouter un contingent de dix-huit mille fantassins et plus de deux mille cavaliers envoyés par le duc de Lorraine. Wallenstein, le meilleur homme de guerre de l’empereur Ferdinand II, propose même le prêt d’une armée pour trois ans, à condition que les places dont il s’emparerait en France lui soient définitivement acquises. Depuis la chute de La Rochelle, le roi peut davantage s’occuper de politique internationale et s’intéresser à l’Allemagne et à la Lorraine. Il offre d’ailleurs à Charles IV la liquidation amiable de leurs litiges territoriaux et féodaux : peine perdue, si le duc réalise en cette occasion que ses principales prétentions, la reconnaissance de la loi salique en Lorraine et la révocation des jugements prononcés par la commission Le Bret, sont irrecevables, il n’en conserve pas moins la même ligne de conduite et refuse de rendre hommage lige à Louis XIII pour la partie du Barrois mouvant du roi de France. L’un des principaux soucis du souverain Bourbon et de son gouvernement est la vulnérabilité de la frontière du royaume de France vers le nord-est. Elle correspond à la limite orientale de la Champagne, province ouverte à toutes les agressions. Encerclé par les possessions espagnoles, Louis XIII conserve un intérêt majeur à ne pas risquer une offensive de la maison d’Autriche. De plus, depuis l’expiration de la trêve de Douze ans, le roi de France doit tenir compte des passages des troupes espagnoles par la
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M.-C. Vignal Souleyreau, Richelieu et la Lorraine, ouvrage cité, passim.

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Lorraine et par l’Alsace. Richelieu estime plus que jamais indispensable de couper la route du Rhin pour pouvoir s’opposer efficacement aux desseins de Madrid et de Vienne30. À partir de 1628, il a les moyens de poursuivre la politique de progression vers le Rhin initiée par le roi Henri II au moment de l’occupation des Trois Évêchés. Qu’on ne s’y trompe pas : Louis XIII et Richelieu n’en ont pas pour autant la volonté d’entrer en guerre directe contre les Habsbourg, ils mettent au contraire tout en œuvre pour retarder l’échéance. Tous deux préfèrent poursuivre ce qui a été commencé en 1552 : utiliser le système de protection, se rendre maître des issues qui permettent aux secours espagnols de rejoindre les Autrichiens et les Pays-Bas espagnols en contournant la France, puis éventuellement envahir le royaume et menacer Paris. Les affaires de Lorraine et d’Alsace sont étroitement liées à ces aspects stratégiques31. Les deux régions constituent des carrefours dont les nœuds sont Nancy et Strasbourg. À l’Est, sur la rive droite du Rhin, en face de Strasbourg, s’étend la trouée de Pforzheim, qui ouvre l’accès au Danube supérieur et à l’Allemagne centrale. À l’Ouest, sur la rive gauche, la trouée de Saverne traverse les Vosges et débouche par Sarrebourg sur la route de Nancy, et plus à l’Ouest encore, par Moyenvic, Vic, Stenay et Jametz, sur la route des Pays-Bas espagnols. À l’aube des années 1630, Louis XIII et Richelieu ne peuvent développer qu’une stratégie unique : présenter la France comme la garante des libertés des princes et des peuples contre les aspirations de Ferdinand II et de Philippe IV. Le roi de France ne dispose d’ailleurs pas d’autres moyens pour acquérir l’estime du plus grand nombre, ainsi que la gloire, corollaire obligé des objectifs formulés par Richelieu. Louis XIII justifie sa politique par l’accusation portée contre les Habsbourg de prétendre à la monarchie universelle : l’argument est présent dans toutes les négociations entreprises à l’époque avec les Provinces-Unies, comme avec les États allemands et italiens. Il trouve un indéniable écho puisque le roi de Suède Gustave-Adolphe, dans un manifeste rédigé au mois de juin 1630, rappelle l’oppression exercée par l’empereur à l’encontre des libertés germaniques et déclare que tous les peuples et tous les États de la chrétienté sont parfaitement conscients des visées expansionnistes de l’Espagne et de l’Autriche. Vecteur de propagande fidèle à Richelieu, Le Mercure français publie le texte qui relaie de manière si opportune la position de Louis XIII. L’instrument privilégié du roi et de son ministre, et leur justification, est le système de la protection, tel qu’il s’est développé dans les Trois Évêchés. Tutelle immédiate, la protection se manifeste par la présence d’une garnison permanente, imposant ses nécessités militaires à l’entité qui l’a réclamée ou à qui elle s’est imposée. La protection doit garantir à ses bénéficiaires leurs institutions et le rétablissement de leur situation politique antérieure à l’apparition du danger. À un stade plus avancé, la
30 Dès 1625, le cardinal-ministre envisage dans un avis destiné au Roi des acquisitions dans les territoires de Metz, Toul et Verdun et ajoute « […] sans ce qui se pourra faire dans l’Alsace et le long du Rhin sur lequel il importe à la France d’avoir un passage […] »30. Un avis du 13 janvier 1629 reprend la même idée. Richelieu veut se ménager la possibilité d’intervenir au-delà du Rhin de manière permanente, selon les aléas, « tant pour la protection de ses alliés que pour empêcher que ces pais ne tombent absolument soubz l’entière domination de la maison d’Autriche ». Voir S. E. Gardiner, « Un mémoire inédit de Richelieu », Revue historique, 1876, citations respectivement p. 235 et 229. 31 Concernant l’Alsace, voir L’Europe, l’Alsace et la France. Problèmes intérieurs et relations internationales à l’époque moderne. Études réunies en l’honneur du doyen Georges Livet pour son 70e anniversaire, Colmar, les éditions d’Alsace, 1986 ; G. Livet, L’Intendance de l’Alsace sous Louis XIV, Strasbourg et Paris, Publications de l’Institut des Hautes Études Alsaciennes, 1956.

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protection souveraine se double de la notion d’obéissance. Le protégé doit serment de fidélité au protecteur, qualifié de « souverain seigneur ». Dans le cas de la protection souveraine, la soumission au protecteur est plus complète encore, mais ce dernier garantit toujours au protégé ses « franchises, privilèges et libertés ». Le protecteur peut, de là, aisément rattacher de manière définitive à son territoire celui du protégé, lui imposer ses lois, sa justice et son administration. Cependant, le rattachement diffère de l’annexion en ce que le protecteur continue à s’affirmer comme tel et à respecter certaines des « franchises, libertés et privilèges ». Louis XIII et Richelieu aimeraient pouvoir étendre le système de la protection à la Lorraine toute entière et convaincre Charles IV d’en accepter les principes. Au cours de la décennie 1620, le roi de France et son ministre, accaparés par les difficultés causées par les huguenots et les Grands du royaume, se sont bornés à maintenir la situation héritée du siècle passé et du règne d’Henri IV. Ils ont cependant commencé à mettre en avant la notion de protection pour se ménager plus aisément un accès à la zone stratégique qui s’étend de la Lorraine au Rhin. Le fleuve constitue un verrou par rapport aux États germaniques et au Saint Empire. Richelieu, dès cette époque, a impérativement besoin de passages sûrs pour pouvoir intervenir contre l’expansion des Habsbourg et aider les petites principautés rhénanes. La nécessité de contrôle de la région répond autant à des préoccupations défensives, en cas d’attaque de la France par les Impériaux, qu’à des préoccupations offensives, en cas d’intervention française audelà du Rhin. La notion de protection qui s’applique aux zones frontalières de l’est du royaume, lieux de passage par excellence, constitue l’unique alternative politique pacifique à une intervention armée pour le contrôle des régions concernées. Or au début de l’année 1630, les Impériaux, en passant par l’Alsace, se sont emparés de Moyenvic, qui appartenait au temporel de l’évêque de Metz. Ils ont entrepris d’y édifier une forteresse, au bord de la Moselle, à faible distance de Nancy, pour barrer la route du Rhin et servir de sentinelle à la Lorraine toute entière. Le coup de main des Impériaux a pris au dépourvu le maréchal de Marillac, gouverneur de Verdun mais aussi commandant de l’armée du roi en Champagne, chargé de protéger la frontière orientale du royaume32. La majorité des forces françaises était engagée en Italie. Le maréchal de Marillac lui-même a pris à son compte la méthode préconisée par Richelieu pour garantir la sécurité de la région et conseillé au Roi d’inviter les princes voisins à solliciter la protection française. La France aurait la possibilité d’occuper des places répondant à ses besoins défensifs et préventifs. Marillac aurait pu s’installer entre la Meuse et le Rhin, sans danger de conflit ouvert avec Ferdinand II, sur le temporel de l’évêque de Metz, ou sur les territoires de l’électeur de Trèves, à Trèves même ou à Coblence. Il reste qu’une telle entente est inenvisageable avec Charles IV de Lorraine et le système de protection évêchois, protection souveraine ou protection simple, l’est encore moins. C’est pourquoi, à l’heure où le duc d’Orléans et Marie de Médicis, partis en exil, se font de plus en plus menaçants, à l’heure de l’arrestation de Louis de Marillac, envoyé en Italie à la demande de Richelieu, une forte armée française se concentre près de la frontière. La succession au duché de Mantoue occupe encore un temps l’esprit de Richelieu : la Savoie et le Piémont sont en partie occupés par les Français. Le conflit se termine grâce à Mazarin au cours du printemps 1631 par le traité

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P. Grillon, Les Papiers de Richelieu…, 1630, t. V, Paris, A. Pédone, 1982, p. 108.

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de Cherasco, aux termes duquel Louis XIII conserve les places de Pignerol et Perosa, et donc une porte vers l’Italie pour s’opposer aux Espagnols. Parallèlement, la journée des Dupes dégage Richelieu de toute crainte pour l’intérieur du royaume. Il peut désormais concentrer ses efforts sur le nord et l’est de l’Europe, et dépêche à cet effet le baron de Charnacé, un brillant diplomate, auprès du duc de Bavière, du roi de Danemark et du roi Gustave-Adolphe de Suède afin de leur proposer la médiation française. Le souverain Wasa, inquiet des prétentions de Ferdinand II et de Wallenstein, a débarqué en Poméranie, dont le duc s’est placé sous sa protection. Le roi de Suède s’est emparé de la ville de Stettin, à l’embouchure de l’Oder, et a engagé des pourparlers avec les deux princes protestants d’Allemagne les plus puissants, les électeurs de Saxe et de Brandebourg33. Ces derniers tiennent à se ménager un appui solide avant de s’engager dans une guerre contre Ferdinand II qui pourrait leur être fatale. La présence de Gustave-Adolphe au nord de l’Empire présente un autre intérêt pour la Saxe et le Brandebourg, un moyen de pression sur les Habsbourg. À la fin de l’année 1630, les deux électeurs se sentent suffisamment forts pour réclamer l’abolition de l’édit de Restitution, sous peine d’un engagement militaire du roi de Suède. Puis le 23 janvier 1631, la France et la Suède concluent une alliance à laquelle sont associés les électeurs de Saxe et de Brandebourg. Par le traité de Bärwald, le baron de Charnacé s’engage, au nom de la France, à tout mettre en œuvre pour que les princes spoliés par l’empereur retrouvent leurs États et prérogatives et pour que la liberté de commerce soit rétablie. La France promet de verser chaque année à la Suède la somme d’un million de livres pour équiper trente mille fantassins et six mille cavaliers chargés d’accomplir le projet commun. En contrepartie, Gustave-Adolphe promet de respecter le culte catholique dans les principautés où l’intervention française est nécessaire. Ce n’est pas tout, puisque Maximilien de Bavière accepte de signer des accords de neutralité avec la France34. Richelieu semble ainsi occuper tous les fronts et y imposer l’autorité française, donnant enfin à Louis XIII les moyens de ses ambitions européennes. Le traité de Vic Au cours du printemps 1631, les représentants des principautés protestantes du Saint Empire, luthériennes et calvinistes, réunis à Leipzig, profitent du relatif affaiblissement de Ferdinand II depuis la tenue de la diète de Ratisbonne et lui proposent leur alliance contre toute agression extérieure, en échange du retrait de l’édit de Restitution. Le danger est bien réel pour l’empereur puisque Gustave-Adolphe s’empare de Francfort-sur-l’Oder le 13 avril. En réponse, les derniers éléments de l’armée impériale, confiés au général Tilly depuis le renvoi de Wallenstein, mettent à sac la ville de Magdeburg. Les protestants n’ont plus le choix et se tournent définitivement vers Gustave-Adolphe, d’autant que la ligue catholique, assemblée quant à elle à Dunkelsbuhl, réclame au contraire le maintien de l’édit de Restitution ! L’électeur de Brandebourg met rapidement à la disposition du roi de Suède toutes les forces dont il dispose, et le duc Bernard de Saxe-Weimar suit son exemple en
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H. Bogdan, La Guerre de Trente ans (1618-1648), Paris, Perrin, 1997, p. 133. Ibid., p. 134.

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s’engageant directement sous les ordres du Suédois. Le 22 août, le landgrave de HesseCassel, à son tour, autorise Gustave-Adolphe à garder ses places fortes. Enfin le 5 septembre, l’électeur de Saxe appelle le roi de Suède contre la menace de Tilly et joint son armée à celle du souverain Wasa : la progression de Gustave-Adolphe dans le Saint Empire est fulgurante. Ferdinand II, pris au dépourvu, délivre au duc de Lorraine une commission pour lever dix mille hommes de pied et deux mille chevaux afin de s’opposer à l’avancée ennemie. Saverne et Haguenau lui sont concédées comme places de sûreté. Charles IV décide de mener lui-même ses hommes à l’empereur au mois de septembre 1631 et franchit le Rhin à Worms. Or le 17, coup de théâtre, le roi de Suède inflige une cuisante défaite aux troupes impériales, lors de la bataille de Breitenfeld. Malgré le soutien du duc de Lorraine, Ferdinand II est humilié, les troupes du général Tilly sont écrasées. Les Impériaux, inquiets de la réputation du roi de Suède, abandonnent Charles IV sur le terrain, tandis que Ferdinand II n’a plus qu’à rappeler Wallenstein. Les troupes lorraines sont obligées de se replier vers le Rhin. Et Gustave-Adolphe prend le même chemin, pour vivre aux dépens des populations catholiques. La guerre est sa seule source de profit. Il sait parfaitement que, pris à revers par l’empereur, il peut se voir à tout instant abandonné par les princes protestants. À la mi-octobre, il atteint Würzburg, siège de l’un des évêchés les plus riches d’Allemagne. Charles IV décide aussitôt de se rendre en Bavière pour assister son oncle. Le duc de Lorraine est inquiet des succès du roi de Suède et des conséquences du traité de Bärwald. La clause protégeant la neutralité du duché de Bavière n’a pas été respectée. Charles IV réussit à convaincre Maximilien de lever une armée. GustaveAdolphe se plaint aussitôt de cette attitude hostile et considère que ses engagements visà-vis de la Bavière sont devenus caducs. Durant les dernières semaines de 1631, les Suédois forcent encore les bourgeois de Francfort-sur-le-Main à s’allier avec eux, traitent avec le landgrave de Hesse-Darmstadt, font capituler la garnison espagnole que l’électeur de Mayence a appelée dans sa capitale et s’emparent de Spire, Worms et Mannheim. Ils sont les maîtres non seulement de l’archevêché de Mayence, mais aussi de la Thuringe et de la Franconie. Le général Tilly n’ayant plus d’armée, l’électeur de Saxe pénètre sans difficulté en Bohême. Devant l’impuissance de l’empereur, les petites principautés rhénanes, au premier rang desquels se place l’archevêché de Trèves, commencent à se tourner vers Louis XIII. Richelieu décide à la fois de répondre au mécontentement exprimé par le roi de Suède à propos de la Lorraine et de la Bavière, de réagir à ses progrès, trop rapides pour ne pas être inquiétants, et de prendre acte du nonrespect du traité de Bärwald tout en tirant parti des difficultés de Charles IV ! Le cardinal commence par diriger les forces dont il dispose vers Sedan où le duc de Bouillon accueille les soldats de Gaston d’Orléans. Le 17 novembre, les troupes du maréchal de La Force arrivent en vue de la place rebelle. Le maître des lieux est absent : sa mère, la duchesse douairière, prend peur et se soumet immédiatement ; la garnison du duc de Bouillon doit prêter serment de fidélité au roi de France tandis que les soldats de Monsieur, pris au piège, sont emprisonnés. Le maréchal de La Force s’achemine ensuite vers la frontière allemande. L’objectif de Richelieu est d’une part d’intimider le roi de Suède, de rassurer les princes catholiques rhénans, d’autre part de

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reprendre Moyenvic aux Impériaux, de restituer la place à l’évêque de Metz, de prendre pied en Lorraine avec armes et bagages, et de faire pression sur Charles IV35. Depuis la diète de Ratisbonne, le père Joseph n’est pas resté inactif et s’est justement penché sur le problème des Trois Évêchés, laissé en suspens. Le capucin a chargé un diplomate lorrain de bonne volonté, le comte de Marcheville, de recommander aux électeurs catholiques la cause de l’évêque de Metz, Henri de Bourbon-Verneuil, dont le diocèse a été envahi par les troupes de Ferdinand II. Il s’agit de faire entendre les griefs légitimes du prélat et de souligner les désordres engendrés, pour les populations civiles comme pour l’administration locale, par la présence impériale en terre évêchoise. Comme Richelieu, le père Joseph souhaite que Ferdinand II évacue l’évêché de Metz et démantèle Moyenvic. La France serait alors en mesure d’agir plus librement en Allemagne en faveur des princes qui le souhaiteraient. À la fin du mois de novembre 1631, le père Joseph est aux côtés du roi de France qui s’est déplacé jusqu’à Château-Thierry. Il surveille les préparatifs de l’opération militaire décidée par Richelieu sur Moyenvic, tout en continuant à œuvrer à un traité de neutralité qui unirait la ligue catholique et la Suède36. Mais l’entente finale s’avère impossible, le duc de Bavière préfère se rapprocher de Ferdinand II et se borne à confirmer la neutralité avec la France. Le 9 décembre, Louis XIII, après avoir affûté ses armes, ordonne la prise de Moyenvic, alors que son armée de Champagne marche vers Metz, et décide son propre départ, en compagnie de la cour, sur le terrain d’affrontement37. Ce n’est que vingt jours plus tard que Moyenvic, défendue par le baron de Mercy, se rend aux assaillants français commandés par le maréchal de La Force. L’armée ducale, retenue en Allemagne, est dans la totale incapacité d’intervenir. Louis XIII dépêche spécialement à l’empereur le beau-frère du père Joseph, Jean de Beaumont, seigneur de Saint-Étienne. Les instructions dont celui-ci est porteur condamnent le coup de main perpétré contre Moyenvic et refusent catégoriquement de reconnaître les droits, jugés plus qu’hypothétiques, de Ferdinand II sur le temporel de l’évêque de Metz comme sur les États du duc de Mantoue38. Elles rappellent que tout prince d’Empire est en droit de recourir à la protection de ses voisins et que Moyenvic doit retrouver son statut antérieur à 1630. Louis XIII recourt délibérément à l’argument de la protection pour évincer la tutelle impériale des Trois Évêchés et confirmer les entreprises d’Henri IV39.
35 Simultanément, le comte de Brassac, ambassadeur du roi de France à Rome, est chargé de proposer au pape une ligue à laquelle adhéreraient les Vénitiens pour s’opposer à la fois aux Suédois et aux Impériaux. Mais Urbain VIII refuse d’y prendre part et de renoncer à son rôle de médiateur au sein de la chrétienté. 36 Le père Joseph doit également remplir une mission autrement plus délicate : « il avait été chargé d’apaiser le dépit que le bruit d’un projet d’union de Gaston avec Marguerite de Lorraine inspirait à Marie-Louise de Gonzague et qui risquait de faire manquer un mariage pour lequel, depuis l’éloignement de la Reine mère, le Roi et le cardinal ne cachaient plus leur préférence », G. Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu, Paris, Hachette, 1894, t. 1, p. 580. 37 Louis XIII au maréchal de La Force, Château-Thierry, 9 décembre 1631, dans P. Grillon (éd.), Les Papiers de Richelieu…, t. VI, ouvrage cité, p. 712. 38 L’héritier du duc Charles de Gonzague, le duc de Rethélois, décède fin 1631, le roi de France prend à la même époque la défense des droits de Marguerite de Gonzague, veuve du duc Henri II de Lorraine, et de Marie de Gonzague sur le duché de Mantoue. Toutes deux remercient Richelieu de l’aide qu’elles reçoivent au début de l’année 1632. Voir la lettre inédite de la duchesse douairière de Lorraine au cardinal-ministre, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 84 ; et celle de la duchesse de Rethélois, ibid. fol. 87-88. Jusqu’à son décès, Marguerite de Gonzague exprime ses ambitions concernant le Montferrat. 39 Instructions du roi à M. de Saint-Étienne, slsd, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 62-63.

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Charles IV, apprenant par son frère, le cardinal Nicolas-François de Lorraine, que le roi de France s’est emparé de Moyenvic, n’a plus qu’à voler au secours de ses possessions. Dès son retour, le 2 janvier 1632, le duc de Lorraine et de Bar, en tant que vassal du roi très chrétien, est sommé de fournir des explications concernant ses campagnes d’Allemagne. Louis XIII, en position de force, fait état de tous ses griefs40. Charles IV se déclare prêt à renoncer aux alliances qu’il reconnaît avoir contractées avec les ennemis de la France et s’engage verbalement à remettre Marsal entre les mains du roi41. Le 6, le conseil du roi se réunit en une assemblée houleuse. La majorité de ceux qui y prennent part sont convaincus de la nécessité d’entrer en Allemagne et de se saisir de l’Alsace. Les tendances belliqueuses prévalent, seul, le père Joseph combat l’avis dominant. Pour lui, rompre avec la maison d’Autriche, abandonner le parti catholique au profit exclusif d’une alliance avec les Suédois et les protestants signifieraient la ruine de la réputation de Louis XIII de désintéressement. Le roi n’aurait plus aucune autorité morale en Allemagne alors que tant d’efforts ont été consentis pour gagner la confiance des principautés catholiques. Le père Joseph juge indispensable la reconnaissance de la France par les princes des diverses confessions entre le Rhin et la Lorraine, en les affranchissant de la crainte de Gustave-Adolphe. Son but est de les placer, de leur plein gré, sous la tutelle du roi très chrétien, qui deviendrait un médiateur incontournable. La France créerait du même coup une ceinture défensive de principautés alliées, qui la mettrait à l’abri des tentations de la famille de Habsbourg. Le système présenterait de surcroît deux autres avantages essentiels : Louis XIII disposerait en pays rhénans d’avant-postes contre la maison d’Autriche et de moyens d’action contre la Lorraine. La cohérence du père Joseph remporte l’adhésion de Richelieu. Le cardinal-ministre décide de rester fidèle au système d’équilibre recommandé par le capucin42. Par souci de pacification, Charles IV doit donc se soumettre à l’autorité du roi de France, le contrôle de la Lorraine est indispensable. Si Richelieu s’ingénie à placer les entreprises royales derrière le bouclier de la protection, il ne s’agit que de ménager à Louis XIII la possibilité de réclamer en bon droit à Charles IV des garanties de soumission. Si le duc de Lorraine obtempérait, le roi de France ne pourrait qu’y gagner en influence. Si Charles IV s’y refusait, le souverain pourrait faire usage des armes en reprenant la même argumentation, sa supériorité tactique lui garantissant le même effet, la mainmise, au moins partielle, sur la Lorraine. Richelieu a l’habileté de brandir la menace de la Suède. Alors que la protection devrait être librement consentie par les parties contractantes, elle est imposée à Charles IV43.
40 Ces griefs sont énumérés dans un Mémoire concernant les Affaires de Lorraine, slsd, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 66-69. 41 Richelieu à la duchesse de Chevreuse, 3 janvier 1632, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 193, publiée par L.-M. Avenel, Lettres et instructions…, ouvrage cité, t. IV, p. 237. 42 G. Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu…, ouvrage cité, t. 1, p. 587. 43 Malgré l’importance diplomatique de Moyenvic, Richelieu, dans ses Mémoires, a quelques difficultés à justifier le coup de force perpétré aux dépens de la Lorraine : « La prise de cette place [Moyenvic] fortifiée en tant de temps, et conquise en si peu de jours, donna une grande réputation à Sa Majesté. Il restoit à savoir comme Sa Majesté se devoit gouverner avec le duc de Lorraine. Il étoit certain qu’en l’état où le duc de Lorraine s’étoit mis, il n’y avoit que le Roi, qui, après Dieu, pût le protéger et empêcher qu’il ne fût dépouillé de ses Estats. L’état présent des affaires du monde faisoit trop connaître cette vérité pour qu’il fût besoin de la prouver. La misère de l’Empereur, la foiblesse de l’Espagne, la ruine des électeurs et de la ligue catholique, la perte que ledit duc avoit faite de toutes ses forces en faisoient une démonstration évidente […]. Il y avoit beaucoup à dire pour savoir si le Roi devoit entreprendre la protection du duc de Lorraine. Plusieurs raisons l’en pouvoient détourner : sa mauvaise conduite en son endroit, le juste sujet qu’il lui avoit donné

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À l’issue du Conseil, Louis XIII conclut le traité de Vic avec le duc de Lorraine. Charles IV s’engage à subordonner ses futures alliances au consentement préalable du roi de France. Un article secret stipule l’interdiction formelle faite à la Lorraine de toute entente avec Ferdinand II, Philippe IV d’Espagne ou un prince autrichien. Charles IV s’oblige également à refuser l’asile à Gaston d’Orléans et à Marie de Médicis. Le duc de Lorraine doit subordonner ses alliances aux intérêts de la France. Il est d’ailleurs précisé qu’aucune levée de troupes ne se ferait « contre le service de Sa Majesté ». Charles IV doit encore laisser libre passage aux troupes françaises et leur fournir les vivres. Il doit aussi livrer à Louis XIII un contingent de quatre mille fantassins et de deux mille cavaliers. En dernier lieu, la place de Marsal est remise pour trois ans au roi de France, qui peut y installer une garnison. Par la suite, une autre garnison permanente est maintenue à Moyenvic44. L’ensemble des terres de l’évêché de Metz est désormais traité comme l’étaient jusque-là la ville de Metz et le pays messin. L’occupation militaire y est organisée et la population est contrainte de participer aux frais d’entretien des soldats et à la remise en état des places fortes. Le traité de Vic confirme les craintes exprimées par Charles IV lors de la publication des ordonnances de la commission Le Bret en 1625. Le système féodal et judiciaire en vigueur dans les Trois Évêchés est désormais dominé par la France et l’Empire est évincé. En février, Louis XIII, au terme de son séjour lorrain, parachève son œuvre en décidant la création à Metz d’une cour souveraine, un parlement calqué sur le modèle français45. Et ce n’est pas tout puisque le Conseil décide d’exploiter les conditions favorables créées par le traité de Vic et propose que le régime de protection soit accordé à tout prince allemand qui le solliciterait et accepterait des garnisons françaises dans ses places fortes. Richelieu et le roi caressent l’espoir de convaincre les archevêques de Trèves, de Cologne et de Mayence, lorsque le duc d’Orléans se rappelle à leur bon souvenir. Le mariage secret de Monsieur Depuis deux ans déjà, la passion de Gaston d’Orléans pour la princesse Marguerite inquiète le Roi. Claude Bouthillier, lors d’un séjour à Nancy à la fin de l’année 1629 pour convaincre Monsieur de se réconcilier avec le Roi, a déjà fait état de la position de François de Vaudémont à ce sujet : le père du duc de Lorraine et de Marguerite est favorable au projet d’union de sa fille cadette avec l’héritier présomptif du trône de France46. Ses vues ne peuvent être que partagées par la princesse de
d’entreprendre contre lui, et l’occasion qu’il avoit d’augmenter l’étendue de son royaume sans rien commettre à la fortune, la considération qu’il devoit faire du roi de Suède […] », dans M. Petitot (éd.), Mémoires de Richelieu, coll. des Mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, Foucault, 1823. L’extrait est tiré du tome VII, p. 1. 44 Les clauses du traité de Vic ont été publiées par M.-C. Vignal Souleyreau, Richelieu et la Lorraine, ouvrage cité, p. 373-375. 45 Richelieu explique, dans ses Mémoires, qu’il s’agissait alors d’ « arrêter les entreprises continuelles du duc de Lorraine, veiller aux droits du Roy, établir entièrement son autorité en ce pays […], y établir une bonne justice, laquelle, par anciennes concessions des empereurs et rois de France, ayant été laissée aux particuliers sans appel en beaucoup de chefs, s’était exercée par passion et injustice à la foule des peuples », cité par G. Zeller, La Réunion de Metz à la France, Paris, Les Belles Lettres, 1926, vol. 2, p. 275, note 1. 46 Bibliothèque nationale de France, coll. Cinq cents de Colbert, vol. 83, fol. 255 r°. Le père du duc de Lorraine et de Marguerite déclare même : « si ma fille n’est propre à devenir un jour reine de France, elle sera

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Phalsbourg, maîtresse du favori de Monsieur, Puylaurens, et tous deux conjuguent effectivement leurs efforts pour parvenir à la célébration du mariage. L’amour de Gaston d’Orléans pour Marguerite est sans doute sincère. Il n’empêche que ses projets matrimoniaux sont inséparables d’arrière pensées belliqueuses. Malgré le revers subi à Sedan, le frère du roi a plus que jamais la volonté de susciter un soulèvement, c’est pourquoi il recherche de manière si assidue l’aide militaire de l’Espagne, de l’empereur et du duc de Lorraine. Le 3 janvier 1632, trois jours avant la signature du traité de Vic, le mariage de Monsieur avec Marguerite de Lorraine est célébré clandestinement en l’église de l’abbaye Notre Dame de la Consolation à Nancy47. Charles IV n’est pas encore rentré dans sa capitale, mais il a franchi les frontières de ses États. Il ne parvient sur place qu’après la cérémonie. Le consentement à l’union est donné par François de LorraineVaudémont, les dispenses provisoires, en attendant celles du pape, sont accordées par le cardinal de Lorraine, évêque de Toul. La bénédiction nuptiale est prononcée par un cistercien attaché au service religieux de l’abbaye de Remiremont, Albin Tellier. La cérémonie a lieu vers sept heures du soir, en présence de Catherine de Lorraine, abbesse de Remiremont, de la gouvernante de la princesse Marguerite, du duc d’Elbeuf et de Puylaurens. Gaston d’Orléans prend aussitôt la précaution d’informer le pape et de faire confirmer les dispenses et la validité des sacrements48. Dans les jours qui suivent le 6 janvier, le duc de Lorraine rejoint le roi de France à Esme. Le duc d’Orléans provoque un nouvel incident. Aussitôt après son mariage secret, Monsieur a quitté Nancy pour se rendre à Conflans, « petite ville du duc de Lorraine »49. Là, il croise une voiture transportant des fonds pour la montre de la cavalerie légère de l’armée du Roi. Le duc d’Orléans arrête l’équipage et s’en empare50. Aussitôt, Charles IV informe Louis XIII de l’incident et se plaint du « déplaisir qu’il avoit de cette action faite dans ses Estats, et du désir qu’il avoit d’y mettre ordre »51. Le duc de Lorraine souhaite sans doute prévenir tout soupçon de complicité, affirmer son autorité souveraine sur ses terres, mais aussi profiter de l’incident. Il part à Conflans pour régler le problème avec Monsieur. À peine Charles IV parti, Louis XIII apprend que son frère renonce à garder l’argent, pour ne pas ajouter une pomme de discorde supplémentaire avec le duc de Lorraine. Le Roi entre alors directement en contact avec son cadet pour une réconciliation. Le jour même du traité de Vic, Louis XIII et Richelieu, ignorants de la cérémonie nuptiale, définissent les termes d’un accommodement52. Monsieur pourrait rester en Lorraine pendant un an. Une pension lui
du moins bonne à être abbesse de Remiremont », cité par Dom Calmet, Histoire de la Lorraine… Nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée par l’auteur..., Nancy, A. Leseure, 1745-1757, 7 volumes, t. VI, p. 69. 47 Cette union a fait l’objet d’une étude détaillée, mais ancienne, celle de l’abbé A. Degert, « Le Mariage de Gaston d’Orléans et de Marguerite de Lorraine », Revue historique, 1923, n° 143, p. 161-180 ; 1923, n° 144, p. 1-57. 48 Le détail des événements est connu grâce à l’attestation que le prêtre rédige pour authentifier la validité de l’union qu’il consacre. Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 338, fol. 313. Par ailleurs, un agent français à Rome, Gueffier, signale la présence d’un émissaire du duc d’Orléans, l’abbé d’Obazine, « pour les affaires de Monsieur » le 29 janvier 1632. A. Degert, « Le mariage de Gaston d’Orléans… », art. cit., 1ère partie, p. 170-171. 49 Mémoires de Richelieu, pub. par M. Petitot, ouv. cit., p. 9. 50 Guillaume Bautru à Richelieu, slsd, original, MAE, coll. MD France, vol. 804, f° 32-33. 51 Ibid., p. 10. 52 Projet préparé par Richelieu, auquel Louis XIII ajoute ses desiderata, dans L.-M. Avenel, Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 239.

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serait accordée. En contrepartie, le Roi exigerait de son frère qu’il se sépare de la faction menée par leur mère et de toutes les cabales dirigées contre lui. En conclusion du projet, Richelieu énumère les conséquences bénéfiques d’un tel accord : la paix à l’intérieur du royaume, l’impossibilité pour l’Espagne d’utiliser le duc d’Orléans comme perturbateur, la garantie pour les alliés du Roi (la Suède, et tout autant le duc de Bavière et la ligue catholique) que ce dernier ne disperserait pas ses forces armées pour mater une révolte. Le cardinal-ministre pense peut-être utiliser l’incident de Conflans pour amorcer une véritable réconciliation53. Louis XIII dépêche Janin au duc d’Orléans qui s’est déjà replié à Longwy. Le Roi n’a jamais été aussi conciliant, mais à l’issue d’un Conseil tenu avec le duc d’Elbeuf et Puylaurens, Monsieur refuse. « [Il] passa le lendemain dans les États d’Espagne ; ce qui montra bien que son dessein étoit formé auparavant, et que lorsqu’il avoit témoigné au duc désirer rentrer en la grâce de Sa Majesté, ce n’avoit été que pour se décharger du blâme de sa mauvaise conduite, faisant croire qu’il ne tenoit pas à lui qu’il ne fût bien auprès du Roi, mais que les portes de ses grâces lui étoient fermées, et qu’il lui étoit impossible d’y entrer »54. Le duc d’Orléans annihile ainsi tout espoir d’entente et de rapprochement. Louis XIII est conscient de l’influence exercée sur son frère, et soupçonne une connivence entre la Reine mère et les Espagnols « pour entreprendre quelque chose contre son État »55. Ses craintes sont rapidement confirmées par les avis des ambassadeurs et par le voyage en Flandres du marquis de Mirabel, « ambassadeur d’Espagne, qui étoit demeuré à Paris, où il agissoit perpétuellement pour troubler le repos de la France »56. Marie de Médicis adresse même un paquet au parlement de Paris, contenant deux lettres, l’une destinée au Roi, l’autre à l’assemblée, pour défendre les intérêts de l’Espagne et les siens propres contre ceux de la France. Les deux missives « étaient pleines de la répétition des impostures plusieurs fois rebattues contre le cardinal »57. Les conséquences du mariage secret sont incalculables pour le roi de France et la couronne. L’héritier présomptif du trône peut désormais assurer sa descendance masculine. Le danger d’un glissement de l’héritage capétien sur la tête de Monsieur prend une signification bien réelle. De plus, l’union avec la maison de Lorraine pourrait réanimer le mythe de l’ascendance carolingienne et réveiller les prétentions dynastiques du duc de Lorraine. Le souvenir de la Ligue et des prétentions de Charles III à la couronne de France reste vivace. Le danger est d’autant plus grand que Charles IV peut se prévaloir du traditionnel esprit de croisade perpétué par sa lignée. Il s’est engagé aux côtés de Ferdinand II dans le combat contre les Suédois et contre les princes protestants d’Allemagne. Charles IV assume parfaitement la tradition héritée du duc Antoine le Bon et la revendique. Le duc de Lorraine est désormais en mesure d’influer à la fois sur la politique intérieure, sur la politique extérieure et sur la diplomatie de Richelieu. La cérémonie apparaît comme une alliance de circonstances, celle de deux capacités belligérantes dont l’une n’a d’autres intérêts que d’en découdre pour substituer son influence à celle de Richelieu et s’imposer non seulement comme l’héritier présomptif de la couronne, mais comme le successeur désigné au trône de France.
Mémoires de Richelieu, pub. M. Petitot, ouv. cit., p. 10-11. Ibid., p. 11-12. Ibid. 56 Ibid. 57 Ibid., p. 13.
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Le 18 mai, le frère du roi prend la route de Trèves, où l’armée mise à sa disposition par Madrid se rassemble, au grand dam de l’archevêque dont les terres sont envahies58. Parmi ses proches, la trahison du duc d’Orléans ne fait pas l’unanimité. Deux d’entre eux, Le Coigneux et Monsigot, abandonnent le parti rebelle et trouvent un accord avec Richelieu. Quant au duc de Bellegarde, il ne peut adhérer à une révolte contre le roi et préfère solliciter des lettres de rémission59. Par ailleurs, le mariage du 3 janvier suscite les rumeurs les plus diverses, ressenties par le roi de France à la fois comme une provocation du duc de Lorraine et comme une humiliation imposée par son propre frère. Le ressentiment est d’autant plus vif contre Charles IV que celui-ci renoue dès les semaines qui suivent le traité de Vic avec les ennemis de la France, en accueillant à Nancy un envoyé de l’empereur, Raimondo Montecuculli, et un envoyé du roi d’Espagne, le baron de Leyde60. Le duc de Lorraine choisit de privilégier ses intérêts immédiats en rapprochant ses troupes de celles de Ferdinand II, tout en feignant d’obtempérer aux exigences de Louis XIII. Le système de protection et ses limites Retranché à Vienne, l’empereur est en difficulté face aux Suédois. Son armée a été mise en échec et il ne contrôle plus la situation. Début janvier, fait symptomatique, deux ambassadeurs, celui du duc de Bavière et celui de l’archevêque de Cologne, arrivent en Lorraine et se rendent auprès de Louis XIII pour solliciter une protection contre Gustave-Adolphe. Un accueil chaleureux leur est réservé et l’accord est envisagé. Table rase est faite des évènements qui ont marqué la fin de l’année 1631, seul le danger suédois est évoqué. Une démarche similaire est bientôt entreprise par l’archevêque de Trèves et par l’évêque de Würzburg, ambassadeur de la ligue catholique. L’archevêque de Mayence dépêche lui aussi un représentant auprès du roi de France pour se faire rétablir dans sa principauté. Dans l’immédiat, Louis XIII et Richelieu subordonnent la protection à un accord préalable de neutralité, auquel souscriraient les princes de la ligue catholique et le roi de Suède. Lui seul permettrait de déboucher sur un accommodement général que la maison d’Autriche, placée devant le fait accompli, n’aurait plus qu’à accepter. Le marquis de Brézé, beau-frère de Richelieu, est chargé de la délicate mission de proposer l’accord de neutralité à Gustave-Adolphe. Louis XIII pourrait ainsi pacifier l’Allemagne61. Dans les instructions remises au marquis de Brézé, le cardinal-ministre formule également le principe de la restitution des territoires annexés par les princes réformés et par la Suède aux princes catholiques spoliés. Il évoque un traité d’alliance formelle qui rapprocherait les membres de la ligue catholique du roi de France. Richelieu tient à rappeler au souverain Wasa que Louis XIII est en position de force et que les victoires remportées sur Ferdinand II sont fragiles, en raison notamment de l’inconstance des princes protestants d’Allemagne. La France tente de s’imposer comme médiatrice et de convaincre le roi de Suède qu’il ne peut définitivement vaincre l’empereur qu’en se ménageant la ligue catholique.
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M. Petitot (éd.), Mémoires de Richelieu, ouv. cit., t. VII, p. 11-12. Claude de Bullion à Richelieu, Rueil, 25 mars 1632, MAE, MD France, vol. 802, fol. 69-71. Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…, ouv. cit., t. VI, p. 72. 61 Richelieu au roi de Suède, 7 janvier 1632, lettre publiée par L.-M. Avenel, Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 244.
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C’est alors qu’un ambassadeur suédois, le baron Gustave Horn, arrive à Metz et annonce simplement que son maître refuse de rendre Würzburg, Bamberg et Mayence. Quant à Ferdinand II, il fait tout son possible pour rassembler les princes italiens autour de Philippe IV et les convaincre de voler à son secours. Une seconde ligue catholique voit le jour et les contacts avec Charles IV se multiplient. La position du duc de Lorraine et celle de Monsieur se compliquent alors singulièrement. Tous deux jouent un double jeu en tentant d’obtenir l’appui à la fois des Suédois et des Habsbourg contre l’ennemi commun, la France. Louis Deshayes de Cormenin, jadis ambassadeur du roi de France auprès de Christian IV de Danemark, est envoyé par Marie de Médicis et par Gaston d’Orléans auprès de Gustave-Adolphe de Suède pour le gagner à leur cause. Le baron de Charnacé découvre ces menées et arrête l’émissaire des factieux. Comme le maréchal de Marillac, celui-ci ne tarde pas à être jugé62. Dans le même temps, Charles IV viole les engagements contractés lors du traité de Vic. Sur les sollicitations de Montecuculli et du baron de Leyde, il lève de nouvelles troupes, contre la promesse de renforts armés ! Le duc de Lorraine prend pour prétexte la menace de soldats suédois envoyés en avant-garde sur ses frontières et enfreint l’interdiction faite par le roi de France. Dans ces circonstances, Gustave-Adolphe s’adresse directement à Charles IV afin d’éclaircir la situation et lui demander de préciser ses intentions63. Le roi de Suède récuse la notion de guerre de religion pour le conflit dans lequel il s’est engagé, proteste simplement de sa volonté de rétablir la paix… par les armes, et somme le duc de Lorraine de prendre nettement position. Ce dernier répond agir en prévention des conséquences prévisibles de la défaite de Tilly. De tout cela, Louis XIII et Richelieu sont absents. Le roi de France sollicite en vain Charles IV de lui donner les garanties de sa fidélité au royaume de France. Comme Bruxelles, Nancy devient un foyer d’intrigues et le décès de la duchesse douairière de Lorraine, au mois de février, ajoute encore à la confusion. Les réunions suspectes se multiplient, Gaston d’Orléans reste au centre de toutes les discussions et le duc de Lorraine n’hésite pas à se plaindre du logement des troupes françaises dans ses États64. L’entourage de Monsieur ne cache plus son projet d’intervention armée dans le royaume65. Avec l’aide des contingents impériaux, espagnols et lorrains, le duc d’Orléans projette de soulever la Champagne, la Picardie et le Languedoc. À la fin du mois d’avril, Charles IV fait marcher ses troupes vers le Luxembourg pour opérer leur jonction avec celles du duc d’Orléans. Il attend cependant pour prendre leur tête que son beau-frère en fasse au préalable autant avec ses propres soldats. L’attitude du duc de Lorraine est paradoxale. Il fait preuve de la plus grande circonspection et de la plus grande prudence vis-à-vis de Monsieur, attendant pour s’engager que celui-ci fasse le premier pas, et de la plus totale témérité et irresponsabilité vis-à-vis de Louis XIII à qui il n’a toujours pas rendu foi et hommage lige pour la Barrois mouvant66.

Le procès se déroule au mois de septembre 1632. Les procès-verbaux en sont conservés au MAE, coll. MD France, vol. 803-805. 63 Lettre publiée par Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…, ouv. cit., t. VI, p. 72-73. 64 Le baron de Chamblay, envoyé de Louis XIII en Lorraine, à Richelieu, Nancy, 28 février 1632, MAE, CP Lorraine, vol. 9, fol. 203-204. 65 Ibid. 66 Une lettre de Matthieu Molé à Richelieu, fin mai 1632, souligne les manquements du duc de Lorraine, bibliothèque Victor Cousin, coll. Richelieu, vol. 15, fol. 115.

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L’Espagne et l’Empire ont en réalité d’autres priorités que la Lorraine et la rébellion de Gaston d’Orléans. Si Don Gonzalès de Cordoue stationne en Flandres, si le comte de Mérode procède au recrutement de soldats au nom de Wallenstein dans la principauté de Liège, la ligue catholique est de plus en plus menacée par le roi de Suède et Ferdinand II ne peut y rester insensible. Le 15 avril, Gustave-Adolphe force le passage de la Lech, défendu par Tilly, pénètre en Bavière et ravage le duché67. Le chef de l’armée catholique, ainsi que son principal lieutenant, Aldringen, sont blessés. Le résident français à Munich, M. de Saint-Étienne, prend l’initiative de rencontrer le roi de Suède dans son camp d’Ingolstadt pour lui demander d’épargner Maximilien68. Le duc de Lorraine s’en trouve beaucoup plus isolé qu’il ne le souhaiterait. Louis XIII et Richelieu le savent parfaitement et sont plus résolus que jamais à lui imposer leur volonté. L’armée de Charles IV s’est remise en marche, officiellement pour aller contre Strasbourg. La ville libre s’est en effet rebellée contre Ferdinand II et contre l’autorité de son évêque. Abritée derrière de hautes murailles récemment restaurées, la cité a cru trouver en Gustave-Adolphe un protecteur efficace du protestantisme contre la Réforme catholique voulue par les Habsbourg et a abandonné au début de l’année la neutralité qu’elle observait jusqu’alors. Les soldats lorrains ont en réalité l’ordre de rejoindre le Luxembourg. Il ne peut être exclu qu’ils se rendent à la rencontre de deux armées espagnoles, celle de Don Gonzalès de Cordoue et celle du comte d’Emden, à la rencontre de l’armée de Monsieur ou à la rencontre des hommes de Wallenstein. Ce faisant, le duc de Lorraine couperait d’ailleurs le chemin de retraite de l’armée française d’Allemagne. Les négociations en cours avec le chancelier suédois Oxenstern, à propos de la neutralité, sont suspendues, mais l’archevêque de Trèves est disposé à remettre à la France les places fortes prévues dans le système de protection proposé par la France69. Le 10 mai 1632, Louis XIII et Richelieu partent vers le nord du royaume pour inspecter les places de la frontière picarde et prévenir toute incursion ennemie. Le 22, tous deux arrivent à Calais. Le roi rachète alors la charge de gouverneur de la ville, privant ainsi les rebelles et les Espagnols d’un point d’appui qui aurait pu être déterminant pour l’invasion du royaume. Dans le même temps, le souverain annonce au duc de Lorraine qu’il confie le commandement de son armée d’Allemagne aux maréchaux d’Effiat et de La Force. Tous deux ont pour mission d’en renforcer les effectifs et l’organisation, en vue d’une intervention dans l’Empire et en Lorraine. La promotion du marquis d’Effiat, devenu maréchal de France, est toute récente. Louis XIII le charge de soutenir l’archevêque de Trèves, Philippe-Christophe von Soetern, dans son combat contre les envahisseurs espagnols. Les chanoines de la ville se sont, eux aussi, révoltés contre le prélat. Ils ont ouvert leurs portes aux Espagnols qui se sont également emparés de Philippsbourg. Cette dernière appartient à l’archevêque de Trèves, en qualité d’évêque de Spire. Philippe-Christophe von Soetern est désemparé : au danger espagnol s’ajoute le danger suédois, puisque Gustave Horn a chassé les Espagnols de Coblence. Le seul secours sur
Billet anonyme adressé à Richelieu, 23 avril 1632, MAE, coll. MD France, vol. 804, fol. 107. Par mesure de sécurité, la duchesse de Bavière a même dû abandonner Munich : Jean de Rechignevoisin, sieur de Guron, à Richelieu, Nancy, 15 avril 1632, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 234-235. 69 Le maréchal d’Effiat à Richelieu, Saint-Avold, 26 mai 1632, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 10, fol. 306-307.
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lequel puisse compter l’archevêque est celui que lui envoie le roi de France en vertu des accords de protection conclus en avril. Le maréchal d’Effiat rétablit la situation du prélat spolié et laisse des hommes à Philippsbourg et à Ehrenbreitstein. La signification de l’occupation de ces forteresses dépasse vite la simple opération protectrice. PhilippeChristophe von Soetern est contraint d’offrir à Richelieu la coadjutorerie de l’évêché de Spire et la dignité de grand prévôt du chapitre de Trèves pour sauvegarder ses droits. Le cardinal-ministre pousse le marchandage jusqu’à exiger que la dignité de grand prévôt lui garantisse la succession à l’archevêché. La protection prend l’allure d’annexion… L’évolution, somme toute similaire à celle qui s’est opérée dans les Trois Évêchés, quoique plus brutale, n’échoue que par le rapt de Philippe-Christophe von Soetern par les Espagnols au mois de mars 1635. L’application du système de protection permet à la France d’occuper des positions très avancées dans les pays rhénans. La sécurité de l’espace lorrain, derrière les troupes françaises des maréchaux de La Force et d’Effiat, acquiert une importance accrue, car les garnisons stationnant en Allemagne dépendent entièrement des bonnes communications avec le royaume. Et quel crédit accordé à Charles IV ? Le maréchal d’Effiat lui-même exhorte le roi à venir en Lorraine puisque aucun danger ne semble peser sur la Picardie70. Fin mai, les troupes lorraines ont rejoint les armées espagnoles. Monsieur est parti pour Trèves et a pris la tête des contingents mis à sa disposition par Ferdinand II. Le traité de Liverdun Malgré la complexité de la situation, Richelieu conserve l’espoir de sauver la paix. Il tente encore de négocier avec le duc de Lorraine, en lui demandant de céder à la France comme garantie de ses bonnes intentions les places de Stenay et de Clermont-enArgonne. La sollicitation reste sans réponse. Le 9 juin, Richelieu lance un avertissement solennel à Charles IV71 : deux jours plus tard, Louis XIII quitte la Picardie pour la Champagne, puis les Trois Évêchés72. Les maréchaux d’Effiat et de La Force, appelés d’Allemagne, convergent déjà vers la Lorraine pour s’interposer entre le roi de France et les armées espagnoles. Ils ont ordre de ne plus négocier avec le duc de Lorraine. Richelieu et Louis XIII sont persuadés que Don Gonzalès de Cordoue, qui n’a pas suivi Monsieur, n’a pas davantage l’intention d’aider Charles IV73. Le 13, le duc d’Orléans publie une supplique « contre Jean Armand, cardinal de Richelieu, perturbateur du repos public, ennemy du Roy et de la maison royalle, dissipateur de l’Estat, usurpateur de toutes les meilleures places du royaume, tyran d’un grand nombre de personnes de qualité… »74. Le signataire informe solennellement les sujets du roi de France que leur souverain s’est trompé et qu’il faut combattre la tyrannie de Richelieu et de ses complices : la guerre civile est déclarée. Le même jour, les maréchaux de La Force et d’Effiat installent leurs quartiers dans l’évêché de Metz. Ils prennent aussitôt la route de Pont-à-Mousson. Selon eux,
Effiat à Richelieu, Courcelles, 25 mai 1632, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 299-300. MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 270, L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 303. 72 Louis XIII à Richelieu, 10 juin 1632, MAE, coll. MD France, vol. 1505, fol.11-12. 73 Louis XIII aux maréchaux de La Force et d’Effiat, Laon, 12 juin 1632, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 10, fol. 386-387. 74 MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 225.
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face à l’armée de Louis XIII, Monsieur ne peut que prendre la route de la FrancheComté puis du Gévaudan. Leur analyse se révèle d’une rare justesse. Comme prévu, Don Gonzalès de Cordoue préfère d’ailleurs se replier à Trèves. Gaston d’Orléans, quant à lui, ne s’y trouve plus, il a gagné Besançon. Le 18 juin, Louis XIII franchit la Meuse : les armes paraissent le seul moyen de contraindre Charles IV à satisfaire à ses obligations75. Le duc de Lorraine n’a pas les moyens de s’opposer aux forces françaises. Par l’intermédiaire de l’Infante, il a averti Don Gonzalès de Cordoue du danger encouru, mais le général espagnol ne cesse de se dérober. Il a trop à faire et ne peut qu’inciter Charles IV à se soumettre. Wallenstein est pareillement sollicité, sans plus de succès. Ni Wallenstein, ni Mérode, ni Montecuculli ne disposent de contingents suffisants. Louis XIII tient déjà les passages de la Meuse et de la Moselle, Nancy est directement menacée. Le marquis de Bourbonne attire d’ailleurs l’attention de Richelieu sur la vulnérabilité de la capitale ducale où ne reste que la princesse de Phalsbourg. Le roi de France poursuit son périple en occupant Saint-Mihiel, capitale du Barrois non mouvant, puis Pont-à-Mousson, siège de l’université lorraine. La campagne-éclair de Louis XIII dévoile la fragilité des États lorrains. Charles IV n’a plus qu’à négocier un nouveau traité de paix. L’accord est signé à Liverdun le 26 juin76. Il fixe sans équivoque l’attitude que le duc de Lorraine doit observer. Charles IV consent une participation financière et militaire aux combats engagés par le roi de France, lui laissant libre passage en Lorraine. L’aide à fournir à Louis XIII est prévue pour tous types de conflit. En contrepartie, le roi de France s’engage à évacuer les pays occupés et à remettre Bar, Saint-Mihiel et Pont-à-Mousson, si symboliques de l’identité lorraine, à leur légitime souverain. Charles IV laisse par ailleurs au vainqueur Stenay et Jametz pour une durée de quatre années. Un article secret oblige le cardinal Nicolas-François de Lorraine, frère de Charles IV, à se constituer otage si les places n’étaient pas livrées à la France. Surtout le duc cède en toute propriété le bailliage de Clermont-en-Argonne, moyennant un dédommagement financier. En matière féodale, le territoire de Clermont relève de la suzeraineté impériale et fait partie des réclamations formulées par la commission Le Bret. Enfin, dans un délai d’un an, Charles IV est tenu de rendre hommage à Louis XIII, selon le cérémonial réclamé par les juristes français. Le traité de Liverdun fait bien plus que confirmer celui de Vic, ses clauses permettent l’implantation du royaume de France à l’angle nord-ouest des duchés de Lorraine et de Bar. Il offre à Louis XIII le contrôle des routes et des étapes vers l’Empire, l’acquis stratégique sur les voies de communication s’avère encore plus important que les gains territoriaux. Là résident la victoire et l’habileté de Richelieu dans la direction des opérations77.
MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 278 et 279. La lettre de Richelieu a été publiée par L.-M. Avenel, Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 311. 76 Les clauses du traité de Liverdun ont été publiées par M.-C. Vignal Souleyreau, Richelieu et la Lorraine, ouv. cit., p. 375-376. 77 Le jugement que porte Richelieu, dans ses Mémoires, sur le traité de Liverdun constitue une véritable curiosité après ses propos sur le principe de protection à appliquer en Lorraine. Le cardinal y présente de manière sincère la position de Charles IV : « la plus grande part du monde, jugeant de ce qui se passe, sans en considérer les raisons, blâmèrent le duc de Lorraine d’avoir fait ce traité, mais pour moi, je dirai franchement que, supposé les fautes précédentes où il s’étoit laissé aller, c’est la seule action de sagesse que j’ai remarquée en sa conduite. Il sera aisé de le concevoir, si l’on considère que ce pauvre prince avoit si mal pris son temps
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La toute puissance du cardinal-ministre : le procès du maréchal de Marillac Au cours des années 1631 et 1632, Richelieu profite de l’assurance acquise depuis la journée des Dupes et consolide sa position au sommet du pouvoir en éliminant ceux qu’il considère autant comme ses ennemis personnels que comme les ennemis de l’État. Il profite naturellement du règlement de la succession de Mantoue et de l’implication de la France dans les affaires d’Allemagne, il cherche aussi prudemment à éviter toute nouvelle révolte et à se ménager la sympathie de Jean-Louis d’Épernon, gouverneur et représentant de l’autorité militaire du roi de France dans les Trois Évêchés. Richelieu ne peut se permettre de disperser ses forces sur plusieurs fronts. Et Monsieur, à lui seul, requiert une vigilance de tous les instants. Le maréchal de Marillac est la principale victime politique de Richelieu après l’éviction de Marie de Médicis. Le sort réservé au gouverneur de Verdun est exemplaire et se veut comme tel. Richelieu ne pardonne pas mais il sait aussi que les Grands du royaume pourraient en prendre ombrage78. Le 10 novembre 1630, conformément à la décision prise par le conseil du Roi, le frère du garde des sceaux a reçu une lettre de Louis XIII lui confiant le commandement de l’armée d’Italie : sous couvert d’un gage donné au parti dévot, Richelieu a écarté au meilleur moment le maréchal de Marillac et pris le pas sur la reine mère. Dès le 12, le Roi a écrit au maréchal de Schomberg pour lui enjoindre d’arrêter son collègue et de s’assurer de sa personne physique. Un seul grief anime le cardinal : Louis de Marillac est le frère de Michel, disgracié et emprisonné. Il se trouve à la tête d’une armée de six à sept mille hommes et pourrait entrer en dissidence. Le courrier royal arrive au camp de Folizzo le 21 novembre. La surprise est totale d’autant que Louis XIII n’avance aucun motif et ne professe aucune accusation. Arrêté, puis transféré à Sainte-Menehould, Louis de Marillac fait preuve d’une complète soumission et refuse même un projet d’évasion fomenté par un de ses lieutenants, Le Mesnil. Il semble faire preuve d’une résignation qui ne s’explique que par la certitude de l’innocence et reste convaincu que sa bonne conduite sera récompensée79. Paradoxalement, Louis de Marillac se refuse à admettre définitivement

de se porter contre la France qu’il voyoit tous ceux qui le pouvoient secourir contre elle en état de ne pouvoir faire autre chose que le plaindre. L’impuissance de Monsieur, dont les armes n’avoient force que pour brûler des maisons et des villages entiers en France, faisoient que ses vœux lui étoient fort inutiles. Le roi de Suède avois mis une si grande barrière entre l’Empereur et lui, qu’à peine les souhaits de l’Empire pouvoient-ils venir jusqu’à ses Estats ; les Hollandois occupoient tellement les Espagnols qu’outre qu’ils jouoient de malheurs depuis quelques temps, il ne leur estoit pas de temps pour penser aux affaires d’autrui. », dans M. Petitot (éd.), Mémoires de Richelieu, ouv. cit., p. 119. 78 Deux officiers ont fait le récit des événements dans leurs mémoires : le vicomte de Puységur, Mémoires, Paris, Morel, 1690 ; et Louis du Pontis, Mémoires du sieur du Pontis, Paris, 1837, coll. Nouvelle collection des mémoires pour servir l’histoire de France, sous la dir. Michaud et Poujoulat, 2e série, t. VI. Voir également P. de Vaissière, Un grand procès sous Richelieu : l’affaire du maréchal de Marillac (1630-1632), Paris, 1924. 79 Il déclare au maréchal de La Force : « Monsieur, il n’est pas permis au sujet de murmurer contre son maître, ni lui dire que les choses qu’il allègue sont fausses. Je puis dire avec vérité n’avoir rien fait contre son service. La vérité est que mon frère, le garde des sceaux, et moi avons toujours été serviteurs de la Reine mère, qu’il faut qu’elle est du dessous et que M. le cardinal de Richelieu l’ait emporté contre elle et contre ses serviteurs. Mais il n’y a remède, il faut souffrir. Je ne suis pas mal aisé à arrêter sans qu’il soit besoin qu’on me garde ; je

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d’où vient le coup qui lui est porté et garde encore l’espoir qu’une intervention de sa femme dissipe le malentendu80. Mais pour Richelieu, maintenir Marillac en détention est une nécessité. Le prisonnier est un excellent otage et un moyen de pression efficace sur Marie de Médicis. Richelieu compte utiliser le prisonnier pour empêcher la reine mère d’en venir à des décisions extrêmes, ou, au contraire, pour lui donner satisfaction si elle se résolvait à la composition. Dans l’un ou l’autre cas, le cardinal a besoin de réunir les charges les plus lourdes possible pour dissimuler le procès politique sous l’apparence d’un procès criminel. Richelieu recourt aux services d’un homme de confiance, expert en la matière, Isaac de Laffemas. Ancien comédien et poète, une réputation bien établie lui vaut déjà le surnom de « bourreau du cardinal de Richelieu »81. D’une intransigeance exemplaire, Laffemas est le spécialiste des mises en scène spectaculaires. Il reçoit commission pour dresser l’inventaire des papiers saisis chez le maréchal de Marillac, tandis que les agents de Richelieu recueillent tous les ragots concernant les activités de l’ancien gouverneur de Verdun, en particulier ses relations avec Gaston d’Orléans et avec le duc de Lorraine. L’interception de la lettre du maréchal de Marillac à son lieutenant Biscarras, lui en joignant de remettre la citadelle de Verdun au Roi, est à elle seule le symbole de la sévérité et de la ruse dont peut faire preuve Richelieu. Biscarras n’a jamais connaissance de l’ordre de Marillac : ce dernier est alors accusé de vouloir garder la place et Biscarras de fomenter une révolte. L’arrestation opportune de quelques officiers ayant servi Marillac conforte la rumeur d’une sédition imminente. Le maréchal de Marillac n’a bientôt plus qu’un espoir, servir de monnaie d’échange dans la réconciliation de Richelieu et de Marie de Médicis. Là encore, il est vite déçu. Il réussit pourtant à faire parvenir une seconde missive à Biscarras qui restitue Verdun. Il ne peut donc plus être question de poursuivre Marillac sous l’accusation de lèse-majesté, mais il s’agit de lui faire payer l’obstination de la reine mère et la fuite de Gaston d’Orléans hors du royaume. C’est ainsi que les recherches sur l’action du gouverneur de Verdun dans l’exercice de ses fonctions sont poursuivies et que s’ouvre le procès criminel du maréchal de Marillac. L’instruction, confiée à Laffemas et à une autre créature de Richelieu, Isaac de Moricq, débute fin janvier 1631. Le 29, le maréchal de Marillac a l’habileté de faire saisir la grande chambre du parlement de Paris d’une requête en incompétence des commissaires spéciaux désignés pour instruire son procès. Le Parlement s’oppose aux commissions extraordinaires qui le dépouillent de ses prérogatives et décide d’évoquer lui-même l’affaire. Le 6 février, un arrêt du conseil du Roi casse la décision de l’assemblée. Des remontrances sont adressées au souverain. Le maréchal de Marillac dépose une nouvelle requête et le Parlement rend un deuxième arrêt en sa faveur. Richelieu n’en tient aucun compte et confirme à Laffemas et à Moricq qu’ils doivent poursuivre la tâche qui leur a été confiée. Puis la procédure se radicalise : ordre est donné à la maréchale de Marillac et à sa nièce, Mlle d’Attichy, de s’éloigner de Paris, et à un neveu du prisonnier, chanoine de la cathédrale de Verdun, de quitter la ville. Le 13 mai, un tribunal d’exception est
me rendrai en telle place et en telle prison qu’il plaira au Roi m’ordonner », cité par G. Mongrédien, 10 novembre 1630 : la journée des Dupes, Paris, Gallimard, 1961, p. 108. 80 Lettre du maréchal de Marillac à son épouse, née Catherine de Médicis, Embrun, 17 décembre 1631, dans G. Mongrédien, La Journée des Dupes, ouvrage cité, p. 11. 81 Voir G. Mongrédien, Le Bourreau du cardinal de Richelieu, Isaac de Laffemas, Paris, Bossard, 1929.

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institué. Il se compose des deux rapporteurs déjà évoqués, de trois maîtres des requêtes de l’hôtel supplémentaires, dont un personnage important, Paul Hay du Châtelet, de deux présidents et de douze conseillers du parlement de Dijon, où le prisonnier est transféré. Le choix du tribunal bourguignon est une véritable offense faite à celui de Paris. Mais une épidémie de peste oblige la commission à se replier à Verdun. Laffemas et Moricq n’hésitent pas à susciter dépositions et dénonciations concernant le détournement supposé, par Marillac, de sommes réservées à la solde et à l’entretien de son armée, concernant des malversations qu’il aurait commises lors des travaux de fortification de la citadelle et des abus d’autorité82. Les interrogatoires débutent au mois de juillet 1631. À cette époque, pour une raison inconnue, Laffemas demande à être relevé de ses fonctions, il est provisoirement remplacé par un autre magistrat au parlement de Dijon, Antoine de Bretagne. Le tribunal d’exception doit se réunir le 28 mais Antoine de Bretagne et Isaac de Moricq répondent que l’instruction n’est pas terminée. Tandis que la cour fait pression pour accélérer la procédure, un nouvel arrêt du parlement de Paris interdit à la chambre criminelle de poursuivre ses investigations et adresse de nouvelles remontrances au Roi. Le 12 septembre, Louis XIII ordonne aux juges établis à Verdun de poursuivre leur tâche. Pour Marillac, il ne fait guère plus de doute que Richelieu est son véritable adversaire. Et les hommes de loi chargés de l’instruction doutent eux-mêmes du bienfondé et de la légalité de la procédure. Ils autorisent le maréchal de Marillac à choisir un avocat, un procureur et deux de ses parents comme solliciteurs. Le choix du prisonnier se porte sur des avocats parisiens, ainsi que sur Mlle d’Attichy et sur Jacques Jacob, un de ses familiers. Le gouvernement réplique en exilant la nièce de Marillac et en interdisant aux avocats de quitter Paris. La fuite de la reine mère à Bruxelles et l’arrivée de Gaston d’Orléans à Nancy confortent Richelieu dans sa détermination à exercer une autorité sans limite. La chambre criminelle de Verdun se montre de plus en plus rétive. La procédure judiciaire s’enlise tandis que le maréchal de Marillac multiplie les requêtes en récusation de ses juges. La volonté du cardinal-ministre n’est plus respectée, il décide d’intervenir brutalement. Un arrêt du Conseil, en date du 11 novembre 1631, fait « défense à la chambre souveraine établie à Verdun de plus s’assembler jusqu’à ce qu’il ait été pourvu auxdites récusations »83. Les juges sont dessaisis et les commissaires renvoyés chez eux. Mme de Marillac vient de décéder. La nouvelle frappe le prisonnier de plein fouet et au pire moment. Conservant néanmoins quelques illusions, le maréchal de Marillac interprète le désaveu du tribunal de Verdun comme un effet de la clémence de Richelieu ! Au mois de décembre, Louis XIII et sa cour séjournant en Lorraine, Marillac tente de sonder le gouvernement en lui envoyant son procureur, qui n’est reçu ni par le Roi, ni par Richelieu. Qui plus est, tous les prisonniers détenus à Sainte-Menehould sont libérés, sauf les gens du maréchal. Ce dernier persiste et dépêche à Metz son avocat, Rouyer, Les réponses arrachées à Richelieu sont glaciales. Le prisonnier se raccroche au moindre espoir. Dans l’éventualité d’un deuxième entretien avec le cardinal, un mémoire justificatif est préparé. La réponse est décevante : il faut laisser le procès se dérouler. À cette fin, Marillac est transféré à Pontoise.
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Compte-rendu du procès de Louis de Marillac au MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 155-167. Dans G. Mongrédien, La Journée des Dupes, ouv. cit., p. 119.

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Des locaux ont été préparés au château de Mont-Bélien, qui appartient à Richelieu. Mais une des filles du prisonnier se trouve au couvent des carmélites de la ville. Des intrigues obligent à un nouveau transport, cette fois à Rueil, dans la résidence favorite du cardinal. L’ordre de s’y rendre porte la date du 8 mars 1632. La nouvelle chambre criminelle chargée d’instruire le procès est composée de treize conseillers au parlement de Dijon, qui a eu le bon goût de condamner les complices de Marie de Médicis et de Gaston d’Orléans, de deux conseillers d’État et de huit maîtres des requêtes. Elle est résidée par le marquis de Châteauneuf, promu garde des sceaux à la place de Michel de Marillac. Les travaux débutent dès le 10 mars : les requêtes de l’accusé sont d’emblée écartées. Les charges qui lui sont imputées sont le péculat commis sur la subsistance et la solde de l’armée de Champagne, les malversations commises dans l’adjudication des travaux de construction de la citadelle de Verdun, les corvées et prestations en nature ou en argent abusivement imposées aux communautés du pays. L’accusation de lèse-majesté n’est pas explicitement formulée mais elle reste sous-jacente. Que le maréchal de Marillac ait, ou non, commis des irrégularités, Richelieu entend surtout frapper de manière exemplaire l’ancien capitaine des gardes de Marie de Médicis, le frère du garde des sceaux disgracié, l’ami du cardinal de Bérulle, l’un des chefs de file du parti dévot. Le cardinal-ministre a bien l’intention de lancer un avertissement sans frais à tous ceux qui auraient l’outrecuidance de s’opposer ou de critiquer la politique du gouvernement. Isaac de Laffemas, de retour dans l’affaire, est chargé de mener le procès à son terme84. Richelieu y tient d’autant plus que Marie de Médicis déclenche une violente campagne de presse et de libelles dans le royaume pour dénoncer les méthodes et les objectifs de son adversaire. Les pamphlets attaquant le gouvernement et les juges de Marillac se multiplient et se font de plus en plus acerbes85. Au début du printemps, le prisonnier dépose une énième requête en récusation des membres de la commission chargée d’instruire son procès et s’élève en particulier contre la présence de Paul Hay du Châtelet86. Marie de Médicis et Gaston d’Orléans vont jusqu’à menacer les juges par voie épistolaire pour les intimider87 ! Le 28 avril, le maréchal de Marillac comparaît enfin devant le tribunal d’exception réuni pour le juger. Il n’a pas présenté moins de trois requêtes à la chambre de justice du parlement de Paris. Le procès entrant dans sa phase finale, les parents du maréchal de Marillac réitèrent en son nom la récusation de Paul Hay du Châtelet. L’acte fait état de paroles outrancières prononcées par l’intéressé et d’un pamphlet haineux dont il serait l’auteur. Mais la procédure doit être abandonnée : le maréchal de Marillac, enfermé et étroitement surveillé, ne peut signer la requête. Les proches de l’ancien gouverneur de Verdun s’avisent alors de présenter une seconde requête en leur nom propre cette fois. Ils demandent que la première soit présentée au prisonnier pour qu’il la signe ou que la seconde soit reçue en sa forme. Ces deux requêtes, attachées ensemble, sont présentées à la chambre de justice le 4 mai et remises entre les mains de Jean de Lauzon, maître des requêtes, pour en faire le rapport. Après délibération, il est décidé que les deux recours soient envoyés au Roi pour être
Argenson à Richelieu, Paris, 9 mars 1932, MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 56. Matthieu de Morgues, notamment, fait paraître une Très humble, très véritable et très importante remontrance au Roy. 86 Le marquis de Châteauneuf à Richelieu, 20 et 21 mars 1632, MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 66-68. 87 Claude de Bullion à Richelieu, Rueil, 2 avril 1632, MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 86.
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examinés par son Conseil. Simultanément, le maréchal de Marillac, se voyant isolé de son entourage et privé de tout contact, remet à l’officier chargé de sa surveillance une troisième requête, rédigée de sa main, par laquelle il demande à être à nouveau entendu par la chambre de justice du parlement de Paris. Ce même 4 mai, Louis XIII réunit son Conseil et convoque le garde des sceaux ainsi que quelques juges, dont Paul Hay du Châtelet. Jean de Lauzon présente les deux premières requêtes attachées en sa présence. Il apparaît nettement que le juge a porté des accusations trop vives contre le prisonnier : il est disgracié et à son tour incarcéré, il recouvre cependant la liberté dans les mois qui suivent. Les désaccords sur les charges à retenir contre le maréchal de Marillac prolongent les discussions. Les délibérations n’arrivent à leur terme que le 7 mai : treize juges se prononcent pour la mort, dix pour le bannissement ou l’exil. Trois jours plus tard, Louis de Marillac est exécuté en place de grève. Aveu terrible de mauvaise conscience : Louis XIII donne ordre, dès la fin du procès, de brûler les procès-verbaux de la procédure originale. La brutalité de la méthode montre la volonté de Richelieu, appuyé par le Roi, d’affirmer son autorité et celle du principe monarchique. Pourtant, l’examen du cas de Louis de Marillac révèle aussi les freins opposés à cette tendance pré-absolutiste par les instances judiciaires françaises. Depuis l’automne 1631, des édits de Louis XIII portant création de commissions extraordinaires soulèvent en effet une vive agitation dans le milieu parlementaire. Richelieu et le Roi entendent attribuer le jugement des causes touchant l’ordre public à des magistrats spécialement désignés. Une commission de justice a été instaurée à l’Arsenal de Paris afin de poursuivre des faux monnayeurs. Mais le Parlement y voit une atteinte à ses prérogatives. À la suite de la convocation de ses représentants à Château-Thierry, Louis XIII et ses conseillers constatent que la chambre des enquêtes outrepasse ses droits et ses compétences. Les parlementaires font tout pour s’opposer à l’enregistrement des édits de création des commissions extraordinaires. Le 30 janvier 1632, le Roi, par la voix du marquis de Châteauneuf, fait part de son mécontentement aux représentants du parlement de Paris réunis à Metz. Le souverain déclare refuser les remontrances de l’assemblée et déchoit ses membres de leur titre de conseiller. Il rappelle le caractère « monarchique » de l’État et donne la preuve qu’il est parfaitement capable de faire respecter son autorité. À la suite du discours du garde des sceaux, le premier président au Parlement, Nicolas Le Jay, sollicite la grâce du Roi et le maintien des parlementaires dans leurs charges. Surtout, il justifie longuement l’attitude de l’assemblée, à la grande colère de Louis XIII, et au vif mécontentement de Richelieu et de Châteauneuf. Sous le coup de l’émotion, le monarque prend lui-même la parole et affirme sans ambages la prééminence de l’autorité royale sur l’autorité parlementaire. Puis le cardinal s’adresse à son tour aux représentants du Parlement pour leur enjoindre d’obéir aux ordres qui leur ont été donnés. Le cardinal-ministre se montre plus conciliant que le souverain et se déclare favorable au maintien des parlementaires de leurs charges, sous réserve que ceux-ci obéissent enfin au Roi et enregistrent les édits nécessaires à la réforme judiciaire. La querelle est d’autant plus importante pour Richelieu que la résistance opposée par les parlementaires met non seulement en cause le système de justice d’État voulu par Richelieu, mais retarde également l’instruction du procès du maréchal de Marillac, que le cardinal-ministre souhaite voir aboutir au contraire le plus rapidement possible. Le 2 mars 1632, les parlementaires se voient confirmer leur retour en charges.

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Mais l’affaire n’est que reportée : de nouvelles difficultés surgissent dès le mois d’août à propos de Gaston d’Orléans et de l’attitude à adopter à son égard. La chevauchée du Languedoc Début juin, Monsieur réunit les forces dont il dispose et entre en armes dans le royaume. Le 13, il publie à Andelot un manifeste où il expose ses objectifs et justifie le déclenchement de la guerre civile : le duc d’Orléans se présente comme le libérateur de la tyrannie qu’exerce Richelieu sur le Roi et sur la population du royaume. Il compte sur le ralliement du duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, pour compenser la défection du duc de Bellegarde88. Le 15, le marquis de Bourbonne annonce l’arrivée des factieux devant Dijon89. La population bourguignonne est profondément hostile à l’entreprise car les troupes rebelles vivent à ses dépens comme en pays conquis et ravagent les provinces qu’elles traversent. Monsieur est sans pitié pour ceux qui lui résistent et demeurent fidèles à Richelieu. Il n’obtient pourtant pas la reddition de Dijon et doit prendre le chemin de la Bresse. À la fin du mois de juin, le maréchal de Créqui prend les mesures défensives nécessaires pour empêcher les rebelles d’entrer dans le Dauphiné. Leur destination la plus probable est le Languedoc, malgré les réticences du duc de Montmorency qui reproche au frère du Roi sa précipitation. Depuis 1630, des troubles agitent en effet le sud du royaume. Les révoltes antifiscales se multiplient, il est logique que le duc d’Orléans veuille exploiter la situation. Le royaume est soumis à deux régimes distincts de fiscalité : les pays d’états d’une part, les pays d’élection de l’autre (environ les deux tiers du territoire). Cinq provinces bénéficient du statut de pays d’états : la Bourgogne, la Bretagne, le Dauphiné, le Languedoc et la Provence. Leurs habitants payent la taille réelle, impôt foncier qui ne grève que la terre. Celui qui n’en a pas est exempté. De plus, seules les terres de roturiers sont taxées. Celles des nobles sont exemptées et une terre réputée noble reste telle, quel que soit son acquéreur. À l’inverse, une terre roturière le demeure également, même achetée par un noble, qui doit alors acquitter l’impôt. Chaque année, la somme à payer au trésor royal par les pays d’états est communiquée aux états provinciaux, avant d’être répartie entre les contribuables par les députés des trois ordres. Dans les pays d’élection, au contraire, la taille est personnelle. L’impôt est direct, il affecte les revenus des contribuables et est fixé chaque année arbitrairement par le gouvernement. Infailliblement, les dépenses imprévues affluent en cours d’exercice budgétaire, surtout en temps de guerre. Des levées supplémentaires sont alors organisées et une « crue » fréquemment ajoutée à la somme primitivement fixée. Les levées supplémentaires deviennent tellement régulières que la crue finit par être considérée comme un élément normal de la taille. Un procédé similaire est employé pour les anticipations. À la suite de prélèvements avancés, la taille de l’année à venir peut être épuisée avant même son échéance. Elle est alors mise à jour en tenant les anticipations pour nulles et la taille est à nouveau levée comme si rien n’avait été perçu auparavant. D’où un doublement pur et simple de l’impôt ! On comprend l’intérêt du gouvernement à préférer la taille personnelle à la taille réelle, d’autant qu’aux crues
Monsieur, par la suite, nie être l’auteur du Manifeste : le duc d’Orléans à Richelieu, Béziers, 29 septembre 1632, Bibl. Victor Cousin, coll. Richelieu, vol. 15, fol 136 ; MAE, coll. MD France, vol. 805, fol. 90 et 92. 89 MAE, coll. MD France, vol. 804, fol.197-198
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ordinaires et extraordinaires peuvent même s’ajouter des crues superextraordinaires et que la vente des charges d’élus et d’officiers chargés de la levée de l’impôt est une source de profit conséquente. Les pays d’élection forment seize recettes générales qui correspondent aux circonscriptions administratives, les généralités. À la tête de chaque recette générale est placé un général des finances. La recette elle-même se divise en plusieurs entités, les élections, qui sont les unités fiscales de base. Le général des finances est informé du montant de la somme assignée à sa circonscription et procède à la répartition entre les élections de son ressort. À l’intérieur de chaque élection, la ventilation de l’impôt est effectuée par les élus. Leur recrutement s’opère surtout parmi les hommes de loi en possession d’un niveau de fortune suffisant pour leur permettre de s’acquitter du prix de leur charge. Les élus sont assistés dans l’exercice de leurs fonctions par des lieutenants, primitivement de simples commis choisis et rétribués par les élus eux-mêmes. Au début du XVIe siècle, cette hiérarchie était déjà une source de revenus considérables. Mais il s’est rapidement avéré que les officiers du fisc n’étaient pas assez nombreux. Les charges de contrôleur des tailles et de receveur des tailles ont été créées. Puis le nombre de receveurs a été doublé par la mise en place dans chaque emploi de deux titulaires alternatifs, l’un pour les années paires, l’autre pour les années impaires. Un troisième officier leur a été adjoint dans une dernière étape, le receveur triennal qui n’opère que tous les trois ans. À chaque office correspondent donc trois titulaires qui ont payé leur charge, mais que le gouvernement doit rémunérer tous les ans alors qu’ils ne travaillent qu’une année sur trois. Le clergé et la noblesse sont par ailleurs exemptés de la taille ainsi que tous les officiers ayant acheté leur charge. Et le gouvernement encourage les inégalités par la vente aux enchères de privilèges individuels accordant dispense pour tous les impôts directs ! Richelieu souhaite étendre le système en vigueur dans les pays d’élection aux pays d’états. Les rentrées fiscales immédiates dans les caisses du royaume seraient considérables. Mais le projet suscite les résistances locales les plus farouches. En Provence, la perception de l’impôt n’en est pas moins confiée à des agents du roi, en remplacement des agents de la province. La population s’agite et par prudence, sachant sa position particulièrement fragile, le gouverneur de la province, le duc de Guise, conserve le silence depuis le mois de novembre 1630. En février 1631, Richelieu lui a envoyé une armée, menée par Condé. Guise, invité à rendre des comptes à la cour, a choisi l’exil définitif. Démis de ses fonctions, il est remplacé dans sa charge par le maréchal de Vitry, tandis que Richelieu se réserve personnellement l’intégralité des affaires maritimes90. En Languedoc, le projet d’établir des élus provoque également l’opposition des états et celle du parlement de Toulouse. Mais le gouverneur, Henri de Montmorency, semble surtout soucieux de se ménager les meilleures relations possible avec le Roi. Né en 1595, Henri II de Montmorency est le fils du connétable Henri Ier, maréchal de France. Orphelin de père dès 1614, il jouit très jeune d’un pouvoir quasiabsolu en Languedoc, d’une grande popularité et d’une vie particulièrement luxueuse. À
90 Concernant ces quelques semaines particulièrement troublées, voir aussi R. Abad, « Une première Fronde au temps de Richelieu ? L’émeute parisienne des 3-4 février 1631 et ses suites », XVIIe siècle, janvier-mars 2003, n° 218, p. 39-70 ; voir également L.-A. Boiteux, Richelieu « grand maître de la navigation et du commerce », Paris, Ozanne, 1955 et P. Castagnos, Richelieu face à la mer, Rennes, Ouest France, 1989.

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dix-huit ans, de surcroît, il contracte un mariage particulièrement prestigieux et épouse Marie-Félice des Ursins, parente de Marie de Médicis, nièce du pape Sixte Quint. Maître des états du Languedoc, le duc de Montmorency est un gouverneur tout puissant dans une province éloignée du pouvoir central et limitrophe de l’Espagne. Il tâche cependant d’entretenir de bons rapports avec Paris afin de préserver son indépendance et de garantir les particularismes locaux. Il évite ainsi soigneusement de prendre parti dans les querelles de cour. En 1620, Marie de Médicis, en exil à Angoulême, a tenté, en vain, de l’attirer dans sa faction. Louis XIII a récompensé le gouverneur du Languedoc en lui conférant le collier de ses ordres. La même année, il s’est rangé aux côtés de son souverain pour combattre les protestants et dirigé le siège de Montpellier face au duc de Rohan. Mais la loyauté dont le duc de Montmorency a eu l’intelligence de faire preuve n’a pas empêché son implication involontaire dans les cabales orchestrées par Marie de Rohan-Montbazon, devenue Mme de Luynes. En 1618, la future duchesse de Chevreuse a été nommé surintendante de la maison de la Reine. Or la belle-mère du duc de Montmorency, veuve du connétable, venait d’accepter la charge de dame d’honneur à condition qu’il n’y ait pas de surintendante. Henri a pris le parti de Laurence de Clermont-Montoison et protesté auprès du Roi, sans rien obtenir. Quelques temps plus tard, est survenue une affaire beaucoup plus grave. Le duc de Montmorency a rencontré Anne d’Autriche en Languedoc en 1621. Le 26 février 1623, à la stupeur générale, lors d’une fête donnée à la cour, le poète Théophile de Viau a donné lecture de vers composés par le gouverneur du Languedoc, déclaration d’amour à la jeune reine, qui _ selon les codes espagnols de l’hommage dû à une reine _ a reçu la démonstration avec faveur. Louis XIII ne pouvait accepter un tel affront. Deux camps se sont constitués à la cour : Montmorency et Bourbon autour d’Anne d’Autriche, la duchesse de Chevreuse et les Guise autour du Roi. Marie de Médicis a choisi de défendre son fils et obtenu qu’aucun homme ne puisse plus entrer dans le cabinet de sa belle-fille. L’incident en est resté là. Le duc de Montmorency a poursuivi sa carrière, non sans difficultés et humiliations. Le 16 septembre 1625, il a remporté, en tant qu’amiral, la victoire navale de l’île de Ré. Mais la place a été confiée à Toiras, inférieur en grade au gouverneur du Languedoc. Richelieu apprécie peu le duc de Montmorency. Le 1er novembre suivant, bien qu’il ait mis à la disposition du Roi une flotte et des troupes entretenues à ses frais, bien qu’il se soit déclaré prêt à prendre La Rochelle avec quelques contingents supplémentaires, il n’a pas été écouté. Richelieu, de surcroît, l’a obligé à se défaire de sa charge d’amiral, moyennant cependant plus d’un million de livres de dédommagement. Mécontent du sort qui lui a été réservé, le duc de Montmorency s’est peu à peu rapproché de Gaston d’Orléans. En 1627, l’exécution de François de MontmorencyBouteville, cousin du duc, a encore ajouté à son amertume et à son ressentiment. L’année suivante, il a pourtant repris la guerre contre le duc de Rohan, participé au siège de Privas et, à l’issue de la paix d’Alès, reçu Richelieu en son château de La Grange-des-Prés, près de Pézenas. Surtout, au cours de l’été 1628, Louis XIII a augmenté de deux cent mille livres la charge fiscale pesant sur le Languedoc pour financer le siège de La Rochelle. Les états ont beau protesté, revendiqué haut et fort leur droit à consentir l’impôt, les trésoriers de France installés dans les diocèses de la province ont établi les rôles et sont parvenus à faire l’unanimité contre eux : les receveurs diocésains, les consuls, les 37

syndics de communautés et le parlement de Toulouse ont condamné l’arbitraire royal. L’attachement de la province à ses franchises régionales est apparu de manière plus éclatante encore le 3 mai 1629 lorsque les états du Languedoc ont, à leur tour, exprimé leur désapprobation. Au début du mois de juillet, un conseiller d’État, Viguier, et deux trésoriers de France sont arrivés sur place en tant que commissaires du Roi, chargés de lever cinq cent mille écus pour l’armée. Le 18, Richelieu lui-même se trouvait à Montpellier pour y établir les élus. Désormais, le Languedoc engage la lutte contre le pouvoir central, le conflit dure deux ans : les états résistent à la réforme fiscale, le parlement de Toulouse casse l’arrêt instituant les élus. La dissolution des états du Languedoc est même prononcée par le Roi. À Paris, le duc de Montmorency tente de négocier. Il obtient le rétablissement de l’assemblée, qui reçoit le droit de consentir les impôts établis. Le projet d’installation des élus est remis, des commissaires royaux chargés de l’assiette et de la répartition de l’impôt doivent leur être substitués, tandis que les états perdent le contentieux financier. Malgré toutes ces difficultés, et ses rancœurs personnelles, Henri de Montmorency reste fidèle au roi et s’engage auprès de lui lors de la campagne d’Italie, en Savoie et en Piémont. La duchesse retrouve elle-même la cour à Lyon. Le gouverneur du Languedoc s’illustre tout particulièrement lors de la bataille de Veillane et pendant la maladie de Louis XIII, il offre une retraite sûre à Richelieu en Languedoc. Après la journée des Dupes, le duc de Montmorency est enfin récompensé : il est nommé maréchal de France ; on promet le rétablissement en sa faveur des titres de connétable et de grand chambellan. Le 23 décembre 1630, Richelieu et Marie-Félice des Ursins sont parrain et marraine du prince de Conti, second fils de Condé. Mais en 1631, deux nouveaux commissaires royaux arrivent en Languedoc pour superviser les opérations de recouvrement de l’impôt, il s’agit de Robert Miron et de Michel Particelli d’Hémery91. Des officiers subalternes sont installés dans toute la province pour rétablir les tailles. À nouveau, les états expriment leur hostilité. L’évêque d’Albi, Alphonse d’Elbène, exerce une influence locale importante. Il possède des parents dans l’entourage de Gaston d’Orléans et comme Marie-Félice des Ursins, il pousse le duc de Montmorency à agir contre Richelieu, qui n’a pas tenu ses promesses et n’a pas rétabli les charges promises. Quoiqu’il arrive, le gouverneur du Languedoc, qui se garde de rompre ouvertement avec la cour, sait qu’il peut compter sur le soutien d’une clientèle considérable : de vieilles familles féodales, comme les Crussol, les Lévis ou les Polignac ; le haut clergé ; quelques évêques d’origine italienne, comme Alphonse d’Elbène ou Clément Bonzi, évêque de Béziers. Le 23 janvier 1632, un autre prélat, celui-là favorable à Richelieu et à Louis XIII, l’archevêque de Narbonne, Claude de Rebé, écrit au cardinal-ministre son inquiétude et les difficultés que les commissaires royaux rencontrent auprès de l’assemblée des états réunie à Pézenas pour s’y faire admettre. Les Languedociens expriment toujours leur volonté d’être maintenus dans leurs privilèges92. Au mois de février pourtant, les états acceptent l’intervention des officiers de Louis XIII pour la perception et l’administration de la taille. Le conflit évolue en faveur de la fiscalité

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Voir C. Bouyer, Michel Particelli d’Hémery, Paris, Hachette, 1975. Claude de Rebé à Richelieu, Pézenas, 23 janvier 1632, MAE, coll. MD France, vol. 1628, fol. 98-99.

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royale mais rien n’est encore résolu93. C’est à cette époque que s’expriment les premiers doutes concernant la réelle loyauté du duc de Montmorency à l’égard de son souverain. L’information, à défaut de pouvoir être infirmée ou confirmée, est soigneusement conservée. Officiellement pour parer à l’éventualité d’une révolte des protestants du Languedoc, le marquis de La Force est envoyé sur place94. Au cours du printemps 1632, les trésoriers de France distribuent les rôles d’impôt. Les évêques et les barons languedociens exercent une pression de plus en plus vive sur Henri de Montmorency. Alphonse d’Elbène, en relation directe avec le duc d’Orléans, et Marie-Félice des Ursins, qui correspond avec Marie de Médicis, l’incitent à la dissidence. L’évêque d’Albi conçoit un plan visant à soutenir en sous-main l’établissement des élus pour pousser les états et le gouverneur à la révolte. Le 1er mai, le duc de Montmorency demande encore à Richelieu de remettre l’administration de l’impôt aux états de Languedoc, et non aux élus, et de respecter les traditions95. Un mois plus tard, Hémery se réjouit d’annoncer qu’après de longues négociations, le gouverneur accepte l’installation de six élus96. Montmorency ne fait que gagner du temps. En cas de révolte effective, il ne dispose pas de troupes suffisantes, d’où les reproches de précipitation formulés contre Monsieur. Le frère du Roi, après avoir vainement tenté de soulever la Bourgogne, a passé la Loire et se dirige vers l’Auvergne. Au début du mois de juillet, la ville de Moulins est menacée. Faute d’effectifs militaires suffisants, le lieutenant général au gouvernement d’Auvergne, François de Noailles, n’a pas les moyens de s’opposer au duc d’Orléans. Monsieur gagne sans difficulté les portes de Vichy, s’empare très provisoirement de la place de Cusset et reste trois jours aux environs de Saint-Flour. La cité reste close. Les rebelles prennent alors la route du Gévaudan et le château de Vodable. Le duc de Montmorency, quant à lui, assure la municipalité de Narbonne de sa loyauté à l’égard du Roi et propose d’organiser la défense de la ville. Mais les habitants, à la suite de leur archevêque, jugent l’attitude du gouverneur suspecte. Leurs représentants déclarent l’autorité municipale préférable à celle d’une seule et unique personne. Montmorency ordonne le repli de ses troupes de la cité, où sévit la peste, vers la citadelle. Pour Particelli d’Hémery, la duplicité du gouverneur ne fait plus aucun doute. Le maréchal de Schomberg, venu de Lorraine, se dirige vers le Languedoc pour en renforcer la défense et le maréchal de La Force se tient prêt à affronter Monsieur97. Le 22 juillet, Henri de Montmorency, au cours d’une réunion des états, annonce qu’il s’est rallié au duc d’Orléans. Malgré l’opposition de l’archevêque de Narbonne, les états décident de le suivre dans la révolte98. Le prélat est arrêté, ainsi que Particelli d’Hémery. Quelques jours plus tard, le maréchal de La Force, dont l’armée est considérablement affaiblie, appelle Louis XIII à son secours : le duc d’Orléans est
Particelli d’Hémery à Richelieu, Montpellier, 1er février 1632, MAE, coll. MD France, vol. 1628, fol.104. Mémoire des protestants de Nîmes, 8 juillet 1632, MAE, coll. MD France, vol. 1628, fol. 150-153. Le document assure cependant Louis XIII de la loyauté du consistoire réformé de la province. 95 MAE, coll. MD France, vol. 804, fol. 120-121. 96 MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 212-213. 97 Mémoire du maréchal de Schomberg, fin juillet 1632, MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 286-287, publié dans Dom C. Devic, Histoire générale du Languedoc, Toulouse, 1872-1892, t. XII, preuve n° 538, col. 1800. 98 Particelli d’Hémery à Richelieu, Avignon, 3 août 1632, MAE, coll. MD France, vol. 1628, fol. 191-197 ; lettre publiée par Dom C. Devic, Histoire générale du Languedoc, ouv. cit., t. XII, preuve n° 539, col. 1803.
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arrivé à Lodève après s’être emparé de Lagrasse et de Montlaur99. Montmorency joue la carte de la mauvaise foi : il s’évertue à s’insurger contre les soupçons de trahison qui pèsent contre lui, il jure au comte d’Alès, Louis-Emmanuel de Valois, qu’il n’a aucun contact avec Monsieur. Il considère comme injurieuse la venue du maréchal de La Force en Languedoc, ainsi que le commandement qui lui a été confié à l’intérieur du gouvernement, dont lui, duc de Montmorency, est en charge. Il certifie même qu’aucun soldat n’était sur le pied de guerre avant l’arrivée de l’armée royale100. Ce qui ne l’empêche pas d’opérer sa jonction avec le frère du monarque, à Lunel, le 30 juillet. Tous les Languedociens ne sont pas partisans d’une telle attitude. Le parlement de Toulouse, en particulier, qui a appuyé la résistance légale à l’installation des élus, refuse de prendre part à la sédition. Tandis que Mazarin, au mois d’août, interdit à Monsieur l’entrée à Avignon et dans le Comtat Venaissin101, Louis XIII quitte Fontainebleau pour en finir. Le maréchal de Vitry doit lui aussi venir prêter main forte au maréchal de La Force. Le duc de Montmorency et Gaston d’Orléans, faute de moyens suffisants, entreprennent une marche désespérée vers Castelnaudary. La confrontation avec l’armée du souverain, menée par le maréchal de Schomberg, a lieu le 1er septembre : les rebelles sont écrasés, le comte de Moret trouve la mort, le duc de Montmorency, blessé, est capturé102. Les places fortes tombées sous le joug du parti adverse se rendent les unes après les autres aux soldats de Louis XIII, tandis que les habitants d’Albi chassent leur évêque. Le gouverneur du Languedoc est conduit à Lectoure puis à Toulouse, où s’ouvre son procès. Marie-Félice des Ursins se place sous la protection de Monsieur puis reçoit rapidement l’ordre de se retirer au château de La Grange-aux-Prés. Gaston d’Orléans est, quant à lui, contraint de se réfugier à Béziers, il doit désormais composer et discuter. Une semaine après la bataille, il transmet ses desiderata à Richelieu. Monsieur réclame la libération du duc de Montmorency, le rétablissement des ducs d’Elbeuf et de Bellegarde dans leurs droits et prérogatives, ainsi qu’une place de sûreté. Il exige aussi le rétablissement de la reine mère dans ses biens et pensions et la restitution au duc de Lorraine des places occupées par les troupes françaises103. Louis XIII, quant à lui, envisage par mansuétude d’accueillir l’entourage de son frère à la cour, à condition toutefois que celui-ci reconnaisse ses fautes. Il accepte que son frère s’établisse dans une ville sûre et rétablit le duc d’Elbeuf dans ses biens104. Le Roi arrive en personne en Languedoc le 15 septembre, non sans avoir fait saisir cinq cent cinquante mille livres à l’hôtel de Montmorency à Paris, et déclaré les propositions de Monsieur inacceptables105. Deux jours plus tard, les négociations
Le maréchal de La Force à Richelieu, vers le 5 août 1632, MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 423-424. Le duc de Montmorency à Louis-Emmanuel de Valois, comte d’Alais, Pézenas, 26 juillet 1632, MAE, MD France, vol. 1628, fol. 182-184. 101 Particelli d’Hémery à Richelieu, 9 août 1632, MAE, coll. MD France, vol. 802, fol. 334-338. 102 Le déroulement de la bataille est narré par la Relation envoyée au Roy par M. le mareschal de Schomberg du combat fait entre les armes qu’il commande et l’armée de Monsieur, prez de Castalnau-d’Ary, le premier jour de septembre 1632, imprimé à Lyon, imprimerie de Simon Rigaud, 1632, « avec privilège du Roy », MAE, coll. MD France, vol. 803, fol. 1-6. 103 MAE, coll. MD France, vol. 803, fol. 53-54. 104 Mémoire de Richelieu à M. d’Aiguebonne, Lyon, 9 septembre 1632, MAE, coll. MD France, vol. 803, fol.33, publié par M. Petitot, Mémoires de Richelieu, ouv. cit., t. VII, p. 197. 105 Louis XIII au duc d’Orléans, Pont-Saint-Esprit, 15 septembre 1632, dans L.-M. Avenel, Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 368.
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s’engagent véritablement entre le souverain et son cadet, grâce à la médiation de Claude de Bullion. Le 23, les termes d’un accommodement sont établis. Gaston doit promettre d’abandonner toute faction hostile au roi de France. Aucune grâce ne doit être accordée aux étrangers enrôlés sous la bannière de Monsieur, qui s’engage aussi à écarter de son entourage les personnages les plus perturbateurs. Des préventions particulières sont formulées contre Puylaurens106. Si le Roi rétablit son frère dans ses anciens privilèges, c’est Richelieu qui rédige lui-même les termes du repentir que Monsieur doit signer. Louis XIII pardonne à son cadet et à ses « domestiques », mais pas à Montmorency ni aux partisans du duc d’Orléans restés à Bruxelles. En octobre, le comte d’Argenson procède à l’arrestation des gentilshommes qui se sont ralliés à Monsieur pendant sa chevauchée. Certains tentent de se faire reconnaître la qualité de « domestique » pour bénéficier de l’amnistie royale107. Le duc de Bellegarde, en raison de son attitude équivoque, est démis de ses biens et de son gouvernement de Bourgogne par le parlement de Dijon. Il est reconnu coupable d’avoir accueilli le duc d’Orléans dans sa province et de l’avoir suivi en Lorraine. Le malheureux n’a pourtant pas pris part à la révolte armée, il a même sollicité la clémence de son souverain et lui est resté fidèle. La répression, une fois encore, se veut exemplaire. Le gouvernement de Bourgogne est confié au prince de Condé. Pourtant, le duc de Bellegarde ayant reconnu ses fautes, il est peu après rétabli dans ses biens et dignités108. Le parlement de Toulouse est parallèlement désigné pour juger le duc de Montmorency109. Le marquis de Châteauneuf préside l’instruction. Les interrogatoires débutent le 28 octobre, Montmorency ne cherche pas à nier et ne se défend pas. Il assume parfaitement sa conduite. La noblesse multiplie les interventions pour le sauver, rien n’y fait110. Au terme d’une procédure expéditive, il est condamné à mort et exécuté deux jours plus tard. Pour Richelieu, l’instruction et le jugement doivent avoir valeur d’avertissement, ils se situent dans la droite ligne des procès politiques dont sont victimes ses ennemis, à l’instar de Louis de Marillac ou de Louis Deshayes de Cormenin111. Louis XIII soutient pleinement son ministre et publie une lettre circulaire par laquelle il déclare vouloir faire du procès du duc de Montmorency l’exemple même du châtiment qu’encourent les rebelles à l’autorité du Roi112. Le cardinal-ministre fait savoir aux Grands qu’il bénéficie désormais d’un pouvoir suffisant pour pouvoir les réduire au silence, et que nul n’est à l’abri. Marillac était de naissance relativement
106 MAE, coll. MD France, vol. 803, fol. 80-81, publié par L. -M. Avenel, Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 372. 107 Le maréchal de Schomberg à Richelieu, Narbonne, 5 octobre 1632, MAE, coll. MD France, vol. 803, fol. 176-177. 108 Lettres d’abolition en faveur du duc de Bellegarde, octobre 1632, MAE, coll. MD France, vol. 803, fol. 242. 109 Par commission et lettres de cachet, datées du 25 octobre 1632, MAE, coll. MD France, vol. 803, fol. 203204. 110 Le duc d’Angoulême, Charles de Valois (qui a épousé Charlotte de Montmorency) écrit à Richelieu en ce sens le 15 septembre [MAE, coll. MD France, vol. 805, fol. 68-69]. Le prince et la princesse de Condé, née Charlotte-Marguerite de Montmorency, font de même. Louis XIII refuse toute clémence le 16 septembre [Louis XIII au prince de Condé et à sa femme, lettres publiées par L.-M. Avenel, Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 370 et 371]. 111 Les documents relatifs à l’instruction du procès du duc de Montmorency sont conservés au MAE, coll. MD France, vol. 803, fol. 211-225. 112 L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 395.

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modeste, mais Montmorency appartient à l’une des plus grandes familles du royaume, dont sont issus nombre de connétables, maréchaux ou amiraux. Le procès du duc de Montmorency donne la mesure des progrès accomplis par Richelieu dans la confiance du roi et dans l’affermissement de son pouvoir personnel. Le 11 octobre 1632, l’édit de Béziers supprime les anciennes franchises accordées aux états du Languedoc. Le 27, le maréchal de Schomberg est reçu par le parlement de Toulouse comme nouveau gouverneur de la province, juste récompense décernée au vainqueur de Castelnaudary. À la même époque, le maréchal de La Force est promu grand-maître de la garde-robe du Roi et le marquis de Brézé maréchal de France. Richelieu prend également soin de transmettre les articles de la soumission de Monsieur au roi de Suède et de les faire traduire en allemand puis imprimer pour les diffuser dans l’Empire et rassurer tous les alliés de la France113. Mais au début du mois de novembre, le duc d’Orléans quitte la ville de Tours où Louis XIII l’a autorisé à résider. Il gagne à nouveau Bruxelles. Une fois encore, la décision est prise par son entourage, en particulier Puylaurens, qui craint de subir un sort analogue à celui du duc de Montmorency114. Gaston est peut-être lui-même convaincu que ses jours sont comptés. Son mariage avec la princesse Marguerite de Lorraine a été officiellement révélé par le duc de Montmorency lors de l’instruction de son procès. L’entente avec le Roi reste une utopie. Monsieur justifie sa fuite en déclarant ne pouvoir se soumettre à l’assujettissement exigé de lui, ni accepter le sort réservé au gouverneur du Languedoc, alors que lui-même s’est soumis à la volonté du souverain pour sauver la vie de son complice115. Au cours de l’hiver, Louis XIII regagne lentement Paris par le Limousin. Son ministre suit un autre itinéraire, en passant par Brouage et La Rochelle, pour montrer le château de Richelieu à la Reine. En chemin, la duchesse de Chevreuse lui révèle qu’elle a depuis longtemps connaissance de l’union contractée par Monsieur, et se déclare renseignée par son amant, le marquis de Châteauneuf116. Malade, Richelieu souffre de rhumatismes et de fortes crises de rétention d’urine qui le font beaucoup souffrir. La densité des événements qui ont marqué les années 1631 et 1632 le marque dans sa chaire même. Quant à Monsieur, son séjour en Flandres s’avère plus difficile que les précédents. L’infante Isabelle-Claire-Eugénie, qui a toujours accueilli favorablement Marie de Médicis et son fils cadet, décède le 1er décembre 1633. Les Grands et le peuple flamand craignent de retomber sous la coupe directe du roi d’Espagne. La révolte gronde et les exilés français doivent envisager l’éventualité de se replier à Madrid. La reine mère est, de surcroît, toujours aussi autoritaire et vindicative et Puylaurens et le père Chanteloube sont désormais ennemis déclarés117.
113 Les alliés du roi de France doivent être assurés par un envoyé exprès, M. de La Grange-aux-Ormes, que Louis XIII n’est pas affaibli par la conduite de son frère : La Grange-aux-Ormes à Richelieu, Hanau, 21 novembre 1632, MAE, coll. MD France, vol. 805, fol. 132. 114 Louis XIII à Richelieu, Saint-Marcel, 12 novembre 1632, Musée Condé de Chantilly, série I, t. III, fol. 29. 115 Le duc d’Orléans à Louis XIII, Montereau-faut-Yonne, 12 novembre 1632, MAE, coll. MD France, vol. 803, fol. 253-255. 116 Le 25 février 1633, Châteauneuf est destitué puis emprisonné, comme l’a été son prédécesseur. Il est peutêtre la dernière victime, indirecte cette fois, de la journée des Dupes, mais lui au moins a la vie sauve puisqu’il est libéré après la mort du cardinal-ministre. 117 Une lettre restée anonyme, adressée au duc de Lorraine, de Gand, le 24 décembre 1632, figurant dans les papiers de Richelieu [MAE, coll. MD France, vol. 805, fol. 181-182] est particulièrement révélatrice : l’auteur

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L’année 1632 est essentielle pour le pouvoir royal et pour son serviteur le plus dévoué. Elle est marquée par la volonté inébranlable de Richelieu d’imposer l’autorité de son souverain, sans aucun conteste, mais aussi d’affirmer son propre pouvoir. Le 12 août, Louis XIII réunit un lit de justice pour faire enregistrer une déclaration contre son frère et ses complices. Alors que la révolte du Languedoc n’est pas encore matée, le roi entend imposer au Parlement un acte de pure glorification monarchique, par l’intermédiaire de son garde des sceaux. Le marquis de Châteauneuf réclame les honneurs dus à un chancelier. Le roi saisit l’occasion pour faire valoir ses prérogatives souveraines et ordonne aux présidents des parlements de se lever à l’entrée du garde des sceaux et de le saluer. L’usage veut au contraire qu’un président de Parlement ne suive un tel protocole qu’à l’arrivée du chancelier ou à celle d’un autre président. Face aux prétentions renouvelées de l’autorité judiciaire, il s’agit en fait de souligner la restauration des prérogatives royales depuis la régence de Marie de Médicis. Louis XIII n’hésite pas à demander aux présidents de faire droit à la demande formulée par le garde des sceaux. Nicolas Le Jay refuse catégoriquement. Le parlement de Paris s’estime libre d’appliquer le cérémonial que les usages ont imposé. Pour lui, l’honneur rendu par les présidents n’est pas une simple affaire de civilité. Le geste est précisément institué de longue date par lettres patentes enregistrées au Parlement. Il reviendrait exclusivement à ce dernier à décider du cas du garde des sceaux. Le jeudi 12 août 1632, le roi se rend au Parlement et impose la publication d’une déclaration contre Monsieur et ses complices. Les magistrats se rendent au désir du roi, qui introduit alors une importante innovation de procédure. Le conflit né des prétentions du garde des sceaux et de celles de Louis XIII prend une nouvelle dimension. La déclaration du Roi à propos du duc d’Orléans ayant été lue et l’avocat général Bignon s’étant exprimé sur le sujet, le marquis de Châteauneuf sollicite l’avis du souverain. Ce dernier appelle alors à ses côtés les princes de sang, Condé et Soissons, ainsi que deux prélats, les cardinaux de Richelieu et de La Valette. Or à ce stade de déroulement protocolaire, le monarque devrait être seul. De surcroît, il met à égalité et en concurrence les princes d’Église et les princes de sang. Les présidents du Parlement ne peuvent, quant à eux, s’exprimer qu’en troisième position. Le Parlement y voit aussitôt une grave mise en cause des fondements de son autorité. Désormais, en effet, la coutume est subordonnée à la volonté du prince. La manifestation d’autoritarisme du souverain Bourbon a une autre conséquence. La résistance du parlement de Paris à suivre les décisions ou la volonté du roi est l’une des causes directes de la disgrâce du garde des sceaux au mois de février 1633. Louis XIII ne pardonne pas l’échec, ou la mauvaise volonté, de Châteauneuf à imposer l’autorité royale à l’autorité parlementaire ; et Richelieu ne pardonne pas le moindre lien avec Marie de Médicis. C’est également au cours de l’année 1632 que des érudits renommés publient des ouvrages traitant des droits du roi ou des attributs de la souveraineté : Cardin Le
signale que la correspondance du duc de Lorraine avec Monsieur, la Reine mère et lui-même semble régulièrement interceptée - la présence de cette pièce dans les papiers de Richelieu confirme ses soupçons Marie de Médicis, partie à Gand, n’étant pas avertie de l’arrivée de son fils à Bruxelles, ils n’ont donc pu s’y rencontrer. L’auteur déplore surtout la mésentente qui règne entre Marie de Médicis et Monsieur, nuisible à leur parti.

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Bret reprend l’argumentaire apparu en 1625 dans un traité intitulé De la Souveraineté du roi, de son domaine et de la couronne ; Charles Hersent, chancelier de l’église cathédrale de Metz, formé à Paris, évoque la souveraineté légitime de Louis XIII sur la ville de Metz et le pays messin. Ce dernier ouvrage survient à point nommé pour préparer l’opinion à l’établissement d’un parlement français en Lorraine. L’institution judiciaire voit effectivement le jour au mois de janvier 1633. Le cas de la Lorraine et des Trois Évêchés détermine aussi une étude des historiographes Pierre Dupuy et Théodore Godefroy, Traité touchant les droits du roi très chrétien sur plusieurs États et seigneuries possédés par divers princes voisins.... Si l’ensemble n’est publié qu’en 1655 par Jacques Dupuy, son élaboration date bien de 1632 et justifie les prétentions territoriales du roi de France. Richelieu se dote également d’un organe de presse destiné à incliner les esprits en sa faveur. En 1631, il a convaincu Théophraste Renaudot de publier une feuille hebdomadaire de nouvelles, La Gazette, complétée en fin d’année par un cahier séparé, Les nouvelles ordinaires, puis par des Extraordinaires118. Toutes les affirmations de la souveraineté française sont l’expression de la nécessité ressentie par Richelieu d’assurer les prises de Louis XIII. Leur but est de pallier les limites du système de protection alors que même dans les Trois Évêchés, les évêques de Toul et de Verdun s’obstinent à résister à la tutelle française. En cette même année 1632, un mémoire rédigé dans l’entourage de Richelieu révèle que depuis plusieurs années, l’évêque de Toul, qui n’est autre que le frère de Charles IV, le cardinal Nicolas-François, empêche les levées des décimes dans son diocèse. Il a concédé l’impôt à son aîné pour une durée de cinq ans, en échange de la somme de cinquante mille francs et ce dernier cherche à obtenir la perpétuité de la concession119. Le roi de France n’a, bien sûr, pas été informé des transactions. Richelieu ne peut accepter ce qu’il considère comme un camouflet car Louis XIII revendique, comme ses prédécesseurs, un droit de regard sur les bénéfices ecclésiastiques et les temporels des évêques du royaume et de Lorraine. Quant à l’évêque de Verdun, François de Lorraine-Chaligny, lui aussi apparenté à Charles IV, il est depuis longtemps hostile à la France et s’est vivement opposé à la construction de la citadelle imposée à la cité par Henri IV et mise en œuvre par le maréchal de Marillac. Un Mémoire pour M. l’évêque et comte de Verdun, que François de Lorraine-Chaligny fait rédiger pour défendre ses intérêts et prérogatives, ajoute encore un peu d’huile sur le feu120. L’évêque bénéficie traditionnellement du droit de régale sur les bénéfices ecclésiastiques de son diocèse (il peut pourvoir aux bénéfices vacants et en percevoir les bénéfices jusqu’à l’entrée en fonctions du nouveau titulaire choisi par lui) et des droits de basse, moyenne et haute justices. Lors de la dernière épidémie de peste qui touche la ville de Verdun, les officiers du roi contestent cependant les droits de police détenus par François de Lorraine-Chaligny. L’évêque, en effet, par peur de la contagion, interdit une foire, mais les hommes de Louis XIII interprètent la décision comme un attentat à l’autorité royale. Le mémoire que le prélat diffuse dénonce une « défense », prononcée par Isaac de Moricq, de diffuser l’acte de
118

C. Bailly, Théophraste Renaudot : un homme d’influence au temps de Louis XIII et de la Fronde, Paris, Le Pré aux Clercs, 1987. 119 MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 333. 120 MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 338-341.

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« défense » de l’évêque ! Les incidents se multiplient et l’évêque de Verdun porte l’affaire devant le parlement de Paris en 1632, espérant que l’assemblée révoque les officiers du roi. On comprend l’agacement de Richelieu et de Louis XIII face aux procédés mis en œuvre autant par le duc de Lorraine lui-même que par son entourage, car Charles IV ne respecte pas plus les clauses du traité de Liverdun que celles du traité de Vic. Il cède bien les places promises mais élude ses autres engagements. Au cours de l’été 1632, il ne cesse de se plaindre du serment de fidélité que doivent prêter au roi les habitants de Clermont, Stenay et Jametz et plus grave, se dérobe à l’engagement de joindre ses troupes à celles du maréchal d’Effiat reparti à Trèves. Le 7 septembre, injonction lui est faite de fournir les contingents promis. Le duc de Lorraine se résout enfin à sacrifier un effectif de 761 hommes, répartis en quatre régiments ! Il sait qu’il n’a plus rien à attendre de la chevauchée du Languedoc et que Louis XIII ne peut que lui tenir rigueur de l’engagement matrimonial de Marguerite. Dès lors, Charles IV se désolidarise de la cause de Monsieur. Son pragmatisme le détourne de vaines espérances alors que les Suédois font leur apparition en Alsace et que son beau-frère courtise publiquement la fille d’un seigneur des Flandres, Bianca Colonna121. Jusqu’à la naissance du dauphin en 1638, le danger représenté par l’instabilité de Monsieur et par la duplicité du duc de Lorraine conserve une réalité. Louis XIII et son gouvernement associent les deux personnages à une seule et unique menace : celle de voir le trône de France passer au duc d’Orléans ou sous la coupe de la famille de Lorraine. Le roi de France et Richelieu accordent une importance considérable à la réfutation des prétentions dynastiques de la famille ducale. Le mythe de l’ascendance carolingienne est battu en brèche par Théodore Godefroy et la légitimité de Charles IV fait l’objet de longues investigations122. Mais le duc de Lorraine persiste à se dérober à l’hommage lige qu’il doit au roi de France pour le Barrois mouvant et n’hésite pas à donner l’ordre de se disperser aux hommes envoyés au maréchal d’Effiat. Les troupes que Charles IV s’ingénie à lever dans les duchés, malgré l’interdiction qui lui a été faite, rejoignent l’armée de l’empereur ou celle du roi d’Espagne. Pendant trois mois, Montecuculli, au service de Ferdinand II en Haute-Alsace, et le général Bentivoglio, à la solde de Philippe IV, recrutent même directement sur les terres lorraines ! Alors que François de Lorraine-Vaudémont s’éteint à la fin de l’année 1632, Charles IV de Lorraine apparaît plus que jamais comme l’élément perturbateur et déstabilisateur de la région rhénane. Pour Richelieu, il est plus que temps de mettre un terme aux agissements du duc. Ses choix diplomatiques et militaires constituent de véritables

121 Guron à Richelieu, Nancy, 24 mai 1632, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 9, fol. 237-238. « Monsieur estoit désespéré du secours d’hommes et d’argent, qu’il estoit mal satisfait de tout le monde et qu’il ne songeoit qu’à l’amour de la fille de Carlo Colonna […] ». 122 Matthieu Molé à Pierre Dupuy, septembre 1632, « Monsieur, j’ai été bien aise d’apprendre le particulier des entrevues de Monsieur. Je souhaite que ce soit la dernière pour telle cause. Si vous en sçavez quelque autre chose, vous m’en ferez part. J’ai reçu de M. Godefroi la copie du titre scellé de vingt-quatre sceaux : il sert non seulement pour justifier nos inductions p :ssées, mais aussi pour combattre leur loi salique, laquelle néanmoins nous avons prise à nostre avantage. S’il trouve ce testament de René, il importe d’en observer la forme, puisqu’il a tousjours esté suspect […] », dans A. Champollion-Figeac (éd.), Mémoires de Matthieu Molé, Paris, Société de l’histoire de France, 1855-1857, vol. 2, p. 160.

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provocations. Le piège se referme sur le duc de Lorraine dans les mois qui suivent. Richelieu est maître de la situation123.

Marie-Catherine Vignal Souleyreau

123 Richelieu à Louis XIII, 15 décembre 1632, dans L.-M. Avenel, Lettres, instructions…, ouv. cit., t. IV, p. 415.

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CORRESPONDANCE 1. Le maréchal de Vitry à Richelieu. Aix-en-Provence, 2 janvier 1632.

MAE, MD France, vol. 1702, f° 4-5. Original de la main d’un secrétaire, sauf la signature et la formule finale autographe.

Nicolas de L’Hôpital, duc de Vitry (1582-1645) : capitaine des gardes du corps de Louis XIII, il est chargé de l’arrestation et de l’exécution de Concini en 1617. En récompense, le Roi le fait maréchal de France, chevalier de ses ordres en 1619, et lieutenant général en Brie. En 1632, il est pourvu du gouvernement de Provence, dont a été démis le duc Charles de Guise (1571-1640), compromis dans la disgrâce de Marie de Médicis, et exilé en Italie. À l’époque de la journée des Dupes (novembre 1630), l’ancien gouverneur de la province n’hésite pas à critiquer la politique anti-espagnole de Richelieu. De surcroît, la perception de l’impôt par des agents du Roi, et non plus par des agents locaux, donne lieu, à la même époque, à de nombreux incidents, auquel le duc de Guise ne se mêle pas, d’où une grande popularité parmi la population locale. Sommé de s’expliquer au début de l’année 1631, et menacé par une armée dont le prince de Condé prend la tête, le duc de Guise préfère franchir les Alpes et trouve refuge en Italie, il décède d’ailleurs à Sienne en 1640. La lettre que le maréchal de Vitry adresse à Richelieu se situe dans le contexte préparatoire à sa prise de fonction, alors que le cardinal lui-même s’est réservé, d’une part, et dès 1626, la charge d’amiral du Levant que détenait également le duc de Guise, d’autre part celle de grand amiral de Provence, disputée au même duc de Guise, enfin l’intégralité des affaires maritimes du royaume, dans le cadre d’une troisième charge, celle de Grand Maître de la Navigation et du Commerce, dont Richelieu est pourvu en cette année 1632. Le signataire déplore tout d’abord le licenciement de quatre régiments, qu’il a pourtant mené à bien, conformément aux ordres qu’il a reçus. Il dénonce l’impopularité de Charles Le Roy de La Potherie, envoyé sur place au même moment que lui, et les manœuvres hostiles de ce dernier à son encontre. Selon son habitude, Richelieu, en effet, confie les missions les plus importantes à deux hommes à la fois, et en dédouble les charges afin de limiter les conséquences d’une éventuelle trahison. Les mésententes ne sont par rares… Le maréchal de Vitry rend compte ici de la reprise en main de l’organisation militaire et fiscale de la Provence, à la suite, non seulement, de la fuite du duc de Guise, pour le contexte particulier, mais aussi, pour le contexte général, de la véritable « révolution militaire »124 qui s’opère alors dans toute l’Europe occidentale et du contrôle par Richelieu de la marine française.

124

J. Bérenger, « Existe-t-il une révolution militaire à l’époque moderne ? », dans J. Bérenger (dir.), La révolution militaire en Europe, Paris, Economica, 1998, p. 7-22.

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Monseigneur, Je ne voy point icy d’affaires particulières depuis mes dernières dépesches qui soient dignes de vous mander, sinon, comme je l’escris au Roy, qu’il n’est pas besoin de s’y affoiblir si fort, et que si j’eusse suivy mon sens et l’opinion que je puis prandre sur les lieux pour le maintien de son service comme il apartient, je n’eusse pas esté d’advis de licentier la moitié des compagnies des quatre régimens qui y demeurent, pour ce qu’avec la conduite et la dextérité, la puissance est une des choses qui porte autant de considération aux esprits de ces peuples, qui ne font que trop de fréquentes esmotions, comme vous voyez que rien que la crainte ne réprime. Néantmoins, me portant tousjours à l’obéissance des comandemens du Roy et des vostres, par conséquent croyant bien qu’ils ne se font qu’avec vostre advis, j’ay aporté, en cette ocasion comme en toute autre, le respect qui y est deub, et soudain fait partir les régimens de Phalsbourg et Soycourt hors de la province pour aller aux lieux où le Roy les destine, et réduit aussy les compagnies à cinquante hommes des quatre autres régimens qui me restent, sans y perdre ny heure ny jour. J’ay pourveu aussy à leur subsistance avec le pays, et afin que je ne demeure en arrière sur la responce du comandement que vous m’avez fait, Monseigneur, je vous diray que le sieur de La Poterie125 est en mauvaise odeur en cette province, et fort inutile par conséquent, car rien n’y conserve l’authorité dans les charges que l’estime et la probité. Il voulut bien véritablement tenter la mienne pour le passage de certaines barges de Languedoc chargées de blez depuis la deffence, disant qu’elles n’estoient de Provence. Mais je n’entend pas raillerie en telle matière pour quoy que ce soit. Le sieur de Villy, présent porteur, bien informé des choses de cette province comme en estant, et affectionné au service du Roy de mesme, vous poura dire tout plain de particularitez qui la regardent, si vous luy faites l’honneur de luy commander et moy encores en cet endroit que le consul Beaumont126 qui est revenu depuis peu de la cour, m’ayant dit vous avoir satisfait sur l’importance du chasteau des Baux127 conformément à mes dépesches, qui, je croy, vous auront fait voir comme cet’affaire est de considération pour cette province. Je vous suplie très humblement encores y faire celle qui est nécessaire pour le conserver dans la main du Roy, car l’intérest particulier du mesme homme cydessus a beaucoup porté contre toute raison en cet’affaire jusques icy par une promesse de trois mil escus que l’on tient, ne faisant rien pour rien que les habitans luy donnent des quatre, dont l’on augmentoit la finance de leur engagement pour la démolition, la faisans pour rien, pour l’envie d’estre maistres d’un lieu aux despens du pays, dont le Roy l’est maintenant, que je ne puis adjouster à celle-cy que la confirmation de mon service très humble à vos intérests, et la puissance que vous aurez toute ma vie sur moy, estant avec toute sorte de justes sujets, Monseigneur, vostre très humble et très obéissant serviteur, Vitry. À Aix, ce 2e janvier 1632.
Par la suite, le maréchal de Vitry entre en conflit avec l’archevêque de Bordeaux, Henri d’Escoubleau de Sourdis, ce qui cause sa disgrâce. Il est arrêté le 27 octobre 1637 et emprisonné à la Bastille, dont il ne sort qu’après la mort du cardinal de Richelieu, le 19 janvier 1644. Il est fait duc et pair de Vitry en 1644.
125

Charles Le Roy de La Potherie : conseiller au parlement de Paris (1605), maître des requêtes (1613-1631), conseiller d’État semestre (24 septembre 1632), conseiller ordinaire du Roi en ses conseils d’État privé et finances (1er décembre 1641). 126 Consul et procureur à Aix-en-Provence. 127 Les Baux-en-Provence, auj. dép. Bouches-du-Rhône, arr. Arles, cant. Saint-Rémy-de-Provence.

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2. Claude de Bullion à Richelieu. [Paris], 3 janvier 1632.
MAE, MD France vol. 802, f° 5. Mise au net autographe.

Claude de Bullion (1568-1640) : l’une des plus fidèles créatures de Richelieu. Fils cadet de Jean de Bullion, conseiller au parlement de Paris, et de Charlotte de Lamoignon, il obtient la survivance de la charge de son père en 1595. Il est maître des requêtes à partir de 1605, puis conseiller d’État l’année suivante. Au mois d’octobre 1609, il est chargé de négocier avec le duc de Savoie le traité de Brussol. Il représente Louis XIII en 1611 à l’assemblée tenue à Saumur par les députés des calvinistes, et, en 1614, aux conférences de Soissons. Chancelier de la reine mère l’année suivante, il est autorisé, en 1624, à siéger à tous les conseils. En 1632, il est plus particulièrement associé aux affaires fiscales et au financement des armées. Le signataire rend compte des tractations en cours entre le cardinal de La Rochefoucauld et le cardinal Alphonse du Plessis de Richelieu, archevêque de Lyon, pour la cession de la charge de grand aumônier du Roi. Monseigneur, Je viens présentement de voir M. le cardinal de La Rochefoucaud128, lequel m’a confirmé la parole que le sieur des Bois129 m’avoit ditte de sa part, et m’a prié que, comme j’avois comansé, j’achevasse cette affaire. Et au mesme instant, j’ay esté trouver M. le cardinal de Lyon130, auquel j’ay faict entendre l’intention dudit sieur cardinal de La Rochefoucaut, lequel m’a dit que M. de Champdenier131 l’avoit desjà veu, et luy avoit faict cognoistre la volonté de M. son oncle. Il est question d’effectuer maintenant se qui est porté dans le mémoire, dont on est d’acord de part et d’autre.
Promu surintendant des finances au mois d’août 1632, conjointement avec Claude Bouthillier, à la suite du décès du maréchal d’Effiat, Claude de Bullion est chargé de la réconciliation entre le Roi et Monsieur, son frère. Par la suite, il devient garde des sceaux puis président à mortier au parlement de Paris (1636). Il avait épousé, en 1612, Angélique Faure, nièce du chancelier Sillery.

128 Le cardinal François de La Rochefoucauld (1558-1645) : abbé de Tournus (1575), évêque de Clermont (1585), cardinal (1607), évêque de Senlis de 1613 à 1622, grand aumônier de France (1618), abbé de SainteGeneviève (1619). Il entre au Conseil, comme ministre d’État, en 1622. En 1631, il renonce à sa charge de grand aumônier de France et entre en tractations pour la céder au cardinal Alphonse du Plessis de Richelieu. Il emploie ses dernières années à la « réformation » de son abbaye et à des œuvres pieuses. 129 Secrétaire du cardinal François de La Rochefoucauld. 130 Alphonse du Plessis de Richelieu (v. 1580-1653) : second fils de François IV du Plessis et de Suzanne de La Porte, frère aîné du cardinal duc Armand-Jean du Plessis de Richelieu. Archevêque d’Aix le 6 décembre 1626, puis archevêque de Lyon. 131 Louis de Rochechouart, seigneur de Chandenier, est apparenté à Alphonse et Armand Jean du Plessis de Richelieu, dont la grand-mère paternelle, décédée en 1595, était née Françoise de Rochechouart.

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3. Michel Particelli d’Hémery à Richelieu. [Nîmes], 3 janvier 1632.
MAE, MD France vol. 1628, f° 90-91. Original autographe.

Michel Particelli d’Hémery (1596-1650) : secrétaire du Roi et intendant des finances à l’armée d’Italie, il est chargé en 1630 et 1631 de diverses missions diplomatiques auprès du duc Charles-Emmanuel de Savoie, puis de son successeur le duc Victor-Amédée. De 1631 jusqu’au mois de mars 1633, Particelli d’Hémery est commissaire délégué auprès des États du Languedoc, chargé, à ce titre, de la réforme fiscale de la province. Le signataire annonce l’envoi à la cour d’un député de la chambre de l’édit de Castres. Il évoque les dysfonctionnements du système du consulat, collège de magistrats élus dans les villes méridionales du royaume qui bénéficient d’un statut municipal ou de franchises. Le signataire fait référence aux difficultés survenues lors des élections des différents membres du corps de ville. Il se plaint également de l’attitude des protestants, à la suite de la promulgation de l’édit de Grâce d’Alès (1629)132. Monseigneur, M. le procureur général de la chambre de Castres, s’en va à la court pour quelques dificultés survenues en l’exécution de la déclaration du Roy pour le partage des consulats. Il vous dira, Monseigneur, l’estat des canons de Nismes, dont vous aurés satisfaction, et ceste considération ne vous doibt plus empescher. Touts les efforts de ceulx de la Religion ne vont et ne peuvent aller que dans des plaintes seulement. Le Roy ne porte point l’envie, ni ses ministres, de ladite déclaration que ceulx de la Religion croient avoir esté provoqués par les officiers de la chambre de Castres, lesquels peut-estre en autre temps y aporteront plus de dificulté. Si vous en ordonnés l’exécution, je pense, Monseigneur, qu’il est à propos que commandiés que l’on escripve à Monseigneur de Montmorency133 que Sa Majesté le dézire, avec cela tout se fera, c’est, Monseigneur, vostre très humble, très obéissant et très obligé serviteur, d’Hémery. Le 3 janvier.
De mars à mai 1633, Michel Particelli d’Hémery poursuit ses missions en Italie, puis à Paris jusqu’en septembre 1635. À cette date, il est nommé ambassadeur à Turin, où il exerce sa charge jusqu’en octobre 1638, puis à nouveau entre avril et juin 1639. De 1638 à 1643, Louis XIII lui confie encore l’intendance des finances à Paris. Au mois de novembre 1643, grâce au soutien de Mazarin, il peut acquérir la charge de contrôleur général créée au mois de mai. En juillet 1647, la faveur du même Mazarin lui permet d’accéder à la surintendance des finances. Pour financer la guerre contre l’Espagne, il instaure, dès 1644, un nouvel impôt, le toisé, puis la taxe des aisés, et augmente les droits d’octroi par le système du tarif en 1646. L’ensemble de ces taxes l’ayant rendu très impopulaire, et dans le contexte de la Fronde, il est remplacé en juillet 1648 par le maréchal de La Meilleraye, avant d’être rappelé aux affaires l’année suivante.
132 L’exercice du culte réformé a été autorisé comme le prévoyait l’édit de Nantes. Les écoles protestantes ont été rétablies et l’expression « Religion Prétendue Réformée » a été proscrite. En revanche, toutes les clauses politiques du texte promulgué par Henri IV ont été abrogées et les huguenots contraints de renoncer à toute assemblée autre que religieuse, ainsi qu’à toutes leurs places fortes. 133 Henri II, duc de Montmorency (1595-1632), déjà évoqué : il entre en dissidence ouverte contre Louis XIII en 1632. Capturé à la bataille de Castelnaudary, il est décapité à Toulouse le 29 octobre 1632.

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4. Le comte d’Argenson à Richelieu. Paris, 4 janvier 1632.
MAE, MD France vol. 802, f° 7. Original autographe.

René de Voyer, comte d’Argenson (1596-1651) : conseiller d’État (1625), maître des requêtes (1628), commissaire du Roi pour la démolition de la citadelle et des fortifications de Bergerac (1629). Intendant de justice et finances en Dauphiné, il est chargé du ravitaillement des troupes de Piémont et Montferrat en 1630. Le 10 septembre 1631, il est nommé procureur général auprès de la chambre de l’Arsenal. Avis du signataire concernant la gravité des crimes reprochés à trois individus, Doron, Barbier et Quesnel, colporteurs de libelles, ou copistes d’un libelle diffamatoire dirigé contre Richelieu. Arrêtés par Laurent Testu en 1631, leur procès se déroule au début de l’année 1632, à la chambre de l’Arsenal, juridiction extraordinaire créée, non sans remous, quelques mois auparavant. Le comte d’Argenson est l’instructeur de l’affaire. Monseigneur, Vous congnoistrez par l’escrit que je vous envoye quel est mon sentiment de l’affaire de Doron, Quesniel et Barbier, que j’ay pensé pour le mieux de joindre ensemble, puisqu’ilz ont failly en mesme subject, bien que leurs faultes soient différentes en degrez, comme vous trouverez aussy que je demende contre eux divers genres de punition. Et quelque passion que j’aye pour les choses qui vous touchent, je ne croy pas conclure à rien en cela que leur crime ne mérite pour le moins, par toutes les règles de la justice et de la raison. Vous en sçavez assez le détail par le compte que je vous ay rendu quelquefois de ce qui s’est faict dans la procédure, pour juger si j’ay bien rencontré. C’est l’advis de ma conscience sur lequel les juges feront ce qu’ilz n’estimeront raisonable en la leur, soit en condemnant ces gens-là à plus grande ou à moindre peine. Et moy je seray satisfaict, Monseigneur, si vous me faict l’honneur de croire que je suis, avec aultant d’affection que je doibs, Monseigneur, vostre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur, Argenson. Paris, 4 janvier 1632. 5. Claude de Bullion à Richelieu. Paris, 4 janvier 1632.
MAE, MD France vol. 802, f° 6. Original autographe.

Le comte de Soissons, gouverneur de Champagne, a été informé d’une attaque imminente contre la place de Montreuil-sur-Mer, dont il renforce le dispositif de défense. Soupçonné d’espionnage, le marquis de Mirabel, jusque-là ambassadeur d’Espagne à Paris, fait l’objet d’une surveillance attentive. Il s’avère, dans les mois qui suivent, que son voyage à Bruxelles avait pour but d’accompagner Mme du Fargis, une des comploteuses les plus actives de l’époque, dans sa fuite du royaume, alors qu’elle venait d’être condamnée par contumace.

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Monseigneur, Sur l’advis qui a esté donné à M. le Comte134 de l’entreprise qui se menoit sur Montreuil135, il a faict tout ce qui dépendoit de luy pour donner ordre à la seureté de la place, et pour faire en sorte, s’il y a moyen, qu’on puisse surprendre ceulx qui conduisent l’entreprise. Il ne manquera de vous en donner advis aussitost qu’il en aura des nouvelles. Le marquis de Mirabel136 est party depuis deux ou trois jours pour s’en aller à Bruxelles. Il est au désespoir de la prospérité des affaires du Roy. Il a tenu plusieurs languages dont j’auray l’honeur de vous entretenir, faisant estat de partir lundy prochain, Dieu aydant, et de mener MM. Bretagne et Xaintonge. Je désire demeurer, Monseigneur, vostre très humble, très obéissant et très obligé serviteur, Bullion. 6. Sallé à Richelieu. Londres, 5 janvier 1632.

MAE, MD France vol. 804, f° 4. Original autographe.

Le signataire prend prétexte de la récente prise de Moyenvic par le maréchal de La Force (27 décembre 1631) pour souligner la connaissance technique qu’il a acquise des places frontières, et rappeler les mémoires et plans adressés au Roi pour en améliorer la défense. Dès 1627, l’empereur Ferdinand II, qui s’est débarrassé du danger que représentait le roi Christian IV de Danemark, a décidé de soutenir les intérêts de Charles IV contre la France. Il est résolu à s’emparer des Trois Évêchés, qu’il considère comme sa propriété. À cette date, l’Empereur envoie donc un corps expéditionnaire, placé sous les ordres du colonel Cratz, pour occuper la petite ville de Moyenvic, appartenant au temporel de l’évêque de Metz. La menace qui pèse sur les intérêts français à Metz, Toul et Verdun est directe. Et Charles IV n’est pas étranger à l’affaire137 : grâce à son aide, les Impériaux s’emparent de la place de Moyenvic. Au début de l’année 1630, les troupes impériales semblent menacer, non plus les terres évêchoises, mais les places clefs des duchés lorrains. C’est du moins ce dont se plaint Charles IV138. Il s’agit en réalité d’une manœuvre préparée conjointement par Ferdinand II et le duc de Lorraine. L’approche de
134 Louis de Bourbon, dit « Monsieur le Comte », comte de Soissons (1604-1641) : fils de Charles de Bourbon et d’Anne de Montafié, il est le cousin de Louis XIII. Gouverneur du Dauphiné à la mort de son père en 1612, il est impliqué dans l’affaire de l’Aversion au mariage. Le roi lui confie cependant le gouvernement stratégique de Champagne en 1631. En 1636, le comte de Soissons est à nouveau impliqué dans une nouvelle conjuration, menée conjointement avec le duc d’Orléans et le comte de Montrésor, afin d’éliminer Richelieu. Le complot échoue à la dernière minute. Le prince rebelle s’enfuit alors à Sedan, chez le duc de Bouillon, où renaît le projet d’attenter à la vie du cardinal, en même temps que se prépare une incursion militaire contre la France, avec le soutien logistique de l’Espagne. Louis XIII dépêche alors sur place une armée placée sous les ordres du maréchal de Châtillon. Les troupes françaises subissent une cuisante défaite à La Marfée, le 6 juillet 1641. Le comte de Soissons y trouve cependant la mort. 135 Auj. dép. Pas-de-Calais, chef-lieu d’arr. 136 Antonio de Mirabel et Avila : maître d’hôtel du roi Philippe IV d’Espagne, il exerce les fonctions d’ambassadeur d’Espagne à Paris de 1621 jusqu’au mois de juillet 1632. 137 Le duc de Lorraine fournit aux troupes de l’Empereur les moyens de subsister. Voir la lettre de Louis de Marillac à Richelieu, Verdun, 10 mai 1630, publiée par P. Grillon, Les Papiers de Richelieu…année 1630, t. V, p. 266-272. 138 P. Grillon, Les papiers de Richelieu…, ouv. cit., t. V, passim.

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l’armée d’Hannibal de Schaumbourg, général de l’artillerie de Ferdinand II, permet à Charles IV de justifier d’importantes levées de troupes dans ses États. Pour sécuriser la zone, il paraissait donc indispensable à Richelieu d’intervenir et de reprendre Moyenvic. La politique de destruction de fortifications que le cardinal a observée durant tout son ministère relève de la même préoccupation139. Monseigneur, La nouvelle parveneue jusques icy de la deffaitte des trouppes estrangères par M. le mareschal de La Force140 fait croire à plusieurs que l’on en pourroit bien venir à une rupture. C’est ce quy me fait redoubler la présente à Vostre Grandeur par la voie du segrétaire de M. l’enbassadeur de France résidant ycy141 pour luy représenter qu’après avoir au hasard de ma vie reconneu très particulièrement les plus importantes place de la frontière estrangères, remarqué leurs défaults, et trouvé des moyens aisés et faciles de s’en saisir, je m’estois adressé au marquis de <Saveuse>, fort connoissant en cest frontière, quy, pour lors, espéroit de l’employ, et luy avois déclaré une partie des moyens que j’avois estimez propre pour en venir à l’excescution et mis entre mains les plans que j’en avois dressez, avecq bien de la peine, afin de les faire voir au Roy et à Vostre Grandeur. Il me dit les vous avoir présentés, et à Sa Majesté, et qu’elles luy avoit commandé les remestre entre les mains de M. de Beauclerc, segrétaire d’Estat142. Enfin le peu d’apparence que je voy qu’il fust employé me fit adresser ensuitte à M. le mareschal de La Force, général en ce tanps-là de l’armée de Picardie, quy se tenoit à Calais, en l’attente d’un siège. Je luy fis ouverture des mesmes moiens, et l’espérance que j’avois de servir me fit arrester auprès de luy, jusques au licenciement de l’armé. Et, après avoir veu passer tant d’ocasion sans y avoir obtegneu enplois, je me suis retirez en ce pai-cis, d’où ma profession me convieroit de sortir, sy j’estois sy heureux que de pouvoir espérer de Vostre Grandeur quelque employ, sy ladite rupture survient. Je m’asseure bien que l’on ne sauroit faire eslection d’un homme plus fidelle et affectionné que moy quy, estant François d’effet autant que je le suis de nation, ne souhaite rien tant en ce monde comme de emploier jusque à la dernière goutte de mon sancs et tout ce qu’il a
139 Les châteaux des duchés sont devenus les otages de la politique royale. Le système féodal les considère comme les lieux d’hospitalité ou de refuge pour celui que le demande. L’émiettement de la féodalité permet à Louis XIII d’imposer sa souveraineté partout, et de détruire ce qu’il veut, si le propriétaire ou le gouverneur de la place ne lui obéit pas. Voir S. Dorbais, La Destruction des châteaux en France au XVIIe siècle, mémoire de maîtrise, université de Paris-Sorbonne (Paris IV), sous la direction du Pr. Y. Durand, soutenu en 1996, p. 144. 140 Jacques-Nompar de Caumont, maréchal de La Force (1558-1652). Homme de guerre à la carrière exceptionnellement longue, il est fait maréchal de France le 27 mai 1622. Rentré d’Italie en mars 1631, il reçoit le commandement de l’armée de Champagne le 4 mai, avec mission de visiter les places fortes de la frontière. Il inspecte successivement Reims, Sainte-Menehould, Verdun, Villefranche, Mouzon, Mézières, Rocroi, Maubert-Fontaine et Rethel. Le 30 octobre 1631, le maréchal de La Force attaque deux régiments de Monsieur, à Florinville, en territoire luxembourgeois. Il anéantit l’un et disperse l’autre. Grand-maître de la garde-robe du Roi en 1632. Il devient duc et pair par lettres de juillet 1637. Il a laissé des Mémoires. 141 François du Val, marquis de Fontenay-Mareuil (1595-1665). Élevé enfant d’honneur du dauphin, il reçoit la capitainerie du Louvre, qu’il cède, en 1616, au maréchal d’Ancre. Mestre de camp du régiment de Piémont (1616), conseiller d’État. Il sert devant La Rochelle et dans les campagnes de Piémont et de Languedoc (16271629), puis dans celles de Lorraine et du Roussillon. Ambassadeur à Londres de 1630 à 1635. Ambassadeur à Rome de 1641 à 1646, et à nouveau en 1647. Auteur de Mémoires. 142 Michel de Beauclerc : marquis d’Estebian et de Mirebeau. Fils de Charles de Beauclerc, secrétaire d’État en remplacement de Puisieulx en 1624, et de Gabrielle Robin. Secrétaire du cabinet, il travaille avec son père.

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pleu à Dieu me départir d’expérience et industrie en ma profecsion pour le service de mon Roy et de ma patrie. C’est, Monseigneur, vostre très humble serviteur, Sallé. Londre, ce 5 janvier 1632. [PS] Monseigneur, l’asseurance que j’ay que celle-cy parviendra jusque ès mains de Vostre Grandeur me donnera du repos d’esprit à l’adevenire d’avoir recharcez tout les moiens que j’ay peu m’imaginer pour mon devoir au service du Roy, et n’en acuseray que le dessin de ma mauvaise fortune, et prieray Dieu qu’il donne à Vostre Grandeur tout sorte de prospéritez et de santez. 7. Louis de Marillac à Richelieu. [Rueil], 6 janvier 1632.
MAE, MD France vol. 802, f° 9-10. Mise au net autographe.

Louis de Marillac (1572-1632) : fils de Guillaume de Marillac et de sa seconde épouse, Geneviève de Boislévesque, demi-frère du garde des sceaux Michel de Marillac. Maréchal de camp en 1620, gouverneur de Verdun et pays verdunois en 1625, maréchal de France en 1629. Victime de sa proximité avec Marie de Médicis et de sa parenté avec le garde des sceaux, Michel de Marillac, chef de file du parti dévot, il est arrêté le 21 novembre 1630. Détenu à SainteMenehould, il est transféré à l’abbaye Saint-Vannes de Verdun puis à Pontoise, non loin de Rueil, résidente favorite de Richelieu, où se déroule la dernière phase de son procès. Condamné à mort pour malversations le 8 mai 1632, il est décapité le 10. Avait épousé, en 1607, Catherine de Médicis, lointaine cousine de la reine mère. La lettre proposée ici est le plaidoyer et ultime recours tenté par le maréchal de Marillac avant son jugement pour haute trahison. Il proteste de sa loyauté et s’étonne de la cabale qui se déchaîne contre lui, comme de la partialité de ses juges, qu’il tente de récuser à plusieurs reprises devant le parlement de Paris. Le 13 mai 1631, un tribunal d’exception a été mis en place, composé de deux rapporteurs, de trois autres maîtres des requêtes de l’Hôtel (dont Paul Hay du Châtelet), de deux présidents et de douze conseillers du parlement de Dijon, où le prisonnier a été transféré pour son jugement. Mais une épidémie de peste oblige finalement la commission à se réunir en un autre lieu, plus symbolique, Verdun. Isaac de Laffemas et Isaac de Moricq suscitent alors les dépositions et les dénonciations contre un gouverneur qui n’aurait pas hésité à détourner les sommes réservées à la solde et à l’entretien de son armée, à commettre non seulement de scandaleuses malversations lors des travaux de fortification de la citadelle, mais aussi de nombreux abus d’autorité. Puis vient le temps des interrogatoires, au mois de juillet 1631. Malgré les contestations du parlement de Paris concernant la compétence du tribunal institué par Richelieu, l’instruction se poursuit. Or, au fil des mois, la chambre criminelle de Verdun se montre de plus en plus rétive, refusant d’apparaître comme un instrument docile aux ordres du cardinal. Elle autorise bientôt le prisonnier à choisir un avocat, un procureur, et deux de ses parents comme solliciteurs. Le maréchal désigne quatre avocats parisiens, ainsi que sa nièce Mlle d’Attichy, et Jacques Jacob, un de ses familiers. Mais le gouvernement prend aussitôt la précaution 54

d’exiler la nièce de Marillac dans ses terres et interdire aux avocats de quitter Paris ! Dans le même temps, la commission examine les pièces du procès, en dehors de la présence de l’accusé, et Paul Hay du Châtelet, pourtant tout dévoué à Richelieu, met ce dernier en garde contre les faiblesses du dossier d’accusation. La fuite de la reine mère à Bruxelles et l’arrivée du duc d’Orléans à Nancy confortent désormais Richelieu dans sa détermination à exercer une autorité sans limite. Au mois d’août 1631, une déclaration royale déclare coupables de lèse-majesté ceux qui ont suivi Marie de Médicis et son fils cadet. Dans les mois qui suivent, malgré les efforts du cardinal-ministre, la procédure judiciaire s’enlise, le maréchal de Marillac multipliant les requêtes en récusation de ses juges. Richelieu décide alors d’intervenir brutalement. Un arrêt du conseil en date du 11 novembre 1631 dessaisit les juges et les commissaires sont renvoyés chez eux. La nouvelle chambre criminelle chargée d’instruire le procès sous la présidence du marquis de Châteauneuf débute ses travaux le 10 mars 1632, en écartant d’emblée les récusations et les requêtes de l’accusé. Monseigneur, Je loue Dieu de toutes les puissances de mon âme, qu’au moins avant que de périr sous les viollentes poursuittes de mes ennemys, il aye esté possible à une voix humaine d’aprocher de vous en mon nom. C’estoit une douce consolation que je réclamois sans cesse de Dieu et des hommes depuis que je suis dans les fers. L’espérance seullement m’estoit défendue, mais je n’ay point esté trompé en cella que, malgré ces rigueurs extraordinaires, je nourrissois constamment dans mon esprit que vostre bonté n’en refuseroit point sa porte à celuy que j’y oseroit présenter, et surprendre les surveillant qu’ilz ont autour de vous pour en empescher tout le monde à vostre insceu. Je loue Dieu encores davantage de ce que, malgré les noirs et mauvais offices qui m’ont esté rendus auprès de vous, ceste mesme bonté aye daigné conserver des aureilles pour moy, desquelles, comme je ne dois point abuser et que le méritte de telles grâces présupose assés de sensibles remerciements, j’en employeray s’il vous plaist la continuation en très humbles supplications que je vous ose faire de croire et voulloir prendre la peine de considérer ces lignes suivantes avec ce que ledit Royer143 vous dira, si vous me faittes l’honneur de l’escoutter, comme procédant d’un ceur tousjours plain de respect envers vous, que, pour quoy que ce soit au monde, il ne vous oseroit rien dire que de véritable. Mais je vous supplie aussy très humblement de n’attribuer rien de mes parolles ny de mes sentiments à la misère et bassesse de la condition où je suis, (à laquelle je ne voudrois soullagement que par vous et avec vostre bonne grâce) ains144 pur amour, révérence, et obligation de fidellitté que j’ay à vos vertus, à vos bienfaits, à l’honneur de vostre amitié, à mon inclination et à mes veux anciens. Puisqu’il est donc vray, Monseigneur, que je suis si heureux dans mon malheur que vous ne vous plaignés point de moy en vostre intérest particulier (ce que j’estime bien précieux), les juges, que mes ennemys ont atiltré pour me perdre, ne me scauroint doresnavant empescher de sortir content de mon procès quand ce seroit par la porte du suplice, car je n’avois que ce scrupulle là sur le ceur, lequel, si je mets en paralelle avec celuy que je dois
Intermédiaire entre le maréchal de Marillac, en détention en Lorraine puis à Rueil, et le cardinal de Richelieu. 144 Mais plutôt.
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