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La Morasse

De
196 pages

De 1954 à 1962, des millions d’appelés sont partis en Algérie. Ils allaient « pacifier ». En fait, c’est la guerre qui les attendait. Cette chronique est le témoignage de l’un d’entre eux, Jean Forestier, qui en a été acteur.

« Répertorié » au registre des grands blessés, il a vécu, écrit ce document retraçant une petite page de notre Histoire, page largement occultée par les pouvoirs politiques en place ; posant des questions sur cette guerre qui, avec une actualité récente et tragique, nous replonge dans un univers que l’on croyait disparu de nos esprits.


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Couverture

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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-01666-7

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

Ce livre est dédié aux appelés du contingent.

Cette guerre n’était pas la leur.

Que justice leur soit rendue.

 

Les droits d’auteur de cet ouvrage seront intégralement versés aux Restos du cœur.

Avant-propos

Mon métier est mort. Agonisant dans les années 70, l’ordinateur et les méthodes des agences de publicité lui ont donné la dose létale. Il s’agit du métier de compositeur typographe. Il fallait certes pour prétendre entrer dans cette branche des arts graphiques, avoir un bon niveau d’orthographe et un minimum de créativité artistique. C’est l’époque où dans les ateliers des maîtres-imprimeurs, la liberté est laissée de s’exprimer dans une page, un dessin, des variétés de caractères, mais très vite, la notion de rentabilité est venue remettre de l’ordre.

On pouvait alors, modeler un en-tête de lettre décoiffant, un menu artistique, une publicité explosive.

Mon imagination créative a toujours été limitée, je préférais et de loin, mettre en page la structure d’un journal, à une époque où le typo était le maître d’œuvre de sa mise en forme tout en respectant l’esquisse validée du rédacteur en chef.

Depuis, les temps ont bien changé, dans les salles de rédaction, les journalistes, avec l’ordinateur, remplacent les typos, composent leurs articles, les mettent en page dans des structures pré-formatées, sans possibilité d’ajouter une petite touche personnelle. C’est bien la fin d’une longue histoire. Le terme « typographe » disparaîtra bientôt des dictionnaires.

Sur le marbre, la forme ou châssis, cadre d’acier rempli de caractères mobiles qui ont été alignés un par un dans des composteurs, puis justifiés sur une longueur déterminée, assemblés en paragraphes, enfin disposés en colonnes telles qu’elles apparaîtront sur le papier.

Avec l’évolution rapide des techniques, les caractères mobiles seront remplacés par des lignes-blocs fondues par les linotypes sur lesquelles les clavistes frappent leurs textes. On y trouve également titres, filets, clichés, photos, dessins, vignettes, couillards ou autres culs-de-lampe formant l’ensemble d’une page de journal. La forme pèse parfois plus d’une dizaine de kilos. Toute cette lourde quincaillerie mobile tient grâce à des coins en bois qui enserrent littéralement les caractères entre eux en prenant appui sur le cadre métallique.

Il est arrivé parfois qu’un châssis mal serré laisse échapper ses lourdes entrailles de plomb… Quel impres-sionnant et beau spectacle alors ! C’était la mise en pâte, le tri et la distribution en casse.

Avant de l’installer sur les presses, il faut tirer une épreuve qui sera soumise aux correcteurs.

Cette épreuve sur laquelle sera signé le bon à tirer (BAT) parfois le bon à graver, s’appelle la morasse.

Plusieurs passages d’un rouleau encreur noircissent l’ensemble de la page sur laquelle on pose une feuille au format, préalablement humidifiée.

Un taquoir (rectangle de bois dur surmonté d’un morceau de cuir) dans une main, un marteau dans l’autre, on applique le taquoir sur un endroit et l’on donne de légers coups de marteau dessus. Répétition de l’opération sur toute la page de façon à ne rien oublier. On peut également se servir d’une brosse aux poils rigides et tapoter sur toute la surface du papier. Le taquoir était plus utilisé.

On retire tout doucement la feuille encore humide et alors apparaît notre page imprimée, avec des caractères tremblants, mal encrés ou encrassés là où le taquoir a trop insisté, des caractères doublés si le papier bouge, ou tout simplement pâles ou non encrés quand une portion de papier n’est pas assez humide.

Cette épreuve, pas belle, pas nette, avec ses manques et ses imperfections permet cependant d’avoir une vue d’ensemble de la mise en page et d’y relever tous les détails.

Image brouillée, unique mais parfaitement lisible.

Des morasses comme celle-ci il y en a eu des centaines, des milliers durant la guerre d’Algérie.

Voilà le parallèle que je veux faire entre le récit qui va suivre et cette épreuve typographique. L’une et l’autre n’ont pas de contours bien précis, avec des manques, des imperfections, mais la trame reste parfaitement lisible.

L’humble rédacteur que je suis, sans aucune culture, sans diplôme, sans éducation, sans nègre, sans correcteur, va dérouler une longue page qui a pour cadre l’Algérie et pour thème la guerre.

C’est le quotidien d’un appelé, encore adolescent, pas formé pour ce genre d’exercice armé, pas formé à tuer, pas formé à faire abstraction de ses sentiments. On ne naît pas tueur sur ordre, et si la malchance nous contraint à tuer, c’est avec l’instinct de survie.

Ce que j’ai vu, vécu, ressenti, au même titre que des milliers d’appelés, je voudrais bien le partager avec d’autres Français intéressés par l’Histoire de leur pays, la France. Il ne s’agit pas d’un simple roman tiré de l’imaginaire, mais seulement de faits réels, bruts, des faits que beaucoup de jeunes ont vécus, dans d’autres lieux, différemment, avec une autre sensibilité, plus cruels ou plus durs parfois. Certains, durant leur séjour n’ont pas tiré un seul coup de feu. Il faut quand même les associer à notre aventure.

Les appelés ont toujours agi conformément aux ordres reçus, dès lors qu’ils ne posaient pas de cas de conscience. Dans les unités où j’ai servi, le 10e BCP (bataillon de chasseurs à pied), puis le 18e RCP (régiment de chasseurs parachutistes), il en a toujours été ainsi. À part un ou deux « fêlés » que l’on retrouve partout, je peux affirmer que les appelés ont agi souvent avec beaucoup d’humanité, même si parfois, des circonstances dramatiques ont généré des actes en contradiction avec ce que je viens d’affirmer. Il s’agissait, toujours selon la même exception, d’une réaction face à l’insupportable, jamais un désir de vengeance ou de sadisme. La torture, c’est le fait d’une très faible minorité qui ne mérite pas que l’on parle d’elle. Je n’ai jamais assisté à des scènes de torture. J’ai été dans un ou deux cas, témoin de graves exactions. Il m’est arrivé une seule fois, au milieu de camarades morts et blessés, d’avoir une conduite inadmissible, conduite qui m’a marqué dura-blement et que j’ai beaucoup regrettée.

À certains moments durant cette guerre d’Algérie, dans quelques unités, des faits de torture sont avérés, mais la grande majorité du contingent a les mains propres à ce sujet et s’honore de le proclamer.

Les appelés ont longtemps occulté cette page de notre Histoire, conscients qu’elle n’a pas toujours été glorieuse. Mais les conscrits ont toujours répondu sans rechigner exception faite des rappelés, mais on les comprend à exécuter les tâches difficiles qui les attendaient et aux-quelles ils n’étaient pas du tout préparés.

Les appelés ont sacrifié leur jeunesse, leur vie souvent. D’autres sont revenus mutilés, hachés, brisés. Quelques-uns ne s’en sont jamais remis. Il faut tout de même se souvenir que la République a envoyé sans hésitation aucune, des jeunes tuer d’autres jeunes ou des hommes qu’ils ne connaissaient pas, sous la notion de maintien de l’ordre, de pacification, sans oser employer le terme de guerre.

Ces jeunes soldats n’étaient pas tous matures, parfois peu dégourdis, souvent issus des classes les plus modestes. Les exemptions ou autres reports d’incorporation touchant davantage les classes aisées. N’ayant pour beaucoup jamais voyagé, ils se sont retrouvés dans un cadre parfaitement inconnu, hostile, glacé l’hiver, torride l’été, aux montagnes escarpées, talwegs encaissée et garnis parfois d’une végétation luxuriante. Terrain très difficile où sa connais-sance par les combattants adverses devenait pour eux un atout majeur.

Il faut le dire, certains, peu préparés dans leurs unités, ont été envoyés au massacre. Par contre, l’entraînement physique que j’ai reçu au 11e bataillon de parachutistes de choc à Perpignan, puis Mont-Louis, était de grande qualité et déterminant pour aider physiquement à s’en sortir.

Pour tout ce qui précède et tout ce qui va suivre, la République aurait pu avoir un minimum de considération pour les modestes soldats que nous étions. Que nenni, les soldes que l’on daignait nous servir étaient de l’épaisseur d’un cheveu (1,37 € par jour pour un soldat pendant la durée légale de 18 mois ; 8,40 € par jour de 18 à 24 mois ; 14,84 € par jour au-delà des 24 mois). Nos congés étaient rares, les règlements militaires encore d’un autre âge et les conditions d’hébergement et de nourriture d’une troupe en nomadisation quasi permanente inadaptées aux efforts physiques demandés. Ce régime a été le lot de centaines de milliers de jeunes, marqués à jamais, ce qui explique en partie l’omerta généralisée que l’on constate encore sur cette guerre d’Algérie.

Les appelés n’ont jamais été remerciés de leur dévoue-ment pour la France et jamais honorés. Une Légion d’honneur était attribuée systématiquement à un officier mort au combat ; la Médaille militaire pour un soldat tué dans les mêmes conditions. Cette notion de supériorité, de hiérarchie face à la mort m’a toujours profondément choqué.

Les appelés n’ont jamais connu la cour des Invalides pour y accueillir les familles des tués. Les appelés n’ont jamais eu droit aux rassemblements patriotiques des amis et associations d’anciens combattants sur le parcours de leur dernier voyage.

Pour eux, c’était une immense fosse bétonnée, fermée par des portes métalliques cadenassées reposant à même le sol, je pense à la ville de Batna, dans les Aurès (vous vous rappelez les anciens ?) où s’entassaient des dizaines, voire des centaines de cercueils.

Venaient ensuite, quand la cargaison était importante, le retour en métropole dans les cales d’un bateau accostant de nuit à Marseille. Enfin, discrètement, l’ultime transfert en catimini dans les villes et les villages.

Les tués n’ont pas le même poids d’un conflit à l’autre, d’une République à l’autre, d’un gouvernement à l’autre. Il est vrai aussi qu’il était difficilement imaginable que tous les gars du contingent, morts pour la France, défilent aux Invalides, le président de la République aurait dû louer une suite importante dans ces prestigieux bâtiments et l’atelier des Monnaies et Médailles n’aurait pas pu fournir autant de rubans rouges sauf à faire d’innombrables heures supplémentaires !…

Les appelés n’exerçaient pas un métier, n’étaient donc pas rémunérés, ne percevaient pas de lucratives primes de risque. Nous étions plutôt dans le bénévolat imposé et risqué puisque environ 25 000 d’entre nous l’ont payé de leur vie. C’était l’impôt du sang… sans niches fiscales possibles.

Amertume dans mes propos ? Pas vraiment, mais un constat. Celui de mettre en parallèle les conditions matérielles des soldats de métier, engagés sur différents théâtres extérieurs. J’approuve tout à fait qu’on honore la mémoire des disparus sur le site unique de la cour des Invalides. Mais la vérité m’oblige à dire que les pertes subies par les équipes professionnelles si douloureuses soient-elles n’ont rien de comparables avec les pertes enregistrées par le contingent. De plus, chaque décès est médiatisé, alors que celui des appelés, mis à part ceux comptabilisés lors d’embuscades sanglantes ou d’accro-chages violents ont été systématiquement occultés.

Encore à l’heure actuelle, ce 19 mars 2015, aucun média n’a évoqué les morts d’Algérie alors que l’on commémorait l’anniversaire des accords d’Évian et le cessez-le-feu qui en a découlé.

Une véritable chape de plomb s’est abattue sur ce conflit comme si on en avait honte.

Je regrette beaucoup l’absence absolue d’autres voix plus influentes que la mienne pour porter témoignage et valoriser aux yeux des Français le courage et l’abnégation des jeunes de la conscription obligatoire et le tout pour des clopinettes : plus de 25 000 morts, 70 000 blessés (source ONAC). À ce terrible bilan il faut y ajouter 146 militaires prisonniers du FLN qui ont été libérés lors des accords d’Évian, 400 autres ne sont jamais revenus. Après le cessez-le-feu, en 1962, 1 039 soldats ont été tués dont 540 appelés ; en 1963, on dénombre encore 122 morts dont 74 appelés ; l’hémorragie cessera enfin en 1964 : 15 morts (source Wikipedia).

Je vais donc repartir sur le terrain où nous, les appelés, avons passé quelques années de notre jeunesse. Cela sera ma dernière mise en page de journal, ma dernière photo, ma dernière morasse.

Je voudrais enfin, avant de partir pour l’Algérie, vous parler un peu de l’inconnu que je suis pour vous, en extirpant d’un album quelque peu jauni, plusieurs photos d’une jeunesse qui était le reflet de la vie des enfants de l’après-guerre.

Chapitre I

Je suis né enfant de la guerre. Trois ans en 1940. Fratrie de sept enfants, trois frères et trois sœurs aînés. À 20 mois, je perds ma mère. Je ressentirai toute ma vie durant, ce grand vide affectif qui ne sera jamais compensé par les sœurs de l’orphelinat du Sacré-Cœur d’Auxerre qui m’ont en grande partie élevé, éduqué, ni par personne d’autre…

Ah ! Les sœurs du Sacré-Cœur, cette grande famille, ces femmes « encornettées », belles, moins belles, jeunes, vieilles, gentilles, méchantes… Et leurs noms plein de poésie : sœur Gertrude, la maman, section petits ; sœur Nativité, l’éducatrice, section des grands ; sœur Dosité, notre fidèle cuisinière, sœur Alexandrine, appelée affectueusement Drine-drine, l’assistante de cuisine ; sœur Sainte-Phorose, blanchisseuse du linge et parfois de nos âmes ; sœur Sainte-Colombe, la sacristaine de la chapelle, au visage si jeune et joli ; sœur Pauline, la ravaudeuse et repasseuse ; sœur Bénigne, la supérieure à l’air si sévère et combien douce à la fois…

Guerre encore avec celle d’Indochine, où Georges, mon frère aîné, y plonge, non pas avec ravissement, mais parce qu’à cette époque, il n’avait pas le choix. Les filles et fils d’ouvriers ne fréquentaient pas les grandes écoles. C’était le certif’, cette sanction qui marquait la fin des études primaires. C’était quand même un grand jour, le début de la vie d’ouvrier ou d’apprenti, tandis que les enfants de riches ou de familles aisées partaient suivre leurs études dans les cours complémentaires puis les lycées.

Guerre toujours avec mon deuxième frère, Michel, volontaire lui aussi pour constituer de la chair à canon en Indochine, préférant peut-être ce choix à celui de chair à patron.

Guerre encore avec mon troisième frère, Jacques, parti comme appelé en Algérie et qui, la veille de sa libération se retrouve dans un vieux zinc en direction de Port-Saïd afin d’alimenter ses souvenirs de jeunesse.

Guerre enfin et toujours avec mon départ comme appelé de la classe 57/1/C faire comme on disait à l’époque, de la pacification.

Avant de partir de Marseille sur l’Athos II, petit retour en arrière, alors que déjà ça bombarde sec à l’orphelinat du Sacré-Cœur d’Auxerre. Les troupes alliées visaient les infrastructures bourguignonnes en larguant leurs longs chapelets de bombes, beaucoup plus destructeurs que les chapelets de nos sœurs qui nous dirigeaient vers la cave. Nos pleurs se mêlaient aux prières et à la peur de subir un événement tragique dont nous ne percevions pas la réalité. Nous restions de longues heures, prostrés, les mines blafardes, éclairées par des bougies réservées normalement aux messes.

Des éclats de bombes étant tombés dans notre cour, l’évacuation était organisée. Je devais avoir quelque cinq ou six ans, mais je me souviens parfaitement du tacot d’Égreville, c’était son nom. Il démarrait dans le nord de la ville, à la gare routière où stationnaient, ironie, les « Rapides de Bourgogne ». Ce petit train rejoignait la nationale de Paris, passait à 8-10 kilomètres par heure entre la maison d’arrêt et l’hôpital psychiatrique du Clos de la Chaînette. Une côte toute droite, longue et accentuée laissait notre tacot hésiter entre monter en poussant de longs soupirs ou redescendre. Il triomphait toujours, laissant aux voyageurs tout loisir de compter les bornes hectométriques alors en place à l’époque.

J’ai ressenti la sortie de l’orphelinat comme un arrachement, un enlèvement. C’est désemparé, en pleurs que mon père me ramène vivre avec lui dans un lieu que l’on ne peut pas qualifier de maison : une pièce en parpaings bruts, blanchis à la chaux pour éradiquer les punaises, 4 mètres sur 4 mètres. Un lit 2 personnes, un divan, une cuisinière, une table, un buffet deux-corps, un petit vaisselier et deux chaises. L’eau est à 20 mètres grâce à une pompe manuelle qui aspire l’indispensable liquide de l’Yonne, notre compagne des bons et mauvais jours. Les toilettes sont près du jardin, à l’ancienne, un trou profond et quatre planches dessus. L’angoisse, j’ai toujours eu peur de tomber dans cette fosse. En fait, cette maison était une cabane de chantier, gracieusement prêtée par l’entreprise où mon père exerçait le métier de grutier. Nous avons souvent vécu à quatre dans ce gourbi, mon père, Jacques, Jacqueline, mes frère et sœur et moi-même, la nuit nous dormions sur un matelas posé sur le sol.

Le sentiment que je conserve encore de ces moments « radieux » et ineffaçables, c’est que l’après-guerre, pour nous, c’est encore la guerre.

La guerre des assiettes pour trouver à manger ; la guerre des galoches qui s’usent trop rapidement, des vêtements vite sales et non lavés.

La guerre pour la survie : patates arrachées dans les jardins ; ruches dévastées au souffre pour s’empiffrer des gâteaux de miel ; œufs chapardés dans les fermes ; poissons pêchés dans les réserves en faisant exploser des bouteilles de carbure ; lapins de garenne étranglés au collet dans les environs ; métaux non ferreux récupérés et destinés à la revente ; betteraves sucrières arrachées dans les champs avec lesquelles on fabriquait son propre sucre, plutôt une mélasse, sucrée certes, mais avec un affreux goût de betterave ; boisseaux de blé chapardés dans les granges avec lequel, une fois grossièrement et difficilement écrasé dans le moulin à café, nous préparions des crêpiaux, espèces de galettes quasi-immangeables mais tellement nourrissantes…

Nous étions devenus, Jacques, Jacqueline et moi, les plus jeunes de la fratrie, de petits délinquants par nécessité, pour survivre. Et l’école dans tout ça ? Bof ! C’était cahin-caha ! La buissonnière étant privilégiée. Drôles de temps tout de même où des gamins d’une dizaine d’années étaient complètement livrés à eux-mêmes. Il faut croire qu’à l’époque les services sociaux n’existaient pas ou si peu. Il est vrai que les gouvernements d’alors avaient d’autres chats à fouetter.

Fatalement il devait y avoir une fin un jour. Quelle idée aussi de rapporter à la maison une boîte métallique remplie de pièces de monnaie. Or ? Argent ? Ferraille ? J’aurais été incapable de le dire. Toujours est-il que mes aînés, après leur « casse » chez une connaissance, ont pu m’emmener à la foire pour effectuer un petit tour de manège, déguster une barbe à papa et aller m’esbaudir devant la « femme la plus grosse du monde »…

Les lendemains étaient bien moins glorieux, et soudainement les services sociaux sont apparus. C’était la fin de la récréation, la fin de la vie, non pas de famille, mais de la vie fraternelle dans ce gourbi au toit de tôle ondulée, digne de Zola. C’était l’éclatement de la fratrie.

Placement sur le champ en familles d’accueil, école d’apprentissage ou centre pour jeunes en grande difficulté. Curieusement, dans l’hébergement où j’échouais, régnait une rigueur toute militaire, avec réveil en pleine nuit pour effectuer des marches, revues de détails fréquentes, astiquage et brossage tous les matins au savon noir de notre dortoir-séjour. Bref, le directeur de ce centre d’accueil de jeunes en difficulté avait déjà, par anticipation tout enregistré, avec application immédiate, des discours de Ségolène Royal sur l’éducation des adolescents par des méthodes militaires.

Travail obligatoire et très fatigant au stade de l’Abbé-Deschamps à Auxerre où nous étions alors chargés de l’entretien : balayage des gradins de la tribune d’honneur. Ah ! Les clopes à ramasser, que j’échangeais contre la confiture du matin, une cuillerée à café par personne ; dessouchage de platanes énormes ; brouettage de terre pour la confection d’un pas de tir, déneigement du terrain de foot, et j’en passe. Vraiment le travail était à la limite de l’épuisement. À 14 ans, mal nourris, les pioches et les pelles sont lourdes à manier 4 ou 5 heures d’affilée.

Le matin, nous avions école dans la salle de réfectoire et le directeur qui avait assez de sympathie à mon égard, m’a présenté au « certificat d’études ». Et je l’ai réussi.

C’est bien la première fois que je me suis senti heureux et fier de moi. Le certif’ à l’époque, c’était quelque chose pour les gens du peuple, c’était notre bac ! J’étais fier aussi pour les personnes qui comprenaient ma désespérance et m’avaient fait confiance.

Je me souviens encore de ce directeur, M. Fayolle, qui m’avait confié la tenue du livre de comptes du centre, alors que j’avais horreur des chiffres, ainsi je connaissais son salaire et ceux des moniteurs. C’était quand même une marque de grande confiance.

À cet âge, oui on peut être désespéré et refuser l’avenir proposé. Quel avenir d’ailleurs ? Et que signifie ce mot quand on ne connaît pas son présent et que son jeune passé est déjà lesté de misère, de mal-vivre, de vie de chien.

Je devais avoir onze ou douze ans lorsque l’idée de me pendre avec une ceinture en cuir aux barreaux du lit familial me vient à l’idée, sans succès bien sûr car cela fait mal, j’ai confondu pendaison et strangulation.

Récidive quelque temps après. Les raisons de ces idées noires se sont évanouies avec le temps, mais à l’évidence, ce n’était pas le bonheur de vivre qui m’inspirait. Je prends dans la « pharmacie » de l’habitation, un bocal où gisent, tout au fond, une vingtaine de comprimés aux formes diverses. J’avale le tout avec un verre d’eau. Au moins, là, je ne souffrirai pas. Quel résultat ? aucun. J’ai renoncé provisoirement. L’occasion me sera donnée de tenter une nouvelle expérience. J’ai manqué de courtoisie à l’égard d’un monsieur, éducateur, paraît-il, chargé de m’orienter après l’obtention de mon certif’. Je dois à la vérité de dire que j’ai été effectivement très impoli.

Sanction : au cachot (une cave) et promesse de boule à zéro. Alors là, pour moi, c’est l’horreur, le ciel me tombe sur la tête, sans que je puisse expliquer les raisons de ce que je considère comme une catastrophe, me raser la tête, c’est une exécution.

Incompréhension totale sans doute des adolescents et adultes d’une époque récente qui ont adopté la boule à zéro comme un art de vivre, une mode.

À 14 ans et à l’époque, c’était la honte. Je tente de me couper les veines du poignet et y mets beaucoup de volonté, c’est plus coriace que je ne l’imaginais, je m’y reprends à plusieurs reprises et comme le sang coule abondamment, je crois avoir trouvé, enfin, un avenir, mon avenir.

Quiétude. Pas pour longtemps. Volmer, c’est le nom de mon éducateur, me sort du cachot et me fait un garrot sommaire. Le coiffeur est déjà là. Et sa tondeuse froide sur mon crâne chaud, me tue à petit feu. Je pleure de rage et de désespoir tandis que mes cheveux bouclés s’agglomèrent au sol avec le sang qui coule toujours.

Une fois le viol de mon intégrité physique accompli, on m’envoie chez le médecin de l’asile psychiatrique (à demeure puisque notre bâtiment bien qu’indépendant administrativement fait partie intégrante de l’hôpital) me faire recoudre. J’ai eu plus mal à ce moment-là, l’agrafeuse employée n’était peut-être pas la mieux adaptée. Et pour couronner le tout on m’enfile une camisole de force.

Alors là, j’ai ressenti cela comme une méthode barbare et dégradante.

Bon, me voilà chez les fous. Il faut s’organiser. Je n’ai plus envie de mourir, au contraire, je me sens galvanisé parce que je viens de me fixer un objectif immédiat : sortir de ce trou. Visite journalière du médecin-chef qui me fait comprendre que je suis ici du fait de ma tentative, mais je ne vois pas le rapport, d’autant que je ne suis aucune thérapie, n’ai aucun médicament à prendre. Devant ma détresse, il me propose d’essayer d’entrer dans un atelier de typographie qui vient de voir le jour. Sitôt dit, sitôt fait. Me voilà, malgré moi, « apprenti » dans une structure que je ne connais pas, avec un maître-imprimeur qui enseigne la typographie à deux ou trois personnes. Un ingénieur supposé, interné médico-légal (meurtre) vient nous voir et va sortir de ses mains une presse à imprimer copiée selon les modèles vus dans une imprimerie… et ça marche, c’est rudimentaire, je fais mes premières impressions en même temps que je découvre le métier enrichissant et combien passionnant de compositeur typographe. Bon, j’aurai au moins développé mes connaissances dans les arts graphi-ques chez les malades mentaux.

Une décision administrative me place définitivement dans le centre d’apprentissage d’Hurigny, au Prado de Salornay, près de Mâcon, ce centre est dirigé par des prêtres-ouvriers, mais les professeurs viennent de l’Édu-cation nationale.

C’est finalement dans cette structure que je vais apprendre mon métier et enfin sortir la tête de l’eau.

Juin 1955, j’ai 18 ans et obtiens le CAP de compositeur typographe à Lyon.

En août, je pars aux Sables-d’Olonne où une place m’est proposée. C’est de cette ville où j’ai vécu enfin heureux et libre, que je serai appelé le 1er juillet 1957 sous les drapeaux. J’avais 20 ans et quelques jours.

Perpignan est ma ville d’accueil, le 11e bataillon de choc, ma nouvelle famille.