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La robe couleur abricot

De
306 pages
Deux complices font sortir de la pénombre parents, voisins, amis en parcourant les lieux animés de leur enfance. Elles nous entraînent à travers leur correspondance entre l'Espagne, la Turquie et la France dans le milieu sépharade, celui de "los muestros", et vers les autres - ceux de leur quartier à Paris. Des mondes se rencontrent. La couleur abricot est le symbole souriant de leur héritage et d'une culture toujours vivante dans leur coeur.
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A los muestros Ils m’ont transmis leur culture et leur allégresse

A ma famille A mes amis

Mathilde

« Ceci est un retourneur de temps » Harry Potter.

A ma famille A los muestros A mes voisins Aux habitants de mon quartier. Evelyne

Préface Originale entreprise que celle de Mathilde Elias-Pessah et Evelyne Nahmias, celle d’enquêter sur le judéo-hispanité et de s’en (nous en) entretenir par lettres. Un roman épistolaire en quelque sorte. Toutes deux ont vécu près de la place Voltaire (aujourd’hui, Léon Blum) dans le quartier judéo-espagnol par excellence, mais les dix ans qui les séparent font que l’aînée Mathilde a connu l’occupation, les rafles, la déportation du père, la fuite, les caches dans la zone dite « libre » alors que l’autre, Evelyne, née juste après la guerre, ne sait que ce que les siens lui ont raconté. D’où ce besoin de COMPRENDRE, cette QUÊTE, qui les tenaillent toutes deux et dont les découvertes nous sont communiquées au fur et à mesure avec talent. Le mystère est à tous les niveaux, à commencer par les origines, ce décret d’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 dont le texte castillan nous est offert, puis l’installation dans l’Empire ottoman en formation ; et plus tard ces nouveaux exils vers un mieux être, toutes interrogations qui conduisent nos auteures à recueillir les nostalgies accompagnant les leurs, de siècle en siècle, d’un pays à l’autre. Ainsi font-elles revivre leur quartier, ses heurs et malheurs, son histoire, l’occupation, petites histoires tragiques ou non, qui font la macro-histoire, les douces sonorités de leur langue souvent marquée d’accents parisiens, les us et coutumes, les superstitions, la solidarité, mais aussi ces rencontres entre le castillan moderne et judéo-espagnol, mais aussi l’après-guerre ; l’antisémitisme pas mort, « ces petites écorchures qui réveillent une ancienne blessure » ; la prise de conscience. Moments et scènes qu’annonce clairement la table des matières : Nous voici ! – Sage comme une image – Le magasin – Le rebouteux – Grand-mère au coin du feu – Le voyage – Vichy – La fracture – La gifle… Montauban, etc. etc. Le tout, accompagné d’émouvants documents et photos – de plans du quartier et d’Istanbul, bref un puzzle aussi riche et fragile que ce fostan de pitagra, robe en pâte d’abricot, que proposait taquinement une mère à sa fille lorsqu’elle lui disait qu’elle 9

n’avait rien à se mettre, une robe imaginaire et fragile évoquant à la fois le Pays de Cocagne, l’abondance, mais aussi l’éphémérité, qu’on veut retenir, « minute arrête-toi un instant », ce que font avec talent, bonheur et souvent humour, Mathilde et Evelyne grâce auxquelles notre univers judéoespagnol guère ne s’évanouira. Haïm-Vidal SEPHIHA Chaire de Judéo-espagnol Professeur émérite

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Chère Mathilde, Cette lettre risque de te surprendre, de te troubler peut-être, mais j’ai une proposition à te faire : t’arrêter un instant sur le bord de la route, prêter l’oreille à quelque chose qui serait comme un appel, te retourner pour apercevoir une petite fille de quatre ans, et aller à sa rencontre. Chère Mathilde, j’aimerais qu’ensemble nous tissions les fils de nos souvenirs à travers des récits qui diraient l’atmosphère d’autrefois, que nous retrouvions notre enfance, nos familles, notre quartier du XIe arrondissement. Nos vies sont mêlées depuis toujours car nous habitions le même immeuble, rue Sedaine ; nous étions « vizinas » (voisines) : mot dérisoire qui ne tient pas compte de nos liens d’amitié anciens et solides. Si tu es d’accord, il faudrait s’y mettre maintenant avant que la mémoire nous fasse défaut, avant que les carte nous tombent des mains et nous laissent sans jeu et sans voix, avant que l’oubli soit plus vaste que le souvenir. Le genre autobiographique est très à la mode. Fleurissent les révélations étonnantes, scandaleuses, inquiétantes. Celles d’un mauvais garçon, celles d’une jeune bourgeoise amoureuse d’un truand, celles de la fille de la femme d’un acteur célèbre, celles de la fille de la fille de la femme d’un ancien champion, etc. etc. Nos histoires feront peut-être pâles figures, bluettes, chansonnettes, mais qu’importe… nous marcherons côte à côte en écoutant parler les anciens, en repensant à notre enfance. Allons-y Mathilde, sans plus attendre commençons la partie. Dans la mer Baltique, il y a des babatoriks disait mon père d’un ton moqueur. C’est là que j’irai pêcher ou plutôt dans la mer de Marmara ; dans mes filets je ramènerai un rire, un mot, une image, une chanson, un paysage. Il suffit de si peu pour que tout s’efface, que les lumières s’éteignent et laissent sur la scène de pauvres ombres figées dans leurs costumes démodés des années 50, pour que les confettis de la fête retombent alors dans le ruisseau, se décolorent, se ratatinent, emportés par les eaux sales du temps, mais il faut très peu aussi pour qu’éclate une bouffée 11

d’émotion, et que tout à coup, la mer Baltique se remplisse à nouveau de babatoriks ; je me laisse juste pénétrer par cette réalité sonore : ba-baba-tique-torik qui s’impose avec la force de l’évidence, sa force et son mystère – car j’ignore ce que sont les babatoriks, où est la mer Baltique, et s’ils s’en trouvent dans d’autres mers ou océans… ba-baba-tique-torik ! J’ignore aussi comment se cousent les fameuses robes de pitagra1 fabriquées sur les terrasses ensoleillées de l’humour sépharade. Sur nos vêtements d’aujourd’hui flotte la robe d’autrefois, parfois légère car nos vies sont simples, parfois lourde comme un héritage car l’Histoire la leste d’un poids tragique… L’Histoire qui charrie les êtres, les broie et les échoue naufragés défaits, ici ou là, sur les rivages du monde. *** C’est sur les rivages du Bosphore, à Daghamam, que naquit Joseph mon père en 1912. Déjà l’Empire ottoman, comme une courtisane vieillissante, a perdu ses plus beaux atours. Une à une de riches provinces sont devenues des pays indépendants ou sont tombées dans le giron des puissances occidentales. L’année 1912 est une année catastrophique, une guerre vient à peine de se terminer, la guerre Italo-turque, qu’une autre commence : la guerre des Balkans, et quand la guerre des Balkans s’achève c’est la guerre de 1914-1918 qui commence. Après la défaite qu’ils partagent avec leurs alliés allemands, les derniers sultans assistent impuissants au dépeçage de leur pays. Les troupes d’occupation des forces alliées accostent au Bosphore. Les Français contrôlent le sud de la Corne d’Or, les

La pitagra (également appelée pistil, du turc pestil) est une confiserie que l’on trouve dans les épiceries orientales ; elle est à base de pulpe d’abricots séchés ; la pâte obtenue est aplatie et se présente sous forme de feuilles minces de couleur orangée ou de rouleaux que l’on débite à la demande. Son aspect qui suggère celui d’un tissu est à l’origine de cette boutade « el fostan de pitagra » (une robe en pâte d’abricot).

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Italiens une partie des rives du Bosphore et les Anglais le quartier de Péra et le port de Galata. Joseph a sept ans, il s’enthousiasme pour les défilés militaires, admire les uniformes qui quadrillent la ville, il supplie sa mère de l’emmener voir l’arrivée du général français Franchet d’Esperey. Léonora commence par refuser, elle déteste la foule et craint le désespoir des Turcs « Mos van a matar » (Ils vont nous tuer), mais devant l’insistance de son fils elle finit par céder, à condition qu’il reste parfaitement immobile et silencieux. Le général français est en tête du défilé juché sur un cheval blanc, comme Mehmed quand il conquit Byzance, l’arrogance de son allure fascine le petit garçon au garde-à-vous qui se jure secrètement de devenir français pour être habillé comme lui. C’est un temps de défaite et d’humiliation pour le peuple turc, la communauté juive n’en mène pas large, elle n’aime pas ces temps troublés, le malheur rôde autour des minorités, elle se tait et refuse de se mêler de près ou de loin à la politique. Mais les Turcs relèvent la tête, rejoignent clandestinement les troupes de Mustapha Kemal en Anatolie et décident de se venger de tant d’affronts. Joseph se met à rêver de cet autre général qui se couvre de gloire et il se range cette fois du côté de ce nouveau vainqueur, son héros, qui continue la lutte contre les Grecs, jusqu’à la victoire. Mon père a dix ans en 1922, le fils et le père regardent s’éloigner les derniers bateaux des derniers occupants, la guerre est finie et avec elle s’achève l’Empire ottoman. La révolution kémaliste a chassé le dernier calife ; il a quitté au petit matin, presque clandestinement, son palais de Dolmabatche pour ne plus y revenir. La République est proclamée. — Est-ce que c’est bien pour nous la République Baba ? — Quien sabe ? (Qui le sait ?). Mais ne t’occupe pas de politique ijo mio, callate y espera. El Dio es grande ! (Mon fils, tais-toi et aie confiance, Dieu est grand !). Mon grand-père retourne à sa boutique, mon père à l’école, Léonora à ses parties de cartes avec ses voisines. 13

Ils ont traversé la guerre, vécu l’occupation européenne, vu disparaître le Sultanat, naître la République, ils sont morts de peur une centaine de fois et cent fois sont retournés à la boutique, à l’école, à la maison. Ils se sentent prêts à s’adapter au nouvel état turc. Depuis longtemps les vieux ne rêvent plus de partir, quant aux jeunes, ils ne pensent à rien, mais ils regardent vers l’avenir.

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Chère Evelyne, Ta proposition me touche, depuis longtemps j’écris des récits, souvenirs du passé, couchés à l’emporte-pièce sur la feuille, au fil de la pensée, sans plan, sans ordre, sans motivation précise. Je veux bien marcher à tes côtés et remonter avec toi le chemin pour retrouver l’atmosphère, les coutumes, les grands principes de nos foyers judéo-espagnols, il traverse des zones d’ombre et des clairières ensoleillées, il disparaît sous les taillis puis reparaît plus loin et nous savons alors que nous ne sommes pas perdues. Nos destins croisés pourront peut-être restituer ce que furent notre enfance, notre éducation, notre culture. Jouons à deux, échangeons nos cartes, nous irons à la « pioche » ensemble pour dire l’essence de ce que nous sommes, métissées d’Orient et d’Occident, marranes d’ancien et de moderne… Il me suffit de fermer les yeux, j’ai quatre ans, je suis la plus petite dans cette maison pleine de femmes où je me sens bien. Il fait bon, des haricots secs mijotent doucement sur le réchaud de la cuisine et leur bonne odeur s’est répandue dans la salle à manger. Je serre dans la main le petit hippopotame en caoutchouc rouge que je sais faire couiner, compagnon de toujours que j’affectionne. Je ne repars pas jouer dans la chambre du fond, j’attends près de la table : je sais que tante Rachel arrivera bientôt avec une assiette fumante pleine de jus coloré et que chacun pourra se régaler en y trempant des petits morceaux de pain, de délicieux « bokadicos de pan kon kaldo » au goût incomparable de mon enfance. Avant de me jeter à l’eau j’y puise des forces et les souvenirs affluent, se bousculent, l’émotion me gagne. Les trésors des temps heureux émergent en premier. Je prends la main.

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Première partie « Aki estamos » « Ici nous sommes »

Sage comme une image J’étais une enfant bien sage Heureuse et très entourée, Baignant dans la douceur tiède Et l’amour de la maisonnée… J’étais une enfant sage. Sage ? Du moins en apparence. Disons que je ne faisais pas de vagues ; mes petits coups, je les faisais en douce, sans esclandre. Née en plein Front Populaire, j’avais été accueillie dans ma famille dans la déception quasi générale : une deuxième fille alors qu’on espérait un garçon, surtout après la fausse couche involontaire que fit maman plusieurs mois auparavant. Sa mésentente avec sa belle-mère s’en trouva accrue ; la pauvre femme attendait le garçon, celui qui perpétuerait la race et le nom de son défunt mari Joseph, parti deux ans plus tôt. Elle en voulait à sa belle-fille de ce raté. Cela ne veut pas dire que j’aie manqué d’amour ; mes parents m’élevaient comme il faut, m’entouraient de leur affection mais sans démonstrations outrancières, à la manière pudique de l’époque. Ma mère supportait difficilement la cohabitation avec ma grand-mère Rachel qui vivait chez nous depuis son veuvage. Soucieuse des apparences, elle s’obstinait à lui acheter des vêtements modernes qu’elle mettait rarement. Elle avait conservé ses habitudes et ses longues jupes en dégravé qu’elle portait en Irak ; je la revois frileuse, le plus souvent assise près de la salamandre. Elle n’avait aucun rôle actif dans cette maisonnée dirigée de mains de maître par les deux sœurs, maman et son aînée Rachel. Cette dernière avait remplacé leur mère, prématurément décédée à Istanbul alors que maman – la cadette de sept enfants – était encore une très jeune fille. Après son veuvage tante Rachel était venue vivre avec nous ainsi que l’un de ses fils, Jacques. C’est seulement à l’occasion de Pessah que ma grand-mère entrait dans la cuisine pour préparer le traditionnel aharosset du 19

seder2. Peut-être en cette période de fête avait-elle le privilège de préparer d’autres mets, mais je n’en garde pas le souvenir. Grâce à elle, quelques mots usuels d’arabe s’insi-nuaient dans mon vocabulaire, maï ou zebda (eau ou beurre), m’ouvrant un bel avenir de trilingue. Ma sœur Rachel, troisième de la génération, qu’on avait hissée sur un piédestal depuis sa naissance, Rachel la petite reine de la maison, gâtée par tous, mignonne, vive et intelligente, n’avait pas apprécié l’arrivée du bébé vagissant qui demandait tant de soins et accaparait trop son public attitré au détriment de sa personne. Néanmoins, nous partagions des jeux où je n’avais pas toujours le meilleur rôle et lorsque je fus en âge de comprendre, elle n’hésita pas à me glisser quelques horreurs au creux de l’oreille comme : « Moi, je suis née dans une rose, et toi dans une poubelle. » Cela me contrariait un peu, mais je me résignais avec fatalisme du hasard de ma naissance et je soupirais en pensant que je n’avais pas eu de chance, voilà tout. Nous habitions au premier étage et l’été, la fenêtre ouverte, tel un petit théâtre dont on aurait tiré les rideaux, nous observions la rue, les passants, les commerçants. La rue offrait un spectacle permanent. Si ma mère ne nous voyait pas, nous grimpions sur le rebord de la fenêtre – la valeur d’une petite marche – pour nous accouder à la rambarde en bois. Rachel choisissait ce moment pour me susurrer doucement : « Saute, saute si t’es cap ! » J’étais presque tentée, j’avais alors quatre ou cinq ans ; malgré ma petite taille cela ne me semblait pas très haut mais je flairais le piège et puis, j’avais trop peur de la colère de ma mère – elle serait terrible – si je faisais une telle bêtise. Je lui donnais un grand coup de coude dans les côtes et lui demandais de me laisser tranquille. Elle me bousculait certes, mais je suivais mon aînée partout aveuglément, avec admiration, sachant aussi qu’elle me protégeait dans les situations difficiles. Dès que je fus
2 Mélange de dattes et autres fruits secs avec de la pomme, le tout pilé, évoquant le mortier fabriqué par nos ancêtres pour servir aux constructions de pharaon. L’aharosset fait partie des mets présents sur le plateau traditionnel préparé spécialement le premier soir de Pessah.

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physiquement aussi forte qu’elle, les brimades cessèrent, sa jalousie s’apaisa et nous devinrent des sœurs complices et solidaires comme deux doigts de la même main. Moi, dans cette maison de femmes, je me plaisais bien. Mes parents et mes trois Rachel (grand-mère, ma tante et ma sœur) constituaient l’essentiel de mon univers quotidien et je me sentais parfaitement heureuse dans le cocon familial animé et chaleureux autour duquel gravitaient les satellites affectueux des nombreuses grands-tantes, tantes, cousins, cousines : une imposante famille qui habitait tout près de chez nous. En semaine, le déjeuner ponctuait les apparitions de mon père ; il disparaissait aussitôt le repas terminé et ne reparaissait que le soir, longue silhouette fugitive absorbée par « la botika » (le magasin). De temps à autre, il me réservait une surprise. Je le devinais aussitôt à son air mystérieux, au léger sourire sur ses lèvres, à son regard qui semblait vouloir m’éviter pour mieux entretenir le suspens. D’un air détaché, il s’informait sur le déroulement de la matinée : avais-je été sage, obéissante ? Ce qui laissait entendre qu’il y aurait peut-être une récompense à la clé. Progressivement, avec une lenteur mesurée, il se découvrait, s’extasiait sur ma particulière gentillesse et finalement dévoilait ses batteries : il y avait quelque chose pour moi dans sa veste... mais à moi de trouver. C’était le signal. Je me précipitais dans la chambre à coucher, nous y dormions tous les quatre : au centre, le lit de mes parents flanqué de part et d’autre de deux petits lits blancs en fer à volutes. Rachel a couché dans ce lit durant toute la guerre ; elle grandissait normalement et même un peu vite. Quant au lit, sa taille restait immuable, si bien que la pauvre enfant en pleine croissance fut rapidement contrainte de dormir en chien de fusil, sans plus pouvoir allonger ses longues jambes. Elle en conserva l’habitude sa vie durant. Sur le grand lit, mon père avait soigneusement posé sa veste. Commençait alors l’exploration méthodique de ses poches pour trouver ma surprise. J’étais comme un jeune chien à qui son maître commande : cherche ! C’était un moment délicieux et 21

malgré mon impatience je crois que je le prolongeais volontairement, m’appliquant à ne pas trouver tout de suite, juste pour faire durer le plaisir. Une à une mes mains exploraient les nombreuses poches de la veste jusqu’à découvrir l’objet de tous mes désirs. En dernier lieu, je glissais mes petits doigts dans la poche poitrine, celle où l’on est censé mettre une pochette et qui recelait le plus souvent mon cadeau : une banane en pâte de fruits recouverte de cristaux de sucre, enveloppée dans du papier transparent. Je salivais avant de savourer cette friandise, je la dégustais des yeux à travers le papier cellophane au crissement prometteur ; elle avait une jolie forme et une belle couleur orange, jaune ou verte suivant le parfum, c’était ma gourmandise préférée, quel délice ! J’en conserve un souvenir attendri ; à la maison, c’était le temps heureux.

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Le magasin Mon père était commerçant, installé à son compte et lorsque maman disait « le magasin », elle avait tout dit. Le magasin, c’était le domaine réservé de mon père, celui où femme et enfants n’avaient pas leur place. Pour moi, c’était le lieu un peu mystérieux où il se rendait pour travailler et d’où il rapportait de l’argent pour nourrir la famille. Le magasin, ce n’était pas l’affaire des femmes et maman, en orientale bien éduquée, se satisfaisait pleinement de cette exclusion. Dans le couple, les rôles étaient bien distribués : papa, le magasin et maman, la maison. Elle ne souhaitait surtout pas s’immiscer dans celui de son époux, moins elle en savait, mieux elle se portait. Elle avait toute liberté pour mener sa maisonnée comme elle l’entendait, assumer les dépenses du ménage avec la mezada (le mois) allouée par son mari, cela lui convenait et elle s’acquittait parfaitement de son rôle de maîtresse de maison. Elle avait pour son mari beaucoup de respect et d’admiration et se montrait discrète, comme il se doit, pour tout ce qui touchait à son travail. Papa avait obtenu son certificat d’études primaires à l’âge de onze ans ; il avait une très belle écriture, une orthographe excellente, connaissait la comptabilité. Nombreux étaient ceux du quartier qui, illettrés ou presque, faisaient appel à lui pour rédiger une lettre, interpréter un document ou remplir des papiers administratifs. Lorsqu’il fut interné à Drancy, en août 1941, il a continué à rendre les mêmes services à des coreligionnaires pour les échanges de courriers avec leurs familles. Peut-être a-t-il fait partie des responsables chargés de diverses missions administratives à l’intérieur du camp ? Après le certificat d’études, il était entré comme employé de commerce chez un grossiste du boulevard Voltaire, monsieur Angel, où probablement l’éventail de ses activités, du moins dans ses débuts, allait du balayage et des courses à la vente en passant par la comptabilité. La plupart des clients étaient des sépharades qui faisaient les marchés et les foires. 23

Mon père, né à Paris le 16 juin 1904, parlait bien sûr le français mais s’exprimait en arabe avec ses parents qui avaient quitté l’Irak au début du siècle. Force fut pour lui de se mettre au judéo-espagnol afin de ne pas s’exclure de cette communauté sépharade qui gravitait autour de lui tant dans le commerce que plus tard dans le cadre de sa vie familiale. Son patron se prit rapidement et sincèrement d’affection pour ce garçon sérieux, doué et apprécié des clients. Il l’encouragea à se mettre à son compte, allant jusqu’à lui donner de la marchandise à condition pour l’aider à ouvrir sa propre boutique. En décembre 1931, monsieur Angel sera le témoin de mon père à son mariage. Le magasin était situé rue Godefroy Cavaignac dans le XIe ; c’était un commerce de bonneterie en gros, une donnée abstraite qui ne signifiait pas grand chose pour moi, sans doute des étagères pleines de bonnets… Je le situais seulement par rapport aux deux pôles attractifs de son environnement immédiat et non de l’activité qui s’y exerçait. En effet, la rue Godefroy Cavaignac était somme toute assez sinistre mais présentait deux avantages majeurs : sa proximité immédiate avec le Prisunic, véritable caverne d’Ali Baba (de la petite robe aux bonbons en passant par les jouets) mais aussi l’incontournable petit manège de la place Voltaire (de son vrai nom place du Père Chaillet) qui lui faisait face, que nous affectionnions particulièrement ma sœur et moi. Nous n’étions pas riches mais nous vivions confortablement et ma mère était assez fière d’avoir un mari commerçant, une boutique, de la marchandise. Cela la posait socialement et à travers elle je ressentais vaguement cette situation relativement privilégiée. Loin de la rabaisser, elle tirait un certain orgueil de la mention : sans profession, qui figurait sur ses papiers. Certes, le travail des femmes n’était pas encore très répandu mais dans son échelle de valeurs, son statut de femme au foyer répondait aux exigences de son éducation « à la turque » car, pour elle, travailler aurait presque été synonyme de déshonneur ! 24

J’ignore si mon père a subi l’humiliation de l’infamante pancarte jaune obligatoire sur les devantures des commerces juifs – en allemand et en français : « JUDISCHES GESCHAFT - Entreprise juive »3 ; peu après, comme beaucoup, il sera victime de l’aryanisation et autres brimades imposées par le Statut des Juifs instauré par Vichy4. En mai 1941, le magasin sera fermé5 – il l’écrit dans sa dernière carte en provenance de Drancy, datée du samedi 14 mars 1942 – avant qu’il ne passe dans des mains étrangères ; mais jusqu’au jour de son arrestation, je l’ai vu chaque matin se préparer pour se rendre à la botika.

§ 4 de l’ordonnance allemande du 27 septembre 1940, faisant obligation d’apposer cette affiche sur les devantures des commerces juifs avant le 31 octobre 1940. 4 3 octobre 1940 et 2 juin 1941. 5 3ème ordonnance allemande du 26 avril 1941 relative aux mesures contre les Juifs : à partir du 20 mai 1941, il sera interdit aux Juifs et aux entreprises juives pour lesquelles un commissaire-gérant n’a pas été nommé, d’exercer les activités économiques suivantes : a) commerce de gros et de détail ; b) restaurants et industrie hôtelière, etc.

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Le rebouteux Mon père travaillait dur au magasin ; il rentrait parfois le soir les reins et le dos brisés. Maman le frictionnait mais ses douleurs persistaient et elle se mit en quête de quelqu’un de plus compétent pour soulager ses maux. Des amis lui recommandèrent un homme, nommé Azouz, un Juif grec de Salonique qui, paraît-il, avait une très bonne main. C’est ainsi qu’un samedi, un petit homme rond se présenta chez nous. Comme nous, il s’exprimait en judéo-espagnol et maman lui expliqua de quoi souffrait son mari. Il se fit conduire à la cuisine, demanda un petit plat en aluminium dans lequel il versa de l’huile, ajouta du poivre et mit le tout à chauffer ; bientôt le mélange se mit à grésiller dégageant dans toute la maison une odeur très caractéristique. C’était un moyen très simple de fabriquer un révulsif qu’il allait utiliser pour masser mon père. Je n’étais pas autorisée à assister à la séance mais la maison n’était pas grande, la salle à manger communiquait directement avec la chambre dont la porte restait le plus souvent ouverte, de telle sorte que, déjouant l’attention des adultes, je risquai discrètement un coup d’œil pour voir ce qui s’y passait. Je fus horrifiée par le spectacle qui s’offrait à moi : mon père était allongé sur le ventre, inerte, tandis que l’étrange visiteur à califourchon sur son corps à demi dénudé, l’écrasant de tout son poids, lui faisait subir les pires tortures… Aussitôt, je me mis à crier et à pleurer, très impressionnée par la scène, ne pouvant supporter que ce méchant homme lui fasse du mal, il avait suffisamment de misères avec son dos. Maman se précipita, comprit la situation, se mit à rire cependant que l’homme, sans interrompre son massage, tourna la tête vers moi et, par-dessus son épaule me dit calmement sur un ton enjoué : « Ijika, mira, si yoras ansina no te do mi inyeto por novyo » (Ecoute fillette, si tu continues à pleurer comme ça je ne te donnerai pas mon petit-fils pour fiancé). On m’expliqua qu’il ne faisait pas de mal à papa mais au contraire du bien ; je me calmai et cessai de pleurer. 26

Bientôt, le parfum suave du café turc se répandait dans la pièce, on versait délicatement le liquide fumant de l’ibrik (petit récipient étroit à long manche servant à la préparation du café turc) dans les petites tasses et la séance s’achevait dans la convivialité. Chaque fois qu’il revenait, l’odeur particulière de l’huile brûlante mêlée au poivre imprégnait l’appartement mais je ne pleurais plus puisqu’il venait pour guérir mon père. Vingt ans plus tard, l’homme aux mains d’or tint sa promesse : son petit-fils devint mon mari. Il n’était hélas pas présent pour se réjouir de notre bonheur, la guerre avait fauché la vie de Salomon Azouz. Arrêté lors des grandes rafles des Saloniciens en novembre 1942 et déporté avec sa femme par le convoi n° 44, son dernier voyage fut sans retour.

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Grand-mère au coin du feu Depuis son arrivée en France grand-mère avait toujours froid. Le coin du feu était son lieu de prédilection l’hiver. Pour se réchauffer davantage elle fabriquait des boules de papier avec de vieux journaux qu’elle posait sur le poêle avant de les enfourner promptement sous ses larges jupes ; c’était assez mystérieux car je les voyais disparaître en un instant et ne jamais réapparaître. J’imaginais qu’elle les glissait dans sa culotte mais, par timidité, je n’osais pas lui demander ce qu’elles devenaient et elle est partie avec son secret. Je la pressais souvent de me raconter son épopée lorsqu’elle débarqua en France, probablement à Marseille, au début du vingtième siècle. Par un malheureux concours de circonstances, à la descente du bateau elle s’égara sur un quai de déchargement de marchandises et ce fut le drame : elle se fit harponner à la cuisse par le crochet d’une grue et fut sérieusement blessée. Cette mésaventure lui laissa, triste souvenir, une longue et profonde cicatrice qu’elle consentait parfois à me montrer. Cette anecdote dramatique était pour moi un sujet de curiosité permanent et lorsque je me tenais à ses côtés près de la salamandre, je la priais gentiment : « Raconte-moi quand tu es arrivée en France… » Elle déroulait pour moi le film de son passé, relatant ses premiers pas sur le sol français et invariablement lorsqu’elle avait terminé, je quémandais : « Mémère tu me fais voir ta cicatrice ? » Par avance je savourais ce moment privilégié où, relevant ses jupes et baissant son bas, elle dénuderait sa cuisse blessée. Ce rituel authentifiait son récit et je prenais à regarder sa chair meurtrie un intense plaisir qui jamais ne s’émoussa. Au cours de mon enfance, j’aimais relater à mes amis cet épisode de sa vie tant je le trouvais extraordinaire. Evidemment ils ne pouvaient comme moi en apprécier la chute en contemplant la longue cicatrice rose sur la cuisse blanche, marque indélébile de son passage de l’Orient à l’Occident, de son Irak natal à l’Europe porteuse de tant d’espoirs. C’était 28

alors une jeune femme de 25 ans tout au plus, qui ne connaissait pas notre langue, combien elle a dû souffrir de cette épreuve ! Cela peut sembler choquant mais il n’y avait rien de morbide dans mon insistance, c’était son histoire, une histoire vraie qui me fascinait ; elle valait bien les contes de mes livres d’enfant. Après la mort de son époux elle restait isolée dans un monde où elle n’avait plus de vraie place, communiquant difficilement avec les autres, attendant chaque soir le retour de son fils pour s’exprimer enfin en arabe, sa langue natale, et peut-être se plaindre de ses relations difficiles avec ma mère et avec tante Rachel. D’ailleurs la chère vieille ne s’y trompait pas, acceptant d’emblée d’entrer dans mon jeu, de répondre à mes questions et à mes attentes, moi sa petite fille qui lui accordait un peu d’attention et d’intérêt, qui admirait son courage, s’inquiétait de son sort passé. Elle parlait mal le français, mais liées par une tendre complicité, mystérieusement, l’aïeule et l’enfant se comprenaient. Lui ai-je donné un peu d’amour dans cette maisonnée bruyante, vivante, écrasante où l’on s’exprimait haut en judéo-espagnol, cette maison où elle participait peu, ombre silencieuse qui avait perdu ses repères ? Je t’aimais bien grand-mère à la peau si douce, grand-mère dont j’ai hérité les fines attaches « el pousso de la vava » (le poignet de sa grand-mère) comme l’affirmait maman.

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Chère Mathilde, Grand-mère se repose Nos deux grand-mères se connaissaient ; elles se rencontraient parfois sans pouvoir se parler ; leurs seules présences silencieuses suffisaient peut-être à les réconforter mutuellement. Quelles histoires se seraient-elles raconté si elles avaient pu franchir la barrière de la langue ? Des histoires de veuvage et de solitude, des histoires de famille et d’enfants, sûrement. Pour évoquer ma grand-mère maternelle Fortunée, je dois me contenter des récits laconiques de ma mère et des traces impalpables qu’ont laissées mes deux premières années de vie avec elle. Deux années pour la connaître et pour l’aimer. Elle avait le cœur malade, spécialité familiale, elle devait prendre beaucoup de repos et s’allonger de longs moments ; dès que je sus marcher mon travail consista à lui apporter ses pantoufles quand elle se levait. Grand-mère-les-pantoufles était grande, blonde, avec des yeux bleus – le type suédois dans nos familles est rare – nous sommes tous plutôt petits, le teint mat, les cheveux bruns – notre grand-mère suédoise se détache du lot, nimbée du prestige de sa singulière beauté. Belle et infortunée Fortunée. En 1920, la paix revenue, David mon grand-père quitte la Turquie, fatigué par les années de guerre qu’il a menées avec ses compatriotes, ô ironie, alliés des Allemands. Il a le temps de tisser le tapis volant qui le conduira en France avec femme et enfants et d’installer sa famille dans le XIe arrondissement. Ma mère avait 6 mois et a beaucoup pleuré pendant la traversée, ma grand-mère aussi sans doute ? Qui laisse-t-elle derrière elle ? Aucun nom ne m’est parvenu, l’exil a englouti tous ses proches dans l’oubli ; ils se promènent là-bas, ombres anonymes le long des rives du Bosphore. Mon grand-père a le temps encore de faire un enfant, mon oncle Mordo, puis il meurt à l’hôpital, en 1923, dans les jours qui suivent une opération, trois ans après son arrivée en France. 30