La Mer des Pluies

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" Qu'est-ce que soi, pris dans la surprise d'un espace et d'un temps particuliers, dans le vertige de sensations présentes et passées ? ". Invitation à un voyage intérieur sensible, cet ouvrage pose un texte à côté d'un autre, tel une succession de fragments, qui évoque des touches de couleur sur une toile impressionniste... Ce récit parle de mémoire et d'oubli tout en dessinant les contours d'une histoire familiale. Les sensations liées aux éléments (eau, ciel, végétation...) le parcourent, comme si ces éléments pouvaient nous donner une image de cet équilibre intérieur que nous recherchons" (Luc Hazebrouck).
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
Lecture(s) : 264
EAN13 : 9782296239364
Nombre de pages : 162
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La Mer des Pluies

Isabelle Guyon

La Mer des Pluies
Récit

Préface de Philippe Raimbault

L'Harmattan

<9 L'Harmattan, 2009 5-7, rue de "Ecole polytechnique, 75005 Paris http://ww\V.librairieharmattan.com dinùsion. harmattan@wanadoo.ff harmattan I @wanadoo.tf ISBN: 978-2-296-10187-6 EAN ; 9782296101876

Prfface Isabelle GlfYon nous invite ici à un vqyage intérieur sensible. j\1aÙ, en plongeant dans ses pages, nous, lecteurs, sommes rapidement séduits par une autre destination: un travail de mémoire doux et poétique, empli d'humanité, qui rejoint notre propre histoire. La vie de l'auteur, de sa sœur _f<1-édérique, de leur et )) fragtle, nous est offtrte par petites touches « maman de couleur (,'Ommele Jèrait un peintre amnésique à la
recherche d'une toile essentielle.

A l'image du bleu de l'eau et du ciel où la petite fille, l'adolescente, _puis la jeune adulte, aime se replongerà intervalles réguliers,comme dans un rendezvous à l'existence, « comme si on se mettait à entendre [. ..J à lïntérieur de nous-mêmes. )) Bien sûr tly a l\1arseille, la cité Radieuse et la cité Rouvière, la A1éditerranée et le Mistral, l'enjànce et l~.ndépendance,lesjoies et lu souffrances, la vieillesse même... Une viepmque ordinaire.

Mais...
l\1ais parler des siens aveI-'tant d'amour, avec ce regard lissé par le temps, avec des mots tendrement amassés comme des coquillages sur la plage du passé. . .

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Isabelle se fait portepamle d'émotions, conteuse de vie, et nous nOUj"sU1prenonJ' à la lire une larme pmque naissante au bord desyeux, emportés par l'ascenseur de nos propres souvenirj~ appeléJ et hapPés par le miroir proflnd de nos sentiments. Philippe Raimbault, journaliste littéraire, Les Mots Migrateurs.

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à Mado,

Franroi.re,

el Noëlle.

J 1
Le ciel, dans la cour, remplit un grand rectangle dont le bord gauche est un mur, et le bord droit le haut des arbres. TI est bleu comme une plSC11le, comme la mer, traversé de temps en temps par de vagues nuages. Comme l'océan, il est insondable et l'on devine seulement ses profondeurs successives dans les couches de ses nuages superposées. Des formes blanches, des formes grises, des filandreuses, des épaisses et d'autres cotonneuses passent. Elles arrivent de la gauche de l'écran, traversent et repartent à droite. Un nuage en mouvement passe devant un autre, immobile à l'arrière-plan. Des rayons de lumière s'intercalent. Cn lapin géant déambule mollement puis s'effiloche, suivi par un chapeau déformé. Spectacle pennanent et étonnamment reposant. A présent, des raies fines de nuages comme de la laine rident la surface du ciel sur toute sa largeur. On dirait les traces de la mer sur le sable, quand elle se renre.

LI

2 Le soir, dans le lit, quand je m'installe pour lire, je donne un coup de talons sur le matelas pOlU" me propulser sur mes jambes et coller mon dos contre le mur, comme dans la piscine; je m'enroule et je tape contre le mur avec mes pieds pour envoyer mon corps vers l'autre bord. Quand j'étais enfant je demandais sans cesse à maman de me regarder, me regarder plonger, me regarder sauter, me regarder nager. Souvent elle disait «Oui, oui, ma chérie », et je savais qu'elle ne me regardait pas en réalité, même si je ne voyais plus ses yeux sous l'eau. Le corps ne pèse plus rien dans l'eau, il s'allonge Slu" elle. Je pose mon visage de cÔté sur la surface et je peux avancer, à fleur d'eau, lentement, tranquillement. Ou alors je plonge ma tête, je L'1ressors à peine le temps de respirer un peu, je la replonge, et j'avance très vite. Parfois je pousse seulement avec les jambes, mes bras restent sans bouger le long de mon tronc, et je pousse pour ne pas couler. D'autres fois, au contraire, je colle mes jambes l'une contre l'autre et je nage avec les bras, comme si je tirais un poids mort derrière moi. Et puis je me laisse dériver sur le dos, en regardant le plafond bleu de la piscine.

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3 Dans la voiture il fait chaud, tous les véhicules sont bloqués dans un embouteillage et je me revois soudain dans le flot des automobiles aux retours de la plage à Marseille. Avec ma mère et ma sœur, les soirs d'été quand on rentrait de la mer, nous roulions au pas au milieu de la f1le de véhicules qui remplissait la Corniche, une :file interminable, toujours dans le même sens, alors que de l'autre cÔté de la route, dans le sens inverse, la circulation était invariablement fluide. C'est pourquoi ce n'est pas tant la chaleur qui me rappelle cette image, que le bruit des voitures qui vont dans la direction opposée à la mienne, ce bruit des voitures filant vite qui, ha ppé par la vitre ouverte, fait irruption à intervalles réguliers, vibrant dans l'air chaud avec un claqucment sec et répété. Maman s'énervait rituellement à haute voix, tandis que ma sœur et moi nc disions rien, savourant le reste de soleil et d'air marin que nous avions accumulé en nous, béatement engourdies par la journée écoulée sur le sable, et passant le temps à regarder, comme des daurades échouées, les automobiles rouler à cÔté de nous.

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4 Part()is, quand je suis sur mon lieu de travail, je regarde l'unique fenêtre qui est en face de moi et qui donne sur un arbre, et sur un grand immeuble derrière l'arbre, puis je regarde le mur à gauche, le mur à droite, et enfIn le mur derrière moi: j'ai alors la sensation d'être dans une boîte, elle-même dans la boîte du bâtiment où je travaille, d'être rangée dans une immense armoire à multiples tiroirs, et dans les autres tiroirs il y a d'autres collègues, d'autres gens, et en face, de l'autre côté de la fenêtre, ils sont rangés dans les petites cases des appartements de la cité superposées les unes au-dessus des autres. J'ai l'impression d'être enfermée dans cette boîte, coupée du vaste monde qui s'étend au loin, alors que de grands espaces se déploient vers l'infini. Je regarde la fenêtre. Heureusement, je ne sais pas ce qu'il y a derrière cet arbre et cette façade d'immeuble en face de moi (arbre et immeuble dont je ne connais que le haut d'ailleurs), car je suis à l'étage et je n'ai jamais fait le tour pour aller voir de l'autre côté, justement pour qu'il me reste cela: la possibilité d'imaginer cc qu'il peut y avoir en bas et derrière ce que je vois, et chaque jour penser à une rue différente qui pourrait être cachée par ce bâtiment, ou bien une cour, ou un square, ou pourquoi pas même un parking, une aUtoroute ou un aéroport. Je pense au reste du monde, et je trouve étrange, au fond, que nous acceptions de nous fixer quelque part sur la Terre, en renonçant par là même à tous les autres endroits où nous pourrions aller, et être.

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D'un autre cÔté, quand je voyage dans un pays étranger, et que j'essaie d'imaginer m'y installer, j'ai aussitÔt le sentiment que je me demanderais pourquoi ce pays-ci et pas un autre, que j'aurais l'impression d'être séparée de quelque chose, de ne pas être assez proche d'un cœur hypothétique et subjectif du monde, que le reste du monde m'échapperait, me manquerait. Je m'imagine habitant une ville dans un pays que j'aime pourtant, et soudain j'ai froid, le sol n'est plus stable sous mes pieds, comme si j'étais destinée à me sentir éternellement loin, loin de l'essentiel, d'un centre indéfinissable, sans savoir précisément lequel. Et j'ai le vertige. Alors, je pense que peut-être dans une autre contrée, une autre ville, je pourrai, je ne ressentirai pas cela. Et lorsque je vois un nouveau pays, j'essaie une nouvelle fois, mais la même chose se passe, y séjourner longtemps, oui, décider d'y rester, je n'y arrive pas. Et bi7.arrement, c'est fmalement dans le pays où je suis née que je parviens seulement à accepter l'idée d'être tïxée sans avoir cette curieuse sensation d'être absente à moi-même, d'être à cÔté de, plus que dedans. l\Iême si j'ai l'impression, cn y restant, d'être bêtement limitée à un seul endroit, je n'ai plus la sensation que quelque chose de viscéral me manque. Alors je comprends que c'est peut-être pour cela qu'on parle de racines, ct de sol maternel.

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Quand j'ai quitté Marseille à dix-huit ans sans l'autorisation de ma mère, j'ai d'abord eu fraid pendant les tout premiers mois, car dans le sud nous passions l'hiver en pull et je n'avais pas de manteau. Je regrettais surtout la mer, et l'atmosphère particulière de la cité phocéenne comme l'appelaient mes livres d'école. Un peu plus tard ma sœur m'a rejointe, puis ma mère, pour ne pas être seule, comme si je les avais attirées involontairement dans une ruée vers le nord-ouest, dans l'auréole d'une capitale tentaculaire. A chaque fois que je retourne à Marseille et que je mc retrouve cn haut des marches de la gare SaintCharles avec le désordre de la ville obscure et claire qui s'étend en dessous de nous jusqu'à la mer, c'est comme un choc violent qui me coupe la respiration, et je me demande encore une fois comment j'arriverai à reparur. Et je sais qu'à défaut de mer, il nous faut depuis, à ma sœur et à moi, dans les villes où nous habitons, un fleuve, un lac, ou au moins une rivière, un peu d'cau à regarder.

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