La Houzais

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Pour moi, le Néolithique s’est refermé du côté de la Rocherais, une ferme à l’entrée du bourg de Corps-Nuds où mon arrière grand-père avait été commis : une moissonneuse-batteuse avançait dans le champ de blé. J’avais 10 ans, mes grands-parents quittaient la ferme et le temps des machines était arrivé : double déchirure. Il me reste ces souvenirs de vacances.

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9789999991399
Nombre de pages : non-communiqué
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Voici d’abord le chemin principal, large, empierré qui dessert les trois exploitations appelées les Houzais. Annoncé par une croix, il quitte la route de Janzé à Corps-Nuds à angle droit et se prolonge sur cinq cents mètres, rectiligne, pour aboutir aux fermes de Clément Denis et Victor Hervoin. À mi-chemin, un em-branchement conduit à la troisième ferme, celle de mes grands-parents Renault : chemin permanent où passent les chariots et les voitures, grosses pierres rugueuses, quasi-accolées qui crissent au contact des grandes roues cerclées de fer. Parallèlement à ce chemin et le dominant de quelques mètres, deux bandes de terre inculte : l’une plantée de sapins, l’autre rehaussée lors du creusement du chemin est appelée la Rabine. En son milieu, une rote a été désherbée par le passage des vélos (le mien est un petit vélo rouge), des piétons, des brouettes parfois : celle de Milie qui apporte son pain pour le faire cuire au four de mon grand-père que j’appelle Pépère et celle de ma grand-mère nourricière Marie-Rose qui emmène ses œufs aux coconniers (Chapon et Thétiot) et revient avec de l’épicerie (huile bien jaune, plaquettes de chocolat Poulain et savon de Marseille). Rabine au contact moelleux, délicat cheminement en position dominante qui permet de regarder de très haut les cultures et les charrois du chemin de service. Elle nous emmène hors des fermes et de leurs travaux quotidiens. C’est le chemin du dimanche et des escapades vers le bourg à la rencontre des gens. Elle disparaît dans la deuxième partie, si bien qu’elle semble à notre seul usage. Le chemin principal revenu à hauteur de champ, bordé de
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peupliers, plus humide sans doute, continue seul jusqu’aux deux fermes mitoyennes où il semble s’arrêter. En face de la jonction du chemin principal et de la branche qui conduit à la ferme de mon grand-père Auguste, mon parrain qui m’a donné mon deuxième prénom, s’ouvre un large chemin her-beux qui mène à la Hamonière et au-delà, empierré, jusqu’à la route de Janzé. Les deux fermes qui souhaitent (quand un outil manque chez l’un, il suffit d’aller chez l’autre) communiquent ainsi. Chaton, leur cheval de devant est appelé pour désem-bourber le chargement de fagots. Amand Régnier, un neveu qui travaille sur la ferme de la Houzais va chercher la fourche à Pierre à la Hamonière. Il croit qu’on lui demande la fourche de Pierre Bouget, le voisin, alors qu’il s’agit simplement de la fourche à pierres, posée le long du hangar de la Houzais… Une large bande du chemin est laissée aux chariots (ornières profondes dans l’herbe du printemps) et une légère levée de terre étroite permet le passage à pied sec par tous les temps. La roue de la brouette de ma grand-mère qui se rend au douet (lavoir) pour rincer son linge, le pas de l’ouvrier agricole qui rentre chez lui à la Massonière, les allées et venues des voisins qui se fréquentent régulièrement ont tassé la terre mise à nue. À mi-chemin, une planche permet d’enjamber un ruisseau qui court au ras de l’herbe. À main gauche vers la Hamoniére, une forte haie limite le chemin. À main droite, noisetiers et aulnes frêles n’ont guère résisté lorsque le bulldozer a réuni le chemin et la prairie. Peu avant la ferme de Pierre Bouget, débouchent deux che-mins creux. L’un aboutit à des champs, la grande prairie de la ferme et file vers la Morinais. Le radeux (étang) est tout proche. L’autre, plus secret – le chemin vert – s’encastre entre les champs des deux exploitations. Profond, ombreux mais sans excès il conduit à la route. Au revers d’un de ses talus, Jim le chien berger-allemand a estourbi le seul lapin de sa carrière en lui retombant sur le râble. Un renard a été fusillé entre ses hautes frondaisons.
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Quand vous avez quitté la Rabine, vous pouvez accéder à la ferme Renault par le chemin de pierres qui arrive à l’arrière des bâtiments de service ou pousser un portillon qui vous permet d’arriver plus vite par un passage plus confortable. Ce portillon en lattis de châtaignier vertical ouvre sur la prairie qui, par une passée dégazonnée, se termine entre le four à pain et la niche du chien de garde. Là, une autre barrière déstructurée sur son pilotin, pratiquement toujours ouverte, vous laisse entrer dans la cour, herbeuse dans sa partie supérieure. Piétons et cyclistes franchissent donc un bout de prairie à découvert. Si la silhouette n’est pas connue, chacun se pose cette question : – Qui c’est-y que cti-là ? Un jour, arrive mon grand-père sur son vélo noir, un chiot dans son grand sac de même couleur. La tête du chiot dépasse à peine. Lui encore que l’on attend depuis longtemps ce dimanche midi. Nous guettons son arrivée par le haut de la prairie. Il a chuté dans la descente du bourg et s’est fait une « cabine ». On a dû lui recoudre l’arcade sourcilière. – Ce n’est pas grave, dit-il pour nous rassurer. – Sans doute quelques verres de trop, gronde ma grand-mère. Un autre jour, alors qu’il s’est présenté aux élections muni-cipales, il part vers le bourg pour savoir ce qui se raconte. Il enfourche son vélo, passe la barrière et… se met à parcourir la prairie. La passion électorale lui a échauffé l’esprit au point qu’il a perdu le sens de l’orientation. Par cette barrière arrive aussi Milie (la femme qui coupe les ficelles des gerbes pendant les battages) et ses pains à cuire, transportés dans sa brouette. Roger, son fils, mon copain l’accompagne. Tout près, à l’intérieur de la prairie, un étalon noir, fortement entravé, s’est fait castrer au fer rouge : fureur domestiquée. Au printemps, les draps blancs sont étendus sur le fil tendu entre les poteaux de bois. Un ceri-sier de cerises blanches nous fait un peu d’ombre. Je m’y cache à la fin des vacances quand mes parents viennent me chercher pour me ramener à la maison familiale. Les soirs d’été, nous nous al-longeons dans l’herbe et regardons le ciel. Les chauve-souris
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passent et repassent tout près de nos têtes. Sans doute leur circuit nocturne les conduit-elles jusqu’aux fermes voisines. Depuis un certain temps, je défie mon grand père, à la course à pieds. Ce soir-là, il s’élance sans m’attendre. Surpris, je ne peux le rattraper. Je lui propose une nouvelle compétition plus équitable. Il refuse et je reste sur un échec insupportable.
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