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La Martinique de mes parents

De
114 pages
"J'aimais lorsque mon père ou ma mère me racontait le temps d'avant, lorsqu'ils étaient petits". Nés tous les deux dans les années trente, ils ont grandi à la Martinique. "A notre époque, me disaient-ils, nous n'avions pas tout le confort dont tu as la chance de profiter!" Alors curieuse je leur demandais : "Comment faisiez-vous avant?" C'est à partir de cette simple question et de leurs récits qu'est né cet ouvrage qui lève un pan du voile sur une époque révolue.
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La Martinique de mes parents
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L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytec1mique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-5929-7 EAN 9782747559294

Avant-propos La destinée de mes parents a fait que je suis née sous le ciel gris de Paris en plein cœur de l'hiver. C'est dans cette belle capitale, mais pas dans les quartiers les plus riches, que j'ai vécu mes quatre premières années, entre mes parents et mes deux frères. Alors que notre ménage prospérait doucement en cette fin des années soixante, la société où travaillait mon père décida de le muter et de le renvoyer, malgré ses réticences et surtout celles de ma mère, vers leur point de départ: les Antilles. C'est ainsi que, par un beau matin de mai, nous débarquâmes tous les cinq en Martinique, terre natale de mes parents. Après quelques débuts difficiles, les années qui suivirent furent douces et légères, légères comme la brise qui emporte au loin les feuilles des cannes brûlées; douces comme les rivages de sable blanc baignés par une mer tiède. Qui dois-je remercier pour cette mutation inattendue qui m'a pennis de grandir sous la chaleur des Tropiques et de connaître la terre où mes parents, mes grands-parents sont nés et ont vécu. Oui, je dois le dire, je suis heureuse d'avoir échappé à une enfance sous la grisaille parisienne. Les images de cette enfance resurgissent en ma mémoire, inondées de soleil, de ce soleil tropical qui évoque la gaieté et la joie de vivre. Mes souvenirs sont marqués par les petits plaisirs simples qu'offre la vie en Martinique: délice d'un sorbet au coco, d'une sapotille ou d'une pomme-cannelle fraîchement cueillie; moments intenses de joies partagées avec la famille et les amis lors des méchouis au bord de la mer; souvenirs vibrants des défilés carnavalesques parcourant les rues de la ville sur les rythmes envoûtants des

tambours; réunions familiales lors des grandes fêtes où l'on dégustait des mets succulents faits dans le respect de la tradition, le tout saupoudré de rires, de chaleur et de musique bien cadencée. Ces mêmes plaisirs, mes parents les ont partagés mais de façon fort différente car la vie a évolué si vite et les époques ne se ressemblent plus. Un large fossé sépare mon enfance de celle de mes parents. Ils n'ont pratiquement rien gardé de leur enfance, aucune photographie, aucun écrit, aucun objet. Mais la mémoire est là; bien vivante et il me suffit de poser des questions pour qu'ils remontent dans le temps et fassent une incursion dans leur passé. C'était souvent le soir, après le repas pour mon père et, à l'heure de la sieste, pour ma mère qu'ils se livraient, me racontaient leur passé, leur enfance, me dévoilant au passage un mode de vie à jamais révolu et si spécifique à la Martinique. Je leur laisse ici la parole. Voici leurs souvenirs d'enfance tels qu'ils m'ont été donnés. Je tiens à préciser toutefois que mes parents sont tous les deux issus de familles modestes. Ma mère vivait au Sud de la Martinique, mon père dans le Nord. Enfin, pour mieux situer les différents récits, je ne manquerais pas de vous indiquer s'il s'agit de ceux de ma mère ou de ceux de mon père.

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C'est dans le Sud de la Martinique, à Rivière-Pilote, que j'ai vu le jour dans le milieu des années trente, raconte ma mère. Je suis la cinquième enfant d'une famille qui en comptera dix équitablement répartis en cinq filles et cinq garçons. De mon temps, les familles nombreuses n'étaient pas rares et cela s'explique par le fait qu'il n'y avait pas les moyens de contraception actuels et, aussi parce qu'un enfant était considéré comme un membre actif de la famille, une paire de bras supplémentaire pour aider à la tâche. Il participait dès son plus jeune âge aux nombreux travaux quotidiens, indispensables pour la bonne marche et la prospérité du foyer. C'est dans notre maison familiale que ma mère m'a mise au monde, aidée par sa propre mère. Les accouchements n'étaient pas médicalisés et ils se faisaient tout naturellement. Celles qui avaient de l'expérience aidaient les jeunes novices. Par ailleurs, il y avait dans le quartier une vieille matrone, une sorte de sage-femme qu'on allait chercher lors des accouchements difficiles. Elle ne possédait aucun diplôme mais elle était forte de ses nombreuses expériences en la matière. Les hommes restaient à l'écart et ne participaient pas à toutes ces affaires de femmes. Sitôt que je suis née, mon père s'est contenté de recueillir le cordon ombilical et le placenta afin de les enterrer à quelques pas de la case et de planter un cocotier par-dessus. Planter un arbre à chaque naissance pour porter chance au nouveau-né, c'était la tradition! Le savoir en ce qui concernait les choses de la maternité se passait de mère en fille. Nombreux étaient les conseils, les attitudes à observer pour mener à bien grossesse et accouchement. Dans cet état particulier, les femmes

respectaient certaines pratiques afin de protéger et de porter chance à l'enfant à naître. Tout d'abord, elles attendaient d'avoir six mois de grossesse avant de commencer à confectionner ou à acheter des vêtements pour le bébé. Superstitieusement, elles n'allaient pas dans les veillées mortuaires car, disait-on, si une future maman voyait un

mort, à coup sûr, l'enfant naîtrait avec les yeux révulsés.
La superstition disait aussi qu'il ne fallait pas prononcer le prénom du bébé avant son baptême sinon les mauvais esprits pourraient le lui prendre et lui faire du mal. Le prénom était donc choisi, mais tenu secret jusqu'au baptême et parfois même, certains parents n'en choisissaient aucun. Ils se référaient au calendrier et ils donnaient à leur enfant le prénom du Saint du jour. Le résultat était quelquefois étonnant: des garçons qui portaient un prénom de fille et inversement, des filles qui avaient un prénom de garçon. Plus surprenant, il y avait des personnes qui se prénommaient Epiphane, Fêtnat ou Toussaint selon qu'elles avaient vu le

jour un 6 janvier, un 14juillet ou un 1er novembre.
Durant les dernières semaines de grossesse, pour préparer son corps à une délivrance rapide, la future maman prenait des bains de raquettes, sorte de feuilles épaisses qui, râpées dans l'eau, la rend gluante. Pour les mêmes raisons, elle consommait force gombos1. Les femmes accouchaient donc chez elles avec l'aide d'une autre femme expérimentée. Pour soulager les douleurs de l'enfantement, on administrait des tisanes, des boissons à base de jus de canne, on faisait prendre un bain en badigeonnant le ventre de savon.
1 Gombo: asperges.

légume très onctueux

dont la finesse ressemble

à celle des

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La famille toute proche, la grand-mère, une sœur ou une voisine qui avait déjà eu des enfants, restait pendant trois à quatre jours auprès de la nouvelle maman pour s'occuper d'elle et surtout l'aider dans les soins à prodiguer au noumsson. Que d'attentions autour du nouveau-né! Il avait la tête enserrée dans un bonnet appelé serre-tête pour, disait-on, former son petit crâne quelque peu déformé par l'accouchement. Il était habillé d'une casaque1 puis enveloppé dans une serviette. Le bébé dormait à côté de sa mère (les berceaux n'étaient pas à la mode, notamment chez les personnes de conditions modestes) ou dans un plateau à bord relevé, un tray, ou encore dans un panier tressé garni de linge. Les femmes avaient recours à de nombreux remèdes-pays2 pour soigner leurs enfants. Les vertus de l'eau de fleur d'oranger pour calmer les bébés étaient connues de toutes. Elles savaient soulager les coliques du nourrisson en leur bandant le ventre. Elles connaissaient les feuillages qui, écrasées dans une eau tiédie par le soleil, détendaient le corps et adoucissaient la peau, les sirops à base de plantes qui fortifiaient les organismes chétifs, chassaient les vers ou calmaient les toux. . . La jeune accouchée devait rester au lit au moins quatre jours afin d'éviter la redoutable «descente d'organe ». Pour se purifier le corps, elle buvait des tisanes pendant une semaine. Elle devait se ménager et durant quarante jours, il lui était interdit de soulever de lourdes charges, de prendre des grands bains, de manger certains aliments, de marcher pieds nus, de
1 Brassière. 2 Remèdes

de grand-mère

à base de plantes

du pays.

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