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La dernière gare

De
148 pages
Hermine n'a pas voulu accompagner Imre à la gare. Les adieux ont eu lieu dans la maison familiale de Berettyóújfalu, gros bourg tranquille de la puszta hongroise. Ce 10 octobre 1931, Imre part étudier la médecine à Paris. Hermine Weisz regarde s'éloigner son fils. Les lettres échangées traduisent le quotidien, les bonheurs, les soucis, les espoirs et les drames. Un matin de juin 1944, Hermine et toute sa famille empruntent avec un long cortège la rue principale de Berettyóújfalu. Des trains les attendent.
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La dernière gare
Berettyóújfalu ou la blessure des acacias

Jean-François Schved

Berettyóújfalu ou la blessure des acacias

La dernière gare

© L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-08670-8 EAN : 9782296086708

A la mémoire de toutes celles et tous ceux dont l'histoire a inspiré ce roman

A Catherine et Michel

A Aurélie et Alexandre

« - Ne voudrais-tu pas, mon garçon, raconter ce que tu as vécu ? - Mais raconter quoi ? - L’enfer des camps…Ne faut-il pas nous imaginer un camp de concentration comme un enfer ? …et j’ai répondu en traçant du talon quelques ronds dans la poussière que chacun pouvait se le représenter selon son humeur et sa manière, et qu’en revanche pour ma part, je pouvais en tout cas m’imaginer un camp de concentration, puisque j’en avais une certaine connaissance, mais l’enfer, non » Imre Kertész Etre sans destin

Berettyóújfalu

I

Hermine n'a pas voulu accompagner Imre à la gare. Les adieux ont eu lieu dans la maison familiale de Berettyóújfalu, gros bourg de la puszta hongroise. A l'exception de Sandor, tous les enfants d'Antal et Hermine étaient là pour le départ de leur frère: Jozsef, l'ainé, Gyula, Bela, Bandi et les trois filles: Rozsi, Gabriella et Boriska. Antal avait en main le livre des cantiques. Il a lu le psaume des degrés que l'on récite aux voyageurs avant leur départ: " Je lève mes yeux vers les montagnes. D'où me viendra le secours? Le secours me vient de l'Éternel Qui a fait les cieux et la terre. Il ne permettra point que ton pied chancelle; Celui qui te garde ne sommeillera point. Voici, il ne sommeille ni ne dort, Celui qui garde Israël. L'Éternel est celui qui te garde, L'Éternel est ton ombre à ta main droite. Pendant le jour le soleil ne te frappera point, Ni la lune pendant la nuit. L'Éternel te gardera de tout mal, Il gardera ton âme; L'Éternel gardera ton départ et ton arrivée, Dès maintenant et à jamais ! " Antal a essayé d'ajouter quelques mots mais n'a pu finir sa phrase. Il a béni son fils. Imre, les yeux rougis n'a su que répondre. Il a dit simplement: " Merci de tout ce que vous avez fait pour moi " . Hermine se taisait. Il 11

s'approcha d'elle. Elle l'étreignit, s'accrochant à lui longuement. Il bredouilla: " Je reviendrai pour te guérir, maman " . Il faisait allusion à une promesse tenue plus de douze ans auparavant, une de ces paroles d'enfant qui deviennent au fil des ans un engagement. Imre a six ans. Hermine souffre d'un ulcère qui la brûle de l'intérieur. Le seul traitement capable de la soulager est une bouillotte bien chaude serrée contre elle. Ce jour là Rozsi, une des grandes sœurs d'Imre, essaie avec difficulté d'apprendre un poème. Elle butte au milieu d'un vers et s'arrête. A la surprise de tous, Imre qui joue à côté récite toute la fin du texte. Hermine murmure alors avec fierté et attendrissement: " Imi sera un bon élève " . Se tournant vers son fils, elle lui demande: " Que veux-tu faire quand tu seras grand ? " Sans hésitation aucune, l'enfant affirme: " Médecin, pour te guérir, maman ". Depuis, il n'a jamais changé d'avis. La scolarité, pour la plupart des enfants du village, se terminait après l'école communale. Seuls les meilleurs fréquentaient le polgari, établissement secondaire local qui permettait d'accéder au certificat de fin d'études. Aucun des huit autres enfants d'Antal et Hermine n'était allé au-delà. Jozsef, âgé de trente-trois ans, maintenait la tradition familiale: il était tailleur. Gyula et Bela tenaient une épicerie. Gabriella, Rozsi et Boriska, les trois filles restaient à la maison, apprenant la couture ou divers métiers. Bandi s'était lancé dans le commerce. Son véritable prénom était Andras mais les Hongrois ont toujours eu un goût prononcé pour les diminutifs: Bela pour Adalbert, Ella plutôt que Gabriella mais aussi Joska, Sani, Rozsika pour Jozsef, Sandor et Rozsi. Boriska désignait la petite dernière, Borbala. Le sourire de ses treize ans éclairant un visage aux pommettes bien rondes; sa vivacité et sa gentillesse lui attiraient l'affection de tous, 12

particulièrement celle qu'éprouvent souvent les parents pour la petite dernière. Au polgari, comme à l'école du village, Imre avait brillé, prenant toujours la première place. Il avait terminé la quatrième année avec une mention très bien et reçu les félicitations du directeur. Sa plus grande fierté fut d'être le premier étudiant juif élu à l'unanimité président du Cercle Littéraire en même temps que de l'Amicale des Sportifs. Cette double consécration dans la Hongrie de l'amiral Horthy où l'antisémitisme grandissait déjà, lui avait valu l'honneur d'écrire et de prononcer l'allocution d'adieu. Quel discours! Un texte enflammé, vibrant à la gloire de son pays spolié: car dans cette Hongrie meurtrie, amputée du tiers de son territoire par le traité de Trianon, chacun y allait de son patriotisme quelque peu revanchard. Les portes des salles de classe portaient l'écriteau " A Haza minden elött " (La patrie avant tout). Pour Imre, les diplômes du polgari ne suffisaient pas: il voulait s'inscrire à la faculté de médecine de Budapest. Il fallait pour cela aller au collège et obtenir le diplôme de fin d'études secondaires. L'établissement était situé à Debrecen, capitale régionale, à trente kilomètres de Berettyóújfalu. Les études coûtaient cher. Antal, tailleur aux revenus modestes, disait souvent: " Mon désir, c'est d'assurer tout ce qui est nécessaire pour ma famille et d'avoir un forint dans ma poche " . Hermine et lui avaient donc puisé dans leurs faibles ressources. Au collège, Imre obtint l'examen terminal avec une mention "bien" qui aurait dû lui ouvrir les portes de la faculté de médecine s'il n'y avait eu le numerus clausus instauré pour les Juifs à l'entrée des études médicales par le régime Horthy. Cette discrimination lui interdisait de s'inscrire dans les facultés hongroises. Il avait donc décidé d'aller en France où son frère Sandor résidait depuis quelques années.

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Ce 10 Octobre 1931, Imre partait pour Paris. Hermine regarda longuement son fils. Elle voulait imprégner sa mémoire de ce beau visage aux yeux très bleus. La partie haute du visage était à l'image du père: grand front dégagé, cheveux châtains et délicatement ondulés. La douceur des traits et de la voix cachaient à peine une farouche détermination. Elle l'accompagna sur le pas de la porte. Le soleil éclairait doucement la véranda couverte d'une vigne vierge qui s'était empourprée aux premiers frimas de l'automne. Le nid d'hirondelles sur le mur était déjà désert. Une voiture à cheval attendait devant la petite maison, au numéro huit de la Beothy Utca, pour emmener le voyageur à la gare. Elle a mis dans une de ses deux valises le gros édredon en plume qu'elle avait confectionné pour lui. Imre s'en est allé, engoncé dans le lourd manteau d'hiver taillé par Antal. Seuls Bela et Boriska l'ont accompagné, avec son père, jusqu'à la gare. Elle a prétexté avoir à faire à la maison; en fait, elle n'aimait ni les départs ni les gares. Elle se refusait à imaginer ce que serait la vie sans Imre. Elle savait que le départ des enfants quittant la maison familiale pour se marier ou trouver du travail dans un village voisin s'inscrit dans le cours normal d'une vie de parents. Certes, lorsqu'il était entré au collège de Debrecen, il avait fallu s'habituer à le voir plus rarement. Ce départ-là résonnait autrement, comme un écho à une réflexion adressée longtemps auparavant au petit Gyula auteur d'une bêtise: " Lorsque l'enfant est petit, il déchire la robe de sa mère et quand il devient grand, il déchire son cœur " .

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