La jeunesse d'une fille d'immigrés siciliens

De
Publié par

Dans les années 1920-1930, des immigrants siciliens d'origine modeste se regroupent sur la butte Montmartre, dans le quartier de La Petite Sicile. Passionnés par leur métier -la chaussure de luxe-, ils s'adaptent vite aux exigences professionnelles de la mode parisienne des Années Folles, et chaussent des pieds illustres. Angelina, petite fille intrépide et curieuse, s'instruit au contact des gens, des petits métiers manuels, de la rue et de l'école. Ce roman est le premier volet d'une saga familiale au XXème siècle.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 45
EAN13 : 9782296217997
Nombre de pages : 224
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

La jeunesse d'une fille d'immigrés siciliens
1923-1936 Singer® est une marque déposée de la Singer Sowing Co
(précédemment la Singer Manufacturing company)
© L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo .fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-07613-6
EAN : 9782296076136 Danièle Chinès
La jeunesse d'une fille d'immigrés siciliens
1923-1936
La Singer et le balcon
Postface d'Eric Nicol
L'Harmattan DU MÊME AUTEUR
L'Autorité Parentale, Thèse Doctorat, La Sorbonne, 1985
Pourquoi Lui ? Pourquoi Elle ? Editions Lattès, 2005 à toutes les macciuzze
et les picciriddi de ma famille... Remerciements
... à ma mère, Angelina, Angèle, pour les merveilleux
moments que nous avons passés toutes les deux à évoquer son
enfance et sa jeunesse sur la butte Montmartre. Toutes les deux,
face à face, à l'ombre généreuse du figuier de Provence. Elle,
ma mère, qui conserve à quelques semaines de ses 90 ans, un
goût enthousiaste pour l'existence, sans amertume, sans regrets
inutiles et encombrants, elle, avec sa puissante vitalité, son
énergie communicative et modélisante pour nous tous qui la
regardons vivre près de nous. Et que dire de sa mémoire
époustouflante ? Des moindres détails de sa vie, des lieux, des
êtres, des anecdotes, elle a su par la parole, dresser devant moi
de véritables tableaux vivants. J'ai puisé sans retenue à ces
sources du passé pour écrire ce qui suit
... à mes deux tantes, Santa et Simone-Joséphine, pour qui la
Place Emile Goudeau reste le théâtre animé de leurs jeux
d'enfants espiègles
... à ma cousine germine Simone, qui parle encore
aujourd'hui le Catanais comme une vraie Sicilienne d'autrefois.
Avec cet accent, ces intonations qui sentent bon encore a
Barrera et les cimes enneigées de l'Etna
... à mon petit cousin Eric, à mon frère Francis, qui ont
remis d'équerre dans ce manuscrit l'écriture de toutes les
expressions orales de Rosa. Elles sont gravées dans ma
mémoire auditive, mais seuls Eric et Francis ont su les coucher sur le papier dans cette langue sicilienne d'amour qui fut la
nôtre quand nous étions enfants
... à mon amie Linda, pour sa patience, son expertise
informatique, ses astuces typographiques, sa disponibilité
immédiate quand mon ordinateur l'a appelée au secours, Linda
qui m'a tant aidée dans la mise en page des illustrations de mon
propos
... à ma petite-fille, Anne-Laure, qui a relu les recettes
siciliennes, que par ailleurs elle aime tant déguster avec mes
autres petits-enfants et qui a su donner une présentation
attrayante à mes souvenirs culinaires
... à mon ami Côme, indéfectible ami de toujours, qui n'a
pas cessé de me soutenir, de m'encourager par ses à-propos
enthousiastes et ses interventions chaleureuses, Côme, mon fan-
club à lui tout seul durant toute l'écriture de ce manuscrit
... et à tous ceux qui ont cru en ce livre...
10 « L'amour du lieu où on est né, des personnes, des choses et
des mots qui, dans l'enfance et dans l'adolescence, ont trempé
notre vie. »
Leonardo Sciascia Le quartier d'Angelina
Vers le MOtittr,
:te GàleUr
te Bateau
—Lavoir
2erttc Croie
r --btre'Artgetuta La SINGER
« Je ne te revois pas beaucoup enfant... enfin je veux dire
quand tu es petite... et toi, à quand remontent tes souvenirs de
moi ?
- Moi, ce qui me revient, là tout de suite, c'est ta froideur...
ton hostilité quand ma mère m'asseyait sur le tabouret devant
toi. Tu étais un monument pour moi, j'étais petite, je crois bien
que mes pieds ne touchaient pas encore le lino de son atelier.
Après l'école, c'était un moment que je redoutais beaucoup. Sur
ta tablette en bois, ma mère installait mon premier cahier de
primaire et un crayon qu'elle avait appointé au tranchet. Je me
souviens qu'un jour, la maîtresse avait donné à recopier : « Papa
fume la pipe, maman cuit le pot au feu. » Je m'appliquais sur la
phrase du cours préparatoire mais je n'arrivais pas à écrire sur
la ligne. Quand ma mère s'est penchée au-dessus de moi, j'ai
senti sa respiration. Elle était insatisfaite. Elle a retourné la
feuille, aligné des modèles de lettres, de bâtons, de chiffres,
comme si toute mon éducation d'écolière était à reprendre à
zéro. J'ai continué de m'appliquer.
- Oui... bah, c'est normal, elle voulait parfaire ton écriture
de débutante !... mais pourquoi parles-tu de mon hostilité ?
- Pourquoi ?“. mais parce que tu ne m'accueillais pas
comme l'aurait fait un autre meuble de la maison, la table de la
cuisine par exemple ! Tu me supportais à peine le temps des
devoirs. J'étais une intruse dans l'atelier, tu me le faisais bien sentir. Tu n'as jamais aimé que ma mère ! Je savais bien que tu
avais hâte que j'en finisse et que je débarrasse le plancher.
- Ce n'est quand même pas de ma faute si tu n'étais pas
douée pour l'écriture !
- Ça, c'est toi qui le dis ! En tous cas, moi ce que je sais,
c'est que ma mère me voulait la meilleure élève, dès le cours
préparatoire.
- Non... attends, bien avant déjà ! Tu ne te rappelles pas ?
Quand tu jouais à l'école avec tes poupées sur le lit, je
l'entendais, elle disait aux patrons bottiers pour lesquels elle
travaillait à domicile, à Turzzi, à Petroca, à Malconi, à
Duffi : « Ma fille, elle ne sera pas comme moi, une ouvrière
exploitée, elle sera maîtresse d'école !
- Dis donc, j'y pense, c'était gonflé pour son époque : une
femme qui travaille seule, chez elle, qui n'a affaire qu'à des
hommes, et pas n'importe lesquels ! « des sales patrons
capitalistes ! », qui leur tient tête quand elle estime qu'ils ne
connaissent pas bien le métier, qui exige des augmentations,
affiche ses idées communistes et leur parle de la lutte des
classes. Et avec tout ça, elle crée des modèles de chaussures
pour les bourgeoises du 7 ème arrondissement, devant lesquels
ces patrons se pâment d'admiration mais rechignent à payer.
Elle, tranquille, qui reprend les modèles, les pose sur ta tablette.
« Ce n'est pas grave, laissez-les, je les proposerai à d'autres, qui
en reconnaîtront la valeur ! » Sacrée bonne femme tout de
même, non ?... Tu ne trouves pas ?... Tu ne dis rien ? A quoi
penses-tu ?
- Si, si, je suis d'accord avec toi... elle a été comme ça toute
une époque, mais ça n'a pas duré...
- Pourquoi dis-tu ça ? À cause de l'avortement ?
- Non ! L'avortement c'était avant... je te parle d'après,
longtemps après, quand elle est restée toute seule avec ses
deuils et son chagrin. Là, elle n'avait plus l'énergie de se battre,
elle avait perdu... tu sais ce que ta grand-mère appelait : « a
superba d'Angelina ». Ta mère quand elle était heureuse avec
ton père et ses enfants, elle l'avait cette superba !
14 - Oui, je m'en souviens... ce n'était pas seulement de
l'énergie, c'était comme si le bonheur l'encourageait à avaler la
terre, brasser le monde, soulever les océans... Elle chantait tout
le temps.
- Jusqu'à ce qu'elle soit terrassée par le malheur... après elle
ne s'est plus battue avec les exploiteurs... elle a juste survécu en
silence, par devoir...
- Et toi, tu as assuré.
- 7
- Oui, SINGER... tu as été là... même que je ne t'ai jamais
dit merci pour ta présence silencieuse. Puisqu'on en parle, je le
fais aujourd'hui... Je me souviens, un matin, il y a quelques
années, je suis venue à l'improviste... les clefs étaient sur la
porte, comme avant, tu sais comme du temps de la guerre et de
la captivité de mon père, quand elle attendait son retour. Je suis
entrée sans bruit. D'abord, j'ai vu sa tête appuyée sur ton socle
métallique et puis ses deux bras autour de toi comme on serre
un enfant. Quand elle m'a entendue, elle a juste relevé la tête :
« La SINGER, c'est ma confidente. » Elle pleurait. Ses beaux
yeux, à force de larmes, étaient devenus si rouges qu'ils en
avaient perdu leur couleur. C'est tout ce qu'elle a dit. Moi, je
suis partie dans la cuisine, j'avais du mal à rester debout contre
la porte vitrée... et puis je ne sais pas ce qui m'a poussée, je
suis revenue dans l'atelier, je me suis agenouillée à ses pieds et
j'ai commencé à lui parler. Ce qui m'aidait, c'était de tourner ta
roue en même temps. Je tirais sur la lanière de cuir. Ça scandait
les mots. Ma mère, en m'écoutant, a appuyé machinalement son
pied sur la pédale, d'avant en arrière, et tu t'es mise à
fonctionner, comme ça dans le vide, il n'y avait rien à coudre.
Tu te souviens ?... c'était surréaliste... Je parlais, tu couinais
doucement.
- Oui, je m'en souviens... dis ?... où est-ce que tu as trouvé
les mots de l'amour, pour lui dire qu'elle avait bien eu raison de
l'aimer, lui ton frère, plus que ses autres enfants, qu'elle avait
bien fait, que c'était le plus beau, le plus intelligent de vous
trois ?
15 - Je n'en sais rien, ça faisait longtemps que je voulais lui
dire, mais ce jour là c'est venu comme ça.
- Il t'en a fallu du courage !
- Non, pas du courage !... pas du courage... ma façon à moi
de l'entourer de tout mon amour. Et puis, tu sais, ce que je lui ai
dit, les bouquins de psy l'ont confirmé: malgré nos dénégations,
on n'aime pas ses enfants de la même manière. On a plus
d'affinités avec l'un ou avec l'autre, même si on ne peut pas se
l'avouer. C'est complètement irrationnel, on ne le veut pas,
mais c'est comme ça. Dans l'enfance, j'ai su très vite que lui,
elle l'aimait plus que nous.
- Ce jour-là, en tout cas, elle a dû lâcher un sacré paquet de
culpabilité ! C'était bien pour elle... mais tu sais, elle n'a pas
cessé de pleurer.
- Je le sais bien, mais toi, SINGER, tu l'as aidée dans sa
solitude... et moi, j'ai appris petit à petit à te considérer comme
une amie muette, présente, fidèle. Ça ne m'était pas arrivé
depuis l'avortement.
- L'avortement ?... attends, c'est vieux... ça date de 48...
49 ?
- Non, 47 ! Je me rappelle bien tu sais ! C'était l'époque où
ma mère travaillait encore chez ses parents avec toi. Un soir à
quatre heures, je me suis mise à courir dans la rue, en rentrant
de l'école. Les clefs chez mes grands-parents n'étaient pas dans
la serrure comme chez nous, mais la porte était entrebâillée, il
suffisait de la pousser. Dès l'entrée, je t'ai aperçue dans la pièce
du fond. Sur ton bras de métal, le soleil de l'après-midi faisait
briller les couleurs SINGER. Personne devant toi n'occupait le
tabouret. Il était plein de sang. Je ne comprenais rien. C'était
comme chez le tripier des Abbesses tout ce sang partout. Grand-
père n'était pas là, grand-mère, si... Quand elle m'a vue entrer,
elle m'a attrapée par l'épaule et emmenée sur le balcon. Elle ne
me lâchait pas et regardait sans arrêt le bas de la rue Germain
Pilon. Elle murmurait : « Angelina... Angelina... » Elle
attendait des nouvelles de ma mère. Je le voyais bien. Et moi, ce
jour-là, j'ai cru que ma mère était morte. »
16 Ce dialogue virtuel, improbable, entre la machine à coudre
SINGER sur laquelle ma mère a travaillé durant tant d'années et
moi, je l'ai imaginé il y a peu de temps. Comme prologue au
récit d'une vie, dont je ne raconterai ici que les traits saillants de
l'enfance et de la jeunesse. Une enfance sur la butte
Montmartre, les années heureuses et insouciantes, plus mâtinées
de joies enfantines que de chagrins. Après avoir terminé le
dernier chapitre, j'ai eu envie de discuter avec ma mère d'un
titre à donner au livre. Sans trop y réfléchir, elle s'est écriée :
« Appelle-le : 'Rendez-moi ma rue Garreau !' » Sa suggestion
m'a d'abord déconcertée. Pour moi, la rue Garreau, celle des
années 1920 et 1930 qu'elle avait évoquée durant de longues
heures, se résumait surtout à un rez-de-chaussée blafard,
humide et froid où elle avait vécu avec ses parents et ses soeurs
durant huit ans. Et voilà, qu'au moment d'illustrer le manuscrit
par son titre, elle avait ce cri du coeur, celui de la nostalgie
bienveillante, teintée de regrets, celle de tous les enfants qui
font un bilan heureux des premières années de leur existence.
Un inventaire largement positif.
Avec son accord, j'ai repoussé la proposition. Pour rester
fidèle à moi-même. Je ne suis pas celle qui transcrit mot à mot
les souvenirs de sa mère. Je restitue avec les matériaux de la
mémoire maternelle, et aussi le regard décalé, distancié, avec
lequel je me dirige dans l'écriture. J'écris pour rendre compte
d'une jeunesse, telle que je l'ai perçue aux détours des phrases
maternelles, et aussi pour témoigner de ce que fut l'existence de
quelques ouvriers émigrés siciliens qui vinrent en France, sur la
butte Montmartre, dans les années de l'après-guerre, entre 1920
et 1930.
17 La Truccia
Angelina, c'est ma mère. En ce printemps 1923, elle a un
peu plus de quatre ans.
A Paris, dans la gare de Lyon, où elle vient d'arriver de
Sicile, avec sa mère Rosa et sa petite soeur Santa, son coeur se
serre. Nino, mon grand-père qui devait venir les chercher à la
descente du train, n'est pas là.
truccia', « Reste tranquille avec ta soeur. Asseyez-vous sur la
et attendez-moi sagement. Ne suivez personne, sous aucun
prétexte, je pars à la recherche de papa » dit ma grand-mère
avant de disparaître dans les couloirs de la gare.
Angelina a peur. Et si sa mère se perdait dans toutes ces
salles qu'elles ont traversées tout à l'heure, croisant des gens
pressés qui ne les regardent même pas ? Elles ne sont pas d'ici,
elles ne connaissent aucun mot de cette langue étrangère, elles
ne pourraient s'adresser à personne pour un renseignement ou
de l'aide. Rien. Et si maintenant, elle, Angelina, avec sa soeur,
se retrouvait complètement seule, sans parents, si loin de cette
nanna, l'aïeule de Sicile, dont le doux visage mouillé de larmes
ne l'a pas quittée depuis la gare de Catane ?
La nanna, la mère de ma grand-mère les a accompagnées
jusque sur le quai du départ. C'est elle qui portait Santa dans ses
1 La truccia : en français le balluchon. truccia pour bras. Rosa tenait la petite main d'Angelina et la
seul bagage. Au moment de monter dans le train, la nanna a
refermé le poing de ma grand-mère sur une pièce d'argent.
C'étaient toutes ses économies. Lourd ou léger pécule ? Je n'en
sais rien aujourd'hui. Ma grand-mère au fil des années de galère
à Paris ne s'est jamais séparée de ce trésor qui plus tard est
parvenu jusqu'à moi. Quand je soupèse la pièce et la retourne, il
me semble voir la nanna qui s'essuie les yeux sur un quai de
gare. Sa fille part en exil.
Le voyage en train de Catane à Paris a été interminable pour
ma grand-mère et ses deux filles. Trois jours et deux nuits,
confinées dans un compartiment. Chaque fois que la locomotive
crache trop de fumée, un des occupants du compartiment se
hâte de refermer la fenêtre. Rosa et ses filles souffrent de la
chaleur et de l'inconfort des banquettes de bois. On peut
s'allonger un peu, mais uniquement quand un voyageur se lève
pour fumer une cigarette dans le couloir. Angelina, debout
devant la fenêtre, suit avidement le défilé incessant du paysage :
de minuscules maisons, des prés verdoyants, des animaux
qu'elle n'a jamais vus et dont parfois elle ignore le nom.
Dans la grande ville de Catane, elle n'a connu que des rues,
des immeubles, des carette bariolées, des marchands ambulants
qui vendaient un peu de tout en haranguant les passants, comme
son grand-père, nanno Puddo, qui proposait du sel ou de l'eau,
suivant les saisons et les fêtes locales.
Là, pendant le voyage, sous ses yeux d'enfant, c'est le vert
qui domine et qui colore la campagne.
Ce spectacle défilant devant la fenêtre du train distrait
l'enfant. Quand Rosa s'assoupit, Angelina se hisse sur la pointe
des pieds, baisse les poignées de la fenêtre. Par la fente
entrouverte, l'air frais s'engouffre, fouette les joues. Les
cheveux volent ou collent au visage, la fumée pique les narines.
Parfois il arrive qu'une escarbille douloureuse pénètre dans son
ceil et l'oblige à refermer la fenêtre.
20 Oui, trois jours et deux nuits pour arriver dans ce pays
inconnu, avec de l'eau et pour seul bagage la truccia remplie de
ce fromage qui donne soif et linge, de pain et de pecorino,
qu'on mange en évitant de croquer les grains de poivre.
La photographie du passeport de Rosa et de ses deux filles
Ouf ! L'attente anxieuse des deux soeurs assises sur la
truccia prend fin. Rosa a réussi à retrouver son mari dans
l'immensité de la gare de Lyon. Angelina respire. « On peut
descendre dans le métro. » dit Nino. Dans ce monde éclairé qui
vit sous les rues de Paris, la foule pressée et indifférente est
encore plus impressionnante qu'à la gare.
Nino, mon grand-père, est venu seul à Paris, avant sa
famille, il y a de cela plusieurs mois. Un peu à l'aventure il faut
bien le dire. C'est son cher ami Rinaldi, un ouvrier de la
chaussure comme lui, qui l'a convaincu de s'exiler en France.
Nino ne s'est pas fait prier. Il déteste la chaleur du soleil sicilien
et depuis l'enfance, dès le printemps, plutôt que de coucher
chez lui, il dort à la belle étoile dans la Villa Bellini de Catane.
Il passe pour un original et n'en a cure.
21 Paris, lui a dit Rinaldi qui a déjà séjourné en France, c'est la
ville de la mode et de la chaussure de luxe. Nino pourra y créer
des modèles aussi beaux et originaux que ceux pour lesquels il
est déjà un peu connu à Catane.
Et puis, en Sicile, le fascisme italien qui s'installe n'inspire
aucune confiance aux deux amis. Au moins, en France, c'est la
démocratie.
Les motivations des travailleurs siciliens à s'exiler furent le
plus souvent économiques : il fallait vivre, faire bouillir la
marmite, assurer la dignité du quotidien. Toutes choses
difficiles à défendre dans cette Sicile urbaine (la ville de
Catane), où les jeunes hommes trouvaient assez facilement des
patrons pour s'initier aux métiers de la chaussure, mais ensuite
peu de débouchés de réalisations personnelles. Les métiers de la
chaussure s'apprenaient sur plusieurs années, puis il fallait se
mettre à son compte : là commençaient les obstacles.
L'histoire des débuts de mon grand-père, le père d'Angelina,
n'échappe pas à ce lot ordinaire de l'époque. Pendant tout le
temps de son apprentissage à Catane, il eut des patrons, puis le
moment venu, dut renoncer à s'installer, n'ayant pas un sou
vaillant pour la location d'un local et les dépenses d'installation.
Des échos positifs de la vie en France parvenaient jusqu'à
Catane, grâce au retour annuel des émigrés qui séjournaient en
France. A l'occasion de leurs vacances au pays, ils vantaient à
leurs proches les mérites d'une vie relativement facile, dans un
Paris où il était aisé de se faire embaucher ou de s'installer
comme artisan indépendant. Le travail ne manquait pas, les
patrons payaient assez bien, l'Administration Française n'était
pas trop regardante, acceptait l'installation des familles
étrangères, sans leur mettre des bâtons dans les roues. Ceci fut
vrai pour les années 1920, la France comme les autres pays
européens, ayant besoin de pallier une démographie insuffisante
et de reconstituer la main-d'oeuvre dans les rangs de laquelle la
Première Guerre mondiale avait porté des coups de hache. Une
décennie et demie plus tard, à l'approche de la guerre de 40, le
22 maintien des émigrés sur cette terre d'asile sera plus
problématique !
En 1922, quand mon grand-père Nino arrive à Paris, les
deux pays vivent encore une belle détente des rapports italo-
français, à laquelle n'est pas étrangère l'entrée de l'Italie, dans
la Première Guerre mondiale, aux côtés de l'Entente des Alliés
en 1915 2 .
C'est encore une époque, où les Italiens sont appréciés pour
la sobriété, la robustesse aux tâches pénibles, l'endurance au
travail, le savoir-faire et le sens de l'économie. On dit, on
colporte, que l'Italien est non seulement un bon ouvrier mais
également un bon père de famille, qui n'est pas enclin à troubler
l'ordre social. Sa présence en France contribue au redressement
et à la prospérité nationale. Images qui n'auront qu'un temps.
Mon grand-père, Nino, était depuis sa prime jeunesse attiré
par la France qu'il avait appris à connaître à l'école, dans les
livres d'histoire et en écoutant ses maîtres.
Hormis les puissantes attaches affectives, que représentaient
sa mère et la seule soeur qui lui restait, il n'avait pas de raisons
impératives pour rester à Catane, après son mariage avec Rosa,
ma grand-mère.
Depuis l'âge de quatorze ans, Nino était soutien de famille.
Sa mère, restée veuve très jeune, exigea que son adolescent de
fils retrousse ses manches et devienne l'homme de la maison.
Nino apprit d'abord le métier de cordonnier, autant par goût que
par nécessité. Il eut la chance d'être embauché dans l'atelier
d'un bottier de Catane, qui vendait de la belle confection de
chaussures. Très vite, il se montra un apprenti doué, inventif, et
se mit à dessiner des modèles. A l'époque, je ne crois pas qu'on
parlait déjà de métier de styliste, mais c'est bien un artiste qu'il
devint au cours des mois et des années, tout en perfectionnant sa
connaissance des sept métiers de la chaussure. Tout ce que Nino
gagnait était destiné à faire vivre sa famille, puis après son
2 Pour gage de cette union, la présence dès 1921 dans le jardin du Palais Royal
à Paris, d'une statue dédiée à l'Italie.
23 mariage avec Rosa, à assurer l'entretien de deux foyers. Ce qui
à la longue dut lui apparaître comme une contrainte bien lourde.
Partir à Paris, allégeait cette dernière, même si durant toutes les
années d'éloignement, il continua d'envoyer au pays des
mandats destinés à subvenir aux besoins des siens. Mais il y a
une différence entre être sur place le pilier d'une famille et
l'aider à distance. Partir loin, à des kilomètres de sa ville natale,
était une douleur, mais aussi un affranchissement, une
indépendance, une véritable liberté à laquelle il n'avait pas
encore goûté.
Nino, dans sa jeunesse, avant son mariage à l'âge de vingt-
six ans, avait eu une longue liaison avec une jeune femme,
appelée par la suite dans ma famille : la Missinisa. Sans doute
en raison de sa naissance à Messine.
Quand je fus en âge d'entendre des histoires de grandes
personnes, ma grand-mère Rosa me raconta que Nino avait
quitté la Missinisa, parce qu'elle n'aimait pas les chats. Elle
avait même noyé une portée, pendant l'absence de Nino. En
rentrant le soir, apprenant le forfait de sa compagne, il s'était
mis très en colère, avait fait son balluchon, et s'en était retourné
vivre chez sa mère.
Mais l'histoire racontée par Rosa ne s'arrêtait pas là.
Pendant les tous premiers mois de leur mariage, alors qu'ils
vivaient encore à Catane, Nino avait apprivoisé une chatte
errante, qui dormait au pied du lit conjugal. Rosa feignait de
manifester de l'affection à l'animal. Du moins devant Nino. Un
jour, la chatte revint d'une patrouille féline désastreuse, en
boitant, avec une patte endommagée. Nino, très contrarié,
demanda à Rosa de faire le nécessaire auprès d'un vétérinaire
dès le lendemain. Elle promit.
A ce moment de l'histoire, ma grand-mère me prenait la
main dans la sienne, pour mobiliser encore un peu plus mon
attention d'enfant et son œil frisait de malice Elle mimait alors
le dialogue ave le vétérinaire venant de lui annoncer l'urgence
d'une opération :
- Combien coûte l'opération, s'il vous plaît ?
24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.