La méduse d'Abidjan

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Deux voix se croisent dans ce livre : celle d'une Ivoirienne résolument moderne et fière de ses racines, celle d'un Européen heureux de participer aux avancées technologiques d'un des pays les plus prometteurs d'Afrique. Ni l'une ni l'autre, ne mesuraient l'ampleur du tsunami qui se formait alors dans les profondeurs d'une population abandonnée sans soins, sans écoles, sans ordre. Et surtout sans espoir. D'invectives en affrontements fratricides, Abidjan s'éloigne chaque jour un peu plus d'un monde dont elle se sent exclue. Demain, dans quelques mois, la Côte d'Ivoire s'enflammera, pour de vrai. Elle ne fera qu'anticiper les crises qui couvent ailleurs dans notre ex-pré carré.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
Lecture(s) : 221
EAN13 : 9782296422032
Nombre de pages : 147
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LA MÉDUSE D'ABIDJAN

www.librairieharmattan.com Harmattan!@wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9676-1 EAN : 9782747596763

Jacques Barbier de Crazes

LA MÉDUSE D'ABIDJAN
Chronique d'un massacre annoncé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ~75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

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Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
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1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

- ROC

SOMMAIRE
1. Prologue 2. Le temps des copains 3. Les papillons noirs 4. Le bal des maudits 5. La tragédie en marche 7 Il 49 93 135

6. Glossaire

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How many ears must one man have Before he can hear people cry? Yes, (n' how many deaths will it take till he knows That too many people have died? The answer, my friend, is blowin' in the wind... Bob Dylan

C'était il Y a dix ans. Sophie était entrée dans le bureau, presque en sautillant sur les semelles compensées supposées venir au secours de sa petite taille. Le paquet de cigarettes et le briquet sen-és dans une main, le bloc et le stylo dans l'autre voulaient dire qu'elle était une fille moderne et que le travail ne la rebutait pas. Le vêtement, entre le classique et le sport se voulait adapté à toutes les situations de la journée. Le bureau était au dix septième étage d'un immeuble, en plein cœur du Plateau d'Abidjan. Par les fenêtres on voyait une partie de la ville, la grande tour de l'hôtel Ivoire et le bord de la lagune. Sophie voulait faire de la communication, travailler sur l'image de l'entreprise, monter des opérations spéciales, organiser des événements, créer des synergies avec la presse écrite. Banco. Physiquement la fille était plutôt agréable à regarder, même si elle était un peu construite comme un modèle réduit. Ramassée sur elle-même, les yeux perçants et toujours aux aguets, elle donnait sans cesse l'impression de vouloir sauter de sa chaise. Quand elle bougeait la tête des dizaines de mèches tressées faisaient des vagues autour de ses joues. Deux jours plus tard, ses collègues lui avaient demandé s'ils pouvaient l'appeler « la Méduse. » Une petite connivence entre tous. Une façon de l'accueillir. La Méduse était née. Une Méduse qu'on apprenait à connaître petit à petit. Une fille qui s'investissait totalement dans son travail, qui voulait toujours apporter des idées nouvelles mais qui savait aussi suivre jusqu'au plus petit détail les opérations qu'on lui confiait. Souvent, les discussions étaient vives quand il s'agissait de trier des visuels, de choisir un lieu de tournage, de fIXer les prix

de location de lieux avec les propriétaires ou d'arrêter la hauteur de la fente sur la robe des hôtesses recrutées pour un événementiel. La Méduse aimait la vie et il lui arrivait donc souvent de faire la tournée des boites d'Abidjan avec une bande de copains. Elle en ramenait des anecdotes, des racontars, une sorte de son d'ambiance qui donnait la température des milieux branchés de la capitale. La Côte d'Ivoire dont on rêvait dans ces petites entreprises souvent très métissées, n'était certainement pas celle des affrontements ou des déchirements. Tout le monde, dans ces milieux, voulait que le pays avance. Certains blancs étaient là depuis tellement longtemps qu'ils se prenaient pour des Ivoiriens, quand ils ne l'étaient pas réellement. Qui se rendait compte à l'époque de la fragilité de cette amorce de tissu industriel et de son décalage presque ostentatoire avec le quotidien du pays? Pour un anniversaire de l'entreprise j'étais allé proposer, à moitié par plaisanterie, un projet probablement infaisable, compte tenu de nos maigres ressources, mais qui avait fait rêver toute la boîte: l'emballage par Christo de la tour de l'hôtel Ivoire. Quelques années plus tard à Paris, le téléphone a sonné. C'était un ami commun, un de ceux qu'elle avait autorisés à la baptiser la Méduse: « Sophie est rentrée en France, rapatriée par les militaires, avec son mec et ses fils. Tu veux la rencontrer? » L'idée de ce livre est née là, autour de quelques huîtres et d'un steak tartare. J'écoutais la Méduse nous raconter comment elle avait fmi par se retrouver un beau matin prise en charge à Roissy par les services sociaux français, qu'elle avait trouvés remarquablement organisés. J'entendais sa voix dans laquelle on pouvait percevoir un étrange mélange, fait à la fois de douleur, de désir de vengeance et du fonnidable instinct de vie de toutes les mères du monde. Alors j'ai eu envie d'aller plus loin, et je lui ai demandé de tout me raconter. Elle l'a fait, je crois, avec beaucoup de sincérité même si elle avait parfois la sensation de me choquer. Dès le départ, je lui ai dit que si un livre s'écrivait, j'aurais à rajouter ma vision des choses, qui ne pouvait pas, évidemment, être la sienne. Ma voix dans ce livre n'est que celle d'un Français qui a longtemps travaillé dans des pays africains, qui a essayé d'organiser, ce qui se fait aujourd'hui dans de plus en plus 8

d'entreprises du monde, le management trans-culturel d'équipes disparates. Confrontée aux événements ivoiriens, aux soubresauts du continent, à l'opprobre si facile sur ceux qui sont réputés avoir « fait suer le burnous» cette voix devient fragile, comme si les années qui passent et le désenchantement de l'opinion vis-à-vis du continent africain l'effilochaient lentement. Sauf qu'une douleur est là qui revient comme une antienne: comment ce qui s'est construit avec des trésors de patience peut-il se trouver anéanti un jour par des tombereaux de bêtise? C'est la voix de la passion. Celle des amoureux déçus et maintenant éconduits qui savent qu'il ne manquait pas grand-chose au levier, peut-être pas pour soulever le monde, mais au moins pour l'ébranler. La voix de la Méduse est évidemment plus tragique. Son analyse personnelle de certaines situations touche au pathétique. Comme bien d'autres, en Afrique ou sur d'autres continents, elle s'est trouvée emportée par une tornade qu'elle n'avait jamais imaginée. Parfaitement ancrée dans son pays la Méduse était, aussi, ouverte sur le reste de l'univers. Alors que se passe-t-il quand votre terre, cette terre que vous aimez de façon presque viscérale, se rétrécit sous vos pieds et que le fait de ne pas entrer systématiquement dans le moule n'est plus seulement un handicap, mais devient un délit? Aucune de ces deux voix ne prétend à la vérité absolue. Elles ne sont que le témoignage fragile de douleurs vécues de l'intérieur ou de l'extérieur. Mais moi, je vis dans mon pays. La Méduse est devenue bien malgré elle une sorte de réfugiée politique. Elle qui, justement, n'a jamais fait de politique. Un jour, les miasmes vont s'évaporer. Un jour, quelle que soit la pigmentation de sa peau, on ira manger ensemble des soles de roches chez Jackie à Grand Bassam. Au dessert, on prendra la petite pirogue de fruits frais, arrosée de koutoukou. Un jour, les malades sanguinaires, les Robespierre des fromagers de la brousse seront partis et la vie reprendra son cours. Un jour, le pays de la Méduse sera redevenu un vrai pays. Un ensemble de populations, évidemment d'origines diverses (comme dans la grande majorité de tous les pays du monde) mais qui se voudra un destin commun et qui fera tout pour le construire à partir des différences et des ressemblances des uns 9

et des autres. Alors là, je ne sais vraiment pas si l'urgence sera d'emballer la tour de l'hôtel Ivoire, avec ou sans Christo. Ne plus compter les morts ou les disparus chaque matin suffira peut-être au bonheur de tout le monde. Un feu d'artifice serait peut-être mieux. Oui, un feu d'artifice dont les escarbilles rougeoyantes traverseraient la nuit et viendraient s'éteindre une à une dans la lagune en souvenir de ces milliers d'âmes perdues dans le bruit et la fureur de cette histoire absurde qui emporte un pays, mais aussi tout un continent.

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Le temps des copains

Et Houphouët a nommé un de ses amis Burkinabé, à l'époque on disait un Voltaïque, maire de Bouaké. Mes parents étaient des gens ouverts aux autres, à l'écoute du monde et respectueux de toutes les cultures. Pourtant, ce fut le début des ennuis, pour mon père. Est-ce que c'était aussi le début d'autre chose? Je ne sais pas. Car cette nomination (il n y avait pas encore
d'élections) mon père n'a jamais pu la supporter. Un étranger, maire de la ville, c'était comme une insulte aux talents des Baoulés, à leur aptitude à développer leur ville, leur région. En plus, c'était aussi une main mise sur le commerce... Ce que je garde dans ma mémoire, c'est cette maison immense, avec au moins dix pièces, qui faisait partie des dépendances de la société de mon père. La cour était grande ouverte et la brousse tout à côté. On avait un potager, des poules, des canards, des lapins... Et quand on passait à table, on était vingt... Parfois vingt-cinq... Il y avait toujours trois ou quatre plats. C'est là que je suis née un jour de 1968, la sixième d'une famille qui comprenait déjà deux filles et trois garçons, la neuvième si l'on compte les trois filles que mon père avait eues d'un précédent mariage. La petite dernière, quoi. Une petite gâtée, surtout par son papa. Car si maman ne manque pas de tendresse, elle est tout de même assez occupée à faire « tourner la maison ». A Bouaké, on ne faisait pas partie des riches. Les riches, c'étaient les pharmaciens ou alors les cadres français des industries locales: filatures Gonfreville, huilerie, coton, manu-

facture de tabac... C'était quoi la richesse, pour mon père? Pour lui, il ne suffisait pas de posséder deux ou trois Mercedes. Celui qui ne parle même pas le français, qui vit dans la polygamie, qui laisse ses enfants manger à même le sol, celui là peut rouler dans un carrosse. Il ne sera jamais un riche! C'était sa morale. Moi, je ne me souviens pas avoir manqué de quoi que ce soit. Papa était cadre dans une société publique. Ce qui justifiait cette maison immense. C'était comme ça à l'époque, nous n'avions à payer ni loyer, ni eau, ni électricité. Maman travaillait tout près. Elle était infirmière et dirigeait un dispensaire. Deux salaires, donc. Mais des salaires assez modestes. En même temps, j'ai toujours vu ma mère se livrer en dehors de son métier à toutes sortes de petits commerces: jus de fruits yaourts, poulets, lapins, pagnes... Elle vendait un peu de tout. Quant à papa, lui, il avait réussi un « coup»: il avait racheté une bouchée de pain à des blancs qui partaient 35 hectares d'hévéas à quelques kilomètres de la ville. Dans sa tête, c'était un capital intouchable, qu'il laisserait à ses enfants plus tard. En attendant, on y avait installé une porcherie, ce qui permettait aussi de revendre des porcelets. Papa roulait dans un gros pick-up. Maman conduisait une petite voiture japonaise. On avait un chauffeur, deux boys, deux nounous. Et des chiens qui couraient dans tous les sens, dont le mien que j'essayais tous les soirs de glisser dans mon lit. Mais, il y avait aussi des crises, celles qui vont conduire mon père quatre fois en prison. Des petits séjours, bien sûr, mais une fois, jusqu'à six mois. Et pendant ce temps, la solde était suspendue... Pourtant, nous les enfants, vivions comme d'habitude. Comme beaucoup de cadres ivoiriens de cette époque, papa avait fait l'Ecole normale William Ponty à Dakar. C'est peut-être là, d'ailleurs qu'il avait rencontré Houphouët, car ils se connaissaient, c'est sûr. Puis les choses ont dérapé avec la nomination chez nous de ce maire voltaïque. Mon père écrivait à Houphouët. Il faisait des tracts aussi. Enfin il en a du en faire quelquefois... Ou il était accusé de les avoir faits. Et il parlait, haut et fort dans les bars qu'il fréquentait. Ou dans des repas. Sans forcément s'inquiéter des oreilles qui traînaient. On lui

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reprochera même d'avoir voulu faire abaure le chef de l'Etat, en visite à Bouaké, parce qu'une panne d'électricité avait plongé Bouaké dans le noir une heure avant son arrivée. L'ambiance politique n'a pas aidé non plus. Car très vite, tout le monde a compris que la priorité, c'était le village d'Houphouët, et que le développement de Yamoussoukro était en train de se faire à grands coups de milliards au détriment de la vraie capitale du centre qui restait Bouaké. Toutes les élites du coin enrageaient. Ça discutait fort dans les bars de la ville. Et mon père était à coup sûr un des chefs de cet « orchestre des très fâchés ». Maman suivait comme une fidèle. Elle organisait tout pour que la famille ne manque de rien. Et elle alertait les relations, les amis, les politiques pour le faire sortir de prison. C'était son mari. Je crois bien aussi que c'était son amour. Elle le savait têtu. Elle le savait fier et fermé à tous les petits compromis. Pus tard, lorsque mon père prendra sa retraite, on emménagera dans une nouvelle maison que mes parents avaient fait construire au centre de Bouaké. Une maison dans la quelle ma mère, avec un soin jaloux va trier, classer, ranger sur de grandes étagères tous les souvenirs de lafamille... Chez nous, on ne parlait que le français. C'est l'entêtement d'une nounou mettant un point d'honneur à ne pas vouloir me comprendre qui, vers l'âge de douze ans, va me permettre d'accéder au baoulé, qui est tout de même la langue de mon père. Donc, depuis je parle et je comprends, même si les moqueurs disent que j'ai un très mauvais accent. Papa était né dans un petit village près de Bouaké. Maman venait de la région de Toumodi. Elle appartenait à une lignée royale du peuple Alcan. Comme mon père était divorcé, avec déjà trois enfants, le mariage avait fait grincer quelques dents dans les deux familles, mais ils étaient têtus. Et déjà solidaires, comme ils le sont restés jusqu'à la fin. A la maison, en fait, je crois bien que c'est maman qui «portait la culotte ». Papa m'avait appris à lire à trois ans. Il ne voulait pas que je rentre à l'école, puisqu'il pouvait tout m'enseigner jusqu'à l'entrée en sixième. Maman était pour l'école. A quatre ans, j'ai connu ma première maîtresse, une blanche. Maman avait gagné. La même maman qui, tout en gérant cette grande maison d'une main de fer, fai-

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sait tranquillement virer son salaire mensuel sur le compte bancaire de son mari... On avait la télé, en noir et blanc, bien sûr. Grâce à papa, il y avait deux rendez-vous incontournables: le journal de 13heures et celui de 20 heures. Pour le reste, même si la télé restait allumée après le dîner, on ne peut pas dire qu'on suivait vraiment les émissions. D'abord, il y avait toujours beaucoup de monde dans la pièce. Ça chahutait un peu, ça parlait, ça piaillait...Et les nounous ou les boys ne comprenaient pas toujours le français. Quand ils étaient intéressés, ils intervenaient au milieu du film pour demander qu'on leur traduise... Alors nous, on allait se coucher. Parce que l'école, la discipline, les horaires, tout cela était essentiel aux yeux de ma mère. Comme la propreté des vêtements et des chaussures que nous allions mettre le lendemain. Et l'obligation pour les nounous de repasser la jupe plissée ainsi que le corsage et, pour le boy, de cirer les chaussures. Les couleurs de mon enfance, c'était le blanc, le bleu, le noir. Avec des jupes plissées très longues: pas de genoux et encore moins de cuisses à l'air. Et rien qui moule le corps, bien sûr C'est peut-être pour ça que m'est venue très vite, l'envie des mini-jupes et des pantalons moulants. C'est vrai qu'à dix ans je n'étais toujours pas très grande. Et ça m'inquiétait un peu quand je voyais des copines pousser plus vite que moi. La télé, encore balbutiante partout ailleurs, était déjà quelque chose de très familier pour nous. La Côte d'Ivoire et la France avaient monté à Bouaké un centre national d'enseignement télévisuel et, du CP à l'entrée en sixième, j'ai toujours eu la télé en classe. Des dizaines, peut-être des centaines de coopérants français jouaient les conseillers pédagogiques, les réalisateurs, les techniciens. Dans les villages les plus reculés on avait installé des postes de télévision alimentés par batteries, et des répétiteurs ou des instituteurs, la badine à la main, s'efforçaient chaque jour de rassembler les enfants dans un local ou parfois sous un arbre, et de leur faire suivre les émissions. Les programmes servaient de support à toutes

sortes

de leçons. On trouvait tous ça super! D'autant qu'il

nous arrivait, à notre tour de participer à des tournages pédagogiques, et donc de nous revoir sur l'écran.

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