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Guillaume Lenoir La Marquise aux poisons Illustration : Néro Publié dans la Collection Electrons Libres, Dirigée par Amélia Varin
© Evidence Editions 2017
« Nous rencontrons l’amour qui met nos cœurs en feu, puis nous trouvons la mort qui met nos corps en cendres. » Tristan l’Hermite, Les Amours, 1638.
Prologue Paris, mars 1663 Ce matin-là, le Pont-Neuf grouillait de monde. Tandis que les badauds tentaient de se frayer un passage à même le pavé parmi la boue et l es immondices, une multitude de charrettes et de chariots s’amoncelaient tant bien que mal. Aux premiers jours du printemps, Paris ressemblait déjà à une vaste fourmilière. Les gens allaient et venaient en désordre, empêchant les voitures d’avancer. Au beau milieu de cette abondante populace, trois h ommes vêtus de noir attendaient, presque dissimulés derrière un mur. Cela faisait plus d’une heure que François Desgrez, exempt du guet, patientait avec ses deux sergents. La main dans la poche de son justaucorps, il maintenait fermement la lettre de c achet qu’il avait en sa possession. Et tandis qu’il scrutait minutieusement la foule, il tâchait de rester concentré sur ce qu’il recherchait. Bientôt, il aperçut ce qu’il attendait et fit signe à ses hommes de le suivre. À cinquante mètres environ émergeait un carrosse sombre, sans insignes, tiré par deux chevaux noirs. La marquise de Brinvilliers était là. Cela faisait deux jours que Desgrez, porteur de la missive, suivait sa trace. Maintenant qu’il se trouvait immobilisé sur le Pont-neuf, il ne lui restait plus qu’à remplir sa mission en bonne et due forme. Les trois hommes se faufilèrent à travers la foule, et lorsqu’ils parvinrent au niveau du carrosse, Desgrez fit signe au cocher de ne plus av ancer. Puis, sans perdre de son aplomb ni de sa détermination, il ouvrit brusquement la porte. À l’intérieur se trouvait une femme masquée, vêtue d’une robe de soie bleue, les mains gantées. Surprise de cette irruption, elle eut un bref sursaut. À ses côtés, un homme habillé d’un élégant pourpoint se tourna aussitôt vers Desgrez comme pour l’apostropher, mais l’exempt du guet ne lui en laissa pas le temps : — Êtes-vous Jean-Baptiste Gaudin, dit de Sainte-Croix? — Qu’est-ce que cela signifie? demanda l’homme en le prenant de haut. — Je suis au regret, Monsieur, mais au nom du Roi, je vous arrête! — Moi, Monsieur? Il me semble s’agir là d’une fâcheuse méprise, alors passez votre chemin où je vous passe par le fil de mon épée! Nullement impressionné par les menaces que l’individu proférait, Desgrez sortit la lettre de cachet de sa poche : — Regardez plus attentivement cette lettre que j’ai entre les mains. Je vous demande donc de sortir de ce carrosse et de me suivre. L’homme observa minutieusement la lettre, et y vit le cachet du Roi. Il lança un regard à la femme assise à ses côtés, avant de se tourner vers le magistrat. — Monsieur, il me semble que c’est moi seul que vous voulez; je vous prie de ne pas importuner la personne de qualité qui se trouve à m es côtés. Je ne tenterai rien contre
vous. — Contentez-vous de me suivre. — L’homme suivit Desgrez sans renâcler, encerclé par les deux sergents, et gardant la tête haute, fut conduit jusqu’à une petite place où attendait une voiture. La portière du carrosse toujours ouverte, la femme masquée interpella Desgrez : — C’est mon père qui vous envoie arrêter cet homme, n’est-ce pas? Mais le magistrat ne lui répondit pas, et referma la portière, avant de se tourner vers ses hommes : — À la Bastille! ordonna-t-il. Le carrosse, toujours pris dans les encombrements d u Pont-Neuf n’avançait plus. Discrètement, la femme masquée regarda par la portière. Les passants, curieux, s’étaient rassemblés tout près pour observer ce gentilhomme, qu’on emmenait en prison. Toujours sous l’effet de la surprise quant à ce qui venait de se produire, elle resta un moment interdite, avant d’ordonner au cocher de reprendre sa route.
Juin 1666 Le soleil se levait à peine que ses rayons pénétraient déjà par les fissures des volets, se propageant timidement dans la chambre en petits rais de lumière. L’un d’entre eux s’était posé sur le visage de Marie-Madeleine, réve illée depuis les premières lueurs de l’aube. À côté d’elle, son amant dormait encore. Do ucement, afin de ne pas le réveiller, elle se dégagea de son étreinte, et se leva pour en filer une chemise. Elle s’assit alors devant un petit miroir posé sur la commode toute pr oche, et tout en se coiffant, se considéra un moment. Ses yeux d’un bleu profond illuminaient un visage qu’elle trouvait fatigué. Les traits en étaient pourtant agréables, le teint très blanc, et ses cheveux bruns, bien qu’épais, possédaient un toucher soyeux. Si doux, que la jeune femme prenait grand plaisir à les coiffer chaque matin. La voix de l’homme, qui dormait encore à l’instant dans le lit la fit sortir de sa contemplation matinale, en plus de la faire légèrement sursauter. — Te voilà réveillée, Marie-Madeleine? En regardant dans le miroir, elle le vit se lever. Il s’avança, posa ses mains sur ses épaules et rapprocha son visage, si bien qu’elle po uvait le voir dans le miroir, positionné juste au-dessus d’elle. — À l’instant, oui, répondit la jeune femme tout en continuant de se brosser les cheveux. — J’espère que cette nuit t’a été profitable. Aujou rd’hui est un grand jour, ne l’oublie pas. — Tu me le rappelles sans cesse depuis plusieurs semaines, me prendrais-tu pour une sotte? — Il faudra que tu opères seule, Gascon ne sera pas là. — Pourquoi n’a-t-il pas voulu qu’il l’accompagne à Offémont? — Il suffit Marie-Madeleine, tu ne dois pas être faible! tonna la voix de l’homme. La jeune femme demeura silencieuse. Elle avait posé sa brosse et se tenait à présent la tête entre les mains, comme abattue. — Tu ne veux pas me décevoir, n’est-ce pas? demanda l’homme d’une voix plus douce. — Bien sûr que non! dit-elle d’un ton presque plaintif, en relevant la tête. — Tu sais mieux que moi qu’il doit mourir. Pour l’a ffront qu’il m’a fait… pour ce qu’il nous a fait… Et puis il n’y a pas d’autre recours. C’est cela ou tu crouleras sous les dettes et seras réduite à demander la charité comme une pa uvresse. Tu ne te pavaneras plus devant le beau monde… — Oh non! s’écria-t-elle tout en sentant les larmes lui monter aux yeux.
— Alors fais ce qui est nécessaire, lui souffla-t-il dans le creux de l’oreille. — Je ne pense pas avoir le choix, murmura la jeune femme d’une voix si peu perceptible, que l’homme ne l’entendit pas. Quelques instants plus tard, Marie-Madeleine d’Aubr ay, marquise de Brinvilliers, se préparait à quitter la chambre pour regagner son hô tel particulier. Drapée dans un large manteau noir et masquée, afin de passer inaperçue, elle se tourna vers son amant. Jean-Baptiste Gaudin de Sainte-Croix achevait de s’habiller. Elle était restée un moment à le contempler, toujours impressionnée par sa taille haute, sa musculature, ses cheveux d’un blond doré et son visage aux traits si réguliers. E lle sentit un léger frisson la parcourir tandis qu’elle se remémorait leur nuit passée. Il la regarda à son tour, et lui adressa un sourire. Marie-Madeleine, résolue, se dépêcha de re gagner son carrosse d’un pas déterminé. Elle n’eut plus aucun doute quant à la nécessité de tuer son père. **** Dreux d’Aubray, lieutenant civil du Châtelet et vicomte de Paris, avait décidé de prendre du repos et de quitter la ville quelque temps pour son château d’Offémont. Depuis plusieurs semaines, il souffrait de douleurs abdominales et de maux de tête récurrents. Sa surcharge de travail n’arrangeait ri en, pas plus que les attentions dont l’entourait Gascon, un valet récemment embauché à son service. Dreux avait demandé à sa fille Marie-Madeleine de l’accompagner à Offémont avec ses enfants. Ainsi, il pourrait profiter de sa famille et se réconcilier avec elle. Ils étaient en froid depuis plusieurs mois. Tout commença lorsque le lieutenant civil s’aperçut qu’elle entretenait une liaison adultère avec le chevalier Jean-Baptiste Gaudin de Sainte-Croix. Non seulement, ce scélérat l’avait séduite et déshonorée, mais il vivait également à ses crochets, profitant de ses largesses et se laissant entretenir. Cette liaison durait dep uis plusieurs années, depuis qu’Antoine de Brinvilliers, son gendre, avait eu l’idée de présenter son ami Sainte-Croix à sa jeune et ravissante épouse. Le marquis ne valait guère mieux cependant, puisqu’il possédait lui-même de nombreuses maîtresses et dilapidait sa fortune au jeu. Dreux avait alors pris la décision de faire cesser cette liaison entre sa fil le et le chevalier de Sainte-Croix. Le scandale qui aurait pu en découdre et ternir l’éclat de la famille d’Aubray était à ses yeux inadmissible. C’est par une lettre de cachet qu’il décida donc de faire enfermer ce parvenu à la prison de la Bastille. Ce dernier, depuis libé ré, ne faisait plus parler de lui, et le lieutenant civil pensait donc que Marie-Madeleine a vait renoué avec une vie plus respectable Dreux d’Aubray avait toujours été d'une nature robu ste. Cependant, la dureté de son métier et le poids des ans n’épargnaient pas un homme d’autant plus fatigué et malade. À soixante- six ans, il demeurait vaillant, malgré so n visage marqué par une vieillesse prématurée et sa barbe blanche. Pourtant, ses yeux étaient pétillants, et on remarquait d’emblée sa joie de vivre naturelle. Bon vivant, il appréciait tout autant une bonne table qu’une partie de chasse. Il restait d’ailleurs en d épit de son âge un cavalier émérite. Aucune femme n’égayait sa vie. Il avait perdu son é pouse Marie depuis de très
nombreuses années et jamais remarié depuis, il consacrait son existence à sa charge de lieutenant civil et à ses enfants. Si ses deux fils, Antoine et François comblaient se s attentes, ses deux filles les plus jeunes étaient en religion et sa fille aînée Marie-Madeleine le décevait par son attitude. Il la considérait comme une jeune femme orgueilleuse, fri vole et dépensière. Mais la perspective de passer quelques jours à la campagne en sa compagnie lui procurait néanmoins une joie et un apaisement qu’il n’avait p as ressentis depuis bien longtemps. Aussi, par cette belle matinée ensoleillée de juin, attendait-il avec un plaisir non dissimulé l’arrivée de sa fille et de ses petits enfants pour partir au château d’Offémont. **** 1 * À peine rentrée à son hôtel de la rue Neuve Saint-Paul , Marie-Madeleine se dépêcha d’organiser les préparatifs du départ. Les enfants étaient prêts, et Dreux lui avait demandé de ne pas ramener de domestiques, puisqu’il emmenait avec lui son fidèle Duparc, son valet depuis de nombreuses années. Gascon ne serait pas là. Cette simple pensée travaillait la marquise. Ce jeune domestique était entré au service du lieutenant civil depuis quelques mois seulement, sur les recommandat ions de Marie-Madeleine. Il s’agissait en réalité d’un homme de main de Sainte- Croix, chargé de l’empoisonner. Comme Dreux ne souhaitait pas l’avoir à Offémont, c’est donc la marquise qui lui verserait le poison. — Quelle folie, se disait-elle tout bas. Oui, quelle folie! Pourtant je n’ai plus le choix! Plus le choix… C’est ce que lui répétait sans cesse Sainte-Croix, comme une litanie. Il ne s’était toujours pas remis de son emprisonnement à la Bastille. Sa première hâte, lorsqu’il en sortit, fut de se venger du lieutenant civil. Par tous les moyens. Marie-Madeleine éprouvait également de la rancœur pour so n père, mais lorsque Sainte-Croix fut libéré, sa colère s’apaisa. C’est lui qui lors d’une de leurs entrevues secrètes lui parla de venger son honneur, lui qui lui parla de sa rencontre avec l’Italien Eggidi à la Bastille, cet expert en poisons qui en savait long sur l’arse nic et qui trempait dans toutes les intrigues. À vrai dire, jamais pareille idée ne lui serait venue à l’esprit si son amant n’avait su trouver les mots nécessaires pour la convaincre. Elle se remémorait les paroles de Sainte-Croix, comme pour se donner du courage. — Dis-moi Marie-Madeleine, n’as-tu jamais songé à ê tre libre? Ne plus subir de contraintes, disposer de ton argent et de tes biens, mener la vie comme il te plaît? Elle l’avait alors regardé, amusée, puis laissé continuer. Mais la voix de Jean-Baptiste était devenue plus grave. — Si ton père s’aperçoit que notre relation perdure, nous risquons gros. — Il n’en saura rien voyons! — Les rumeurs se propagent vite, imagine que des ge ns nous croisent, ou que tes domestiques se révèlent être indiscrets. Comment crois-tu que ton père réagira lorsqu’il se rendra compte de la conduite de sa chère fille? — Il n’a pas à me dicter ma manière de vivre, pas p lus que le reste de ma famille, répliqua la jeune femme contrariée.
Jean-Baptiste avait alors continué, certain de pouvoir la persuader. — Le poison est la solution, argumenta-t-il. Les mé decins ne peuvent le déceler. Il s’agira presque d’une mort naturelle. — Est-ce que cela fait souffrir? — La question n’est pas là Marie-Madeleine, il s’agit de favoriser le déroulement de la Nature. Qui te dit que ton père ne mourra pas d’ici deux ans d’une crise de goutte ou d’une chute à cheval? — Qui serait assez fou pour tuer son père! avait-elle pourtant rétorqué. — Tu n’auras rien à faire, je m'occupe de tout. Nous ferons rentrer l’un de mes hommes de main, Gascon, à son service. Il se chargera sans problème de la besogne. Quand ton père rendra le dernier souffle, tu n’auras qu’à t’i maginer qu’il est mort de maladie et tu pourras jouer à la fille éplorée. Mais pense surtou t à l’héritage, à tous nos problèmes d’argent qui seraient résolus. Plus de dettes, plus de créanciers, nous mènerions à nouveau la grande vie; nous n’aurions plus à nous cacher comme des enfan ts qui craignent d’être pris en faute! — Je te laisse faire, mais ne veux y participer. — N’ait crainte ma douce, Gascon se chargera de tout! Marie-Madeleine était horrifiée à l’idée de devoir se charger elle-même d’empoisonner son père. Alors qu’elle se trouvait en carrosse ave c les enfants, prête à le rejoindre au rendez-vous fixé faubourg Saint-Martin, elle s’aperçut que tellement préoccupée, elle en avait oublié les deux chevaux que son père lui dema ndait d’amener. La marquise pesta, mais Dreux d’Aubray n’y prêta pas attention, ravi de voir sa fille et ses petits-enfants. — Ah! Marie-Madeleine! s’exclama- t-il. — Bonjour mon père, se borna-t-elle à répondre. — Allons, prenez place, dépêchons-nous de quitter l a puanteur de Paris et d’aller respirer l’air pur d’Offémont! **** Le voyage se déroula sans encombre. Dreux d’Aubray, qui était indisposé par ses maux de ventre souhaita que le trajet se déroule le plus rapidement possible. Le carrosse fit néanmoins escale à Senlis, chez le chanoine Cruvill ier, un ami à lui. Le lendemain, on apercevait les tours du château d’Offémont. Marie-M adeleine observa les champs aux alentours, tant de senteurs émanaient de cette campagne verdoyante. Elle ferma les yeux, et eut un moment l’impression de se revoir enfant, courant dans les allées du château avec ses frères. Dreux d’Aubray, attendri par ses petits-enfants, leur montrait le paysage. Aussitôt que les d’Aubray furent arrivés, Duparc, le valet de chambre du lieutenant civil, s’empressa de ranger les bagages. Marie-Madeleine prit soin de garder auprès d’elle une cassette en bois. Au milieu de quelques bijoux se t rouvait une petite boîte que lui avait remise Sainte-Croix. Il s’agissait selon ses dires de sa fameusepoudre de succession. Il n’y avait que trois domestiques présents au château : le fidèle Duparc, mais aussi le cocher qui les avait ramenés de Paris ainsi qu’une vieille cuisinière. Dès le premier soir,