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La tasse de thé

De
149 pages
A Paris le narrateur, fils d'émigré russe, raconte l'occupation allemande avec un collabo pour voisin. Son père et ses compagnons relatent les aventures qui les ont conduits de la Mer Noire à la France à travers deux guerres mondiales et une guerre civile. Chez ses parents, au milieu de la table trônait une bouilloire bien chaude. Elle remplaçait le samovar. Dans la vapeur qui en sortait, chacun retrouvait un visage lointain, une bataille, une steppe, un bois de bouleaux. Alors s'élevaient ces chansons de la terre russe qui viennent du fond des tripes, comme un sacrifice ou un chant d'espoir.
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La tasse de thé

du m.êtne auteur

Le sel sur les lèvres poèmes
éditeur: P.J. Oswald

à paraître poèmes du réséda et d~ l'acacia

Alexandre TIKHOMIROFF

La tasse de thé
Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus Jean-Placide TSOUNGUI, Cette France qui refuse notre intégration, 2005. Alban JUTTEAU , Evasion tropicale, 2005. Janine ANDRIEU, La Joconde dans le maquis, 2005. Anne PASSOT, La vie ordinaire ou quand le destin s'emmêle,2005. Oumar ABA TRAORÉ, Mon combat pour le Mali, 2005. NKANSA'S Nenthor, Lettre à un ami au Congo, 2005. Michel RUBIN, L'effet madeleine. Petits croquis d'époque autour de mots yiddish, 2005. Paul DELCAMPE, Jacob, Mohamed et moi Romain, 2005. Georges AMAR, L'Inde danse, 2005. Marcel FAKHOURY, Les derniers anges d'Alexandrie. Roman, 2005. Christiane DELLAC , Marie-Anne Collot, 2005. SOLVEIG, Linad et les loups, 2005. Philippe MOLLE, Mémoires d'outre mers, 2005. Hugues LETHIERRY (dir.), La mort n'est pas au programme,2005. Micheline CANONNE BEDRINE, Mimi dans la tourmente, 2005. SOLVEIG, Mots pour maux, 2005. Lucie CHARTREUX, Derrière le soleil, 2005. Janine FOURRIER DROUILHET, Brocante, 2005 Delia MONDART, Les miettes de la diplomatie, 2005.

à tous les Tiko's

www.librairieharmattan.com Harmattan! @wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr @L'Hannatlan,2005 ISBN: 2-7475-9520-X EAN: 9782747595209

CHAPITRE 1

LEt7
Ce siècle qui surgit soudain Dans l'herbe sèche, empoisonnée, Criant du bûcher comme Giordano: «(Et pourtant c'est comme çà ! ) C'est çà ton siècle / Boris Smolenski

Le 17, impair, noir et manque! annonça le croupier. C'est en jouant sur « manque» à la table de roulette du casino de Wiesbaden qu'Alexis Ivanovitch, ruiné, regagna son premie.r florin. Telle est l'histoire que nous conte Dostoïevski dans son .roman« Le joueur». Pour moi le 17, c'était le n° de l'immeuble parisien où j'ai habité après ma naissance. Une ruche de trois bâtiments autour d'une cour, constituée de 80 studios d'environ 20m2 chacun. Fils unique, j'étais un privilégié, car certains s'y entassaient avec leurs trois enfants. Construit à la fin de l'année 34, les émigrés russes y furent nombreux. Certains avaient frappé mon esprit. Igor, qui avait dû porter un bel unifonne dans une autre vie, travaillait comme hallebardier dans toutes les cérémonies où, à l'entrée, un homme en habit aux boutons dorés se tenait au garde à vous pendant des heures. Le garde à vous; il en avait eu l'habitude.

Face à notre fenêtre, au 3éme étage, habitait Napoléon. Tous l'appelaient ainsi; personne ne lui connaissait d'autre nom. Officier dans l'armée du tsar, il avait fait la guerre russo-japonaise, en trichant sur son age, et toutes les campagnes qui ont suivi, et elles ne manquaient pas. Il a dû finir colonel et, à Paris il était l'un des gardiens du tombeau de Napoléon aux Invalides, et cela depuis longtemps. D'où son surnom. Quand l'occupation arriva, il fut licencié, car il était étranger, doté comme mon père et tous leurs compatriotes d'un passeport de nationalité « émigré russe », ce qui n'est pas vraiment une nationalité. Le passeport « Nansen» qui aurait été plus adapté, ne leur fut pas accordé. Le gouvernement de Pétain, avant même les lois antisémites, avait édicté des lois contre les étrangers, leur interdisant, entre autres, certains emplois. Quand Napoléon était malade, ma mère lui apportait un bol de soupe. Elle m'emmenait. Tout petit, je tenais fermement sa main car j'étais dans un monde étrange. Des tapis partout, un grand sabre accroché au mur et surtout des tas d'objets qui m'étaient inconnus. Lorsqu'il marchait dans la rue, il était raide, la tête droite, légèrement relevée qu'il ne détournait jamais, même pour dire bonjour. J'avais l'impression que le grand sabre que j'avais vu au mur était à sa ceinture et traînait par terre. Un coup de feu résonna dans la cour. C'était un matin au lever du jour. Napoléon avait dû garder comme souvenir un pistolet de ses campagnes. Il avait laissé une brève lettre, écrite en russe: « J'ai connu toutes les joies, toutes les gloires de la vie. Maintenant que je suis vieux et seul, je ne connais plus que la maladie et le malheur. Ma vie ne sert plus à rien. Adieu. » Mon père fut très éprouvé. Cette mort tragique lui remémora celles de ses amis, morts terribles des guerres, de la révolution, de la faim, tous dans des circonstances que l'on ne raconte pas à un petit enfant.

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Le couple Aronsberg, qui habitait en dessous de chez nous, était bien différent. Lui, fils d'une famille d'industriels de la teinturerie de Petrograd, n'avait jamais travaillé de sa vie. Il vivait d'hôtel en hôtel à travers l'Europe, et la révolution russe survint alors qu'il séjournait sur la riviera italienne. Une révolution par-ci, une guerre par-là, plus un mauvais placement de fortune et il échoua là, au 17, avec son épouse, ancienne ballerine des ballets de Petrograd. Homme aimable, avec toujours un mot gentil pour moi, tout empreint de la politesse feutrée des palaces, il nous dit un JOur : « Les temps nouveaux arrivent en Russie; moi qui n'avais jamais travaillé, je travaille maintenant, quand les autres vont prendre leur retraite. Je suis puni pour mon passé. » Un personnage de Tchékhov n'avait-il pas dit: «Que viennent les temps nouveaux, je serai obligé de travailler et je rentrerai le soir, enfin fatigué », et les temps nouveaux sont arrivés. Les autres Russes habitant l'immeuble, comme tous les autres, n'avaient qu'une obsession; trouver le travail qui leur pennettrait de payer le loyer. Une famille italienne vivait au 2ème étage dans le bâtiment en face. On en dit le plus grand mal quand les avions italiens mitraillèrent des colonnes de réfugiés qui quittaient les villes, au moment de l'exode. C'était une famille d'ouvriers, lui dans le bâtiment, rentrant toujours tard le soir. Une famille comme les autres, avec les mêmes astreintes. Toute cette animosité fut vite oubliée. Et puis il y avait mes parents. Mes premiers souvenirs, mon premier souvenir peut-être, c'est le jour où ma mère affolée est entrée dans notre petit studio en lançant d'un air bouleversé:

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«Les Allemands sont là, ils sont avenue de Versailles, toutes les boutiques fennent, les gens se sauvent et courent dans les rues! » Mon père était blême. Je ne connaissais pas encore son histoire, j'étais si petit, mais j'ai compris que les temps du malheur arrivaient, et pas seulement pour nous. C'était en juin 40, j'avais 5 ans.

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CHAPITRE 2

L'OCCUPATION
Elle était venue Et elle s'était répandue La horde verdâtre Comme !es eaux saumâtres A. Tikhomiroff (à RoI Tanguy)

Le camion à ridelles, déjà plein d'enfants et de bagages, trônait au milieu de la petite place située face à notre immeuble, au milieu d'une agitation des parents, des cris des enfants, des au revoirs et des jeunes organisateurs qui n'en finissaient pas de dire : - Allez plus vite! Nous devons partir avant que les Allemands n'investissent entièrement Paris! - Pour aller où ? cria ma mère pendant que ma valise, fort lourde, poussée par des mains inconnues arrivait sur le carmon. - On ne sait pas encore, dirent les jeunes organisateurs, - Où qu'ils aillent, nos enfants seront mieux qu'ici, ajoutèrent des femmes, on ne sait pas ce que les boches vont faire à Paris! On ne disait pas «les Allemands» à cette époque, mais « les boches» ; c'était le terme usuel. Après un instant d'hésitation de ma mère, ma valise revint, propulsée par les mêmes mains et nous rentrâmes à la maison. Tes papiers n'étaient pas en règle, m' a-t-elle toujours

dit. Je crois plutôt qu'elle avait craint de laisser partir un si petit garçon vers l'inconnu. Quand ce fut le temps des alertes aériennes qui survenaient le soir, et que la DCA tonnait, cette énonne valise, pleine de mes vêtements, descendait les 4 étages avec nous, pour aller à la cave qui nous servait d'abri collectif. L'alerte; c'était le son strident des sirènes qui était suivi des coups de sifflet de la défense passive, des hommes qui sillonnaient les rues; pour faire éteindre toutes les lumières oubliées car les bombardements alliés survenaient souvent la nuit et il fallait empêcher que les avions ne se repèrent. La cible, les usines Renault qui fabriquaient des chars, était située à moins de deux kilomètres. La sirène faisait peur et on avait peur ensuite quand on entendait le bruit des bombes. Parfois les murs vibraient. Personne ne parlait. Un second coup de sirène annonçait la fin de l'alerte. On remontait ma valise. Ce fut le temps, pour presque tous les petits enfants de Paris, des galoches en bois, des rêves de chocolat et des vêtements sans cesse rallongés par des bouts de n'importe quoi. Maman était un peu démunie de tissus pour le rapiéçage, parce que juste avant la guerre, elle avait vidé les tiroirs pour envoyer des colis de vêtements aux réfugiés républicains espagnols qui avaient fui le coup d'état du général Franco et étaient parqués dans des camps du Sud de la France. N on loin de la Porte Saint Cloud à Paris ma rue, la rue Jouvenet dans le 16èmearrondissement, est comme un petit ru qui prend naissance au confluent de l'avenue de Versailles et du boulevard Exelmans et dont les méandres s'enfoncent dans le tissu urbain pour aller se jeter vers Auteuil qu'il n'atteindra pas, happé par les rues aux belles demeures. L'avenue de Versailles relie le Louvre à Versailles. Pendant longtemps on avait dû entendre le cliquetis des

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roues des calèches et des carrosses sur les pavés qui serviront plus tard à ériger maintes barricades. Le boulevard Exelmans était lui bien différent; plus chic même si dans nombre de ses chambres de bonnes s'entassaient des émigrés russes. Exelmans, du nom d'un général d'empire qui s'était illustré lors de la bataille de la Moskova. Le long de ce boulevard, à quelques minutes à pied de chez nous se tenaient deux églises orthodoxes et une petite épicerie russe qui essayait de survivre en vendant des préparations aux choux confectionnées dans l'arrière boutique. Dans le mitan de ce boulevard était érigé ce qui ressemblait à un aqueduc romain: le viaduc d'Auteuil. En fait le viaduc traversait la Seine 200 mètres plus loin mais avait donné son nom à cette construction de pierre sur laquelle sillonnaient les trains de la ceinture qui entourait Paris. TI fut démoli pour faire place à beaucoup de macadam et le pont du Garigliano remplaça le viaduc qui enjambait la Seine Ce quartier oublié resplendissait et m'émerveillait tous les 14 juillet quand le viaduc tirait son feu d'artifice sur la Seine avec les détonations des fusées qui faisaient peur et les « oh ! »et les « ah ! » des spectateurs en extase devant la féerie du ciel illuminé. On se préparait à l'événement des jours avant, on en parlait des jours après. C'était un dimanche, le 21 mai 1871 vers 16 heures, que les Versaillais de Thiers entrèrent dans Paris par la Porte de Saint Cloud et se heurtèrent aux fédérés de la Commune de Paris à ce carrefour de l'avenue de Versailles et du boulevard Exelmans comme en témoignaient des trous de mitraille dans la pierre que l'on m'avait assuré provenir de ces combats. C'était probablement vrai, car quelques rares inscriptions burinées étaient datées de cette époque..

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L'été j'allais à la plage avec les copains. La plage, c'était la sablière des quais de la Seine, de l'autre côté du viaduc d'Auteuil, aujourd'hui remplacé par le joli pont du Garigliano, c'est là que nous apprenions à nager. Nous y avions vu quelques cadavres flotter: «des résistants)} affinnaient les uns, «des collabos, bien fait pour eux)} ricanaient d'autres. Nous pêchions des écrevisses avec un morceau de chiffon rouge au bout d'une ficelle. Malgré les temps difficiles du pain chargé de sciure, de brins de paille et d'échardes, j'avais des remarques de maman à propos de ce nouveau plat: «tes écrevisses; on croirait mâcher de la vase! )}me disait-elle. Le long des quais on voyait aussi des rats, gros comme des chats, rapides comme des souris, mais il n'y avait pas de danger, ils ne sortaient qu'à l'arrivée de la nuit. C'était aussi pour moi le temps des interdictions. Dans cette partie, à l'époque, très populaire du 16ème arrondissement de Paris, ma mère m'avait sévèrement délimité les rues que je ne devais pas dépasser et les lieux interdits. Presque en face de notre immeuble, trois marches accédaient à une cour de receleurs et d'activités non référencées. Le porche du n01S contigu à notre immeuble était celui d'une étable. C'était l'étable de la rue Jouvenet où, avant la guerre on pouvait acheter du lait frais. De temps à autre je voyais les vaches partir se promener comme à la campagne et il y avait toujours un passant pour ramasser les bouses. Le troupeau est devenu de plus en plus petit et un jour, plus de vaches. Elles ont évidemment été mangées. Ma mère, Espagnole, venait d'un petit village de Castille. Pour obtenir ses papiers d'émigration elle avait dû présenter aux autorités espagnoles un certificat de bonne santé et de bonne moralité, les deux émanant du curé de sa paroisse puisqu'il n'y avait pas de médecin. Dans son village il y avait 16