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La vallée de mémoire

De
177 pages
Après un survol des premières traces de l'histoire dans la péninsule armoricaine et de l'arrivée des immigrants de Grande-Bretagne et d'Irlande, l'auteur expose les dures conditions de vie après le Moyen Age, dues aux invasions normandes, au brigandage, aux guerres et aux épidémies. Puis c'est la révolution qui bouleverse la physionomie du pays, qui va être accentuée par l'arrivée du train et de l'electricité. Une histoire qui est celle de nombreuses communes de la Bretagne intérieure, dans laquelle beaucoup de lecteurs reconnaîtront leurs racines.
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La vallée de mémoire
Chronique d'un pays et de gens qui y ont vécu

(Q L'HARMATIAN,

2005

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALlA s.rJ. Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN
HONGRIE BURKINA FASO

Konyvesbolt

; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest

L'HARMATTAN ESPACE L'HARMA

1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
TI AN KINSHASA

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC http://wwwJibrairieharmattan..com harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 2-7475-9195-6 EAN : 9782747591959

Paul GEORGELIN

La vallée de mémoire
Chronique d'un pays et de gens qui y ont vécu

L'HARMATTAN

A la mémoire de mes chers parents Victorine Marie Lanoë, de Gausson, et Paul Louis Georgelin, de Plouguenast, séparés pendant un demi-siècle par la mort de l'un avant le temps et la longue vie de l'autre; à celle de mes laborieux ancêtres, dont un seul à vécu assez pour que je puisse le connaître, à celle de tous les braves gens qui ont fait vivre ma Vallée de mémoire P.G.

Les passagers de 1'histoire

Ma petite vallée n'est guère connue que des gens qui en ont fait leur demeure. Ceux qui y ont passé leur jeunesse avant de s'en aller vers Paris, ce phare décevant de notre peuple besogneux, en ont gardé la nostalgie et y reviennent aux vacances d'été. Cependant, avec ses cinquante kilomètres de long et une dizaine de communes traversées ou effleurées par sa rivière, elle a vu plusieurs fois passer la grande histoire du pays et, au fil des siècles, la petite histoire, faite de beaucoup de peine et de quelques simples joies, de ces gens humbles qui l'ont fait vivre. Les populations néolithiques qui ont érigé les menhirs, les dolmens et les tumulus étaient sans doute parmi les premières à fréquenter mon Armorique, quelques millénaires avant qu'elle reçoive son nom actuel. Venues d'Orient dans la foulée d'une agriculture qui y était née, certaines par terre, certaines par une mer intérieure qui serait longtemps la seule connue des civilisations à naître sur ses bords, elles avaient amené des croyances qui nous restent inconnues: le secret en reste enfermé dans ces mégalithes au regard muet qu'elles ont élevés dans nos terres occidentales, et surtout sur une frange atlantique dont notre péninsule est le fleuron. Il est aussi, peutêtre moins indéchiffrable, dans des pratiques populaires qui sentent encore l'animisme et que le christianisme n'a pu faire disparaître. Et ces populations sont certainement venues dans ma vallée, qui possède quelques-uns de ces énigmatiques géants de pierre. César mentionne cinq peuplades gauloises, ou présumées telles, en Armorique. Et il devait y avoir de ces gens dans ma vallée, si j'en juge par des toponymes tels que Bel-Air, BelOrient et Belle-Fontaine attribués à des hauteurs environnantes. Outre une vue qui peut justifier ces noms, selon les dictionnaires, peut-être gardent-ils la mémoire des anciens cultes à Bélénos, qui se célébraient en de tels lieux où le soleil 7

était plus proche des humains, d'où ils pouvaient le suivre en sa course à travers leur journée. Rome, après la conquête, avait accordé une constitution régionale à l'Armorique, dont les principaux centres étaient devenus des cités gallo-romaines où l'on a retrouvé des traces d'habitations de l'époque. Mais je ne pense pas que les Romains, cet assemblage hétéroclite de Latins, Etrusques, Osques, Ombriens, Ligures, Carthaginois, Germains, Gaulois, Thraces et autres qu'était alors l'armée romaine, se soient intéressés beaucoup à mon humble vallée: située sur le territoire des Coriosolites et entourée de maigres plateaux, elle ne leur offrait pas les précieux minerais qu'ils cherchaient. Leur centre d'intérêt était ce que les Bretons immigrés nommeraient Carhaix, plaque tournante d'un important réseau de voies. De là, ils contrôlaient une exploitation intensive, reprise aux Vénètes, des gisements de plomb argentifère du Huelgoat et de Poullaouen, des carrières de kaolin des mêmes monts d'Arrée, ainsi que des gisements de cassitérite à la pointe nord-ouest de la péninsule. De toute façon, venus ici en exploitants, ils se souciaient fort peu d'y apporter les lumières de la civilisation: elles devaient venir d'ailleurs, quelques siècles plus tard. Il y a certes un terrain de mon pays, en bordure des landes au nord, que l'on appelle le Camp Romain. Mais, faute de la moindre trace de porte décumane et autre dispositif particulier, l'on peut plutôt penser à une de ces nombreuses mottes féodales primitives, entourées d'un fossé et d'une palissade, où le chef de guerre et seigneur se construisait une demeure en bois. Ou encore à un camp des Normands, qui avaient envahi cette partie de la Bretagne au neuvième siècle. Il me plaît donc d'imaginer que le premier visiteur notoire de l'ère chrétienne à passer par ma vallée pourrait bien être saint Patrick. Il était né en 389 à Dumbarton d'un père diacre et décurion d'une municipalité romano-bretonne. Les Ecossais revendiquent donc le saint comme un des leurs, mais ce n'est que cinq ou six siècles plus tard qu'ils devaient conquérir la 8

région sur les Bretons du Strath Clyde. Enlevé à l'âge de seize ans par un raid des Irlandais et employé comme berger, Patrick s'enfuyait six ans plus tard et, traversant à pied l'île du nord au sud, s'embarquait, avec la complicité d'un équipage païen, sur un navire marchand qui le portait en Gaule. Il devait errer pendant un mois dans une région déserte, en compagnie de l'équipage, et peut-être finit-il par redevenir esclave. Peut-être vécut-il dans le pays des Coriosolites, car une tradition fait voir à Mégrit une grande pierre creuse qui l'abritait et le cachait. Un autre témoignage de son passage en Armorique peut être aperçu dans le culte que l'on rendait au saint, en Basse-Bretagne, pour le soulagement des défunts: il aurait obtenu que le Vaisseau des Ames, transportant les âmes des morts de l'année, ne soit plus déchargé en Irlande, mais dans 1'lIe de Sein. Toujours est-il qu'il est de retour chez lui en 415. Mais pour peu de temps. Car ses pensées, entretenues par des lettres qu'un messager lui apportait d'Irlande, le ramenaient vers le pays de sa captivité. Il sut alors qu'il devrait y retourner pour convertir ses anciens ravisseurs. Il décida donc de revenir en Armorique, qu'il traversa à pied en direction de Nantes. Et j'imagine que la voie à suivre était celle qui, évitant la montagne d'Arrée battue par les vents, lui faisait traverser le plateau central et les landes du Mené. Il arrivait donc ainsi dans la vallée de l'Ellier et, de confluent en confluent, dans celles de l'Oust et de la Vilaine. Il mena la vie monastique à l'abbaye de Marmoutiers, puis à Lérins avec saint Honorat. Il revint en Bretagne avec saint Germain d'Auxerre, que le pape envoyait combattre l'hérésie du moine Pélage en 429, puis arrivait en Irlande en 432. A la fin du même siècle, un étrange cortège de grands personnages devait passer par ma vallée: trois évêques, ceux de Quimper, Saint-Brieuc et Rennes escortaient la dépouille de saint Ronan, disposée sur un char traîné par des bœufs. Le mort avait été un disciple irlandais de saint Patrick, qui en avait fait son vicaire, avec le titre d'évêque. Mais Ronan, fuyant tout 9

honneur, s'en vint un jour en Cornouaille au temps de saint Corentin, du roi Gradlon, de sa misérable fille Dahut et de la ville d'Ys. En ce lieu qui s'appellerait Locronan, il mena la vie d'un ermite pouilleux, en butte à des rebuffades jusqu'à ce que des miracles révèlent sa sainteté. Saint Corentin, se faisant vieux, voulut en faire son successeur au siège épiscopal. Ronan repartit donc vers la mer au nord, passa vraisemblablement par ma vallée et s'arrêta quelque temps à ce qui serait Laurenan, puis, ayant franchi le Mené, s'établit sur le rivage oriental de la baie de Saint-Brieuc. Quan4 il mourut, les trois évêques arrivèrent sur les lieux, comme les rites l'exigeaient. A des signes, ils comprirent que le mort devait être ramené vers son premier ermitage. Le convoi prit donc une voie antique qui deviendrait, dix siècles plus tard, le grand chemin royal de Saint-Malo à Quiberon. Traversant, entre Moncontour et Loudéac, les hauteurs de landes qui encadraient mon pays, ils franchiraient ma rivière par ce gué d'Ellier que les eaux y avaient ménagé de tout temps. Mais déjà les premiers saints fondateurs bretons, qui seraient sept mille sept cent sept vingt et sept, selon l'inscription du cimetière de Lanrivoaré, arrivaient en notre Armorique, suivis de communautés de fidèles. Il est donc normal que l'Église romaine, débordée par cette invasion, ait refusé de les accepter en son sein. Mais on les retrouve dans les nombreux toponymes où leur nom est précédé de plou, plé, plu, lan, tré et loc, ou encore du qualificatif saint, qu'ils ont laissés en témoignage de leur passage. Or l'histoire nous rapporte l'arrivée d'un groupe particulier de visiteurs, dont l'un ou l'autre est passé par ma vallée. Vers 595, un moine irlandais, qui deviendrait saint Colomban, obtenait de l'abbé de Bangor l'autorisation de partir en mission et débarquait en notre péninsule, accompagné d'une douzaine de disciples. L'un deux, Gall, se serait d'abord arrêté à la Prénessaye, en Querrien. Et c'est là que, après des apparitions de la Vierge au dix-septième siècle, on découvrit près de la 10

fontaine Saint-Gall une statue que l'on pensa venir de lui. Il aurait de même séjourné à Langast, dont il est le saint patron, et fondé un monastère au lieu-dit le Montrel, nom dans lequel on veut voir le latin" monasterium ". La même tradition le dit à l'origine du nom de Plouguenast, bien que l'étymologie indique un composé Plou-Kenasd. Mais Gall, qui signifie Gaulois en celtique, peut aussi être le surnom donné naturellement, par ses compagnons, à un homme issu de la tribu irlandaise des Galiain. Ceux-ci pourraient être des Gaulois venus au temps des invasions celtiques ou, plus tard, de milices gauloises stationnées en Grande-Bretagne au temps de l'occupation romaine. Sans doute à cause de son nom, Saint Gall était invoqué, dans certaines régions des Côtes d'Armor, pour la santé des coqs et des poules. Saint Colomban, en breton Kouloum, fonda une abbaye à Nantes et a été choisi comme protecteur par les paroisses de Brédily et Tréveneuc dans les Côtes d'Armor, Locminé dans le Morbihan et Saint-Colomban en LoireAtlantique. La chapelle Saint-Colomban en Locminé possède une statue de lui sur le socle de laquelle se lit l'inscription: " Saint Colomban, ressource des imbéciles, priez pour nous ". En fait, il était le protecteur des épileptiques et des aliénés. Pour que l'action du saint s'exerce sur les fous, on les enchaînait et on les enfermait pendant plusieurs jours dans un caveau de la chapelle. Tous ces immigrants bretons ayant répandu leur langue en Armorique, celle-ci reçut, vers la fin du sixième siècle, son nom actuel sous la forme latine Britannia, dans les écrits des évêques Grégoire de Tours et Fortunat de Poitiers. Mais l'on dut distinguer les deux pays en Britannia Minor et Britannia Major, cette dernière devant devenir la Grande-Bretagne. L'on avait donc parlé breton dans ma vallée jusqu'au milieu du dix-septième siècle, et sans doute avec le français. Car la régression du breton avait été progressive, à partir de Rennes et Nantes, où l'on n'avait jamais parlé que le français. C'est que, la Bretagne ne se tournant guère qu'avec la France pour ses Il

relations et son commerce, le français devenait la langue privilégiée de communication, notamment avec les marchands ambulants venant des confins francs. La noblesse de HauteBretagne, imitée par la bourgeoisie, ne voulait parler que le français, lequel avait un prestige auquel le breton, langue de paysans et de pêcheurs, ne pouvait prétendre. La mutation linguistique se faisait donc sans heurts, avec la disparition progressive de ceux qui le parlaient. Chez moi, il n'en reste que quelques noms de lieux-dits, que le profane ne comprend pas. Les Normands séviraient deux siècles plus tard au long des côtes atlantiques et établiraient un royaume à l'embouchure de la Loire, après avoir détruit Nantes en 835. Ils sont sans doute passés dans ma vallée, soit en remontant la Vilaine et l'Oust, soit à partir de la côte nord, qu'ils ravageaient et réduisaient à la famine au début du dixième siècle, jusqu'à ce qu'Alain Barbetorte les chasse en 938. Ce qui n'empêchait pas Guillaume, le futur Conquérant, de s'emparer de Dinan en 1065. Tout cela, ajouté aux épidémies de l'époque, dues en grande partie à la malnutrition et aux troupes de brigands qui naissaient dans ces situations de désordres, laissait sans doute ma vallée exsangue. Une de ces époques de brigandage devait refleurir, au début du douzième siècle, avec un personnage nommé Eon de l'Etoile, que la chronique du temps disait être de la région de Loudéac. Ayant entendu un jour la phrase de l'Evangile" per Eum qui venturus est judicare vivos et mortos ", dans laquelle la prononciation de "Eum" se rapprochait de celle de son nom, il affirma que Dieu l'avait ainsi désigné pour juger par le feu les vivants et les morts d'un monde de pécheurs. Il n'eut aucun mal à recruter, dans un milieu frustre, une troupe d'affamés et de miséreux que la perspective du pillage attirait. Il s'attaqua à des ermites et autres religieux de la Bretagne intérieure, les suppliciant avant de les mettre à mort et de brûler leur demeure. 12

Ses premiers succès amenèrent vers lui une grande foule de fanatiques et d'aventuriers qu'il emmena piller châteaux, monastères et églises. Puis, traversant la France, il s'y livra à des atrocités jusqu'à ce que l'archevêque de Reims lève une troupe pour s'emparer de lui. Condamné en 1148 à la détention perpétuelle par un concile que tint le pape Eugène III, il mourut dans une cellule de l'abbaye de Saint-Denis. Deux autres siècles plus tard, la mort du Duc Jean III en 1341 ouvrait, entre Jeanne de Penthièvre et Jean de Montfort, une guerre de succession qui dura vingt-quatre ans. Les deux prétendants font appel, la première aux Français, le second aux Anglais, ce qui en fera un épisode de la guerre de Cent ans. Ce sera ainsi" la guerre des deux Jeanne": quand Jean de Montfort meurt, prisonnier des Français, son épouse Jeanne de Flandre, qu'on surnommera" la Flamme" pour la passion qu'elle déploiera, revêt son armure et le remplace au combat. Voulant mettre fin à dix ans de conflit, les deux partis décident de s'opposer en deux groupes de trente hommes, dans un champ près de Ploërmel. Les Français restent maîtres du terrain. Mais le miracle n'a pas lieu. Il fallut qu'en 1365 Jeanne de Penthièvre abandonne ses droits au fils de Jean de Montfort. Ma vallée ne fut certainement pas épargnée par un conflit qui, plus que deux prétendants, opposait les deux grands antagonistes de la guerre de Cent ans. Dix ans après, les Anglais, toujours menaçants, assiégeaient Saint-Brieuc. Or ma vallée souffrirait encore lorsque les guerres de religion y passeraient au seizième siècle. Les Huguenots y tenaient de bonnes positions et, sur les flancs du Mené, un temple calviniste témoignait de leur ancienne implantation. Les troupes du duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne qui devait devenir le chef de la Ligue après la soumission du duc de Mayenne, s'emparèrent en 1887 de la gentilhommière de Belle-Noë, défendue par des Huguenots et des troupes loyalistes. Puis ils en pillèrent et brûlèrent une autre à une demie-lieue de là. En 1591, une sanglante bataille fut livrée, à la périphérie de Loudéac, par les loyalistes contre 1800 13

fantassins et 300 cavaliers de la Ligue. Les loyalistes s'emparaient de Moncontour en 1590 et de Quintin en 1592. Mais, pendant ce temps-là, les campagnes étaient ravagées par les uns et les autres, aidés par les troupes de brigands qui s'étaient reconstituées, pillant et massacrant les gens. La guerre semblait enfin terminée après la victoire des troupes loyalistes sur celles franco-espagnoles du duc de Mercœur et l'Edit de Nantes en 1598. L'avènement d'un roi sage annonçait une ère nouvelle à une population qui vivait dans l'incertitude du lendemain depuis trente-six ans. Mais l'arrivée d'une peste endémique, de 1601 à 1631, ajouterait encore ses maux à ceux de la guerre.

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Une vie laborieuse L'histoire nous a appris que les guerres, par les destructions qu'elles causent et le pillage des biens de subsistance, provoquent des disettes qui affaiblissent la population et la rendent plus vulnérable aux maladies communes. Les épidémies qui se déclaraient pendant, et même après, le Moyen Age étaient aggravées par le manque d'hygiène qui régnait parmi le peuple et la petite bourgeoisie des campagnes. Il est donc hautement probable que la peste noire, débarquée à Marseille en 1347 et arrivée en notre Ouest l'année suivante, soit en pleine guerre de succession, ait alors laissé son sillage de désolation dans ma vallée. La peste devant rester endémique en Europe pendant plus de trois siècles, on la retrouve à Plouguenast, où elle fit soixante morts d'août à décembre 1631. La population de la paroisse atteignait alors son minimum, avec sans doute guère plus de mille cinq cents habitants, après un déclin commencé vers le début du quatorzième siècle. Un siècle plus tard, une épidémie non individualisée provoquait en ce pays cent cinquante-huit décès en 1739, puis respectivement deux cent cinquante-cinq, trois cent un et cent quarante-deux les trois années suivantes, soit au total près du quart de la population. La mortalité infantile était alors effroyable; sur quarante-neuf décès en 1738, vingt-cinq sont d'enfants. On cite le cas d'un père qui aurait ainsi vu mourir ses onze enfants. Cependant, au moment où l'épidémie éclatait, la population avait doublé en un siècle, avec cent soixante-cinq naissances cette année-là contre quatre-vingts en 1633. Ces mouvements démographiques s'expliquent sans doute: celui de régression, entre le quatorzième et le seizième siècles, par les guerres de sécession et de religion qui étaient passées dans la région, ainsi que par l'action de bandes de brigands qui s'étaient constituées à ces occasions; celui de croissance, à 15

partir de la fin du seizième siècle, par l'amélioration de l'économie et la protection de l'agriculture promues par le ministre d'Henri IV, Sully, et par l'absence de guerres en Bretagne. Ce n'est pas que les rois de France eussent cessé de faire la guerre, soit contre les Anglais, les Hollandais, les Espagnols ou l'Empire. Mais elle se faisait maintenant hors de notre péninsule, si l'on excepte quelque attaque des Anglais contre les positions de la côte au nord. C'est que, en période de conflit et de disette, ma région avait une économie précaire un siècle encore après la fin de la guerre de Cent ans. Elle appartenait au conté de Penthièvre et Plouguenast, à sa limite méridionale, confinait avec le conté de Rohan. Des mottes de défense, par la suite complétées par des ouvrages en pierre, avaient été élevées là des deux côtés: en témoigne encore le nom de la commune de La Motte. Le plateau central breton se termine au nord-est par les landes du Mené, dont le sommet culmine à trois cent quarante mètres. Mon pays, au pied des premières pentes du mont, a une altitude comprise entre cent cinquante mètres et deux cent cinquante-cinq mètres. Une telle altitude n'a aucune importance en région continentale. Mais, avec la mer à vingtcinq kilomètres au nord, l'océan à soixante-quinze au sud et cent vingt-cinq à l'ouest, ce pays est exposé à toutes les perturbations venant d'un secteur couvrant plus des trois quarts de la rose des vents. En outre, des terres acides et froides, de nature siliceuse, étaient encore peu productives avant l'introduction des amendements calcaires au dix-neuvième siècle. Le blé en était absent. Le seigle et l'avoine étaient les deux seules céréales cultivées, jusqu'à l'importation du sarrasin au seizième siècle, lequel s'adaptait parfaitement à ces terres pauvres et atteignait vite une production égale aux autres. La bouillie d'avoine, que les Anglais ont popularisée sous le nom de porridge, le pain de seigle, les galettes de sarrasin et le lait étaient alors la nourriture de base du peuple, avec les quelques légumes que les seigneurs lui laissaient. La culture de la vigne avait été 16

introduite et se maintiendrait dans cette région jusqu'au dixseptième siècle, mais cela n'apportait sans doute pas grandchose. Quant à la viande, le vilain n'y avait guère droit: le paysan attaché à la terre d'un manoir élevait des bêtes pour son seigneur. Tout juste s'il pouvait manger quelque vieille poule qui avait cessé de pondre. Et Henri IV, en promettant la poule au pot au peuple, avait probablement cela en mémoire. A la fin du Moyen Age, quatre seigneuries de haute justice se partageaient ma paroisse. L'une de celles-ci, qui appartenait à Charles de Blois, époux de Jeanne de Penthièvre, avait été donnée à Jehan de Beaumanoir, le vainqueur du combat des Trente, à la fin de la guerre de Sécession. La justice des grands était alors expéditive: l'on étranglait ou l'on pendait pour un vol et l'on mutilait pour un larcin. Et l'avidité des seigneurs était toujours aux aguets, quand il s'agissait d'exproprier un petit tenancier. Cependant, il semble que chez moi les potences aient peu servi et que le droit de haute justice ait été peu exercé, en raison des frais d'entretien d'une cour. Les diverses sociétés ainsi formées, seigneurs, hobereaux, officiers, notables, commerçants et peuple, ne se mêlaient pas. Les seigneurs étaient cousins entre eux. Le taux de consanguinité était également élevé dans la bourgeoisie et, sans doute, dans le peuple. Les familles riches arrivaient à maintenir leurs possessions, grâce à la règle du droit d'aînesse. Les cadets se faisaient prêtres ou militaires, ou on leur achetait une charge d'officier public. Certaines familles ne comptaient pas moins de trois ou quatre prêtres. Mais, devant les nécessités de prestige et de train de vie, des seigneurs en venaient à vendre des terres nobles, avec le manoir et les privilèges qui y étaient attachés, ainsi sans doute que la plèbe liée à la terre. Une quinzaine de ces nouvelles propriétés avec manoir et terres, acquises par des commerçants enrichis, des officiers publics ou autres gentilshommes, s'étaient constituées. La mode était aux titres, que l'on pouvait acquérir avec l'argent. Les acquéreurs qui n'en avaient pas 17