La route de la rivière gelée

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L'auteur a été le premier Français à parcourir à pied en hiver 1980, la "Route de la Rivière Gelée" (la Chaddar Road), la rivière du Zanskar, prise par les glaces pendant les mois d'hiver, à travers le Ladakh et ses montagnes du Grand Himalaya occidental. Le présent ouvrage retrace ce voyage, ses difficultés et son intérêt. L'approche se fit à travers un paysage extraordinairement beau et sauvage, souvent parsemé des pires difficultés, dans des conditions très dures. Mais la gentillesse des populations du Zanskar a permis à l'auteur de les voir vivre et d'observer leurs coutumes.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296317772
Nombre de pages : 154
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Alain Gandolfi

LA ROUTE DE LA RIVIÈRE GELÉE

L'Harmattan

Du même auteur:
L'administration La pensée tenitoriale en Afrique Noire 1959

de langue française Universitaire, Aix-en-Provence,

La société internationale (En collaboration Armand Nicaragua, avec R.Osmont) Colin, Paris 1964 la difficulté d'être libre

Ka rtha la, Paris 1983 Les institutions internationales

Masson, 2ème édition, Paris 1986 Le système politique (en collaboration P. U.F., collection de l'Amérique avec J .Lambert) Thémis, Paris 1989 latine

Le système antarctique P. U.F., collection Les mouvements P. U.F., collection Que sais-je? de libération Que sais-je? Paris 1989 nationale Paris 1989 latine Paris 1991

Les luttes armées en Amérique P. V.F., collection Perspectives

internationales,

La perestroïka P.V.R, collection Politique

et le tiers monde d'aujourd'hui, Paris 1992

Autrefois .Ia barbarie en Afrique noire... L'Harmanan, o L'Harmattan. Paris 2001 2003

5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan. Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Harg1ta u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4167-3

Quand les astres et le sort nous seront propices Nous entreprendrons notre voyage. Nous partirons vers la redoutable rivière gelée. Que les dieux nous préservent des périls qui nous guettent Et nous amènent au terme sains et saufs. Chant zanskari de la « Chaddar Road»

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CHAPITRE I

La plus haute vallée du monde
Je ne sais ce qui m'a poussé vers ce pays lointain et m'a fait l'aimer plus que tous ceux que j'ai connus jusqu'à présent. Peutêtre l'attrait du mystère, la sérénité d'esprit que l'on acquiert au contact de cet Himalaya fantastique, de ses paysages grandioses, si près du ciel, de ses populations douces et paisibles. Rien ne me prédestinait à affronter le Zanskar dans ses aspects les plus sauvages et les plus insolites. Du moins le croyais-je, mais je me rends compte, à présent, qu'une force secrète m'attirait irrésistiblement vers lui. La plus grande partie de ma carrière s'est déroulée au fond de la brousse africaine, là où l'homme ne subit d'autre contrainte que celle qui vient de la nature. Le jeune français qui s'expatriait dans ces terres lointaines, il y a trente ans, le faisait, avant tout, pour vivre pleinement au contact d'une société différente, pour lui donner le meilleur de lui-même. C'est dans une vaste quête d'absolu qu'il abordait ce face à face avec l'immensité de la nature africaine dont Psichari a dit qu'elle était la préfiguration de l'éternité. En fait, si j'avais eu la possibilité, dans l'enthousiasme de mes vingt ans, de partir vers les hauts plateaux et les montagnes de l'Asie Centrale, je crois que je n'aurais pas hésité un seul instant.

Lorsqu'au lendemain des indépendances africaines ma vie professionnelle m'a appelé à demeurer en France, c'est vers l'Orient insolite et profond que je me suis tourné chaque fois que j'en ai eu le loisir. J'ai ainsi parcouru successivement le massif du Sinaï, les Plateaux iraniens, la Piste du Centre qui, de Herat à Kaboul, traverse les régions les plus sauvages et les plus reculées de l'Afghanistan. Insensiblement, inconsciemment, je me rapprochais de ce toit du monde qui m'attirait et qui allait me subjuguer: le Tibet. Je n'avais ni l'âge, ni l'entraînement physique pour m'attaquer aux cimes himalayennes: elles demandent d'autres capacités. C'est donc vers des objectifs moins ambitieux et plus humains que je m'orientais. Je tombais par hasard sur un article d'un quotidien régional

intitulé « le Zanskar,la plus haute vallée du monde ». L'auteur y
relatait la découverte qu'il venait de faire dans le Grand Himalaya occidental. Un pays perdu, coupé du reste du monde neuf mois par an, plein de beauté grandiose et de majesté, mais terriblement difficile d'accès. Trente mille kilomètres carrés aux confins de l'Inde, du Pakistan et de la Chine. Une vallée désolée peuplée de quelques milliers de Tibétains, enchâssée au milieu des géants de l'Himalaya. Pas de route de pénétration. Une simple piste, éprouvante, dangereuse, redoutable même, disait-on, franchissant des cols gigantesques à près de cinq mille mètres d'altitude. Des torrents furieux dévalant des cimes et qu'il fallait traverser par des gués aux eaux glaciales et traîtresses, des ponts de cordes se balançant par des vents violents au-dessus des torrents fougueux, des vires vertigineuses et d'effrayants passages d'éboulis. En un mot, « un monde lointain, presque totalement inaccessible, replié sur lui-même, entouré de crêtes farouches et d'immenses glaciers ». Mais la difficulté de l'épreuve trouvait sa récompense: la découverte d'un peuple miraculeusement préservé dans ses coutumes et ses traditions millénaires, ancré à ce pauvre et rude pays comme à un patrimoine ancestral, et que sa grande simplicité et sa profonde spiritualité aidaient à supporter la dureté des conditions matérielles de sa survie. Des gens « pauvres 12

mais heureux », tout près du ciel, ignorant l'envie, et accueillant les rares étrangers de passage avec une gentillesse et une attention incomparables. Ma décision était prise. En dépit des dangers et des difficultés, j'irai au Zanskar. Mais comment? On me suggéra de remonter, à la belle saison, la vallée de la rivière Zanskar sur une trentaine de kilomètres à partir du Ladakh et des rives du Haut Indus. Il fallait suivre un étroit sentier à flanc de montagnes vertigineuses au fond d'un infranchissable défilé. Après, c'était le mystère. Ce défilé, l'auteur de l'article l'évoquait brièvement: « gorge effrayante où les hommes ne peuvent s'aventurer qu'en hiver lorsque le gel a totalement figé les eaux bouillonnantes ». Mais alors l'entreprise est très téméraire. Seuls quelques courageux paysans zanskaris l'empruntaient au prix de mille dangers et mille difficultés. Ce défilé conduisait au coeur du pays des neiges au terme d'une longue et harassante marche sur la glace d'une dizaine de jours. C'était la seule route pour désenclaver le Zanskar pendant l'hiver. Mais nul étranger ne l'avait jamais encore affrontée et on en ignorait à peu près tout. D'ailleurs, en hiver, l'enneigement de l'unique col reliant Srinagar, la capitale du Cachemire, au Ladakh isolait cette dernière région du reste du monde. Si je voulais atteindre le coeur du Zanskar, il me fallait dop.c aborder le pays par la voie d'été. Elle part de Kargil au Ladakh, remonte la vallée de la Suru, laisse au Sud le prestigieux massif du Nun Kun, et atteint, à quatre mille cent mètres d'altitude, le Pensi-La, col qui commande à l'Ouest l'accès du pays et qui n'est pas sans difficulté. Parmi les photographies qui illustraient l'article du journal, celle d'une extraordinaire lamaserie, la plus haute du monde, à plus de quatre mille mètres, dans la lointaine région du Lunak : la lamaserie de Phugtal, au fond de la gorge la plus sauvage et la plus perdue du Zanskar. Je décidai de pousser jusqu'à Phugtal, et ensuite de regagner la plaine indienne en franchissant la chaîne du Grand Himalaya par le redoutable col du Shingo-La, à plus de cinq mille mètres. 13

Mon premier voyage au Zanskar ne fut pas aussi terrible que la lecture de l'article me l'avait laissé supposer. Il ne fut pas non plus de tout repos, mais il me permit de découvrir et d'aimer un pays étrange et magnifique, tel que je me le représentais. Bien entendu, j'eus droit à l'inévitable et colossal éboulement que mes prédécesseurs avaient connu dans la vallée de la Sum. Comme eux, je dus poursuivre à pied mon chemin jusqu'aux abords du Pensi-Ia. Dans ce pays où le portage à dos d'homme est peu pratiqué, contrairement à d'autres régions de l'Himalaya, je dus, lourdement chargé, arpenter lentement le chemin du col en attendant l'arrivée de mon guide du Zanskar et de ses mules. Avoir une monture ici n'est d'ailleurs guère agréable, sinon pour le portage de ses bagages. Les petits chevaux ou mulets tibétains sont efflanqués et paresseux, et leurs selles en bois meurtrissent douloureusement nos parties sensibles. Après quelques jours de halte dans la plaine centrale du Zanskar, je m'engageai dans la vallée de la Tsarap qui devait me conduire à Phugtal et, par delà les grands cols, vers les vallées de l'Himchal Pradesh et du Pundjab. Plus de trente fois, j'eus à franchir à gué des torrents aux eaux glacées qui vous saisissent les jambes comme dans un étau. Quinze fois, à la nuit tombante, je dus, sous le vent violent qui dévalait des cimes, monter une affreuse tente d'emprunt, déjà mise à mal par des randonnées antérieures. Au cours de marches qui, certains jours, dépassaient quarante kilomètres, j'avais dû affronter à la fois le soleil cuisant des altitudes et le froid qui saisit et qui tenaille, le vent qui hurle et qui vous pénètre, la pluie qui, pendant des heures, s'infiltre dans les vêtements, et aussi la faim, car mes provisions s'étaient rapidement épuisées. Au terme de la traversée, j'avais perdu onze kilos. Mais au-delà et en dépit des difficultés rencontrées, le Zanzkar m'avait conquis comme il l'avait fait d'ailleurs pour les rares voyageurs étrangers qui, jusqu'alors, s'y étaient aventurés. Comment expliquer cette fascination? D'abord par son cadre grandiose: les pics, les cols, les 14

torrents, les éboulis, ne peuvent supporter aucune comparaison avec leurs homologues alpins. Ils sont à l'échelle du massif gigantesque qui occupe cette partie de l'Asie. La coloration du paysage est extrêmement variée: le Zanskar se situe en effet à la ligne de rencontre géologique de l'Asie et du sous-continent indien. Ensuite par ses populations, dans cette partie du Nord de l'Inde, la région est tout à fait exceptionnelle. Ici, c'est le Tibet dans toute sa noblesse et toute sa grandeur. Et la pauvreté ne fait rien à l'affaire. Les habitants ont une âme rayonnante de bonté et ils vous donnent une amitié débordante et sans arrière pensée. Le Zanskari semble ignorer la méchanceté, la colère. Parfois un peu bougon, querelleur comme tout un chacun, son naturel doux et paisible reprend vite le dessus. Il est tout à la fois fier de sa propre culture et curieux de celle des autres, tolérant à l'extrême à l'égard des étrangers et strict vis-à-vis de lui-même. La bonté et la sérénité se reflètent sur son visage, éclairé la plupart du temps par un franc sourire. Sans doute ce caractère heureux est-il dû, pour une bonne part, à la religion bouddhiste qui pénètre tous les aspects de la vie individuelle et sociale. Moines et laïcs vivent en complète et permanente complémentarité et chaque village a son monastère, toujours haut perché, comme pour le dominer et le protéger à la fois. J'ai rarement eu une impression aussi étrange qu'à l'approche de ces imposantes lamaseries qui s'intègrent si bien au paysage et en rehaussent en même temps la beauté et la majesté. Le Zanskar, c'est avant tout la nature sauvage parsemée de monastères. Un sur dix de ses habitants se consacre à la vie monastique. Je fus toujours excellemment accueilli dans ces temples de la sagesse. Dans ces pays rudes, l'hospitalité est une des règles fondamentales de la vie. Elle se pratique sans discrimination aucune, et toujours avec la même gentillesse, la même affabilité, le même sourire. Nos peuples occidentaux, qui croient être installés sur les sommets de la civilisation, auraient beaucoup à apprendre de ces populations, si pauvres, mais si accueillantes et si sereines. 15

A Karcha, au coeur du pays zanskari, je fis la connaissance de Wangchuk et de sa famille. C'est en raison des liens profonds d'amitié qui m'attachent depuis à elle que je suis retourné au Zanskar et que j'ai entrepris l'invraisemblable équipée de la « Chaddar Road ». Dès les premiers jours de mon voyage, un de mes compagnons zanskari m'avait conquis par sa culture et son incroyable gentillesse. En dehors de la période d'été, où il vivait avec ses parents, il était étudiant à l'Université de Jammu et se destinait à la carrière administrative: Tondup Namgyal, grand et mince, la peau cuivrée et les yeux légèrement bridés, ne paraissait guère plus de vingt ans. Modeste et effacé, mais parlant bien l'anglais, il avait pour mission de faciliter mes contacts avec les villageois, car le dialecte tibétain du Zanzkar est extrêmement difficile à parler et à comprendre. Je ne tardai pas à apprendre que son père, Sonam Wangchuk, avait le titre honorifique de « lompo », c'est-à-dire premier ministre du roi de Zangla, l'un des deux souverains du pays. C'était donc un personnage important. A l'époque, il exerçait les fonctions d'instituteur (ils sont quatre pour toute la région) et accessoirement de médecin herboriste. C'était un lettré et un saint homme: il avait étudié le bouddhisme, l'astrologie et les vertus des plantes pendant onze années qu'il avait passées, dans sa jeunesse, à la lamaserie de Zumkhul. En dehors de son enseignement, il parcourait la région en soignant bénévolement les villageois. A ses heures de loisir, il écrivait une histoire du Zanskar qu'il espérait faire traduire en anglais par son fils afin de la publier. Namgyal parlait de lui avec admiration et ce même profond respect que nourrissent les Tibétains envers leurs parents. Je ne devais pas tarder à faire la connaissance d'un tel homme car je devais loger dans sa maison à Karcha. Nous devînmes très vite amis, et il m'accompagna un certain temps dans mon périple à travers la plateau central du Zanskar, en passant par Stongdé et son minuscule monastère perché au sommet d'un piton rocheux et dominant la vallée, et Padum, capitale administrative de la région et résidence du second roi du Zanskar. 16

Nous ne pouvions communiquer que par l'intermédiaire de son fils car je ne pouvais parler le tibétain et Wangchuk ne connaissait que quelques mots d'anglais. Mais une profonde sympathie mutuelle s'était immédiatement établie entre nous dès notre première rencontre. Ce fut au cours de ce voyage que Wangchuk me parla de la route d'hiver conduisant au Zanskar à partir du Ladakh. Il m'en décrivit les grandes difficultés mais aussi la beauté. Peu à peu s'échafauda dans mon esprit l'idée d'une expédition hivernale, avec Wangchuk et son fils Namgyal, et qui me permettrait d'être parmi les premiers étrangers à pénétrer les secrets de ce pays fantastique qui se révélerait devant moi. Le projet de la « Chaddar Road », la route de la rivière gelée, était en train de naître.

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CHAPITRE II

La légende de la Chaddar Road
La « Chaddar Road» - les zanzkaris l'appellent également
« Chaddar Lam », c'est-à-dire la route de la rivière gelée. Elle

relie le coeur du pays zanskari, dans la Chaîne du Grand Himalaya Occidental, au Ladakh, par la rivière Zanskar. En été, c'est un torrent furieux et puissant qui déverse dans le fleuve Indus les eaux venues des hauts sommets, par un défilé absolument inaccessible. Le Plateau central du Zanskar est alors coupé de son accès le plus direct au Ladakh. On ne peut l'atteindre que par de hauts cols, entre 4 500 et 6 000 mètres: à l'Ouest, le Pensi-La, au Sud, l'Umasi-La, au Sud-est, à la limite du Cachemire et de l'Himchal Pradesh, les plus célèbres et les plus rudes, le Shingo-La et le Baralacha-La. Le pays est donc peu ouvert sur le monde extérieur. Les premiers voyageurs étrangers s'y sont aventurés en 1977, et tous ont été fascinés par la beauté sauvage et grandiose des lieux et la gentillesse de la population tibétaine qui y vit. Des touristes courageux ont rapidement suivi, dans des conditions précaires qui en ont heureusement réduit le flot, laissant ainsi intact ce précieux joyau de l'Himalaya dans l'écrin de ses montagnes. La « capitale» du Zanskar, Padum, est ainsi devenue en été un petit centre de rencontres de quelques dizaines d'Allemands, 19

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