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La Haine tranquille

De
288 pages

Aux yeux de l'opinion publique, François Mitterrand et Michel Rocard sont faits pour s'entendre. Et pourtant, depuis un quart de siècle, c'est la défiance mutuelle qui les unit. Même – et surtout – quand les aléas de la politique et de l'Histoire les amènent à gouverner ensemble. Dès lors, un lourd contentieux fait de ce couple inévitable un couple impossible. Puisque tout les oppose, ils se sépareront, mais à la manière de ceux qui sont appelés à se retrouver nécessairement.





La passionnante chronique d'une longue aversion entre un président qui aura marqué l'Histoire et un éternel présidentiable qui sera peut-être un jour président.


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couverture

Du même auteur

Le Roman de la rose.

D’Épinay à l’Élysée, l’aventure des socialistes

(en collaboration avec Albert du Roy)

Éditions du Seuil, coll. « L’Histoire immédiate », 1982

 

Michel Rocard

Stock, 1987

Prologue


Le 15 mai 1991, François Mitterrand demande à Michel Rocard de lui adresser, toutes affaires cessantes, sa lettre de démission. « Encore deux jours », implore Rocard. « Non », répond Mitterrand.

Leur vie commune à la tête de l’État aura duré trois ans et cinq jours, leur rupture moins d’une minute.

Divorce orageux : Rocard dira avoir été limogé comme un domestique, Mitterrand l’accusera de jouer, comme d’habitude, les martyrs pour apitoyer l’opinion.

Les couples terribles finissent toujours ainsi : ils ne parviennent même pas à sauver les apparences.

François Mitterrand et Michel Rocard avaient intérêt, l’un et l’autre, à se séparer à l’amiable. Ils le savaient, ils le disaient, ils s’y préparaient. Mais, au dernier moment, la passion, comme toujours, l’a emporté.

Étonnante histoire…

… que l’Histoire racontera peut-être ainsi : les deux hommes étaient complémentaires, ils étaient faits pour s’entendre et gouverner ensemble. Le premier, hiératique et secret, était né président. Le second, imaginatif et pédagogue, était né gestionnaire. A l’un, Mitterrand, les grandes orientations pour la France. A l’autre, Rocard, les dossiers de la vie quotidienne des Français. Ils auraient dû former un couple harmonieux et performant… Mais tout les opposa.

On a longtemps cru que leurs différends sont, avant tout, politiques et économiques. Mais non ! Leurs différences, nées de l’enfance, de l’éducation, de la religion et de l’Histoire, sont autrement profondes, à la fois épidermiques, psychologiques et culturelles. D’instinct, ils s’agacent, se méfient, s’opposent. Et ils ne s’aiment toujours pas.

Essayons de voir chacun d’eux avec les yeux de l’autre.

Tout en Rocard déplaît à Mitterrand : l’ancien gauchiste qui n’en finit pas de dériver vers le centre, le technocrate à l’économisme borné, le chrétien deuxième gauche donneur de leçons, l’homme enfin, sa manière de parler, brouillonne et précipitée, son manque de culture, son ignorance de l’Histoire.

Tout en Mitterrand déplaît à Rocard : l’ancien ministre de la IVRépublique, compromis avec la droite, le leader de l’union de la gauche qui a trop concédé aux idées communistes, le premier secrétaire du PS qui, pour l’écarter de la course à la présidence, en 1979, a défendu un programme économique irréaliste, dont l’application au pouvoir s’est révélée catastrophique, l’homme surtout, sa trop grande habileté manœuvrière, son mépris des contraintes économiques, son cynisme électoral.

Après trois longues années de communauté réduite aux aguets, les deux hommes, loin de se rapprocher, avaient fini par ne plus se supporter.

Mitterrand tolérait de plus en plus difficilement la présence chaque semaine, devant lui, de ce petit homme avec sa grosse serviette noire, bourrée de dossiers, si ostensiblement déférent et qui n’en faisait plus qu’à sa tête, préparant, sous ses yeux et avec une obstination indécente, l’instauration du rocardisme.

Rocard en avait assez de se retrouver en tête à tête avec ce président énigmatique, si avare de compliments et si généreux en phrases à double ou triple sens qu’il interprétait à grand-peine.

Chacun aurait aimé un autre partenaire. Mitterrand n’a qu’un seul dauphin de cœur, Laurent Fabius. Rocard n’a vénéré qu’un seul père spirituel : Pierre Mendès France. L’ironie terrible de la politique et de l’Histoire a obligé, sur le tard, et presque contre leur gré, les deux leaders de la gauche à gouverner ensemble.

J’ai voulu raconter ici les épisodes cachés, souvent dramatiques, parfois comiques, qui ont fait l’histoire de ce couple inévitable et populaire qui était surtout un couple impossible.

1

Divorce


Devant quelques intimes, Rocard raconte ainsi la scène de la rupture dans le bureau doré de l’Élysée qui fut celui du général de Gaulle : « Quand j’ai compris que le président me demandait de partir sur-le-champ, j’ai répliqué : “Pas vous, pas comme ça, pas maintenant.” J’ai rangé mes papiers, je me suis levé et j’ai tourné les talons. »

Pendant quelques jours, ses amis parlent publiquement de dératisation pour évoquer la dérocardisation. Rocard lui-même évoque l’« extrême brutalité » de son départ. Mais les sondages rappellent vite l’ex-Premier ministre à cette loi d’airain : en politique, les perdants ont toujours tort. Rocard cesse de se poser en victime.

Mitterrand est furieux. Il juge qu’une nouvelle fois Rocard a refusé de jouer loyalement le jeu. Il a exploité son départ pour dégager sa responsabilité. Plus il savait sa fin proche, plus il répétait partout qu’il allait rester et qu’il gagnerait les législatives. En clair, si je pars contre mon gré, si le président m’empêche de mener une bataille victorieuse, je n’aurai pas de responsabilité dans la défaite des législatives.

Mitterrand reproche surtout à Rocard de n’avoir pas respecté le secret de leurs conversations, d’avoir organisé des fuites dans le but de l’empêcher d’agir comme il l’entendait.

Rocard affirme au contraire que c’est l’Élysée qui a fait monter la rumeur, pour mieux précipiter son départ.

Éternel malentendu…

Reprenons les faits qui ont précédé la rupture, tels qu’ils les ont vécus l’un et l’autre.

Mercredi 24 avril. Avant le conseil des ministres, le président et le Premier ministre évoquent la conjoncture politique. Sur le constat – une fois n’est pas coutume –, ils tombent d’accord. La situation est préoccupante : les Français grognent, les banlieues flambent, les sondages sont en chute libre, l’opposition relève la tête. Mais Mitterrand et Rocard n’en tirent, bien entendu, pas les mêmes conclusions.

ROCARD : Le printemps social risque d’être effrayant. Pour faire face, le gouvernement a besoin d’un nouveau souffle. Il faut provoquer un choc dans l’opinion. Je crois le moment venu d’un remaniement ministériel.

MITTERRAND : Le gouvernement travaille bien. Il n’a pas démérité. Mais il est vrai qu’il faut réagir, reprendre l’initiative. Je n’ai pas encore pris de décision, mais si je dois changer, je change tout.

Depuis plusieurs mois, le Premier ministre tente de se faire réinstaller à la tête d’un nouveau gouvernement profondément remanié. S’il y parvient, il est pratiquement sûr d’aller jusqu’aux élections législatives.

Depuis plusieurs mois, le président a décidé de changer de Premier ministre : il a acquis la conviction que Rocard, obnubilé par son avenir présidentiel, refuse désormais de prendre les mesures impopulaires qui s’imposent, notamment pour combler le trou de la Sécurité sociale. Celle aussi qu’avec un tel Premier ministre la gauche, démobilisée, court à la catastrophe pour les législatives de 1993. Si Saddam Hussein n’avait pas envahi le Koweit au début du mois d’août, Rocard ne serait plus à Matignon depuis longtemps !

Ce 24 avril, Mitterrand veut donc faire comprendre à Rocard que ses jours sont comptés, il le prépare en douceur à l’idée qu’il va rapidement devoir partir.

Rocard est bien conscient d’avoir le bail le plus précaire de Paris. Mais, secrètement, il espère encore rester. Il répète souvent : « Changer de Premier ministre ? Si le président trouve mieux, pourquoi pas ! » Mieux ? Impossible à ses yeux : n’est-il pas le plus compétent, le plus acharné au travail, le plus habile à obtenir des majorités d’idée pour pallier l’absence de majorité absolue à l’Assemblée nationale ? Ne reste-t-il pas, et de loin, le plus populaire des socialistes ? Mitterrand ne l’aime toujours pas, mais il lui faut bien admettre cette évidence : son Premier ministre est le mieux placé pour gagner les législatives. Quelques semaines encore avant sa démission forcée, Rocard confiait à des amis très proches : « Quand j’accompagne Mitterrand à l’aéroport, je sens qu’il part tranquille. Il sait que je ne commettrai pas d’erreur. » Qui d’autre pourrait assurer au président une telle sérénité d’esprit ? Et puis, c’est bien connu, Mitterrand tarde souvent à trancher. Il a gardé Mauroy bien au-delà du raisonnable. Pourquoi se séparerait-il d’un Premier ministre qui conserve la confiance des Français ? Rocard pense qu’au pis, s’il doit quitter Matignon, ce sera en juillet : l’usage républicain veut en effet qu’on ne change pas de Premier ministre pendant une session parlementaire.

Mardi 7 mai. Le conseil des ministres a été avancé d’une journée en raison des commémorations de la victoire. Au cours du tête-à-tête qui précède, à 9 heures 30, Mitterrand évoque à nouveau la situation politique. Il constate : « Il y a trop de rumeurs. » Il peste contre les commentateurs de télévision qui veulent lui forcer la main. Il dit : « Il faut que je retourne la situation. » Mais il ajoute aussitôt : « Rien ne presse. » Ce qui signifie dans son esprit : nous ne sommes pas à quelques jours près.

Rocard comprend qu’il risque de ne pas passer l’été. Mais il pense encore qu’il restera jusqu’à la fin de la session parlementaire, qu’il aura le temps de « compléter la lisibilité de ses chantiers », comme il dit.

Vendredi 10 mai. Lorsque Josette Alia et Christine Clerc1 sortent, un peu après 11 heures, du bureau présidentiel, elles découvrent dans l’antichambre un Rocard visiblement tendu qui poireaute depuis dix bonnes minutes.

Le tête-à-tête est surréaliste. Le Premier ministre marque à sa façon le dixième anniversaire de l’élection de François Mitterrand à l’Élysée, en lui offrant deux éditions originales : l’une de Drieu La Rochelle, l’un des auteurs préférés du président, l’autre de Nizan. Mitterrand, lui, a choisi ce 10 mai pour annoncer à Rocard que leur collaboration touche à sa fin. Au détour d’une phrase, il glisse : « Vous savez, vous n’êtes pas éternel à Matignon. » Puis il précise : « Il va falloir accélérer. » Il prend soin d’indiquer à Rocard qu’il veillera, en choisissant son successeur, à ne pas obérer ses chances pour la prochaine présidentielle. Cette fois, Rocard sait à quoi s’en tenir. Une date est même évoquée : le samedi 18 mai, celui de la Pentecôte. Rocard demande à Mitterrand que le nouveau gouvernement comporte le même nombre de ministres rocardiens. Il croit comprendre que le président est d’accord. Il n’en est rien, évidemment.

Lundi 13 mai. La rumeur du départ de Rocard enfle. A 13 heures, dans la salle à manger de Matignon, le Premier ministre déjeune avec ses principaux collaborateurs. Seul Jean-Paul Huchon, son directeur de cabinet, est dans la confidence des conversations avec Mitterrand. « Cette fois, dit Rocard, tous les clignotants sont au rouge. On ne tiendra pas jusqu’en juillet. » Rocard et Huchon, qui savent, parient pour un départ le samedi. Tony Dreyfus, Guy Carcassonne, Yves Colmou, Alain Prestat continuent de croire que le gouvernement ne tombera pas avant juillet.

Le soir, au théâtre des Champs-Élysées, Michèle Cotta, directrice de l’information de TF1, rencontre un proche de Mitterrand qu’elle connaît depuis de nombreuses années, et qui lui a toujours donné des informations fiables. Il lui glisse à l’oreille : « Le départ de Rocard est imminent. »

Mercredi 14. La rumeur s’amplifie encore lorsque Jacques Séguéla, le publicitaire favori du président, vend la mèche au micro de Jean-Pierre Elkabbach, sur Europe 1 : « La fin de Rocard, c’est pour bientôt, au plus tard le 15 juin. » Michèle Cotta cherche à vérifier son information de la veille. En fin de matinée, on lui confirme à l’Élysée que le départ de Rocard est une question d’heures. Dès 13 heures, TF1 l’annonce.

Mercredi 15. Le président est assis à sa table de travail à l’Élysée. Michel Rocard, perché sur le bord de son fauteuil, lui fait face. Comme chaque mercredi depuis trois ans.

Le Premier ministre a tout juste le temps d’ouvrir sa serviette pour en extraire les dossiers du conseil des ministres qui va se tenir dans quelques minutes. Déjà le couperet tombe.

MITTERRAND : La rumeur devient très forte. Il faut accélérer. J’attends votre lettre de démission à l’issue du conseil.

ROCARD : Est-ce à un ou deux jours près ? J’avais prévu d’aller moi-même, demain, devant le Conseil d’État, pour présenter mon projet de loi réglementant les écoutes téléphoniques. C’était une première et j’y tenais beaucoup. Ne pourrait-on pas…

MITTERRAND : Non, nous devons aller vite, sinon nous donnerons une impression d’indécision. Pour les écoutes téléphoniques, rassurez-vous, tout le monde sait que cette loi est de vous.

Le dialogue est bref : quarante-cinq secondes, dira Rocard. Institutionnel. Sans chaleur.

Rocard est convenu d’un code avec ses collaborateurs. Il sait qu’entre le tête-à-tête avec le président et le conseil il n’aura de contact qu’avec une seule personne, Renaud Denoix de Saint-Marc, le secrétaire général du gouvernement. Le code est le suivant : session extraordinaire du Parlement veut dire départ. Si Denoix de Saint-Marc rapporte que la session durera une semaine, c’est que Rocard quittera ses fonctions le jour même. S’il parle de deux semaines, ce sera dans deux jours, etc. Mais Rocard fait dire deux jours, ce qui dans son esprit veut dire deux heures. Huchon ne comprend rien. A toutes fins utiles, il fait monter les cartons pour ranger les archives.

Le conseil des ministres débute, comme si de rien n’était. Pas un mot du président sur le changement en cours. Seul indice : Rocard n’ouvre même pas ses dossiers. Le ministre des Affaires sociales, Claude Évin, un de ses proches, a compris. A la sortie, il lui dit : « Tu pars ! » Rocard répond : « Oui, c’est fini. »

A 11 heures 30, le Premier ministre rentre à Matignon et s’enferme aussitôt avec son directeur de cabinet.

ROCARD : J’écris ma lettre à Mitterrand et je l’envoie tout de suite.

HUCHON : Qui a ta place ?

ROCARD : Je n’en sais rien ! Le président n’a pas daigné me dire le nom de mon successeur.

HUCHON : Quand ton départ sera-t-il rendu public ?

ROCARD : Je n’en sais rien non plus. Peut-être ce soir.

Le Premier ministre était à ce point persuadé de l’imminence de son départ qu’il avait déjà rédigé sa lettre de démission, cette forme suprême d’hypocrisie imposée par une lacune de la Constitution. Seul, en effet, un vote de l’Assemblée nationale peut chasser le Premier ministre. Le président, s’il veut se séparer du chef du gouvernement, doit donc recevoir sa démission.

Rocard avait écrit : « A l’heure où je vous présente la démission de ce gouvernement… » Il rectifie : « A l’heure où il me faut vous présenter… » Le Premier ministre tient à ce que les Français sachent qu’il ne voulait pas partir : c’est Mitterrand qui le limoge.

A 14 heures 15, Jean-Louis Bianco, le secrétaire général de l’Élysée, téléphone à Jean-Paul Huchon, et lui annonce qu’il va incessamment rendre officielle la nomination d’Édith Cresson. Huchon prévient aussitôt Rocard, qui affirmera pourtant avoir été informé, comme tout le monde, par la radio.

Le Premier ministre déjeune avec des maires de son département, les Yvelines. Lorsqu’il apprend le nom de son successeur, il paraît consterné. Huchon explique : « Rocard s’est senti humilié. Non seulement Mitterrand a choisi pour lui succéder un adversaire déclaré, qui avait démissionné avec éclat du gouvernement, mais aussi quelqu’un qui, de l’avis général, ne fait pas le poids. Comme si le président avait voulu banaliser la fonction exercée pendant trois ans par Rocard2. »

La volonté d’Édith Cresson d’emménager rapidement à Matignon, le départ des principaux ministres rocardiens – Claude Évin, Tony Dreyfus, Roger Bambuck, Louis Besson, Michèle André, Jacques Chérèque –, priés sans ménagements de libérer la place, le refus de Mitterrand de donner un portefeuille à Jean-Paul Huchon renforcent l’aigreur de Michel Rocard. A ses amis qui lui font remarquer : « En te congédiant juste avant que tu affrontes les difficultés les plus graves, Mitterrand t’a rendu un fier service », il répond : « Peut-être. Mais ce dont je suis sûr, c’est bien qu’il ne l’a pas fait dans cette intention-là ! » Amer, il confie encore : « J’ai été stoppé, en plein élan, alors que je poursuivais mon travail de restructuration de la société française. Mitterrand a fait preuve de légèreté à l’égard des intérêts supérieurs du pays, en m’empêchant de poursuivre ma tâche. »

En plein élan ! C’est précisément parce que le président jugeait le Premier ministre enlisé qu’il l’a démissionné.

Jusqu’au bout, Mitterrand et Rocard auront donné l’impression de ne pas jouer dans le même film. C’est ainsi depuis plus d’un quart de siècle. D’ailleurs, trois ans plus tôt, tout avait commencé par un fiasco.

2

Tonton et Tintin


« Vous n’êtes venu qu’avec ça ? » François Mitterrand ne peut réprimer un sourire amusé lorsqu’il aperçoit Michel Rocard. Il est là, planté devant lui, visiblement conscient du ridicule de son bizarre accoutrement. Le « qu’avec ça » vise-t-il le bas ? Ces chaussures d’alpinisme, comme s’il s’agissait d’escalader le mont Blanc ? Ce pantalon rentré dans de grosses chaussettes de laine, de telle sorte qu’on croirait Rocard vêtu d’un fuseau de ski démodé ? Ou bien vise-t-il le haut, chemise blanche et cravate, sous l’imper strict style Burberry’s ? Décidément, pense Mitterrand, Rocard m’étonnera toujours !

Le président, lui, a revêtu sa tenue de gentleman-farmer : chaussures de sport confortables, pantalon de velours, blouson imperméable, casquette et foulard. Celle qu’il utilise, les jours de pluie, sur ses terres landaises, à Latche.

La scène se déroule au printemps 1988, le 19 avril, à l’hôtel Campanile dans la zone du Millénaire à Montpellier. Moins d’une semaine avant le premier tour de la présidentielle, Mitterrand a profité du meeting qu’il tient ce soir-là pour convier Rocard à escalader en sa compagnie le pic Saint-Loup, un mont d’où l’on voit par beau temps les Cévennes, les Pyrénées, le bas Languedoc et la Méditerranée. L’occasion d’une image prophétique : les deux ex-rivaux de la gauche marchant d’un même pas vers les sommets.

La veille, à 20 heures, le téléphone a sonné chez Gérard Saumade, le président du Conseil général de l’Hérault. Au bout du fil, Jean Glavany, le chef de cabinet de François Mitterrand : « Le président de la République a manifesté le désir de faire une balade avant le meeting de demain, lui dit Glavany. Il voudrait aller au pic Saint-Loup dont vous lui avez si souvent parlé. » Puis il ajoute, comme s’il s’agissait d’un détail : « Au fait, j’oubliais, le président viendra avec Rocard ! »

Saumade connaît trop la complexité des rapports Mitterrand-Rocard pour ne pas comprendre l’importance du geste présidentiel.

Rocard n’est prévenu qu’au dernier moment, le lendemain vers midi. Il est toujours prévenu au dernier moment ! Glavany le joint boulevard Saint-Germain, dans les bureaux de ce qui fut pendant de longs mois l’« antenne présidentielle » des rocardiens. « Le président t’emmène en balade. Rendez-vous à 14 heures 30, au Bourget. La météo est mauvaise. N’oublie pas d’emporter un imper et des chaussures de marche. » Rocard aura tout juste le temps de repasser à son domicile prendre les fameuses chaussures.

La météo, cette fois, ne s’est pas trompée. Lorsque l’avion atterrit à Montpellier, à 15 heures 30, il pleut à verse. Saumade conduit ses hôtes à l’hôtel où il a réservé des chambres pour que le président, son invité et les membres du service de sécurité puissent se changer discrètement. Depuis, au Campanile-Montpellier, la 9, celle utilisée par Mitterrand, est devenue la chambre présidentielle.

Très vite, au pied du pic Saint-Loup, la pente devient raide. « Rocard, ça ne vous rappelle pas le mont Sinaï ? » interroge Mitterrand. Dieu, puisque c’est désormais son surnom, veut-il rappeler l’existence des Tables de la Loi, avec lesquelles Rocard a pris tant de libertés, ou évoquer la disgrâce de Moïse qui avait douté de la parole du Seigneur ? « On était en plein symbole », se souvient Saumade. En plein brouillard aussi. Plus les marcheurs avancent et plus il épaissit. Mitterrand décide : « Inutile de monter plus haut puisque l’on ne verra rien. Redescendons et marchons tranquillement dans la campagne. » L’escalade a tourné court sous l’ondée. C’est une habitude : les rencontres Mitterrand-Rocard se terminent toujours par un fiasco.

Les deux hommes se baladeront quand même pendant plus d’une heure sur de petits chemins au milieu des vignes, flanqués de Saumade et de Glavany, suivis des policiers qui protègent le président, d’un reporter et d’un photographe de l’AFP prévenus par l’Élysée.

Tonton et Tintin sous le crachin ! La photo fera la une des journaux. Elle restera la photo de la campagne. Une casquette trop grande prêtée par Saumade complète le déguisement de Rocard, qui fera sourire les Français. Les mitterrandistes les plus antirocardiens, ceux qui croient que le président cherche toujours à piéger Rocard, verront là une nouvelle preuve de la subtilité machiavélique qu’ils prêtent à leur champion : il lui aura suffi d’un cliché pour ridiculiser l’éternel candidat à la candidature.

L’intention de François Mitterrand était tout autre. Il s’agissait au contraire de montrer à l’opinion l’attention particulière portée à Rocard. Et de rappeler à ce dernier qu’il n’était pas oublié, qu’il était même appelé à jouer un rôle important dans un proche avenir.

Comme toujours, en présence de Mitterrand, Rocard paraît sur ses gardes. Un peu comme un élève devant son professeur. Il n’est pas si loin le temps – son ami le politologue Roland Cayrol en fut encore témoin en 1984, à l’Élysée – où il lui arrivait, en présence du président, de se prendre les pieds dans le tapis et de renverser sa tasse de café !

Si Mitterrand l’a convié, pense Rocard, c’est « pour voir ce qu’il a dans le ventre ». Les deux hommes, au fond, se connaissent mal, leurs tête-à-tête ont été rares.

Rocard est d’autant plus mal à l’aise qu’il se sait, plus que jamais, en position de faiblesse. D’ordinaire, lorsqu’on faisait appel à lui, à quelques jours d’une élection, c’était parce qu’il y avait le feu dans la maison. Comme en 1981, lorsque, à quarante-huit heures du second tour de la présidentielle, l’état-major socialiste l’avait supplié, après l’avoir ostensiblement boudé, de venir mettre, à la télévision, sa réputation de rigueur et sa forte popularité au service du candidat Mitterrand. Il fallait à tout prix contrer Giscard, qui s’appuyait sur le projet socialiste pour prédire la ruine du pays. Ce jour-là, après son intervention, Rocard avait laissé tomber : « Décidément, ce parti n’a recours à moi que quand ça va mal. »

Mais, en ce printemps 1988, plus besoin du pompier volant Rocard : la réélection de François Mitterrand ne fait guère de doute. Et Rocard n’est plus la coqueluche des journalistes, ni celle des Français. Depuis quelques mois, la presse le traite même avec une condescendance désinvolte, l’opinion le boude. Quant au président, il a paru l’ignorer : il l’a nommé conseiller spécial de sa campagne et l’a, dans un premier temps, chargé de le représenter à la télévision et à la radio. Puis il a décidé de tout faire lui-même.

Beau joueur, Rocard félicite à l’avance le président candidat. D’une manière un peu appuyée, presque obséquieuse, notent les témoins : « Vous avez réuni les conditions de la victoire. Battre la droite à deux reprises, vous seul pouviez le faire. Pour la gauche tout entière c’est une performance formidable. Personne, désormais, ne pourra plus parler d’expérience socialiste. »