La lèvre du vent

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Oran. La guerre est entrée dans la ville. Les habitants du quartier juif sont particulièrement désorientés : devront-ils quitter cette terre d'Algérie où les traditions juives et berbères se sont côtoyées, mêlées depuis si longtemps ? Haïm subit les événements au milieu de ses joies, ses peines et soucis d'enfant. Son rêve ? partir en tournée avec son père dans les villages du sud oranais.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782336258294
Nombre de pages : 203
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La lèvre du vent

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André Cohen Aknin

La lèvre du vent

roman

L 'HARMATTAN

cg L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN,
L'HARMATTAN L'HARMATTAN

ITALIA s.r.l.
HONGRIE

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino Konyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest
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ESPACE L'HARMATTAN
KINSHASA

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-01429-1 EAN : 9782296014299

à mon fils Abraham

Chapitre 1

Oran, un dimanche de mars.

José: Mon quartier, c'est ma vie. Les beaux jours, on me sort sur le pas de la porte, bien calé dans un fauteuil en rotin que ma mère a rafistolé comme elle a pu. Monsieur Chétrit, notre voisin, le réparera pour de bon, il l'a promis. Une couverture sur les jambes, un bonnet de laine à grosses côtes sur le crâne, me voilà fin prêt pour l'aventure. Et quelle aventure! Etre assis au beau milieu d'un trottoir, sans pouvoir faire le moindre geste, dire le moindre mot! Enfin, fini le lit et les draps humides, je profite du bleu qui tombe du ciel, un bleu aussi dru que les pluies diluviennes de ces derniers jours. Je tiens dans mes yeux ce monde auquel j'ai tant rêvé. Une sorte de cadeau, un cadeau qu'on n'attend plus. On récompense toujours les enfants de s'être bien tenus durant un long voyage. Mon voyage à moi est celui d'un enfant malade, entre un lit d'hôpital et celui de ma chambre, pendant des mois, des années. Bref, aujourd'hui, on m'offre le printemps parce que je suis polio. J'ai quinze ans et je m'appelle José. Voilà cinq ans que mes foutues jambes ne veulent plus rien savoir, les jambes et bien d'autres choses. Ma mère, je lui en ai souvent fait le reproche, elle m'a tout mal fait, sauf la tête. Cette aventure a commencé au mois de mai de l'année dernière. On avait décidé de me faire prendre l'air un jour où le soleil était solidement ancré dans le ciel. Les mouettes traçaient de longs traits blancs avant de replonger vers le port. Leurs cris me transportaient. J'étais étourdi. À mon côté, ma mère se tenait droite dans sa jupe du dimanche, le regard à la fois fier et inquiet vers ces gens qui arrivaient de toutes parts; la nouvelle 9

s'était propagée de bouche en bouche. Nous étions prêts pour la fête et c'est bien nous qu'on fêtait. J'ai eu la joie de découvrir, de mes propres yeux, ces enfants dont j'avais entendu les voix de ma chambre. En même temps, je subissais les miasmes des vieilles personnes, leurs mains calleuses sur ma nuque, leurs voix sonores louant un Dieu que je ne connaissais que trop bien, primo par ma propre mère et secundo sous l'imagination prolixe et ô combien agréable, je l'avoue, de monsieur Chétrit qui est capable de transformer un saut de puce en passage de la Mer Rouge par Moïse. On me trouva la mine pâlotte et on constata ma maigreur. Ce n'était pas faute de manger selon ma mère. "Non, c'est à cause des médicaments, il en prend trop, ça lui démolit l'estomac". Trop était bien le mot, trop de médicaments, trop de monde pour cette première sortie. Je sombrai. Ma mère, toute à son affaire, mit un temps fou à s'en apercevoir. Nous rentrâmes. Le lendemain, les événements furent plus calmes. Ma mère, habillée de noir, commença cette fois par le commencement, c'est-à-dire par me présenter le quartier. Elle égrena un à un le nom des rues, plus comme un aboyeur que comme une préceptrice. Ces rues rappellent les victoires de Napoléon: Wagram, Austerlitz, Friedland, Ulm, la Révolution... Je ne sus que plus tard le sort de cette dernière. Un : elle n'appartenait pas particulièrement à Napoléon, deux: elle était peut-être la seule et vraie victoire. À la longue, ma mère et moi, elle s'appelle Raymonde, nous n'eûmes plus besoin de parler, nous nous comprenions à demi-mot, ou à demi-geste puisque je ne parle plus de la bouche. Nous sentions les choses. Nous nous sentions. Très vite, je ne fus plus un sujet d'actualité. On me laissa seul, enfin presque. Ma mère prit l'habitude d'aller faire ses courses puis de travailler. Je restais sous la garde discrète des Chétrit. Des souvenirs émergeaient. Je marchais dans ma tête: jardin du Petit Vichy, place d'Armes, Front de mer, rue d'Arzew, place de la Cathédrale, la statue de Jeanne d'Arc...

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Le printemps s'installait et moi avec. Les choses allaient si bien que lorsqu'un enfant se planta devant moi sans crier gare, j'en eus le souffle coupé. Un mélange de surprise et d'excitation. C'était rue d'Ulm. L'enfant s'apprêtait à tourner vers la gauche, vers la rue Wagram lorsque nos regards s'accrochèrent. Cela lui suffit pour dévier sa route, venir droit vers moi. Je tremblais. C'était un petit bonhomme d'à peine sept huit ans, pas plus, habillé d'un tablier bleu foncé qui descend jusqu'aux genoux. Sitôt à ma hauteur, pas de salamalecs. "Je sais qui tu es, tu t'appelles José. Moi c'est Haïm, j'habite juste en face. C'est bien que tu sois là. Comme ça, j'ai un nouveau copain". J'en étais éberlué. Il allait poursuivre, on l'appela. Cet appel venait du petit rouquin que j'avais vu la veille en compagnie d'une grosse femme, sa mère probablement. Haïm allait partir. Il me fit signe et lança comme si j'étais déjà une vieille connaissance: "À demain, je te raconterai" . Haïm et moi, nous sommes devenus des frères. Je le dis tout de suite, comme ça c'est fait. Je n'ai jamais su garder un secret. Petit déjà, je racontais tout. Les copains avaient fini par me mettre en quarantaine. C'était avant, avant ma maladie, avant que j'attrape cette maudite polio. Pour le coup, j'étais vraiment en quarantaine. Ça a duré cinq ans, à un pois chiche près. Cela me semble si loin à présent. Est-ce le sentiment d'avoir tout oublié ou simplement d'avoir tout à réapprendre? Il est revenu. Avec lui, j'ai appris mille choses sur notre quartier, sur Oran et ses environs. Puis, il s'est mis à me parler de sa bande. Il en est si fier. Daniel dit le Rouquin, le fils du chauffeur de taxi. Paulo, le fils du marchand de légumes de la rue d'Abensour, tout près de la rue de la Révolution. Dédé, leur chef, le fils du café au coin de la rue de Milan et de la rue de Lutzen. Edouard, le fils de l'épicier. Robert, le fils du boucher. Albert et... Haïm, mon copain, le fils du marchand de bonbons. Ce que j'aurais aimé les suivre dans leurs escapades, du haut du boulevard Joffre jusqu'au Front de mer, le crâne empanaché par des plumes d'Indien trouvées dans la poubelle du marchand de Il

volailles et les joues zébrées avec Dieu sait quel rouge à lèvres piqué dans un sac à main. Partout, sans limites. J'aurais voulu courir, manigancer, chanter avec eux "C'est nous les Africains qui revenons de loin. Nous venons des colonies pour défendre le pays." Courir? Le pourrai-je un jour? Ces jambes qui ne veulent plus me porter. Plus tard, selon ma mère. Quand? Elle m'a dit qu'il existait un fauteuil roulant. Qu'attend-elle alors pour le faire venir? La vérité est qu'elle en a peur. Elle pense que je ne suis pas prêt, que je pourrais me blesser. "Et si jamais tu tombes dans l'escalier de la rue des jardins! Et si jamais le fauteuil se renverse sur toi! Et si jamais un fellaga passe par là !" Et si, et si... Je ne sais pas au juste qui sont ces fellagas, mais ce dont je suis sûr c'est que je commence à en avoir l'eau à la bouche de son fauteuil roulant. Elle a peur, peur que je meure. Ma mère me dit souvent: "On verra après." Après ceci, après cela, après quand tu seras guéri, que je traduis par "laissemoi tranquille". Cet "après" est synonyme d'angoisse. Une angoisse qui nous unit. J'entends ma mère pleurer dans la cuisine, elle m'entend pleurer dans mon lit. Je ne sais plus sourire devant elle. Haïm m'a dit qu'il y avait une photo sur le buffet, moi avec un sourire aussi large qu'une tranche de pastèque. Mais c'était avant. Comment rendre à ma mère le sourire qu'elle ne me donne plus? Oh, je ne lui en veux pas, va. Elle ne doit plus savoir. S'il faut dire les choses comme elles sont, moi je trouve que ce n'est pas juste qu'elle porte tous les malheurs. Au lieu de nous punir, Dieu ferait bien de nous inviter à manger un couscous à sa table! La première chose que ma mère fait lorsqu'elle rentre du travail ou du marché, c'est de poser sa main froide sur mon front. Ma mère a toujours les mains froides. Puis elle éteint notre vieux poste de radio, sa voix nasillarde et enrhumée. Nous partageons une vie d'habitudes, de gestes rodés, de paroles énième fois répétées. Le soir venu, s'ajoute son inquiétude. Tout devient alors taciturne et lamentable. Nous partageons aussi le souvenir d'un homme mort à la guerre, son mari, mon père. Je ne garde de lui qu'une image assez floue, sans réel 12

plaisir. En vérité, ce que nous partageons le mieux, c'est la rue. Elle est pour ma mère une sorte de mixture composée de textes sacrés et de traditions ancestrales. "Un tel m'a dit... Il faut faire comme ceci, faire comme cela, sinon... sinon... Le péché plane au-dessus de nos têtes. Elle vit par correspondance, je vis par procuration. Ma rue, la rue d'Ulm, je la vois à nouveau. Elle coule sur mon visage comme un baume de beauté, poudre d'or dont se fardent les jeunes filles les soirs d'été. Je la retrouve et ne la quitterai plus. Je la suivrai jusque dans ses moindres éclats, sur les pas des silhouettes bigarrées et pesantes des femmes au retour du marché, sur les corps arc-boutés des petits porteurs harnachés par les anses des couffins. Je la suivrai dans les effluves du marché qui me diront l'instant même où le marchand d'épices ouvre ses sacs, dans le geste vif du boucher qui balance son quartier de viande sur le billot avant de le désosser - on ne se trompe pas sur l'odeur du sang - et le geste large du marchand de volailles qui, en jetant ses casiers à terre, libère la pestilence des fientes. Je la suivrai dans les chants langoureux d'Ali qui pleure son village des hauts plateaux lorsqu'il a bu ses bières. Dans sa bouche, l'Atlas est une montagne de miel. Je la suivrai dans les pas alertes, les piétinements, les soubresauts des mulets trop rudement menés, les pétarades des automobiles, les engueulades tonitruantes des hommes - Dieu sait pourtant qu'ils me font peur - ou leurs rires à la sortie des brasseries. Je la suivrai sur les corps des jeunes gens qui se frottent furtivement dans la rue des amoureux. Je la suivrai, encore et encore, dans le cri des enfants, leurs courses effrénées autour du pâté de maisons, leurs conciliabules, leurs batailles pour un oui pour un non, leurs parties de toupie. Ce que j'ai pu rire le jour où, du haut des terrasses, ils ont balancé leurs bombes d'eau sur les passants! Rire est un bien grand mot, enfin. Leurs façons de faire et de voir sont devenues les miennes. Avec eux, j'imagine ce qui se trame dans le quartier, le quartier juif, car tel est son

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nom, mais aussi dans toute la ville. Je n'exagère pas, parole d'honneur! Avant, c'est-à-dire dans mon lit, je ressassais à l'envi le moindre détail, le moindre fait qu'on me rapportait ou que j'arrivais à glaner. Les héros livresques en profitaient pour s'insinuer en moi au gré des lectures que les infirmières nous faisaient. Je devenais, tour à tour, Robinson Crusoé, le Capitaine Fracasse, les trois Mousquetaires qui étaient quatre, le capitaine Nemo et bien d'autres. Je vivais à leur côté, j'étais leur compagnon. Si bien qu'en écoutant leur histoire, je transformais la mienne. Tout changea le premier jour de rue. Je savais le soir même que les choses ne seraient plus comme avant. En un mot, ma vie allait dépendre de Haïm puisque c'était lui que j'avais choisi. Je devenais un héros parce qu'il en était un. Je pouvais courir et parler parce qu'il le pouvait. Ma vie ne se résumait plus à cette question insensée que je me posais les nuits d'insomnie: comment devenir un héros? Moi qui avais des dispositions pour être grand et costaud comme mon père, j'ai vu des photos, eh bien je me retrouve maigrelet comme une chique. Mes jambes sont à peine plus épaisses que des baguettes chinoises et je me tiens sur ma chaise à la manière d'un vieux singe en train de se fouiller le ventre. J'exagère, mais cela donne une idée. Ma mère m'a tout mal fait, sauf la tête, je l'ai déjà dit. Si l'on m'avait demandé mon avis, je pense, j'en suis même sûr, que j'aurais préféré avoir un clou à la place du cerveau et un corps digne d'un Athénien, histoire d'en faire baver plus d'un. Et puis zut après tout, je m'en fous! Cela fait trop longtemps, tout un hiver que j'attends cette sortie. Si ma mère veut être malheureuse, c'est son affaire. Moi j'ai eu mon compte. À présent, j'ai ma rue, mon quartier, mes chants, ma musique, oui ma musique, lorsque monsieur Léon siffle sa femme ou ses enfants, lorsque le boucher de la rue Milan tempête contre son fils parti sans avoir lavé l'appentis, lorsque l'âne du marchand de glaces brait après son sac d'avoine, lorsque l'homme du sud vient vanter les couleurs de braise de ses tapis et lorsque les 14

oiseaux de mer, fous de Bassan ou mouettes, percent le ciel de leurs cris. Cette musique, je voudrais l'offrir à ma mère. Ecoute maman, écoute les soubresauts des parties de pitchac1, le sifflement langoureux de la toupie, la ritournelle du marchand d'eau. Ecoute le chœur du marché couvert, on dirait un orchestre symphonique. Ecoute le youyou des femmes du bain maure. Comme j'aimerais que tu le chantes pour moi! Ecoute, écoute ce monde, il ne me fait plus peur. Avec lui, nous ne serons plus seuls. Le soleil descend sur la rue d'Ulm. Je ne resterai dehors plus très longtemps. Monsieur Chétrit me prendra dans ses bras et me dira: "Allez va mon garçon, il est l'heure, pas le moment d'attraper mal". Il m'étendra sur mon lit, ouvrira la fenêtre. Les bruits me parviendront encore. Il faut que j'en profite. On s'habitue trop vite au plaisir. Ma mère fermera la fenêtre en rentrant. Au fait, elle ne sait pas que je suis sorti. Tout s'est joué rapidement. Dehors, la lumière et la chaleur étaient au rendezvous. Elle m'avait dit qu'on attendrait la fin des pluies. Ce n'est pas de ma faute si elle est partie faire le ménage chez madame Sotto ! Et puis j'avais envie de bouger, de voir si Haïm ne traînait pas dans le coin. Voilà trois jours qu'il n'est pas venu me voir. Monsieur Chétrit n'a fait aucune difficulté, ne m'a opposé aucune objection, pas même un "on ferait mieux d'attendre ta maman", non. Il a sorti la couverture bleue de l'armoire, pris le fauteuil en rotin, a constaté son mauvais état, et m'a porté sur le pas de l'immeuble. Le premier souffle d'air avait le goût du café chaud.

*

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Rondelles de chambre à air reliées entre elles par une ficelle. Cette balle a

donné son nom au jeu. Voir notes complémentaires.

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Mr Chétrit :

Je ne peux pas parler de José sans un pincement au cœur. Ce gosse, je l'ai vu naître, gazouiller, traîner dans mes jambes, enfin toutes ces choses délicieuses que savent faire les petits enfants. Depuis, le malheur l'a fait grandir vite, trop vite à mon goût, et moi vieillir un peu plus. Je dis cela avec amertume, une certaine gravité même, parce que je reste persuadé que si son père était revenu de la guerre, la vraie, nous n'en serions pas là, le petit n'aurait pas attrapé cette maudite maladie et moi j'aurais gardé un ami. Louis m'était très proche, bien plus que ne le supposait notre parenté. Il était le fils d'une petite cousine du côté de ma femme Emma. Ce petit ravive mes blessures. "sieu Cétri, sieu Cétri", il m'appelait tout enfant. Il m'étonnait. Il m'étonnera encore, j'en suis sûr. Sous son côté malingre, il émane quelque chose de curieux, déroutant même, une impression de voyage. Cet enfant bourlingue dans sa tête. J'avoue moi-même avoir rêvé de voyages, d'aventures. C'est sûrement cela qui nous rapproche. Son envie de sortir était si grand ce matin que les choses ne me paraissent plus désespérées. Si José marche dans sa tête, il marchera tout court. Tout jeune déjà, il avait cette façon de mordre, de tout bousculer, de ne vouloir attendre à aucun prix. Toujours à lire, à s'intéresser, à fouiner là où on l'attendait le moins. Je ne pense pas que la solitude de ces dernières années ait amoindri son énergie. Je l'ai vu tout à l'heure dans ses yeux. Lui et sa mère Raymonde sont souvent seuls. Les chimères aidant, on finit toujours par éviter les familles frappées par le malheur. Une façon de se protéger des malédictions. Les croyances sont tenaces. Raymonde nous vient de métropole. Là-bas, elle a été assez loin à l'école, mais elle ne s'en vante pas. Je ne dirais pas la même chose pour certaines personnes de chez nous, enfin celles qui pensent que leur certificat d'études vaut dix fois plus que le diplôme de Polytechnique. Dix fois plus! Drôle de fille, Raymonde, elle n'a jamais voulu quitter le quartier. Louis lui a 16

laissé un sacré boulet en ne revenant pas. Et si ce n'était que le petit! Tout la séparait de nous. Un peu comme si un poisson du pôle nord était venu s'égarer dans des eaux chaudes. Non seulement c'est une patos2 mais en plus c'est une goy3 dans un quartier typiquement juif. Au début, les gens ne comprenaient pas cet entêtement. Ils l'ont pourtant aidée, puis ont fini par comprendre. Je pense qu'au fond, ils la considèrent toujours comme une étrangère. Une étrangère amoureuse. Rester était sa façon d'être fidèle à son Louis, de le garder le plus longtemps possible. Partir ou ne pas partir? On en parle de temps en temps avec ma femme depuis que nos propres enfants nous ont quittés pour suivre leurs études à Paris. On a même pensé prendre un appartement ici à Oran dans un quartier plus chic, près des grands boulevards, histoire de montrer que nous aussi, on a réussi. Mais nos enfants aiment bien ce quartier, alors nous sommes restés dans notre deux pièces. Un peu aussi pour avoir un œil sur le petit José et Raymonde. Ce qui va nous tomber dessus n'est pas fait pour l'arranger. Moi-même, à cinquante quatre ans, je ne sais plus à quel saint me vouer. Il suffit de lire les journaux, d'écouter la radio, de tendre un peu l'oreille à une discussion pour s'apercevoir qu'il se trame quelque chose. Les attentats se multiplient dans le pays, et cela sans arrêt depuis les fameuses explosions du mois de novembre cinquante quatre. On s'était dit: ce n'est rien, juste une passade, ce n'est pas vraiment chez nous puisque les poseurs de bombes viennent d'ailleurs. Des nèfles oui, le doigt dans l'œil jusqu'au coude! Soustelle4 ou pas Soustelle, répression ou pas répression, les choses ne seront plus comme avant. Les journaux annoncent la guerre. La guerre, vous vous rendez compte! Plus personne n'est à l'abri. Il y a même un collègue à la mairie qui vient de se faire descendre en rentrant chez lui à Eckmühl. Ce gars n'avait pourtant rien fait
2 Français de métropole. Peut aussi être entendu comme une insulte. 3 Gentil. Non-juif. 4 Gouverneur général de l'Algérie, 1955-1956.

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de mal, une pâte d'homme. Une histoire de fou: le même jour tu vis, le même jour tu meurs. Déjà qu'avec Pétain, on n'avait pas tourné la tête qu'on n'était plus français5. C'est à croire qu'on est des habitués du malheur, nous les Juifs d'Algérie. Raison de plus pour être vigilant! On en parle entre nous, avec les Français de France, les Espagnols, les Arabes, tous quoi. Ça fait si longtemps qu'on vit ensemble. Demandez-leur à qui appartient cette terre et vous aurez autant de réponses que de bonshommes. Mon grand-père vivait à Marnia, non loin de la frontière marocaine et mes aïeux avaient posé leurs hardes dans le grand sud, à l'orée du désert. Pas assez de doigts pour compter les générations. Je croyais que tout le monde avait compris: la paix pour tous. Une illusion. Si Gustave m'entendait, il me passerait un de ces savons! Gustave est un autre collègue de la mairie, un pacifiste de la première heure. N'empêche que le jour de l'enterrement du gars d'Eckmühl, il n'était pas le dernier à crier vengeance. Partir ou rester? Nous devrons choisir, avec ou sans gaieté de cœur. La métropole est si différente par sa mentalité, ses coutumes. Je le vois quand nos deux fils nous reviennent. Les Juifs n'y sont pas les mêmes. Ici, certains d'entre nous ont déjà fait leur choix. D'autres hésitent. Moi, ça me déchire les tripes. Serons-nous de nouveau sur le chemin de l'exil ? Pour l'heure, un étranger de passage trouverait notre ville plutôt charmante, insouciante, chaude à l'envi, brûlante parfois en digne fille de la Méditerranée. Soirs populeux, cafés pleins à craquer, rues désertes à l'heure de l'intangible sieste; les monuments sont d'une banalité déconcertante, tandis que les immeubles du Front de mer sentent bon le modernisme; petits vendeurs de journaux à la criée, marchands ambulants dont les étals se réduisent parfois à un simple plateau et les marchands de figues de Barbarie à cinq sous pièce qui côtoient les petits cireurs de chaussures. L'étranger remarquera peut-être les fous
5 Abrogation du décret Crémieux par la loi du 7-10-1940 signée par Pétain.

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de Bassan qui égaient notre ciel le temps des migrations. Il s'intéressera sûrement à notre parler, à notre pataouète, si beau, si attachant qu'à l'école nous avions deux notes: la première pour l'écrit et la seconde pour le parler. Si par hasard, il prenait à cet étranger l'envie de rester un peu plus longtemps, il découvrirait le vrai visage de notre cité, non pas ce cliché qu'on lui affuble à la va-vite parce qu'on est d'Alger ou d'ailleurs. Une ville faite d'hommes et de femmes aux dialectes et coutumes entremêlés, même si les Oranais d'aujourd'hui vivent dans des quartiers plus ou moins typés: la Marine pour les Espagnols, le Village Nègre et la Casbah pour les Arabes, qu'on confond parfois avec les Berbères, le Quartier juif pour les Juifs et le Quartier européen pour les Français de métropole et tous ceusse qui les ont rejoints. Ces quartiers n'ont rien de ghettos, bien au contraire. "Le jour où ils le deviendront, si jamais ils le deviennent, alors là les carottes seront vraiment cuites! "C'est Norbert Tolédano, un jeune inspecteur de police, qui parle. Je le croise à la mairie quand il vient pour la paperasse. C'est un gars de chez nous, mais il n'habite pas le quartier. Je lui parlerai de Raymonde et du petit. Il comprendra. Une sorte de trouble, déjà tenace, s'est insinué chez chacun d'entre nous. Les gens rentrent chez eux de plus en plus tôt. La vigilance s'accroît. Ce qui pouvait paraître banal il y a quelques semaines, par exemple la présence d'un cocher menant à hue et à dia son mulet ou celle d'un vendeur à la sauvette un peu trop voyant, peut prendre des proportions démesurées, voire incontrôlables. On m'a rapporté qu'un voyageur s'était fait agresser à la gare parce que des hommes pensaient que sa valise était bourrée d'explosifs. C'est ainsi que naissent les ratonnades. Mot aussi laid que l'ignominie qu'il caractérise. Certains ne cachent pas leur engouement à "débattre" tout de suite. Que les choses soient enfin claires. Pour qui? Des photos de massacres circulent sous le manteau, atroces. Elles ne sont pas faites pour rassurer. Qu'en est-il de la peur? Personne n'en parle au grand jour. Les pluies torrentielles de ces derniers temps ne font que l'épaissir. Nous laisserais-je égorger Emma et 19

moi? Espérer ou me fier au vieux proverbe espagnol qui dit que celui qui vit d'espoir meurt avec le vent? L'illusion est dans la fatalité. Et les enfants du quartier dans tout ça ? Pour l'instant, ils jouent à la guerre, la fausse, bien entendu, pendant que les hommes, eux, jouent à la vraie. Le monde basculera le jour où ce sera la même.

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Chapitre 2

Lundi.

José: Je ne suis pas seul assis dans mon quartier. À l'heure de la sieste, des femmes traînent leur chaise sur le pas de leur porte ou à leur fenêtre. Je les observe avec attention. Elles sont pour moi une source inépuisable d'informations. L'être que j'affectionne le plus dans ces heures creuses, c'est Ali. D'ordinaire, il s'assoit à l'autre bout de la rue de Lutzen, en plein dans ma ligne de mire. Adossé à un rideau de fer, il y reste des heures entières, passant de la gaieté à la tristesse puis à de longs moments de silence, mais toujours une bouteille de bière à la main. J'aime bien Ali, surtout lorsque ses rires montent au vent. J'ai l'impression d'être le seul à le comprendre. Je ne sais pas si c'est le genre d'Arabe dont parle ma mère, en termes pas toujours élogieux je l'avoue, mais celui-ci ne serait même pas capable de faire du mal à une mouche. Lorsque les gamins du quartier le bombardent de noyaux ou de pelures de toutes sortes, ben lui, il se contente de leur jeter les pires jurons qu'on ait inventés sur la terre, pas plus. Une énorme touffe de cheveux sur le crâne, des joues perpétuellement noires à cause de la barbe, et la bière aidant, un corps un peu voûté, flasque. Le matin, Ali aide les forains du marché et, de temps à autre, joue les portefaix. Les femmes lui font porter leur panier en échange d'une pièce de monnaie ou, le plus souvent, d'un litre de bière et un reste de plat. Il est plus pauvre que le plus pauvre des Juifs. C'est peut-être pour cela qu'il est si gentil. En tout cas, moi, j'aime bien qu'il soit contre son rideau, surtout lorsque la rue se vide et que nous nous retrouvons seuls tous les deux, face à face, semblables à de 21

preux chevaliers, deux fiers-à-bras, deux miradors ou tout bonnement deux veilleuses, comme on veut. Des veilleuses du malheur, allez savoir. Hier, lorsque ma mère est rentrée, on aurait dit Hiroshima et Nagasaki réunies. Elle ne m'avait pas cru capable de lui faire une chose pareille, sortir le premier jour de l'année sans elle. Elle savait que ce n'était pas la faute de monsieur Chétrit. Ses mains tremblaient en même temps que sa tête marquait chaque mot. "C'est toujours la même chose! Tu ne peux jamais attendre! À croire que tu n'es pas bien ici! Qu'est-ce que vont penser les voisins, hein dis-moi? Ils vont me prendre pour une moins que rien. Ah si ton père était là !" Elle a parlé de mon père et a fondu en larmes. Ça n'a pas duré. "Je ne peux pas rester avec toi toute la journée, il faut que je travaille, j'ai ma fierté, moi! Qu'est-ce que c'est que ce cinéma? Regarde comme je m'habille, une vraie souillon l" Elle a tiré sur son corsage noir. "Ah si ton père était encore de ce monde! Tu veux qu'on exhibe mon malheur sans que je sois là pour nous défendre, hein! Qu'on vienne nous plaindre encore et encore! Jusqu'à quand mon fils ?" Sa voix est tombée avant de reprendre sur un ton que je ne lui connaissais pas. "Je n'en peux plus, José. Toi, je te sers, lave, change tous les jours. Moi, je n'ai plus de vie. Je suis une femme, José, tu m'entends, une femme!" Son cri a déchiré la chambre. Ma mère agrippait ses cheveux et cognait ses tempes. Puis dans un geste lent, elle a posé ses mains à plat sur sa jupe noire. Transie de froid, visage défait et gorge nouée, elle semblait vaincue. Elle s'est réfugiée dans la cuisine. Une voix hachée par les sanglots m'est parvenue. "Si je suis ici, c'est pour lui, pour lui et pour son père. Pour qu'il connaisse ce que Louis a connu. Comment aurais-je pu faire autrement, personne n'a voulu de moi, de nous, personne. Tout ça pour une angine qui a mal tourné. J'ai fait de mon fils un infirme. Je suis punie." Elle est revenue, s'est assise sur le bord de mon lit. J'ai touché sa jupe. "Mon fils, José, mon fils." Sa colère était tombée. "Excuse-moi, j'ai dit plein de méchancetés. Je sais bien que tu 22

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