LE BEBE INDIEN

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Tandis que Marie progresse dans l'Ouest américain, les paysages sublimes qu'elle croise lui font peu à peu oublier ses préoccupations et les tentatives restées vaines à Paris pour avoir un bébé. Un jour, dans l'immensité de la réserve indienne des Navajos, elle est troublée par un enfant issu de cette terre rouge. Si elle pouvait, elle le garderait avec elle pour toujours. Dans sa quête d'un enfant qu'elle finira par accueillir au sein de son foyer, Marie découvrira aussi d'autres peuples, en s'enrichissant de cultures nouvelles. Un témoignage véridique et attachant sur l'adoption d'un enfant d'Amérique Centrale, dans les années 90.
Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 235
EAN13 : 9782296311909
Nombre de pages : 168
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Béatrice BAL TI

Le bébé indien

ROMAN

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

CHAPITRE I

Voyez, mes frères, le printemps est venu; La terre a reçu l'étreinte du soleil, Et nous verrons bientôt les fruits de cet amour! Chaque graine s'éveille et de même, chaque animal prend vie. C'est à ce mystérieux pouvoir que nous devons, nous aussi, notre existence...

Sitting Bull Chef sioux Hunkpapa (1875)

Les yeux mi-clos, Marie regardait à travers la vitre de la Chevrolet Lumina. Ce paysage désolé, fait de terre jaunâtre et de pierres brûlantes, où seuls poussaient les épineux arbres de Josué, la fascinait. Ici, elle se sentait si loin... L'autoroute menant à Las Vegas se déroulait à l'infini, droite et plate, presque monotone. Parfois, sur les bas-côtés, on pouvait voir les lanières noires de quelques pneus que la chaleur torride avait fait éclater. Doucement, progressivement, Marie sentait le sommeil la gagner. Elle était prête à s'y abandonner avec délice lorsqu'un souffle violent la fit sursauter: deux énormes camions aux enjoliveurs d'acier chromé rutilant venaient de les dépasser à grand bruit en soulevant un épais nuage de poussière d'or pâle. A sa grande surprise, Patrice n'appuya pas sur l'accélérateur. Lui qui était parfois si indiscipliné sur les routes françaises se comportait ici, depuis son arrivée, par on ne sait quel miracle, comme

un visiteur respectueux des lois et des limitations de vitesse. Insidieusement, peutêtre, les recommandations strictes de leur guide routier sur l'Ouest américain commençaient déjà à l'influencer. Moins de deux miles plus loin, Patrice se félicitait d'avoir été prudent: une voiture de police avait surgi soudain de nulle part, obligeant les deux chauffeurs de truck à s'arrêter à l'aide d'un haut-parleur si puissant que le son troubla violemment, pour un instant, la molle torpeur de cette après-midi dans le désert du Mojave. Marie passa le bras derrière la nuque de Patrice. Il n'avait presque pas parlé depuis qu'ils avaient quitté Los Angeles et il ne semblait pas encore maîtriser tout à fait sa nouvelle voiture automatique. La fatigue du voyage, les neuf heures de décalage horaire, le temps passé entre l'aéroport, le loueur de voiture et le motel à Hollywood nord où ils n'avaient dormi que trois heures commençaient à peser très lourd sur leurs épaules. Pourtant, après la grisaille de Paris et ses soucis du dernier trimestre, Marie était heureuse de sentir sur sa peau les rayons de ce soleil ardent que la climatisation, partout 10

présente, rendait supportable. Elle aurait souhaité pouvoir sortir de la voiture et marcher un peu dans le sable jaune, afin d'observer de plus près les arbres de Josué qui tendaient vers eux leurs bras maigres et tourmentés. Mais en août, dans cette contrée aride, on ne pouvait pas se promener longtemps sur les bas-côtés, limités d'ailleurs, la plupart du temps, par un haut grillage. Ici, seule la brise du soir apportait un peu d'air et les habitants de la région avaient trouvé un surnom très significatif pour désigner ce souffle d'été vespéral encore brûlant. Ils l'appelaient, en plaisantant, « le sèche-cheveux »... A grand renfort d'enseignes lumineuses clignotantes, une cafétéria rouge et bleu annonçait, sur leur droite, qu'elle était ouverte à chaque instant de la journée et de la nuit. Ils décidèrent d'y faire une halte et ils rejoignirent le vaste parking, déjà aux trois quarts plein de véhicules imposants. Dans la salle de restaurant, une odeur douceâtre, particulière, flottait dans l'air. On y respirait, sans doute, l'opulence américaine avec ses grandes salades, ses hamburgers géants et ses gâteaux entiers à la crème, magnifiquement Il

photographiés dans les menus, qui étaient proposés ici en promotion pour le prix de trois parts seulement. Il n'était que 17 heures trente mais déjà quelques familles s'étaient attablées et, avec enthousiasme, elles commençaient à dévorer leur repas du soir. De jeunes Mexicains au regard vif et noir, pendant ce temps, s'affairaient dans tous les sens pour apporter à chaque client qui prenait place un grand verre d'eau glacée, aromatisée au zeste de citron. L'endroit était confortable et avenant. Pourtant, comme l'aéroport de Los Angeles, il offrait aussi un large échantillon d'enfants déjà obèses ou de parents trop gros, et ces clients autochtones semblaient être autant d'avertissements pour tous les touristes étrangers qui auraient été tentés de s'alimenter «à l'américaine ». « L'avantage pour nous ici, dit Marie à voix basse, c'est que, comparés à la majorité des gens, nous paraissons si minces »... Fabrice esquissa un léger sourire et Marie admira une fois de plus son beau visage un peu rêveur, son expression presque toujours décalée par rapport à la réalité. Il lui sembla qu'elle l'aimait encore plus depuis que, sans le lui dire, il avait organisé 12

ce voyage pour lui « faire tout oublier », lui avait-il dit sobrement en tendant les billets. Ici, Marie commençait effectivement à revivre un peu, non pas parce qu'elle était précisément aux Etats-Unis, mais parce qu'elle se trouvait très loin de la clinique, loin des injections d'hormones et des bilans
sanguIns.. .

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A Paris, cette fois-là, il avait semblé à Marie que le petit moineau qui venait souvent la voir sur son rebord de fenêtre avait un air plus triste que d'habitude. La pluie interminable qui tombait depuis plus de trois jours avait fini par traverser ses plumes et il avait beau se secouer sans cesse, rien ne semblait pouvoir le soulager. Il paraissait presque malade et ses petits yeux noirs avaient perdu leur habituelle malice et tout leur éclat. A deux j ours de la fête de Pâques, Marie ne se sentait pas très bien, elle non plus. Une vague nausée l'avait envahie depuis le petit matin et elle sentait que son estomac était noué. Elle attribua ces malaises à sa grossesse naissante et à tous les traitements qu'elle avait dû subir et qui, elle en était persuadée, avaient fini par l'abîmer de l'intérieur. Elle était lasse, lasse d'attendre dans l'angoisse le dénouement de 1'histoire avec, toujours, cette même épée de Damoclès au-dessus d'elle. Cette fois-ci, pourtant, elle 15

sentait que la pression était plus forte que d'habitude. Depuis qu'elle avait eu la troisième fécondation « in vitro », elle savait que c'était pour elle la dernière chance et qu'en cas d'échec, elle ne recommencerait plus. Depuis plus de deux ans, Marie avait accumulé les tentatives. Elle avait déjà subi dans le passé quatre inséminations artificielles avec un traitement hormonal astreignant et, en plus des malaises habituels, alors qu'elle ne mangeait pas plus qu'avant, la balance semblait depuis peu s'emballer et elle se sentait maintenant en permanence enflée et grossie. Elle perdait progressivement confiance en elle... A son grand regret, il lui semblait maintenant que le visage dont elle était pourtant jusque-là assez fière commençait à devenir plus terne, presque bouffi, et désormais, elle évitait soigneusement de regarder son reflet dans le miroir ovale de la chambre. Mais peut-être, déjà, ne voyait-elle plus ses traits qu'à travers le miroir déformant de ses angoisses les plus profondes et de sa crainte, intime, d'être entrée dans la spirale infernale de l'échec. Pourtant, si cette tentative devait finalement réussir, si cette grossesse pouvait 16

arriver à son terme, elle savait également que tout cela ne serait plus, bientôt, qu'un . . mauvaIS souvenIr... Elle était pleinement consciente, aussi, que son humeur avait changé au fil des mois et qu'elle devenait injuste avec ses proches, y compris et surtout avec Patrice. « Les effets secondaires des injections », lui avait assuré une patiente de la clinique à qui elle s'était confiée et qui, elle aussi, était passée par là. Patrice, ces derniers temps, semblait avoir trouvé refuge dans le travail. Pendant des heures, Marie se surprenait parfois à guetter le bruit bienveillant de ses clefs dans la serrure. Et lorsque la nuit tombait et qu'il était en déplacement, quand elle devait dîner seule devant la télévision, fragilisée aussi par tant d'espoirs brisés, elle se sentait soudain presque abandonnée et elle ne pouvait s'empêcher, à son retour, de le lui dire. Mais il répondait rarement, s'enfermant même dans un mutisme qui pouvait durer jusqu'au lendemain. Marie avait parfois le sentiment qu'il était devenu plus distant au fil des mois et qu'il ne compatissait pas assez à son malêtre. Pourtant, lorsqu'elle se sentait mieux et qu'elle était plus lucide, elle reconnaissait 17

que, jamais, il ne pourrait se mettre totalement à sa place. A cette époque-là de leur vie, son désir d'enfant à elle était plus important que le sien. Marie se prépara une tasse d'Earl Grey, son thé préféré. La chaîne stéréo jouait le deuxième mouvement de la symphonie n°7 de Beethoven, et il semblait en accord parfait avec la mélancolie du jour. Elle resta presque trois heures, assise devant son petit bureau laqué blanc, essayant de terminer enfin cette traduction qu'elle avait promis de rendre quatre jours plus tôt. Elle avait honte de s'être laissée aller ainsi à ne pas travailler, honte d'avoir abandonné ses engagements, et elle savait qu'elle risquait de perdre maintenant une partie de la clientèle qu'elle avait mis tant de temps à constituer. Elle décida de s'astreindre dorénavant à plus de rigueur, ne serait-ce que pour oublier ses préoccupations du moment. Elle s'était endormie sur le sofa quand une sensation étrange la réveilla. La pièce était déjà dans la pénombre. Seule, sa petite lampe de bureau en loupe d'orme diffusait un peu de lumière. Sur le sofa de velours gris, Marie distingua soudain une tache 18

sombre et cette tache semblait grandir sournoisement, inexorablement. Lorsqu'elle se leva d'un bond, elle comprit en quelques secondes que la petite étincelle de vie qui s'était pour la première fois produite il y a vingt-huit jours dans un tube à essai, qui avait depuis grandi doucement dans son ventre, porteuse de tous les espoirs du monde, que cette étincelle magique s'était éteinte et que, cette fois-ci encore, elle n'allait pas avoir ce bébé tant désiré. . .

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