La rage fut mon pays d'accueil

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Retrouver les perceptions, les ressentis, la banalité de ce racisme colonial vécu au jour le jour, tellement érigé en "normalité" qu'aucune autre vision possible n'émergea jamais de ma conscience d'enfant. On se dit que, peut-être, il serait important d'oser l'écrire, pour ces Algériens qu'on rencontre, descendants de ceux qui ont vécu la colonisation et à qui leurs parents n'ont rien relaté, parce que c'était inracontable. Ce livre nous parle du passé, mais les questionnements qu'il soulève résonnent très fort dans les pages les plus violentes de notre actualité.
Publié le : vendredi 1 mai 2015
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EAN13 : 9782336380940
Nombre de pages : 284
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Nadia ALCARAZ
Retrouver les perceptions, les ressentis, la banalité de ce
racisme colonial vécu au jour le jour, tellement érigé en
« normalité » qu’aucune autre vision possible n’émergea
jamais dans ma conscience d’enfant.
Lorsque les parents, les enseignants, les religieux,
les maîtres du pouvoir vous enseignaient tous et vous
confortaient dans cette évidence que vous apparteniez à La rage fut
une « race supérieure » et qu’il existait des « sous-humains »,
les Arabes, privés d’âme et d’identité, conçus par le Très-Haut mon pays d’accueilpour être au service des « maîtres », comment accéder à une
remise en question de cette idéologie perverse ?
On se dit que, peut-être, il serait important d’oser l’écrire,
pour ces Algériens qu’on rencontre, descendants de ceux qui
ont vécu la colonisation et à qui leurs parents n’ont rien relaté, Algérie (1946-1961)
parce que c’était inracontable.
On se dit qu’il serait important d’oser l’écrire pour ces
générations de jeunes Français, descendants de colons ou
non, dont la plupart ignorent les agissements et l’état d’esprit
de leurs ancêtres.
Colonisation. Mépris. Humiliation. Résistance. Terrorisme.
Ce livre nous parle du passé, mais les questionnements
qu’il soulève résonnent hélas très fort dans les pages les plus
violentes de notre actualité.
Née à Oran en 1946 et arrivée en France en 1961, Nadia
A a toujours combattu farouchement le racisme, les
discriminations et les injustices, sous toutes leurs formes.
Travailleuse sociale, mais également professeur de danse
et de théâtre, elle a été responsable pendant dix ans d’une
compagnie artistique et militante sur la place de Rennes.
Illustration originale de couverture :
Rania Omani
ISBN : 978-2-343-05268-7
22,50 €
Rue des Écoles / Récits
Nadia ALCARAZ
La rage fut mon pays d’accueil
Rue des Écoles / RécitsLA RAGE
FUT MON PAYS D’ACCUEIL Rue des Écoles
Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Berkowitz (Nadine), Les vingt vies de Mathilde, 2015.
Cerasi (Claire), Identité, identités, 2015.
Ferrier-Mayen (Andrée), La terrasse, 2015.
Télégat (Constantin), La star et les pantins, 2015.
Philippart (André), Un milieu social face à la pauvreté, 2015.
Ducrocq (François), Théorie du stock froid, 2015.
Jacques-Yahiel (Simone), Ma raison d’être (réédition), 2015.
Albert (Thierry), Quel est votre nom ?, 2015.
Mbuyi Mizeka (Alfred) L’enfant noir d’Afrique centrale, 2015.
Alain Nesme, Léa la Sainte, 2015.
Pham Ngoc (Lân), De père inconnu, 2015.
Duhameaux-Lefresne (May), Le sourire du père, 2015.

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Nadia ALCARAZ
La rage
fut mon pays d’accueil
*
Algérie (1946 ‐1961) © L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05268-7
EAN : 9782343052687« Petits, les enfants aiment leurs parents
En grandissant, ils les jugent.
Parfois, ils leur pardonnent. »
Oscar Wilde À Jean et Évariste Alcaraz
À Hadj Belgacem HednaLA MER
Depuis très, très longtemps, je ne suis plus capable de
pleurer. C’est-à-dire, et je le déplore, qu’aucun évènement,
aucun spectacle, aucune tragédie familiale, ne me conduit
à ce paroxysme émotionnel tellement naturel chez les
humains et surtout chez les femmes, à cette sorte
d’abandon délicieusement bénéfique qui survient, vous
prend à la gorge, et fait ruisseler sur vos joues cette eau
salée rédemptrice que sont les larmes.

J’ai la sensation, tout au contraire, qu’une situation
tragiquement éprouvante, lorsque j’y suis confrontée,
dresse instinctivement en moi un rempart de froideur, une
défense réflexe qui se met en place établissant une
infranchissable distance entre l’émotion et moi. Il s’agit
peut-être d’un dispositif de contrôle, une sorte de refus de
m’abandonner, de lâcher-prise… et pourtant…
Je ne suis plus capable de pleurer… Sauf… Sauf…

Faites-moi écouter « La mer » de Charles Trenet et je
craque, je fonds, je chiale. Pourquoi cette petite chanson
toute simple réussit-elle, immanquablement à faire couler
mes larmes, à mon corps défendant ?
J’ai essayé de comprendre, d’analyser le phénomène, de
renouveler l’expérience. Cela marche à tous les coups.

« La mer qu’on voit danser ». Instantanément ma gorge se
noue. « Voyez ces oiseaux blancs ». Je pleure, je suis
horriblement et délicieusement douloureuse. J’ai mal à ma
vie.

« La mer », c’est d’abord une très belle mélodie, une voix,
de la poésie, simplissime. C’est aussi mon imaginaire qui
11 se met à fabriquer des images, toujours les mêmes : du
soleil, l’été, une plage, des bateaux, des oiseaux blancs,
mouettes planant sur fond d’azur. Cela pourrait être
l’Algérie, les plages de mon enfance. Mais ce qui est
étrange, c’est que je ne me projette absolument pas dans
ce décor. Je m’y sens absente, totalement étrangère. Je ne
suis que regard.
Je visualise une scène : un couple danse sur la terrasse
d’une maison blanche, au bord d‘une plage, leurs corps
parfaitement accordés l’un à l’autre et au rythme de la
musique.
Mes parents bien sûr. Ils sont jeunes, beaux, insouciants,
amoureux. Ma mère semble s’abandonner totalement à son
guide.
Mon père regarde sa partenaire avec ce sourire de
complicité admirative que je lui connais bien. Il sourit
toujours de cette façon-là quand il danse avec maman.
C’est un tableau très pur, impalpable, transparent.
Je perçois dans ce décor une pureté ambiante, comme de
l’innocence. Un balbutiement de bonheur, quelque chose
qui me noue la gorge, qui me déchire et qui me fait
pleurer.
J’ai accumulé les hypothèses, les tentatives d’explication.
Pourquoi cette vision fracasse-t-elle aussi violemment
toutes mes défenses ? Il ne s’agit pas d’un souvenir, j’en
suis certaine. Alors pourquoi ? Pourquoi ?
La réponse m’est arrivée un petit matin. J’émergeais à
contrecœur d’un de ces rêves merveilleux qu’on oublie
aussitôt, mais qui vous laissent comme un souvenir
indicible de plénitude absolue. J’ai compris d’un seul
coup, et cela m’a paru évident.
12 La mer, les bateaux blancs, les grands oiseaux, l’innocence
de ce monde si bien évoquée par le poète, c’était bien sûr,
ce que mes parents n’avaient pas pu vivre, et auquel, moi
non plus, je n’avais pas eu droit.
C’était l’Algérie, leur Algérie, dépouillée de toutes les
horreurs. C’était leur impossible jeunesse que la guerre
avait brisée net, leur jeunesse pulvérisée par les barbaries.
Mes parents, je les aurais tant souhaités ainsi, débarrassés
de leurs idées tordues, de leur racisme, de leur éducation
malsaine, purs innocents, amoureux, dansant « un soir
d’été », sans personne alentour pour altérer cette image.
Mes parents idéalisés, beaux élégants, habillés de blanc et
tellement jeunes ! Mes parents d’avant moi.
« La mer qu’on voit danser. ». Quelque chose comme un
impossible retour au premier matin du monde.


Voilà pourquoi cette chanson me fait pleurer. Je pleure, à
travers cette banale carte postale sonore, la vie que ni mes
parents ni moi n’avons pu vivre, la vie qu’on nous a
confisquée.
Je pleure le non-vécu, je pleure cette image de mon père et
de ma mère tels que j’aurais pu les aimer.
Merci Monsieur Trenet ! C’est si bon de verser des larmes
sur une vision, à peine entrevue, de ce qu’aurait pu être le
bonheur.

13 LE MOUTON NOIR
Chez nous, les modes de vie et les comportements me
semblaient immuables, relevant de principes stricts,
tellement ancrés dans les mentalités qu’ils ne pouvaient
souffrir aucune remise en question.
Le monde extérieur devait s’accorder à nos règles
puisqu’elles étaient infailliblement justes.
Chez nous, il y avait : « Ce qui se fait », « Ce qui se dit »,
« Ce qui se pense » et tout individu ou groupe rebelle à ces
consignes, se trouvait inévitablement banni, rejeté dans le :
« On ne le fréquente pas. »
Ainsi mon territoire enfantin subissait-il les frontières
imposées entre le fréquentable et le « non fréquentable »
et, de ce dernier j’aurais dû logiquement tout ignorer,
puisque rien ne me permettait d’y accéder.

Longtemps j’ai accepté comme une évidence cette
partition de la société puis, peu à peu, étant allée voir de
plus près cette vaste communauté interdite, j’ai écouté,
compris l’autre versant du monde : celui des mal pensants,
des trop pauvres, trop mal éduqués, des décadents, des
communistes, des Arabes, des juifs, des noirs, des trop
libres, des femmes perdues, des antimilitaristes, etc.
Cette démarche m’aura coûté bien des mensonges et valu
le rejet quasi unanime de ma tribu d’origine. Avec le temps
je suis devenue moi aussi quelqu’un d’infréquentable et
m’en porte plutôt bien, ma foi !
Étant pied-noire, issue d’un métissage colonial entre
Espagnols, Allemands, et même, par un aïeul jurassien…
français, il se trouve que j’ai l’âme algérienne et l’instinct
apatride, malgré ma carte d’identité française.

14 N’étant aucunement représentative de la communauté qui
m’a « éduquée », je n’engage ici que mes propres
analyses, ma propre vision des choses.
Je crois n’en vouloir à personne. Ceux qui, avec la
meilleure volonté du monde, ont tenté de faire de moi une
militante d’extrême droite à leur image, ont dû renoncer à
la satisfaction légitime d’une mission éducative
accomplie.
C’est raté ! Définitivement raté ! Je suis gauchiste,
antimilitariste, athée. Je fréquente cette « racaille
immigrée » qui pollue notre glorieux sol national. Je n’ai
pas épousé l’officier supérieur ou le haut fonctionnaire
dont on rêvait pour moi. Pire, je n’ai aucune ambition
sociale, aucune élégance vestimentaire. Je vis n’importe
comment et, comble d’inconvenance, « ne regrette rien. »
Le mouton noir, la honte de la famille, l’erreur de la
nature, c’est moi.
Et je m’en contrefiche, O.K ?

15 Elle n’est plus rien d’autre qu’une boule de rage, de
désespoir et de ressentiment contre ceux (ses parents),
qui lui infligent ça : le départ, présenté comme une
promotion sociale.
Son père est muté en France, promu à un grade
important. Malgré le terme de « mutation d’office » qu’il
utilise, elle le soupçonne d’avoir accepté, voire suscité
cette promotion.

Ils désertent, ils s’en vont, vers cette France qui envoie
ses gardes mobiles et ses C.R.S. pour tirer sur les
piedsnoirs, cette France qui ne les aime pas.
Le pire, c’est qu’ils (ses parents) sont heureux de ce
départ. Ils ont même tenté de lui faire partager leur
enthousiasme, mais, devant son mutisme, ils n’ont pas
insisté. Elle se tait et elle enrage.
Elle les déteste pour cette désinvolture qu’ils manifestent.
On dirait qu’ils évoquent un départ en vacances. Et les
voilà qui projettent sur leur vie « là-bas » les mêmes
clichés, les mêmes images dont elle rêvait petite fille.
- Nous vivrons dans une villa, avec une pelouse, des
fleurs, des arbres. Tout est si verdoyant en France ! Tu
pourras avoir un chien, tu en as tellement envie !
Et voilà ! La vie idéale, dans une de ces cartes postales
idiotes qu’on envoie depuis la Métropole aux
malheureux habitants d’une contrée aride et hostile ! On
broutera de la verdure à longueur d’année. Elle déteste
soudain la verdure et les prairies et les ruisseaux. Toute
cette ambiance de calendriers suisses !

Ils sont partis quelque temps, pour tout organiser. Elle
est inscrite au lycée et dans le meilleur cours de danse de
la ville, une ville de Provence où il n’y a ni conservatoire
ni opéra. Elle a voulu rester pour un dernier été au
16 village, un dernier été vide, désespérant. Elle ne parle à
personne de son état d’esprit.
Qui comprendrait ?
Sa grand-tante lui mijote tous les plats qu’elle préfère :
les beignets de courgettes, les aubergines frites en fines
lamelles recouvertes de coulis de tomates.
Elle se gave d’oranges et de figues confites, de riz au lait
aux écorces amères, recouvert de poudre de cannelle.
Parmi ses cousins et copains qui l’entraînent dans leurs
activités habituelles, elle s’ennuie. Ses pensées tournent
en boucles noires.
Elle a pensé au suicide, souvent. Parce que les êtres
humains sont décidément trop moches, parce qu’ils sont
capables de trop d’horreurs, parce qu’elle n’a plus
confiance en personne, parce que la vie devrait être autre
chose que ce scénario sinistre auquel elle ne comprend
plus rien et surtout, surtout, parce qu’elle refuse
viscéralement de partir.

Comment est-ce arrivé ?

Le moment de la sieste a toujours été son territoire favori
de liberté et de solitude.
Ici, on lui fait confiance. Elle se rend tantôt chez l’une
tantôt chez l’autre de ses amies : Annie, la petite brune
timide, Jacqueline la fille de l’instituteur, Jeanne, qui est
amoureuse d’un de ses cousins, mais qui n’a pas le droit
de le fréquenter parce que ses parents n’ont pas de terres
à vignes et qu’ils élèvent des vaches, ce qui est considéré
comme une tare.
Parfois, elle s’installe simplement dans l’un des jardins
et bouquine à l’ombre d’un figuier. On la laisse
tranquille, elle n’a pas de comptes à rendre. Le village
est quadrillé par l’armée. Un soldat à chaque coin de rue
transpire sous son uniforme guerrier. À condition de ne
17 pas quitter le centre où ne vivent que des Européens, il
n’y a pas de danger.
Ce jour-là, elle descend vers les jardins. Il y en a
plusieurs, tous enclos. L’oncle possède de nombreuses
maisons (tout le quartier en fait), qui ont été
réquisitionnées et abritent des militaires, mais les jardins,
qui communiquent tous entre eux, restent accessibles à
la famille. Dans le dernier, tout en bas, le mur près du
figuier peut être escaladé facilement. Autrefois, avec son
cousin Jean, c’est par là qu’ils s’enfuyaient pour
vadrouiller dans les champs. De l’autre côté, les
branches d’un mûrier permettent de redescendre sur un
chemin caillouteux qui marque la frontière du territoire
arabe : des gourbis clôturés de pierres et de roseaux.

Ce chemin dégringole jusqu’au sentier qui longe l’oued,
lequel, en cette saison, n’est plus qu’un serpent de sable
et de roches érodées, encaissé entre l’escarpement de ses
berges broussailleuses.
Ce parcours était l’aventure préférée des deux cousins,
avant « les évènements », leur chemin vers la liberté, le
terrain fabuleux de chasses et de cueillettes.
Champignons de roseaux, asperges sauvages, glaïeuls,
orchidées velues qu’on nomme « mouches », lézards,
libellules et ces œufs de tortues enfouis dans le sable
qu’ils avaient ramenés fièrement à la maison, dont ils
avaient guetté l’éclosion jour après jour. Cinq tortues
qui, depuis, habitaient parmi les plantes de la terrasse.
Ils avaient aussi vécu, au cours de ces escapades
quelques drames mémorables : piqûres d’un frelon qui
avait défiguré le malheureux Jean et l’avait tenu au lit
avec de la fièvre, cheville tordue sur une pierre glissante,
et le pire de tout, un jour de sirocco, ces milliers
d’aiguilles transparentes arrachées par le vent aux
figuiers de barbarie qui s’étaient sournoisement plantées
sur tout leur corps.
18 Des heures de badigeonnage à l’huile d’olive et de labeur
au moyen de la pince à épiler, pour se débarrasser, à tour
de rôle, de cette calamité !

Tout cela lui semble si loin. Les jours heureux, bêtement
heureux.

Aujourd’hui, ce périple qu’elle entreprend est une vraie
folie. Le lit du cours d’eau contourne le village, s’éloigne
des quartiers sécurisés, s’enroule au pied du secteur
réservé aux Arabes, puis s’enfonce vers les collines
sauvages où vivent les chacals et ces hyènes dont on
entend le rire la nuit. Plus personne ne se risque dans
cette zone, mis à part les militaires qui y pratiquent de
temps en temps des opérations nocturnes. Ils rentrent au
petit matin, épuisés, morts de fatigue et le cirage
dégoulinant sur leurs joues roses ! Mais ils chantent
quand même « Auprès de ma blonde… », et les gamins
arabes, ravis de ce carnaval, les escortent à travers les
rues en reprenant : « Qu’il fait bon, fait bon, fait bon ! »

Oui, elle sait qu’elle est complètement folle de marcher
là, de s’éloigner dans cette solitude absolue, sous ce
soleil qui tape, avec cette chaleur écrasante qui fait
vibrer l’air autour d’elle. Le silence est total, ce silence
caractéristique des heures de midi en été, à peine rompu
par le vrombissement des insectes, les tintements
lointains de troupeaux et de temps en temps, le braiment
désespéré d’un âne captif. Elle n’a croisé personne, mais
sans doute l’a-t-on vue passer. L’odeur des feux de
sarments lui parvient encore, ce parfum particulier qui
imprègne tous les villages d’Algérie. Elle n’est pas très
loin des premières cahutes de bergers.

19 Murs à demi écroulés, haies de roseaux. Elle avance
lentement, sans faire de bruit, scrutant les parois de
végétation. Son grand-père lui a enseigné l’art de se
déplacer sans perturber la nature alentour.

- Si tu veux surprendre les bêtes dans leur vie naturelle,
apprends à te taire, à apprécier le sol avant de poser ton
pied. Presque immobile, tu ne dois ni remuer les
branches ni frôler les végétaux. Respire à peine, sans
bruit, glisse comme si tu étais un fantôme. Méfie-toi de
ton ombre, elle te dénonce. Et du vent aussi. Marche
toujours contre le vent sinon ton odeur te précédera. Les
bêtes captent l’odeur des hommes.
Tout cela aussi est si loin. Le vieux guide n’est plus là
pour la rassurer. Elle avance seule aujourd’hui.
Pas le moindre souffle de vent, seulement cette
irradiation brûlante de la terre et des pierres, cet air
compact à travers lequel dans le lointain, les flancs bleus
des collines ondulent comme des vagues. Mirages. À
leurs pieds, on pourrait presque croire à la présence d’un
lac, d’une nappe ondoyante. Comme si la mer avait
franchi les sommets, envahi la vallée. Mirages…


20 L’ALGÉRIE
L’Algérie ? Ce qui m’en reste ?
Tu crois que j’ai tout oublié ? Qu’il s’est produit dans ma
tête quelque chose de l’ordre de l’amnésie ? Que je vis en
France depuis cinquante ans ?
Et bien, tu te trompes. Je suis le fruit d’une enfance et
d’une adolescence algériennes. Ce pays m’a nourrie, a
nourri mon imaginaire et je le porte à l’intérieur de moi.
Oui, l’Algérie, c’est l’enfance, l’adolescence, imprégnées
d’amour, mais surtout d’horreur.
Horreur de découvrir très tôt, trop tôt, que l’homme est un
animal qui se réfugie derrière la Raison (celle qu’il dit
avoir, pas celle dont il est doué !) pour s’octroyer le droit
de tuer, pour légitimer l’assassinat, la torture, pour
identifier « l’ennemi » et justifier la guerre.
La guerre quand on est enfant, c’est l’ennemi omniprésent,
la terreur diffuse, l’homme noir qui descend des
montagnes le couteau à la main, qui hurle avec les chacals,
rit avec les hyènes, égorge, éventre, brûle, assassine.
Et pendant que se déroulent les pires atrocités, toi tu es là,
avec ton enfance imbécile, tes rêves naïfs dont tu ne sais
plus trop quoi faire. Tu voudrais vivre simplement comme
avant. Tu voudrais être jolie. Les romans que tu lis parlent
de bonheur, d’amour. D’autres racontent des guerres, mais
qui ne ressemblent en rien à ces « Évènements » qui
pourrissent le quotidien d’ici. On t’interdit l’insouciance et
t’invite implicitement à entrer dans la haine. On parle
devant toi. La radio et les journaux harcèlent la population
d’informations sanglantes.

En fait, tout a commencé quand j’avais huit ans.
Un oncle et une tante du côté de mon père ont été
massacrés à coups de hache quelque part vers la frontière
21 marocaine. Papa a dit qu’il y avait de la cervelle jusqu’au
plafond. Il a pleuré en racontant cette abomination. Moi, je
ne les connaissais pas.

J’assiste à leur enterrement, car leurs corps ont été
ramenés et enterrés près de ceux de mes ancêtres
paternels. Ils auront été parmi les premières victimes de
cette guerre. Mais nous ignorons encore qu’il s’agit d’une
guerre et que beaucoup d’autres massacres suivront.
Il y a de l’incompréhension dans les regards et les paroles
de tous ces parents en noir qui accompagnent les cercueils.
La violence de l’évènement ne m’atteint pas. Je me réjouis
presque de cette réunion de famille qui me permet de
retrouver mes cousins et cousines, inconsciente du fait que
nous venons de franchir un seuil, celui de la barbarie.

Autre drame dans la famille : mon cousin François se
marie. Il n’y aura pas de fête. La mariée a les yeux rouges,
gonflés de larmes. Ma robe de demoiselle d’honneur ne
servira pas. Toute la famille pleure dans l’Église, moi
aussi. Le père de la mariée a été assassiné la semaine
dernière. Un commando, débarqué de nuit dans le village,
a mitraillé dans son arrière-boutique, cet épicier sans
fortune et sans histoire. Le mariage tant attendu se déroule
dans une ambiance de funérailles.
Voilà ! De malheur en malheur le monde se lézarde,
devient hostile. Quelque chose de lourd, d’étouffant,
s’installe dans la vie de tous les jours. L’essentiel n’est
plus d’être heureuse, mais de survivre. La peur
t’accompagne partout, tout le temps. La conscience du
danger devient une sorte de seconde nature, se banalise.
On en veut à ton territoire, à tes parents, à toi, à ton petit
frère. Pourquoi ? Que s’est-il passé ?

22 À l’école on prie pour les victimes, pour leurs souffrances,
pour les plaies des survivants, pour que Dieu fasse quelque
chose, qu’il ramène la Paix.
De plus en plus de filles sont pensionnaires, car leurs
parents estiment que la ville est plus sûre que les villages
et les domaines. Elles sont tristes ces gamines en
uniformes. Adolescentes prisonnières de cette ambiance
catéchisée. Elles craignent pour leurs familles restées au
bled, rêvent de liberté et de garçons. À tout moment la
Directrice peut frapper et entrer dans la classe. Nous nous
levons toutes. À l’expression de son visage, à cette
douleur, à cette pitié dans le regard, à cet échange muet
avec le professeur, nous devinons, terrifiées à l’idée d’être
désignées.
Elle prononce un nom et la fille s’avance, pâle, les yeux
fixes. La Mère supérieure l’entraîne doucement, trop
doucement, vers la sortie.
Ainsi je garde très net à l’esprit ce moment où
MarieCatherine éclate en sanglots à l’appel de son nom. La
radio a annoncé le massacre. Oued-Zem, un village pris
d’assaut en pleine nuit. C’est là que vit sa sœur qui est
enceinte. Cette sœur a survécu par miracle, cachée dans
les poutres d’un hangar. Son mari et ses deux autres
enfants ont été mis en pièces. « Ils ont joué au foot dans
les rues avec la tête des gosses ». L’article dans
ParisMatch et les photos qui vont avec, circulent dans la classe.
Nous sommes anéanties. Trop d’horreur ! Nous ne
reverrons plus Marie-Catherine. La guerre fauche des
visages ici et là. Face à des crucifix et à des saints de
plâtre hideux, nous prions encore et toujours.

Voilà comment se dissout l’enfance, comment mes racines
algériennes prennent la couleur du deuil et du sang. J’aime
l’Algérie, cette terre à laquelle je ne comprends plus rien.
Je saurai plus tard, je sais peut-être déjà, que nulle part
23 ailleurs le goût, le parfum des êtres et des choses ne
sauront m’émouvoir comme ils le font ici.
L’enfance, c’est le temps où l’on va vers la réalité du
monde avec cette innocence qui n’attend rien de mal en
retour. On absorbe. On s’imprègne. On cherche, tous sens
déployés, la réponse inscrite partout aux questions que
nous pose la vie.
L’Algérie de ce temps-là, je la porte encore dans mon
imaginaire. Elle tisse inlassablement le décor de mes
rêves. Il me suffit de fermer les yeux, de me concentrer,
pour en retrouver toutes les images, les saveurs, les
arômes. Cela m’effraye un peu, ou me rassure. Je ne sais
pas exactement.

La précision des détails, par exemple, me laisse penser
qu’une partie de ma mémoire s’est figée, statufiée que, de
ce fait, je ne parviens pas à adhérer au présent. Le futur me
répugne. J’ai du mal à m’y projeter. Je flotte sur le
quotidien, rien n’a vraiment d’importance dans ce que je
réalise. C’est peut-être le propre de tous les exilés : cette
appartenance à un pays qui n’existe plus. Cette route
qu’on parcourt avec indifférence puisqu’elle ne constitue
pas notre vrai destin. Cette absence à soi-même. Peut-être.



24 CHEZ NOUS, LES ARABES…
Chez nous, les Arabes - terme qui recouvrait sans
distinction les Arabes algériens, les Kabyles, les
Marocains, les Tunisiens etc.-, les Arabes, donc, n’avaient
pas d’âme. Ils étaient ces pouilleux malodorants, sales,
menteurs, voleurs et fondamentalement malhonnêtes qui
grouillaient autour de nous, sans que jamais ne soient pris
en compte leur dignité ni leur statut d’êtres humains.

Quand un « Européen » leur adressait la parole, le ton de
sa voix et son intonation changeaient instinctivement. Il se
mettait à parler sec, haché, distant, avec quelque chose en
plus qui était de l’ordre du mépris, de la méfiance, ou
peut-être de ce mélange des deux subtilement mis au point
par les colons.
« Dominant dominé »… Un jeu de rôle qui dénie à l’autre
le droit de réplique et refuse toute crédibilité à son
éventuel discours.

Les enfants arabes, s’ils s’approchaient de nous, étaient
chassés à grands cris comme une volaille importune.
N’étaient-ils pas les vecteurs dénoncés d’une foule de
petites bêtes et autres maladies immondes : les poux, la
gale, la teigne, la tuberculose, etc., sans parler de tous les
vices inhérents à leur nature et dont il était impératif de
préserver les « petits européens ».

Aux adultes, on donnait des ordres. Même aux
commerçants, on donnait des ordres !
Jamais on ne vouvoyait un Arabe, et le tutoiement, ici,
n’avait rien d’amical. C’était un autre mode de langage,
d’autres conventions. Eux, nous vouvoyaient rarement. Ils
25 renvoyaient le « tu », et ainsi s’offraient naïvement aux
moqueries.

Car les pieds-noirs adoraient se moquer des Arabes, singer
leurs discours et leurs agissements. Ils se tordaient de rire
en imitant leur parler, leur langage (mélange maladroit de
français, de berbère, d’arabe, d’espagnol) et se plaisaient à
raconter des foules d’anecdotes au cours desquelles, des
Fathma et des Mohamed interchangeables commettaient
mille bévues tout en massacrant « la belle langue
française ».
Alors que la plus grande partie de la population
européenne s’exprimait en un français « bien de chez
nous » et appliquait à cette langue les tournures de phrases
et les règles de la grammaire espagnole, elle se permettait
néanmoins, sans vergogne, de tourner en ridicule « le
sabir » pratiqué par les « indigènes ».

Ces indigènes ne possédaient d’ailleurs, selon les
Européens, ni raison ni intelligence. C’était un peuple de
sous-hommes, tout juste bon à servir « la race bénie de
Dieu » que nous représentions, nous autres
« Français ! ».
C’était une horde de fantômes anonymes qui survivaient la
nuit dans des quartiers sordides et insalubres, repoussés à
la périphérie de nos belles cités et qui hélas - comment
faire autrement, puisqu’il fallait bien les utiliser à notre
service ! - partageaient dans la journée nos rues, nos
places et nos marchés. Nous les frôlions, sans jamais les
rencontrer vraiment

Ne suffit-il pas de lire La Peste de Camus pour se
convaincre de cette inexistence des Arabes dans la
conscience et le regard des pieds-noirs ?
26 On ne partageait rien. À l’école communale, les Arabes
étaient rares. Au lycée d’Oran, je n’en ai aperçu qu’une
poignée.
Les Européens se faisaient soigner dans des cliniques
privées, car l’Hôpital était « infesté » d’Arabes.
En fait, je n’ai jamais décelé pendant mon enfance et mon
adolescence en Algérie, la moindre trace de ces « bienfaits
de la colonisation » dont certains, aujourd’hui, s’obstinent
à vanter la réalité glorieuse. Mais peut-être s’agit-il en fait,
pour ces nostalgiques du colonialisme de reconnaître les
multiples « bienfaits » dont bénéficiaient les colonisateurs.
Plus de quatre-vingt-dix pour cent de la population
algérienne étaient analphabètes, au moment de
l’Indépendance. (Sans commentaires !)

Aujourd’hui, après avoir visionné quelques émissions
télévisées au cours desquelles, des pieds-noirs exprimaient
avec émotion leurs regrets et leur nostalgie, je demeure
perplexe, car aucun d’entre eux ne parle comme ma
mémoire. Tous affirment avoir laissé « là-bas » des
voisins, des amis arabes avec qui ils avaient partagé
autrefois des moments d’intense fraternité !
Ai-je vécu dans le même pays que ces gens-là ?
Étais-je aveugle ou bien autiste ?
Et non ! Je n’ai jamais vu s’épanouir autour de moi,
aucune de ces chaleureuses et émouvantes relations
« interethniques ». Pourtant, je n’étais ni sourde ni
malvoyante. J’étais curieuse, fouineuse, observatrice et
souvent effrontée. J’avais des yeux partout. Ma mémoire
se révèle d’une précision étonnante.
Oui, j’ai réellement constaté, dans l’Algérie du
colonialisme, un abominable apartheid, et j’en témoigne.

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