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La marâtre

De
169 pages
"Il était une fois un gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on n'eût jamais vue... les noces ne furent pas plutôt faites que la belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur." Peu de grâce mais pas d'équivoque. D'une nature et d'un caractère excécrable, j'ai recomposé une famille, je suis une marâtre.
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La Marâtre
Matrastra, ae, f

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8789-4 EAN : 9782747587891

Dominique Josse

La Marâtre
Ma tras tra, ae, f
Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Pour mon flis Antoine Pour Yves et ses enfants

Les brodequins de fer rougi dont les nains chaussaient la marâtre de Blanche Neige. . . n'évoquaient jamais pour moi l'image d'une chair souffrante. Simone de Beauvoir. (Mémoires d'unejeunejille. 1958)

I.

J'ai recomposé une famille. Je suis une marâtre. Marâtre: nomféminin du XIIIe siècle.: Marastre, du latin
populaire matrastra, (femme du père ))

Péjoratif: femme du père par rapport aux enfants nés d'un mariage précédent. On ne saurait conseiller à tout officier d'état civil de réciter la définition à chaque nouveau mariage. Du père.
( Madame, par lespouvoirs qui me sont conférésJe vous déclare épouse et Marâtre )).

Vous passez les portes de la mairie que déjà une réputation vous précède. Et de bien loin. Car si le terme date du XIIIe siècle, il avait déjà un sens très vif chez les antiques. Phèdre, archétype de l'amour incestueux poussé à son extrême pour Hippolyte, traverse le temps avec une sidérante actualité. Son absolution viendra de son déclin. « La Marâtre» : un mot qui manque d'élégance. Une sorte de dédain venimeux né du suff1Xe«astre» ou «âtre» qui « indique la ressemblance tout en marquant un aspect désagréable ».

Explicite. Pas totalement neutre, mais avec un avantage, celui de signifier à Madame, en sortant de la mairie, qu'il est inutile de regarder maternellement les chères têtes blondes, elles ne sont pas à elle. Ce jour-là, il y en a trois. L'officier d'état civil aurait pu annoncer: «je vous déclare épouse et belle-mère », mais cela aurait suscité une ambiguïté par la confusion possible avec la mère du marié. Et puis il y a le qualificatif affectueux de «belle». Il serait de très mauvais goût que la jeune épousée, fustigée la plupart du temps d'avoir rapté un mari, se voie dotée d'une grâce supplémentaire. Inutile de mettre en avant cette sorte de petite fraîcheur qui la rend gracieuse par rapport à la première parfois un peu désappointée par le remariage de « son» ex-mari. C'est compliqué mais souvent comme ça. Je devins marâtre un samedi. C'est assez classique de voir les familles se recomposer un samedi. La différence avec les autres futures épouses commence déjà dans un choix plus restreint de la date de la cérémonie qui se confondra obligatoirement avec une fm de première, troisième et cinquième de semaines de chaque mois. Cela ne devra pas échapper aux novices de secondes noces, car ainsi inscrite dans un calendrier préétabli, personne n'y trouvera une mauvaise intention, ni une volonté inavouée de perturber un rythme imposé par l'ordonnance d'un juge. Les enfants auront été sagement «pris et ramenés par le parent non gardien» - 12 -

dans les temps impartis par le texte. Sans remous, naturellement. Car c'est quand même le remariage de papa. L'annonce du mariage aux trois bambins aura été marquée quelque temps auparavant d'une petite fête organisée un peu comme un anniversaire avec du champagne, le tout premier qu'il faut boire en trempant un doigt dedans pour chatouiller derrière le coin de l'oreille en signe de porte-bonheur. Tous manifesteront ainsi l'exaltation du renouveau, d'une renaissance, d'une nouveauté, plus encore d'une curiosité face à la conception de cette nouvelle famille. Qui est qui? Qui portera le nom de qui, comment se situer par rapport aux plus proches, aux plus éloignés. . . On ne s'écartera pas trop quand même dans l'arbre généalogique pour essayer de rester sur la branche de papa. Ailleurs j'y trouve moins d'intérêt. A cette occasion on commencera à parler des invités de la noce. D'abord la famille. Ça rassure. Papy et mamy bien sûr! Ils sont tellement heureux que papa se remarie. Taties, Tontons, cousins, cousines. Tous seront là. « Elle ne vient pas tante Jeanne? Non ça c'est la tante de maman, pas de papa. . .» Et puis les copains. Ceux de la fac, ceux du bureau, et puis nos amis de...« ils ne pourront pas venir? . .Bon, ça ne fait rien ». La joie sait parfois se montrer très discrète sans pour autant diminuer dans son intensité. «Ah non ma chérie, tu ne porteras pas la traîne. Je n'ai pas de robe blanche. Ni longue, ni courte. Un tailleur, j'aurai un tailleur. A l'église? Mais on ne va pas à l'église.. .C'est un choix avec papa...»

- 13 -

On ne saurait reproduire cet étalage de ripailles et de traditions. Non, c'est plus vers une rencontre intime de quelques proches que la cérémonie se fera. Et le samedi il y a bien tous ceux qui avaient été annoncés. Une bonne vingtaine... Moins tu crois? Ils sont quand même sympas d'être venus. . . Eux bien sûr, les futurs époux devinent bien que « lesenfants-ne-seront-pas-un-problème ». D'autres assurent que « les-enfants-sont-heureux-devoir-Ia-famille-se-recomposer ». Personne ne sait rien encore. Ni eux, ni nous. Flou. L'arrivée des futurs époux accompagnés de leur progéniture ne doit pas comporter une seule fausse note. Elle est le premier reflet de notre bonne santé à tous. J'avais une réputation d'élégance que je me devais de laisser transparaître au-delà de ma seule personne. Je commençais mon premier legs de culture vestimentaire. Un tailleur en lin aux couleurs flatteuses pour l'aînée, dans les tons brique et beige. Chaussures fines, sac délicat. La petite fille, la cadette de la première union, portera une robe ample à manches bouffantes, ceinturée à la taille, nouée dans le dos. Une étoffe de qualité, un léger motif printanier, un peu sous le genou. Pas comme celle trouvée dans la valise de la veille. . .Non, quelque chose de frais qu'elle aura choisi avec plaisir dans la boutique et qui la flattera quand elle donnera la main à papa pour monter les marches de la mairie. -14 -

Un bouquet aussi. Elle aura un bouquet. L'aînée également. Pourquoi pas le même en tout petit que celui de belle-maman? C'est une bonne idée ça ! Qui l'a eue du reste? On ne sait pas. On est là pour être heureux. Pour le garçon un pantalon gris clair avec un petit blazer bleu marine. Chemise blanche et nœud papillon. Des mocassins, pour changer des chaussures de sport. Classique. Façon Jacadi. Inattaquable. Et pour ne pas faire de jaloux ou montrer une quelconque faveur, le demi-petit frère né deux ans avant l'officialisation de l'union sera vêtu à l'identique. Oui il y a un tout petit frère. Un demi qui va porter le même nom que tous les autres.. .Il ne s'agit pas de raconter que Zeus s'est transformé en une pluie d'or, en cygne ou en taureau pour justifier d'une rencontre, les trois enfants du premier mariage et le quatrième né d'un concubinage notoire vont assister à la légitimation de l'union. On assume. Voilà. Monsieur le maire a donc signifié à papa et à la dame qu'ils étaient mari et femme. Les alliances ont été données à ce moment-là. Elle pleurait. Pas la petite qui donnait la main à papa, la jeune épouse. Sa mère aussi. Sa belle-mère par contre paraissait fatiguée, le voyage peut-être, c'est un peu loin deux heures de route. Monsieur le maire a remis le livret de famille et a fait habilement remarquer qu'il y avait de la place pour inscrire les futurs enfants. Ils ont murmuré dans l'assistance. On aurait dit qu'un peu de souffre traversait la tête de certains. . .

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On s'embrasse, on se félicite. La fête. Puis, dans la nuit, chacun reprend sa route, et la nouvelle petite famille rentre chez elle aussi. On met nos fleurs dans de l'eau fraîche. C'était bien t On se raconte tout demain. Il est tard, très tard. Il faut dormir après cette journée. Plus de bruit. Plus de mots. Des regards complices... - La petite tousse drôlement ce soir. Il faudrait peut-être lui donner quelque chose? - 38°5, c'est pas mal... Il faisait beau pourtant. On aurait dû faire attention au soleil. On va lui donner un SirOp. - Tiens, bois, tu vas aller mieux... C'est papa qllÎ doit le donner? D'accord, je vais le chercher. - Papa? Tu viens? Ça fait drôle de l'appeler papa le soir de ses noces. Elle va bientôt se calmer... Elle tousse encore. -Va voir puisque c'est toi qu'elle veut... je t'attends... Et je dors. Qui a mis la télé à cette heure-ci? Huit heures. Un dimanche. Où est papa? Parti chercher du pain ? Parce qu'il n'y avait pas de céréales. Et ton frère? Avec papa. Je retourne me reposer, baisse la télé tu veux bien. Tu entendras quand même les Simpsons... Non, rien je me parle. Pourquoi il ramène une tonne de croissants? Je n'ai pas faim. J'ai sommeil.

- 16-