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La vie d'une Juive errante

De
387 pages
J'ai quatre-vingt quatre ans, et j'ai l'impression d'avoir vécu plusieurs vies. Toujours optimiste, Judith Hemmendinger livre ici ses pérégrinations. D'abord l'Allemagne, où elle est née, puis la France et enfin la Suisse. De retour en France après la guerre, elle dirige, à 21 ans, une maison de jeunes rescapés, dont Elie Wiesel. Ensuite, Londres et son mariage avec Claude. Israël, et encore la France, avec diverses expériences professionnelles. Enfin, le retour à Jérusalem, où son emploi d'assistante sociale lui fait côtoyer juifs et arabes de tous horizons.
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LA VIE D'UNE JUIVE ERRANTE
De Bad-Homburg vor der Ho'he à Jérusalem

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06796-7 EAN : 9782296067967

Judith Hemmendinger

LA VIE D'UNE JUIVE ERRANTE
De Bad-Homburg vor der Hiihe à Jérusalem

L'Harmattan

Graveurs de mémoire
Dernières parutions

Édouard BAILBY, Samambaia. Aventures latino-américaines, 2008. Renée DAVID, Traces indélébiles. Mémoires incertaines, 2008. Jocelyne I. STRAUZ, Les Enfants de Lublin, 2008. Jacques ARRIGNON, Des volcans malgaches aux oueds algériens, 2008. André BROT, Des étoiles dans les yeux, 2008. Joël DINE, Chroniques tchadiennes. Journal d'un coopérant (1974-1978),2008. Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais, 2008. Gilles TCHERNIAK, Derrière la scène. Les chansons de la vie, 2008. Claude CHAMINAS, Une si gentille petite ville de Bagneux 1985-1986 ou le Crépuscule d'un demi-dieu, 2008. Huguette PEROL, La Maison defamille, 2007. Yolande MOYNE LARPIN, Dits et non-dits de nos campagnes, 2008. Raymond Louis MORGE, Michelin, Michel, Marius, Marie et

les

autres n.

Une famille

de

salariés

et

l'Entreprise

Clermontoise, 2007. Michel ISAAC, Si tu savais..., 2007. Roger FINET, J'avais dix ans en 1939,2007. Paul V ANNIER, Un si bel été, Petits mémoires de la Drôle de Guerre,2007. Djibril Kassomba CAMARA, Mon itinéraire, 2007. Tassadite ZIDELKHILE, Tatassé. Mes rêves, mes combats. De Béjaïa à Ivry-sur-Seine, 2007. Françoise et Révaz NICOLADZÉ, Des Géorgiens pour la France,2007. Bernard NGUYEN, Entre le Capitole et la Roche Tarpeienne, 2007. Jacqueline BRENOT, La dame du chemin des crêtes, 2007. Pierre AMIOT, Nomades des fleuves et de la route, 2007. Fateh EMAM, Au-delà des mers salées n., 2007.

Le prix Nobel de littérature hébraïque Shaï Agnon est d'avis que chacun a le devoir d'écrire sa biographie, car celle-ci ne reflète pas seulement le déroulement d'une vie, mais également toute une période historique, riche de souvenirs perdus à jamais s'ils ne sont pas retransmis. Et sans mémoire, pas d'avenir. J'ai quatre-vingt quatre ans, et fai l'impression d'avoir vécu plusieurs vies: tout d'abord celles de mes ancêtres. Celles-ci ne me semblent pas de l'histoire ancienne bien que s'étant déroulées avant ma naissance, mais elles sont en moi, elles font partie de ma vie, je suis leur dépositaire et je vous les rapporterai donc en même temps que la mienne, composée de nombreuses étapes: pays différents, autres conjonctures, accompagnées chaque fois de péripéties variées.

Sommaire

Bad-Homburg en Allemagne 1923-1929 - Ancêtres paternels Eaubonne près de Paris 1929-1934 - Ancêtres maternels Paris 1934-1939 . Les années de guerre: 1939-1945 Retour en France - Juin 1945 à septembre 1947 Londres - sept. 1947 à sept. 1948 - Mariage Les ancêtres Hemmendinger Au kibboutz Ejn-Hanatziv d'octobre 1948 à juillet 1950 Strasbourg l - de 1955 à 1960. Retour difficile Strasbourg. Assistante sociale Relations humaines à la banque B.N.C.r. Strasbourg. Education des enfants - Vie communautaire Jérusalem - à partir du 13 octobre 1970 Du doctorat au livre Le cours de guides Assistante sociale au Beit Barth - 1992 à 1998 Cours de thérapie familiale 1998-2001 Mariages de nos trois enfants Dans une Agence d'assistance aux personnes âgées Tableaux

9 39 63 77 119 149 159 177 199 213 239 255 303 321 331 349 355 365 377

Bad- Homburg

en Allemagne

1923-1929

- Ancêtres

paternels

Je suis née le 2 octobre 1923 à Bad-Homburg-vor-der-Hohe, une station de villégiarure et de cure tout près de Francfort sur le Main. Un endroit si magnifique, si vert, que l'empereur Guillaume II y a fait construire un château entouré d'un grand parc où il venait tous les étés prendre les eaux et faire une cure. C'est là que mon grand-père avait acheté en 1912 une somptueuse résidence secondaire, la villa Waldheim. Devant, une très grande pelouse, derrière, la forêt profonde, ainsi qu'un jardin potager en bas, de l'autre côté d'une petite rue appelée Victoriaweg. Sur le toit, une girouette représentant un coq en fer forgé noir, symbole du nom et de l'écusson de l'ancien propriétaire : Baron von Hergenhahn, (Hahn = un coq en allemand), girouette toujours en place aujourd'hui. Je racontais toujours à Claude, mon mari, quelle merveilleuse enfance j'avais eue dans un grand manoir - presque un château - si grand qu'on n'en voyait pas les limites et dont je ne suis jamais sortie jusqu'à l'âge de cinq ans et demi, quand nous avons quitté l'Allemagne pour nous installer en France. Claude m'écoutait d'un air dubitatif, pensant: "Ah, comme on embellit les souvenirs d'enfance !" Or, en décembre 2003, il y a quatre ans, ayant été invités par la ville de Francfort pour une visite de dix jours, nous en avons profité pour aller voir aussi ma maison natale. Nous avons téléphoné à l'avocat de BadHomburg occupant aujourd'hui la villa Waldheim avec sa femme et ses deux filles. Il nous a très chaleureusement invités à goûter. Nous avons pris le tramway reliant Francfort à Bad-Homburg, avons traversé la pittoresque vieille ville, le parc entourant le château, puis le merveilleux parc thermal jusqu'au Victoriaweg 4, la villa Waldheim. Nous en avons franchi le portail, monté la pelouse, traversé les buissons d'hortensias et de fuchsias, souvenirs de mon enfance, avant d'entrer par la même porte vitrée qu'autrefois dans le jardin d'hiver où un somptueux goûter nous attendait. J'ai rout reconnu, tout était inchangé, les grandes pièces, les marches en chêne ciré de l'imposant escalier intérieur craquant comme il y a quatre-vingt ans avec, au-dessous, son cagibi à chaussures dégageant toujours la même odeur de cirage parfumé au miel. Les salons des tourelles avaient gardé leurs rayonnages ronds pour les livres de la bibliothèque. Tout était comme avant, j'étais contente. Je me retrouvais enfant, heureuse, libre. La maison a fait une grande impression sur Claude, bien que le domaine ait été amputé, devant, par la construction de douze cottages destinés

aux familles des officiers supérieurs de l'armée américaine dont Francfort était le quartier général après la seconde guerre mondiale. Le général Eisenhower luimême en occupait un. Derrière la villa, une route coupait l'importante forêt qui en faisait partie. Malgré cela, Claude a pu constater de visu que je n'avais pas exagéré et que le domaine avait été immense. Nos hôtes se sont montrés très honorés par notre visite, ou ils ont fait semblant. Ils nous ont particulièrement bien reçus, photographiés, filmés, puis nous avons parlé de la construction de la maison par un baron allemand si grand qu'il avait été obligé de commander sur mesure des lits spécialement longs, pour lui et son épouse. Ils existent toujours, au premier étage et c'est dans un de ces lits que je suis venue au monde. Après la mort du baron, sa veuve, n'ayant pas d'enfant, n'a pas voulu occuper seule cette si grande maison, elle a voulu la vendre et c'est mon grand-père Louis Feist, le père de papa, qui en est devenu le propriétaire. Notre hôte, l'avocat: "Mais d'où provenait la fortune de votre grand-père pour qu'il puisse acquérir un tel domaine ?" Question reflétant un antisémitisme bien camouflé, ou peur-être un simple intérêt légitime. Nous ne le saurons jamais, mais la demande était justifiée. Et vous, chers descendants et lecteurs, vous voulez sans doute aussi savoir comment j'ai pu naître et passer mes cinq premières années dans une telle maison de rêve? La réponse sera un peu longue, car ce gente de château familial porte la trace des ancêtres. A Bad-Homburg, on a l'impression de les retrouver et il m'est impossible de vous raconter ma vie sans que je vous explique d'où je viens et quelles sont mes racines, d'autant plus que j'en suis littéralement imprégnée, ces ancêtres accompagnant ma vie quotidienne, mes pensées et mes actes. Je me sens le dépositaire d'histoires anciennes, véridiques, composées de "hauts" et de "bas" que je suis la dernière à pouvoir, et devoir, transmettre.

Tout d'abord mon grand-père Louis Feist, c'est vrai, comment a-t-il pu se payer un tel manoir? Eh bien, c'est une histoire qui semble très moderne: c'était un self-made man. Il a dû quitter l'école à quatorze ans parce que son père était mort, qu'il n'y avait plus un sou à la maison, qu'il était l'aîné, et que, par conséquent, c'était à lui de subvenir aux besoins de tous les siens. Mais comment est il possible qu'il n'y avait plus d'argent à la maison alors que la famille Feist était une vieille famille francfortoise ayant même obtenu le droit de s'établir dans la Judengasse (rue des Juifs) de Francfort, bien que cette aurorisation n'ait été accordée qu'à quelques familles triées sur le volet, comme les Fould ou les Rothschild? En effet, les Feist étaient une très vieille famille appelée autrefois Schubach, d'après le nom du village de Würtenberg dont elle était originaire. Sur les vieilles pierres tombales de l'ancien cimetière que nous avons visité, Claude et moi lors de notre voyage à Francfort, le nom de famille était encore Schubach. Plus récemment, l'oncle Edwin, frère de mon père, décédé seulement 10

en 1995, avait demandé, avant sa mort, qu'on grave l'inscription suivante sur sa pierre tombale au mont des Oliviers: Edwin Feist,fils de Louis Schubachde la tribu de Levi. Alors, quand donc le changement de nom a-t-il eu lieu? Il y a deux cent ans environ, raconte-t-on, il y eur un Schubach très gros, que tous surnommaient der feiste (gros en allemand) Schubach. Aussi, lorsqu'au début du XIXème siècle, les autorités ont recensé les Juifs, leur donnant, d'office, un nom patronymique, c'est ce surnom (Feist) qu'ils ont choisi. Entre-temps, la famille s'était installée à Coblence et y avait ouvert un commerce de vins.

MON ARRIERE-ARRIERE-GRAND-PERE LOEB FEIST, (tableau 1) me précédant de quatre générations, et, pour moi, le premier de la lignée, est né à Coblence en 1773. Le commerce des vins étant devenu florissant, Loeb Feist, a obtenu l'autorisation exceptionnelle de s'installer en 1795 dans la Judengasse de Francfort sur le Main, en tant que Schutzjude (juif protégé). Il y a continué le commerce des vins avec ses frères, aussi sa firme s'est dénommée: Gebrueder (frères) Feist. Son affaire est devenue encore plus prospère à la suite du blocus imposé par les Anglais aux produits français sous Napoléon. Le vin français ne pouvant plus passer directement de France en Angleterre, faisait un détour par les Gebrueder Feist et le port de Hamburg. En 1803, une conférence a réuni Napoléon et des notables de l'autre côté du Rhin à Regensburg (Ratisbonne) et Loeb Feist était parmi les trois notables juifs invités. Puis il a voulu fonder une famille et il a épousé une jeune veuve de 19 ans, Ethel Kahn, née Schuster, qui lui a apporté en dot une maison dans la Judengasse, juste en face de celle des Rothschild. l'histoire de ce mariage n'est peut-être pas très morale, mais je vous la relate telle qu'elle m'a été contée par l'oncle Edwin, frère de mon père, mort à l'âge de 102 ans, et dernier chroniqueur de la famille. Donc, Ethel Kahn, née Schuster, avait été mariée une première fois par ses parents à l'âge de 17 ans; on lui avait fait faire un mariage "Abbruch". Abbruch veut dire démolition, comme une maison qu'on démolit pour la reconstruire après, c'est-à-dire un premier mariage arrangé avec un homme aisé, pour qu'elle puisse épouser ensuite l'homme de son choix. C'était, paraît-il, classique à l'époque. Elle a donc épousé un certain Yehiel Kahn, âgé de 70 ans, sans enfant, propriétaire d'une maison à deux étages située au n° 48 de la Judengasse de Francfort et datant de 1562. Je connaissais cette histoire depuis toujours et je me disais: "La pauvre, un homme de 70 ans! Sûrement tout courbé avec une canne, la lèvre pendante". Et maintenant que j'ai 85 ans, je me rends compte que ce n'était peut-être pas si terrible que ça. En tous les cas, il a ponctuellement accompli sa mission, il est mort après un an de mariage, et la jeune veuve, sans enfant, a pu épouser l'homme qu'elle aimait: mon arrière, arrière grand-père, Loeb Feist, de six ans son aîné. Je ne sais pas si la Kragstein (la pierre frontale) date de 1562 ou si elle a 11

été rajoutée plus tard, mais c'est cette pierre, représentant un homme gai, levant le pied gauche, et, de sa main droite, brandissant haut un verre de vin, qui a donné son nom à la maison: "Zum frohlichen Mann" (à l'homme joyeux). La maison a été détruite en 1865 et la pierre frontale "Zum frohlichen Man", déposée au musée juif de la Bornerstrasse. En novembre 1938, lors de la Kristallnacht, le musée juif a été vandalisé et pillé en même temps que toutes les synagogues, et la pierre a disparu. Cependant, une reproduction de la maison avec son Kragstein orne pratiquement tous les foyers de mes descendants, ce qui montre bien l'importance des "racines". De cette époque, tous les Feist ont gardé deux choses: premièrement, un goût très prononcé pour les boissons alcoolisées. Quand une fête rassemble la famille, au bout de cinq minutes, le coin réservé aux boissons n'a plus que des jus de fruits et autres limonades à proposer, les whisky, brandy et autres alcools plus forts s'étant volatilisés. La deuxième chose est l'orgueil: un orgueil rentré, qu'on ne montre pas, mais très utile. On ne peut pas vexer un Feist car il sait d'où il vient, il connait ses origines et je vous assure que c'est très, très pratique. On est humble, simple, mais en même temps un Feist! On ne peut pas mentionner l'épouse de Loeb Feist, l'arrière-arrièregrand'mère Ethel Kahn, née Schuster, sans mentionner son frère, le fameux Post-Schuster et son merveilleux uniforme avec bicorne. A cette époque-là, le monopole des postes était réservé à la famille princière des Thurn und Taxis. Par ailleurs, par un décret du XVlème siècle, aucun non-juif n'avait le droit de pénétrer dans le ghetto. Or, le grand-père d'Ethel, Max-Moses Schuster était un joueur d'échecs exceptionnel, très connu, invité à jouer avec tous les aristocrates, y compris les princes de Thurn und Taxis. Le facteur juif qui détenait ce poste s'étant converti et ne pouvant plus, pour cette raison, fouler les rues du ghetto, c'est Max-Moses Schuster qui a brigué ce poste, l'a obtenu, et l'a fait passer à son fils, puis à son petit-fils, le frère de Ethel. Le facteur était le seul Juif qui avait le droit de franchir les portes du ghetto aux heures de son choix, sans restriction. Très intelligent, il était le tout premier facteur, à l'aube, à guetter l'arrivée des chevaux des Thurn und Taxis avec le courrier. Il examinait alors toutes les lettres avant l'arrivée des autres facteurs. Puis il triait celles destinées au ghetto, y retournait en courant en disant à M. Lévy par exemple: "Votre client a reçu du courrier de telle ou telle firme non-juive. Dépêchez-vous de lui faire une offre, de prendre les devants", etc. Les concurrents des commerçants de la Judengasse ne comprenaient pas pourquoi ils étaient toujours pris de court et les Juifs lui étaient fort reconnaissants. On raconte une histoire en l'honneur de notre oncle Schuster. Un jeudi, premier jour de Souccot, (la fête des Cabanes célébrée en automne), il frappe très tôt à la porte d'un Juif et lui remet une missive. Celui-ci le remercie, tourne et retourne la lettre dans ses mains. Il se rend compte qu'elle

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a un caractère commercial et la met dans la poche de sa robe de chambre en soie des Jours fériés, dans l'intention de ne l'ouvrir que le dimanche, après le second jour de Souccot (également jour férié) et le Shabbat. Entre-temps trois jours passent, le Juif retourne à son bureau et remarque au bout de quelques jours qu'une très importante commande lui a échappé. Il s'adresse à son client. Celuici lui répond: "Comme vous n'avez pas réagi à la lettre que je vous ai envoyée, j'ai dû m'adresser ailleurs". Le Juif est tellement furieux contre le Post-Schuster qu'il lui entame un procès, au cours duquel notre grand-oncle jure qu'il lui a remis la lettre en question. Mais rien à faire, il perd son procès. Et ne voilà-t-il pas qu'à la Fête suivante, Pessa'h (Pâque) célébrée au printemps, lorsque le Juif sort de l'armoire LA robe de chambre en soie des Jours fériés, que trouve-t-il dans la poche? La fameuse lettre de Souccot qu'il y avait oubliée. Naturellement il s'est publiquement excusé et l'intégrité de notre grand-oncle a été reconnue dans tout le ghetto. Que peut-on encore dire des Feist de cette époque? Ils aimaient la France, non seulement à cause de Napoléon qui les avait enrichis en raison du blocus (aujourd'hui on dirait embargo)que ses voisins lui avaient imposé, mais surtout en raison de l'esprit de tolérance et de liberté apporté par la Révolution française. Aussi, ont-ils donné à leurs enfants des prénoms français comme Louis, Philippe (avec un e et pas Philipp comme le prénom allemand) ou Edouard, prénoms qui se transmettront de génération en génération. Loeb et sa jeune femme Ethel ont eu six enfants: deux filles et quatre garçons, dont des jumeaux. L'aîné, Joseph, a eu une fille Sophie qui a épousé son oncle Samuel, (tableau 1) pas forcément pour que l'argent reste dans la famille, a dit l'oncle Edwin, mais parce qu'elle l'aimait. Sophie et Joseph ont eu un fils Ludwig installé à Paris, dont la fille Marguerite à joué un grand rôle dans mon mariage, comme vous le verrez par la suite..

MON ARRIERE-GRAND-PERE PHILIPPE FEIST, (tableau 2) était l'un de ces jumeaux né dans la Judengasse en 1813. Je possède une copie de leur acte de naissance dans la Judengasse n° 48 et lorque je l'ai montrée au conservateur du musée juif de Francfort, lors de notre visite dans cette ville en 2003, celui-ci se montra surpris et très intéressé: "Permettez-moi d'en faire une copie, car c'est le plus ancien document écrit d'une naissance dans le ghetto de Francfort". L'un des jumeaux, Philippe était aisé, car c'est lui qui a repris le commerce des vins, ses frères n'ayant eu que des filles (à l'époque, il était inconcevable que des femmes puissent entrer dans les affaires). Il est le premier de la famille a avoir eu le courage de quitter le ghetto, dont les portes avaient été ouvertes en 1824, et il a acheté une belle maison de rapport à la 52, Uhlandstrasse. La nouvelle maison

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avait trois étages avec trois beaux appartements donnant sur la rue, un grand porche, assez large pour laisser passer des charrettes, par lequel on entrait dans une cour importante au fond de laquelle étaient installés des ateliers de menuiserie, de ferblanterie, ete. avec, au-dessus, des logis. Philippe a occupé l'un des beaux appartements de devant et a loué les deux autres, ainsi que les ateliers avec leurs logements. En regardant son portrait, on constate qu'il était un bel homme, aujourd'hui on aurait peut-être dit un dandy, aimant l'opéra et la belle vie. Il a épousé Elise Epstein née à Bockenheim près de Francfort, et ils ont eu trois enfants: Louis, (mon furur grand-père), Edouard et une fille, Emma (tableau 2). Lorsqu'Elise a eu besoin d'un acte de naissance pour se marier, elle s'est rajeunie de trois ans, raconte l'oncle Edwin, car elle ne voulait pas avouer à son mari qu'elle était plus âgée que lui, ce qui ne l'aurait d'ailleurs pas dérangé, paraît-il car il était très amoureux d'elle et lui chantait souvent des aria (sérénades d'amour) de sa belle voix de ténor, en particulier des extraits de l'opéra 'Norma' de Bellini. D'après une lettre de son neveu Jacob Epstein, le mariage a eu lieu le 16 mars 1856, date mémorable, car c'est pendant le repas de noces que fut annoncée la nouvelle que l'impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, venait de donner naisssance à un prince héritier. Vous voyez, l'histoire des familles est comme un fleuve qui s'écoule: du village on va en ville. On habite dans le ghetto, on se lance dans le commerce. On s'enrichit, on s'empresse de sortir du ghetto et on s'embourgeoise. Puis brusquement le drame. Un jour l'oncle Schuster voit son neveu Maximilien courant dans la rue comme un fou.
"Mais où vas-ru ?

- Je cours vers le Main, je vais me noyer. - Attends un peu, il fait froid, on va bavarder". Et il l'entraîne dans un café où Maximilien avoue qu'ayant fait de mauvaises affaires, il se retrouve criblé de dettes et n'a donc pas d'autre solution que de se jeter à l'eau. "Attends encore un peu, il fait tellement froid, le Main est gelé, je vais parler avec tes frères". Et c'est finalemenr son frère Philippe qui, pour sauver l'honneur du nom Feist, se porte "Bürger" (garant) de toutes les dettes de son frère jumeau. Il hypothèque même sa maison. Mais au bout d'un an, brusquement, Philippe meurt et tout bascule. Quand sa femme Elise, après la semaine de deuil, a ouvert l'armoire des comptes, elle a vu qu'absolument tout était hypothéqué et qu'il restait en tout et pour tout 174 Gulden. Aussi a-t-elle immédiatement quitté son bel appartement, l'a loué comme les autres et s'est installée dans un des logis

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du fond de la cour, au-dessus de l'atelier du ferblantier. Elle est devenue très, très économe, et a vécu très simplement. Elle devait nourrir ses trois enfants et rembourser les dettes de son beau-frère. Aussi a-t-elle retiré son fils aîné Louis de l'école à la fin de son année scolaire à l'âge de quatorze ans, bien qu'il fût excellent élève, pour le mettre en apprentissage. C'était une femme de caractère. Bien plus tard, quand, de petit apprenti, mon grand-père Louis Feist est devenu le directeur de son entreprise, il a racheté toute la maison de la Uhlandstrasse et a insisté pour que sa mère Elise quitte son logis du fond de la cour pour réintégrer son appartement de "devant", mais elle a longtemps refusé, ayant pris des habitudes d'économie. Elle n'a accepté que l'appartement du troisième étage, le moins cher, laissant le second à son fils Edouard et le premier à sa fille Emma. Elle réprimandait ses enfants qui, selon elle, se livraient à des excès. Un jour, comme elle était âgée et alitée, son fils lui a apporté une tranche de saumon fumé. "Quel délice, s'est-elle exclamée, comment s'appelle ce merveilleux poisson? - Du Pickelhering" (hareng fumé), a déclaré le fils, connaissant les goûts simples de sa mère. A ce moment-là, entre en visite la belle-sœur d'Elise: "Regarde le merveilleux Pickelhering que vient de m'apporter Edouard. Pickelhering ! Mais tu veux rire, ma chère Elise, ton Pickelhering, c'est du Laks (saumon)". Furieuse elle a interdit, non seulement à Edouard mais à toute la famille, de lui apporter dorénavant des mets aussi raffinés. Après la faillite de Maximilien et le drame de la mort de son mari Philippe, tous les espoirs d'Elise se sont concentrés sur son fils aîné Louis.

- Du

MON GRAND-PERE LOUIS FEIST (tableaux 2 et 3). Comment ce petit apprenti de quatorze ans est-il parvenu en quelques années au poste de directeur de l'importante société Beer-Sondheimer, devenue la première société de métaux et minerais en Allemagne avant la première guerre mondiale? Cela a commencé le 30 juin suivant la mort du père. Louis est rentré de l'école: "Enfin les vacances !" Et sa mère lui a dit: "Profite bien de ton mois de vacances. Ton contrat ne commence que le lier août et après, tu sais que pendant trois ans, tu n'auras plus un jour de congé". A ce moment-là, on frappe à la porte. Un envoyé de Beer-Sondheimer: "Un employé est malade, vous êtes prié d'envoyer votre fils dès demain pour le remplacer". Au bout de quelques jours, l'employé, guéri, est revenu au travail, mais c'était fini, Louis était déjà devenu indispensable. L'oncle Edwin, son fils, raconte qu'il n'a connu son père que directeur et associé. Il n'a jamais parlé de ses débuts. Alors que son père était décédé depuis de longues années, l'oncle Edwin, devenu à son tour un des directeurs de BeerSondheimer, s'est rendu compte qu'un des retraités recevait depuis des années 15

une allocation spéciale accordée par Louis Feist personnellement. Curieux d'en connaître la raison, il est allé lui rendre visite. Ce vieux retraité a raconté: "C'est moi qui ai introduit votre père, jeune apprenti de quatorze ans, dans la société. Sachez qu'à la fin de son apprentissage, pas une affaire ne se concluait plus sans que votre père, non seulement ne soit au courant, mais qu'on lui ait demandé son avis. Votre père était un génie financier. Il flairait les affaires bonnes ou celles comportant trop de risques. A ce moment-là, la firme ne traitait que de vieux métaux. Or, votre père avait étudié dans les livres tout ce qui concernait les métaux neufs et leur utilisation, et il a conseillé de s'y lancer, ainsi que dans les alliages comme le minerai de fer et d'autres. Mais au début, comme tous les apprentis, combien il était exploité! En hiver, il devait arriver un quart d'heure avant tout le monde pour nettoyer le cuivre et les verres des lampes à pétrole. Il s'en est plaint et m'a dit: 'Si ce n'est pas malheureux qu'on me fasse faire un tel travail, moi qui pourrais faire de la correspondance française ou anglaise', mais je l'ai prévenu: 'Si tu oses te plaindre, on te fera aussi balayer la neige devant la porte, comme moi lorsque j'ai commencé. Il Quand votre père eut terminé ses trois années d'apprentissage, la firme l'a envoyé en voyages d'affaires. Votre père présentait bien et il était toujours très bien habillé, toujours impeccable, marchant droit, l'air impérial. Il rapportait de ses voyages des contrats extraordinaires. Les autres firmes juives ont vite eu vent de cet employé hors du commun, si vif d'esprit, parlant les langues étrangères, et ils ont cherché à le débaucher en lui offrant des salaires très attrayants. Beer-Sondheimer ne pouvait rester sans réagir et la firme a dû lui faire des offres de plus en plus alléchantes pour le garder. Ce qu'ils n'ont pas regretté puisque votre père a introduit également les produits chimiques et a su faire de Beer-Sondheimer la firme na 1 d'Allemagne. Sondheimer, Selma Falck. A l'âge de 26 ans, déjà fort introduit et devenu un familier des il a épousé leur nièce orpheline de Hamboutg élevée chez eux,

MA GRAND-MERE SELMA FALCK ET SA FAMILLE (tableau 5). Personne ne l'a jamais connue car elle est morte très jeune, et elle a pourtant joué un grand rôle dans la famille. Son père était le banquier Moshé Falck, originaire de Lübeck ou plutôt de Mosling, quartier périphérique où demeuraient les Juifs n'ayant pas droit de séjour à Lübeck même. Aujourd'hui, Mosling fait partie intégrante de la ville (voir Thomas Mann décrivant Lübeck dans son livre 'die Buddenbrooks'). Plus tard, Moshé Falck a quitté Mosling et s'est installé à Hamburg, où il a fondé une banque importante. Aussi, la municipalité l'a chargé d'organiser ses loteries. C'était sûrement une bonne affaire, mais jouer peut devenir un vice dont nous savons, en famille, qu'il faut se méfier. Une fois établi, il a épousé une demoiselle de Hanovre, Rehle Sondheimer, la petite-fille 16

du fameux rabbin Moshé- Touvia Sondheimer. Celui-ci aurait accueilli Bonaparte chez lui à Hanovre lors de sa retraite de Russie, et l'aurait béni. Ils ont eu six enfants, quatre garçons et deux filles, dont l'une, Selma, était ma future grandmère. Ils étaient heureux, sans histoire, bien que ce fut un mariage sortant de l'ordinaire. En effet, habituellement, on choisissait un conjoint de la même ville, et là... prendre une épouse de si loin, c'était du jamais vu! Ge viens de consulter la carte; non, Hanovre n'est pas de l'autre côté de l'Allemagne, ce n'est même pas vraiment loin de Hambourg, mais à l'époque...). Rehle et Moshé Falck ont élevé leurs six enfants avec beaucoup de soin. Ceux-ci étaient déjà adolescents quand Rehle est subitement tombée malade, puis elle est morte, et tout a basculé (il faut constater que bien des femmes mouraient jeunes à l'époque et laissaient des orphelins, comme en témoignent les nombreux contes de Grimm où les belles-mères, des marâtres, faisaient souffrir les enfants d'un premier lit). Les frères de Rehle ne voyaient pas comment leur beau-frère, veuf et habitant si loin, allait élever seul ses six enfants. Ils ne lui ont pas fait confiance et les ont partagés entre les différents beaux-frères. Celui de Francfort, Moshé- Touvia (appelé d'après son grand-père) a pris chez lui ses deux nièces et les a élevées avec ses quatre fils. C'est ce Moshé-Touvia Sondheimer qui a fondé, avec un associé du nom de Beer, la firme de renommée mondiale Beer-Sondheimer dans laquelle tous les Sondheimer, tous les Feist et deux cent cinquante autres pères de famille de Francfort tenant à observer le repos sabbatique étaient employés. Sa suprématie dans l'affaire a été accentuée du fait que son associé M. Beer, malgré ses deux fils, n'a pas eu de successeur, l'un étant mort jeune et l'autre ne s'intéressant pas aux affaires. Comme je l'ai dit, ma grand-mère Selma Falck est donc devenue pour la famille un personnage essentiel, presque mythique, puisqu'elle est morte très jeune en laissant six orphelins; son mari l'a longtemps pleurée et ses enfants, on le voyait à leurs silences, pensaient beaucoup à elle. Il y a bien des années, en préparant une maîtrise d'assistance sociale à l'université Bar-Ilan, j'ai dû remettre un texte sur "le personnage central de ma famille". Sans hésiter, j'ai parlé de ma grand-mère Selma, absente et pourtant toujours présente. Personne ne savait de quoi elle était morte. Certains parlaient de cancer. Mais cette maladie existait-elle à cette époque? Mon neveu, professeur Raphaël Catane, chef du service de cancérologie à l'hôpital Shiba, l'affirme. D'autres disaient que c'était des suites de l'accouchement de ses deux plus jeunes enfants, des jumelles, ou même d'une crise d'épilepsie. Quoi qu'il en soit, c'est un mystère. La seule chose que je sais d'elle par la cousine Marguerite, née Feist, qui demeurait à Paris, c'est que Selma Falck aurait été très longtemps malade, et qu'elle commandait ses chemises de nuit à 'la Grande Maison de Blanc', place de l'Opéra, à Paris (devenue, depuis, la maroquinerie Lancel). A Bar-Ilan, le

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professeur m'a dit qu'en commençant à lire mon texte il a cru que je m'étais trompée; il n'y avait que des dates et des commémorations; puis il a compris; la grand-mère, à cause de son mystère, était vraiment le personnage central de la famille. Fait confirmé assez récemment en 1999, lorsqu'un des cousins Feist de Jérusalem a pris l'initiative d'une réunion de famille afin de se recueillir ensemble en l'honneur du centenaire de la grand-mère Selma, morte en 1899. Je n'étais donc pas la seule à avoir pensé au rôle central qu'elle a joué dans la famille. C'est sans doute pour cela que, même enfants, nous avons toujours eu un énorme intérêt pour tout ce qui touchait, de près ou de loin, la famille Falck, en particulier pour les frères de Selma. L'un des deux, oncle Julius (tableau 5), venait souvent nous voir. Il aimait la belle vie et les voyages et excellait à raconter ses exploits. Enfants, à Paris, nous l'écoutions bouche bée. Il disait revenir d'Afrique où il aurait rué un lion, et nous le croyions. Son histoire de Monaco, par contre, était certainement vraie. Je vous ai dit que dans la famille, on aime jouer, c'est devenu atavique. Donc, oncle Julius pensair devenir riche à Monaco. Cependant, deux jours seulement après son arrivée, il avait tout perdu au casino et a envoyé un télégramme à son ruteur (puisqu'il était orphelin) M. Gumpel à Hambourg :" Bitte schicken Sie mir Geld" Ge vous prie de m'envoyer de l'argent). Il attend un jour, deux jours, puis envoie un nouveau télégramme: "Wo bleibt Geld ?" (où est l'argent ?) Il reçoit une réponse immédiate: "Geld bleibt hier" (l'argent reste ici). Il retourne bredouille à son hôtel. Le directeur l'appelle: "Votre tuteur de Hambourg vient de m'envoyer un télégramme. Il paie l'hôtel et me prie de vous accompagner à la gare, de prendre pour vous un billet jusqu'à Hambourg, billet que je n'ai le droit de vous donner que lorsque vous serez assis dans votre wagon et que le train sera sur le point de démarrer". Oncle Julius racontait encore une histoire que mon frère Martin adorait répéter. Il est en voyage au Mexique avec un ami. Une nuit, à l'hôtel, l'ami a une crise d'asthme, il n'a plus d'air, il ne peut plus respirer, il étouffe, il crie: "Luft, Luft" (de l'air, de l'air). Oncle Julius veur ouvrir la fenêtre, mais il fait nuit noire, il ne voit goutte et ne trouve pas l'interrupteur. Il cherche à tâtons la poignée de la fenêtre, l'ami étouffe de plus en plus et hurle "Luft, Luft", mais l'oncle Julius n'arrive toujours pas à ouvrir la fenêtre. Alors il saisit sa chaussure et la lance. Bruits de vitre cassée et l'ami, heureux: "Ah, Luft", s'endort jusqu'au matin. Le jour venu, les amis s'aperçoivent que la fenêtre était restée fermée et que c'érait la glace de l'armoire qui avait volé en éclats. On demandait à l'oncle Julius; "Mais pourquoi ne te maries-tu pas ?" Il répondait: "Quel ennui, chercher un appartement, le meubler, puis les enfants qui pleurent la nuit. Je ne me marierai que le jour où la seule chose qu'on exigera de moi, c'est d'apporter ma brosse à dents". Avec l'arrivée d'Hitler au 18

pouvoir, il s'est décidé, célibataire, à émigrer. Il est entré dans une agence de voyages. L'employée lui a proposé un pays: "Celui-ci ne donne pas de visa", un autre: "Non, là-bas, on ne nous veut pas", etc. Finalement, excédée, elle lui tend un globe terrestre. L'oncle Julius le tourne et le retourne: "Vous n'en n'auriez pas un autre ?" demande-t-il à l'employée. C'est dans cette agence de Hamboutg qu'il a rencontré une jeune veuve juive avec trois enfants. Elle aussi cherchait à émigrer. Elle avait tout, même des enfants, et effectivement, il n'a eu qu'à apporter sa brosse à dents. Ils se sont mariés et sont partis ensemble à Quito, sur l'Equateur, dernier pays qui accordait des visas aux réfugiés juifs allemands. Ils y sont arrivés après avoir fait le tOut du monde sur un merveilleux paquebot allemand puisqu'on ne pouvait pas sortir d'argent d'Allemagne. Là-bas, il a adopté les trois enfants. Ce sont les derniers Falck qui restent et si vous allez à Quito, cherchez-les dans l'annuaire, ils seront ravis de vous recevoir, car, paraîtil, ils ont un grand esprit de famille, de belles maisons et le sens de l'hospitalité. Trude (tableau 5), la fille d'un autre frère, Nathan, s'est installée en 1933 à Jérusalem avec son mari Ytz'haq Feuerring, mais à peine arrivés celui-ci a eu un cancer et en est mort. Trude s'est retrouvée veuve à l'âge de trente ans. Dans les papiers de son mari, elle a trouvé un testament la priant de distribuer aux bonnes œuvres la somme de dix mille livres sterling, une très grosse somme pour l'époque. Très intelligente et maîtresse femme, elle a décidé de ne pas disséminer cet argent mais de le consacrer à une seule œuvre. Elle a fondé le village de Beit-Ytz'hak, près de Natanya et y a fait venir, à ses frais, cinquante familles de Juifs campagnards allemands, leur sauvant ainsi la vie. Village aujourd'hui prospère, rangé, propre, village modèle - on se croirait dans un village allemand - réputé ne vendre que des produits de première qualité. Elle y a construit aussi sa maison où, au milieu de tableaux de maîtres, (elle aimait surtout Max Ernst) est suspendu celui qu'elle préférait: une photo représentant des dunes de sable, c'est tout. C'est sur ces dunes qu'a été construit BeitYtz'hak. Lorsqu'elle y venait, elle allait partout, connaissant tout le monde, ayant un mot aimable pour chacun - la vraie châtelaine -- et ramassant chaque bout de papier tombé à terre. Elle a eu deux fils, dont le plus jeune est né avec la maladie bleue - défaut du cœur qu'on opère aujourd'hui mais qu'on ne savait pas soigner alors. Ces enfants mouraient tous vers l'âge de dix-huit ans. Vous aviez le choix: ou les élever comme n'importe quel enfant, ou les choyer, les surprotéger, le résultat étant le même. Trude a choisi la première méthode. Cependant je me souviens que quand la famille venait nous voir à Paris, maman nous disait tout de même, en douce: "Faites attention, ne bousculez pas le petit garçon dans vos jeux". Et effectivement, il est mort à dix-sept ans, en colonie de vacances (elle les avait prévenus et ne leur en a jamais voulu). Ensuite, elle n'en a plus jamais parlé. Mais on sentait qu'elle y pensait tout le temps car sa photo

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était toujours présente à côté de son lit. La grande salle de sports de BeitYtz'haq porte son nom, et la synagogue - celui de ses parents: Nathan et Cilly Falck.

Ceux-ci ont eu encore un aurre fils, Atthur (tableau 5). De Hamburg, il est venu s'installer à Jérusalem avec sa femme Mimi et leur fille, à temps pour pouvoir emmener ses meubles et toures ses affaires. Je me souviens de la stupéfaction de Claude quand, venant à Jérusalem de notre kibbourz pour quelques jours de vacances, nous avons été invités à dîner chez Arthur et Mimi. Quel bel appartement, et surtout quels beaux meubles, quels beaux tapis, de l'argenterie! Claude croit se souvenir qu'une bonne servait à table, je n'en suis pas sûre, de toutes façons il était ahuri. En Israël depuis 1944, il ne savait pas qu'il y avait des gens ici qui vivaient comme à Strasbourg et que tour le pays n'était pas peuplé uniquement de pionniers. Par ailleurs, Arthur ressemblait comme deux gouttes d'eau à Charlie Chaplin: petit, maigre, une moustache, de grandes dents blanches, un beau sourire. Dans la rue en Israël, mais plus particulièrement quand il passait ses vacances en Suisse, tout le monde l'arrêtait, surtour les enfants: "Mais vous êtes Charlie Chaplin!" Il mettait son index devant sa bouche et chuchotait: "Surtout, ne le dites à personne" et les gens repartaient, ravis. Il travaillait dans une banque, mais il y plaçait très mal son propre argent. Aussi, sa sœur Trude a fini par l'entretenir, à condition qu'il cesse tout travail. L'oncle Arthur est décédé, ainsi que sa femme Mimi, et ils nous manquent. Leurs goûters, où étaient conviés tous les Juifs allemands distingués d'Israël: juges, écrivains, professeurs, étaient d'une autre époque. Les épouses venaient avec des gants. Oui, une époque à jamais révolue. Pour en revenir à mon arrière-grand-père, Moshé Falck de Hambourg, il s'est remarié plus tard et a encore eu deux enfants, l'oncle Harry et la tante Hélène (tableau 5), très proches des enfants de la première épouse et dont nous entendrons encore parler, car ils ont eu leur rôle à jouer dans la saga familiale. Quant à Selma Falck, ma grand-mère, nous l'avons dit, elle a épousé à Francfort mon grand-père Louis Feist. Sept ans après leur mariage ils n'avaient pas encore d'enfant et en étaient bien tristes. Enfin, en 1890, ils ont eu un fils, qui a été nommé Philippe comme le grand-père Feist, voir tableau 3. Pour mon grandpère, ce fut un jour de triomphe. Un second fils Martin est né en 1891, et un troisième, Edwin, en 1893, puis une fille, Rosyen 1894 et enfin deux jumelles Liesel et Erni, elles aussi cinquième et sixième enfants comme leurs prédécesseurs. On dit qu'elles étaient très belles. Le couple avait tout pour être heureux: une grande aisance matérielle qui a permis à Louis d'être un vrai mécène: il a financé les deux communautés de Francfort, a fondé l'Agoudat Israel, a soutenu toute sa famille et était le conseiller écouté de tous les Feist, de

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tous les Falck, de tous les Sondheimer.

Il adorait sa femme, puis, comme je vous

l'ai décrit, elle est tombée malade, est morte et, une fois de plus, tout a basculé.

MON PERE PHILIPPE FEIST (tableau 3). Il était l'aîné des six enfants. La mort de sa mère quant il n'avait pas neuf ans l'a beaucoup marqué. Je me souviens que papa ne riait jamais et ne souriait même pas. Maman disait: "Ne croyez-pas que votre père soit fâché, non, pas du tout, il est seulement triste parce que sa mère est morte quand il était petit et c'est pourquoi il est si sérieux". Quand l'oncle Edwin a fêté ses cent ans, il a commencé son discours: "Oui, toute ma vie, j'ai été triste." Nous avons tous pensé: c'est normal, l'oncle Edwin a perdu son fils aîné à la guerre d'indépendance au kibboutz Kfar Etzion, et sa plus jeune fille à l'âge de dix-sept ans à Londres, de maladie. Mais il n'a pas évoqué ses enfants, il a dit: "Toute ma vie, j'ai éré rriste parce que je ne me souviens plus de ma mère. J'étais trop petit quand elle est morte et elle m'a toujours manqué." Vous voyez, chères mamans qui lisez ce texte, combien vous êtes importantes et irremplaçables, même si vous pensez quelquefois que vous êtes une "mauvaise » mère! Comme c'était l'habitude à j'époque, les familles avaient "ein Kinderfraulein" (une bonne d'enfants, une nurse). Chez les Feist, elle se nommait Sophie Schmidt. Selma Falck l'avait engagée pour la seconder. Tout naturellement, à la mort de sa patronne, c'est elle qui est devenue la gouvernante des enfants et de toute la maisonnée. Elle était très fière d'être à la tête d'une maison si importante. Elle se croyait une excellente pédagogue et était particulièrement sévère avec les enfants afin, disait-elle, qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils étaient riches et que tout leur était dû, alors qu'elle-même menait grand train. Elle allait goûter "en ville" tous les après-midis avec des amies, en manteau de fourrure, et les enfants Feist devaient l'attendre dehors. Elle les grondait et les brimait, aussi les enfants la détestaient. C'est elle qui a insisté pout que mon grand-père Louis Feist fasse l'acquisitation d'une "résidence secondaire" comme les autres Juifs aisés de Francfort, et l'a poussé à acheter la villa Waldheim où je suis née. Par ailleurs, elle s'était mise en tête que Louis Feist allait l'épouser. Ce dont il n'avait nullement l'intention, mais cela l'a peutêtre empêché de se remarier par ailleurs. Comme il était souvent en voyage, les six enfants ont gardé un très triste souvenir de leur enfance, d'autant plus triste que leur père Louis Feist est mort jeune lui aussi, en 1913 à l'âge de cinquantetrois ans.

Sophie Schmidt, voyant son rêve s'évanouir, est devenue encore plus tyrannique, et même hystérique, diront les enfants Feist. Heuteureusement, ils en ont été débarrassés par l'oncle Harry, vous vous souvenez, le demi-frère de

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leur mère, fils du second mariage de Moshé Falck (tableau 5). L'oncle Harry, travaillait lui aussi, naturellement, chez Beer-Sondheimer à Francfort. Un jour, Louis Feist a reçu un coup de téléphone de sa banque: "Un certain Harry Falck, se disant votre beau-frère, nous a présenté un chèque en sa faveur, signé par vous. Or, comme vous n'établissez et ne signez jamais de chèque, nous avons l'intention de déposer une plainte à la police pour falsification de signature". Louis Feist supplie la banque de détruire le chèque en question et de ne pas porter plainte. Et puis naturellement, il convoque Harry, lui fait de graves remontrances en le menaçant: "Si tu récidives, je ne pourrai pas empêcher l'enquête de suivre son cours". Harry se tait. Il semble avoir compris la leçon. Cependant, quelques mois plus tard, nouveau coup de téléphone de la banque, ajourant, cette fois-ci: "Nous n'avons pas eu le choix. Il s'agit de quelque chose de très grave et nous avons porté plainte". Louis Feist convoque Harry: "Cette fois-ci tu as dépassé les bornes et tu vas être poursuivi. Il n'y a qu'une solution: tu vas quitter le pays tout de suite. Voici un billet de la Cunard Line de Hambourg à New York pour après-demain. Le capitaine te donnera un billet de cinq dollars (c'était beaucoup d'argent à l'époque), mais seulement à l'arrivée à New York, au moment du débarquement et pas avant, car tu risquerais de les jouer sur le bateau et de les perdre. Tu présenteras ces cinq dollars à Ellis Island (l'île, tout près de la statue de la Liberté, où avait lieu le contrôle impitoyable de tous les nouveaux immigrants) et ils te permettront d'entrer aux Etats-Unis". Et ainsi fur fait. Quand l'oncle Harry arriva à New York, il fit comme nombre d'immigrants et se présenta au Bné Brith (francs-maçons) juifs, qui lui donnèrent un "Bauchladen" (un magasin-ventre). C'était une planche fixée aux épaules par des courroies et reposant sur le ventre de l'intéressé. Le Bné-Brith fournissait la marchandise pour une valeur de cinq dollars: des peignes, des épingles, des lacets, de l'eau de toilette, ete. étalés en éventail sur la planche. Evidemment il était essentiel de choisir un bon quartier. Une fois que l'on avait tout vendu, on pouvait retourner une seconde fois au Bné-Brith qui regarnissait la planche, et c'était fini: on avait pu mettre quelques dollars de côté, il fallait maintenant continuer seul. Et c'est ce qu'a fait l'oncle Harry. Il avait pu à chaque fois gagner cinq dollars et, par-dessus le marché, il avait rencontré une charmante jeune fille. Les avis diffèrent. Les uns disent que, charmeur et rigolo comme il l'était, c'est avec sa planche sur le ventre qu'il aurait fait sa connaissance, d'aurres disent que c'est après; de toutes façons, il est allé habiter chez elle et elle en a fait un "Mensch" (un homme responsable). A tel point que lorsque l'envoyé de la firme, Arthur Sondheimer, devant prospecter de nouveaux débouchés aux Etats-Unis, est tombé gravement malade dès son arrivée à New York, on a demandé à Harry, connaissant la firme et ses produits, de le remplacer d'urgence. Ce qu'il a

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fait avec grand succès. Il a continué ensuite de travailler pour Beer-Sondheimer à New York et, toujours avec la même compagne qui le tenait très "serré", il a mené une vie honnête et sérieuse. Tous les deux ans, l'oncle Harry -l'oncle d'Amérique - venait rendre visite à sa famille en Allemagne. Une année, il s'est rendu compte combien ses neveux et nièces de Francfort, les petits Feist, étaient malheureux sous la tutelle de leur gouvernante, Sophie Schmidt. Même les vendredis soirs, ils n'étaient pas tranquilles car ils étaient invités chez des cousins ou des oncles, ce qu'ils détestaient mais arrangeait bien Sophie Schmidt. Aussi, il a dit: "11 faur se débarrasser d'elle". - liMais comment ?II- IIEh bien, on va la marier. Avec la dot de cent-vingt mille marks-or que votre père lui a légué à sa mort, on lui trouvera aisément, malgré son âge (quarante ans) un mari adéquat". Il va séance tenante en parler à sa sœur, la tante Hélène (voir tableau 5) à Berlin, très bien introduite dans la communauté juive. Celle-ci déniche un certain professeur Herman Pick, très ennuyé car il s'est déclaré garant des dettes de son frère (on connaît cela) et celles-ci dépassent de beaucoup ce qu'il avait prévu. Le mariage a naturellement eu lieu à Bad-Homburg dans la villa des Feist. Oncle Edwin a raconté qu'il avait eu le courage de ne pas y assister et que Sophie Pick ne le lui a jamais pardonné. Le "jeune" couple est venu s'installer en Palestine bien avant qu'Hitler soit monté au pouvoir, car le professeur Pick était très actif dans le Misra'hi (parti politique religieux). Ils ont d'abord habité à Kirjath Moshe à Jérusalem dans une belle et grande maison qu'ils avaient achetée, mais Sophie Pick ayant pris l'habitude d'être très dépensière, ils se sont rapidement retrouvés sans argent. Ils ont vendu la maison et ont acheté un petit appartement au Gan Rehavia au centre ville. C'est là que Sophie Pick a vécu très longtemps et qu'elle a élevé son fils, car fils il y a eu. Un fils épatant, Walter-Pinhas, spécialiste du chemin de fer "turc" en Israël. Il a écrit des livres et était très connu. Quand j'ai suivi le cours de guides, il ne se passait pas de semaine sans que l'on ne cite Pin'has Pick, et j'étais, dans mon for intérieur, très fière de ce membre de la famille. La seule rue à Jérusalem qui porte deux noms et non pas un seul, est la rue Pick, située à Kirjath Moshe. C'est dans cette petite rue que Sophie et son mari ont habité lors de leur arrivée à Jerusalem. Sur la plaque: rue Pick d'après 'Haim (Herman) Pick, linguiste et chercheur, et d'après son fils Pin'has, historien de l'armée.

MON PERE ET SES FRERES ET SŒURS. Quelle éducation a-t-on donné aux enfants Feist? (tableau 3) Il fallait les préparer à entrer dans l'affaire familiale. Donc, l'aîné, mon père Philippe sera ingénieur des mines puisque l'affaire avait acquis d'importantes mines de fer et autres métaux dans les colonies allemandes d'Afrique, mines à développer. Le second, Martin, en serait le directeur 23

commercial et le troisième, Edwin, le directeur administratif. aucune importance, on les doterait et on les marierait.

Quant aux filles,

Mon père a donc tout d'abord fréquenté la fameuse Hirscheschule, l'école juive pieuse de Francfort. Il a toujours été un excellent élève, brillant dans toures les matières. Une année, c'est lui qui devait recevoir le prix du meilleur élève. Mais le directeur a hésité; les gens diraient: "Evidemment, c'est Philippe Feist qui reçoit le prix, puisque son père est le grand bienfaiteur de l'école". Aussi, exceptionnellement, a-t-on partagé, cette année-là, le prix entre mon père et un autre élève de famille plus modeste. Papa a passé brillamment son Abirur (baccalauréat) et on l'a inscrit à l'Ecole supérieure des Mines de Berlin. Quant à son frère Martin, la firme l'a envoyé quelque temps à Paris, pour bien apprendre le français et se familiariser avec la branche française de l'affaire. Il paraît que c'était un jeune homme très sympathique, très vivant et, d'après les photos, il semble qu'il était aussi très beau. Son nom est inscrit dans la synagogue de la rue Cadet, à laquelle il a fait une grande donation pendant son séjour à Paris. Puis son père l'a envoyé à Londres pour s'y perfectionner en anglais. C'est là qu'il se trouvait au moment de la déclaration de la première guerre mondiale en août 1914. Il aurait pu rester là-bas, s'y planquer, mais il était patriote, il a cru de son devoir de rejoindre ses "frères" en Allemagne... et il a été tué à Verdun, dans les tranchées, en 1915. C'était une telle catastrophe dans la famille, qu'on en parle encore aujourd'hui: un jeune homme si gai, brillant, pieux mais ouvert sur le monde, charmeur, très doué pour le commerce. Du front, il écrivait pratiquement tous les jours à ses sœurs (les parents étaient déjà décédés). Les lettres sont toujours là, comme si elles avaient été écrites hier. On y voit combien, de jour en jour, son moral faiblissait. De patriote enflammé au début, il est devenu désabusé, triste. Il était fiancé à une certaine Alice Stern. Celle-ci a raconté que durant leur dernière rencontre, Martin lui aurait dit: 'J"e te délie aujourd'hui des liens qui nous unissent. Peut-être reviendrai-je du front blessé, invalide, en chaise roulante, et je ne veux pas que tu consacres le reste de ta vie à me soigner. Je ne le supporterais pas. Tu es donc libre". Alice racontait cela en pleurant pour montrer quel homme merveilleux avait été son fiancé, et elle en était encore plus malheureuse. C'est le troisième fils Feist, l'oncle Edwin, qui est devenu, après la mort de son père et de son frère, le directeur commercial et administratif de BeerSondheimer. L'affaire a été florissante jusqu'en 1928, la première d'Allemagne dans le domaine des métaux et minerais. Vous vous souvenez de la grande crise mondiale de 1929 ? Tous les épargnants et les petites gens d'Europe et des Etats-Unis en ont été touchés. Or cette crise a déburé dans le domaine des matières premières: les transactions ne se faisaient plus. Une méfiance générale, une paralysie totale dans les affaires. Oncle Edwin a été ainsi le témoin 24

impuissant de la chure inexorable de l'affaire car, en plus de l'inflation touchant toure la population et tous les commerces, Beer-Sondheimer avait perdu toutes ses mines situées dans les colonies allemandes d'Afrique et que l'Allemagne a dû abandonner à la fin de la première guerre mondiale: la source principale de profit avait tari. Cependant, l'oncle Edwin nia pas voulu annoncer trop rapidement la liquidation de l'affaire. Il a fait venir chacun des deux-cent cinquante employés, tous pères de famille de Francfort, les a prévenus de la diminution de la rentabilité et leur a conseillé fermement de se chercher un autre emploi tant que la réputation de la firme était encore intacte. Et ce n'est qu'après, vers 1931-32 ou plutôt au début de 1933, quand tous les employés eurent trouvé un autre travail ou qu'ils eurent pu émigrer, qu'il a liquidé l'affaire et quitté l'Allemagne. Il s'est d'abord installé en Hollande et y a ouvert une nouvelle affaire de métaux et minerais. Puis en 1939, il est parti à Londres, poussé par un collègue pessimiste qui tenait à quitter la Haye, trouvant que la Hollande était trop près de l'Allemagne. "C'est grâce au pessimisme de mon ami Michaël Posen, disait l'oncle Edwin, que ma famille et moi sommes encore en vie". Quant à la tante Rosy, elle était petite, frêle. On raconte que, comme petite fille, les robes des grandes poupées lui allaient à ravir. C'est elle qui aurait souffert le plus de la tyrannie de Sophie Schmidt. Les enfants dînaient dans leur chambre, autour d'une petite table blanche ronde en bois blanc. Après avoir mangé leur œuf à la coque, pour rire, ils le retournaient comme s'ils n'y avaient pas touché. Alors, ont-ils raconté des années plus tard, comme une furie, Sophie s'écriait: "Comment, :Rosy, tu n'as pas encore mangé ton œuf?" Et, en punition, elle l'enfermait avant que Rosy ait pu protester. Jeune fille, le fameux mathématicien Adolf Fraenkel de Munich a voulu l'épouser, et toute la famille insistait parce que c'était un prétendant fort convenable. Mais elle n'en voulait pas. Orpheline, elle ne savait à quel saint se vouer. Alors, elle est allée à la Uhlandstrasse, où demeuraient son oncle Edouard Feist et la tante Lina, une brave femme pleine de bons sens. Rosy s'est épanchée chez sa tante: "Mais, ma chère enfant, personne ne t'oblige à épouser le professeur Adolf Fraenkel. Est-ce que tu as besoin dlun mathématicien? Mais peut-être, ma petite Rosy, as-tu un autre prétendant en tête ?" Et la petite Rosy, si timide, a rougi et lui a dit :"Mais oui, tante Lina, tu sais bien que j'ai été invitée l'été dernier en Suisse, à Lucerne, dans une famille juive dans le cadre d' "Aide aux Enfants sous-alimentés d'Allemagne". En même temps que moi, Il y avait là également un capitaine allemand, Abba Horovitz, un vrai héros". En effet, celui-ci, le crâne percé par une baïonnette à Verdun en 1915, laissé sur le champ de bataille comme mort tellement il saignait, puis ramassé par un soldat sénégalais qui lui a sauvé la vie en lui faisant boire tout le contenu de sa gourde, remplie non pas d'eau comme

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on aurait pu l'imaginer, mais de vin, le seul liquide dont il disposait. C'est ce vin qui a sauvé Abba Horovitz, avant qu'on ne le soigne tout près du front dans un lazaret de fortune en tant que prisonnier de guerre. Ensuite, à peu près remis, il a servi d'otage à des bateaux français sillonnant la Méditerrannée, bateaux annonçant à tous, par morse, la présence à leur bord d'un officier supérieur allemand, dans l'espoir de demeurer à l'abri des attaques ennemies. Et ceci jusqu'à la fin de 1917. A cette époque-là les pays neutres, et notamment la Suisse, ont obtenu l'autorisarion de soigner chez eux des prisonniers de guerre gravement blessés, de toutes nationalités. Abba Horovitz a pu en faire partie et il a été pris en charge par la famille Erlanger de Lucerne qui avait accueilli également la petite Rosy, et c'est là, grand et bel homme branlant toujours un peu de la tête à cause de sa blessure, héros de guerre âgé de quatorze ans de plus qu'elle, qu'il a fait une si grande impression sur Rosy qu'elle en est tombée amoureuse, amour qu'elle a osé avouer à tante Lina. - " Le sait-il" ? - Et Rosy de rougir encore plus: "Mais non !" Et voilà! Vive tante Lina, quelques mois plus tard, ils étaient mariés. Abba Horovitz, en tant qu'avocat et notaire, était l'homme de confiance des Rothschild, à Francfort, puis plus tard à Londres. Tante Rosy a eu onze enfants, tous très doués, dont une fille Augusta, professeur de génétique des plantes à Jérusalem et pionnière dans l'accroissement des culrures permettant de nourrir les six milliards d'habitants que compte aujourd'hui notre planète, et un fils, Michaël Horovitz, le plus jeune de la famille, qui vient de recevoir le titre honorifique O.B.E. (Order of the British Empire) de la main de la reine d'Angleterre pour ses poèmes anglais et sa contribution au renouveau de la poésie anglaise parmi les jeunes. Puis il y a les jumelles: Liesel et Erni. Elles ont moins souffert que les autres enfants Feist de la turelle de Sophie Schmidt, car elles avaient Marieschen. En effet, à cette époque, beaucoup de bébés avaient des nourrices. Nous l'avons vu, de très nombreuses mères mouraient jeunes des suites de couches, de maladie, de fatigue, d'infections de toutes sorres. Par ailleurs, il y avait des familles distinguées, où la mère de famille voulait sortir, aller aux réceptions, au théâtre. A l'époque, pas de biberon, de 'materna', il fallait nourrir les bébés en leur donnant le sein. Aussi allait-on chercher à la campagne des jeunes filles ou des jeunes femmes venant d'accoucher et ayant trop de lait. Le plus souvent c'étaient des filles-mères, aujourd'hui on dirait plutôt des mères célibataires. Ces jeunes filles devaient gagner leur vie, elles se plaçaient en ville, devenaient des nourrices en confiant leur propre bébé à leur mère ou à une sœur restée à la campagne. Oncle Edwin raconte qu'elles préféraient les familles juives où elles étaient mieux traitées, disaient-elles. Apparemment, ma grand-mère Selma Feist était tombée malade peu de temps après la naissances des jumelles, et de toute façon il fallait allaiter deux bébés, non un seul, et une nourrice était

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indispensable. Aussi a-t-on trouvé Marie, dix-huit ans, ronde, joues rouges, en bonne santé, que tous ont très vite surnommée Marieschen (la petite Marie). Son bébé à elle était un garçon, qu'elle allait voir le dimanche en emmenant les enfants Feist. Oncle Edwin se souvient très bien de son Milchbruder (frère de lait) Boris et des visites du dimanche qu'il aimait beaucoup: "c'était la campagne, on était très bien reçus". Plus tard, chez nous à la maison, quand maman oubliait de servir un des enfants à table, celui-ci protestait: "Bin ich ein Milchkind ?" expression commune en allemand qui veut dire: suis-je comme le Milchkind, abandonné par sa mère au profit d'un autre? Naturellement, ce qui devait arriver arriva. Marienschen s'est tellement attachée aux jumelles que, même une fois sevrées, elle n'a plus voulu les quitter... et elle est restée chez les Feist. Elle couvait "ses" filles et suttout, elle les protégeait de Sophie Schmidt. Quand celle-ci élevait la voix, cela ne tardait pas, Marieschen dégringolait les escaliers, prenait les jumelles dans ses bras. Toute son attitude disait: "Elles sont à moi, défense d'y toucher". Cependant, celles-ci étaient devenues de grandes et belles jeunes filles. Et puis l'une d'entre elles, Liesel, est tombée amoureuse du frère de Abba Horovitz, un oculiste demeurant lui aussi à Francfort. Amout réciproque, paraît-il. Ce brillant spécialiste, bien que fils du fameux rabbin Horovitz qui était à la tête de la première communauté de Francfort, n'était pas pieux du tout. Il aurait dit à Liesel : "Tu seras libre de faire comme tu voudras", mais celle-ci était très tourmentée, elle avait grandi dans une famille très religieuse, que faire, que choisir? Liesel était fort désemparée, elle ne savait à qui demander conseil: orpheline, son frère chéri, Martin, venait d'être tué au front, son frère aîné (mon père), très strict, était contre cette union, et finalement, elle a renoncé à ce grand amour pour rester fidèle à ses convictions. Très rapidement un autre prétendant, Raphaël Lerner, habitant Hambourg, s'est présenté. Elle l'a agréé, l'a épousé et l'a suivi à Hambourg. Aussi, Marieschen a trouvé qu'il était temps de penser à elle-même. Elle a rencontré un homme de quarante ans de sa campagne, ils se sont mariés et Marieschen a quitté les Feist. Peu de temps après, la seconde jumelle, Erni, a montré des signes de dépression: elle ne voulait plus quitter sa chambre, ne parlait plus à personne, se négligeait. Ses frères l'ont emmenée à Heidelberg, dans le Nervensanatorium du fameux Dr. Erich Fromm, un grand spécialiste. Celui-ci l'a gardée quelque temps en observation pour diagnostiquer qu'elle souffrait de "Verodung" - mot savant venant du latin et exprimant le vide absolu, le désert. C'est vrai, elle avait perdu sa mère dont elle ne se souvenait même plus, puis son père à quatorze ans, l'âge de l'adolescence, puis son frère adoré, tué à la guerre alors qu'elle avait quinze ans, enfin Edwin, marié, est parti, elle aurait même dit à sa jeune femme lIse: "Du hast mir mein Bruder gestohlen" (tu m'as volé mon frère), puis sa sœur jumelle - de vraies jumelles - qui se marie et part au loin et enfin, Marieschen

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qui la quitte, il faut croire que c'était trop. Le Dr. Fromm a conseillé une clinique près de Munich. Lui rendre visite était pénible, disait l'oncle Edwin. Quand on arrivait, elle gémissait et voulait qu'on la sorte tout de suite de cet horrible endroit. Alors, on commandait une voiture, on l'emmenait dans un bel endroit, loin, loin. A peine assise dans un beau café, elle refusait de rester une minute de plus et tenait à retourner tour de suite à la clinique. Quand Hitler a accédé au pouvoir, l'oncle Edwin a cherché un endroit adéquat en Hollande, mais elle n'a pas obtenu de visa. Ni de certificat pour la Palestine, ni de visa pour la France, ni nulle part. La famille continuait de lui rendre visite, mais c'était de plus en plus difficile. Aussi quand la guerre a éclaté, Erni était toujours encore en Allemagne, dans une clinique près de Bonn où elle se sentait bien. Les Allemands lui ont imposé un tureur, un juriste - il y avait des biens à gérer - un très brave homme qui s'est intéressé à elle et auquel les Allemands ont fait part de la mort de Erni en 1942. Le tuteur était sûr que les médecins lui avaient injecté un poison comme à tous les malades mentaux d'Allemagne à cette époque. C'était l'euthanasie active nationalisée. Mais il ne s'est pas contenté de cette communication. Il a exigé un certificat de décès et il l'a obtenu. Il y est mentionné qu'elle est morte à Cholm. Ils l'ont donc déportée, la pauvre malade, avec tous les aurres Juifs, dans les mêmes conditions atroces, vers l'Est, et elle y a subi, toute seule, toute délaissée et perdue, le même sort affreux que tous ses frères juifs. Avant de quitter définitivement la saga des ancêtres Feist. il me reste encore à relater une histoire se rapportant à l'oncle Edouard et une aurre touchant la tante Emma, (tableau 2), étant donné qu'elles me concernent encore aujourd'hui. Vous vous souvenez que mon grand-père Louis Feist, devenu riche, avait racheté la maison de la Uhlandstrasse que son père avait hypothéquée. Il en avait fait sortir les locataires et avait installé, dans les trois appartements de "devant", sa mère au troisième étage comme elle le désirait, parce que c'était le moins cher, son frère Edouard avec sa femme Lina en dessous, et sa sœur Emma en bas. Voncle Edouard, très rigolo paraît-il, aimant les cigares et la bonne chère, avait trois filles que sa femme trouvait tellement extraordinaires qu'elle refusait de les marier en-dehors de Francfort. Voncle Edouard étant mort bien avant la seconde guerre mondiale, deux de ses filles, mariées, avaient réussi à émigrer avec leurs familles après la montée des nazis au pouvoir, mais la plus jeune, mariée également, ne pouvait quitter sa mère, malade et intransportable. Cependant elle était sur des charbons ardents car tous les Juifs se sentaient de plus en plus menacés. Quand tante Lina est enfin décédée le lendemain de la Kristallnacht, en novembre 1938, sa fille a demandé au rabbin si elle devait observer la Shiva - les sept journées de deuil - dans l'appartement de sa mère selon la coutume, et le rabbin lui a répondu: liNon, il n'en est pas question. Ce

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serait trop dangereux pour vous et votre famille. L'enterrement doit avoir lieu le plus rapidement possible et, du cimetière, vous irez directement à la gare". C'est ce qu'elle a fait, abandonnant l'appartement tel qu'il était. Cinquante ans plus tard, dans les années 80, l'oncle Edwin, déjà aveugle, auquel je rendais visite tous les mardis, m'a prié un jour de lui lire une lettre de Londres de Jack Lunzer, un cousin du côté de ma mère (tableau 6) et grand collectionneur de livres anciens juifs: "Après de très longues tractations, je viens d'acquérir un petit Siddur (livre de prières) du XVIIème siècle imprimé en Italie chez Soncino, livre très précieux et presque unique. Celui qui me l'a vendu est un marchand de Jérusalem, qui a tenu à me l'apporter personnellement à Londres, tellement il craignait de me l'envoyer par la poste. Et ne voilà-t-il pas qu'en l'ouvrant, je lis sur la page de garde: Pour notre tuteur et notre oncleEdouard Feist en l'honneur de ses soixante ans avec toute la gratitude de sessix neveux et nièces.Aussi ce livre est à vous et à votre famille, et je vous le rends". L'oncle Edwin m'a dicté sa réponse: "ce petit livre, étant resté dans l'appartement de l'oncle Edouard après le décès de sa femme et le départ précipité de leur fille, étant devenu "Hefker", abandonné, il est tombé dans le domaine public et la famille n'a plus la prétention de le récupérer. Les voisins ont sans doure vidé l'appartement et ce livre est passé de mains en mains jusqu'à ce qu'un collectionneur le remarque et l'apprécie. Maintenant que vous l'avez acheté, ce livre est à vous et vous n'avez pas besoin de le rendre, la famille étant heureuse de savoir qu'un objet juif précieux de l'oncle Edouard soit encore intact et en de bonnes mains. Je vous prie seulement de bien vouloir m'envoyer une copie de la première page, contenant la dédicace de mes frères et sœurs". Quant à la tante Emma (tableau 2), elle avait épousé un monsieur Emden qui est mort jeune, et elle a élevé seule ses trois enfants: deux filles et un garçon. Une des deux filles, mariée à Francfort, a été déportée avec son mari et ses enfants et il n'en reste plus trace. L'autre fille, Ida, a épousé Max Rehbock (tableau 2), marchand de jouets à Fürth près de Nuremberg, capitale du jouet. Max et Ida ont eu trois enfants: deux fils et une fille. A l'arrivée d'Hitler, les autorités ont délivré à Max un passeport avec un tampon spécial "W.W.)." = Wirtschaftlich Wertvoller Jude, c'est-à-dire Juif économiquement précieux. Très peu de Juifs étaient en possession d'un tel passeport leur permettant de quitter l'Allemagne à tout moment, à condition de laisser l'épouse à la maison. Impossible de voyager ensemble. Madame pouvait sortir aussi, mais alors le mari devait revenir et rester en otage. Max Rehbock, dont je me souviens fort bien, venait avant la guerre, deux fois par an à Paris, accompagné de malles d'échantillons. Il visitait le Printemps, les Galeries Lafayette, tous les grands magasins et les grossistes, et ramenait de grosses commandes, puis il se promenait dans la rue, les poches pleines de jouets, arrêtant les enfants, leur

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demandant quels jouets ils aimaient. Il rentrait à Fürth et faisait fabriquer ceux qu'il pensait avoir de l'avenir dans un ou deux ans. Quant il repartait, il nous laissait ses malles qui n'étaient pas encore vides. Il y avait là des poupées de toutes les tailles, avec de magnifiques robes; tout cela était tellement artificiel que j'ai toujouts détesté jouer à la poupée. Natutellement, Max a fait venir ses trois enfants à Paris, mais il ne pouvait pas faire venir sa femme. Quand celle-ci voulait voir ses enfants, son mari devait retourner à Fürth. Lorsque la guerre a éclaté, Max se trouvait justement à Paris. Les deux fils, Charles et Victor (tableau 2), se sont portés volontaires dans l'armée française comme la plupart des jeunes réfugiés allemands, et ont été envoyés au front, dans les Vosges. Pour ceux qui s'en rappellent, l'hiver 1939-40 a été particulièrement rigouteux. Charles est tombé malade, on a diagnostiqué la tuberculose et l'armée l'a envoyé en traitement dans un sanatorium à Hauteville. Il a connu là-bas une infirmière bretonne et ils ont eu une fille, Danielle (tableau 2). Celle-ci habite aujourd'hui à Paris. Nous sommes en excellents rapports avec elle. Elle est charmante; Danielle s'intéresse beaucoup à la famille et elle a même un petit-fils appelé Max. L'autre frère, Victor, a été fait prisonnier par les Allemands au moment des batailles de mai 1940, et envoyé dans un camp de prisonniers français situé par hasard tout près de Fürth. Sa mère lui rendait visite toutes les semaines. Jusqu'en 1942. Alors, elle a cessé de venir. Elle avait été déportée à Riga, où elle a été assassinée au Fort 9. C'est Danielle qui a retrouvé tous les documents chez son père, après son décès. Victor est revenu à Paris après la guerre, mais il n'a plus retrouvé ni sa sœut, ni son père. Malgré son statut spécial, celui-ci avait été arrêté et déporté avec sa fille. Victor avait tellement pris l'habitude de dormir au camp de prisonniers, dutant cinq longues années, que chaque fois qu'il avait trouvé un emploi, il était renvoyé immanquablement au bout de quelques semaines car il arrivait toujouts en retard. Il n'arrivait pas à se réveiller le matin, il en avait perdu l'habitude. Aussi, je lui ai proposé un réveil-matin: "Mais j'en ai l'armoire pleine. Chaque fois que j'ai été licencié, les employés se sont cotisés pour m'en offrir un". Finalement il a trouvé une place dans un hôtel en face de la gare du Nord comme portier de nuit, travail lui convenant à merveille. Il ne s'est pas marié et a fini sa vie dans une maison de retraite juive à Paris. Quant à Charles, grâce à la découverte de la pénicilline par l'anglais Alexandre Fleming, il a guéri, est revenu d'Hauteville à Paris et a repris le flambeau des jouets. Il avait un flair génial pour le jouet de l'avenir. Comme son père, il interrogeait les parents et les grands-parents. Qu'aimeraient-ils offrir à leur progéniture au moment de Noël? Puis après 68, tout a changé. Dorénavant, ce sont les enfants qui sont rois, ce sont eux qui choisissent leurs cadeaux. Aussi, se promener avec Charles n'était pas une partie de plaisir; il arrêtait tous les enfants, leut glissait un jouet dans les mains et posait des questions, encore et encore. Il prévoyait le

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et les Noël prochains. Aujourd'hui on appellerait cela un sondage. C'est lui qui a fait fabriquer, entre aurres, les petites autos dans des boîtes d'allumettes que les enfants glissaient dans leurs poches, les Dinky Toys, ainsi que des petites machines à écrire, ete. A Paris, Charles a recommencé à zéro, et après quelques années, un camion "Charles Rehbock" sillonnait la capitale pour les livraisons. Charles venait passer les Fêtes juives deux fois par an chez nous à Strasbourg. Nos enfants n'ont donc, comme leur mère, jamais manqué de jouets, à tel point que, comme elle, ils ne les appréciaient plus. A sa mort, il a tout légué à Israël, créant la Fondation Charles Rehbock, pour les étudiants en manque de logement, fondation à laquelle Danielle s'intéresse beaucoup. A part ses deux filles, Emma Emden avait encore un fils, Fritz (tableau 2), travaillant évidemment chez Beer-Sondheimer. Il habitait avec sa mère à la Uhlandstrasse, en-dessous de son oncle Edouard, jusqu'à la mort de sa mère et encore après, puisqu'il était célibataire. Au bout de quelque temps, l'oncle Edouard s'est rendu compte que Fritz n'occupait plus l'appartement. Cependant le courrier s'amoncelait, débordant de la boîte aux lettres. Un jour, il en a ramassé le contenu tombé à terre. Que voit-il? Rien que de la publicité pour de la layette, pour des meubles d'enfants. Curieux, pense-t-il, je vois Fritz tous les jours au bureau et il ne raconte rien. Il va se renseigner à la mairie où on lui dit que Fritz est marié - eh oui - avec une coiffeuse non-juive; ils ont même une petite fille. Furieux, l'oncle Edouard convoque son neveu dans son bureau... et le licencie. Quelque temps après, un employé de Beer-Sondheimer, proche de Fritz, vient voir l'oncle Edwin (tableau 3) et lui fait de graves reproches pour 11avoirlicencié: "Au lieu de se débarrasser d'une amie non-juive enceinte en lui donnant une grosse somme d'argent comme d'autres l'auraient fait, il a été assez honnête et courageux pour l'épouser et reconnaître l'enfant". Oncle Edwin trouve qu'il y a du vrai dans ce qu'il dit. Il convoque Fritz, qui lui fait les éloges de sa femme disant qu'elle voudrait se convertir et qu'ils désiraient d'autres enfants, et le réintègre. Fritz est donc resté chez Beer-Sondheimer et ils ont eu d'autres enfants: un fils et une fille. Ceux-ci ont grandi, puis Hitler est venu au pouvoir. La fille aînée, très sérieuse, était sympathisante communiste, ce qui était très dangereux à l'époque. Un matin, elle est partie à son travaiL.. n'est pas revenue et ils n'ont plus jamais entendu parler d'elle. Puis il y a eu la nuit de Cristal en novembre 1938. Le fils a été arrêté et envoyé à Buchenwald. Un mois plus tard, les parents ont reçu par la poste une petite urne sur laquelle était marqué: "Voici les cendres de votre fils". Lorsque j'étais à Buchenwald au mois d'avril dernier pour les soixante ans de la libération du camp, j'ai vu, de mes propres yeux, à côté du crématoire, des urnes vides, préparées pour recevoir des cendres et prêtes à être expédiées. Oui, tout y était programmé!

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Les deux aînés ayant disparu, Fritz et sa femme ont pris peur. Ils ont décidé de se séparer de leur plus jeune fille Ruth (tableau 2), malgré la douleur d'une telle décision, et l'ont envoyée en Angleterre avec un transport d'enfants. Ensuite, l'oncle Edwin, déjà réfugié en Hollande, a envoyé un passeur pour faire venir clandestinement son cousin Fritz, via la Belgique. Le passeur a réussi à le faire entrer en Belgique, mais pas plus loin. Lorsque les Allemands y sont arrivés le 10 mai 1940, ils ont arrêté tous les Juifs allemands et les ont envoyés dans les camps de Gurs et Rivesaltes - anciens camps pour réfugiés espagnols - situés dans le sud de la France. Les conditions y étaient terribles: faim, froid, vermine, entassement, maladies. Je sais ce qu'était Gurs, car papa aussi y avait été interné. C'est là que Fritz est morr de faim et de privations. Son nom figure dans un livre consacré au camp de Gurs : EMDEN Fritz, mort le 3 janvier 1941. Il y a donc survécu moins d'un an et a certainement beaucoup souffert. Et qu'est devenue sa femme, restée à Francfort? Tout d'abord, elle était désespérée. Alors que peu de temps auparavant, elle avait un mari et trois beaux enfants, elle s'est retrouvée complètement seule. Les autorités lui ont dit: "Ou bien tu retournes au protestantisme, ou bien on te déporte comme juive". Elle n'avait donc pas le choix. Elle est redevenue chrétienne, mais la société l'a rejetée, ses anciens amis la fuyaient et elle a passé la guerre très difficilement, tant au point de vue matériel que moral, et cinq ans, c'est long! A Londres, Ruth Emden (tableau 2) est devenue une charmante jeune fille. Vers la fin des hostilités, elle a fait la connaissance d'un officier américain juif envoyé en Europe, du nom de Siegel. Ils se sont mariés. Après la guerre, Ruth, comme toutes les "fiancées de guerre" a pu rejoindre son mari aux Etats-Unis et le jeune couple s'est installé près de New York. Ruth a fait venir sa mère er celle-ci, bien qu'heureuse de retrouver sa fille, a eu beaucoup, beaucoup de mal à s'habituer à l' "american way of life", tout nouveau et étrange pour elle. Aussi, ayant appris quelques années plus tard qu'elle avait droit à des indemnités pour la mort de son mari et de ses deux enfants, elle a préféré retourner dans sa ville natale, où Ruth venait la voir tous les ans. Au cours de l'une de ces visites, elle est allée au cimetière juif de Francfort pour se recueillir sur la tombe de sa grand-mère Emma. Elle a été très étonnée que la tombe soit si bien entretenue, au contraire de toutes les autres tombes; même l'inscription venait d'être refaite. Elle s'est renseignée chez le gardien. Celui-ci a ouvert un grand registre et lui a dit: "C'est son petit-fils, Charles Rehbock, venu récemment de Paris, qui a commandé la réfection et payé tous les frais. Voulez-vous son adresse ?" A sa lettre, Charles a répondu qu'en ce qui concerne la famille, il valait mieux s'adresser à l'oncle Edwin. Celui-ci a reçu d'elle une lettre bouleversante. Elle se croyait la seule rescapée de toute la grande famille et voilà que maintenant elle en a retrouvée une: c'est le plus beau jour de sa vie. Elle est venue plusieuts fois

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à Jérusalem voir l'oncle Edwin qui la trouvait charmante et l'aimait beaucoup. Naturellement, elle est aussi en contact suivi avec sa cousine Danielle (tableau 2) à Paris. Un jour, elle a eu un coup de téléphone de la police de Francfort l'informant du décès subit de sa mère et elle s'est envolée tout de suite. Ruth voulait la faire enterrer dans le cimetière juif, mais la paroisse protestante l'a revendiquée. La pauvre Ruth a dû suivre le cercueil alors que, devant, marchait une femme pasteur portant une grande croix, vêtue à la dernière mode. Tour cela lui a paru très étrange et très triste. Elle sait que son père a été enterré près de Gurs mais elle n'a pas le courage d'y aller et de rechercher le cimetière et la tombe, cela lui ferait trop de peine. Encore une histoire, parmi d'aurres, de familles décimées par la guerre et dont les descendants ont toujours du mal à s'en remettre. Voilà, je vous ai raconté toutes les histoires des générations qui m'ont précédée, car elles font partie de ma vie. Les oncles, les tantes, les cousins, ceux qui les ont élevés, que nous les ayions connus ou non, nous entouraient dans notre enfance car on les citait tout le temps; vous les faire connaître également. aussi m'a-t-il semblé nécessaire de

MES PARENTS. Mes parents se sont connus dans les Universités de Heidelberg et de Marburg durant la première guerre mondiale. En effet, en Allemagne on avait l'habitude de changer d'université presque tous les semestres, trouvant cela plus enrichissant pour les étudiants. Papa préparait son entrée à l'Ecole des Mines de Berlin et maman étudiait la botanique et la zoologie. Elle a même présenté un doctorat sur les yeux des escargots tournant sur leurs supports à 3600, et n'oubliez pas qu'il était très rare à l'époque qu'une femme entreprenne des érudes universitaires, et surtout une jeune fille juive de famille religieuse. Cependant, mes parents ont décidé d'attendre la fin des hostilités pour se marier, et n'ont convolé en justes noces que fin 1918. Papa ayant été reçu à l'Ecole Supérieure d'Ingénieur des mines à Berlin, c'est là qu'ils se sont installés. A cette époque, une grande pénurie sévissait en Allemagne. Après la guerre, le pays s'était considérablement appauvri et l'inflation y était galopante. On n'y trouvait rien. Tous avaient faim, sans exception. Maman, terriblement sousalimentée, ne pouvait pas attendre de bébé. Elle était désespérée. La première année, on lui a dit que c'était normal, puis est venue la seconde année, la troisième. Ma mère a repris des érudes, s'est occupée d'une petite orpheline, mais rien n'y faisait et ne pouvait combler son attente. Sa sœur plus jeune, Ella, mariée également à Berlin, a eu un fils, Ludwig (taleau 6), et tante Ella raconte que, lorsqu'elle promenait le petit Ludwig dans son landau, elle craignait de rencontrer sa grande sœur Hanna lui souriant aimablement, faisant des compliments sur le bébé, malgré son air triste, triste. 33

Puis, en 1922, papa a terminé ses études. Il était désormais "Grubeningenieur" (ingénieur des mines), et il est retourné à Francfort où l'attendait l'entreprise familiale Beer-Sondheimer. Comme partout en Allemagne, il était alors très difficile de se loger, aussi mes parents se sont installés dans le manoir familial de Bad-Homburg-vor-der-Hahe, endroit connu en Israël non pas à cause du Kaiser, mais parce qu'Agnon, grand écrivain israélien, prix Nobel de littérature, y a demeuré et que sa maison avec sa bibliothèque et un manuscrit non-publié y a été la proie des flammes. Ma mère racontait souvent qu'elle avait assisté, impuissante, à l'incendie de la maison des Agnon. C'était en hiver, l'eau était glacée, rien ne sortait des ruyaux des pompiers et les livres brûlaient les uns après les autres avec un bruit terrifiant. Je ne sais pas si c'est encore à Berlin ou seulement à Bad-Homburg que maman a senti en elle la présence d'un bébé. De toure façon, c'est le 1er octobre 1922, dans la villa Waldheim à Bad-Homburg, qu'elle a enfin donné naissance à une petite fille. D'après les calculs, l'événement était prévu aux environs de Yom-Kippour et c'est dans cette expectative que papa avait fait venir de Francfort un professeur réputé pour assister notre mère dans ses couches. En effet, on craignait pour la santé du bébé car, pendant route sa grossesse, maman était restée très mince, on ne pouvait pas s'apercevoir qu'elle était enceinte. Maman raconte qu'une fois, une dame bien intentionnée lui a rendu visite quinze jours avant la naissance de Selma (tableau 4). Elle aurait dit ensuite à ses amis: "Quel dommage que cette charmante jeune femme n'ait pas d'enfant". Quant à l'accouchement, il se serait passé si vite, dans la nuit de Yom Kippour, qu'on a eu à peine le temps de réveiller le fameux professeur et le bébé était déjà là. Vous vous imaginez la joie de mes parents! Il y a une photo de maman et de Selma bébé, où maman rayonne littéralement, rayonnement calme, serein et contagieux. Papa aussi ne se tenait plus de joie. Ils ont naturellement donné au bébé le nom de Selma, la mère de papa morte en 1899, quand papa avait huit ans et demi et qu'il a toujours pleuré. Quant à la petite Selma, cheveux coupés au carré avec une frange, dès qu'elle fur en âge de marcher, elle jouait sur la pelouse devant la maison. Papa racontait souvent que, rentrant un Shabbat de la synagogue, il l'a trouvée en train de piétiner un champignon. Elle le frappait violemment de son petit pied en criant: "Baser Pilz, darfst du das tun !". (Méchant champignon, est-ce que tu as le droit de faire ça ?). Je suppose qu'on lui avait dit de ne pas cueillir les champignons, qu'ils étaient méchants. Papa était fier d'elle. A enfant quand grande cette époque, il était de notoriété publique qu'une femme allaitant un ne pouvait en attendre un nouveau durant toute cette période. Aussi maman a cessé, après de longs mois, d'allaiter Selma, il s'est avéré, à sa surprise, qu'elle attendait un nouveau bébé. Mais quand, à quelle date? 34

Personne n'en savait rien. Aussi, cette fois-ci, n'a-t-on pas fait de grands préparatifs et je suis née, tout tranquillement, à la maison, au petit matin du dernier jour de la fête des Cabanes, juste avant que mon père ne parte à la synagogue. Là-bas, il a demandé à être appelé à la Torah et comme on le bénissait, lui, son épouse et sa fille, papa a corrigé le chantre: et ses filles. Tous les fidèles lui ont aussitôt souhaité Mazal Tov. J'étais née et acceptée dans la communauté. J'avais juste un an et un jout de moins que ma sœur. Il n'y a donc jamais eu de problème de jalousie entre nous, on était plutôt comme deux jumelles, presque de la même taille, se ressemblant, habillées identiquement, les gens nous confondaient, on en avait l'habitude, et notre entourage disait: "Selma et Judith (tableau 4)". Un an et deux mois plus tard, vous voyez que maman voulait rattraper le temps perdu, naissait mon frère Martin (tableau 4), et nous étions désormais les trois grands, jouant toujouts ensemble, partageant tout: nos jeux, nos rêves et nos pensées. Nous nous suffisions à nous-mêmes,
sans jouets - je ne me souviens pas d'en avoir jamais eu

-

et sans stimulation

extérieure.

Je suis restée à Bad-Homburg pendant près de six ans, jusqu'à notre départ en France, et j'en ai gardé un souvenir merveilleux: une enfance libre, sans aucune contrainte. La maison et le parc étaient immenses, pas de jardin d'enfants à proximité, pas de voisins. Dès le matin, été comme hiver, nous étions dehors et coutions rejoindre Herr Kitz, le jardinier. Il était en train de retourner une plate-bande, de traire les chèvres, de nourrir les poules en leur lançant des grains, et nous l'''aidions'', ou tout au moins, c'est l'impression qu'il nous donnait. On caressait le cheval que papa montait tous les matins et on admirait les biches dans la forêt derrière la maison. Nous étions tout petits, tout près de la terre, et nous sentions en communion avec elle. On se blottissait sous le saule pleureur, les clochettes des fuchsias étaient à notre niveau, tout n'était qu'enchantement, liberté. Le domaine était si grand, on n'en voyait pas les limites et nous n'en sommes jamais sortis. C'est l'année dernière, en visitant ma maison natale que j'ai sillonné pour la première fois les vieilles tues de BadHomburg, admiré son château et son parc thermal. Quant à la synagogue, j'ignorais son existence, papa ne nous y avait jamais emmenés. Pourtant nous savions que nous étions Juifs, maman nous racontait tous les vendredis soirs, pendant que papa était à la Schul (la synagogue), la vie d'Abraham, de Sara, le sacrifice d'Isaac, et tout cela était merveilleux. Cela faisait partie du Shabbat où on avait de beaux tabliers blancs et le droit (ou le devoir, mais à cette époque on prenait tout du bon côté) de descendre au salon faire "ein Kniks" (une révérence) aux invités, et parmi eux beaucoup de russes juifs aisés fuyant la révolution comme madame Persitz, dont la fille a épousé Gershon Shocken, et les Halperin, ou bien des exilés de Galicie ou de Russie comme Agnon et Bialik. Celui-ci était

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très chaleureux, bon vivant, s'intéressant à de jeunes enfants comme nous. Aussi, on l'aimait beaucoup. Nous chantions tous les vendredis soirs un chant de sa composition: "Lorsque le soleil disparaît derrière la cime des arbres.." Un très beau chant. Un jour Papa nous a dit: " Savez-vous que c'est Monsieur Bialik, celui que vous aimez tant, qui a écrit cette chanson ?" Nous: "Mais ce n'est pas possible, puisqu'il vient toujours avec une cigarette allumée, même le Shabbat ?" Première leçon de tolérance et aussi d'incrédulité, et oui, tout n'est pas absolument logique dans la vie. Puis mes parents ont attendu, et ce n'est qu'en mars 1927 qu'est né mon frère Jacob (tableau 4), puis en 1928, ma seeur Ellen (tableau 4). Ces deux années et demi d'intervalle ont suffi pour nous partager en deux groupes: les trois grands et les deux petits. Chaque groupe soudé avec ses jeux, ses codes secrets, ses activités propres. Cependant, on dormait tous ensemble dans une immense chambre, genre salle de bal à très haUt plafond comme on voit dans des châteaux au cinéma. Cinq lits d'un côté et, en face, le lit de Dora, la "Kinderfraulein", la bonne d'enfants. Il n'y avait pas de chauffage central. Dans une si grande maison, c'était impensable. Aussi, tous les matins d'hiver, à l'aube, Herr Kitz, le fameux jardinier, entrait, empilait des fagots dans le "Kachelofen", le grand poêle en faïence bleue, et l'allumait. Nous étions réveillés par l'appel d'air provoqué par l'embrasement des fagots, et par le crépitement du bois dégageant une odeur merveilleuse que je ne peux pas oublier. Un matin, horreur, j'avais mouillé mon lit. Dora était furieuse. Il y avait de quoi: à l'époque, il n'y avait pas de plastique pour protéger la literie et les matelas. Elle alla donc chercher ma mère, de l'autre côté de la maison (et c'était loin !). Maman arrive, elle m'a sûrement horriblement grondée, mais cela ne m'a fait aucune impression, je n'en ai aucun souvenir. Je me souviens seulement que j'ai eu un tel plaisir de voir maman, un tel bonheur (très souvent je ne la voyais pas de la journée, elle allaitait Ellen et avait d'autres occupations), que le même soir, au moment de m'endormir, j'ai eu une idée: et si je mouillais à nouveau mon lit, maman viendra-elle me voir demain matin? J'ai essayé, j'ai mouillé mon lit... et, au réveil, maman était là. J'étais au comble de la joie, une joie de vivre me donnant littéralement des ailes pour toute la journée. Maman devait certainement être furieuse et elle me grondait, mais de cela, je n'ai aucun souvenir, son apparition seule comptait pour moi. Aussi, je m'en souviens comme si c'était hier, tous les soirs, avant de m'endormir, je me posais la même question: "Est-ce que tu tiens absolument à voir maman demain matin?" question à laquelle je donnais toujours une réponse positive... et je mouillais mon lit. Au bout de quelques mois, mes parents, craignant une raison médicale à cette anomalie, ont fait venir un professeur- pédiatre réputé de Francfort en consultation. Il est venu un soir, nous étions déjà tous couchés. J'espérais qu'il

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me parlerait, qu'il me demanderait; liMais pourquoi fais-tu pipi dans ton lit toutes les nuits ?" Je lui aurais dit ;"Parce que je veux voir ma maman". Et maman serait venue et cela aurait été fini. Mais il s'est penché sur mon lit, a tâté mon ventre puis a regardé autour de lui, c'étair en hiver et il a donné son oracle; IIElle n'a rien, mais cette chambre est glaciale, c'est à cause du froid qu'elle ne peut s'empêcher de mouiller son lit. Il faut donc envelopper son ventre d'une large ceinture de flanellell. Et moi, j'avais peut-être trois ans, trois ans et demi, je rai observé, toute petite, de mon lit, il était debout, grand et imposant et je me suis dit: "C'est pour cela qu'il est un grand professeur, pout que je mouille aussi la ceinture de flanelle?" J'ai continué, et je m'en souviens très bien, à me demander tous les soirs si vraiment je tiens à voir ma maman le lendemain matin,. la réponse étant toujours: IJOui, j'y tiens". Et le lendemain matin, en me réveillant, je me disais; "C'est quand même curieux, je ne me rappelle de rien, et pourtant mon lit est mouilléll. Cela a duré ainsi jusqu'à l'âge de cinq ans et demi, presque six ans, jusqu'à notre arrivée en France, en 1929.

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