Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,63 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La Tour de la mort

De
217 pages
1964 - En vacances sur la côte Adriatique, Marc fait la connaissance d'un médecin tchèque. Deux mondes se confrontent : celui de la liberté où vit Marc, en France, et celui d'Hugo qui, en Tchécoslovaquie, subit les rigueurs du régime communiste, la prison, puis le goulag des mines d'uranium.
Marc organise la fuite de son nouvel ami, de sa femme et de sa fille.
Le récit commence en Normandie, en 1940, et se poursuit dans les Pays de l'Est, en France, aux Etats-Unis, jusqu'en Afghanistan, puis à Prague où Hugo retrouve ses racines. En décembre 2006, il revient à Jachymov, sur le site des mines d'uranium dominé par la tour de la mort.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Marc Anger

LA TOUR DE LA MORT
Récit

L'Harmattan

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

@

2007 75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03341-2 EAN : 9782296033412

I - A L'ECOLE DE LA GUERRE

Nous étions cinq garçons. Quand je suis arrivé, le dernier, mon père avait pu parfaire son rôle de chef de famille avec mes quatre frères aînés mais non sans difficultés. Son système éducatif avait subi quelques échecs scolaires. Au lycée Hoche à Versailles notre réputation était solidement ancrée. Quand j'y suis entré, dans les petites classes, on m'avait déjà à l'œil et j'ai été rapidement orienté vers un cours privé; mon père les connaissait tous. Nous habitions un appartement situé juste en face de la chapelle du château. Par la fenêtre, ma mère me surveillait quand je traversais la place Gambetta...et hop, ... j'étais dans mon jardin. Je connaissais tous les recoins du parc, les souterrains, les bosquets, les allées que je parcourais à vélo, ce qui était rigoureusement interdit. Je faisais naviguer mon voilier dans les bassins. Officier de maril1e, mon père avait parcouru le monde dès 1900, à bord de l'Iphigénie, croiseur-école, ancêtre de la Jeanne d'Arc. Le monde lui était familier... des Antilles à la Chine en passant par les Indes, Madagascar et l'Afrique du Sud où les Boers se battaient contre les Anglais pour leur indépendance.

Fréquemment, il nous faisait part de sa vue globale du monde, en commençant par le péril jaune et la nécessité de construire une Europe capable de s'imposer dans le nouvel échiquier mondial. Il avait mis en pratique ses théories en envoyant, en 1938, mon frère aîné Edouard dans une famille anglaise et François, le second, dans une famille allemande, sur le principe d'échanges. Si bien que le jeune Allemand Guna et l'Anglais Edgar sont venus passer leurs vacances avec nous en 1939; ils sont arrivés à la maison début août. Tout se passait parfaitement bien. Presque tous les jours, mes frères emmenaient leurs amis visiter Paris. Puis nous sommes partis pour Arromanches, petite station balnéaire sur la côte normande. Notre grand-mère avait loué une grande villa. Venant de Rouen, nos cousines Nicole et Jeannine nous ont rejoints. Bains de mer, pêche, tennis pour les grands. Vacances de rêve quand, le 24 août, mon père a débarqué. Nous devions rentrer d'urgence à Versailles et au plus vite renvoyer nos jeunes amis dans leurs foyers. Mon oncle Jean est arrivé de Rouen pour ramener les cousines. Mon père qui suivait de très près les événements politiques sentait la guerre approcher, alerté dès le 23 août par la signature du pacte germano-soviétique. Il nous expliquait: - Hitler et Staline viennent de se mettre d'accord, ils prendront la Pologne en tenaille, l'Allemagne l'envahira à l'est, la Russie à l'ouest. La Russie occupera la Finlande et annexera les pays Baltes et la Roumanie. En même temps Staline admettra l'annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler qui a déjà absorbé l'Autriche... Quel programme! 8

- Vous
loin.

comprenez, mes enfants: la guerre n'est pas

Tout ceci me passait au-dessus de la tête. Mon père expliquait que la Lituanie, l'Estonie, et la Lettonie formaient les pays Baltes. Pour moi c'était bien confus, j'avais douze ans L.. mais je sentais bien qu'il se passait quelque chose de grave. Et le 3 septembre la guerre était déclarée. La guerre, j'avais du mal à imaginer ce que c'était. J'avais hérité de mes frères des livres illustrés, les bandes dessinées d'aujourd'hui. Ces livres, destinés aux petits, montraient les Prussiens aux mines patibulaires, coiffés de casques à pointe, confrontés aux gentils Français, l'air bon enfant dans leur tenue bleu-horizon. On les appelait "pioupious". Une autre image de la guerre de 14-18 m'était donnée chaque année le 25 septembre. Mon père revêtait sa tenue d'apparat bleu marine, chamarrée d'or. Il était impressionnant. Il partait pour Verdun retrouver les officiers de marine qui, avec lui, avaient combattu dans les fusiliers marins. Ils allaient au moulin de Laffaux, au chemin des Dames se recueillir sur la tombe de ceux qui étaient morts au combat en septembre 1918, les trois quarts des officiers, et plus de la moitié des effectifs du bataillon. Jamais il n'aurait manqué ce devoir de mémoire. Une nouvelle guerre allait donc commencer. Mon père disait que la France et la GrandeBretagne avaient enfin compris qu'à Munich, en 1938, Hitler nous avait bel et bien bernés en faisant admettre à nos gouvernants les annexions de la Tchécoslovaquie et de l'Autriche. Que la France et la Grande-Bretagne avaient été pleutres et naïves!

9

Septembre 39 passe, puis octobre... rien... toujours rien... si ce n'est des affiches. L'une d'entre elles m'avait particulièrement frappé: "NOUS VAINCRONS PARCE QUE NOUS SOMMES LES PLUS FORTS." Alors, pourquoi s'en faire? Si bien que l'on a appelé cette période "La drôle de guerre". Du haut de mes douze ans, je ne la trouvais pas du tout drôle, cette guerre, car mon père, sentant je ne sais quelle catastrophe arriver, décida de m'envoyer en province chez une tante, avec mon frère Daniel. Et nous voilà à Flers-de-l'Ome, à environ deux cents kilomètres à l'ouest de Paris, en pleine Normandie, berceau de la famille. La maison de la tante Thérèse était particulièrement spacieuse. Nous passions beaucoup de temps à jouer dans le jardin avec le chien Jado. La tante dirigeait une petite entreprise de tricotage. C'était une femme d'affaires. Quel déracinement! Changement de collège, j'étais en Sème.Changement de mode de vie. Habituée à diriger son personnel, la tante Thérèse était très autoritaire, contrairement à nos parents qui heureusement venaient régulièrement nous voir à Flers. Ils nous remontaient le moral. Pour une drôle de guerre, c'était tout, sauf drôle!

* * * * * * *

10

Un soir, nous étions le 8 juin 1940, Daniel et moi nous trouvions postés dans l'embrasure de la porte du salon. Claude, qui lui avait seize ans, y était admis avec les grandes personnes. Tous étaient rivés à la T.S.F., l'oreille sur le haut-parleur, ils écoutaient un discours, et ils pleuraient! Nous étions sidérés... A notre âge, nous pensions que les larmes étaient réservées aux enfants. Nous sommes entrés dans le salon sur la pointe des pieds. Le discours se terminait, la tante a coupé RadioParis, puis dans un silence de mort, Bernadette, notre mère, nous a pris dans ses bras: - "Ma tante, pourriez-vous leur expliquer ce qui se passe? Vous saurez mieux le faire que moi. " La tante a pris la parole: - "Nous avons écouté le discours du chef du gouvernement, Paul Reynaud, il a dit que les troupes allemandes avaient enfoncé nos lignes de défense, qu'elles avançaient vers Paris, que le gouvernement quittait Paris pour Tours, puis Bordeaux, s'il le fallait. Il a ajouté que les Français devaient surtout rester chez eux, sans s'affoler... et attendre." Tante Thérèse a poursuivi... "Nous, nous allons faire comme le gouvernement: on s'en va dès demain matin. Nous devons réfléchir aux préparatifs. Bernadette, veux-tu aller coucher tes enfants. Venez dire bonsoir, les enfants. A demain, on se lèvera très tôt." En nous embrassant, maman nous a expliqué pourquoi ils pleuraient. La guerre était perdue, les chefs quittaient Paris, la France était foutue, on allait sûrement être occupé par les Allemands, et il fallait fuir. Il

Notre père, lui, était resté à Versailles. - "Quand le navire risque de couler, disait-il, le commandant ne quitte jamais le bord. Toute la population ne peut s'échapper, les plus anciens doivent rester pour administrer la cité. Donc, je reste." A Flers, réveil en fanfare à cinq heures du matin; on espérait partir vers sept heures. Dans sa Il CV Citroën, l'oncle Jacques emmènerait son épouse, la tante et notre mère en direction de Biarritz - des cousins les hébergeraient dans leur grande villa d'Anglet. Deux difficultés à surmonter: l'approvisionnement en essence et le passage de la Loire. Y aurait-il encore des ponts ?... La seule solution pour freiner les Allemands était de les faire sauter. C'était la mission du Génie. Les trois garçons partiraient à bicyclette pour Batzsur-Mer près de La Baule - des parents y avaient loué une grande villa, ils pourraient sûrement les héberger pour quelques jours; une fois reposés, direction Biarritz où toute la famille se retrouverait. Cela paraissait tellement simple! Tout le monde perdait le plus élémentaire bon sens, aussi bien le gouvernement que les familles! Pour ma part, cette aventure avait un goût de liberté qui n'était pas pour me déplaire. Claude et Daniel avaient leur vélo. Pour moi, ils en avaient déniché un dans le grenier, vieux comme Hérode; il ne datait pas de la guerre de 14, mais pas loin... de grosses jantes en bois... le bois avait joué au cours des années... les freins étaient inexistants. Claude l'avait bricolé tard le soir, il avait resserré les rayons pour diminuer le voilage des roues et réparé les freins. Tout irait bien. Très ingénieux, il avait aussi fabriqué une remorque. 12

Il avait démonté un tricycle, l'essieu et les roues supporteraient une caisse en bois et, pour parfaire le tout, un attelage s'accrochait à son vélo, je ne sais comment, mais ça marchait! Et nous voilà partis tous les trois, Claude avec la remorque, les trois porte-bagages chargés de petites valises et sur les valises les raquettes de tennis... à Batzsur-mer on allait bien trouver un tennis, on serait en vacances! La voiture des parents est partie un peu plus tard, le temps de fermer et de barricader la maison. .. pour combien de temps? Premier objectif, Domfront, à vingt et un kilomètres, nous en avions deux cent soixante-dix à parcourir. Claude pensait que dans trois jours nous serions à Batz... Enfin les vacances! Nous n'avions pas la moindre idée de ce qui se passait sur les routes. On avait bien entendu parler de l'exode des Hollandais, des Belges, des populations du nord: on parlait de huit à dix millions de réfugiés sur les routes, éparpillés dans toute la France! Tous fuyaient vers le sud et l'ouest. Certains avaient trouvé refuge dans des fermes ou chez des parents, ils dégageaient les routes, mais ces réfugiés étaient aussitôt remplacés par d'autres, comme nous. On se parlait lors des arrêts. D'où venait la famille voisine? Où allaient-ils ? Avaient-ils été mitraillés? Lorsque des escadrilles de Stukas survolaient en rase-mottes notre colonne de réfugiés, nous pouvions facilement distinguer les croix gammées noires sur les ailes. On baissait instinctivement la tête et le dos, tant leur vrombissement était fort et terrifiant, on se mettait en boule, pétrifiés. Au contraire, les autres réfugiés quittaient

13

la route à toute vitesse et se couchaient par terre... On apprenait la guerre! Nos voisins, des Belges, nous ont expliqué que la première vague d'avions venait en observation: s'ils repéraient du kaki ou des éléments militaires mélangés aux civils, on avait le droit aux vagues suivantes qui arrosaient toute la colonne à la mitrailleuse, il fallait donc dégager au plus vite. Les voitures étaient bondées de passagers, les toits chargés de valises, de matelas en guise de protection. Automobiles, voitures à cheval, vélos, et même piétons poussant des landaus bourrés d'affaires, formaient une énorme pagaille: on ne roulait pas, on se traînait. .. et on a dû s'arrêter quand des motards de l'armée anglaise nous ont obligés à libérer la route... - "Tout le monde sur le bas-côté." Et quelques kilomètres plus loin, cela recommençait. Ainsi, on a vu passer, à fond de train, des centaines de véhicules militaires de toutes sortes, des colonnes de camions remplis de soldats, des canons, des autos blindées, toute une armée qui fonçait sur Nantes, pour s'embarquer vers l'Angleterre. Ils roulaient si vite en nous frôlant, que plusieurs fois on a failli se faire arracher la remorque et nous avec. Le même soir, on apprenait par la radio que la majeure partie de l'armée anglaise s'embarquait aussi à Dunkerque. Au moins quatre heures d'arrêt forcé. Le soir, nous n'étions qu'à Domfront, vingt et un kilomètres parcourus dans la première journée! Claude dirigeait les opérations. En questionnant à droite et à gauche, il apprit que, dans chaque ville, des centres d'accueil étaient organisés pour les réfugiés. 14

Nous y étions chaleureusement reçus par de braves dames qui se mettaient en quatre pour nous installer. Comme le midi on pique-niquait de façon très sommaire, c'est dire si le soir on appréciait la soupe du centre. A vingt heures, un silence monacal régnait parmi les deux ou trois cents réfugiés qui étaient entassés... Tout le monde attendait fébrilement les nouvelles de RadioParis. Le speaker commentait le discours des ministres et du chef du gouvernement, leur départ pour Tours. Suivait l'état de l'avance des troupes allemandes... et le recul des nôtres... Nous étions les meilleurs mais ces Allemands avaient une supériorité incontestable en matériel et en nombre! Une paillasse pour Claude. Pour Daniel et moi, une seule suffirait, on dormirait tête bêche. Cette première nuit a été parfaite, nous étions si fatigués! 12 Juin - Cap sur Mayenne, trente-cinq kilomètres. Il faisait un temps magnifique. La route était vallonnée, rarement du plat, rien que des côtes et des descentes. Nous pédalions allègrement au milieu des pâturages et des petites maisons à colombages et toits de chaume. Après quelques kilomètres, de nouveaux motards, mais cette fois-ci des Allemands... on était sidéré! Ils arrêtèrent leurs motos tout près de nous et, comme les Anglais la veille, nous firent libérer la route. Même scénario, mais beaucoup moins de gros matériel et, fait appréciable, ils roulaient plus calmement. Nous avions mOIns peur. C'était les premiers Allemands que l'on voyait. On nous en avait tellement parlé, de ces Allemands! Tout compte fait, on avait envie de les voir. Comme ils étaient bien équipés! De grands imperméables descendant 15

jusqu'aux pieds et des casques qui leur donnaient un air sinistre. On s'est approché de leurs motos impressionnantes! On n'en avait jamais vu de semblables, de si belles. Sans vouloir le montrer, nous étions admiratifs et commencions à comprendre leur supériorité. .. mais on n'avait pas tout vu ! Seulement deux heures perdues et nous repartions. On déjeuna rapidement au bord d'une rivière. Non sans difficultés, Claude avait fait quelques courses avant de quitter Domfront. Un bon bain nous remit d'aplomb et que vit-on arriver: à nouveau des Allemands, sans doute plusieurs compagnies, au moins deux cents... à vélo... qui pédalaient comme nous! La seule différence, leur habillement. Ils avaient un harnachement incroyable, sacs à dos en peau de bique, fusils, munitions, casques sur le côté, un barda qui devait peser des tonnes. Quant à nous, nous étions en short, chemisette et sandales! Il faisait horriblement chaud. On n'était pas mécontent de les voir transpirer sous leurs uniformes vert-de-gris, soigneusement boutonnés, pédalant avec des bottes et se faisant engueuler par leurs chefs parce qu'ils n'allaient pas assez vite. On a fait la route ensemble, nous n'avions guère le choix! Ils affrontaient les mêmes difficultés que nous: les côtes, qu'ils gravissaient à pied, en poussant leur vélo, les crevaisons, la chaleur! Ces types étaient sans doute des réservistes, à peine plus jeunes que nos parents. Ils avaient sûrement des enfants de notre âge. En nous voyant pédaler avec eux, ils devaient y penser. Ils essayaient de nous parler: - "Krieg gross malheur", les seuls mots d'allemand que nous pouvions comprendre, avec "Schnell!". Le ton 16

était plutôt sympathique, accompagné souvent d'un sourIre. En arrivant à Mayenne, ils ont continué. Claude a trouvé un centre d'accueil, comme le premier, même gentillesse prodiguée par des dames chaleureuses... Et à huit heures, après la soupe, silence total, les réfugiés attendaient les communiqués de Radio-Paris, la débâcle s'accélérait, mais une bonne nouvelle, on pouvait encore traverser la Loire, les ponts n'étaient pas coupés. Les parents allaient sûrement atteindre Biarritz. 13 Juin - Etape suivante: Fougères. Au sommet d'une colline, on s'arrête, une grande descente s'offre à nous: le spectacle est remarquable, une ville forte bâtie sur un promontoire, et en contrebas, encerclé par une rivière qui serpente, un château féodal défendu par treize grosses tours. Il n'y avait pas si longtemps, je jouais avec des châteaux semblables, en carton pâte. On se lance dans la descente, on entre dans la ville, pas un Allemand! On avait vraiment l'impression d'être en vacances! Nous avons déjeuné au bord de la Nançon, la rivière qui entourait la place forte et on s'est baigné avant de déjeuner. Cette aventure commençait à me plaire, on roulait normalement. L'après-midi, de loin on aperçut le château de Vitré. A l'entrée de la ville, le centre d'accueil, nous étions toujours bien reçus. Avec l'habitude, on était un peu chez nous, dans ces centres d'hébergement. Chacun racontait son périple, ses aventures, ses malheurs. L'adversité était un point commun qui les réunissait! Les gens communiquaient avec une grande facilité. Pour nous, c'était plutôt sympathique! Fallait-il que les gens

17

souffrent pour communiquer ainsi, sans se préoccuper ni de l'âge, ni de la nationalité, ni du milieu social. 14 juin - Etape suivante: Le Plessis. Claude s'était souvenu que des cousins habitaient un château, près de Rennes. Après une quarantaine de kilomètres, nous arrivons sans prévenir au Château du Plessis. Nous donnons aux cousins des nouvelles de Flers: les parents étaient peut-être arrivés à Biarritz? Nous étions bien contents de troquer le centre d'accueil pour un château. Il était remarquable, ce château. Les cousins habitaient Rennes, ils étaient réfugiés ici... A vrai dire, ils se seraient bien passés de nous! Après les centres d'accueil, on avait l'impression de se trouver dans un palace! Et pourtant, ce château n'avait pas l'eau courante!... Si, dans la cuisine! Nous avions réellement besoin d'un vrai repos. Moi, j'étais lessivé, épuisé. Un jour, dans une descente vertigineuse, j'ai commencé à zigzaguer, je faisais de grandes courbes... comme si j'étais saoul. Claude s'en est rendu compte, il est venu, en douceur, me donner un coup d'épaule. .. j'étais en train de m'endormir. Il m'a réveillé! Ce frère aîné me tenait lieu de père, de mère, de guide. Ce repos de châtelains était bien mérité. Après le dîner, nos hôtes ont allumé la radio pour les nouvelles: Radio-Paris annonçait l'arrivée des Allemands dans Paris, on avait les larmes aux yeux. Heureusement qu'il n'y avait pas la télé; voir l'évènement eût été insupportable. 15 et 16 juin - Il nous restait cent trente kilomètres pour Batz, nous commencions a être entraînés, même moi, j'avais acquis de l'endurance. Si les routes étaient

18

dégagées, on coucherait un peu après Redon et aprèsdemain on serait au bord de la mer. .. Enfin les vacances! Nous n'avions pas pris en compte le côté le plus positif de l'étape, nous allions rouler sur du plat! Quel bonheur! Nous découvrons les marais salants, à droite, et à gauche un immense quadrillage de rectangles blancs séparés par de petites digues. C'est par là que l'eau de la mer arrive, elle s'évapore, le sel se cristallise, plus blanc que blanc. A l'aide d'un grand râteau, des hommes écument le sel qui forme de gros tas très réguliers. On traverse Guérande, et enfin, les panneaux annoncent La Baule, Le Croisic et Bourg de Batz qu'on appelle maintenant Batz-sur-Mer. Dans la rue principale, à cent mètres de la mer, nous apercevons une grande villa, la villa tant attendue! L'oncle Jean et la tante Elisabeth étaient sidérés de nous voir arriver là, à vélo! Nous étions enchantés de retrouver nos cousines Nicole et Jeannine. On ne s'était pas revu depuis les vacances d'Arromanches. La villa avait été louée pour trois familles et huit vivaient ici, entassées les unes sur les autres. Certains avaient dû trouver des chambres dans le village. Les enfants, peut-être vingt-cinq ou trente, s'étaient regroupés par âge, on allait bien s'amuser. Les garçons campaient dans le jardin. Le pensionnat voisin, tenu par des sœurs, hébergeait les filles. Depuis l'exode, les dortoirs étaient libres. On ne nous attendait pas spécialement!... Mais nous n'étions là que de passage et dans quelques jours, nous allions repartir pour Biarritz.

19

Si, pour les enfants, tout se présentait au mieux, les parents, eux, avaient du souci à se faire pour le logement, le ravitaillement, les repas en plusieurs services. Il fallait arbitrer les conflits entre les familles et les enfants. Et avec quels moyens financiers? Pour nous, les jeunes, aucun problème, baignades, fabuleuses parties de pêche aux bouquets roses, aux bigorneaux, aux crabes et aux coques. Les grands avaient trouvé un tennis. L'oncle Jean s'est rendu compte que partir pour Biarritz était une folie. Nous allions donc rester avec eux. Comme nous étions contents! Le séjour s'éternisait. Les parents ont décidé, à trois ou quatre d'entre eux, de nous faire la classe! Quels souvenirs! Ce que nous pouvions rire, on chahutait, on se faisait punir. Un jour, on a été privé de déjeuner. Une bonne pêche de bigorneaux a suppléé au repas familial, et pas de parents sur le dos! 17 juin 1940 - Avant le dîner, les enfants ont été priés d'aller jouer dans le jardin. Les parents se sont réunis dans le salon. Le silence était total. Ils attendaient le discours du maréchal Pétain qui, après la démission de Paul Reynaud, avait été chargé de solliciter l'armistice.

22 juin 1940 - L'armistice est signé. Nous apprenons que les allemandsn'occuperontque la moitié de la France... nous serions dans la mauvaise moitié!

20

10 juillet - Par un vote massif des deux assemblées, députés et sénateurs nomment le maréchal chef de l'Etat avec les pleins pouvoirs. 1 On allait afficher partout ses photos en couleur, notamment dans les écoles. Quelques semaines plus tard, on nous faisait chanter "Maréchal, nous voilà"...

* * * * * * * Fini les vacances, quel dommage! La situation était devenue calme, nous sommes rentrés en train à Flersde- l'Orne, pas pour longtemps... Nous apprenions que mon père était gravement malade. Claude est parti d'urgence à Versailles, notre mère est venue l'y retrouver, venant de Biarritz. Il était déjà mort, pratiquement sans soins. Depuis le début août 1940, la désorganisation, la pagaille sévissaient partout y compris dans les hôpitaux. Pas de médecins, pas de pharmacies, pas de voisins, notre père était mort dans une totale solitude. Daniel et moi sommes arrivés de Flers pour trouver notre père sur son lit de mort. Qu'il était impressionnant, vêtu de sa tenue d'apparat d'officier de marine. L'enterrement m'a semblé aussi grandiose que sinistre. A quelle comédie se livraient les adultes? Tout ces déguisements, à commencer par nous... on avait fait teindre en noir nos plus beaux costumes! Et les chevaux du corbillard, drapés de noir avec de grandes houppettes
I

569 voix pour, 30 voix contre. 21

noir et argent sur la tête! Et le bruit! Les pavés de Versailles, datant de Louis XIV, résonnaient du bruit des sabots et des grandes roues du corbillard, cerclées de fer. Si le but était d'en rajouter au chagrin, c'était assuré! A la fin de la cérémonie, sur le parvis de l'église, une foule d'amis nous a entourés de son affection. Que de paroles, que de promesses L.. Tout le monde allait nous
aider!

...
* * * * * * *

Mes deux frères aînés s'étaient engagés dans le courant de l'année 40. .. introuvables... aucune nouvelle. L'hiver 40-41 a été terrible. J'en ai deux souvenirs: la faim et le froid. Le ravitaillement tournait à l'obsession. Le dimanche, Daniel et moi partions à vélo, dans la Beauce, sur la route de Chartres. Au milieu des champs, de très grands bacs en ferraille servaient au stockage du fourrage pour les bêtes. Les paysans y mélangeaient la paille à de la mélasse, résidu de couleur marron, gluant, avec un aspect à vous soulever le cœur. Cette mélasse était un sous-produit de la fabrication du sucre. Une échelle permettait de monter dans le bac, vide à cette saison. En grattant ici et là, on récupérait une matière solide, d'un blanc franchement sale, qui s'était cristallisée sur la ferraille, c'était presque du sucre! On ramenait plusieurs kilos de notre larcin à la maison, avec une grande fierté... et notre mère faisait des confitures. Quel bonheur!

22

Quelquefois, on louait une charrette à bras, et on partait en forêt chercher du bois qui brûlait bien vite, mais c'était toujours un peu de chaleur, pour une ou deux soirées. Notre mère avait des moyens très limités. Nous avons déménagé une première fois, pour louer un appartement plus petit, puis une deuxième fois, à Paris où ma mère avait trouvé un petit emploi de secrétaire. Fin 1942, elle est tombée malade. Sous-alimentée, épuisée par une charge trop lourde, sans médicaments efficaces (il n'y avait pas encore les antibiotiques), elle n'a pas résisté... et de nouveau, nous étions orphelins. Nous connaissions malheureusement le scénario... A la fin des cérémonies, sur le parvis de l'église, tout le monde nous a entourés, famille et amis, marques d'affection, et promesses... combien de promesses L.. Que d'aide en perspective! Mon frère Claude est parti dans les Chantiers de jeunesse, il restait à caser Daniel, dix-sept ans, et moi, qUInze. L'oncle Jean et la tante Elisabeth qui nous avaient accueillis à Batz se trouvaient devant un problème crucial et bien peu de temps pour le régler. Venus de Rouen pour nous entourer et assister à ces tristes cérémonies, ils sont repartis avec deux enfants de plus.

* * * * * * *
Et nous voilà à Rouen, changement de vie total, tous mes repères sont bousculés.

23

Nous allions en classe à Join-Lambert, la principale institution religieuse de Rouen. J'y suis entré en seconde, au deuxième trimestre; j'étais le "nouveau", considéré comme un étranger dans cette école. J'avais été surpris de voir qu'elle était divisée en deux avec un mur garni de barbelés au milieu de la cour de récréation. La moitié de l'école était occupée par les Allemands, on les voyait vivre, faire de l'exercice, balayer la cour. Quant à nous, on menait notre vie d'écoliers. A la fin de l'année scolaire, mon frère Daniel nous a quittés. Il est parti pensionnaire au Prytanée militaire à La Flèche pour y préparer Navale. La guerre avait son bon côté. Dès qu'on entendait les sirènes, trois coups pour le début de l'alerte qui annonçait les avions, on disait au prof: - "M' sieur, on a peur"... Il était bien obligé de nous emmener dans les abris, on y poursuivait le cours, on retrouvait les autres classes, on se marrait bien. Une nouvelle vie de famille commençait. L'oncle était enchanté d'avoir deux garçons près de lui. On s'entendait bien. Nous avions de bons souvenirs... quand il nous faisait la classe à Batz-sur-Mer et pourtant, on lui en avait fait voir! Avec la tante, les relations étaient affectueuses mais souvent tendues. Il faut dire qu'après ce que nous avions vécu, notre esprit d'indépendance s'était largement épanoui et Tantine avait décidé de remettre un peu de discipline dans notre style de vie. Bien franchement, c'était "mission impossible"... Quand la pression familiale devenait un peu forte, on avait deux soupapes de sécurité.

24

La première, c'était la famille de mes cousins, très accueillante. Mon frère et moi étions chez eux constamment. Parmi les quatre enfants, Michel était le plus proche de moi. La deuxième soupape, c'était le scoutisme qui était aussi un repère, car à Versailles j'étais déjà aux louveteaux et mes frères avaient baigné dans le scoutisme. Avec Michel, nous étions dans la même troupe. De trois ans son aîné, j'étais son chef de la patrouille des Gazelles. Nous avons souvent campé ensemble, on se retrouvait aux réunions du jeudi et fréquemment le dimanche pour des "sorties" . C'était la guerre, mais avec le scoutisme, on l'oubliait. La troupe était devenue ma seconde famille. Les plus âgés des scouts étaient engagés dans les "Equipes Nationales", organisation qui dépendait de la préfecture. Nous devions être au service de la communauté, pour quoi faire? On se le demandait... Jusqu'au 19 avril 1944. Cette nuit-là, à deux heures du matin, nous sommes réveillés par les sirènes, toujours trois coups pour annoncer le début de l'alerte, puis par un grondement incessant d'avions, grondement qui se rapprochait et qui s'amplifiait de minute en minute. La maison vibrait. L'oncle nous a donné l'ordre de descendre dans la cave avec toute la famille, avec des casseroles en cuivre sur la tête en guise de casques, on priait, pensant notre dernière heure arrivée et qu'à tout moment on allait recevoir la maison sur la tête. Quand on entendait le sifflement des bombes, on se recroquevillait, la tête enfouie dans les épaules.

25