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La nuit de Walpurgis

De
161 pages
Dans ce livre, écrit entre 1962 et 1963, Roger Coupechoux raconte ses vingt ans dans le camp de concentration de Langenstein au coeur de Harz. Jamais il n'a pu le faire publier, à l'époque, les témoignages des anciens déportés n'étaient pas toujours les bienvenus dans la société française... Ce texte bouleversant constitue pourtant un témoignage irremplaçable sur ce qu'ont pu subir, parfois, les déportés politiques, sur la lente extermination par le travail dont ils ont été les victimes. Il donne également de précieuses indications sur la façon dont se construit la mémoire.
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LA NUIT DE WALPURGIS

Mémoires du XX e siècle
Collection dirigée par Jean-Yves Boursier Déj à parus

Groupe Saint-Maurien Contre l'Oubli, Les orphelins de la Varenne, 1941-1944,2004. Michel WASSERMAN, Le dernier potlatch, les indiens du Canada, Colombie Britannique, 1921.2004. Siegmund GINGOLD, Mémoires d'un indésirable. Juif, communiste et résistant. Un siècle d'errance et de combat, 2004. Michel RIBON, Le passage à niveau, 2004. Pierre SAINT MACARY, Mauthausen: percer l'oubli, 2004.
Marie-France BlED-CHARRETON, Usine defemmes, Récit. 2003.

Laurent LUTAUD, Patricia DI SCALA, Les naufragé et les « rescapés du train fantôme », 2003. Raymond STERN, Petite chronique d'une Grande Guerre, Journal d'un capitaine du service automobile de l'armée, 19141918,2003.
Raymond GARNUNG, Je vous écris depuis les tranchées, 2003. Egon BALAS, La liberté et rien d'autre, 2003. Judith HEMMENDINGER, Revenus du néant: cinquante ans après: l'impossible oubli, 2002. Benjamin RAPOPORT, Ma vie et mes camps, 2002. Claude COLLIN, Mon Amérique à moi. Voyage dans l'Amérique noire (1944-2000), 2002. Raoul BOUCHET, Lettres de guerre d'un artilleur de 1914 à 1916,2002. Jules FAINZANG, Mémoire de déportation, 2002. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, 2002. Max de CECCATY, Valbert ou la vie à demi-mot, 2002. Michaël ADAM, Les enfants du mâchefer, 2002. Sami DASSA, Vivre, aimer avec Auschwitz au cœur, 2002. Jacqueline WOLF, Récit en hommage aux Français au temps de l'Occupation, 2002.

Roger COUPECHOUX

LA NUIT DE WALPURGIS
Avoir vingt ans à Langenstein

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7744-9 EAN: 9782747577441

INTRODUCTION

AVOIR VINGT ANS À LANGENSTEIN
Lorsqu'il est embarqué dans le convoi du 5 septembre 1944 qui le conduit à Buchenwald, Roger Coupechoux, a dix neuf ans. Quelques jours auparavant, il a été arrêté dans une rafle à Clamecy, d'où est originaire une partie de sa famille, mais les Allemands ne l'ont pas relâché, contrairement à d'autres, et il est conduit à la prison de Nevers où il est torturé par la Gestapo. Pour quelle raison? Probablement à cause de son histoire familiale. Son père, cheminot, ancien combattant de 14-18, a été candidat du Parti communiste français à diverses élections entre les deux guerres. Cela a peut-être suffi pour que les nazis considèrent Roger Coupechoux comme suspect. Depuis quelques mois, il ad' ailleurs quitté le domicile paternel et il est allé s' embaucher comme bûcheron, dans les bois de la région, espérant être à l'abri. Et puis, quelque temps avant son arrestation, il a pris contact avec les maquis, et les Allemands trouvent sur lui un camet avec des noms, des lieux de rendez-vous. Il n'en faut pas plus et, en cet été 1944, Roger Coupechoux arrive au « petit camp» de Buchenwald. Il n'y reste pas longtemps: peu après, il est envoyé dans un kommando créé récemment, Langenstein. L'endroit se trouve dans l'Allemagne du Nord et les déportés doivent creuser, sous le Harz, un tunnel destiné à abriter une usine de V2, les fameuses annes secrètes qui devaient sauver le Reich de la défaite. Ces huit mois passés à Langenstein vont marquer Roger Coupechoux à vie. Jusqu'à sa mort, en février 1975, des suites de sa déportation, le camp va hanter son existence. En 1962, il décide d'écrire un témoignage qu'il va terminer en 1963. Il a alors la ferme intention d'être publié. Mais c'est en vain qu'il s'adresse aux maisons d'édition. L'époque est paradoxale. D'un
côté, les anciens déportés-en particulier les résistants

-

sont

honorés par l'État et par la société française. Mais de l'autre, on

ne tient pas vraiment à les entendre. Le génocide des Juifs n'est pas reconnu en tant que tel, et les souvenirs des déportés - quels qu'ils soient - ne sont guère les bienvenus. Le général André Rogerie, par exemple, écrit, dès octobre 1945, un témoignage capital sur la Shoah - peut-être le premier. Il raconte comment, durant des semaines, il a assisté à l'arrivée des Juifs sur la « rampe» de Birkenau, à la sélection pour la chambre à gaz. Son livre sera publié à compte d'auteur1. Pour quelle raison la société française refuse-t-elle alors d'entendre la voix de la déportation? Probablement à cause du fragile équilibre qu'elle a réussi à trouver après la Libération, notamment sur la base d'une vision partagée par les acteurs essentiels de la Résistance, les gaullistes et les communistes. Celle qui a consisté à considérer que la France entière avait été résistante - avec l'assentiment, silencieux, de celle qui ne l'avait pas été. Il ne fallait donc pas trop remuer les sujets qui fâchent: la collaboration, l'apathie de nombreux Français... Après tout, Maurice Papon, condamné pour complicité dans la déportation de 1600 enfants juifs lorsqu'il était secrétaire général de la préfecture de Bordeaux, deviendra préfet de police durant la guerre d'Algérie - et à ce titre, il sera l'un des acteurs majeurs du massacre des Algériens à Paris le 17 octobre 1961 - puis, quelques années plus tard, ministre de Valéry Giscard d'Estaing. René Bousquet, secrétaire général de la police au ministère de l'Intérieur de mai 1942 à fin 1943, l'un des responsables de la grande rafle du Vel d'Hiv, ami de François Mitterrand, coulera des jours tranquilles jusqu'à son assassinat, à la veille de son procès, en 1993. Il faudra attendre la relève des générations pour que la déportation, la collaboration et le rôle de Vichy, la Shoah, commencent d'être abordés sans tabou. Le manuscrit de Roger Coupechoux est donc resté dans sa famille durant plus de quarante années. C'est l'héritage qu'il a voulu lui laisser et il est mort sans avoir l'espoir, un jour, de le voir publié. Aujourd'hui, ce témoignage présente un double intérêt. D'abord, ce texte a été écrit voici plus de quarante ans
1. André Rogerie: « Vivre, c'est vaincre»

10

ans. Il porte la marque de cette époque, notamment dans la façon de présenter la vie au camp, avec un regard résolument optimiste sur la nature humaine. Les déportés subissent le terrible joug nazi, mais ils survivent parce qu'ils sont solidaires, parce qu'ils représentent l'humanité véritable. Et même lorsque certains faits viennent contrarier cette vision, ils sont expliqués par l'influence terrible du système concentrationnaire. La mémoire, en fait, se construit toujours dans l'instant où elle s'exprime. Ensuite, c'est celui d'un jeune homme de vingt ans, plongé au cœur de la barbarie nazie - Langenstein est considéré comme l'un des camps de travail les plus durs du système concentrationnaire hitlérien - qui en fait, moins de dix-huit ans seulement après le retour, une description souvent saisissante. Les passages sur le travail dans le tunnel, par exemple, constituent de ce point de vue un tableau terrible de ce qu'ont pu parfois subir les déportés politiques dans les camps de concentration de l'Allemagne hitlérienne.
PATRICK COUPECHOUX

Il

INTRODUCTION 1963
Quand les blés sont sous la grêle, Fou qui fait le délicat, Fou qui songe à ses querelles Au cœur du commun combat! LOUIS ARAGON

Le texte qui va suivre est un récit authentique; tous les événements décrits - dont la chronologie n'est pas forcément respectée -, les hommes cités et dépeints ont réellement existé. Il est également important de signaler que l'intention du narrateur n'est nullement la culture de I'horreur à tout prix. Ce sont des souvenirs, un chant d'amitié et de solidarité entre des hommes plongés dans la souffrance. Malgré les ténèbres qui encerclaient de toutes parts les déportés dans les camps nazis, une petite étoile luisait, combien apaisante à la souffrance et stimulante pour la lutte: celle de la fraternité et de la confiance en l'avenir d'une humanité enfin débarrassée des loups. Certes, dans cet enfer des camps, véritable institution du crime scientifiquement organisé, des hommes dépourvus de tout, complètement dépouillés, ont été moralement écrasés sous le marteau-pilon de l'abominable machine à exterminer, par le laminoir de vies de la satanique usine de souffrance et de mort. Les événements ont fini par les dépasser. Non coupables! Ainsi doivent-ils être considérés. En effet, nous devons leur accorder de larges circonstances atténuantes; la souffrance et 1'horreur ayant abouti parfois à les transfonner en êtres primitifs. Cherchons plutôt à qui profite le crime. Ne jugeons pas les victimes avant d'avoir condamné les bourreaux. Hélas! des assassins courent toujours et jouissent encore de la liberté. Au sein de cette vie de terreur pennanente, tout était démesuré: les crimes des assassins comme les réactions - qu'elles fussent bonnes ou mauvaises - de leurs victimes.

La seule issue prévue par les maîtres à penser du crime était invariablement la déchéance et la mort. Cependant, en toute expérience humaine, même la plus terrible, il yale négatif et le positif, le passif et l'actif. Ce qui doit avant tout ressortir de celle-ci, c'est cette amitié indéfectible, impensable en tout autre endroit, cette amitié qui inspira tant d'actes obscurs et admirables, qui si souvent arracha tant des nôtres au désespoir et à la mort. Les fleurs radieuses de l'amitié ont permis à ces hommes qui souffraient, parmi lesquels beaucoup devaient mourir, à ces êtres pensants qui étaient plongés par d'autres hommes dans l'aventure la plus noire, de croire jusqu'au bout, envers et contre toute apparence, à l'avenir de l'humanité. La désespérance, l'abdication, la mort, autant d'objectifs que se donnaient les criminels, ont été tenues en échec grâce à ce sentiment d'amitié fraternelle qui a réussi à émerger. L'amitié, la solidarité représentèrent la victoire de la lumière sur les ténèbres, elles formèrent le chant d'espérance d'hommes lucides, le moteur de cette lutte sans merci contre l'indignité et l'abaissement de la personnalité tant recherchés des nazis. Elles ont porté ce combat démesuré pour la vie, pepétuant l'honneur et la dignité de l'homme. C'est seulement avec le recul du temps que nous pouvons porter un jugement plus objectif et plus serein sur ces événements. Dès le retour des camps, il y a dix-huit ans, ce récit n'était pas concevable. Il aurait été forcément partial car entaché de sentiments absolus et combien compréhensibles, la haine et la rancune obscurcissant nos esprits; le drame était encore trop récent. Nous nous sommes efforcés de faire revivre tous les amis, désignés par leurs prénoms, dans leurs façons d'être. Si certains faits sont effrayants, ils sont néanmoins véridiques, et il fallait les mentionner ici. Ils constituent la toile de fond de ce récit. C'est sur ce terrain que furent cultivées ces admirables roses de la vie 14

que sont les sentiments d'amitié et de solidarité avec les plus déshérités. Ce n'est ni un roman d'amour ni un récit à classer dans la série noire, le seul amour évoqué est celui de I'humanité. La lumière de l'amitié chaleureuse, dans son succès à percer la froide nuit concentrationnaire, a favorisé l'union des cœurs et des esprits. Celle-ci, à son tour,jouant à la fois le rôle du moteur et du levier, a permis au jour de triompher de la nuit. D'aucuns, à la lecture de ce qui va suivre, se poseront peutêtre cette question: pourquoi faire ce récit aujourd'hui alors que ces événements se sont déroulés il y a dix-huit ans ? Une aventure semblable dans I'histoire de I'humanité est unique. Si ces crimes ont été possibles une seule fois, il nous faut donc être très vigilants afin qu'ils ne se reproduisent jamais. L'histoire de la déportation n'a encore jamais été complètement écrite. La somme de tous les témoignages le permettra peut-être un jour. Pour toutes ces raisons et pour d'autres encore, il nous faut empêcher l'oubli, ce voile que certains tentent de jeter sur cet abominable et récent passé, guidés en cela par des raisons de basse politique. Un autre aspect de cette narration peut surprendre le lecteur: sa composition. C'est en effet volontairement que nous avons voulu procéder par une série de touches successives tendant à décrire certains types d'individus et d'événements situés dans ce contexte exceptionnel d'un camp d'extermination nazi. Trop de choses ont été écrites sur les affres de la faim, sur la déchéance physique et morale de ces hommes vivant l'horreur absolue, pour qu'il paraisse utile de s'attarder sur leurs réactions humaines; hommes qui, malgré la tragique réalité quotidienne, puisèrent en eux et dans ce sentiment d'amitié l'énergie et la force morale nécessaires qui leur permirent de surmonter une épreuve sans commune mesure avec la faculté de résistance de toute personne normalement constituée, ou de mourir sans avoir abdiqué. 15

Nous avons tenté de situer ces événements à l'époque de nos dix-neuf ans. Transcrire les pensées qui peuvent animer l'esprit d'un adolescent de cet âge plongé dans le royaume du crime qu'incarna le sinistre camp de concentration de Langenstein. Avons-nous réussi? Cela est une autre histoire. Il est toujours malaisé de se replacer à l'époque de ses vingt ans, surtout lorsque le double est presque atteint. Certaines locutions employées peuvent surprendre, voire choquer. Il ne faut cependant voir là aucune complaisance dans la vulgarité. Nous usions d'un langage né de ce milieu, et la société dans laquelle chacun de nous avait précédemment évolué était bien éloignée. Ainsi dans cette phrase: « Tu ne vas pas commencer à faire le con aujourd'hui », il n'y faut voir aucune volonté délibérée d'être vulgaire au sens propre du terme, mais seulement un sentiment d'amitié sur un mode bourru, exprimé dans des conditions telles que les mots perdent leur signification communément admise. Cette simple phrase avait une résonance particulière, et celui à qui elle était destinée ne s'y trompait point. Elle recelait toute la sollicitude, l'amitié, l'encouragement empreints de rudesse du bon camarade voulant réconforter le moral défaillant d'un ami à la dérive. Nous usions d'un langage d'hommes débarrassés des convenances d'une société à l'esprit étroit et formaliste. Ce vocabulaire, dépourvu de fioritures, né dans un endroit de souffrances, nous l'avons couramment employé. La situation vécue excluait tout langage précieux, prononcé la bouche en cul-de-poule. Le début du premier chapitre peut paraître rebattu, donner une impression de déjà-lu. Il fallait pourtant bien commencer par le début. Ce voyage, sur lequel notre plume glissera rapidement, constitua la mise en condition des déportés que nous étions déjà, comme il constitue la mise en place du récit. 16

En une période où l'unité du monde de la déportation se pose avec force, où l'on parle de liquider une malheureuse scission subie par les rescapés, il peut s'avérer utile de se plonger dans ce passé qui n'est pas si lointain. C'est à ce prix que nous préserverons l'avenir et empêcherons que de tels événements se reproduisent. Il est indispensable que les rares témoins de cette aventure inhumaine entretiennent le souvenir du sacrifice sans nom consenti par ces hommes unis à l'époque par le même idéal, quelles que fussent leurs opinions ou leurs confessions. Il est indispensable de se souvenir que, face au crime sciemment et scientifiquement organisé, cette union a été le ciment de la lutte qui permit de triompher de la force des ténèbres, car les survivants de cette abominable tragédie risquent de se faire de plus en plus rares au fil des années. Voici tout juste dix-huit ans que la terrible guerre a pris fin, et pourtant le même danger menace à nouveau la paix du monde. Le militarisme allemand fauteur de guerres est là, menaçant une fois de plus la sécurité des autres peuples, pensant à la revanche. Quand on sait que l'anne thennonucléaire de destruction massive peut lui être fournie, on mesure le danger encouru par l'humanité non« débarrassée de ses loups ». Cette menace ne fait-elle pas un devoir à tous les anciens déportés et résistants de retrouver ce chemin des cœurs et des esprits, qui permit une fois déjà aux forces de la lumière de vaincre les ténèbres? C'est pourquoi ce récit se propose aujourd'hui d'exalter l'esprit de la résistance à l'entreprise de déshumanisation, l'amitié et la solidarité - sentiments combien humains - qui permirent dans les jours sombres, à des milliers d'hommes promis à la plus sordide des morts, de croire jusqu'au bout à la pérennité de ce qui fait la valeur de l'être humain. Il se veut également un chant du souvenir, dont l'ambition est d'aider aujourd'hui ceux qui sont à nouveau plongés dans un commun combat contre la guerre et la renaissance du nazisme, quelle qu'en soit la forme. 17

Si ce modeste essai, sans prétention, peut favoriser une plus juste compréhension des événements actuels, s'il peut faire prendre conscience du danger en ravivant un souvenir qui ne peut et ne doit pas s'éteindre, il n'aura pas été inutile. C'est cet humble objectif que nous nous proposons d'atteindre.

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