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Latouche-Tréville l'amiral qui défiait Nelson

De
660 pages
Latouche-Tréville est un aventurier, marin, homme de guerre et homme de plaisir dont la trajectoire commence sous le règne de Louis XV pour s'achever dans les premiers mois de l'Empire. Après s'être illustré tout au long de la Guerre d'Indépendance américaine, notamment au commandement de la frégate L'Hermione, sur laquelle prit passage La Fayette, il eut le bonheur de tenir par trois fois Nelson en échec. Sa mort prématurée, en août 1804, priva la France d'un amiral qui aurait pu lui épargner le désastre de Trafalgar.
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couv_monaque 17/03/14 14:01 Page 1
LATOUCHE-TRÉVILLE Rémi Rémi Monaque
L’AMIRAL QUI DÉFIAIT NELSON Monaque
Le héros de cette histoire est un aventurier, marin, homme de guerre
et homme de plaisir dont la trajectoire commence sous le règne de
Louis XV pour s’achever dans les premiers mois de l’Empire. Louis- Latouche-TrévilleRené de Latouche-Tréville est avant tout un opportuniste. Il sert tous les
régimes avec la même ardeur. Familier de Louis XVI, il se fera jacobin
sous la Terreur pour finir dans la peau d’un fidèle sujet de Napoléon. L’amiral qui défiait Nelson
Point de préjugés ni d’esprit de caste chez ce franc-maçon ouvert aux
Lumières. Ce qui le meut vraiment, c’est un amour sincère de son métier
et de sa patrie, mais aussi, parfois, un appétit irrépressible pour le luxe Avant-propos de Jean Tulard
et tous les plaisirs. de l’Institut
Après s’être illustré tout au long de la guerre d’Indépendance
Préface de l’amiral Maurice Dupontaméricaine, notamment au commandement de la frégate L’Hermione sur
de l’Académie de Marinelaquelle prit passage La Fayette de Rochefort à Boston, Latouche eut le
bonheur de tenir par trois fois Nelson en échec. Il fut aussi, au cours
d’une vie fertile en rebondissements de toutes natures, chancelier du
duc d’Orléans, député de la Constituante et industriel à Montargis. Sa
mort prématurée, survenue en août 1804, priva la France d’un amiral
qui aurait pu lui épargner le désastre de Trafalgar.
Le contre-amiral Rémi MONAQUE, né en 1936, est entré à
l’École navale en 1955. Il a commandé un navire
hydrographe et trois bâtiments de combat. Ses principales
affectations à terre l’ont conduit à s’intéresser au
renseignement, à la stratégie et à la formation des officiers.
Auteur d’une histoire de l’École de guerre navale, d’un
Trafalgar couronné par le grand prix 2005 de la Fondation
Napoléon et d’une biographie de Suffren, il a produit, en
France, en Grande-Bretagne et en Espagne, de nombreux
articles sur l’histoire de la pensée navale, et sur les marines
edu XVIII siècle et du Premier Empire.
Prix du Cercle de la mer 2001
Prix marine de l’ACORAM 2001
Médaille de l’Académie de marine 2002
Prix Eric Tabarly du meilleur livre de mer 2003
Ouvrage publié avec le concours
de la Fondadion du Grand Orient de France LE CAPITAINE DE L’HERMIONE
et de la revue Renaissance Traditionnelle
Kronos 76
ISSN : 1148-7933 Éditions S.P.M.SPMISBN : 978-2-917232-20-0-4 Prix : 50 €9 782917 232200
Latouche-Tréville001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 1001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 2001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 3
Latouche-Tréville
1745-1804
L’amiralquidéfiaitNelson001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 4
Latouche-Tréville
BusteenterrecuitedeJean-martinRenaud,fin1803
Seulportraitdel’amiralexécutédesonvivant
MuséedeVersailles,photoRéuniondesmuséesnationaux001-018:2014 14/03/14 15:51 Page 5
RémiMonaque
Latouche-Tréville
1745-1804
L’amiralquidéfiaitNelson
Avant-proposdeJeanTulard
del’Institut
Préfacedel’AmiralMauriceDupont†
del’AcadémiedeMarine
OUVRAGEPUBLIÉAVECLECONCOURS
DELAFONDATIONNAPOLÉONETDELAVILLEDEROCHEFORT
Cevolumeestlesoixante-seizièmedelacollectionKronos
fondéeetdirigéeparEricLedru
SPM
2014001-018:2014 14/03/14 15:51 Page 6
Illustrationdecouverture
ReconstitutiondelafrégateL’Hermione,auportdeRochefortsurMer(France),
juillet2013
©BachelotPierreJ-P
Premièreédition
©S.P.M.,2000
Kronos32
ISSN:1148-7933
ISBN:2-901952-36-4
Deuxièmeédition
©SPM,2014
Kronosn°76
ISSN:1148-7933
ISBN:978-2-917232-20-0
EditionsSPM34,rueJacques-Louvel-Tessier75010Paris
Tél.:0144525480-télécopie:0144525482
courriel:lettrage@free.fr
www.editions-spm.fr
DIFFUSION–DISTRIBUTION:L’Harmattan
5-7ruedel’Ecole-Polytechnique75005Paris
Tél.:0140467920–télécopie:0143258203
site:www.harmattan.fr001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 7
Avant-propos
Aexaltermaréchaux,générauxetcolonelsdeNapoléononoublie
sesamiraux.LesouvragesfoisonnentsurLannes,NeyouMurat,mais
Brueys, Truguet ou Ganteaume attendent toujours leur biographe.
Seul Villeneuve suscite quelque curiosité mais on s’attache à sa fin
(suicideouassassinat?)etnonàsesqualitésdemarin.
Sousl’impulsiondel’amiralDupont,quinousdonnaunsplendide
Decrès,l’histoiredelamarinenapoléonienneaprisunnouvelessoret
conquissonautonomieaumomentoùlestravauxd’histoiremaritime
semultiplientsurd’autrespériodes.
On connaissait mieux les grands engagements grâce au commode
répertoiredeMauriceDupontetÉtienneTaillemite,Lesguerresnavales
françaises,etvoiciqueleshommessortentdelabrume.Ondécouvre
lesofficiersdemarinedel’empereurmoinsroutiniers,moinsfrileux,
moinsmédiocresqueleursdétracteursnel’avaientaffirmé.
Ce fut le cas de Latouche-Tréville. Malheureusement, il disparaît,
commeBruix,en1804,aumomentdécisif.Ungranddestininachevé?
Nous ne serons jamais s’il eût emporté le défi qu’il lançait à Nelson.
Maislabellebiographiequeluiaconsacréel’amiralMonaquepermet
des’interroger…
JeanTulard
del’Institut001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 8001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 9
Préface
LadécadencedenotremarinesouslaRévolutionetl’Empireesttoujours
surprenante.
Deslecteurspeuavertispourraientcroireàuneerreur,enapprenantque
surses70vaisseauxenserviceet12enconstruction,en1790,laFranceenper-
dra54en10ans.Et,n’enconstruisantquemoinsd’unparan,ellen’enaura
plusque45en1800.
Danslamêmedécennie,laflotteanglaisepassede100à130vaisseaux.
L’effondrementdenotremarineseproduitcommesilaFranceavaittota-
lement oublié le remarquable redressement des vingt années précédentes,
succédantauxdésastresdelaguerredeSept-Ans.Grâceàcerétablissement,
lamarinefrançaisedelaguerred’Indépendanceaméricainedominelamari-
neanglaiseàlaChesapeakele5septembre1781,permet44joursplustardla
victoire terrestre franco-américaine de Yorktown, et change la carte de
l’Amériqueet,àlongterme,dumonde.
Cesontcestranchesdevietrèsbouleversées,depuislafindelaguerrede
Sept-Ans jusqu’au début de l’Empire, que nous décrit parfaitement l’amiral
RémiMonaquedanslabiographiedeLatouche-Tréville(1745-1804),l’unde
nos grands marins. En dehors des éléments fournis par de nombreuses
sources,cetouvrageprésentelegrandintérêtd’avoirétudiélesarchivesper-
sonnellesencoreinexploitéesdeLatouche-Tréville.
Aprèsundébutdecarrièredifficile,Latouche-Trévillesecouvredegloire
surdesfrégatespendantlaguerred’Indépendanceaméricaine,lesfameuses
Hermione et Aigle, puis occupe l’un des postes clés de la marine, celui d’ad-
jointaudirecteurdesPortsetArsenaux,toutprèsduministre.Vite“acquis
aux idées nouvelles”, il plonge ensuite, avec son ardeur habituelle, dans la
politique, sans pour autant réduire une vie sentimentale, qui sera toujours
particulièrementcomplexe.
IlestdéputédelaNoblesseauxÉtatsgénéraux,passeauTiers-Étatetaccep-
tedesuivreleducd’Orléans.Enprincipesafonctiondechancelierduducne
consistequ’àgérerlapremièrefortunedeFrance,avecuntraitementénorme.
Ilestcontre-amiraldelaRépublique,sebatenMéditerranée,échappede
peu à la guillotine grâce à Thermidor, est réhabilité, mais passe “six ans de
galère”, comme l’écrit l’amiral Monaque, à s’efforcer de rallier la marine. Le001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 10
10
choix du duc d’Orléans, méprisés par tous, de l’extrême droite à l’extrême
gauche,luicoûtecher.
Enfin, en décembre 1799, soutenu par Forfait, le médiocre ministre de la
Marine, il est rappelé par Bonaparte. Il commande une petite division blo-
quée à Brest, mais il réussit à rétablir en partie le cabotage, vital à cette
eépoque.Bonaparteledécouvreetluiconfiela3 Flottille,forcededésinfor-
mation,coincéesursa“ligned’embossage”devantBoulogne.
Latouche-Tréville se surpasse. Tout en démontrant rapidement que les
bateaux de Forfait, mauvaises copies des “flottilles d’archipel” nordiques et
malconstruits,nevalentrienenManche,ilentraînemagnifiquementmarins
etsoldatsaucombataumouillage,faceàNelson.
Le16août1801,àlasecondeattaquedelaligned’embossage,Nelsonest
refouléavecdespertesrelativementimportantes.Furieux,ildéfieLatouche-
Trévilledevenircombattreaularge.Celui-cis’engardebien...
erEt le 1 octobre 1801, la foule londonienne, enthousiaste, dételle et
remorquelavoitureducolonelLauriston,venusignerlespréliminairesdela
paixd’Amiens.
LastratégiededésinformationdeBonapartearéussi.
Lapaix?Iln’yenaguèrepourlapauvreflottefrançaise,quis’épuisedans
la sinistre guerre de Saint-Domingue, où Latouche-Tréville joue l’arrière-
garde,enéchappantplusoumoinsbienàlafièvrejaune.
Après 14 mois de fausse paix, la guerre reprend avec l’Angleterre.
NapoléonmasseprèsdeBoulogneles130000hommesdel’Arméedescôtesde
el’océan, future Grande Armée, qui devait être transportée par la 4 Flottille,
prêteunanplustardsouslecommandementduvice-amiralBruix,quin’au-
raaucuneconfiancedansuneopérationaussihasardeuse.
Latouche-Tréville, promu vice-amiral, commande l’escadre de Toulon,
qui,moinsétroitementbloquéequelesautres,doitallerprotégerlatraversée
de la Flottille de Boulogne. De nouveau face à Nelson, il dirige avec succès
l’entraînementdesonescadre,maiscettefoisduhautducapCepet.Laflotte
anglaise,troisfoisplusfortequecelledeNapoléonetparfaitemententraînée,
doitbloquerlaMancheàlamoindrealerte.
ABoulogne,4à5joursetnuitsdebeautempssontnécessairesàlaFlottille
pour sortir. Latouche-Tréville ne dit rien et ne donnera jamais son avis sur
l’efficacité de cette Flottille, à laquelle aucun des autres amiraux ne croit. Il
meurt de maladie à Toulon le 19 août 1804 à bord de son vaisseau de 80
leBucentaure,qu’ilarefusédequitter.L’amiralBruixestégalementemporté
peu après par la maladie. En quelques mois, Napoléon perd ses deux
meilleursamiraux...001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 11
11
Latouche-TrévilleestenterréaucapCepet,faceaupassagedesnaviresde
Nelson.
IlyresteCeluiquiadéfiéNelson,sous-titredulivredel’amiralMonaque.
Celui-cinousdonne,dansunouvraged’unelecturepassionnante,unvivant
portrait d’un homme dont la mort prématurée entraîna de dramatiques
conséquences.
Contre-amiralMauriceDupont
del’AcadémiedeMarine001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 12001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 13
Remerciements
Marin de métier, mais historien encore novice, j’ai pris soin de consulter
les meilleurs spécialistes sur les sujets pour lesquels je ressentais le besoin
d’accroître mes connaissances ou de valider l’interprétation que je donnais
auxévénements.
Mes démarches ont toujours reçu le meilleur accueil, accompagné d’une
collaborationentièreetgénéreuse,delapartdetoutesleshistorienssollicités.
Mes remerciements s’adresssent tout particulièrement à Jean Boudriot pour
lesquestionstouchantl’architecturenavale,àl’amiralMauriceDupontpour
la marine du Consulat, à Marc Perrichet pour l’administation de la marine
royale,etàMichelVergé-Franceschipourtouslesproblèmesliésauperson-
neldel’AncienRégime.
JetiensàrendreunhommageparticulieràPhilippeHenrat,conservateur
du fond “marine” des Archives nationales, pour l’assistance initiale qu’il a
donnéeàmesrecherchesetpourlescontactsqu’ilm’apermisd’établiravec
d’autreschercheurs.
Ma reconnaissance s’adresse également à Étienne Taillemite et Jean
Tulardquim’ontencouragéàmeneràbienmonprojetlorsqu’ilétaitencore
dansleslimbes.
Jen’oubliepaslaprécieusecollaborationqu’ontbienvoulum’accorderle
docteur et madame François Dessertenne. Leurs recherches sur Latouche-
Tréville et sa famille, menées pendant de très longues années, en font des
connaisseursincomparablesdupersonnage.Ilsontbienvoulu,toutaulong
demontravail,meguiderversdebonnespistesetpartageravecmoileplai-
sirdesdécouvertesoùellesm’ontmené.
Marie-Cécile Clare fut ma première lectrice. Ses critiques et ses conseils
m’ontpermisd’améliorerlaformedel’ouvrage.Mesenfants,enfin,ontsup-
portévaillamentlanouvellepassiondeleurpèreetm’ontaidéparleurécou-
te bienveillante à mener à bien ce travail. Antoine, mon dernierfils, conser-
vateur à la Bibliothèque nationale, s’est ingénié à faciliter mes recherches
danscettegrandemaisonetaparticipéàlarelecturedesépreuves.001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 14001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 15
Introduction
“L’empereur regrettait fort, disait-il, Latouche-Tréville; lui seul [parmi les
marinsqu’ilavaitconnus]luiavaitprésentél’idéed’unvraitalent;ilpensaitque
cetamiraleûtpudonneruneautreimpulsionauxaffaires.L’attaquesurl’Inde,celle
de l’Angleterre, eussent été du moins entreprises, disait-il, et se fussent peut-être
accomplies.”
MémorialdeSainte-Hélène
Latouche-TrévilleestleseulmarinquitrouvegrâcedevantNapoléon.Et
pourtant aucun ouvrage ne lui avait, jusqu’ici, été consacré. Alors que les
amirauxdeLouisXVIontsouventretenul’attentiondeschercheurs,leshis-
toriens,àl’exceptionnotabledel’amiralMauriceDupont,sesontencorepeu
intéressésauxpersonnagesquiontvéculesheurestrèssombrespourlamari-
ne française de la Révolution et de l’Empire. Ce livre raconte la vie d’un
marin qui s’est illustré pendant la guerre de l’Indépendance américaine, à
uneépoqueoùlamarinefrançaisefaisaitjeuégalaveclaRoyalNavy,etqui
acceptadecontinueràservirsonpayspendantetaprèslatourmenterévolu-
tionnaire, dans des conditions infiniment plus difficiles. Cette démarche,
assez exceptionnelle pour un officier noble, comporte une large part d’op-
portunisme;elles’expliqueaussiparuneadhésionauxidéesnouvelles,une
absencetotaledepréjugésetsurtoutparunamourprofonddesonpaysetde
sonmétier.
A travers une histoire, reconstituée grâce à des sources d’une exception-
nellerichesse,j’aitentéd’illustrer,pardesexemplesconcrets,lescausesdela
décadenced’uninstrumentdecombatnaguèreredoutableetsouventvicto-
rieux.Certainsfacteursdelasupérioritébritanniquesontbienconnus:avan-
tagestratégiquedécisifd’unepuissancemaritimeopposéeàunpaysenglué
dans des guerres continentales, ou bien faiblesses spécifiques de la marine
française liées à l’émigration de la plupart des officiers appartenant à la
noblesse, à l’insuffisance de la population maritime du pays ou encore aux
difficultés d’approvisionnement des matériaux nécessaires à la construction
des vaisseaux. D’autres handicaps, en revanche, ont été jusqu’ici assez peu
soulignés: très graves difficultés d’entraînement pour une marine étroite-001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 16
16 Latouche-Tréville
mentbloquéedanssesportsetsurtoutorganisationdéplorableducomman-
dement.
Le personnage de Latouche-Tréville comporte de multiples facettes. Ce
fut, selon le mot du général Leclerc, qui l’eut sous ses ordres à Saint-
Domingue, “un marin et un militaire”, ce fut aussi un administrateur, un
hommepolitique,unindustrieletunnégociant.Savieprivée,souventtumul-
tueuse,mériteégalementderetenirl’attention.Marindemétier,j’aichoiside
privilégier les aspects maritimes de sa biographie pour lesquels j’espère
apporterunéclairageparticulierennotantconstantesetrupturesparrapport
aux pratiques et aux mentalités de notre temps. Les autres domaines, au
demeurant beaucoup moins originaux et pour lesquels ma compétence est
bienmoindre,sonttraitésdefaçonsuccincte.Jen’ainullementlaprétention,
par exemple, d’apporter une contribution originale à l’histoire de la
Constituante. Mon ambition à cet égard se limite à commenter les quelques
interventionsdudéputéLatoucheetàtenterdecernersapenséepolitique.
Lessourceshabituellesfourniesparlesarchivesofficiellesdelamarineet
par celles des autres départements ministériels et de la secrétairerie d’État,
sont dans le cas de Latouche-Tréville fort heureusement complétées par les
documentspersonnelsdel’amiral.Latouche,eneffet,hommeméthodiqueet
organisé, avait pris soin, comme beaucoup de ses contemporains, de se
constituerdesarchivesdanslesquellesilconservaitunecopiedesoncourrier
“départ”etlacollectiondeslettresreçuesdesesprincipauxcorrespondants.
Unepartiedecesdocumentsnousestparvenueetfiguredanslesfondspri-
vés des Archives nationales. Une troisième catégorie de sources est fournie
parlesmémoiresdesnombreuxpersonnagesquiontrencontrél’amiraletqui
ontétéfrappéparsafortepersonnalité.Peufiablessurl’exactitudedesfaits
rapportés,cestémoignagessont,enrevanche,précieuxpourlaconnaissance
decertainscomportementsoutraitsdecaractèredeLatouchequenemettent
pas en lumière les documents officiels. Les archives britanniques, enfin,
m’ontpermisdeprendreencomptelepointdevuedel’adversairesurlaplu-
partdescombatsetengagementsrapportés.J’aipuainsinuancerdespropos
qui auraient souffert d’être fondés trop exclusivement sur des sources fran-
çaises.
Latoucheestmortle19août1804,quelquesmoisaprèsavoirétéchoisipar
lePremierConsulpourjouerlepremierrôledanscequiétaitalorslegrand
dessein de la France: l’invasion de l’Angleterre. Contrairement à l’amiral
Villeneuve,sonsuccesseur,lehérosdecelivren’éprouvaitnulleapréhension
à l’idée de se mesurer à celui qu’il appelait son “collègue Nelson” et qu’il
avaitdéjàpardeuxfoistenuenéchecdevantBoulogne.Ilsepréparaitavec001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 17
Introduction 17
ardeuràcetteconfrontationinévitableetavaitsuinsufflerconfianceetvolon-
té de vaincre aux équipages de son escadre. Sa mort a privé la France d’un
atout majeur dans la lutte contre l’Angleterre. Certes Latouche n’aurait pas
étéenmesurederenverserunrapportdeforcepartropdéfavorable,maisil
pouvait éviter aux flottes françaises et espagnoles la terrible défaite et l’hu-
miliationdeTrafalgar.001-018:2014 12/03/14 14:14 Page 18019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 19
I
Enfanceetpremièresarmes
Louis,René,MagdeleineLevassordeLatoucheestnéàRochefortle3juin
11745 .Sixjoursplustardsamèremourait.Lajeunefemme,âgéede27ans,
quiaccouchaitpourlapremièrefois,succomba,selontoutevraisemblance,à
une de ces fièvres puerpérales si meurtrières alors. Son mari, lieutenant de
vaisseau, avait quitté Rochefort le mois de janvier précédent avec deux fré-
gatesarméesencourse.Ilnerentreraauportquele9janvier1746.Onigno-
retoutdelapetiteenfancedeLouis-Renédontlepèreattenditseptanspour
seremarier.Danslesfamillesaiséesdecetemps,l’usagevoulaitquelebébé
fûtconfiépendantdeuxansàunenourrice.Cedélaipassé,enquellesmains
fémininesfutplacél’enfant?Sesdeuxgrand-mèresétaientdéjàmortes.Une
sœur de sa mère, une tante paternelle, ou bien encore la nourrice sollicitée
pourunpluslongservice,ontputenirlieudemèreaupetitLouis-René.Ce
sontlàpuresconjectures.Quantàlatendressepaternelle,trèsréelle,ellene
put, dans les premiers temps, s’exercer que par intermittence tant furent
nombreuses les absences du lieutenant puis capitaine de vaisseau de
Latoucheentre1745et1758.Maisjusqu’àsamort,survenueen1781,Louis-
Charlessecomporteraenpèreattentif,trèsproche,trèscomplicedesonfils
aîné.Cepèreattentionnéavaitunfrèrecadet,Charles-Augustin,quisemaria
surletard,n’eutqu’unefille,mortesansenfantetquireportasurLouis-René
uneaffectiondoubléed’unegrandesollicitude.Ilmeparaîtjusted’évoquer,
dès les premières lignes de ce livre, les deux hommes, qui jouèrent un rôle
essentiel dans l’éducation et la formation du futur amiral. Louis-René, qui
allait tant aimer les femmes, doit beaucoup à la tendresse et à l’affection de
sonpèreetdesononcle.
––––––––––
1. Baptisélelendemain,ileutpourparrainLouisFrançoisLevassor,sieurdeBeauregard,capi-
tained’infanterieetcousingermaindesonpèreetpourmarraineRenéeFrançoisedeSaint-
Légier,femmedeFrançoisdeCacqueray,cousinegermainedesamère(Arch.municipalesde
Rochefort).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 20
ActedebaptèmedeLouis-René
ArchivesmunicipalesdeRochefort.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 21
ActededécèsdelamèredeLouis-René
ArchivesmunicipalesdeRochefort.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 22
Louis-AlexandreLevassordeLatouche,1709-1781
PèredeLouis-René,lieutenantgénéraldesarméesnavales,comtedeLatouche.
MuséemunicipaldeRochefort.PhotodumuséedelaMarineàParis.
Charles-AugustinLevassordeLatouche-Tréville,1712-1788
OnclepaterneldeLouis-René,
lieutenantgénéraldesarméesnavales,comtedeTréville.
MuséemunicipaldeRochefort.PhotodumuséedelaMarineàParis.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 23
Enfanceetpremièresarmes 23
UNE FAMILLE CRÉOLE TOURNÉE VERS LAMER ET L’AVENTURE
eLafamilleLevassorestoriginairedeParis.AumilieuduXVII siècle,cinqde
ses membres, trois frères et leurs deux sœurs, s’installent à la Martinique.
L’aîné, François, débarque dans cette colonie en 1645. Il s’y fait très vite une
placeenviable,devientcapitainedemilicepuisconseillerduconseilsouverain
dontilestledoyendès1665.C’estsansdouteluiquiencouragelavenuede
2sesfrèresetsœursetlesaideàs’établir.Lestroishommesvontfairesouche .
François-SamuelLevassor,ledeuxièmefrère,bisaïeuldeLouis-René,connaît
uneascensionbrillante.NéàParisen1637,arrivéenMartiniquevers1660,il
est successivement flibustier, fermier des droits de capitation et des poids,
3coloneldelamilice.“Soninclination,ditunhistoriendesAntilles ,leportait
à se signalerà la guerre.” Ses bons services etses mérites luivalurentd’être
anobliendécembre1706.L’acted’anoblissement,enregistréauParlementde
4Paris , nous éclaire sur sa carrière de combattant. Après un premier exploit
accompliàlaMartiniqueoù,àlatêtedecinquantehommesseulement,ilpar-
vient à mater une rébellion de neuf cents hommes, on le voit intervenir à
Antigua,Saint-Christophe,Curaçao,Tobago,Saint-Eustacheet,pourfinir,lors
du siège de la Martinique de 1693 où, à la tête de la milice, “il donna des
marquesdesaprudenceetdesavaleur.”LafamilleLevassordeLatouchese
voitattribuerpard’Hozier“unécud’oràunorangerdesinople,fruitéd’or,
cet écu timbré d’un casque de profil, orné de ses lambrequins d’or et de
5sinople” .Cesarmes,simplesetbelles,évoquentpluslaluxuriancedesplan-
tations tropicalesque les exploits guerriers. François-Samuelépousa en 1667
Marie-Madeleine, fille de Guillaume Dorange, l’un des tous premiers colons
débarqués aux Îles du Vent et l’un des ancêtres de Joséphine Tascher de La
Pagerie, ce qui fait de Louis-René un lointain cousin de l’impératrice. Ce
Guillaume,mortglorieusementen1674endéfendantlaMartiniqueattaquée
parlesHollandais,avaitconnuunevied’aventuresetlaissélesouvenird’un
hommedebien.IleutneufenfantsdesafemmeMadeleineHuguetetfaitfigu-
redepatriarche,vénérédanstouteslesfamillescréoles.
François-Samuel avait ajouté à son patronyme de Levassor, celui de
Latouchepoursedistinguerdesesfrères.Ileuttroisgarçonsetquatrefilles.
––––––––––
2. Voirdansl’annexe IduprésentchapitreunegénéalogiesimplifiéedelafamilleLevassor.
3. MOTEY(VicomteHenridu),Guillaumed’Orangeetlesorigines…
1a4. L’acteestenregistréàladatedu25janvier1707(Arch.nat.,X 8702,fol146à148).
5. Le règlement d’armoiries signé d’Hozier se trouve à la Bibliothèque nationale (Pièces origi-
nales 2937). Par la suite, la famille adopta l’argent pour couleur du champ et compléta ses
armespardestenants,deuxsauvagesarmésdemassue,etparunedevise,semperviridis.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 24
24 Latouche-Tréville
ArmoiriesdelafamilleLesvassordeLatouche
Règlementd’armoiriespourlesieurFrançoisLevassordeLatouche
Cerèglementfutétablipard’Hozieraumoisdedécembre1706
àl’occasiondel’anoblissementdubisaïeuldeLouis-René.
Bibliothèquenationale,pièceoriginalen°2937.PhotoBibliothèquenationale.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 25
Enfanceetpremièresarmes 25
Ses fils adoptèrent à leur tour de nouveaux compléments à leur nom. Ces
toponymes furent Tréville pour Charles-Lambert l’aîné, Beauregard pour
Charles-FrançoissonpuînéetLongprépourLouis-Alexandrelecadet.C’est
de Charles-Lambert que descend Louis-René. Ce grand-père, né à Saint-
Pierrevers1677etmortauLamentinen1737futluiaussicoloneldelamili-
ce.Ilavaitépouséen1700Marie-RosedeMallevaud,d’unefamillenoble,ori-
ginaireduPoitou,dontunebrancheétaitpasséeàlaMartiniqueàlagénéra-
tion précédente. Le couple eut huit enfants, six garçons et deux filles. Les
quatreaînésdesgarçonsparvinrentàl’âgeadulteettroisd’entreeuxlaissè-
rentunedescendance.
Claude-FrançoisetLouis-François,lesdeuxaînésfirentcarrièredansles
6troupescoloniales ,aprèsunbrefpassagedanslesgardesdelamarinepour
le second. Les deux plus jeunes, Louis-Charles et Charles-Augustin, vouè-
rent toute leur vie au service de la marine royale. Ils suivaient en cela
l’exempledeBeauregard,leuronclepaternel,premierdesLevassoraavoir
servi dans ce corps et lieutenant des gardes de la marine à Rochefort.
Claude-Françoissembleavoirétéunsujetdegrandevaleur,capabled’exer-
cer de hautes fonctions. Il accomplit une mission en Prusse, et Maurepas,
ministredelaMarine,lui“avaitreconnulesqualitésnécessairespourêtreà
7la tête d’une colonie et la faire fructifier” . Il mourut en 1762 à Saint-
Domingue,laissantuneveuvesansenfant.Louis-Françoisappartient,pour
sapart,aumondedelaflibuste.Aprèssaformationauxgardesdelamari-
ne,ilpassadanslerégimentdeContiInfanteriepuisretournaauxîlesoùil
vécut des aventures rocambolesques. Armateur de navires de commerce et
de corsaires, il perdit le bras droit dans un combat contre un vaisseau
anglais.Ildutsoutenirunprocèscontreunmoineespagnolquil’accusait,à
8tortouàraison,deluiavoirsubtiliséunesommede10000pistolesd’or .Sa
carrière militaire fut assez modeste puisqu’il fut réformé en 1750 comme
major de Léogane à Saint-Domingue. Il consacra les années suivantes au
commerceentrelesAntillesetlamétropoleavantdereprendreduserviceà
la Martinique en novembre 1761 sous les ordres de son frère cadet et de
mouriràSaint-Domingue,commesonfrèreaîné,ennovembre1762.Louis-
Charles,lepèredeLouis-RenéetCharles-Augustinsontroisièmeoncleser-
virent dans la marine jusqu’à un âge très avancé et y firent tous deux de
––––––––––
6. Lasimilitudedeleursprénomsetdeleursactivitésestunesourcepermanentedeconfusion
entrelesdeuxpersonnages.
7. OpinionrapportéeparsonfrèreCharles-Augustin(lettredu15août1761,Arch.nat.,Marine,
4B 100fol.271).
8. Arch.Outre-mer,E284.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 26
26 Latouche-Tréville
brillantes carrières qui les conduisirent au grade de lieutenant général des
armées navales. Louis-Charles Levassor de Latouche épousa avant 1744
Madeleine-Rose de Saint-Légier de la Sausaye, fille d’un capitaine de vais-
9seau appartenant à une famille de très ancienne noblesse installée en
eSaintonge depuis le XV siècle. Le père de Louis-René avait été embarqué
unedizained’annéesplustôtsurlaCharente,navirequecommandaitalors
son futur beau-père. Par ailleurs, les deux époux étaient assez proches
parents.Lagrand-mèrematernelledelamariée,Marie-MadeleineLevassor
deLatouche,étaitlapropresœurdupèredumarié.Danscescirconstances,
une dispense de consanguinité était nécessaire. L’Église l’accordait facile-
ment,moyennantuneoffrande,etnonsansavoirfaitcertifieràlafamillede
l’épousequemalgrétouslesrecherchesonn’avaitputrouver“d’autreparti
sortable”.Ilétaitbiendifficile,eneffet,danslemilieuétroitoùs’effectuaient
lesalliancesdelanoblessepoitevineetcréoled’éviterlesunionsentrecou-
sinsplusoumoinsproches.
10L’étude de l’ascendance de Louis-René , assez bien connue sur quatre
générations,conduitàfairequelquesobservationssurlesracinesduperson-
nage.Deuxcritèresontétéretenus:originegéographiqueetnoblesseourotu-
redesancêtres.Letableausuivantrésumelesconclusionsdel’analyse:
Originegéographique Noblesetanoblisouroturiers
Parents 1-Martinique 2nobles
1-Poitou
Aïeuls 3-Martinique 4nobles
1-Poitou
Bisaïeuls 3-Martinique 7nobles
3-Poitou 1roturier
2-Paris
Trisaïeuls 6-Poitou 10nobles
5-Paris 6roturiers
2-Martinique
1-Normandie
1-Lyon
1-Orléanais
––––––––––
9. Lagénéalogiedecettefamille,quicompteplusieursalliancesaveccelledeTalleyrand,aété
publiéeparlacomtessedeSAINT-LÉGIERen1901.
10.Voirl’annexe2duprésentchapitre.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 27
Enfanceetpremièresarmes 27
On peut noter que la famille, Levassor, bien que de noblesse récente –
Louis-Renéétantlequatrièmedelalignée–étaitpresqueenmesuredepla-
cersesenfantsdansl’ordredeMaltepuisqu’ellepossédaitdéjàseptdeshuit
quartiersdenoblesseexigés.Celaimplique,chezlesLatoucheunepolitique
d’alliancestrèsattentive:onn’yépousequedesfemmesd’uneanciennetéde
noblesseaumoinségale.Quantauxoriginesgéographiques,sil’onremonte
à la quatrième génération, on remarque la prédominance des racines poite-
vinesetparisiennes.
Plusdéterminantpourexpliquercertainstraitsdecaractèresdufuturami-
ral,lestyledeviedesesancêtres,notammentdeceux,trèsnombreux,quiont
vécuauxîles,aétémarquéparl’espritd’aventureetd’entrepriseetparune
capacitéàs’employeràdesactivitésvariéessansêtreligotéspardespréjugés
declasse.DanslesfamillesdontdescendLouisRené,onpeutêtreflibustier,
11soldat,marin,négriermême ,maisaussiplanteuroucommerçantselonles
âgesdelavieetlesoccasionsrencontrées.L’ascensionsocialeetl’acquisition
récentedelanoblessen’yontpointencoreaccomplitousleurseffetsnorma-
tifsetstérilisateurs.
Aprèslarecherchedesracines,uneautredémarche,celledel’examendu
cousinage permet d’apporter un éclairage complémentaire sur la situation
familialedenotrepersonnage.Cequifrappeàcetégard,c’estl’extraordinai-
12re abondance des officiers de marine parmi sa parenté . C’est à croire que
danscesfamillescréolesetpoitevinestouslesgarçonssontvouésaumétier
desarmesettouteslesfillessontmariéesàdesofficiers.Pointdechargesou
d’officesroyaux.Quantauxterrescolonialesdelafamille,ellessontsoitdon-
nées en gérance, soit exploitées occasionnellement par un oncle ou cousin
restéauxîles.Ellesnesemblentpasêtred’ungrandrapport.D’argentonne
13possèdeguère,d’autantquelenombredesenfantsestsouventtrèsélevé .
Une solution facile consiste alors à solliciter pour les garçons une place de
gardedelamarine.Contrairementàl’arméedeterre,oùilfautacheterune
compagnie, puis un régiment, pour parvenir aux grades élevés, la marine
permet de faire carrière sans aucune mise de fonds. Ainsi, poussé par la
nécessité,cequin’exclutpasdansdenombreuxcasunevocationsincère,une
grandepartiedelaparentèledeLouis-Renés’estengouffréedanslescompa-
––––––––––
11.Lepropregrand-pèrematerneldeLouis-René,Georges-AnnedeSaint-Légier,commandaen
8a1715l’Indien,vaisseauduroi,armépourlatraitepardesparticuliers(Arch.nat.,Colonies,C
20,fol452).
12.L’annexe3duprésentchapitres’efforcederecenserlesmarinsdelafamille.
13.Charles-FrançoisdeLatouche-Beauregard,parexemple,grand-oncledeLouis-René,morten
1747,laissaseptfilsetquatrefilles.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 28
28 Latouche-Tréville
gnies de gardes pour faire dans la marine une carrière plus ou moins
14longue .Lehérosdecettehistoirecompteoucompteraaumoins–jenepré-
tendspasavoirfaitunrecensementexhaustif–ungrand-père,troisgrands-
oncles, les maris de deux grand-tantes, son père, trois oncles, le mari d’une
tante, quatre cousins germains de son père, un demi-frère, un cousin ger-
main, trois maris de cousines germaines, huit cousins issus de germains, le
filsd’unecousinegermaineparmilesofficiersdelamarineroyale!Quanton
connaîtlaforceagissantedesliensfamiliauxquirègnealorsdanslasociété,
onmesurelapuissanceduréseauainsiconstitué.
Le 2 mai 1752, Louis-Charles de Latouche se remarie à Marie-Louise-
Céleste de Rochechouart, âgée de 22 ans, fille d’un capitaine d’infanterie et
d’une demoiselle Pocquet de Puilhéry. Par sa mère, la jeune belle-mère de
15Louis-RenéappartientàunerichefamillecréoledéjàalliéeauxLatouche ,
etparsonpèreàl’unedesmaisonsseigneurialeslesplusanciennesetlesplus
puissantes de France. Lointaine cousine des ducs de Rochechouart-
Mortemart,ellevafairebénéficiersabelle-familled’unréseauderelationsà
16laCouretdansl’arméedeterre quiserévéleronttrèsutiles.Troisfilsnaî-
trontdecetteunion,en1753,1754et1764.PourLouis-René,cesdemi-frères
sont trop jeunes pour en faire des compagnons de jeux. Quant à Marie-
Louise-Céleste,malgrésonjeuneâge,ellesembles’êtreacquittécorrectement
durôledemèred’unfilsdeseptansquiluiétaitbrusquementdévolu.Elle
saura,entoutcas,établiretmaintenirtoutaulongdecettehistoiredesrela-
tionsconfiantesvoireaffectueusesaveclefilsdesonmari.Celan’exclutpas
desformesunpeucérémonieusesdansleséchangesépistolaires:Louis-René
17chargesonpère detransmettre“sesrespectsàMadamedeLatouche”.
GARDE DE LAMARINE
erLe1 février1758,àl’âgede12anset8mois,Louis-Renéestadmisdans
lacompagniedesgardesdelamarinedeRochefort.L’âgetrèstendredeson
18entréedanslamarine,sansêtreexceptionnel ,estunemarquedelafaveur
––––––––––
14.Voirdansl’annexe3duprésentchapitre.
15.Cette famille comptait déjà une alliance avec les Levassor de Latouche (mariage en 1717 de
Louis-AlexandredeLatouche-LongpréetdeMarie-UrsulePocquet).
16.PlusieursRochechouart,également,serventdanslamarine.
317.Lettredu14juillet1779(Arch.nat.,Marine,B 668).
18.Grasse est entré aux gardes à 12 ans en 1734 (VERGÉ-FRANCESCHI, Marine et éducation sous
l’AncienRégime,p.309).Alexis-RenédeSaint-Légier,onclematerneldeLouis-René,entraaux
gardesà13ansaprèsavoirdéjàfaitquatrecampagneavecsonpèrecommevolontaire(Arch.
1nat.,Marine,dossiersC ).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:14 Page 29
Enfanceetpremièresarmes 29
dontjouitsafamille.Acetteépoque,sansqu’aucunerègleprécisen’aitenco-
re été fixée par les ordonnances, l’âge normal d’entrée aux gardes est de
16 ans. Le temps de guerre, il est vrai, contribue, avec le besoin accru de
jeunesofficiers, à faciliterlesdérogations.LemarquisdeCapellis,capitaine
19debrûlot,critiquevertementdansunmémoire datéde1761l’âgederecru-
tementdesgardes.Sesremarquessemblents’appliquerparticulièrementbien
aucasdeLouis-René.“Onenvoietouslesjours,écrit-il,desenfantsdansles
départements. On a négligé leur éducation pour les faire entrer de bonne
heure gardes de la marine. Les parents croient avoir tout gagné, et ils n’ont
pastortdansl’étatprésentdeschoses,puisqu’ons’estassujettiàl’ancienne-
té, et à l’ordre du tableau. Il est rare de trouver de bons sujets capables de
s’appliquer,ilssedérangentlesunslesautresetdeviennentquelquesfoisde
mauvaissujets.”
On ignore tout de la façon dont fut conduite l’éducation scolaire et reli-
gieusedeLouis-Renéavantsonentréeauxgardes.Fut-ilpensionnairedans
un collège? Reçut-il les leçons d’un précepteur? Je n’ai découvert aucune
informationàcesujet.Lalecturedesonabondantecorrespondancenelaisse
pasl’impressiond’uneformationlittérairetrèspoussée.Endehorsd’uneou
deux citations de La Fontaine, peu de références aux auteurs classiques et,
quandilciteleproverbelatin“audacesfortunajuvat”,ilcommetunefauteen
écrivantfortunat.Celaneplaidepaspourunetrèsgrandefamiliaritéavecla
langue de Cicéron. Latouche semble écrire comme il parle, avec vivacité et
naturel,sansaucunsoucidelaponctuationquej’aidûrétablirdanslesnom-
breusescitationsdecelivre.Cependantsonorthographeestleplussouvent
20correcteetconformeauxusagesdesontemps .
Uneformationpeuconvaincante
L’entréedanslacompagniedesgardesdeRochefortn’entraînapasdans
laviedeLouis-Renéunbouleversementaussitotalqu’onpourraitl’imaginer.
Cefutcertesuneétapeimportanteetsansdouteardemmentdésirée,maisqui
n’amenait pas de changement de résidence car les gardes devaient alors se
logerchezl’habitant.Lejeunegarçoncontinuad’habiterchezsesparentset
devint en quelque sorte “demi-pensionnaire” dans un établissement qui lui
étaitdéjàtrèsfamilier.Lacasernedesgardes,situéedanslapartiesuddela
21ville s’inscrivait dans un rectangle de 50 sur 45 mètres environ .Lecom-
––––––––––
119.Arch.nat.,Marine,C 279.
20.Dansunsoucidesimplification,l’orthographemoderneaétéadoptéedanslescitations.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 30
30 Latouche-Tréville
mandantdelacompagnieydisposaitd’unlogement,d’unecouretd’unjar-
din qui occupaient la moitié de la surface disponible. Les locaux réservés à
l’enseignement, les fameuses “salles” comme l’on disait alors, entouraient
une“courd’exercices”,deformerectangulaire,inscritedansundesanglesde
la caserne. Dans cette cour avaient lieu les rassemblements, les revues et
l’exercice du mousquet. La plus grande des salles permettait l’étude et le
maniement des armes à l’abri des intempéries. C’est dans cette pièce que la
messeétaitcélébréetouslesmatins.Lesgardesétaient,enprincipe,tenusd’y
assister.Quatrepetitessallesconsacréesauxmathématiquesetaudessin,et
deuxsallesdedimensionsmoyennesdestinées,l’uneàl’escrimeetàladanse,
l’autreàlamanœuvre,complétaientledispositif.
L’École est dirigée par un capitaine de vaisseau, le comte Guillouet
d’Orvilliersjusqu’en1764,puisparIsle-Beauchesne.Souslesordresducom-
mandant,deslieutenants,enpremieretensecond,ettroischefsdebrigade,
lieutenantsouenseignesdevaisseau,complètentl’encadrementmilitairede
lacompagnie.L’undecesofficiers,lechevalierduPavillon,d’abordchefde
brigade en 1764, puis lieutenant l’année suivante, s’illustrera plus tard en
rénovantlesystèmedessignauxutilisésàborddesnaviresetpasserapourle
meilleurtacticiendelamarinedeLouisXVI.CefutpourLouis-René,àn’en
pasdouter,unexcellentinstructeurdansledomainedestransmissionsetde
latactique.
Lesplusanciensdesélèvessontcensésconcourir,avecletitredebrigadier
pourlesquatrepremiersetdesous-brigadierpourleshuitsuivants,àladis-
ciplineetàl’instructiondeleurscamarades.
Lesenseignantscivilssontaunombred’unedizaine.Troisprofesseursde
mathématiquesenseignentlesélémentsnécessairesàlanavigationetàl’hy-
drographie. Ils sont secondés, pour les exercices pratiques, par des maîtres
pilotesduport.Louis-RenésesouviendraavecgratitudedeDigard,l’undes
22troisprofesseurs,etinterviendra ensafaveuren1801pourluifaireobtenir
unsoutienfinancier,alorsqu’âgéde85ansilasombrédanslamisère.Lepro-
fesseurdefrançais,Chevillard,porteletitremodestedemaîtred’écriture.On
imaginequesonrôleconsistesurtoutàapprendre,outrelacalligraphie,l’or-
thographe et la syntaxe, les règles de la correspondance administrative.
Depuis 1753, une décision du ministre prévoit l’affectation d’un maître de
––––––––––
21.Unplansommairedecettecaserneestannexéàunelettredu2août1766adresséeauministre
3parl’intendantdeRochefort(Arch.nat.,Marine,B 570).UneplaqueposéeauN°157-159de
laruedelaRépublique,àsoncroisementaveclarueÉmile-Combes,rappellel’existenceen
eceslieuxau XVIII sièclede“l’ancienneécoled’hydrographie”.
22.Lettredu30fructidoranIXauministre(Arch.nat.,436AP475).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 31
Enfanceetpremièresarmes 31
langue anglaise dans chaque compagnie de gardes. A Rochefort, c’est un
nommé Méhégaud qui remplit cet office. Le but de cet enseignement est de
permettre aux officiers de marine de “lire sans truchements infidèles les
documents trouvés sur les prises et de pouvoir interroger les prisonniers
23anglais” .Latoucheauramaintesoccasionsdanssacarrièred’utiliserl’an-
glais,danslescirconstancesenvisagéesparleministreetdansbiend’autres
aussi. Le Vasseur, maître de dessin, Baron, maître d’escrime et Chevallier,
maître de danse, complètent l’équipe des professeurs. Le dernier nommé a
prissesfonctionsenseptembre1758;ilaétéprésentéparlemaîtreàdanser
24desenfantsdeFrance .Sesappointementssontde1050livres.Voilàenco-
reunenseignementdontLouis-René,grandamateurdejoliesfemmesetde
bals,sauratirerprofit.
La formation dispensée dans les compagnies de gardes est en général
jugée sévèrement par les historiens. Michel Vergé-Franceschi en fait un
25tableau assez sombre, notamment pour la période qui nous intéresse .De
vivescritiquess’étaientd’ailleursélevéesauseinmêmeducorpsàlafinde
26laguerredeSept-Ans.Voiciparexemplel’opinionémisedansunmémoire
rédigéen1764parKerguelendeTrémarec,anciengardedeBrest.Aprèsavoir
déploré la dissipation générale et la faculté laissée aux élèves de suivre les
activitésdeleurchoix,ildécritainsilecomportementdesesancienscondis-
ciples:“Lesunsvontàlasalledelamanœuvreoùaprèsavoirrestéunins-
tantpourarrangerunpetitmodèlequisertplutôtàl’amusementqu’àl’ins-
truction,passentàlasallededanseetdelààcelled’armespourêtreencore
plus en liberté. Les autres, sans savoir l’arithmétique, se présentent à une
27leçondesphère quinepeutleurêtred’aucuneutilitépuisqu’elleexigerait
au moins la connaissance des éléments de géométrie.” Poursuivant ses cri-
tiques,Kerguelens’enprendàl’enseignementdudessin.“Laméthodequ’on
emploieauxsallespourmontreràdessiner,note-t-il,nepeutmenerbienloin.
Onapprendàcopieràlaplumeunpaysageouunemarine,desortequ’après
six ans de travail on ne sait que copier, on suivrait vingt ans cette méthode
qu’on ne serait plus avancé. Un homme de mer doit savoir dessiner sur la
nature.Ilfaudraitdoncquelesmaîtresenseignassentàtirerlavued’unpay-
sage,d’uneforteresse,d’unchaloupe,d’unvaisseauàl’ancreouàlavoileet
––––––––––
123.Arch.nat.,MarineC 279.
24.Lettre du 3 septembre 1758 du ministre à l’intendant de Rochefort (Arch. du port de
Rochefort,1E160).
25.VERGÉ-FRANCESCHI,Marineetéducation,op.cit.,p.195à269.
126.Arch.nat.,Marine,C 279.
27.Cosmographie.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 32
32 Latouche-Tréville
surtoutlelavisquiestnécessairepourlerapportdesplansdesports,rades,
fortifications.” La manière dont on enseigne la construction navale est tout
aussi défectueuse. “On se contente de nommer aux gardes toutes les pièces
quicomposentunvaisseauetonleurenseigneensuiteàfaireparroutinele
pland’unbâtiment.Lesjeunesnepeuventtirerquepeudeprofitdecetra-
vail.Aprèslaconnaissancedunomdespièces,ilfaudraitqu’ilsconnussentet
leur assemblage et leur liaison…” Quant à la manœuvre son enseignement
esttoutaussiaffligeant:“Onfaitvenirunmaîtreduport,unhommederou-
tine,quienseigne,ouprétendenseignerlamanœuvreparunpetitmodèleoù
touteslesmanœuvresetpouliessontconfonduesparlapetitesseetlamulti-
plicité.Cettepartienesauraitêtreenseignéequepardesofficiersexpérimen-
tésquipuissentfaireobserverl’utilitéd’unepoulie,lapositionavantageuse
d’uneautre,laforced’unemanœuvre,lafaçondontelleestfrappée,l’endroit
oùellefaitdormant,l’effetquedoitproduirechaquevoileenparticulieretle
succèsqu’ondoitattendredelapluralité.”Inspiréesparlespratiquesobser-
véesàBrest,toutescesremarquesnégativessontcertainementvalablespour
Rochefort.
Unautrefacteurdéfavorable,quin’apparaissaitsansdoutepasauxyeux
des contemporains, est lié aux modalités du recrutement. La notion de pro-
28motionshomogènesn’existepasencore .Lesélèvesseprésententdansles
compagniesdegardestoutaulongdel’année,parpetitspaquets;leursâges
et,enl’absencedetoutexamend’entrée,leursniveauxscolairessontdesplus
disparates. Pire encore, le temps de formation n’est nullement précisé à
l’avance.Lesgardesresterontdanslacompagniejusqu’àleurpromotionau
grade d’enseigne de vaisseau qui pourra, selon les besoins du moment, se
faireattendredixans,voiredavantage.
Enfévrier1758,Louis-Renéseprésenteàlacompagnieavecunedizaine
decamarades.L’unité,alorstrèsgonfléeparlesbesoinsdelaguerre,compte
189gardes.Mais67d’entre-euxsontembarqués,22sontdétachésàBrestet2
àToulon.Iln’yadoncqu’unecentainedegardesprésentsauxsalles.Peude
noms très connus parmi les condisciples de Latouche. Un Barin de La
Galissonnière,neveuduvainqueurdelabatailledeMinorque,unTascherde
La Pagerie tranchent, pour nous, parmi les représentants d’une obscure
noblesseprovinciale.LesarchivesduportdeRochefortn’onthélasconservé
que des bribes insignifiantes sur la compagnie de gardes qui y fonctionna
pendant plusieurs dizaines d’années. Aucune appréciation sur les résultats
––––––––––
28.Ilfaudraattendre1773etlefonctionnementéphémèredel’écoleduHavrepourqu’unepre-
mièreexpériencesoitfaiteencedomaine.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 33
Enfanceetpremièresarmes 33
scolairesdesélèvesetsurleurcomportementàl’écolenenousestparvenue.
Quant à la vie quotidienne des gardes, aux relations plus ou moins tumul-
tueuses qu’ils entretiennent avec les habitants de Rochefort, il faut s’en
remettre aux témoignages des contemporains. Là encore, le mémoire de
Kerguelen,quidéplorel’absenced’internat,estparticulièrementsévère.“La
vie à l’auberge, écrit-il, entraîne les gardes dans de grandes dépenses. Ils se
donnentàmangerauxunsauxautres,d’oùs’enfaitledérangementdeleurs
affaires, l’éloignement du travail, l’ignorance.” Les familles doivent fournir
une pension annuelle de 600 livres et les gardes reçoivent de la marine des
appointementsmensuelsallantde18à30livresselonl’ancienneté.Gageons
que Louis-René ne se distinguait ni par la sagesse ni par l’économie, et
qu’aveclesplusdélurésdesescamaradesilmenaitunjoyeuxtapagedansles
aubergesetdanslesruesdeRochefort.Ilestprobablequ’ilperdîttrèstôtson
pucelage.Sahardiesse,satailleélancée,sestraitsréguliersetsesgrandsyeux
bleusdevaientenfaireunchenapandesplusséduisants.
Si l’on ne sait rien de précis sur les résultats scolaires obtenus par Louis-
René,onesttrèsbienrenseigné,enrevanche,surledéroulementdesquelque
dix années pendant lesquelles il va figurer sur les registres de la compagnie
desgardes.LesArchivesnationalesconservent,eneffet,lesrevuesmensuelles
de présence ou à défaut les états de solde des gardes des trois compagnies
29pour la période considérée . Ces documents précisent toujours la situation
des intéressés qui sont, soit présents au port, soit embarqués, soit en congé,
ersoit“absents”.Du1 février1758jusqu’au9avril1759,Louis-Renéestprésent
à la compagnie et connaît la plus longue période de formation générale et
théoriquedesacarrière.Ilembarquealorspourlapremièrefoisdesavie.
AbordduDragon,batailledesCardinauxetrefugedanslaVilaine
Aumoisd’avril1759,laguerreavecl’Angleterreduredepuistroisans.
La France n’a connu qu’un seul succès, la conquête de Minorque en mai
1756,etdéjàbeaucoupdedéboires.Enjuillet1758,esttombéelaforteresse
de Louisbourg qui, à l’entrée du golfe du Saint-Laurent, était sensé sur-
veilleretprotégerlesapprochesduCanada.NoscôtesdelaMancheetde
l’Atlantique ont été ravagées et insultées par des forces de débarquement
ennemies qui ont pu, la plupart du temps, se retirer impunément, notam-
ment à Saint-Servan et à Cherbourg. Dans les approches de Rochefort, le
jeune Latouche a pu assister à deux tentatives de débarquement anglaises
––––––––––
129.Arch.nat.,Marine,C 122à128.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 34
34 Latouche-Tréville
enseptembre1757etavril1758.Lorsdupremierépisode,l’escadreanglai-
ses’estemparéedel’Îled’Aixetenadétruitlesfortifications.Danslesdeux
cas les navires français présents sur rade n’ont pu que se réfugier dans la
Charente. En 1759, les Français vont faire une dernière tentative pour ren-
verser une situation très défavorable. Ils préparent une descente en
Angleterre dont la réussite permettrait de mettre fin au conflit et de récu-
pérer toutes les positions perdues. Pour cela il faut commencer par réunir
nosdeuxprincipalesescadres,celledeToulon,commandéeparLaClueet
celledeBrestsouslesordresdumaréchaldeConflans.Leplanretenupré-
voitensuitelecontournementdesÎlesbritanniquesparlenord.Unpremier
corps de troupe de 20000 hommes, provenant de Bretagne, serait d’abord
débarquésurlacôteoccidentaledel’Écosse,puisl’arméenavaleserendrait
àOstendepouryembarquerles20000hommesdugénéralChevertqu’elle
débarquerait sur les côtes de l’Essex, à proximité immédiate de Londres.
Une diversion était également prévue en Irlande. Ces projets, très ambi-
tieux,netenaientpascomptedelatrèslargesupérioritéd’uneflotteanglai-
se double de la française et supérieurement entraînée par de longues croi-
sièressurnoscôtes,alorsqueleprincipaleforcefrançaisevenaitdepasser
troisansenferméedanslaradedeBrest.
Le capitaine de vaisseau Louis-Charles Levassor de Latouche, père de
Louis-René,aéténomméauprintemps1759aucommandementduDragon,
un vaisseau de 64 canons qui a fait l’année précédente une campagne au
Canada. Il a obtenu que son fils, qui n’a pas encore 14 ans, fasse partie des
huitgardesquidoiventyembarquer.Leréarmementdunavire,destiné,avec
deuxautresvaisseauxdeRochefort,leGlorieuxetl’Inflexible,àrenforcerl’es-
cadredeBrest,alieuaumoisd’avril.Onimaginesanspeinelajoieetl’exci-
tationdeLouis-Renéqui,poursonpremierembarquement,peutespérerpar-
ticiperàuneopérationmajeure.L’aventurecommencebienpuisque,endépit
dublocusanglais,ladivisionarméeàRochefortparvient,audébutdel’été,à
rallier à Brest, sans encombre, l’armée navale du maréchal de Conflans. Le
22juilletlestroisvaisseauxdeRochefortreçoiventl’ordredesortirdelarade
etdes’avancerjusqu’àlaPointeSaint-Mathieupourfaciliterl’entréeàBrest
30d’un convoi côtier . La sortie tourne court car toute une escadre anglaise
bloque maintenant l’Iroise. Quelques coups de canons sont échangés entre
l’Inflexiblequifermelamarcheetl’avant-gardeanglaisequineparvientpasà
interdireàladivisionfrançaisel’entréedugoulet.CefutpourLouis-Renéla
premièreoccasiond’observerunengagement.
––––––––––
430.Arch.nat.,Marine,B 93,fol.4.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 35
Enfanceetpremièresarmes 35
Hélas,leschosesvonttrèsvitesegâter.AppareillédeToulonle5août1759
avec12vaisseaux,LaClueestinterceptéle17aoûtdansleseauxdeGibraltar
par l’escadre de Boscawen qui compte 16 vaisseaux. La poursuite s’engage.
Les cinq vaisseaux français de l’arrière-garde perdent de vue leur amiral
durantlanuitettrouventrefugedansleportdeCadix.Lesseptvaisseauxqui
restentàLaCluesontrattrapésparlesAnglaisaulargedeLagosetconnais-
sent des fortunes diverses. Deux parviennent à s’échapper, trois autres sont
brûlésdansleseauxneutresduPortugaloùLaCluepensaittrouverunabri,
deuxautresenfinsontprisparl’ennemi.L’héroïsmemontréparcertainesuni-
tés,notammentl’OcéanetleCentaure,nepeutfaireoublierlanullitéducom-
mandementexercéparLaClue.Cettepremièregravedéconfiturerendaitpra-
tiquementimpossiblelaréalisationduprojetd’invasion.Leministreconfirma
pourtantlasortiedesforcesnavalesrassembléesàBrest.
Cen’estquele14novembrequeConflans,sonarméenavaleenfinprête,
sortdeBrestpourallerchercherdansleMorbihanlaflottechargéedetrans-
porter l’armée du duc d’Aiguillon. L’escadre anglaise qui tient le blocus de
BrestaétécontraintequelquesjoursplustôtdeseréfugieràTorbayàlasuite
d’uneviolentetempête.Maissoncommandant,l’amiralHawke,bieninformé
par ses frégates de surveillance, ne va pas tarder à partir à la recherche des
Français. L’armée navale sortie de Brest comprend trois divisions de sept
vaisseaux,commandéeschacuneparunchefd’escadre.LeDragonappartient
à la première division, la plus forte des trois puisqu’elle compte deux vais-
seauxde80dontlemagnifiqueSoleilroyalmontéparConflans.
Le19novembreausoir,lesFrançaissetrouventàquelque70millesdans
le sud-ouest de Belle-Île. Le vent passant alors à l’ouest permet à Conflans
d’ordonnerdefairerouteverslegolfeduMorbihan.Le20aumatin,alorsque
le vent souffle en tempête, l’amiral français parvenu à proximité de Belle-Île
chasse une division anglaise chargée de la surveillance de cette partie de la
côte et s’apprête à pénétrer dans le golfe. A cet instant les vigies signalent,
venant du nord-ouest, une forte escadre anglaise comptant 23 vaisseaux de
ligne et 9 bâtiments inférieurs. Hawke est bien au rendez-vous. Que faire?
Affronterunennemisupérieurenhautemeroutenterdegagnerl’abridesîles
d’Houatetd’HœdicketdesrochersdesCardinaux.C’estcedernierpartique
Conflanschoisit.Ilespèrequesonadversairen’oserapass’aventurerparmau-
vaistempsdansdeschenauxétroitsetsemésd’écueils.Depluslamanœuvre
qu’ilentreprendlerapprochedulieuoùdoitcommencerlamissiond’escorte
dontilestchargé.Soleilroyalentête,lesvaisseauxfrançaiss’engagententreles
récifs.Unadversairemoinshardiseseraitcontentéd’observerlemouvement
àdistance,maisHawke,sanshésiter,donnel’ordredesuivrelesFrançais.“Là019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 36
36 Latouche-Tréville
oùilyaplacepourl’ennemi,ilyaplaceaussipourmoi”,dira-t-il.Cetteauda-
celuiréussitpuisqu’ilparvientàrattraperlesquatrederniersvaisseauxdela
ligne française et à les accabler avec neuf des siens. Malgré une résistance
héroïque, trois vaisseaux français sont perdus. Le Formidable doit se rendre
après que le chef d’escadre Saint-André du Verger et son frère, capitaine de
pavillon, ont été tués. Le vaisseau “n’était plus qu’une carcasse, couverte de
31cadavres,éventréeparlesboulets” .LeThéséeetleSuperbecoulentsousvoiles
pouravoirconservéouvertslessabordsdeleurbatteriebaseafind’utiliserjus-
qu’au bout leur artillerie principale. Le Héros, qui avait un moment amené,
maisquin’avaitpasétéamariné,parvientseulàs’échapper.Conflansestresté
longtemps inerte pendant cette action et n’a que tardivement et vainement
tentédesecourirsonarrière-garde.Officiervaleureuxpendantlesguerrespré-
cédentes, il semble ne plus disposer à 69 ans de tous ses moyens, se montre
hésitantet,onleverrabientôt,sansaucunascendantsursessubordonnés.La
nuit tombant, les escadres françaises et anglaises mouillent en désordre.
Hawkeapayésonaudaceparlapertededeuxvaisseauxvenuss’éventrersur
le banc du Four. Mais la journée du 21 novembre parachève ce qui restera
connudansl’histoiredelamarinefrançaisecommeledésastredesCardinaux.
Aupetitmatin,sanségardpourlessignauxdeleuramiral,lesvaisseauxfran-
çais cherchent isolément ou par petits groupes à trouver un refuge. Huit
d’entre-eux appareillent vers le sud et font route vers Rochefort. Sept vais-
seaux,dontleDragon,etquatrefrégatesparviennent,individuellementetun
32peuparhasard ,àgagnerl’entréedelaVilainepuisàpénétrerdanslariviè-
reetàs’yéchouer.LeSoleilroyaletleHéros,poursuivisparl’ennemi,sejettent
àlacôtedanslabaieduCroisicetserontévacuéslelendemainaprèsavoirété
incendiés.Quantauderniervaisseaudel’escadre,leJuste,ils’étaitperducorps
etbienslaveilleententantdepénétrerdansl’estuairedelaLoire.Leséléments
quicomposaientladernièreforceorganiséedelamarinefrançaiseontétécou-
lésoudispersés.PourlesAnglais,toutemenaced’undébarquementestdésor-
mais écartée. Pendant les quatre années que va durer encore la guerre, nos
adversairesvontpouvoirentoutetranquillitésoumettrelescôtesfrançaisesà
unblocusétroitetacheverlaconquêtedenoscolonies.
TristebilanpourlapremièrecampagnedeLouis-René.Maisquedeleçons
àtirerdecettecruelleexpérience!Onimagineleslonguesdiscussionsquele
––––––––––
31.LACOUR-GAYET,LamarinemilitairesousLouisXV,p.356.
32.Villars de La Brosse, commandant du Glorieux, écrit dans son rapport: “la nécessité de
manœuvrerpouréviterlesabordagesetlesrochesnousconduisitjusqu’àl’embouchuredela
4rivièredelaVilaine”(Arch.nat.,Marine,B 93,fol.08).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 37
Enfanceetpremièresarmes 37
jeune garçon dut avoir avec son père, un père meurtri par une défaite qu’il
avaitsubiesansavoirputirerunseulcoupdecanon.Cardanscetteaffaire,
les Anglais, payant d’audace, ont réussi, après avoir écrasé l’arrière-garde
française,adissuaderlesunitésennemiesencoreintactesdetenterunretour
offensif. L’ascendant pris par Hawke sur ses adversaires fut tel que le seul
soucideConflansetdesestroischefsd’escadreensous-ordresfutdesauver
lesnaviresquipouvaientencorel’êtreou,àdéfaut,delesempêcherdetom-
ber intacts aux mains de l’ennemi. Le commandement tactique de la force
française apparaît dramatiquement insuffisant. Bauffremont, chef d’une des
trois divisions, auquel on reprochera d’avoir gagné Rochefort, se défendra
33d’avoirdonnéunordrequelconqueencesensàsescapitaines! Devantle
danger, les réactions des commandants, comme lors de la défaite subie à
LagosparLaClue,n’ontétéleplussouventqu’individuelles.Lesmanœuvres
concertéesàl’intérieurd’unedivisionetafortiorientreplusieursdivisionsne
s’improvisentpas,ellesdemandentunentraînementminutieuxetdelongues
semainespasséesensembleàlamer.
Le ministre Berryer se comporta de façon particulièrement désagréable
avec les capitaines des navires réfugiés dans la Vilaine. Alors qu’ils étaient
parvenus,malgrétout,àsauverleursnavires,illestraitaencoupablesetleur
marchanda âprement les secours dont ils avaient besoin pour soigner leurs
nombreuxmalades.Le12décembre,ilécrivitàVillarsdeLaBrosse,leplus
anciendescapitaines,unelettretrèsraideluireprochantsesdépensesetlui
enjoignant, avec une rare inconscience de reprendre la mer. Villars, après
avoirréunilescommandantsetréunileurssignaturessurunprocès-verbal,
répondit que le blocus adverse rendait l’opération impossible. Après plu-
sieurssemainesdetergiversations,leministredécida,le9janvier,dedésar-
34mer les vaisseaux enfermés dans la Vilaine . Louis-René débarqua du
Dragon le 21 janvier 1760 pour regagner Rochefort et les salles d’instruction
desgardesdelamarine.
EmbarquésurlaLouiseetsurl’Intrépide,baptêmedufeu
Louis-CharlesdeLatoucheignoraitenquittantleDragonqu’ilvenaitd’exer-
cer,pourladernièrefois,uncommandementàlamer.Commetouslescapi-
tainesdesvaisseauxréfugiésdanslaVilaine,ilavaitsignéle21décembreune
––––––––––
33.LACOUR-GAYET,LamarinemilitairedeLouisXV,op.cit.,p.360.
34.Ces vaisseaux parvinrent à tromper la surveillance anglaise et à rallier Brest par petits
paquets,souslesordresdeslieutenantsdevaisseauxdeTernayetd’Hectordanslecourant
desannées1761et1762.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 38
38 Latouche-Tréville
lettrecollectiveauministrepourprotestercontrelafaçondontillesavaittrai-
tés et pour demander que leur honneur soit lavé par un conseil de guerre.
L’insolence de cette démarche désignait plus ses auteurs pour une mise à
l’ombrequepourdenouvellesgrâces.VillarsdeLaBrosse,leplusanciendes
commandants,futd’ailleursemprisonnédèsledésarmementdesonvaisseau.
PourLatouche,enrevanche,pointdesanction.Sanominationaupostedegou-
verneur de la Martinique avait été décidée antérieurement et Berryer jugea
35impossible de la remettre en question. Un correspondant du ministre com-
menteainsicettemansuétude:“J’ignoraisencorehier,écrit-il,qu’ilfutquestion
de quelque arrangement favorable à M. de la Touche, mais il m’a paru que
c’était relativement à des engagements qui avaient été pris avant tout ce qui
s’estpassé,etsurlesquellesonnepouvaitguèrerevenir”.Pourlaformationde
son fils, le futur gouverneur passa alors le relais à son frère cadet Charles-
Augustin. Cet oncle âgé de 48 ans, encore célibataire, éprouvait pour Louis-
Renéunetrèsviveaffection.Ilacceptaavecplaisirdecechargerdujeunegarde
qu’ilembarquaavecluidèsquel’occasions’enprésenta.
Aumoisd’avril1760,Charles-AugustindeLatouche-Tréville–ilsefaisait
appeler Tréville pour se distinguer de son frère aîné – est nommé au com-
mandement de la prame la Louise, en construction à Bordeaux, et de trois
autres unités du même type. Ces bateaux à fond plat sont destinés à com-
battredansleseauxcôtièrespeuprofondes.Longuesde42mètres,largesde
12,avecuntirantd’eaudedeuxmètres,ellespossèdentuneartilleriedegros
calibre:20piècesde36danslabatterieetdeuxmortiersde12poucesdispo-
séssuruneseuleplate-forme.Pourétablircetteplate-forme,lemâtdemisai-
neaétésupprimé.L’absencededérivesàlahollandaise,etledéséquilibrede
36leur voilure en fait de fort médiocres voiliers . De plus, leur faible franc-
bordobligeàfermerlessabordsetrendl’artillerieinutilisabledèsquelamer
estformée.Demêmel’emploidesmortiersn’estpossiblequeparbeautemps
car les mouvements de plate-forme rendent aléatoire la trajectoire des
bombes. Le gouvernement a décidé la construction de ces unités, six à
Nantes,quatreàBordeauxetdeuxàDunkerque,pourfournirdesmoyensde
transportetd’appuiàl’arméed’invasion,maisaussipourrenforcerladéfen-
se côtière très impuissante au cours des mois précédents. Commandées par
unlieutenantdevaisseau,lespramesnecomptentpasmoinsdesixofficiers,
deux ou trois gardes et 250 à 300 hommes d’équipage. L’importance de ces
effectifsestjustifiéeparlenombreetlecalibredesbouchesàfeu.SurlaLouise,
––––––––––
435.Lettredu19janvier1760d’unpersonnagenonidentifié(Arch.nat.,Marine,B 93,fol.190).
36.Mémoiresurlespramesde1762(Arch.duportdeRochefort,1E69).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 39
Enfanceetpremièresarmes 39
Tréville,capitainedevaisseauchefdedivision,disposeraenoutred’unaide-
major pour régler les problèmes généraux de sa petite force. Son second, le
lieutenant de vaisseau de Gotteville, s’apprête à entrer dans sa famille en
épousantMarie-MadeleineLevassordeLatouche,unetrèsbelleettrèssédui-
santecousinegermainedeLouis-René,alorsâgéede20ansetdontlaliaison
avecBeaumarchaisdéfraieraunequinzained’annéesplustardlachronique
37parisienne .
Le 26 juin 1760, six gardes de la marine quittent Rochefort pour rallier à
BordeauxlaLouiseetlaSophiedontl’armementestdéjàbienavancé.Parmieux
Louis-René,ravisansdouted’échapperunenouvellefoisauxsallesd’instruc-
tionetdedécouvrirunegrandevillemaritimeoùl’attendenttoutessortesde
plaisirs. Ce n’est que le 11 août quela Louise est en état de recevoir son per-
sonnel.Tréville,présentàBordeauxdèslemoisdemai,s’estefforcédehâter
l’armementendépitdetrèsgravesdifficultésliéesàunepénuriedefondset
depersonnels,habituellecertes,maisencoreaccentuéeparlaprolongationde
laguerre.Ils’agitmaintenantderallierRochefortsanssefaireintercepterpar
les forces de blocus anglaises, toujours très vigilantes. L’opération réussit
débutseptembre.LaLouisedescendlarivièredeBordeaux,puisparvientàse
faufiler dans le pertuis de Maumusson (voir carte p.41) et à rallier sans
encombrelaradedel’îled’Aix.Trévilleesttrèscontentdesonpilotecôtier,un
nomméClaudon,quiàguidélapramedansdesparagesétroits,peuprofonds
et traversés par des courants violents. Il obtiendra pour lui la récompense
d’une médaille d’or. Belle leçon de navigation pratique pour Louis-René.
LaSophieréaliseralemêmeexploitdeuxmoisplustard.
La mission des prames, soutenues par des chaloupes canonnières et
d’autres embarcations plus petites, présente plusieurs aspects. Il s’agit tout
d’abordd’interdirelaremontéeparl’adversairedelaCharentedontlecours
a été partiellement obstrué par une estacade et par un ponton chargé d’ar-
tillerie.Ils’agitaussideharcelerlesbâtimentsanglaismouillésenradedel’île
d’Aix et de favoriser le départ des navires français qui tentent de quitter
Rochefort.Danscettepetiteguerre,lesjeunesgardesdelamarinetrouventà
s’employer. Le 8 octobre 1760, Louis-René fait fonction de garçon major –
entendonsqu’iltransmetlesordresdesononcleetcapitaine–lorsdubom-
––––––––––
37.FilledeLouis-FrançoisdeLatoucheetdesadeuxièmefemme,Marie-AnneDubucq,cettecou-
sine abandonnera son mari pour mener une vie passablement agitée. Elle possède de nom-
breuxtraitsdecaractèrecommunsavecLouis-René:goûtdel’aventureetdesplaisirs,absen-
cedepréjugés,propensionauxdépensesinconsidérées.Elleserade1777à1779lamaîtresse
de Beaumarchais et lui inspirera des lettres dignes de figurer dans la littérature érotique la
plustorride(BEAUMARCHAIS,Lettresàuneamoureuse).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 40
40 Latouche-Tréville
bardement de vaisseaux ennemis par la Louise. Ce fut là son baptême du
38feu . A la fin de l’année 1760, l’étau du blocus anglais se relâche quelque
peu. L’Hébé, une frégate destinée aux Antilles et commandée par Louis-
39Gontran de Latouche-Beauregard , parvient à prendre le large le
15décembre.AsonbordaprisplacelafemmedupèredeLouis-Renéetleurs
domestiques.Louis-CharlesdeLatouche,quiattendaitdepuisplusieursmois
l’occasion de rejoindre son gouvernement de la Martinique, s’est embarqué
incognito à Royan sur le Tigre, une frégate, qui à mis à la voile le
4015novembre .
Le ministre Berryer, qui a appris le débarquement à Porsmouth des
troupesanglaisesdestinéesàinvestirRochefort,décidealorsledésarmement
41des prames . L’opération est réalisée au mois de janvier 1761. Tréville
obtient un congé pour Paris et Louis-René retrouve pour quelques mois le
chemindessalles.
Dès le mois de juin suivant, Charles-Augustin est désigné pour un nou-
veau commandement, celui du vaisseau l’Intrépide, et demande que Louis-
René soit embarqué une nouvelle fois avec lui. Berryer a décidé, au mois
d’avrild’armeruncertainnombredevaisseaux,tantàBrestqu’àRochefort.
UnemenacetrèsfortepèsesurBelle-Îleassiégéedepuisquelquessemaineset
quiaprèsunevaillanterésistancecapitulele9juin.Lamissiondel’escadrede
Rochefortvaalorsvarieraufildesmois:reconquêtedeBelle-Île,occupation
etfortificationdel’îled’Aix,campagnesauxAntilles,toutcelaseraenvisagé
etmêmeordonné,sansqueleblocusanglaispermetteundébutd’exécution.
Rochefort a été chargé, dans un premier temps, de mettre sur pied une
escadre de six vaisseaux dont l’Intrépide fait partie. Placée sous le comman-
dementd’Aubigny,cetteforcedevraitprendrelameravantlafindumoisde
42novembre . Mais une fois résolus, plutôt mal que bien, les difficiles pro-
blèmesd’armementdansunportoùtoutmanque,resteàtromperlavigilan-
ceanglaisepourprendrelelarge.LeportdeRochefortestunportderivière
placétrèsenamontetquiposededifficilesproblèmespourl’armementdes
grosses unités. En effet, les navires doivent avoir un tirant d’eau inférieurà
18piedspourpouvoirgagnerlamer.Etcettehauteurd’eaun’estatteintequ’à
l’occasion de grandes marées. Pour un vaisseau de 74 canons, cela signifie
––––––––––
738.ÉtatsdeservicedeLatouche-Tréville(SHM,CC 1389).
39.CousingermaindupèredeLouis-René.
40.VERGÉ-FRANCESCHI (Michel), thèse d’État, Les officiers généraux de la marine royale…,tome III,
p.1444.
41.Arch.duportdeRochefort,1A25.
42.Arch.duportdeR1A26.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 41
LesabordsdeRochefort019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 42
42 Latouche-Tréville
quel’embarquementdesonartillerieetdesesmunitionsnepourraavoirlieu
qu’en rade du port des Barques, situation très inconfortable dont l’ennemi
peutprofiter.
Depuis le 12 octobre 1761, le ministère de la Marine a été confié à
Choiseul-Stainville,legrandministre,qui,déjàenchargedelaGuerre,s’ef-
forcederedresserunesituationtrèscompromise.Letondesdépêchesminis-
térielles change du tout au tout. Berryer, incertain et lent, se préoccupait
beaucoup plus de réduire les dépenses de son département et d’éviter les
pertesquedefixerdesobjectifsprécisauxforcesnavales.AvecChoiseul,c’est
43un chef militaire qui s’exprime. Une lettre à d’Aubigny, écrite de la main
du ministre, indique avec vigueur et même violence la façon dont il entend
être servi. Les officiers de la marine doivent perdre l’habitude de faire des
représentationscontinuellessurl’impossibilitédefaireleschosesqu’onleur
demande. Si les projets d’expéditions sont vraiment impraticables, alors il
était inutilement coûteux de consentir aux armements correspondants. “Il
serait sans doute plus avantageux, s’il est décidé que l’on ne sort pas de
Rochefort,deregarderd’iciàlapaixceportcommemort,deseborneràl’en-
tretiendesbâtimentsquis’ytrouventetdeporterseseffortsailleurs.”Etde
terminersadiatribeparunemenacesansfardexpriméesousuneformelapi-
daire:“Jesuistrèsdéterminéàfaireservirouàfairequitter”.Celangagefut
certainement entendu, même s’il n’effaçait pas les obstacles trop réels qui
s’opposaient à la réalisation des opérations envisagées. La prise de Belle-Île
nourritdesprojetsdereconquête,demêmequel’occupationetlafortification
del’îled’Aixapparaissentplusquejamaisnécessaires.Enfait,jusqu’àlafin
delaguerre,lesforcesdehautesmerdeRochefortvontresteremprisonnées
danslaCharente.Lesopérationsselimiterontàlapetiteguerredéjàévoquée,
oùpramesetchaloupescanonnièresvonts’efforcerdeharcelerlesforcesde
blocus.Danstoutescesactions,Trévillevaprendreunepartprépondérante.
Il jouit de la confiance de Choiseul qui le considère comme l’officier le plus
énergiquedeRochefortetquientretientavecluiunecorrespondance,avant
44mêmesonarrivéeauministère .Aumoisdemars1762,Charles-Augustin
se voit confier le commandement des seules forces véritablement engagées
danslalutteetquisontbaséesàl’embouchuredelaCharente.Souslenom
d’avant-garde,ilaurasoussesordrestouteslespramesetchaloupescanon-
nières, mais aussi l’Intrépide dont il reste le capitaine, deux vaisseaux de 64
––––––––––
243.Lettredu15décembre1761(Arch.nat.,Marine,B 368,fol.344).
44.Charles-AugustindeLatouche-TrévilleproposesesservicesàChoiseulpourprendrelecom-
mandement d’une escadre destinée à défendre la Martinique et reprendre la Guadeloupe
4(lettresdu26maietdu15août1761,Arch.nat.,Marine,B 100,fol271et274).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 43
Etienne-François,ducdeChoiseul-Stainville,1719-1785
MinistredelaMarinede1761à1766
GravéparPardineld’aprèsVauchelet.Collectiondel’auteur.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 44
44 Latouche-Tréville
canons,leSolitaireetleSaint-Micheletdeuxfrégates.Laissantàsonsecondle
soindesonvaisseau,Trévilleseratantôtàborddela“pramecommandante”,
45tantôtàborddel’HébétoujourscommandéeparsoncousinBeauregard .Il
aura toujours avec lui un officier et un garçon majors. Gageons que Louis-
Renéfutsouventcegarçonmajor.Onfaisaitainsilaguerreenfamille.
Au cours de l’été 1762, les forces de l’avant-garde sont engagées à plu-
46sieurs reprises contre les forces anglaises de blocus . Le 7 juillet, Tréville
rendcompteauministred’unegrandeescarmoucheàl’occasiondel’attaque
parl’ennemid’unconvoidecinqbâtimentschargésdecanonspartispourLa
Rochelle.Septchaloupescanonnièresdéfendentavecsuccèsleconvoicontre
unvaisseaude70,deuxfrégates,unegalioteàbombes,unbrigantinetquatre
chaloupes.Le24juillet,Tréville,espérantprovoqueruneattaqueanglaise,a
formé avec ses neuf prames une ligne d’embossage à l’embouchure de la
Charente. Chaque prame est soutenue par une chaloupe canonnière et par
unechaloupedevaisseau.Laréactionanglaiseestfaible.Unvaisseauetune
galiote à bombe appareillent de l’île d’Aix mais ne se frottent pas à la ligne
française. Charles-Augustin en déduit que ses adversaires ne cherchent pas
vraiment à détruire la base et les forces navales de Rochefort, mais veulent
seulementempêcherlasortiedel’escadrefrançaiseetlafortificationdel’île
d’Aix,sortedeterrainneutreoùFrançaisetAnglaisserendentàtourderôle.
47Beaucoupplustard,en1800,lorsqu’ilrédigeraàBrestsesétatsdeservice ,
Louis-René se souviendra avoir été détaché pendant l’été 1762 sur les cha-
loupescanonnièreslaMessalineetlaCouleuvreetyavoiressuyédeuxcombats
contreleSt-Florentinde60canonsetleMagnanimede74.
Le29octobre,Trévillereçoitl’ordredeseprépareràfairepasseràBrestles
trois vaisseaux placés sous son commandement. Comment pourrait-il y par-
venir?Maisle8novembre,leministreannoncequelespréliminairesdepaix
ont été signés avec l’Angleterre. L’escadre anglaise appareille des rades de
48Rochefortle12décembre .Elleaparfaitementremplisamissiondeblocus.
LaguerredeSept-Ansquis’achèveadonnél’occasionàCharles-Augustinde
montrersonénergieetsadéterminationdanslapetiteguerrecôtièrefaiteaux
Anglais. Pour Louis-Charles, en revanche, le bilan est très négatif. Il avait
reçuunpremiermauvaispointcommetouslescapitainesdesvaisseauxréfu-
giés dans la Vilaine. Beaucoup plus grave, son bref gouvernorat de la
––––––––––
45.Mémoiredu8mars1762(Arch.nat.,Marine,B4100,fol353).
446.Arch.nat.,Marine,B 100,fol370et374.
747.ÉtatdesservicesdeLatouche(SHM,CC 1389).
248.Arch.nat.,Marine,B 371,fol.396,406,433.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 45
Enfanceetpremièresarmes 45
Martiniques’estachevétristementle4février1762parlacapitulationdel’île
devantlesforcesd’invasionbritanniques.Certes,saconduiteaétéjugéedes
plus honorables et il n’a encouru aucun blâme officiel après ce grave échec.
LepèredeLouis-Renén’enconnaîtrapasmoinsunedisgrâcedontilmettra
trèslongtempsàémerger.DeretouràRochefortdèsl’été1762,ilaterminéla
guerresansrecevoirdenouvelemploi.
Campagnesdutempsdepaix
Dèslapaixrevenue,leministredelaMarinesepréoccupederépartirce
quirestedelaflottefrançaiseselonlescapacitésetlesbesoinsdesprincipaux
ports.Rochefort,àlasuiteducombatdesCardinaux,possèdeunexcédentde
vaisseaux. Cinq d’entre eux rallieront Brest et deux autres Toulon. Louis-
René, débarqué de l’Intrépide le 27 décembre 1762, a été désigné pour
le Tonnant, vaisseau de 80 canons commandé par Caumont et destiné à
Toulon.PartideRochefortàlami-janvier1763,leTonnantestprisdansune
violentetempêtedesud-ouestetseretrouveà…Brest!Aléasdelamarineà
voiles.Levaisseauasubid’importantesavariesetnepeutreprendrelamer
avantplusieurssemainesderéparations.Aumoisdemarsetd’avril,Louis-
René figure sur les revues des gardes de la marine de Brest et fait donc
connaissanceaveclessallesd’instructiondeceport.Le27avril1763,ilestà
nouveauàbordduTonnantavec9autresgardes.AprèsuneescaleàMahon,
seuleconquêtedelaguerre,quelesFrançaisdoiventévacuerpourrécupérer
Belle-Île, Louis-René débarque à Toulon le 15 juin pour embarquer aussitôt
surlaCouronne,unvaisseaude74canons,quel’onenvoieàRochefort.C’est
encoreCaumontquiestchargédecettetâche.Ilyparvient,cettefois-ci,sans
retardetLouis-Renéretrouvelessallesdesgardesaumilieudumoisd’août
pourunpeumoinsdequatremois.
Unembarquementd’untoutautregenreluiestalorsréservéàborddela
flûte la Garonne, commandée par le lieutenant de vaisseau Mithon de
49Genouilly. Les instructions de cet officier lui prescrivent de transporter à
Cayennedeshabitants,desmunitionsetdesmarchandises,puisdeserendre
àPort-au-Princeoùilneresteraqueletempsnécessairepourfairechargerà
fret sur sa flûte les denrées que le sieur de Clugny, intendant de Saint-
Domingue, aura fait préparer pour y être embarquées. Après la remise en
ordredesportsmétropolitains,c’estàlareprisedesliaisonsaveclesAntilles
que Louis-René va participer. C’est sa première prise de contact avec un
––––––––––
249.Mémoirepourservird’instructionsdu31octobre1763(Arch.nat.,Marine,B 373,fol.614).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 46
46 Latouche-Tréville
mondequetoutesafamilleconnaîtbienetdontsonpèreetsononcleluiont
très souvent parlé. Le voyage s’effectue sans histoire et la Garonne est de
retouràRochefortaumoisdejuillet1764.Louis-Renéaccomplitalorssader-
nièreannéedeformationdanslessallesdesgardes,avecuneinterruptionde
deuxmoisenjanvieretfévrier1765pourprendrequelquescongés.
Au mois de juillet 1765, Charles-Augustin de Latouche de Tréville fait
signe une nouvel fois à son cher neveu et obtient son embarquement sur
leHardi,vaisseaude64dontilareçulecommandementaumoisd’avrilpré-
cédent.Lenavireestdestinéàfairecampagneauxcolonies,maisdoitaupa-
ravantserendresurlescôtesduMarocpourapporterdesrenfortsd’artille-
rieetduravitaillementàl’escadrededuChaffaultengagéedansuneopéra-
50tion destinée à détruire les nids de corsaires qui font le plus grand tort à
notre commerce. Mais la saison étant trop avancée, du Chaffault renonce à
poursuivrelebombardementdesportsmarocainsmalgrélegraveéchecsubi
à Larache où 300 hommes ont été perdus. La participation du Hardi à cette
missiondevientalorssansobjet.Finalementcevaisseau,accompagnéparla
corvette l’Isis, n’appareille que le 14 novembre 1765 pour les Antilles après
51avoir été retardé pendant plusieurs semaines par des vents défavorables .
Les deux navires naviguent avec des équipages réduits et emportent sept
52moisdevivres.Lesinstructions donnéesàTrévillesonttrèsvaguesquant
auxobjectifsduvoyage.Ilsembles’agirpourl’essentield’unemissiondepré-
sencedanslesAntillesfrançaises.Danslesconsignesgénéralesonnoteune
curieuse instruction concernant les rencontres avec les navires anglais: “Il
[Tréville] ne saluera pas les vaisseaux ou autres bâtiments anglais quelque
pavillon qu’ils portent et n’en exigera pas le salut.” Il semble que les deux
nations se soient mises d’accord pour s’ignorer à la mer, ce qui présente
l’avantaged’évitertoutconflitdepréséance.Encequiconcernelaformation
desofficiers,lecapitainedevraveilleràcequetous,ycomprislesgardestien-
nent leur journal. Chaque garde formera équipe avec un officier confirmé
aveclequelilferalequart.Louis-René,toutenprogressantdanssesconnais-
sances en navigation pratique, s’intéressa peut-être à une nouveauté tech-
nique.AbordduHardionexpérimenteunemachineàdessalerl’eaudemer
inventée par le sieur Poissonnier. Il s’agit d’un appareil à distiller, baptisée
––––––––––
50.Danscetteopération,perditlavielecapitainedevaisseaudeLatouche-Beauregardquiavait
commandél’Hébéaucoursdeladernièreguerre.Ilfuttuéle27juin1765danssoncanot,à
Larache,alorsqu’ildirigeaitunedescenteàterrepourbrûlerdesnavirescorsairesmarocains
(DESSERTENNE,L’affairedeLarache…).
251.Arch.nat.,Marine,B 379.
252.Mémoireduroipourservird’instructionsdu10septembre1765(Arch.nat.,Marine,B 379,
fol.498).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 47
Enfanceetpremièresarmes 47
“cucurbite”,quifonctionneavecducharbondeterre.L’inventeurs’estrendu
à Rochefort avant l’appareillage et a réussi à faire marcher la machine au
mouillage.Maissonfonctionnement,conditionnéparlaqualitéducharbon,
sembledesplusdélicats.
Rendu à Saint-Domingue, Charles-Augustin reçoit l’ordre d’attendre,
avantdeprendrelecheminduretour,unedivisionfortededeuxvaisseaux
etdedeuxfrégatesvenuedeBrestaveclechevalierdeRohan,chefd’escadre
etnouveaugouverneurdelacolonie.Leministreajugé,eneffet,quelecomte
d’Estaing, le précédant gouverneur, étant lieutenant général des armées de
terre et de mer, ne pouvait se contenter pour son retour en France d’une
escadreaussiréduite.Avecl’appointdesdeuxnaviresdeTréville,ildispose-
rad’uneforceplusdignedesonrangetplusconvenablepourl’entraînement
auxévolutionsnavales.C’estdoncauseind’unepetiteescadrecommandée
par d’Estaing que se fait le retour en France du Hardi. Au cours de cette
longuetraversée,Louis-Renéatoutloisirpours’initieràladifficilepratique
des manœuvres tactiques. Quelque temps avant l’arrivée à Brest, Tréville
reçoitlibertédemanœuvrepourserendreàToulonoùdoitêtredésarméle
Hardi.Ilyarrivele12octobre1766.
Pendantlesmoisd’octobreetdenovembre1766,Louis-Renéfiguredans
lesrevuesdesgardestoulonnais,maisonnesaittropcommentilemploieles
semainessuivantesavantdeprendrepassagele20févrieràRochefortàbord
de la flûtelaBricole qui se rend en Martinique. Le jeune officier obtiendra à
compterdu22mars1767,uncongéd’unanpourconvenancepersonnelle.Il
estprobableque,danslafamilleLatouche,oncommenceàs’impatienterde
l’absenced’avancementdeLouis-Renéquicomptedéjàneufansd’ancienne-
té dans les gardes de la marine et qui ne supporterait pas de végéter plus
longtemps dans les salles d’instruction de Rochefort. Un séjour à la
Martinique, où les Levassor possèdent une parentèle puissante et quelques
intérêts,peutêtrel’occasiondedébuterunenouvellecarrièreenveillantàla
gestiondesbiensfamiliauxetenselivrantaucommerceaveclamétropole.Il
s’agit là de pures conjectures. Aucun renseignement n’est parvenu sur la
façondonts’estdérouléecette“annéesabbatique”danslesîles.Ilnesemble
pas que Louis-René y ait trouvé des activités bien convaincantes. Pourtant,
sonannéedecongéécoulée,ilneseprésentepasàlacompagniedesgardes
deRochefort.Enfait,sonpèread’autresprojetspourluietvaexploiterune
occasiondelefaireentrerdansl’arméedeterre.Lui-même,pleind’amertu-
me, attend depuis longtemps sa promotion au rang d’officier général. Au
moisd’août1768,troisgardesdelamarinedeRochefort,moinsanciensque
Louis-René, sont promus au grade d’enseigne de vaisseau. Est-ce la goutte019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 48
48 Latouche-Tréville
qui fait déborder le vase? Sur les cinq gardes qui partagent la disgrâce de
Latouche,quatrevontd’ailleursquitterlamarinedanscequiressemblebien
53àunmouvementd’humeurcollectif .Entoutcas,dèslemoisdeseptembre
suivant, Beauchaisne, commandant des gardes à Rochefort, présente pour
LevassordeLatoucheunedemandedecongéabsolu,motivéeparlasantéde
l’intéressé “qui ne lui permet pas de continuer le service de la mer”. Il note
quecegardequicomptedixansdeserviceetseptcampagnes,estentêtede
lacompagnieetqu’il“paraitdanslecasd’obtenirenseretirantlebrevetd’en-
seigne de vaisseau”. La requête est accordée et la permission de retraite est
datée du 20 septembre 1768. Le mois suivant, répondant à une lettre de
Rodier, chef des bureaux du ministère de la Marine, le père de Louis-René
laisseparlersamauvaisehumeur:
54“Simonfils,Monsieur,écrit-il ,eutétéregardécommeunsujetd’espé-
rance,onneluiauraitpasfaitéprouverdesdésagrémentsdanstroisrempla-
cements,ainsijenepuisprendrequecommecomplimentcequevousavezla
bontédememarqueràsonsujet.Ilvientd’arriveràRochefortpourypasser
un mois, la vue des salles ne lui laisse aucun regret sur le parti qu’il a pris,
c’estjepenselemotifquil’adéterminé.Jem’armeraidepatiencepourmon
compte, il est cependant amer que des places vacantes depuis plus de deux
ansneseremplissentpas.”
Les ministères de Choiseul-Stainville et de Choiseul-Praslin son cousin
n’ontpasétéfastespourlafamilleLatouche.
55Untableaudonnéenannexe àlafindecechapitre,résumelesservices
deLouis-Renédanslegradedegardedelamarine.Sur10anset8moisde
serviceondécompte35moisdeprésenceauxsalles,14moisdecongérégu-
liers et 8 mois d’absence. Tout le reste du temps, soit pendant près de cinq
annéesdonttroisdutempsdeguerre,lejeuneLatoucheaétéembarqué.Ila
connu de très riches expérience avec un combat d'escadres et de multiples
opérations de défense côtières. Il a navigué sur les côtes françaises de
l’Atlantique, mais aussi en Méditerranée et aux Antilles. Contrairement à
beaucoup de ses camarades, il n’a pas croupi très longtemps dans les salles
declasse,maisa,toutaucontraire,bénéficiéd’uneformationpratiqued’au-
tant meilleure qu’il servait le plus souvent sous les yeux attentifs d’un père
ou d’un oncle désireux de le voir progresser. Échappant au sort réservé à
beaucoup de ses camarades et justement déploré par Michel Vergé-
––––––––––
153.Arch.nat.,Marine,C 128.
754.Lettredu30octobre1768(Arch.nat.,Marine,C 184).
55.Annexe4.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 49
Enfanceetpremièresarmes 49
56Franceschi, c’est une éducation maritime à l’anglaise qu’il a vécue et cela
n’est sans doute pas étranger aux qualités de marin et de combattant qu’il
manifesteraparlasuite.Cetteformationhorsducommun,illadoitcertesaux
protections familiales dont il a bénéficié, mais aussi très certainement à un
goûtprononcépourlamer,l’actionetl’aventure.
DANS L’ARMÉE DE TERRE
eLe changement d’armée était au XVIII siècle une aventure assez banale.
DanslafamilleLevassor,unexempleenavaitétédonnéparl’undesoncles
de Louis-René, Louis-François de Latouche, qui après avoir été garde de la
marines’enétaitalléservirdanslerégimentdeContiInfanteriepuisdansles
troupesdescolonies.Grâceàsonsecondmariage,Louis-CharlesdeLatouche
possédait une bonne clef pour ouvrir les portes de l’armée de terre à ses
enfants. La propre sœur de sa femme, en effet, avait épousé le comte de
Montboissier, capitaine des Mousquetaires noirs. Ce puissant personnage,
trèsprocheduroiparsesfonctions,jouissait,commelesautrescapitainesde
laMaisonduroi,delargesprivilègesetnotammentdeceluidepouvoircom-
poser sa compagnie, certes avec l’agrément du souverain, mais sans passer
par le ministre. Déjà avait été accueilli dans sa troupe en 1765 Louis-Jean-
57François de Latouche, l’aîné des demi-frères de Louis-René , alors âgé de
12ans.Onnesaitsicejeunehommeétaitencoremousquetairenoirlorsque
58l’enseignedevaisseauretraitéseprésentale21septembre1768 àlacaser-
nedeCharentonoùsetrouvaitcantonnécecorps.
Mousquetairenoir
Lesdeuxcompagniesdemousquetairessedistinguaientparlarobedeleurs
chevaux.Lapremièreetlaplusanciennemontaitdeschevauxgris,laseconde
e edeschevauxnoirs.AuXVII siècleetdanslapremièremoitiéduXVIII,lesmous-
quetairesgrisetnoirsconstituaient,aveclesautrescorpsdelamaisonduroi,
––––––––––
56.Voiràcesujetl’analysefaiteparMichelVERGÉ-FRANCESCHIdanslaRevued’histoiremaritime,
re1 année,n°1numérospécial,octobre1997,p.101à117.
57.La carrière dans l’armée de terre de Louis-Jean-François sera facilitée par son grand-père
maternelquiluiferadonen1771d’unesommede10000livresdestinéeàl’achatd’unecom-
pagniedecavalerie(Arch.nat.,T1112).PassédanslerégimentdeContiCavalerie,ilysera
pourvud’unecompagnieen1772etatteindralegradedemajoràlaveilledelaRévolution
(SHAT,Yb627).
758.ÉtatdesservicesdeLatouche(SHM,CC 1389).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 50
50 Latouche-Tréville
gardesducorps,gendarmesetchevauxlégers,destroupesd’élite,attachéesà
la personne royale et qui intervenaient, comme plus tard la Garde impériale,
pourforcerladécisionaupluschauddescombats.En1745encore,lescavaliers
de la Maison du roi s’étaient couverts de gloire à la bataille de Fontenoy.
Depuislorscettevocationdecombattantsd’éliteavaitétéoubliée.Lesmous-
quetairesn’étaientplusqu’unetrouped’apparatetd’antichambreetleurpres-
tigeavaitbeaucoupbaissécaronlesutilisaitsouventcommeauxiliairesdela
police et notamment pour apporter les ordres d’arrestations aux parlemen-
taires.Lesfamillesdelanoblesse,sesouvenantquelescompagniesdemous-
quetaires avaient été longtemps une pépinière d’officiers valeureux, conti-
nuaientcependantàleursconfierlaformationdeleursenfants.Lesmousque-
taires sont habillés par le roi mais doivent s’armer et s’équiper à leurs frais.
Leuruniforme,popularisépardenombreuxfilmsplusoumoinssoucieuxde
véritéhistorique,estparticulièrementsomptueux:habitd’écarlate,soubreves-
tebleue,galonnée,sansmanches,etornéededeuxcroixdeveloursblanc,l’une
devant, l’autre derrière. Le galonnage des Mousquetaires noirs est d’argent
avecflammesfeuillemorteauxanglesdescroix.Lesmousquetairesdebaseont
rang de lieutenant. Les postes d’encadrement, lieutenants, enseignes et cor-
nettes sont réservés à des officiers très riches puisque les charges correspon-
dantes dépassent les 200 000 livres pour les emplois les plus modestes. A
Charenton, les mousquetaires noirs sont logés dans une immense caserne
construiteen1704etquicompte340chambresdisposanttoutesd’unechemi-
59née.Sil’onencroitArmandJacomet ,historiendescorpsd’élite,ladiscipline
àlacaserneétaitd’uneimpitoyableduretéetportaitlesmousquetairesàmul-
tiplierripaillesetaventurespendantleurloisirs.
Louis-René ne passa que quelques mois chez les et l’on ne
sait rien sur la façon dont il vécut cette expérience. On imagine que certains
traitsdesanouvellevieaientpuluiplaire,oudumoinsl’amuserunmoment:
monteràcheval,courirdesbordéesavecsescamaradesparexemple.Maisles
contraintesliéesauservicedansuncorpsdeparade,lerespectd’uneétiquette
trèsstrictedansunecourcompasséedurenttrèsvitelelasseretluifaireregret-
terl’airdugrandlargeetlalibertérégnantauxcolonies.Montboissierluiaccor-
60datoutesaprotectionetdemanda ,dèsletroisavril1769,“unecommission
decapitainedecavaleriepourLevassordeLaTouche,mousquetaire,quisert
depuis12anstantdanslecorpsquedanslamarined’oùils’estretiréavecle
brevet d’enseigne, ne pouvant supporter la mer quoiqu’il soit d’une bonne
santéd’ailleurs.Ilafaitcampagnes,quatredeguerreetquatredepaix”.Leroi
––––––––––
59.JACOMET,Lescorpsd’élitedupassé.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 51
Enfanceetpremièresarmes 51
donnasonaccord,maisleministredelaGuerrevasefairetirerl’oreillepen-
dantplusieursmoisavantd’expédierlacommissioncorrespondante.Aumois
61d’août1769,Louis-René,quiaétéautoriséàserviràlaMartinique ,n’attend
plus que ce document pour s’embarquer. Il est à Compiègne et tente auprès
62d’un proche du ministre une dernière démarche pour obtenir satisfaction.
Voiciletexte,unpeualambiqué,desarequête:
“Les assurances que vous avez bien voulu me donner de rappeler à
MonsieurleducdeChoiseulcellesdontilm’ahonorécemardipourl’expé-
ditiondelacommissiondecapitainedecavaleriequim’aétéaccordéeparle
roi dans le travail des mousquetaires noirs du 3 avril dernier me font vous
supplier, Monsieur, de vouloir bien m’en procurer l’expédition. Cette seule
raison me retient ici et m’empêche d’aller vaquer à mes affaires à la
Martinique dont le délabrement demande ma présence. La modicité de ma
fortune me fait souhaiter de ne pas faire un long séjour ici.” La lettre est
signée“Latouche,mousquetairenoir”.
Ce document nous éclaire sur la stratégie familiale utilisée. Le passage
chezlesmousquetairesn’auraiteupourobjectifquel’obtentiond’unecom-
mission de capitaine en contournant l’obstacle constitué par l’hostilité des
Choiseul.Sonbrevetenpoche,lejeuneofficierpouvaitespérerobtenir,aux
coloniesbeaucoupplusaisémentqu’enFrance,unemploidanssonnouveau
grade.Parailleurs,ilseconfirmequeLouis-Renéavaitmisàprofitsonder-
nier séjour à la Martinique pour se lancer dans des affaires qui réclamaient
maintenantquelquessoins.
LeducdeChoiseulrestainflexible,etlenouveaucapitainedutserésigner
às’embarquersanssonbrevet.Onnel’enretrouvepasmoins,dèslemoisde
décembre 1769, installé dans les fonctions d’aide de camp du général
63d’Ennery,gouverneurdelaMartinique .
AidedecampàlaMartinique
64Le général d’Ennery, maréchal de camp, en poste depuis cinq ans ,
connaissaitdoncdéjàLouis-Renéetavaitpul’apprécier.Leprojetd’enfaire
sonaidedecampavaitsansdouteétéébauchéalorsquelegardedelamari-
––––––––––
a60.Feuilleauroidu3avril1769(SHAT,Y 257).
61.Jen’aitrouvéaucunetracedesdémarchesquiontconduitàcetteautorisation.
62.Lettredu7août1769(SHAT,dossiern°11208oùsontmélangéesdespiècesconcernantLouis-
Renéetsondemi-frèreLouis-Jean-François).
763.ÉtatdesservicesdeLatouche(SHM,CC 1389).
d64.Dossierdugénérald’Ennery(SHAT,3Y 1049).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 52
52 Latouche-Tréville
ne en congé cherchait à s’employer à la Martinique. La position sociale des
Latouche, cousinant avec les principales familles de la colonie, pouvait être
unatoutdepoidsdansladécisiondugouverneurdechoisirdansleursrangs
sonplusprochecollaborateur.
OnnesaitriendeprécissurlesactivitésdeLouis-Renépendantlesdeux
annéesetdemioùilservitlegénérald’Ennery,puis,àpartirdejanvier1770,
legénéraldeVallière,sonsuccesseur.Ilestprobablequ’ilaitmenédefront
son travail d’aide de camp et la direction plus ou moins lâche des affaires,
gestion de plantation ou commerce avec la métropole, qui réclamaient ses
65soins.Onconnaît,enrevanche,parlacorrespondance qu’ilséchangeaient
avecleministre,lespréoccupationsdesespatronsetlesprincipalesquestions
quiagitaientalorslacolonie.
Cequifrappeavanttout,c’estlesentimentlargementrépanduquelapaix
avec l’Angleterre n’est qu’une trêve fragile et que le conflit armé peut
reprendreàtoutmoment.Desrumeursdeguerreviennentsouventtroubler
lacolonieetconduisentàprendredesmesuresdeprotectionpourlamettre
à l’abri d’un coup de main. Dans cette optique, la construction d’une forte-
resseaétéentreprisesurlemorneGarnier,positiondontlachuteprématurée
avaithâtélacapitulationdel’îleen1762.Maislestravauxavancentlentement
etsontfréquemmentruinésparlesforteschutesdepluiedel’hivernagequi
entraînent les terres. Vallière regrette qu’on ait attendu son arrivée pour
prendrelepartiderevêtirdemaçonneriedesouvragesexposésjusquelàaux
intempéries.Ilnecroitd’ailleursguèreàl’efficacitédetellesfortificationset
pensequelameilleuremanièrededéfendrelescoloniesestd’yentretenirdes
escadres. Le manque de moyens financiers accroît encore les difficultés de
l’entreprise car les soldats et travailleurs affectés aux travaux ne sont payés
qu’avecplusieursmoisderetardetmettentpeudecœuràl’ouvrage.
L’extrêmemisèredesfinancesdelacolonieestunthèmerécurrentdansla
correspondance.Nonseulementlescréditsprévussontinsuffisants,maisleur
miseenplacesubitdesretards,voiredessuppressionspuresetsimples,qui
placent le gouverneur dans une situation impossible. Comment trouver
quelques ressources auprès des négociants de l’île alors que le commerce,
ruinépendantlaguerre,estmaintenantentravéparlacrainted’unereprise
duconflit?
Le problème des vivres est lui aussi très préoccupant. On ne laisse pas
d’être étonné par l’extrême dépendance de la métropole dans laquelle se
trouve, à cet égard, la colonie. Ce sont des cargaisons de viandes salées, de
––––––––––
a65.Arch.nat.,Colonies,C8 69,70et71.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 53
Enfanceetpremièresarmes 53
légumes secs et de farine qui constituent l’essentiel de l’approvisionnement
de l’île. Les cultures vivrières locales sont très réduites. Seuls le riz et le
maniocconstituentunapportnotabledansl’alimentation,maiscesaliments
nesontguèreprisésdesgarnisons.
LasituationéconomiquedelaMartiniqueestdesplusmédiocres.Unfléau
naturel,uneinvasiondefourmisdévoreuses,venuessemble-t-ildelaBarbade,
dévaste les plantations de canne à sucre dans trois des quartiers de l’île.
Quarantesucreriesontétéabandonnéesetlescolonsonttendanceàchercher
denouvellesterresetàbâtirdeshabitationsdansl’îledeSainte-Lucie,jusque
làépargnéeparlesfourmis.Ledéboisementgénéraliséentraîneunepénurie
de bois très pénalisante. Les ordonnances qui imposaient le maintien d’une
partie boisée sur les concessions n’ont pas été respectées et les propriétaires,
dont toutes les terres sont cultivées, renâclent lorsqu’on leur demande de
replanter des arbres. Seules les hauteurs inaccessibles restent couvertes de
forêts.Autrefléau,untremblementdeterredévasteenfévrier1771unepartie
66de Fort royal . Il faut reconstruire d’urgence l’hôpital des religieux de la
Charité où sont accueillis tous les malades de l’armée et de la marine. Faute
d’argent disponible sur place, des traites sont tirées pour 40000 livres, pour
troismoisetàdestauxexorbitants,surletrésoriergénéraldescolonies.Louis-
René,parsesfonctionsauprèsdugouverneur,s’initieauxproblèmesécono-
miquesetfinanciersposésparl’administrationd’unegrandeîle.Lesconnais-
sancesacquisesluiserontutilesbiendesannéesplustard.
LegouverneurdesîlesduVent“règne”surl’ensembledesPetitesAntilles
67françaises etfaitdoncdefréquentestournéesd’inspection,àlaGuadeloupe
notamment.Làencore,c’estl’occasionpoursonaidedecampdecompléter
saconnaissancedesPetitesAntillesetdeleurshabitants.Latensionquirègne
entre la France et l’Angleterre n’empêche pas des échanges de visites entre
gouverneurs d’îles voisines. On se reçoit avec force amabilités — occasion
pourLatouchedeperfectionnersonanglais—toutens’efforçantderepérer
lesmoyensdeladéfenseadverse.
C’est au début de l’année 1772 que prennent fin les fonctions de Louis-
RenéauprèsdugénéraldeVallière.NommégouverneurdesîlessousleVent,
68cetofficierquittealorslaMartiniquepourSaint-Domingue.Ilinforme son
successeur, Nozières, qu’il a pris des dispositions pour renvoyer en France
son aide de camp. “J’ai l’honneur de vous prévenir, écrit-il, que j’ai donné
––––––––––
66.C’étaitsousl’AncienRégimelenomdeFort-de-France.
67.Apartirdumilieudel’année1771,lesÎlesduVentserontséparéesendeuxdépartementset
alaGuadeloupeauraungouverneurparticulier(Arch.nat.,Colonies,C8 70fol.24).
er a68.Lettredu1 mars1772(Arch.nat.,Colonies,C8 71,fol.2).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 54
54 Latouche-Tréville
l’ordreàM.deLombard,commandantlaflûteduroil’Étoile,actuellementà
laMartinique,d’embarquersursonbordM.deLaTouche,capitainededra-
gons,quim’aservienqualitéd’aidedecamppendantletempsquej’aigou-
vernélesislesduventetquiestobligéderepasserenFrancepoursesaffaires
etpourrejoindresoncorps.J’espèreque,Monsieur,vousnedésapprouverez
paslesmoyensdefacilitéquej’aiprocuréàM.deLaTouchepourlemettre
àmêmedeserendrepromptementoùlesdevoirsdesonservicel’appellent.”
Cettelettremontreàl’évidencequeVallièreaétécontentdesservicesde
sonaidedecamppuisqu’ilprendàcœurdefacilitersonretourenFrance.On
peutnoteraussiquelemousquetairenoirestdevenucapitainededragons.Il
semblebienquecesoitVallièrelui-mêmequi,avantsondépartdeFrance,ait
69obtenupoursonfutursubordonnélafameusecommission .Quantauxrai-
sonsréellesduretourdeLouis-Renéenmétropole,ilfautleschercher,nonpas
70danslanécessitéderalliersonrégimentdedragons ,maisdanslesnégocia-
tionsmenéesàbienparsafamillepourluifaireréintégrerlamarineroyale.
RETOUR DANS LAMARINE, CAPITAINE DE BRÛLOT
71Avec la disgrâce des Choiseul , survenue le 24 décembre 1770, s’était
évanouielaprincipaleentravequifreinaitlacarrièredesdifférentsmembres
delafamilleLatouche.L’arrivéeauministèredelaMarinedeBourgeoisde
Boynesenavril1771avaitéclaircibrusquementunhorizonjusquelàbouché.
Le 15 août 1771, le père de Louis-René, capitaine de vaisseau depuis 1751,
avaitétépromuaugradedechefd’escadreaprèsavoirattenduvingtansson
accession au rang d’officier général. Son oncle, Charles-Augustin, avait été
nommé,aumoisd’avril1772,aucommandementd’unedivisiondetroisfré-
gates et trois corvettes destinée à rallier l’escadre d’évolution dirigée par
d’Orvilliers.Cetterentréeengrâcepermettaitd’envisagerunretourdansla
marineducapitainededragonsquimanifestementn’avaitpastrouvésavoie
dansl’arméedeterre.
La réintégration de Louis-René dans les cadres de la marine posait un
problèmedélicat.Quelgradeluidonneraprèssesquatreannéesd’absence?
––––––––––
69.LedossierdesfrèresLatoucheauServicehistoriquedel’arméedeterre,contientlatracedes
interventions de Vallière et du père de Louis-René pour obtenir l’expédition de cette pièce
capitalepourlacarrièredel’intéressé(SHAT,dossierd’officierN°11208).
70.Dans ses états de service, Latouche indique avoir été nommé capitaine au régiment de dra-
7gonsdeLaRochefoulcauldenmai1771(SHM,CC 1389).Lescontrôlesdecen’en
portentaucunetrace.
71.Choiseul-StainvilleétaitalorsministredelaGuerreetprincipalministre,sansenavoirletitre,
etChoiseul-Praslin,soncousin,delaMarine.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 55
Enfanceetpremièresarmes 55
Lemettreàlaqueuedesenseignesdevaisseau,auraitconstituéunelourde
pénalité,puisquelesservicesrendusdansl’arméedeterreauraientétéalors
comptéspourrien.Luiattribuerarbitrairementunrangplusavancédansce
grade aurait conduit à des contestations sans fin parmi les officiers devant
lesquels on le plaçait. Le nommer lieutenant de vaisseau aurait été une
faveur encore plus marquée et encore moins tolérable. Restait possible la
nomination au grade intermédiaire de capitaine de brûlot, ce qui fut fait le
28septembre1772.Certes,cettepromotionn’étaitguèrereluisantepourun
anciengarde,appartenantàunefamillelargementrépanduedanslamarine.
Lesgradesdelieutenantsdefrégateetdecapitainesdebrûlotétaientréser-
vés, en général, à des officiers roturiers, souvent venus de la marine mar-
chandeouàd’ancienscorsairesetsestitulairesavaientpeudechanced’ac-
céderauxsommetsdelahiérarchiemaritime.PourlefilsLatouche,lanomi-
nation fut sans doute assortie de la promesse d’une promotion rapide au
grade de lieutenant de vaisseau, pour peu qu’il s’en montrât digne. Les
bureaux de la marine n’étaient sans doute pas mécontents de faire payer à
Louis-Charles de Latouche, la mauvaise humeur, voire l’insolence, qu’il
avaitmanifestéesenretirant,quatreansplustôt,sonfilsdelacompagniede
gardesdeRochefort.
La marine que retrouvait Louis-René était en pleine mutation avec les
réformesquetentaitd’imposerlenouveauministre,tantdansl’organisation
desforcesnavalesquepourlaformationdesofficiers.L’actiondeBourgeois
deBoynes a étéjugéetrès sévèrementpar la plupartdes historiens. Michel
Vergé-Franceschi, tend à réhabiliter le personnage, ce “robin honni”, qui
osaits’attaquerauxprivilègesetauxtraditionsdugrandcorpsdesofficiers
72delamarineroyale .Onnesauraitpourtantnierlamaladressedesmesures
prises,oùl’onressentlavolonté,sinond’humilier,dumoinsdefairerentrer
danslerangunpersonneltrèsattachéauxparticularismesdesonmétieret
de sa condition. La division de la flotte en huit régiments jouissant d’une
largeautonomie,futressentie,nonsansraison,commeunevéritableprovo-
cation. Elle ne se justifiait ni sur le plan opérationnel, car elle figeait une
répartitiondesmoyensnavalsdansuncertainnombredeportslàoùlaplus
grandesouplesseétaitnécessaire,nisurleplandelagestiondespersonnels,
car,encréanthuitpetitesmarines,ellerendaitinsolubleslaplupartdespro-
blèmes, notamment celui de l’avancement. La création d’une école navale
unique et la suppression des gardes de la marine présentait, en revanche,
l’immense avantage de promouvoir une formation beaucoup plus pratique
––––––––––
e72.VERGÉ-FRANCESCHI,Lamarinefrançaiseau XVIII siècle,p.143.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 56
56 Latouche-Tréville
etdefavoriserunrecrutementmoinsexclusivementpuiséparmiles“enfants
du corps”. Mais le choix du Havre, port de commerce, pour siège de cette
école fut ressentie comme une mesure de défiance à l’égard de la marine
militaire à qui on semblait retirer la formation de ses propres cadres. Les
argumentsenfaveurd’ungrandportmilitaireoùsetrouvaientréunistous
lesmatérielsdelamarineettouslesmoyensd’entraînementétaientbiendif-
ficilesàécarter.
Le père de Louis-René ayant été porté au commandement d’un des huit
nouveaux régiments, celui théoriquement stationné à Saint-Malo, c’est tout
naturellement“àlasuite”decetteunité,queleci-devantdragonfutappeléà
servir.Onnesaittropquelfutl’emploiexactdunouveaucapitainedebrûlot
pendant les trois premières années de son retour dans la marine. Les nou-
73veauxrégiments instaurésparBoynessemblentavoirdavantagerelevéde
la fiction que de la réalité. Les navires de Rochefort, par exemple, étaient
arméssoitpardupersonneldurégimentdesoitparceluideSaint-
Malo,lui-mêmestationnéàBrest!PourLouis-René,lesarchivesdelamari-
74ne indiquentseulementqu’ilservitàterre,auportdeRochefortetqu’ilfut
souventabsent:sixmoisen1773ettroisen1774.
LEPROJETDESMERSDUSUD, CORRESPONDANCE AVECCOOK
Onnesauraits’étonnerqu’unofficierdemarinedetrenteans,employéà
terredansdestâchessansdoutepeuexaltantes,rêveàdesnavigationsloin-
taines. Louis-René échappa d’autant moins à cette tentation que dans cette
première partie des années 1770, la mode était à la découverte des mers du
sud.LesFrançaissemontraienttrèsactifs.Marion-Dufresne,partiducapde
Bonne-Espérance,avaitabordéenmars1772lacôtesuddelaTasmanieavant
d’explorerlaNouvelle-Zélandeetd’yêtremassacréparlesMaoris.Levicom-
te Grenier explora pour sa part l’océan Indien (1772-1776), tandis que
Kerguelenaccomplissaitdeuxcampagnesdanslesuddecetocéan.Maisc’est
l’Angleterre, avec les voyages de Cook (1768-1771 et 1772-1775) qui faisait
progresserdemanièredécisivelaconnaissanceduPacifiquesud.
Danslecourantdel’année1774,lecapitainedebrûlotdeLatoucheutilisa
les loisirs que lui laissait un service peu contraignant pour élaborer le plan
d’unvoyagedecircumnavigation.Leprincipalobjectifdel’expéditionproje-
tée était de compléter la connaissance des contours du continent australien.
––––––––––
73.Ilsfurent,en1773,rebaptisés“brigades”,termejugémoinschoquantpourlamarine.
774.Arch.nat.,Marine,C 184.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 57
LettredeLouis-RenéauministredelaMarine,1774
D’unepetiteécritureappliquée,Louis-Renéadresseauministre
unedesinnombrablessuppliquesqu’ilrédigeatoutaulongdesavie
pourobtenirdessubsides.Ilsigne“Latouchefils”,faisantréférence
àsonpèrealorschefd’escadre.
MédiathèqueMichelCrépeau—LaRochelle019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 58
58 Latouche-Tréville
eLesdécouverteshollandaisesdu XVII siècleavaientportésurlescôtes,nord,
ouestetsudouestducontinentetsurlaTasmaniequel’onpensaitrattachée
à la grande terre. Le premier voyage de Cook avait permis de reconnaître
toutelacôteorientale.Restait,terraincognita,lacôtesud-estdelagrandeîle,
libreencoredetouterevendicationparunepuissanceeuropéenneetsituéeà
deslatitudestempérées,oùl’onpouvaitespérertrouverdevastesressources
àexploiteretdesterresàcoloniser.
Au mois d’octobre, Louis-René obtient l’autorisation de se rendre à
75Fontainebleaupourprésentersonplandecampagne àSartine,ministrede
76 77laMarinedepuislemoisd’août .Danslalettre quiaccompagnesonpro-
jet, après avoir évoqué certains navigateurs français, et notamment
Bougainville qui se sont distingués dans les voyages d’exploration, il fait
remarquerassezmaladroitement:“Neserait-ilpastempsquenousprissions
partauxrecherchesfaitesparlesmarinesétrangèresdequitoujours,jusqu’à
cemoment,nousavonsreçudeslumièresdanscegenre”.C’étaitfairepeude
casdesesanciensquiallaientavoir,nousleverronsbientôt,àseprononcer
surl’intérêtdel’expédition.
Voicilesgrandeslignesdelacampagneprojetée:
Pourréalisersonvoyage,Latouchedemandequ’onluidonnelecomman-
erdementdelafrégatel’AurorequiseraarméeàRochefortpourle1 juin1775.
A cet itinéraire de principe (voir carte ci-contre) s’ajoutent des variantes
queLouis-Renés’efforced’imaginerpourfairefaceauxinévitablesaléasqui
l’attendent. Il prévoit, par exemple, une remontée le long de la côte est du
continentaustraliensilaroutedusuds’avéraitimpraticable.Vouloirannon-
cerunprogrammetropprécisseraituneerreurcaralorsilfaudraitseborner
“à naviguer d’un lieu connu à d’autres dont les latitudes et les longitudes
viennentd’êtredéterminées”.“Alorsjeneferais,poursuit-il,quesuivredes
tracesetjenerépondraispasauvœudespuissancesmaritimesdel’Europe
etenparticulieràcellequim’emploie.”
Desplans,quin’ontpasétéretrouvés,etdesdevisfortdétailléscomplé-
taient le dossier. L’équipage devait compter 191 hommes, soigneusement
––––––––––
75.Sur le projet de Latouche, deux sources principales doivent être consultées: un article de
E.T.Hamy,paruen1904dansleBulletindegéographiehistoriqueetdescriptive,etunarticlede
JohnFORSYTHparuen1959dansleMariner’sMirror.Deuxmanuscritsdesnouvellesacquisi-
tions françaises de la Bibliothèque nationale complètent le dossier: n° 9 427, fol. 323 et n° 9
439,fol.97.
76.DeBoynes,aprèslamortdeLouisXVetl’effacementdeMmeduBarry,saprotectrice,avait
été remplacé au mois de juillet par Turgot qui n’avait fait qu’un bref passage au ministère
avantdelaisserlaplaceàSartine.
77.Lettredatéedu19octobre1774.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 59
Projetd’explorationdesmersduSud
Croquisdel’auteur019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 60
60 Latouche-Tréville
Dates Événements
6/75 Appareillagedel’îled’Aix.
7/75 Relâched’unesemaineauxîlesduCapVert.
9/75 Relâched’unmoisdansleRiodelaPlata.
12/75-1/76 CapHorndoublé.
3/76 RelâchedequinzejoursauxîlesJuanFernandez.
4à10/76 Routeentrelesparallèles5et10°S,escaleàTahitipuisrouteentre
lesparallèles20et25°S.
11à12/76 Relâchesurlacôtenord-estdelaNouvelleZélande.
1à3/77 Passageducanalséparantlesdeuxîlesetrouteversl’extrémitésud
delaterredeVanDiemen(Tasmanie),puisexplorationdelacôte
sud-estdelaNouvelleHollande(Australie)jusqu’àlapointe
sud-ouestducontinent.
1777 Ralliementdel’ÎledeFranceoudeBataviaselonl’étatdeshommes
etdunavire.
fin1778 RetourenFrance
répartis selon les spécialités. Le capitaine, très soucieux de son confort, dis-
poseradecinqdomestiques.Ilestprévud’embarquerquatrepassagersscien-
tifiques “pour les différentes connaissances à prendre”. Dix mois de vivres
serontengrangésdanslessoutes.Lesrechangesnécessairespourlesvoileset
les agrès sont soigneusement décomptés. Chaque homme disposera de son
hamac personnel — luxe inhabituel à l’époque — et des vêtements chauds
sontprévuspourl’hiver.Onn’oublierapaslesmoyensdetrocaveclessau-
vages(quatretonneauxdeverroterieetquincaillerie,troistonneauxdeclous,
haches, et autres ustensiles en fer et quelques balles de drap écarlate). La
dépensetotale,pourquarantemoisdecampagne,s’établità424650livres.
Parvenu le 19 octobre dans les bureaux de la marine, le dossier y fut
accueilliavecbienveillance.Unecourtenotedestinéeauministreluisignale
l’intérêtdel’entrepriseetluiproposel’examenduprojetparunecommission
desavants.Sartine,ancienlieutenantgénéraldepoliceàParis,vientdefaire
unetournéedanslesportsdeBrestetdeLorientmaisneconnaîtpasencore
grandchoseàlamarine.Ilnepeutques’enremettreàl’avisdeshommesde
l’art.LacompétencedelacommissionréunieautourdeBougainvillenesau-
rait être mise en doute. Le marquis de Chabert a dirigé sur la Mignonne,en
1771,unemissionpourexpérimenterleshorlogesmarine;Joannisafaitl’hy-019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 61
Enfanceetpremièresarmes 61
drographie des détroits de la Sonde en 1766 à bord du Montaran; Saulx de
RosnevetaétéleseconddeKerguelenen1773-1774,Fleurieuaconduitàbord
del’Isisen1769l’expérimentationdesmontresdeBerthoud;Margueryenfin,
hydrographeetmathématiciendistingué,aétérapporteurduNeptuneorien-
tal, atlas de cartes de l’océan Indien, établi par d’Après de Mannevilette.
Bougainville,présidentdelacommission,estaussilapersonnalitéquienrai-
sondesonvoyagedecircumnavigationpossèdeleplusgrandprestige.Son
78avisseradéterminant.Sartines’adresse àluienpremier:
“M.delaTouche,capitainedebrûlot,proposed’entreprendrelevoyage
autour du monde avec une seule frégate de 26 canons de 12 et de 600 ton-
neauxdontleroiluiconfieraitlecommandement.Lezèleetl’espoirdesedis-
tinguerparunepareilleentreprisepouvantavoircontribuéàenfairenaître
l’idée à cet officier au moins autant que la certitude du succès, avant d’en
rendrecompteauroi,j’aicrudevoirprendrel’avisdesofficiersdelamarine
quejesaisêtreenétatd’apprécierceprojetetdejugerdesavantagesqueson
exécutionpourraitapporteràl’État,aucommerceetauxservices,sansperdre
devueladépenseàlaquelleelledonneraitlieu.Pourceteffet,jevousenvoie
aveclalettredeM.delaTouchelesmémoire,planetétatqu’ilyajoints.”
Il est convenu que Bougainville communiquera le dossier aux autres
membres de la commission qu’il réunira ensuite pour dégager un avis. Cet
79avisnesefitguèreattendre .Ilétaitentièrementnégatif.Unnouveauvoya-
ge de circumnavigation n’aurait que peu d’intérêt et coûterait très cher.
Quantàladécouvertedelacôtesud-ouestdel’Australie,iln’estpasnéces-
saire de passer le cap Horn et de traverser tout le Pacifique pour l’entre-
prendre.Cettemissionpeutêtreconfiée,àmoindrefrais,àuneflûtepartiede
l’île de France. Bougainville n’y voit pour tout intérêt que la possibilité de
trouverdansl’océanIndien“uneterreboiséepropreàfournirpromptement
dessecours”,cequiestavoirlavueunpeucourte.Danslaprésentationde
sonprojet,Louis-Renéavait—péchédejeunesse—partropnégligélasus-
ceptibilité des officiers plus anciens qui devaient le juger. Son étude, solide
semble-t-il sur le plan technique, ne prenait d’ailleurs pas suffisamment en
compte les expéditions récentes, conduites tant par les Français que par les
navigateursétrangers.
IlnesemblepasqueLouis-Renéaitétéaviséparlesbureauxdelamarine
dusortréservéàsonprojet.En1775,ilcontinueàrêverauxmersdusudet
s’intéresse au dernier voyage de James Cook qui regagne l’Angleterre au
––––––––––
278.Lettredu4novembre1774(Arch.nat.,Marine,B 404,fol424).
79.Lettre du 20 novembre 1774 de Bougainville à laquelle fait écho une lettre du ministre du
2décembre(ibidem,fol438).019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 62
62 Latouche-Tréville
mois de juillet. Avec une hardiesse qui est bien dans son caractère, le jeune
officiern’hésitepasàécrireaugrandhommepourleféliciterdelaréussitede
sesdeuxvoyagesautourdumonde.S’engagealorsentrelesdeuxmarinsune
correspondance qui nous est connue par les lettres de Cook, seules conser-
80vées.Lapremièreréponse dunavigateurbritanniqueestdesplusaimables.
Louis-René voit encourager son esprit d’entreprise par une sentence bien
faitepourluiplaire:“Thosewhomerelycarryouttheirorderswillnevercut
greatfiguresasdiscoverers”.Lalettrecontientaussiuneinformationessen-
tiellesurlesrésultatsduderniervoyage.Aprèsavoirsillonnéd’estenouest
etdunordausudtoutl’espacecomprisentrel’Australieetl’Amérique,Cook
peut maintenant affirmer que le fameux continent austral imaginé par les
géographesn’existepas,dumoinsaunordducerclepolairequ’ilafranchià
81plusieurs reprises. Fort de ce premier échange, Latouche rend compte au
ministre de son initiative et lui demande,un peu tardivement (!), son agré-
ment.Ilfaitremarquertoutl’intérêtd’unepareillecorrespondancepourobte-
nirdesrenseignementssurlesmersdusudetrappellesesprécédentespro-
positions.OnneconnaîtpaslaréactiondeSartineàcettenouvelledémarche.
Sansdouteeut-ildebonnesparolespourlejeuneofficierpuisqueLouis-René
adressele7novembreunenouvellelettreàCookenluilaissantentendrequ’il
va lui-même être chargé d’une expédition lointaine. La réponse de
82l’Anglais sefait,cettefois-ci,attendrepluslongtemps.Unecertaineréser-
ve s’imposait à lui tant que la décision de lui faire faire une troisième cam-
pagnen’avaitpasétéprise.C’estchosefaitele10février.Cooksemontredis-
poséàfourniràsonjeuneconcurrenttouteslesinformationsquipourraient
lui être nécessaires. Il lui donne des conseils sur les routes à suivre et les
escales propres à fournir de bons rafraîchissements, Marquises et Tahiti,
notamment. Il termine par un très long post scriptum où il prend manifeste-
mentplaisiràraconterlesprincipauxépisodesdesadernièrecampagne.
Onsaitqu’aucoursdesadernièreexpédition(1776-1779),Cookexplorale
nord-ouest du Pacifique et fut massacré puis en partie dévoré par les habi-
tantsdesîlesHawaii.
RÉCEPTION DU DUC DECHARTRES
L’année1775donna,outrelesprojetsdesmersdusud,uneautreoccasion
àLouis-Renéd’échapperàlaroutinedelavierochefortaise.
––––––––––
80.Lettredu6septembre1775.
81.Lettredu14octobre1775.
82.Lettredu10février1776.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 63
Enfanceetpremièresarmes 63
Le duc de Chartres, fils aîné du duc d’Orléans et arrière-petit-fils du
83Régent,fitpendantl’étésespremièresarmesdanslamarine .Ceprince,le
futur Philippe Égalité, de deux ans le cadet de Latouche, cherchait depuis
longtempsunemploimilitairedignedesanaissance.Unecarrièredansl’ar-
méedeterreluiparaissaitdifficilecomptetenudelaforteconcurrenceexer-
cée par d’autres princes du sang mieux placés ou mieux en cour. Un goût
pour la mer et sa qualité de gendre de l’amiral de France, le duc de
Penthièvre,luiavaitfaitsongeràlamarine.Longtempscetteporteluiavait
étéferméeparl’oppositiondeLouisXVetdesonbeau-père.L’avènementde
LouisXVIvenaitdedébloquerlasituation.Laprésenced’unprincedusang
auseindelamarineroyaleétantsansprécédent,ilfallutinnoverpourdéter-
minerletraitementdontiljouiraitaucoursdesapremièrecampagne.Ilfut
décidéqueleprinceseraitconsidérécommeunsimplevolontaireetn’aurait
droitàaucunhonneur.Lasortied’uneescadred’évolutionsouslesordresde
Guichenconstituaitunebonneoccasiondeformationpourlenéophyte.Mais
l’obligationpourleducdeChartresd’assisterausacreduroiluiinterdisait
de participer au début de la sortie. Il fut donc convenu que la corvette
laTourterelle,viendraitchercherenradedeRochefortleprincequirallierait
ceportdèslafindelacérémonie.C’esticique,pourlapremièrefois,ledes-
tindelafamilleLatouchecroiseceluidelamaisond’Orléans.
ARochefortons’agitebeaucoup.Lecommandantdelamarine,Maurville,
va être relevé par le propre père de Louis-René dont la faveur se confirme.
Maurville,quinesemblepasfâchéd’échapperauxembarrasquepourraitlui
84causerlaréceptionduprince,écrit auministre:
“Je ne dois pas vous laisser ignorer que M. de La Touche m’a prévenu
qu’ilserendraiticidanslecourantdumois,qu’enconséquencejevaissortir
85mes meubles du château , le plus promptement possible, mais comme j’ai
été obligé d’en faire venir beaucoup de Paris et d’ailleurs pour meubler le
châteauetparticulièrementlesappartementsdestinésauxétrangersdeconsi-
dération, la circonstance d’un déménagement me privera de rendre à M. le
ducdeChartreslestémoignagesderespectquemoncœurmedictaitpource
prince. Je vous prie, Monseigneur, de vouloir bien l’en prévenir, ainsi que
M.deLaTouchepourquej’ailetempsderetirermesmeublesduchâteau,ce
quiexigeraenvirondeuxmoisquelquediligencequejepuissefairepuisque
––––––––––
83.Sont à consulter à ce sujet les ouvrages d’Amédée BRITSCH, La jeunesse de Philippe Égalité et
d’EvelyneLEVER,PhilippeÉgalité.
384.Lettredu3juin1775(Arch.nat.,Marine,B 619).
85.C’estlenomdonnéàlarésidenceducommandantdelamarine.Lebâtimentexistetoujours
etabritelemuséedelamarine.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 64
64 Latouche-Tréville
mamaisonquejedoisalleroccuperl’estparledirecteurdesvivresetqueje
nepuisyfairetransportermesmeublesquelorsqu’ilaurasortilessiens.”
Situation difficile pour Louis-Charles de Latouche, encore à Paris, et qui
vadevoirrecevoirunprincedusangdansunemaisonàmoitiévidéedeson
mobilier.Enl’absencedesonpère,c’estLouis-Renéquidoitfaireface.Ilfait
86écho à cette tâche dans une lettre du 10 juin adressée à quelqu’un qui l’a
félicité pour les grâcesaccordéesà son père: “L’arrivéede ce prince [leduc
deChartres]m’occasionnebeaucoupd’occupationetm’aobligédemeubler
legouvernementdemeublesd’emprunt,ceuxdemonpèrenepouvantarri-
veràtemps.”Onnepeuts’empêcherdepenserqueMaurvilleauraitpulais-
serenplacesonmobilierquelquesjoursdeplus!
Quoiqu’ilensoit,lorsqueleprincearriveàRochefortle3juillet,toutest
prêtpourl’accueillir.Uncontrordrevenudelacouraprescritdeluiaccorder
leshonneurs,maisseulementàl’arrivéeetaudépart.Enfaittoutvaconspi-
rerpourqueceséjour,enprincipeincognito,prennelesalluresd’unerécep-
tionofficielle.L’annoncedelanaissanceduducdeMontpensier,secondfils
duducdeChartres,sertdeprétexteàunedébauchedefestivités.Lenouveau
nén’est-ilpaslepetit-filsduducdePenthièvre“auquellecorpsesttrèsres-
pectueusement attaché”? Des salves d’artillerie sont tirées dans l’arsenal et
surlesremparts,leséglisescarillonnent,lecommandantdelamarinedonne
ungrandbaldanslechâteauilluminé.
LesLatouchepèreetfilssontpendantsixjourssurlabrèche.Onfaitvisi-
terauprincetouslesateliersetétablissementsduport.Onluimontreunvais-
seauenconstructionetl’onserendàFouraspouryvoirlesgardesdelamari-
neentraindeleverleplandelaradepourlesbesoinsdeleurinstruction.Le
9 juillet, enfin, le duc de Chartres embarque sur la Tourterelle, accompagné
seulement par quatre gentilshommes. Le navire est retenu par des vents
contraires pendant une semaine et le prince en profite pour faire le tour de
l’îledeRéàcheval.Ilestgai,n’apaslemaldemeretparaîts’intéresseràson
nouveaumétier.Lesobservateurssontsurprisparlecôtédébonnairedeson
caractère:iladmetàsatabledesimplesgardesdelamarineettolèrequeles
officiers de sa suite s’assoient devant lui. Cette simplicité était faite pour
séduireLouis-Renéquitoutesaviemanifesterauneabsencetotaledepréju-
gésetunéloignementpourlesidéesetattitudesconvenues.
LepassageduducdeChartresàRochefortallaitavoirpourlesLatouche,
en dépit de tous les avantages qu’ils pouvaient espérer de la rencontre du
seul prince du sang jamais entré dans la marine royale, des conséquences
––––––––––
86.Arch.nat.,67Mi1.019-080 - Chap. I:2014 12/03/14 14:15 Page 65
Enfanceetpremièresarmes 65
sommetoutefâcheuses.PourLouis-Charlescefutl’aggravationd’unesitua-
tionfinancièredéjàfortobérée,nousyreviendrons.PourLouis-Renécefut,
beaucoupplustard,avecsonentréeauserviceduprince,l’abandonmomen-
tanédelamarinepourunmondebeaucoupplusdangereuxoùilfaillitbien
seperdre.
CAPITAINE DUCOURTIER
La fin de l’année 1775, si fertile en événements de toute nature pour les
Latouche,nes’étaitpasencoreachevéequeLouis-Renésevoyaitconfierun
87premiercommandement.Sonpèreenremercie leministreencestermes:
“Jen’auraispassollicitécettegrâcepourluisisonapplicationaumétieret
ses connaissances théoriques ne m’avaient pas laissé l’espoir certain qu’il
s’acquittera bien de la mission dont vous avez la bonté de le charger. Je ne
désire,Monseigneur,quedelemettreàmêmedesefaireconnaîtrepluspar-
ticulièrementdevousetmériterlacontinuationdevosbontés.”
Le navire que l’on confie à Louis-René est un navire de charge,
leComtedeMenoudontlenomvaêtrebientôtremplacéparceluideCourtier,
plusconformeauxhabitudesdelamarineroyale.Cegenredebâtimentfait
partieaveclesgabaresdeceuxquel’ondonneàcommanderàuncapitaine
de brûlot, même si très souvent, en temps de paix où les commandements
sontrares,deslieutenants,voiredescapitainesdevaisseaunedédaignentpas
enêtrechargés.La“grâce”accordéeestd’autantplusgrandequelenouveau
capitainen’apasnaviguédepuis1766.
Plusieursfacteursontpujouerunrôledanscettenomination.Sûrementla
faveurdontjouitlafamilleetlapositiondesonchefàlatêtedelamarineà
Rochefort.Unegrandedame,laprincessedeRohan,s’intéressaitégalement,
88pour des raisons que je n’ai pu découvrir , au sort du jeune officier. Dans
89unelettre écriteaumoisdedécembre1775,Louis-Renélaremerciedel’ap-
puiqu’elleluiafourniauprèsdeSartinepourobteniruncommandementet
luirappellel’intérêtqu’elleavaitmanifestépoursonprojetdesmersdusud.
“Jeneperdpointdevue,écrit-il,l’objetdesdécouvertesdontj’aieul’honneur
devousparleretauxquellesvousavezbienvouluvousintéresser.J’aioffert
à M. de Sartine d’entreprendre cette campagne de découverte immédiate-
mentaprèscellequejevaiscommencer.”Louis-Renénemanquenid’obsti-
nationnid’optimisme.Laténacitéaveclaquelleilpoursuittoutprojetestun
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387.Lettredu2novembre1775(Arch.nat,Marine,B 619).
88.LesRohan-SoubiseontdesattachesenSaintonge.
789.Lettredu3décembre1775(Arch.nat.,Marine,C 184).