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La vie dure

De
260 pages
Catherine et Pascale se sont aimées quand elles étaient en terminale, mais Catherine, qui n'arrivait pas à accepter sont homosexualité , a très vite rompu avec Pascale. Vingt ans plus tard, elle renoue avec son amie. Mais elle est mariée et elle a des enfants. L'auteur raconte avec distance et humour les joies et les peines de ces femmes qui aiment les femmes, ainsi que les difficultés auxquelles elles sont confrontées au même titre que la majorité de leurs semblables.
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LA VIE DURE

(!;) L'Harmattan,

2010 75005

5-7, rue de l'Ecole polytechnique,

Paris

http://www.librairieharmattan.com diifusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11335-0 EAN : 9782296113350

Paula Dumont

LA VIE DURE
Education sentimentale d'une lesbienne

L'Harmattan

1 LA REVENANTE

Février 1985 Martine était rentrée assez tard du marché de Beaulieu et il était plus de quatorze heures quand le téléphone a sonné, vers la fin du déjeuner. Elle a ébauché un geste pour se lever de table, mais je l'ai devancée : - Laisse, j'y vais. C'est sûrement un vendeur de véranda ou de cuisine aménagée. J'ai décroché, prête à envoyer au diable le fâcheux qui troublait la quiétude de mon repas. A l'autre bout du fil, une voix de femme a demandé: Cette voix ne m'était pas inconnue, mais je n'arrivais pas à l'identifier. Peut-être était-ce une étudiante qui n'avait pas la patience d'attendre le prochain cours pour réclamer quelque éclaircissement? Il arrive, de temps en temps, que je reçoive des appels de ce genre. - C'est moi-même, Madame. - Je suis Catherine BruneI. Catherine 1... Pendant quelques secondes, je suis restée sans voix, ce qui est chez moi, bavarde impénitente, tout à fait exceptionnel. Je me répétais sans y croire que j'avais Catherine au bout du fil. Depuis combien de temps était-elle partie ? l'ai fait mentalement de laborieux calculs pendant qu'elle m'expliquait comment elle s'était procuré mon numéro de téléphone et mon adresse: elle avait téléphoné à ma mère qui les lui avait donnés volontiers. - Et qu'est-ce que vous... qu'est-ce que tu veux au juste? ai-je fini par articuler, n'étant pas encore revenue de mon étonnement - C'est difficile à dire au téléphone. Je préférerais t'écrire. Tu veux bien? Je ne voyais pas pourquoi je lui aurais interdit de m'écrire. - Ta mère m'a dit que tu es prof de français, a-t-elle continué. Moi, j'enseigne le dessin. Elle m'a dit que tu avais été en poste douze ans en Haute-Savoie et que tu avais obtenu l'Ecole Normale de Nice en juin dernier. Ce sujet, plus facile à développer que celui qui me tenait à cœur, m'a rassurée. Nous avons bavardé un moment de notre métier et des avantages comparés de la Savoie et du Midi. Mais je suis tout de même 7
- Je voudraisparler à PascaleDelmont

arrivée à poser la question qui me tarabustait depuis quelques instants: - Tu es mariée? Tu as des enfants? treize... Ces enfants, dont j'évoquais la naissance éventuelle un peu plus tôt, venaient de grandir sous mon nez d'un seul coup. - Mon Dieu, ai-je soupiré, énonçant enfin tout haut le résultat de mon calcul mental, c'est vrai qu'il y a... - Vingt ans, a-t-elle coupé sèchement. Et toi, qu'es-tu devenue? Ma mère n'avait rien dû lui dire au sujet de ma vie privée. Je n'ai pas été mécontente de pouvoir répondre: - Moi? Je vis avec une amie depuis douze ans. Elle vend de vieux bouquins sur les marchés. II y a eu un court silence. Malgré l'émotion très réelle que j'éprouvais, une vilaine bête ricanait en moi. Avait-elle sérieusement pensé que je l'avais attendue pendant vingt ans, assise à côté du téléphone? Je me taisais, savourant l'avantage que je sentais confusément avoir pris sur elle.
-

Oui, je suis mariée et j'ai une fille de quinze ans et un fils de

ça me sera plus facile de m'exprimer dans une lettre. Au revoir. Elle a raccroché. Je suis revenue à table. - Tu sais qui vient d'appeler? ai-je demandé à Martine. - Tu parles! J'ai compris, ce n'est pas la peine de te fatiguer à m'expliquer. Mais je te préviens, si elle met les pieds ici, elle redescendra les marches de la terrasse plus vite qu'elle ne les a montées! Quand, douze ans plus tôt, j'avais rencontré Martine, nous nous étions raconté nos amours et nos déceptions passées, ce qui était rigoureusement synonyme. Je lui avais dit combien j'avais aimé Catherine et combien j'avais souffert quand elle m'avait quittée alors que je n'avais même pas vingt ans. De son côté, Martine avait connu dans sa jeunesse des expériences semblables: elle avait eu plusieurs liaisons avec des amies qui l'avaient quittée pour suivre un homme et se ranger en l'épousant. Elle en gardait une rancœur qui transparaissait dans ses propos. Pour elle, la séparation entre les femmes exclusivement homosexuelles et celles qui erraient d'un sexe à l'autre devait être nette et sans bavure: seules les premières étaient dignes d'être fréquentées. La seconde catégorie ne comptait que des enjôleuses et des traîtresses qu'il fallait fuir comme la peste. Malgré cette hostilité manifeste, je n'ai pu me retenir de murmurer: - Quelle histoire! Je me demande ce qu'elle me veut. Martine a répliqué d'un air agacé: - Elle veut te relancer, tout simplement... Mais j'en ai assez de ce défilé, j'ai déjà supporté ton histoire avec Hélène et ça m'a servi de leçon. Celle-là, ta Catherine, je ne veux même pas en entendre parler. Je me demandais bien ce qu'Hélène, que je n'avais pas revue depuis trois ans, venait faire là-dedans. J'ai haussé les épaules: 8

- Tu vis avec une amie,a-t-elledit enfin,c'est bien.Je vais t'écrire,

- N'importe quoi! Tu sais, elle ne m'a pas dit grand-chose au téléphone, seulement qu'elle est mariée et qu'elle a deux gamins... Martine ne m'écoutait pas. Elle a demandé avec animosité: - Et où elle perche, celle-là? - A Grenoble. Elle n'a pas bougé d'un pouce. Ou si elle a bougé, elle est revenue à son point de départ. lagée. Et avec un mari et deux gosses comme fil à la patte, elle ne sera pas ici tous les jours... l'ai renoncé à répondre et j'ai avalé en silence mon reste de fromage et ma pomme. l'ai emporté mon café pour le boire sur la terrasse, au soleil de février. Jicky, la chienne, qui m'avait précédée, s'est allongée à mes pieds. J'ai déplié un journal sans pouvoir fixer mon attention sur l'article que j'avais sous les yeux. Je l'ai reposé sur la table et j'ai siroté mon café en ruminant le coup de téléphone de Catherine, encore sous le choc de la surprise causée par cet appel. Que pouvait-elle me vouloir, après tant d'années où elle s'était fort bien accommodée de n'avoir aucune nouvelle de moi? Elle était, à vingt ans, tellement marquée par le grand schéma dominant de la jeune femme qui doit à toute force se marier et avoir des enfants - la contrainte à l'hétérosexualité, ont dit depuis des spécialistes - que même si j'avais atrocement souffert de son abandon, je n'avais pas été étonnée de la voir partir. Vingt ans plus tard, alors que le bien-être post-prandial m'envahissait,j'étais contente d'avoir vu juste. Ma question sur sa situation de famille n'était en fait qu'une formalité car au fond de moi, je connaissais la réponse de toute éternité. J'ai rapporté ma tasse à la cuisine, débarrassé la table et mis le lavevaisselle en marche en annonçant à Martine que je devais préparer un cours qui me retiendrait jusqu'à l'heure du thé. Pendant qu'elle se dirigeait vers le jardin pour y bricoler, je me suis retirée dans mon bureau où j'ai ouvert sans conviction un manuel de grammaire. l'ai pris quelques notes mais, au bout d'un quart d'heure, j'ai refermé le livre et je suis allée au placard où j'archive la correspondance. Les lettres reçues étant classées chronologiquement, les plus récentes au-dessus de la pile, j'ai dû ôter plusieurs classeurs avant de mettre la main sur la pochette bleue contenant les reliques de Catherine. C'est ainsi que j'ai retrouvé ses lettres, le camet de croquis qu'elle m'avait donné en juin 64, deux photos d'elle à vingt ans et les poèmes que j'avais écrits pour elle et dont j'avais gardé une copie. Je me suis arrêtée aux photos devant lesquelles j'ai eu un pincement au cœur. l'ai parcouru quelques poèmes avec agacement. Enfin, j'ai relu toutes ses lettres, au début avec curiosité, ensuite avec émotion. Au fil de ma lecture, tous les éléments enfouis dans ma mémoire refaisaient surface petit à petit. Arrivée à la fin de ces trentetrois lettres que j'avais autrefois numérotées et classées pieusement, je les ai replacées dans leur pochette. Mes souvenirs s'imposaient à moi 9
- Ça fait plus de trois cents bornes,a calculé Martine un peu sou-

violemment et je n'ai pas cherché à lutter avec eux. Je me suis alors laissée aller à une rêverie qui pouvait être dangereuse pour ma tranquillité ultérieure.

10

1963-1966 A la rentrée 1963, alors que j'allais fêter mes dix-sept ans, j'ai quitté Saint-Martin, la petite ville de Savoie où j'avais passé mon enfance, pour entrer en terminale à Grenoble, le lycée que j'avais fréquenté jusque-là n'offrant pas la possibilité de faire Philosophie. Pour la première fois de ma vie, j'étais séparée par une centaine de kilomètres de mes parents qui avaient préféré me faire héberger par une de mes tantes plutôt que de me mettre en pension dans un lycée plus proche de chez eux. Mon oncle et ma tante de Grenoble, qui n'avaient pas d'enfant, avaient souvent insisté pour que je séjourne chez eux le jour où je devrais quitter Saint-Martin. Quant à mes parents, ils pensaient qu'ainsi, je serais surveillée de près, et que je n'aurais aucune possibilité d'aventure sentimentale d'une nature semblable à celle qu'ils avaient découverte l'année précédente. En effet, un an plus tôt,j'avais ébauché une liaison avec une camarade de classe. Quand mes parents en avaient eu connaissance, il y avait eu à la maison une explication orageuse qui m'avait terrifiée. Non seulement mon père m'avait interdit de revoir mon amie, mais encore il m'avait menacée de me faire examiner par le docteur Chardin, le psychiatre qui avait soigné ma mère à coups d'électrochocs lors de ses dépressions. Epouvantée par une telle éventualité, car je me sentais parfaitement normale et je n'avais nulle envie de voir changer ma personnalité en quoi que ce soit, j'avais feint d'obtempérer et j'avais eu soin, à partir de là, de ne laisser derrière moi aucune trace tangible de mon homosexualité. Je me souviens des vociférations de mon père, hurlant qu'il n'y avait jamais eu de vice dans la famille, et des remarques de ma mère, murmurant d'une voix atterrée que c'était un péché. Terrorisée, je m'étais juré de ne plus tomber amoureuse jusqu'à ma majorité, tant je sentais qu'il m'était impossible de vivre quoi que ce soit de positif avec une amie dans un tel climat de suspicion. Mais je n'ai pas tardé à découvrir qu'il était difficile de tenir une telle promesse en pleine adolescence. En seconde et en première, je n'avais eu aucun mal à m'intégrer au groupe de mes camarades, enfants, comme moi, de petits employés et d'artisans. En revanche, au lycée de filles de Grenoble, j'ai passé tout l'hiver dans une solitude totale car les jeunes citadines que je côtoyais 11

faisaient partie de la bonne bourgeoisie et me regardaient de haut. n faut dire que leurs toilettes coûteuses et leurs façons d'être s'opposaient de manière caricaturale à mon accent traînant. De plus, si mes parents m'avaient toujours laissée libre de m'habiller comme je voulais, de jeans et de pulls androgynes, voire franchement garçonniers, ma tante avait résolu de transformer mon aspect extérieur. Elle m'imposait des séances de coiffure avec mises en plis qui n'étaient pas de mon goût, des chaussures à talons hauts et des vêtements féminins dans lesquels je me sentais empruntée, déguisée et ridicule comme un animal de cirque. J'avais l'impression d'un carnaval permanent dont le but était de nier ma personnalité et d'effacer mes aspirations les plus profondes. Si on ajoute à ces contingences l'angoisse de me savoir fondamentalement différente et l'impossibilité de me confier à qui que ce soit, on comprendra que je ne garde pas, de ma jeunesse en général, et de mon adolescence en particulier, un souvenir radieux. l'avais remarqué Catherine assez vite car elle posait souvent des questions tortueuses à la prof de philo. Un jour, elle a mentionné le nom de Kafka, neuf pour moi, si bien que, honteuse de mon ignorance, à peine sortie du lycée, je me suis jetée sur un dictionnaire. J'ai emprunté aussitôt Le Procès et La Métamorphose à la bibliothèque pour les dévorer sans retard. Ma considération pour Catherine, augmentée du fait que l'œuvre de l'écrivain tchèque me paraissait alors fort déroutante, en a été accrue. Tant il est vrai que les femmes ont besoin d'admirer l'objet de leur amour! Tout l'hiver a passé sans que nous ayons échangé plus de quatre paroles insignifiantes. Il m'était arrivé pourtant quelquefois, inexplicablement, d'être intriguée par son air sérieux et triste. A d'autres moments, elle plaisantait dans les couloirs du lycée avec son amie Cécile, aux dépens de quelque malheureuse qui n'avait pas su s'attirer leurs bonnes grâces. Vingt ans plus tard, il me semblait avoir encore dans l'oreille son rire aigu et impitoyable. Un jour de printemps, sans signes avant-coureurs particuliers, elle était sortie du lycée en même temps que moi et elle m'avait accompagnée jusqu'à mon domicile, ce qui représentait une demi-heure de marche. C'était autour du 20 mars 1964, la date d'un poème l'attestait. Je me souvenais encore du temps gris, humide, froid et pluvieux, grenoblois pour être juste, qu'il faisait ce jour-là. Peut-être avait-elle envie de bavarder, peut-être n'était-elle pas pressée de rentrer dans sa famille, elle seule pourrait dire, si elle s'en souvient, ce qui l'a incitée à faire avec moi ce bout de chemin. En tout cas, bien que nous n'ayons abordé ce jour -là que des sujets d'ordre général, j'ai trouvé chez elle un véritable écho, et je me suis sentie attirée par elle. Catherine avait marché à côté de moi jusqu'à la porte de ma tante et je m'étais gardée de lui proposer d'entrer dans l'appartement, fidèle à la décision que j'avais prise l'année précédente de ne recevoir personne dans ma famille et de ne pas chercher à rencontrer celle de mes amies. A peine nous étionsnous séparées qu'aussitôt rentrée dans ma chambre, j'avais écrit un très 12

long poème pour épancher ma vive exaltation à la suite de cet échange. r avais décidé de passer les vacances de printemps à revoir entièrement le cours de sciences naturelles, matière dans laquelle j'étais désespérément faible. Le jour de la composition, j'étais sans angoisse, persuadée d'avoir une note convenable après le fastidieux travail que je venais d'effectuer. Aussi lorsque la prof m'a rendu ma copie, payée d'un "deux" fatidique, en ajoutant des commentaires ironiques qui ont suscité l'hilarité de toute la classe, j'ai fait semblant de rire avec les autres, mais le cœur n'y était pas. Quand je suis sortie du lycée complètement démoralisée, Catherine se trouvait à côté de moi. Pendant un bref instant, j'ai essayé de tourner mon échec en dérision, mais j'ai senti qu'elle n'était pas dupe et qu'elle savait combien j'étais ébranlée. Nous avons marché un moment en silence. Réconfortée par sa présence, je me suis mise à lui parler de ma peur d'échouer au baccalauréat Je n'avais pas le droit d'imposer à ma famille, très modeste, le sacrifice d'une nouvelle année d'études dont rien ne disait qu'elle serait davantage couronnée de succès que la précédente. Au milieu des années soixante, ma présence au lycée était déjà l'aboutissement d'un parcours exceptionnel. Je devais être convaincante car elle m'écoutait attentivement, m'incitant à poursuivre d'un regard ou d'un mot encourageant. Et soudain, mon désespoir et son attention ont été tels qu'un dérapage s'est produit. Il fallait avoir toute l'inconscience qu'on peut avoir à dix-sept ans pour oser un tel aveu dans de telles circonstances. J'avais lu dans le Journal de Gide les distinctions subtiles qu'il fait, en ce qui concerne l'homosexualité masculine, entre inverti, pédéraste et sodomite. Par souci de clarté, je me servais donc du terme qui me paraissait le plus approprié à mon cas personnel, sans envisager qu'une fille de mon âge, moins familiarisée que moi avec ce genre de lecture, risquait de tout en ignorer. Elle n'a pas répondu immédiatement et j'ai profité de son silence pour lui dire mon désarroi: depuis mon enfance, je m'étais toujours sentie irrésistiblement attirée par les femmes, trouvant un bonheur profond, voire un apaisement total, dans la présence de l'élue du moment qui avait été tour à tour l'institutrice de l'école primaire, la prof de français du lycée ou une camarade de classe. Parallèlement, jamais je n'avais éprouvé d'attirance pour un garçon et l'éventualité d'un contact physique avec l'un d'entre eux ne m'effleurait même pas. L'idéologie ambiante, à laquelle je n'échappais pas, était celle de la Nature et je pensais alors que, puisque j'étais attirée par les femmes et que les hommes m'étaient indifférents, j'étais invertie, une sorte d'homme manqué en quelque sorte. J'étais à l'affût du moindre renseignement, de la moindre bribe d'information sur l'homosexualité, sujet alors complètement occulté, que ce soit par les livres auxquels j'avais accès, par les journaux, par le cinéma et par la télévision. Je me jetais sans dis13
- Je suis invertie,ai-je articuléd'une voix sourde.

cemement sur tout ce que je trouvais à ma portée et c'est ainsi qu'un ouvrage comme La Maudite de Guy des Cars était tombé par hasard entre mes mains alors que j'avais quinze ans, que je l'avais dévoré en prenant pour paroles d'évangile ce qui s'y trouvait (l'attirance que l'héroïne éprouvait pour les femmes s'expliquait à la fin du roman par une ambiguïté physique si bien que tout rentrait dans l'ordre quand elle se rendait compte qu'elle était un homme et qu'il suffisait d'une intervention chirurgicale pour lui rendre son identité sexuelle véritable). Cette lecture m'avait confortée dans l'idée qu'une femme qui aimait les femmes ne pouvait être qu'un garçon manqué. Catherine était visiblement bouleversée par mon aveu. J'ai tout dit en bloc, ma peur d'être rejetée par mon entourage et mon angoisse de passer ma vie dans une solitude totale alors que je sentais en moi un besoin irrépressible d'aimer et d'être aimée. Nous nous sommes assises à la terrasse d'un café et, devant des menthes à l'eau, nous avons continué, moi à me raconter, elle à me prêter une oreille attentive. Quand nous nous sommes séparées, à une heure assez tardive, j'ai eu le sentiment d'avoir fait un grand pas dans sa direction. Le soir même, je recopiais quelques poèmes de mon cru pour les lui faire lire le lendemain et j'ajoutais quelques mots à son intention. Pour effacer toute trace derrière moi et ne pas lui faire courir le risque de passer pour homosexuelle, j'ai signé ma lettre d'un prénom masculin. Je lui avais expliqué qu'on pouvait être persécuté, et pire encore, soigné quand on était comme moi et je trouvais commode et astucieux ce changement de sexe épistolaire, même s'il ne pouvait manquer de la choquer. Ainsi venait de naître une de ces correspondances que beaucoup d'adolescentes ont entretenues au cours de leur jeunesse. Manifestement très touchée, elle m'avait répondu aussitôt et m'avait offert un exemplaire des Lettres à un jeune poète de Rilke. Je me souvenais des mots qu'elle avait écrits sur la première page: "Merci, chère Pascale". J'ai pensé qu'elle percevait à juste titre mon aveu comme la plus grande marque de confiance que je pouvais lui accorder. Mais je me suis rendu compte très vite, malgré l'inexpérience de mes dix-sept ans, qu'elle s'était mise à m'aimer d'amour, même si, au début de ce mois de mai, elle ne voulait que croire, et surtout faire croire, à une amitié exclusive. Car c'était bien d'amour qu'il s'agissait et elle m'en donnait chaque jour une nouvelle preuve. Elle était jalouse des conquêtes que je m'inventais pour l'éblouir (et avec lesquelles il m'était facile de rompre ensuite pour la tranquilliser !), elle attendait mes lettres avec impatience, elle avait besoin constamment de ma présence et surtout elle pleurait à chaudes larmes, sur le quai de la gare, au moment de la séparation des grandes vacances, quand elle croyait que je ne la voyais plus. Depuis mon wagon, je me repaissais du spectacle qu'elle me donnait pendant que je la voyais demander le chemin de la sortie, en essuyant ses larmes avec un mouchoir blanc, à un jeune cheminot goguenard qui pensait 14

sans doute qu'elle venait de se séparer de l'homme de sa vie. Je n'en revenais pas d'avoir suscité un tel amour, moi qui croyais encore quelques semaines plus tôt que jamais une femme ne jetterait sur moi un regard aimant. On comprendra qu'à partir de là, l'amour que je portais moi-même à Catherine n'avait fait que croître depuis notre première conversation. Sous prétexte de préparer tranquillement le baccalauréat, Catherine, qui avait plusieurs frères et sœurs, était allée passer le mois de juin chez une amie de sa famille, célibataire qui habitait rue Danton, à dix minutes de chez ma tante et qui laissait son appartement libre toute la journée pour se rendre à son travail. A peine cette dernière avait-elle fait quelques pas sur le trottoir que je grimpais en courant les quatre étages qui me séparaient de Catherine pour la rejoindre dans ce lieu béni. Ble avait fini par admettre, tant je m'étais montrée convaincante sur ce chapitre, et tant le vocabulaire même de ses lettres était sans ambiguïté, que le sentiment qui nous unissait était bel et bien de l'amour. Mais elle ne cessait de me supplier de me contenter d'une relation platonique. J'avais alors dix-sept ans et si, de temps en temps, j'essayais maladroitement de franchir les bornes qu'elle avait placées entre nous, c'était plus par désir d'agir en adulte, de franchir une étape importante, que par désir tout court, véritable et impérieux. Contrairement à ce que j'avais laissé entendre pour l'éblouir par mes prétendues conquêtes, jamais je n'étais allée au lit avec une femme, et si Catherine m'avait ouvert le sien, j'aurais été fort embarrassée et complètement nigaude. Mais l'amour ayant toujours été pour moi, autrefois comme aujourd'hui, affaire de sentiment plus que d'épiderme, j'avais obtenu ce dont je n'aurais même pas osé rêver deux mois plus tôt. J'étais aimée d'une fille dont j'étais moi-même très amoureuse et nous échangions une correspondance passionnée dans laquelle nous nous répétions sans arrêt notre amour. Comblée de bonheur, je m'étonnais de ne trouver, dans les anthologies de poèmes, que des textes tristes et de n'entendre à la radio que des chansons plaintives, dans lesquelles le mot "amoureux" ne savait rimer qu'avec "malheureux". J'ai essayé de faire œuvre originale en exprimant ma joie d'aimer et d'être aimée dans des poèmes que je donnais régulièrement à Catherine, mais je savais, tout au fond de moi, que le temps m'était compté. Quand nous nous rejoignions dans l'appartement de la rue Danton, nous passions le plus clair de notre temps, très chastement, dans les bras l'une de l'autre. J'essayais souvent de l'embrasser, voyant dans le baiser amoureux la preuve indiscutable de l'amour. Mais à chaque fois, elle se détournait. - Je ne veux pas que tu m'embrasses, avait-elle fini par déclarer. - Mais je ne cherche pas à t'embrasser, avais-je répondu avec plus ou moins d'honnêteté. Elle ne s'était plus détournée quand j'approchais mes lèvres des siennes et c'est ainsi que nous avions appris l'une de l'autre cette cares15

se tendre et sensuelle dont j'ai définitivement gardé le goût, la préférant à l'autre baiser. Elle s'était ainsi apprivoisée à la tendresse et à la sensualité et elle pouvait être en paix avec sa conscience qui lui interdisait d'aller plus loin avec une femme. Ce n'est qu'à la veille des grandes vacances, sans doute à cause de la proximité de la séparation, que j'ai pu l'embrasser. Je n'ai pas compris grand-chose, ai essayé de pousser plus loin cet avantage et me suis heurtée à un refus. Un peu plus tard, elle a évoqué dans une lettre la "curiosité d'une fille vierge de toute caresse"pour expliquer cet instant d'abandon et pour me demander de reprendre une attitude plus distante. Etant prête à la croire, je l'ai crue bien volontiers. Et quand j'ai lu, dans L'Art d'aimer d'Ovide, que celui qui a réussi à obtenir un baiser, mais pas la suite, mérite de perdre ce qu'il a gagné, je me suis sentie confusément coupable. Car si à cette époque de ma vie, j'avais le sentiment d'être profondément aimée, je pensais en même temps que cet amour n'était pas viable. Je me savais homosexuelle et je n'entrevoyais, avec lucidité, pas la moindre éventualité de changement, mais j'étais persuadée que le cas de Catherine était différent. Elle était féminine, au sens traditionnel du terme, elle était avec moi douce, tendre, presque maternelle. De plus, elle adorait les enfants et ne pouvait imaginer qu'elle n'en aurait pas ultérieurement. Je croyais donc, forte de la lecture d'ouvrages rédigés par les plus éminents spécialistes, qu'elle avait une étape à vivre avec moi, mais qu'un jour que je redoutais prochain, elle s'éprendrait d'un homme, elle se marierait et elle aurait des enfants, conte de fées que je redoutais d'avoir à vivre comme une tragédie. Pourtant, dans un moment d'exaltation, un jour de juin, je lui ai proposé de vivre avec moi, quand nous aurions atteint la majorité et que nous aurions un métier. Elle a accepté avec bonheur, m'assurant qu'elle saurait m'aider de sa présence quand j'écrirais les livres dont je lui avais souvent parlé. Je l'ai crue un instant et je nous ai imaginées dans la même maison, elle à son chevalet de peintre, moi grattant du papier. Mais un peu plus tard, comme nous nous promenions en ville, elle a regardé douloureusement des enfants qui jouaient sur le trottoir. J'étais prête à tout pour la garder auprès de moi si bien que j'ai déclaré: - Tu pourrais avoir des enfants, avec un ami homosexuel par exemple, et nous les élèverions ensemble... Elle m'a regardée tendrement, mais n'a pas pris la peine de discuter avec moi d'une telle éventualité. Sans doute son désir de maternité étaitil lié étroitement au besoin de respectabilité que lui avait inculqué sa famille. l'ai continué à rêver tout en craignant que mon rêve ne se transforme brutalement en cauchemar. Je croyais alors qu'une homosexuelle est obligatoirement une femme comme moi, révulsée à l'idée d'un contact physique avec le sexe opposé, envisageant de fonder sa vie sur des valeurs que la tradition attribue plutôt aux hommes: autonomie, indépendance financière, en un mot liberté. Je ne connaissais aucune femme ayant les mêmes tendances, 16

ni dans mon entourage, ni panni les célébrités contemporaines, ni panni les femmes du passé (excepté Sappho), cette forme d'amour se dissimulant davantage à cette époque, et encore de nos jours, que I'homosexualité masculine. J'avais lu Marcel Proust, André Gide, Jean Cocteau et même Platon en m'y cherchant et il ne faut pas s'étonner si de tels miroirs me renvoyaient une image déformée. On conçoit mal, aujourd'hui, le désarroi que j'ai pu éprouver à cette époque à cause d'un tel manque de repères. Il m'arrivait même, dans des moments d'angoisse insoutenable, de me demander si je n'étais pas seule de mon espèce, monstrueuse en quelque sorte, à éprouver pour mon propre sexe cette attirance dont je ne voyais d'exemple nulle part autour de moi. Par une matinée ensoleillée de juin, nous attendions, le jour du bac, l'autobus qui devait nous emmener sur le lieu des épreuves. Catherine n'avait plus le visage triste et fermé que je lui avais vu tout l'hiver. Elle était rayonnante et je savais que la lumière qui émanait d'elle venait de notre amour. Elle avait emporté des morceaux de sucre et voulait les partager avec moi. J'ai fait semblant de rire de cette sollicitude qui me touchait pourtant profondément. - J'arriverai bien à tenir sur mes réserves jusqu'à midi, ai-je plaisanté. Il y avait une foule de jeunes gens autour de nous. Par coquetterie, personne ne voulait montrer son inquiétude et tout le monde riait très fort. Les lycéens posaient sur nous des regards empreints de connivence souriante si bien que nous nous sentions à notre place parmi eux. Quand le chauffeur a démarré brutalement, tout le monde a été secoué. Quant à Catherine, elle serait tombée si je ne l'avais pas rattrapée par le bras. Au contact de sa peau nue, je n'ai pu m'empêcher de caresser brièvement son avant-bras en lui disant, trop tendrement sans doute: - Reste avec moi... Brusquement, les sourires se sont figés et les regards se sont détournés. Elle s'est tue et moi aussi. Déjà, quelques semaines plus tôt, quand, en pleine rue, j'avais saisi sa main pour la garder fermement serrée dans la mienne, j'avais senti une forte réprobation autour de nous. C'était d'ailleurs après cet épisode, et pour échapper à ces regards hostiles, qu'elle avait déniché le havre de la rue Danton. A midi, quand nous nous sommes retrouvées, nous n'avons parlé que du sujet de dissertation auquel nous venions d'être confrontées et nous n'avons pas évoqué la gêne que nous avions suscitée dans l' autobus. Mais le soir même, dans une lettre, j'ai délié Catherine de tous ses engagements vis-à-vis de moi. Je lui ai dépeint son existence si elle choisissait de vivre avec moi: il lui faudrait rompre avec sa famille et abandonner tout souci de considération sociale. Je savais que j'étais et resterais homosexuelle, mais elle pouvait opter pour une autre voie. Elle avait la possibilité d'envisager une existence normale, et par conséquent

heureuse,avec un mari et des enfants. Je me souviensavoir écrit qu'elle
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avait été un rayon de soleil dans ma vie d'invertie, que je resterais son amie, quoi qu'il arrive, et que je lui étais infiniment reconnaissante de ce qu'elle m'avait donné. J'ai éclaté en sanglots en terminant ma lettre, mais j'ai tout de même eu le courage, ou la folie, en tout cas l'honnêteté, de la lui donner le lendemain. Elle l'a lue devant moi en souriant, m'a prise dans ses bras et a murmuré: - Ce n'est pas à toi de me dire ça. En effet, d'autres se chargeraient, avant longtemps, de lui montrer le bon chemin, et je n'aurais aucun avocat pour plaider ma propre cause. Mais il fallait qu'elle sache que je la voulais heureuse, et non sacrifiée à mon propre bonheur. Un peu plus tard, elle me donnait raison contre moi-même. Le cœur serré, j'ai jeté un coup d' œil à la lettre de rupture que j'avais reçue à la fin des grandes vacances: "Au nom de ce qu'il y a eu de plus vrai et de plus tendre entre nous, je te demande de m'oublier comme je veux t'oublier. Tout amour est impossible. Je rentre en clinique pour dépression nerveuse. Cependant ce mot est écrit en toute lucidité, sans aucune faiblesse. Je t'en prie, ne nous revoyons jamais. Pardon." L'allusion à une dépression, plus encore que tout le reste, m'avait ébranlée. Je ne me rappelais pas sans frémir la visite que j'avais faite à ma mère quand cette dernière avait été hospitalisée pour troubles mentaux. Le spectacle des femmes qui se trouvaient à I'hôpital psychiatrique en sa compagnie, désorientées, perdues, certaines très atteintes, m'avait marquée à tout jamais. A cette époque, j'ignorais que sous l'appellation "dépression nerveuse", on range les maux les plus divers, de la simple fatigue passagère à la démence pure et simple. Je m'étais dit alors que si Catherine, à cause de moi, s'était trouvée dans un tel état, si l'amour qui nous unissait devait avoir pour conséquence de telles perturbations, il était raisonnable de renoncer à elle. Je m'étonnais d'avoir encore tant de mal, vingt ans plus tard, à évoquer sereinement ce moment de souffrance. Je me rappelais la lettre reçue chez une amie (mes parents surveillant de très près ma correspondance), la joie de déplier le feuillet, l'étonnement, presque le refus de croire à ce qui était écrit sur le papier, la volonté de garder la face, de ne pas craquer devant l'amie qui plaisantait, le retour dans ma chambre où je m'étais écroulée en sanglotant sur mon lit et la tête ahurie, puis affolée de mon père qui venait me demander quelque chose d'anodin. J'avais tout ravalé et expliqué que je pleurais parce que le livre que j'avais à portée de la main était très triste (Les Déracinés de Maurice Barrès, un monument d'ennui, quel bonheur d'avoir un père inculte !) J'ai repris un visage impassible, n'ayant personne à qui me confier, ne sachant pas encore que c'est là le pire de notre condition de paria, d'être seules dans l'épreuve. Catherine avait eu peur de devenir définitivement homosexuelle à mon contact si bien qu'elle avait préféré fuir quand elle pensait avoir une réelle possibilité de choix. J'étais alors persuadée que j'étais inca18

pable de remplacer, à moi seule, le mari et les enfants qu'elle pourrait avoir, sans compter qu'elle serait rejetée brutalement par sa famille. Comment demander à une femme qu'on veut voir heureuse, puisqu'on l'aime, de tourner le dos à ses aspirations, à ses proches et à toute considération sociale? Après avoir reçu cette lettre, j'ai repris le rôle d'amie et de confidente que je me sentais coupable d'avoir quitté. C'est ainsi qu'à dix-huit ans, je me suis repliée sur moi-même et que j'ai abandonné jusqu'à la simple idée qu'on puisse m'aimer d'amour. Quand nous nous sommes revues, à la rentrée, elle m'a confié qu'elle était allée demander conseil à un prêtre, le Père Mussillon, un ami de ses parents, jésuite fort en vogue auprès de la bourgeoisie grenobloise. Je n'avais jamais senti chez elle la moindre angoisse métaphysique, ce qui m'a donné à penser que son désarroi avait été à la hauteur de ma souffrance. Nous n'avons pu nous résoudre à une rupture totale et je l'ai assurée que non seulement je ne l'importunerais plus avec un amour dont elle n'avait que faire, mais que je saurais être pour elle une amie véritable et sans équivoque. Ma première année de fac (j'étais alors en propédeutique) a été morne et sombre. Nous nous sommes peu vues cet hiver-là car elle disait être très prise par ses études de dessin. En revanche, au printemps, nous nous sommes rencontrées plus souvent. Nous nous asseyions sur un banc dans un jardin public, nous parlions de Boris Vian, alors très à la mode chez les jeunes gens et je lui faisais lire les poèmes que j'écrivais en censurant ceux où il était question d'elle. Les lettres qu'elle m'a envoyées ensuite, pendant les grandes vacances de 1965, étaient sans grand intérêt, impersonnelles et remplies de considérations sur l'art. J'ai toutefois retrouvé avec déplaisir une lettre où elle m'annonçait ses fiançailles avec un garçon dont elle affirmait ne pas être éprise. Un peu plus loin, elle écrivait être "dans un état de déséquilibre intense". S'agissait-il là de signes avant-coureurs que je n'avais pas su interpréter en leur temps? J'ai essayé de me remémorer ce qui s'était exactement passé entre la rentrée 1965 et février 1966, date de son départ pour le Danemark. Je me suis souvenue tout d'abord de rendez-vous fréquents dans un café de la rue Voltaire, le lundi à midi. J'étais en première année de licence et je trépignais d'impatience en suivant distraitement un excellent cours sur Haubert. J'ai eu un mouvement d'indulgence amusée pour mes étudiants que je vois parfois rêveurs à mes propres cours.Nous déjeunions d'un sandwich dans un café comme les jeunes gens que je vois aujourd'hui se détruire la santé au Mac Donald. Je me souvenais vaguement d'un sentiment de malaise éprouvé à la pensée de savoir Catherine fiancée à un barbu dont elle m'avait fort heureusement épargné la rencontre. Aux environs de Noël, un lundi, elle est arrivée en coup de vent, et sans prendre le temps de s'asseoir, elle m'a annoncé: - J'ai rompu. Ma surprise a été grande, mais l'idée ne m'a même pas effleurée de 19

me réjouir de cet événement car je n'imaginais pas un instant qu'il puisse me profiter. Elle s'est mise à me donner sur cette séparation des détails que je n'avais pas demandés. Elle devait dîner avec son fiancé

dans un studio prêté par une amie - et cette confidence me rendait
littéralement malade car je n'étais pas assez niaise pour ne pas imaginer la suite du repas. Or, sans expliquer son attitude, le jeune homme lui avait administré une série de paires de gifles, tout en se regardant de temps en temps dans la glace pour être certain de bien garder son calme. Cette scène de sadisme qu'elle venait d'évoquer devant moi, ajoutée à la jalousie très violente que j'éprouvais déjà, m'a choquée à un point tel que j'ai eu brusquement une violente nausée et que j'ai craint d'avoir un malaise. Ayant réussi tant bien que mal à me maîtriser, j'ai pensé avec amertume qu'elle aimait mieux se faire rosser par un abruti plutôt qu'accepter mes caresses, constatation qui ne me donnait pas une haute idée de moi-même. Le lundi suivant, elle m'a dit qu'elle en avait assez de respirer l'atmosphère enfumée des cafés, qu'elle avait pu se procurer les clés de l'appartement de la rue Danton, où nous avions coutume de nous retrouver avant le bac, et que nous pouvions y passer l'après-midi. Ce n'est pas sans émotion que j'ai retrouvé le petit salon où j'avais été si heureuse. Je me suis installée dans le fauteuil bleu où dix-huit mois plus tôt je la serrais dans mes bras. Feignant l'indifférence, j'ai bavardé avec elle de tout et de rien. Comme la conversation languissait, elle a mis en marche la télévision et s'est allongée sur le tapis, à mes pieds ou presque, pour regarder un programme dépourvu d'intérêt. Quelques minutes plus tard, trouvant sans doute que j'étais idiote et qu'il fallait me mettre les points sur les i pour que je consente à voir ce qui aurait dû me crever les yeux, elle est allée dans l'alcôve qui prolongeait le salon. Il est vrai que j'hésitais à comprendre. Je m'étais faite à l'idée qu'elle ne me regarderait jamais plus comme elle m'avait regardée dixhuit mois plus tôt et qu'elle n'éprouverait plus jamais d'amour pour moi. Même s'il m'arrivait d'avoir quelquefois envie de la prendre dans mes bras, je vivais ce désir comme une torture et je me hâtais de le chasser, affolée à l'idée d'une rupture définitive si je cédais à la tentation. Je me suis levée pour la suivre et j'ai eu du mal à croire mes yeux quand je l'ai vue allongée en travers du lit. Je me suis assise auprès d'elle comme un automate,je lui ai dit, dans un état second, effrayée par ma témérité tant je craignais de la perdre pour de bon, que je l'aimais toujours, mais que je ne voulais pas détruire l'amitié qu'il y avait entre nous. Elle s'est redressée sans dire un mot, m'a prise dans ses bras et m'a entraînée sur le lit auprès d'elle. Jamais je n'aurais, cinq minutes plus tôt, osé rêver d'un tel événement et pourtant je n'arrivais pas à m'en réjouir. Je ne savais que la supplier de me promettre que nous continuerions à nous voir. Une angoisse intense me serrait la gorge malgré le bonheur fou que j' éprou20

vais à la serrer contre moi. Elle ne parlait quasiment pas, ce qui n'augurait rien de bon, et elle refusait d'être claire, agacée qu'elle était par mon anxiété. Cet épisode n'offrait aucun point commun avec ce qui s'était passé en juin 1964, quand Catherine, transformée, rayonnait littéralement dans mes bras. Je sentais confusément qu'elle était déchirée, en proie à des sentiments contradictoires, je me disais que le sadisme de son fiancé avait dû l'ébranler et qu'elle venait chercher dans mes bras un réconfort temporaire. Quelques semaines plus tard, j'ai pensé qu'il aurait fallu tenir bon, résister, la repousser, refuser cette étreinte. C'était trop demander, je l'aimais à en crever et j'étais incapable de la chasser quand elle m'ouvrait les bras. Nous nous sommes retrouvées trois fois, en janvier 1966, rue Danton. Trois fois nous nous sommes serrées l'une contre l'autre, embrassées passionnément, et même si nous n'avons pas véritablement fait l'amour - je ne savais pas comment on caresse une femme et de toute manière Catherine restait un peu farouche quand j'essayais de lui donner du plaisir - il était certain qu'on ne pouvait plus parler de relation platonique. Pouvait-on d'ailleurs, en ce qui concernait les sentiments qu'elle me portait, parler encore d'amour? Sans doute éprouvait-elle une sorte d'attirance qu'elle consentait à suivre temporairement mais à laquelle elle était loin d'adhérer totalement Le lundi suivant, je l'attendais au café de la rue Voltaire. Quand elle est arrivée, elle m'a annoncé qu'elle n'avait pas pu avoir la clé de l'appartement Nous sommes allées au cinéma dans une salle Art et Essai inconfortable à souhait et nous avons regardé le film main dans la main. C'était David et Lisa, une niaiserie. En sortant du cinéma, il faisait tellement froid que nous sommes allées nous réfugier dans un café. Nous avons eu une très longue conversation et j'étais heureuse qu'elle me parle enfin vraiment Elle reconnaissait avoir en elle une part d'homosexualité, mais elle se sentait incapable de l'assumer. Elle ne voulait pas faire ce choix puisqu'elle avait la possibilité d'agir autrement. Le contenu d'un tel discours aurait dû m'inquiéter, mais notre entretien avait lieu dans un climat de confiance et d'intimité que nous n'avions pas connu depuis longtemps et que j'étais heureuse de retrouver. J'avais le sentiment qu'elle me considérait à nouveau comme son amie puisqu'il nous était possible d'avoir des échanges d'une telle qualité. Autant j'avais pu penser qu'il se passait quelque chose de morbide, rue Danton, quand nous étions dans les bras l'une de l'autre, autant j'ai aimé ce moment d'amitié rassurante que nous avons vécu cet après-mi di-là. J'étais donc dépourvue de toute méfiance quand, la semaine suivante, elle est arrivée au café d'un pas décidé. Brutalement, elle m'a annoncé qu'elle partait pour le Danemark où elle avait trouvé une place d'étalagiste et qu'elle y resterait un an. Foudroyée par la souffrance, je me suis raccrochée à l'espoir d'une correspondance, mais elle est restée évasive. Et malgré mes supplications, elle a même ajouté d'un air in21

flexible qu'il était impossible que nous ayons une dernière entrevue avant son départ Je n'arrivais pas à accepter une réalité aussi douloureuse. Quelques jours plus tard, je suis allée l'attendre à son école, à la sortie de midi. Elle a changé de visage en me voyant, mais elle a refusé de m'accorder le moindre instant. Elle s'était à nouveau refermée sur elle-même et j'avais l'impression que, désormais, tout ce qui venait de moi ne l'atteindrait plus. J'ai compris par la suite qu'elle avait décidé de couper définitivement les ponts entre nous. Il était même certain que la conversation confiante que nous avions eue au café après David et Lisa, et au sujet de laquelle je m'étais stupidement réjouie, était son message d'adieu. Mais comment aurais-je pu m'en douter? Comment aurais-je pu savoir qu'elle voulait détruire à jamais l'élan qui la poussait vers moi? Pendant des mois puis des années, je me suis approchée chaque matin de la boîte à lettres avec un mouvement d'espoir, toujours inexorablement déçu. Je lui écrivais pourtant régulièrement chez ses parents, en portant la mention "Paire suivre, S.V.P." sur l'enveloppe. Cinq ans durant, je lui ai écrit avec constance sans recevoir aucune réponse. J'ai sous les yeux la copie de la dernière lettre que je lui ai envoyée, une sorte de petit poème dactylographié sur un feuillet de papier bleu daté de mai 1CJ7l.Pourtant il y a des imbéciles qui proclament que les amours homosexuelles sont éphémères!

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Retour à 1985 La chienne, qui grattait la porte, m'a rappelée à la réalité. Après avoir glissé la pochette bleue sous une pile de cours, je suis allée innocemment à la cuisine mettre de l'eau à bouillir, précédée par Jicky, très satisfaite de constater que tous les rites s'accomplissaient en leur temps. Martine est arrivée peu après et s'est assise devant sa tasse de thé en bougonnant que je passais ma vie claquemurée dans mon bureau alors qu'il y avait tant à faire dans la maison et dans le jardin. Je me suis bien gardée de la renseigner sur les occupations qui m'avaient tenue enfermée pendant trois heures, j'ai pris l'air vertueux que doit prendre la prof consciencieuse que j'étais, malgré l'entorse exceptionnelle de cet après-midi-là, et j'ai émis sobrement: - Le balai et le torchon ne rapportent point de pain à la maison! Martine est restée muette, mais je sentais combien son silence était désapprobateur. En douze ans de vie commune, je n'étais pas arrivée à lui faire admettre que la préparation des cours prend plus de temps que les cours eux-mêmes et qu'un enseignant a plus de travail à faire chez lui qu'en présence de ses élèves. Elle pensait au mieux que je ne savais pas me débrouiller et que j'étais victime de ma trop grande conscience professionnelle, au pire que je m'abritais derrière cette mauvaise excuse pour ne pas être la parfaite ménagère qu'elle avait rêvé d'épouser. Dans nos conventions tacites, elle se reposait sur moi pour les courses, la popote quotidienne et une bonne partie du ménage, mais il apparaissait que cela ne suffisait pas. De plus, comme elle n'arrivait qu'avec difficulté à subvenir à ses propres besoins, ma remarque pouvait être prise non seulement comme une justification, mais encore comme un signe d'agressivité. Le regard lourd de reproche qu'elle m'a lancé en reposant sa tasse m'a montré que j'avais vu juste. beaucoup de clients en ce moment parce que c'est la mauvaise saison. Mais cet été, ça ira mieux, avec les touristes qui vont débarquer dans la région. de retourner à son jardinage. Depuis qu'elle avait quitté sa Bretagne natale pour venir vivre auprès de moi en Savoie, douze ans plus tôt, elle avait sans cesse changé de 23
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Tu as tort de le prendre ainsi, ai-je continué. Tu n'as pas

- On verra bien,a-t-ellesoupiré d'un ton fataliste en se levantafin

métier, passant d'une place à l'autre et ne se trouvant bien nulle part. Trois ans avant notre arrivée dans le Midi, elle avait obtenu, après une année de chômage qui m'avait plus angoissée qu'elle, une place stable et correctement rémunérée à la Fédération des Œuvres Laïques, grâce à l'insistance d'un de mes collègues. Elle s'était émerveillée d'une telle chance pendant les deux premiers mois, puis n'avait pas tardé à déchanter: d'après elle les permanents étaient détestables et prétentieux (tous étaient mes anciens élèves, des instituteurs haut de gamme détachés à la ED.L. à cause de leur valeur et de leur dévouement), les secrétaires étaient des idiotes, bref à l'entendre, elle seule valait quelque chose et avait des idées saines sur la manière de gérer l'établissement. Il me semble aujourd'hui que c'était la stabilité même de cette place qui lui pesait. Toujours est-il qu'il ne se passait pas une journée sans lamentations sur sa vie professionnelle. Le hasard avait voulu qu'elle entre en contact avec des marchands forains qui semblaient à l'aise financièrement. La vocation pour les marchés lui était aussitôt tombée dessus, foudroyante et imprévisible, comme toutes ses vocations. Chacun de nos amis l'avait mise en garde, argumentant copieusement avec elle tant il semblait dément de quitter un emploi solide pour une pareille aventure. Comme elle feignait de me demander conseil alors que sa décision était déjà prise, je lui avais dit de faire ce qui lui semblait bon car j'étais lasse de ses jérémiades. Mais je me souviens avoir été plusieurs fois, à cette époque, la proie de cauchemars dans lesquels je voyais Martine assise à côté d'un étalage, sous une pluie battante et sans aucun client, ce rêve prémonitoire étant la preuve de mes appréhensions plus ou moins inconscientes. Elle avait donc fait cette bêtise de quitter la ED.L. au printemps 1984, pour aller sur les marchés vendre de vieux livres sous des parapluies d'occasion. Les débuts n'avaient pas été très exaltants. Point n'était besoin d'une étude de marché sophistiquée pour savoir que les bourgades savoyardes comptaient peu de gros lecteurs et de bibliophiles avertis. Tout le monde remontait pourtant charitablement le moral de la commerçante en herbe, maintenant qu'elle ne pouvait plus revenir en arrière, en lui répétant qu'il lui fallait le temps de se constituer une clientèle. Fin juin, quand j'avais obtenu ma mutation pour Nice, j'avais proposé à Martine de l'accompagner sur les marchés, officiellement pour la seconder, en fait pour prendre énergiquement les choses en main et lui apprendre son nouveau métier. Ma proposition l'avait enthousiasmée. Mais elle n'avait pas apprécié ma méthode de travail. M'étant fait expliquer les secrets du commerce forain, qui tiennent en peu de mots, j'exigeais de partir tôt pour obtenir du placier un emplacement convenable, de déballer aussitôt la marchandise (et non d'aller prendre le café avec la marchande d'oignons en pleurant sur l'impécuniosité de la clientèle), de savoir tout des livres qu'on vendait (et j'ai eu moi-même quelques progrès à faire, n'ayant jamais ouvert un Harlequin ni un 24

S.A.S. de ma vie, lacune que j'ai comblée en un temps record, en attendant le chaland), d'être patiente, et mieux encore souriante avec la clientèle, et de noter, à la fin de chaque marché, le nombre de volumes de chaque collection à remettre dans les bacs le lendemain matin, afin que l'amateur trouve toujours de nouveaux titres. Bref, je me suis investie au maximum dans cette nouvelle profession au cours des deux mois d'été alors que j'aurais pu passer mes vacances à me reposer. Il va sans dire que ce travail intense ne m'a pas rapporté un centime et que même, bien souvent, j'ai puisé sans contrepartie dans ma propre bibliothèque pour satisfaire des clients en quête d'un titre bien précis. J'avais craint d'être perdue dès qu'il s'agirait d'aborder un autre métier que le mien. Mais j'ai vite constaté que j'aurais pu gagner ma vie convenablement en vendant des livres quand certains clients m'ont assurée avec enthousiasme qu'il y avait, dans bien des librairies, des commerçants qui ne m'arrivaient pas à la cheville. Ajoutons honnêtement que la rigueur que j'introduisais dans le commerce de Martine a coïncidé avec l'afflux des touristes qui viennent séjourner en Savoie pendant l'été et on comprendra que le chiffre d'affaire de juin a été multiplié par douze en juillet et par vingt en août Début juillet, j'avais dit à Martine en plaisantant: - Je te prends comme stagiaire! Pendant les trente-cinq années que j'ai consacrées à la formation des maîtres, j'ai entraîné des jeunes gens à un métier ardu. Or je peux affirmer que jamais, pendant toute ma carrière, je n'ai vu une novice aussi inefficace que Martine. Elle tardait à se lever le matin, aurait volontiers fait sauter ici et là un marché au risque de se faire prendre sa place par un concurrent, n'était jamais pressée de déballer la marchandise et n'avait pas le courage de lire la quatrième de couverture des livres qu'elle était censée vendre afin de pouvoir renseigner le chaland. Je n'ai pas tardé à comprendre qu'elle s'était lancée dans cette nouvelle lubie parce qu'elle s'imaginait qu'elle aurait ainsi plus de liberté que dans le salariat Sa vocation, c'était de travailler quand ça lui chantait, de jaser avec les autres forains, de bronzer à côté de son étalage, bref de ne plus avoir de comptes à rendre à un patron et de se tourner les pouces. Début septembre, nous sommes arrivées à Nice pour la rentrée scolaire. Il était entendu que je ne remettrais jamais les pieds derrière son banc afin de ne pas scandaliser des élèves ou des collègues qui auraient pu passer par là. Elle a réussi à se procurer tout de suite de bons emplacements: Beaulieu, Antibes, Villefranche, Grasse. Mais elle a décidé de se reposer pendant septembre, quand il y avait encore beaucoup de touristes désœuvrés qui flânaient sur les marchés ce mois-là. Elle a repris le travail en octobre alors que c'est le mois où il pleut et vente dans le Midi. Et surtout, elle n'avait plus grand-chose sur son étalage car elle avait bradé l'essentiel de son fonds à un libraire de Savoie, de peur d'abîmer les amortisseurs de sa voiture en apportant ses livres à Nice! Tous les romans policiers vieux d'une cinquantaine 25

d'années et recherchés par les collectionneurs, romans que j'avais achetés pour presque rien, ont été bazardés pratiquement au même prix à un concurrent alors qu'ils auraient pu, revendus dix fois plus cher sur les marchés niçois, la faire connaître de sa nouvelle clientèle. J'ai compris alors que, pour Martine, un bouquin en valait un autre, que ce n'était pour elle que du vieux papier et qu'elle ne s'intéressait pas plus à ce métier-là qu'à son travail à la EO.L. Mais je me suis tue. J'avais fait pendant deux mois tout mon possible pour l'aider et je suis retournée à mes normaliens, leur trouvant, même aux plus nonchalants, une autre envergure et un autre désir d'apprendre. Mes appréhensions ont très vite été justifiées. Son commerce périclitait, certains marchés n'arrivant pas à rembourser le prix de la place et du carburant qu'elle brûlait pour s'y rendre. Elle se raccrochait à l'espoir de faire de grosses ventes quand les touristes arriveraient, mais elle se faisait de moins en moins d'illusions sur son avenir dans cette profession et son humeur s'en ressentait depuis quelques mois. - Tu as de la chance, toi, tu as un métier, me disait-elle souvent aigrement. Sans doute aurais-je dû m'excuser de gagner ma vie. Je ne répondais rien car j'avais chaque jour davantage le sentiment d'avoir affaire à un cas incurable. J'étais arrivée à la conclusion que Martine, malgré de grandes proclamations d'indépendance et d'actes de foi en vue d'une vie libre et sans entraves, ne rêvait que de ne pas travailler du tout, ni chez un patron, ni à son propre compte, qu'elle ne se trouvait bien qu'à la maison où elle faisait ce qui lui chantait. Car elle pouvait passer la matinée à laver sa voiture pour s'apercevoir, à 12h45, que le réfrigérateur était vide, juste quand je rentrais de mon travail l'estomac dans les talons après avoir abattu quatre heures de cours. On ne peut donc pas dire qu'elle aurait fait une parfaite femme d'intérieur, de ces femmes au foyer dont elle se gaussait pourtant d'un air supérieur et pour lesquelles elle n'avait pas de mots assez méprisants. Il n'y avait que deux occupations dont elle ne se lassait pas, d'une part prendre des bains de soleil, et de ce point de vue notre installation dans le Midi l'avait comblée, et d'autre part flâner dans les grandes surfaces, principalement au rayon des accessoires de voiture dont elle faisait régulièrement l'inventaire. Elle adorait bichonner sa bagnole dont elle améliorait sans cesse le confort. A part ça, traîner sans but à droite et à gauche et se lamenter sur son sort auprès de tous ceux que le hasard mettait sur sa route. C'est donc à moitié par fatalisme, à moitié pour ne pas l'accabler que je l'ai laissée repartir jardiner, en me gardant de l'accompagner, de peur d'avoir à entendre des jérémiades que je connaissais par cœur. J'ai suivi la chienne qui me montrait la direction du salon où elle s'est installée confortablement dans son panier et je me suis vautrée sur le canapé pour lire un moment. Mais je ne tournais pas les pages de mon livre car le coup de fil de Catherine me turlupinait toujours. Pourquoi 26