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La Parisienne

De
156 pages
La Belle Epoque, la guerre de 1914-1918, les Années folles : à travers le parcours de Lucile la couturière et celui de sa famille, c'est le début du XXème siècle qui défile. Parallèlement, l'auteur évoque en filigrane la France profonde, citadine et rurale, avec des milieux aussi divers que la gendarmerie, la haute couture, le monde paysan en Franche-Comté. Un destin, l'histoire d'amour de deux êtres que rien ne prédisposait à se rencontrer forment la trame de ce récit.
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Avant propos

Ce récit romancé s’inspire de ce que j’ai appris de ma famille à travers les relations orales, les documents d’époque et surtout à partir de souvenirs écrits laissés par ma mère qui souhaitait léguer à sa descendance un témoignage sur une vie qui a couvert à peu près tout le XXème siècle (1899 - 1992) La part d’invention indispensable à la cohésion de l’ensemble s’est faite dans le souci de rester au plus près de la vérité des protagonistes et de les restituer dans leur spécificité le plus fidèlement possible.

1ère partie

Aimez-vous le passé Et rêver d’histoires Evocatoires Aux contours effacés ? Paul-Jean Toulet

A travers champs

Il faudra bien s’y faire... Au fond cet endroit en vaut un autre. C’est un joli village de chez nous, plutôt rassurant avec les fermes blotties autour de l’église, les pots de géraniums aux fenêtres, et devant, les tas de fumier dont l’importance renseigne tout de suite sur le degré de richesse de leurs propriétaires, les chemins empierrés pleins de nidsde-poule qui vous emmènent sans traîner à travers les champs, les bois, les collines. Rien de grandiose, de vraiment pittoresque. Ce sont des noisetiers, des hêtres, des frênes qui jalonnent notre promenade et ma foi, Porthos ne paraît pas s’en plaindre dans ses allers et retours où il laisse libre cours à sa fougue ou à sa nonchalance. J’ai renoncé à la laisse... A quoi servirait-elle ? Les quelques chariots ou faucheuses rencontrés, tirés par un cheval ou un mulet, vont tranquillement selon le claquement du fouet du conducteur qui dirige d’une main sûre son attelage : il ponctue de Hue ! (en 13

avant), Ho ! (stop !), Dia ! (à droite) les mouvements qu’il imprime aux « guides »... et je suis sûre que d’ici peu de temps il prendra quelques minutes pour une petite causette. Il aimera me parler du temps à prévoir selon le vol des hirondelles ou de la précocité du printemps à partir du premier chant du coucou. Alentour, des carrés de pommes de terre et aussi du trèfle, des betteraves, mais surtout de l’herbe pour nourrir les troupeaux de vaches qui forment l’essentiel du cheptel. On est si loin des grandes plaines à blé de mon Île-de-France natale. Je revois les équipes de moissonneurs qui arrivaient de Bretagne ou du nord à la Belle Epine, à l’époque un carrefour très fréquenté avec une ferme, trois auberges et la gendarmerie. À perte de vue jusqu’à Orly, à Fresnes, on ne voyait que du blé où s’activaient ces saisonniers avec leurs faucilles. J’avais alors cinq ans et c’est à pied que je rejoignais chaque jour avec quelques voisins l’école de Rungis. On apercevait parfois, émergeant des ondoiements du blé, un tacot avec son conducteur en peau de bouc et les dames qui retenaient leur chapeau avec une large écharpe de gaze. J’ai vu aussi autour de la Belle Epine les premiers essais d’automobiles Panhard, tout cela autour de 1905. Qui aurait dit que j’échouerais vingt-cinq ans plus tard dans ce coin perdu de Franche-Comté ? Et pour combien de temps ? L’avenir et surtout la Faculté le diront. Théoriquement je suis ici pour un an, ce n’est pas la mer à boire ! J’ai beaucoup pleuré de devoir quitter Paris, un métier que je n’avais pas choisi, mais que je m’étais mise à aimer. Mais enfin pour guérir, rien ne vaut la campagne et on ne plaisante pas avec la tuberculose, même à ses débuts. Il va falloir apprendre à mener une vie régulière, suivre le régime 14

prescrit, adopter un pas mesuré – c’est bien connu, les Parisiens courent toujours ! – finis les horaires à respecter, le métro à attraper, les livraisons à honorer. Plus de klaxons, de tramways, de voitures. Quant aux magasins ! À ce que j’en ai vu ils se résument à deux épiceries, oh bien modestes, sans compter un petit café avec son piano mécanique. Mais il paraît que les affaires périclitent. Pas de temps à perdre, ni d’argent à gaspiller sans compter que ce genre de lieu fait froncer le sourcil à monsieur le curé... On m’a dit que pour les rubans, les lacets, et autres fanfreluches, on peut compter sur les services épisodiques d’un colporteur: outre les images pieuses et d’autres qui le sont un peu moins, les compliments d’anniversaire et les monologues à double sens à réciter lors des mariages, il tiendrait toujours en réserve dans sa besace de la dentelle et du fil à broder les trousseaux. Ah ! ce n’est pas la rue de Rivoli ! Reverrai-je jamais les ruissellements de tulle, d’organdi, de soieries qui passaient par mes mains à l’atelier ? Ai-je même besoin d’une montre ? Autant se fier à l’angélus qui rythme la journée du laboureur de l’aube au crépuscule. « A la soupe ! » : On entend de-ci, de-là, l’exclamation joyeuse lorsque le tintement familier avertit qu’il est l’heure de quitter l’aire de travail. À chaque jour suffit sa peine ! Mais les collines à l’horizon s’estompent sous un voile mauve : il faut rentrer. Demain c’est dimanche et on verra bien à quoi ressemble le village lorsqu’il se pare pour le jour du Seigneur.

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