La Vieille Europe et la Nôtre

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La vieille Europe est ancienne mais elle peut et doit répondre aux défis d'aujourd'hui et de demain. Notre Europe doit s'appuyer sur sa longue histoire pour réussir son XXIe siècle. L'ancienneté bien comprise est un atout.


On verra j'espère, dans ce livre, où l'historien rejoint le citoyen, que le débat pour l'Europe n'est pas entre la tradition et la modernité. Il est dans le bon usage des traditions ; dans le recours aux héritages, comme force d'inspiration, comme point d'appui pour maintenir et renouveler une autre tradition européenne, celle de la créativité.


J.L.G.


Publié le : jeudi 25 juillet 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021121810
Nombre de pages : 73
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JACQUES LE GOFF
LA VIEILLE EUROPE ET LA NÔTRE
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
Extrait de la publication
ISBN9782021121803
© C.H.Beck, Munich, pour les cartes
© Éditions du Seuil, juin 1994 pour la langue française
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Europe est ancienne et future à la fois. Elle a Lreçu son nom il y a vingtcinq siècles et pour tant elle est encore à létat de projet. La vieille Europe peutelle répondre aux défis du monde moderne ? Son âge estil source de solidité ou cause de fragilité ? Ses héritages la rendentelle capable ou incapable de saffirmer dans la moder nité ? En historiens, interrogeons la longue durée.
LEurope fait son entrée dans lhistoire par la porte de la mythologie. Fille dAgénor, roi de Phé nicie, elle aurait été enlevée par Zeus métamor phosé en taureau qui la conduisit en Crète, où, de ses amours avec le roi des dieux, naquit Minos. LEurope ainsi baptisée par les géographes grecs  7 
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de lAntiquité naît dans le mythe au sein de la plus ancienne strate de haute culture de lOcci dent, la culture grecque. Et pourtant, la géogra phie nimposait pas lindividualisation dun continent Europe. Le dessin de leurs côtes iden tifie lAfrique ou les Amériques. LEurope nest que la pointe de limmense continent asiatique quil faut donc appeler eurasiatique. Mais les Grecs napportent pas de réponse à une question qui deviendra et restera majeure : quelles sont les limites de lEurope à lEst ? Les steppes de lactuelle Russie, les hauts plateaux qui séparent lAnatolie des vallées de lEuphrate et du Tigre sont la zone indécise où lEurope sort de lAsie. Les Grecs ont pourtant une nette conscience de lopposition entre ces deux continents et leurs habitants. Selon ses théories, qui accordent un rôle déterminant à linfluence du climat sur la nature physique et morale des individus et des sociétés, e comme le fera Montesquieu auXVIIIsiècle, Hip pocrate, le célèbre médecin grec qui vécut à la fin e e duVet au début duIVsiècle avant lère chré tienne, estime que les Européens sont courageux mais belliqueux, tandis que les Asiatiques sont sages, cultivés mais sans ressort ; les Européens tiennent à la liberté et sont prêts à se battre pour elle. Leur régime politique préféré est la  8 
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démocratie ; les Asiatiques acceptent aisément la servitude en échange de la prospérité et de la tranquillité, ils saccommodent de régimes despotiques. Ce schéma idéologique qui subsis tera jusquaux Lumières et audelà (le concept marxiste de mode de production asiatique nest il pas lhéritier de la théorie du despotisme asia tique ?) reflète la mentalité dhommes marqués par la lutte des cités grecques contre lEmpire perse mais offre à la naissance de la conscience européenne lidée démocratique. Cette idée, le monde moderne la retrouve précisée et compliquée par lhistoire : les nations démocra tiques daujourdhui ont dautres dimensions que lAthènes antique mais Platon et Aristote ne sontils pas toujours des sources de la réflexion européenne sur la démocratie ? Quelques thèmes majeurs de lhistoire de lEurope sont ainsi posés dès lAntiquité grecque. Les données géographiques toujours fondamen tales, quoique modifiées par lhistoire politique, ne posentelles pas toujours la même question : quelles frontières à lEst pour lEurope ? La civi lisation grecque a proposé des valeurs essentielles qui sont toujours aujourdhui des instruments intellectuels et éthiques pour les Européens : lidée de nature, lidée de raison, lidée de science,
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lidée de liberté et surtout peutêtre le concept de doute et sa pratique. Lesprit critique na til pas été un des outils essentiels de la pensée et de laction des Européens et ne demeuretil pas aujourdhui un de ses grands atouts face au ritualisme ou au fondamentalisme dautres pen sées qui nont pas su accueillir le doute métho dique ?
LEmpire romain semble marquer un dérapage de lEurope. Il est centré sur la Méditerranée, il englobe de larges portions de lAfrique et de lAsie ; mais son centre, cest lItalie, pays euro péanissime. Il fait mordre sa civilisation unitaire sur de vastes régions : Portugal, Espagne, nord de lAngleterre, Gaule, vallée du Rhin jusquà Maastricht, vallée du Danube jusquà Aquincum aux portes de lactuelle Budapest. Lempreinte romaine est toujours visible dans nombre de villes européennes car cette empreinte est surtout urbaine. LEmpire romain diffuse une langue qui donnera naissance à lensemble des langues romanes et qui demeure encore aujourdhui, et il faut espérer quelle le demeurera longtemps, une langue européenne de culture, le latin. Respec tant les nations, il accorde avec lempereur Cara
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e calla, au début duIIIsiècle de lère chrétienne, le titre, dont on est fier, de citoyen romain. Un saint Paul déjà, qui bénéficiait de ce titre, se sentait avec une égale fierté juif et romain. LEmpire romain répand dans cette Europe qui va de lÉcosse à la Sicile et de la Galice à la future Hongrie des habi tudes que lon retrouve toujours dans les murs européennes, quil sagisse dune haute culture fondée sur lécrit, le livre et lécole, ou de pra tiques quotidiennes. Les Européens consomment du vin audelà des régions qui le produisent, uti lisent la pierre et la brique, en successeurs de ces maçons et de ces architectes quont été les Romains, ou encore ils font un usage public et sonore de la parole qui, dans les diverses langues de lEurope, suscite un peu partout des orateurs et sexprime par la rhétorique. Mais sous son apparente unité lEmpire romain a figé un grand clivage : celui qui sépare Occident latin et Orient grec. LEmpire romain en Occident ne survécut pas à linvasion et à linstallation des peuples, surtout germaniques, venus daudelà dulimes. Linef ficacité de la ligne militaire de défense contre les nomades montre que toute muraille est inca pable darrêter le mouvement de lhistoire et que les ensembles politiques et culturels qui senfer
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ment derrière ces murailles ne sen exposent que mieux au déferlement de ceux quelles nont su ni accueillir ni intégrer. Leffondrement de lEmpire romain est dû aussi à la déstructuration dune économie monétaire à long rayon daction, au développement dune crise urbaine, à la frag mentation de léconomie en des régions rurali sées, à la paupérisation des masses et à la crise des valeurs du monde païen. La préfiguration dEurope qua été lEmpire romain dOccident rend ainsi manifeste la nécessité pour un ensemble politique et culturel de garder vivantes ensemble une économie et une monnaie, des villes innovatrices, des populations échappant à la misère et des valeurs capables dinspirer une foi et déclairer laction.
La grande nouveauté religieuse et idéologique e de lEurope occidentale, à partir duIVsiècle, cest le christianisme. Bientôt, il se scinde en un christianisme latin à lOuest et grec à lEst, ce qui approfondit lopposition entre la partie latine et la partie grecque de lEmpire romain. Ces deux christianismes séloignent toujours plus lun de lautre et créent une frontière culturelle de longue durée que viendront durcir des frontières  12 
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politiques, de la Scandinavie à la Croatie dun côté, englobant Baltes, Polonais, Tchèques, Slovaques, Hongrois, Slovènes, et de la Russie à la Grèce de lautre côté. Un aspect de cette fron tière offre aujourdhui une image saisissante : le fossé passe entre la Croatie romaine catholique à lOuest et ce qui sera à lEst la Serbie orthodoxe. Cette frontière, le schisme dOrient la sanctionne en 1054. Il soustrait définitivement lÉglise grecque à la papauté romaine et sépare la Chré tienté occidentale de Byzance et du monde slave orthodoxe. Elle va opposer deux ensembles : à lEst, un monde byzantin fastueux, conservateur des héritages antiques, de plus en plus affaibli par lexploitation économique des Occidentaux, amenuisé par lavance turque jusquà sa chute en 1453, un monde où le roi  lebasileus cumule un pouvoir impérial et un pouvoir pontifical et un monde russe hésitant entre le modèle occidental et les attraits de lOrient asiatique ; à lOuest, un monde divisé, barbarisé, mal unifié par deux têtes, le Pape et lEmpereur, mais qui va connaître un extraordinaire essor économique, politique, culturel et qui va entreprendre une expansion de plus en plus offensive, la Chrétienté latine. Cette Chrétienté, cest lEurope médiévale. Les peuples installés dans lEmpire romain forment avec les  13 
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populations qui y vivaient des États, placés sous lautorité dun chef conquérant qui prend le titre de roi et instaure une dynastie régnante : les Goths puis les Lombards en Italie, les Wisigoths en Aquitaine et en Espagne, les Francs en Gaule, les AngloSaxons dans une multiplicité de petits royaumes en GrandeBretagne. Ainsi se dessine une première ébauche dEurope sur un double fondement : la composante com munautaire de la Chrétienté, modelée par la religion et la culture, et la composante plurielle des divers royaumes fondés sur des traditions ethniques importées ou pluriculturelles anciennes (Germains et GalloRomains par exemple en Gaule). Cest la préfiguration de lEurope des nations, car dès ses origines lEurope montre que lunité peut être faite de la diversité des nations : nations et unité européennes sont liées.
Le christianisme marque dautant mieux son empreinte quelle se traduit aussi dans les insti tutions, imposant à lensemble des États chré tiens un double réseau : celui des diocèses, puis des paroisses, et celui du monde monastique où e triomphe au début duIXsiècle une même règle, celle de saint Benoît. Le monachisme bénédictin  14 
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