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Laurent Tailhade dans la tourmente de l'Anarchie

De
140 pages
En 1894, Laurent Tailhade est victime de l'explosion d'une bombe au célèbre restaurant Foyot situé face au Sénat. L'ouvrage revient sur cet événement afin de le situer avec précision dans le contexte parisien de l'époque et en rappelant l'objectif du mouvement anarchiste. Au fil des pages se dessine un portrait du poète, honni par les uns ou encensés par d'autres, alors que d'importantes forces de sécurité traquaient toujours les coupables, ces fameux anarchistes qui avaient déclaré la guerre à la bourgeoisie.
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Jacques LebeauLaurent Tailhade
dans la tourmente de l’Anarchie
Laurent Tailhade
Lorsqu’il était lycéen, Jacques Lebeau a eu l’occasion de rendre
visite à Paris, à plusieurs reprises, à Marie-Louise Tailhade, dans la tourmente de l’Anarchie
la veuve du poète. Elle lui a raconté, à sa façon, notamment
le drame vécu en 1894 par celui qui n’était pas encore son mari,
lors de l’explosion d’une bombe au célèbre restaurant Foyot, situé en
face du Sénat.
L’auteur a voulu revenir sur cet évènement afi n de le situer avec
précision et détails, tout en le replaçant dans le contexte parisien de
l’époque et en rappelant l’objectif du mouvement anarchiste avec
notamment des extraits de textes de Jean Grave et d’Adolphe Retté.
Ainsi, au fi l des pages, dans le fracas des bombes et l’horreur des
exécutions capitales, se dessine un portrait du poète, toujours « tiré
à quatre épingles provinciales », souff rant et râlant à l’hôpital de
la Charité, très chahuté lors de ses conférences, honni par les uns
ou encensé par d’autres, alors que d’importantes forces de sécurité
s’épuisaient à traquer les coupables, ces fameux anarchistes, poseurs
ou lanceurs de bombes qui avaient déclaré la guerre à la bourgeoisie.
Jacques Lebeau a eff ectué un long parcours au sein du ministère de
l’Économie et des Finances, principalement aux « Aff aires internationales ».
Il a terminé sa carrière au cabinet du secrétaire d’État, puis du ministre du
Commerce, et, pour les huit dernières années, proche de la Présidence de la
République. Depuis, il est conférencier pour des cercles culturels ou des clubs littéraires.
Distribution : L’Harmattan
Création de la couverture : Studio graphique Oxyane
ISBN : 978-2-336-30723-7
14 €
Laurent Tailhade
Jacques Lebeau
dans la tourmente de l’Anarchie







LAURENT TAILHADE
dans la tourmente de l’anarchie
L’ÉCARLATE
20 ans d’édition


Voir catalogue en fin de volume


























© L’Harmattan, 2014

www harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-30723-7
EAN : 9782336307237 Jacques LEBEAU







LAURENT TAILHADE
dans la tourmente de l’anarchie





Récit


















À mon cher ami et professeur,
Maurice Da Costa, agrégé des lettres,
in memoriam.

L’année 1893 s’était mal terminée. Le samedi 9
décembre, à la Chambre des députés, vers 16 heures,
pendant la séance présidée par Charles Dupuy, alors que
le député de la Marne Léon Mirman venait de quitter la
tribune après une discussion sur les conditions de son
élection, une vive lumière bleuâtre éclatait vers les travées
de droite (à la droite du Président) accompagnée d’une
violente détonation. Un très épais nuage de fumée se
répandait dans l’hémicycle et des petits projectiles
tombaient un peu partout. Une bombe avait été lancée
d’une des tribunes de droite, du deuxième étage, en
direction de la présidence et avait éclaté en l’air.
Cinquante-sept personnes (y compris dix-huit députés)
étaient plus ou moins atteintes par des clous à grosse tête
appelés caboches ou encore diamants utilisés pour la
ferrure des chaussures de marche dont l’engin était
chargé. Parmi les parlementaires, le député socialiste du
Nord, l’abbé Jules Lemire, avec une blessure au cou était
en mauvais état au point que, pendant quelques instants,
il avait semblé mort. Plusieurs bureaux avaient été utilisés
comme salle de soins où des médecins faisaient ce qu’ils
pouvaient en attendant l’arrivée du nécessaire
indispensable, demandé à plusieurs hôpitaux, pour des
pansements. Partout, des blessés tamponnaient leurs
plaies avec des mouchoirs.

L’abbé Lemire, défenseur du catholicisme social, avait
été transporté dans le troisième bureau. Il était allongé
sur un matelas posé à moitié par terre et à moitié adossé
à une chaise. Ainsi, le buste relevé, et bien que très
choqué, il reprenait lentement ses esprits.
Dans la salle des séances, des banquettes avaient été
déchirées, des balustrades abîmées et des draperies
lacérées par les clous.
Dans le même temps, le public des tribunes et de
nombreux députés, quelque peu affolés, s’étaient
précipités, dans le plus grand désordre, vers les couloirs
et les escaliers. Mais, ils ne pouvaient plus sortir, car sur
instructions des questeurs, toutes les issues avaient été
immédiatement fermées afin que le lanceur de la bombe
ne puisse pas s’enfuir.
L’épouvante fut insigne, les gradins embrenés. C’est alors que
Charles Dupuy, du haut de son gras fondu, évacua des paroles
historiques, permettant à la frousse législative de ressaisir quelque
1ombre de pudeur. En effet, le Président Dupuy, député
républicain progressiste et ancien président du Conseil,
avait annoncé, debout, devant l’hémicycle encore
enfumé, « Messieurs, la séance continue ». Si cette simple
phrase avait été raillée et ridiculisée par bien des
journalistes et humoristes professionnels, plusieurs
articles de presse avaient cependant souligné que ces
mots voulaient dire aussi que la vie du pays continuait
dans tous ses aspects malgré ces attaques et que la peur
ne le paralyserait pas.
D’ailleurs, le Président Dupuy avait poursuivi : Il est de
la dignité de la Chambre et de la République que de pareils
attentats, d’où qu’ils viennent […] ne troublent pas les législateurs.

1 Laurent Tailhade, Préface à Quelques visages de ce temps-ci de Tabarant,
Messein, Paris, 1909.
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Lorsque la délibération sera terminée, le bureau se réunira et
prendra, avec toute la réflexion et le sang-froid qu’il convient en
pareille circonstance, les mesures nécessaires. Les personnes qui ont
été atteintes reçoivent tous les soins que comporte leur état. Quant à
nous, restons en séance, fidèles à notre devoir.
Enfin, les sorties avaient été autorisées après
vérification des identités de tout le monde, y compris des
blessés, par une quinzaine de commissaires de police
arrivés en renfort. Il se disait alors, dans les conversations
des uns et des autres, que des informations auraient été
communiquées aux responsables de la préfecture
relatives à la sécurité du Palais, mais qu’ils n’avaient pris
aucune mesure spéciale. D’ailleurs, Auguste Vaillant, un
anarchiste militant connu et étroitement surveillé qui
s’était dénoncé, avait pu entrer dans le bâtiment et
s’installer dans l’une des tribunes réservées au public, en
cachant la bombe, avec une audace sans pareille entre son gilet et
sa chemise sans être inquiété.
Dans la soirée, le juge d’instruction Meyer, chargé de
l’enquête, commençait l’interrogatoire des suspects, alors
que les employés du laboratoire municipal cherchaient,
dans les moindres recoins de l’hémicycle, des débris de la
bombe. Elle avait été fabriquée avec une petite gamelle
en fer-blanc que les ouvriers utilisaient pour transporter
leur repas. Auguste Vaillant avait employé comme
explosif principal de la poudre chloratée ou poudre verte,
et comme mélange détonant, de l’acide picrique et du
prussiate de soude séparés par un tampon de coton
imbibé d’acide sulfurique.
Après ce spectaculaire attentat dans un haut lieu de
pouvoir, l’indignation avait été générale. Plusieurs
députés s’étaient exprimés dont un socialiste, le docteur
Ernest Ferroul, député de l’Aude, qui avait dénoncé ces
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actes criminels de violence aveugle. Un autre député, « l’apôtre de
la révolution sociale », Jules Guesde, à la voix nasillarde et à
l’éloquence de prédicateur – selon Edmond de
Goncourt – avait écrit dans Le Matin : Des actes comme
ceux-ci sont au-dessous de toute qualification, tellement ils sont en
dehors de l’humanité. […] Il n’y a qu’un affolé de destruction et de
réclame qui puisse avoir conçu et exécuté un pareil crime, lequel ne
saurait avoir rien à faire avec une politique quelconque. […] Les
socialistes n’ont pas attendu l’attentat d’aujourd’hui pour répudier
ce que les compagnons appellent la propagande par le fait.
L’inquiétude aussi avait été générale, car au moment
de son arrestation, Auguste Vaillant, déjà condamné à
quatre reprises, avait déclaré : J’ai voulu frapper à la tête,
atteindre le gouvernement. Il faut que tout change. Le
Gouvernement avait immédiatement riposté en prenant
des mesures draconiennes, assez vite dénommées « Lois
scélérates » par l’extrême gauche, compte tenu de l’usage
arbitraire qui pouvait en être fait. La loi du 12 décembre
érigeait en délits les provocations au vol, les provocations
aux crimes commis à l’aide d’explosifs, ainsi que les
provocations contre la sûreté de l’État ; la loi du 18
décembre permettait de condamner tout individu fabricant
ou détenteur de toute substance destinée à entrer dans la composition
d’un explosif.

Les derniers jours de l’année avaient été endeuillés par
l’annonce du décès de deux personnalités.
Le 25 décembre, Victor Schœlcher s’éteignait à l’âge
de 89 ans, en son domicile de Houilles (Yvelines).
Soussecrétaire d’État à la marine dans le Gouvernement
provisoire de 1848, il avait été l’auteur du décret du 27
avril portant abolition de l’esclavage. Toute la presse avait
rendu hommage à ce grand bourgeois, franc-maçon et
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sénateur inamovible. Dans son numéro du 27 décembre,
Le Figaro évoquait : … ce vieillard maigre, courbé, rétréci,
ratatiné, avec sa mince poitrine étroitement boutonnée dans une
redingote noire, avec ses traits anguleux, ses joues parcheminées et
ses étranges yeux où semblaient briller des espoirs prochains de
terres promises. Le plus célèbre des périodiques illustrés,
L’Illustration, dans le dernier numéro de l’année daté du
30 décembre, soulignait… sa foi imperturbable et toujours
ardente dans les idées de progrès, d’humanité, de justice, auxquelles
il avait consacré sa vie. […] Il fut républicain de bonne heure. […]
Il s’était attaché plus spécialement à l’œuvre philanthropique de
l’émancipation des Noirs.

Le 27 décembre, Victor Considerant succombait à une
congestion pulmonaire à l’âge de 85 ans. Le brusque
décès de l’un des derniers représentants des doctrines
phalanstériennes avait surpris, car sa vieillesse robuste ne
laissait pas prévoir une fin si proche. Polytechnicien, il
avait choisi, à 20 ans, la carrière militaire. Mais, après
avoir démissionné au bout de quelques années, il se
consacra à la vulgarisation et à la propagation des
doctrines développées par Charles Fourier. Pour rendre le
travail plus attrayant afin que l’homme s’y adonne avec ardeur, il
est nécessaire de grouper les êtres en phalanstères à la fois
coopératives de production et coopératives de consommation.
Journaliste et excellent conférencier, il devint un
propagandiste particulièrement actif, expliquant
inlassablement la nécessité objective et scientifique de créer une société
où l’homme soit en mesure d’assurer son complet développement
intellectuel, affectif et sentimental. Élu député à l’Assemblée
nationale constituante au lendemain de la Révolution de
1848, membre du Comité constitutionnel, il avait été à
nouveau élu député à l’Assemblée législative en mai 1849.
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