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Le blé noir

De
400 pages
Le Blé noir ou comment devient-on un spécialiste de la lutte contre le paludisme lorsque l'on est né pauvre dans le rude milieu paysan breton de l'après-guerre 14-18, et que rien ne laisse présager un tel avenir. Henri-Louis Orain nous raconte tout cela avec la verve de celui qui se souvient et qui tient à témoigner... Il raconte, depuis les moissons des champs de blé noir et les tribulations du jeune engagé de la Royale, jusqu'aux pérégrinations de celui qui se lance, dans le cadre de l'OMS, à la poursuite de l'anophèle.
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Le blé noir www.librairieharmattan.com
harmattanl @ wan adoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
0 L'Harmattan, 2006
ISBN : 2-296-00137-8
EAN : 9782296001374 Henri-Louis Orain
Le blé noir
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso L'Harmattan Hongrie
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1053 Budapest Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne
pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant
principalement par le biais des réseaux de l'auteur.
La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc.
Déjà parus
Stéphane MADAULE, Scènes de voyage à Amsterdam, 2006.
Anny MALROUX, Ceux du 10 juillet 1940. Le vote des quatre-vingts, 2006.
Pierre PICQUART/GARNIER-GRIZOT, La terre de Berrouaghia, 2006.
Geneviève TOUQUETTE, Chronique hospitalière d'un autisme ordinaire,
2006.
Raymonde WEIL, Une petite mal élevée, 2006.
Georgette RICHARD-MARTIN, Le temps revisité, 2005.
Hanania Alain AMAR, Mémoires d'un psychiatre (de)rangé, 2005.
Michel LUCAS, L'urbanisation à la lumière de la doctrine sociale de l'Eglise,
2005.
Odette LAPLAZE-ESTORGUES, Des friches et des chiffres, 2005.
Huguette MAX-NICARD, La passagère, 2005.
Alexandre TIKHOMIROFF, La tasse de thé, 2005.
Jean-Placide TSOUNGUI, Cette France qui refuse notre intégration, 2005.
Alban JUTTEAU , Evasion tropicale, 2005.
Janine ANDRIEU, La Joconde dans le maquis, 2005.
Anne PASSOT, La vie ordinaire ou quand le destin s'emmêle, 2005. Oumar
ABA TRAORÉ, Mon combat pour le Mali, 2005.
NKANSA'S Nenthor, Lettre à un ami au Congo, 2005.
Michel RUBIN, L'effet madeleine. Petits croquis d'époque autour de mots
yiddish, 2005.
Paul DELCAMPE, Jacob, Moharned et moi Romain, 2005.
Georges AMAR, L'Inde danse, 2005.
2005. Marcel FAKHOURY, Les derniers anges d'Alexandrie. Roman,
Christiane DELLAC , Marie-Anne Collot, 2005.
Philippe MOLLE, Mémoires d'outre mers, 2005.
Hugues LETHIERRY (dir.), La mort n'est pas au programme, 2005.
Micheline CANONNE BEDRINE, Mimi dans la tourmente, 2005. À Christiane, ma femme.
À mes enfants, petits et arrière-petits-enfants
Fais ce que dois, advienne que pourra
"La joie de l'âme réside dans l'action."
Maréchal Lyautey Remerciements
A celles et à ceux qui ont cru ce que je leur ai dit et qui, spontanément et
amicalement, m'ont apporté aide, soutien et encouragements, chacune et
chacun sachant son apport dans la préparation de cet ouvrage. Celui-ci
représente pour moi l'aboutissement heureux de toute une vie faite de labeur,
au service des plus démunis du monde paysan dans la lutte contre le
paludisme dans un grand nombre de pays.
En particulier, je voudrai citer Mesdames et Messieurs : Michèle Fabres-
Ducellier, pour ses conseils, sa disponibilité, sa grande patience et son aide
directe dans le domaine de l'informatique avec son mari Jean-Marc ; t
Sauveur Nicolini ; Pierre Simon ; René Tourte et son épouse Christiane.
Comment pourrais-je oublier les paroles d'encouragement que n'a cessé de
me prodig-uer M. Louis Malassis, depuis ma "confession" ? Sans ses
encouragements, ce document existerait-il ?
Enfin, le docteur André Wagner, Maître de conférences des Universités à
Montpellier, qui, spontanément, a écrit la préface de cet ouvrage.
A tous je dis ma profonde gratitude. Le sarrasin
Botanique : genre de Polygonacées, renfermant des herbes dressées,
vulgairement appelées blé noir, blé rouge, bucail, carabin.
L'espèce principale de ce genre, voisin des polygonums, est le sarrasin
commun (Fagopyrum esculentum ou Polygonum fagopyrum), à feuilles
alternes, triangulaires ou cordiformes, à fleurs réunies en grappes, et dont les
fruits sont des akènes qui donnent une farine comestible.
Le sarrasin de Tartane (fagopyrum tartaricum) ou de Barbarie est destiné
à l'alimentation des animaux.
Le sarrasin supporte des sols pauvres et acides : il pousse bien après le
défrichement de landes ou après des prairies naturelles anciennes. Il croit
spontanément en Mandchourie, près du lac Baïkal, en Chine et au Népal. Il a
été introduit en Europe au XV'me siècle.
Les variétés cultivées en France sont toutes des populations issues de
sélections. Le sarrasin argenté est le plus productif ; il a été introduit en
France par Vilmorin-Andrieux. Avant le 2 ème conflit mondial, il était encore
cultivé mais sur de faibles surfaces dans plusieurs régions : Limousin,
Normandie, Bretagne. Il a été propagé dans l'ouest par Reiffel. On a tiré une
variété sélectionnée, La Harpe (I.N.R.A.), qui est plus homogène et à plus
gros grains que la population de départ.
Le sarrasin noir (ou ordinaire) était cultivé autrefois ; le petit Prussien ou
petit Breton, à petits grains, est utilisé en Bretagne.
En Bretagne, le sarrasin est surtout consommé sous la forme de galettes,
plus rarement de bouillie (les groues en langage gallo). Les fameuses galettes
de blé noir sont proposées aujourd'hui aux touristes dans les crêperies.
Recouverte de beurre salé ou de confiture, la galette s'avère un met délicieux,
à la condition d'être consommée chaude, une bolée de cidre convient
parfaitement pour l'accompagner.
Sources : Les dictionnaires botanique Larousse et Larousse universel 1922. Dans le présent ouvrage, le titre Le blé noir se veut symbolique. Il a été un
élément important du départ dans la vie de l'auteur au moment de
l'adolescence. Les semailles, puis la récolte du blé noir ont constitué le
moteur qui l'a guidé vers une prise de conscience des problèmes qui se
posaient dans la ferme de ses parents, et par là, à assumer des responsabilités
qui n'étaient pas de son âge, avant de quitter définitivement son village natal.
8 Préface
Le Blé noir, ou comment devient-on un spécialiste incontesté de la lutte
contre le paludisme lorsque l'on est né pauvre dans le rude milieu paysan
breton de l'après-guerre 1914-1918, et que rien, absolument rien, ne laisse
présager un tel avenir. Ou bien, vu sous un autre angle, comment passe-t-on
sans que rien n'y prédispose, de la terre nourricière à la terre hostile, de
l'animal utile à l'insecte ennemi et de la charrue au microscope.
Henri-Louis Orain nous raconte tout cela avec la verve de celui qui se
souvient et qui tient à témoigner, sans vanité ni fausse modestie, de ce que
peut apporter dans une vie la foi, la ténacité et la capacité d'adaptation, c'est-
à-dire, tout simplement, l'intelligence.
Mais, quelle vie ! Les dures années d'enfance tout d'abord, dans un
isolement et une solitude affective décrits dans leurs moindres détails, le rejet
par un système éducatif impitoyable à l'époque, quelques rayons de soleil
aussi, avant une succession d'opportunités saisies au départ comme autant de
bouées de sauvetage - ce qui n'étonnera personne venant d'un futur marin.
La première sera l'engagement dans la marine encore adolescent,
événement fondamental car il conduit à une qualification et à un métier
"paramédical", comme l'on dit maintenant, celui d'infirmier. Dès lors, notre
marin ne quittera plus la médecine ou, pour être plus précis, la santé, où sa
capacité d'engagement va pouvoir trouver sa pleine mesure.
C'est ensuite, deuxième opportunité, la fuite en zone libre, in extremis et
à pied s'il vous plaît, l'embarquement à Toulon dans un improbable sous-
marin, l'arrivée tout aussi improbable à Casablanca, la démobilisation et la
découverte de l'entomologie médicale.
Nouvelle opportunité, modifiant quelque peu l'ordre établi : un collègue
vient de décéder de l'autre côté du Maroc, à Oujda, et il faut aller le
remplacer. Dérangeant, mais fondamental, car là-bas attend sans le savoir
l'élue. Et puis, là-bas c'est la découverte de populations démunies devant de
terribles fléaux épidémiques, paludisme, typhus, variole... C'est là que va
naître la vocation humanitaire de notre marin, qui ne le quittera plus et le
mènera loin.
Arrive alors le débarquement des Américains en Afrique du Nord, pas
vraiment bien accueillis dans l'instant, la remobilisation et une campagne d'Italie pour le moins originale de canonnier sans canon ! Mais quelle
poussiè re !
Deuxième démobilisation, nouvelle formation, irremplaçable travail de
terrain : la grande scène antipaludique va pouvoir commencer. Elle durera 25
ans, menant notre entomologiste du Maroc à la démoustication du bas
Languedoc, en passant par tous les continents et la reconnaissance
universelle, si l'on peut dire, de l'Organisation Mondiale de la Santé.
Vient un jour l'âge de la retraite. L'étude des insectes piqueurs n'offrant
plus le même intérêt hors du terrain, que vouliez vous que fît notre
entomologiste ? Qu'il mourût dans un beau naufrage digne de sa vocation
maritime initiale ? Ou qu'un heureux hasard... ? Non ! Il n'y a pas de hasard
dans la vie de cet homme, seulement des opportunités.
S'ouvre alors celle de la généalogie, dans laquelle Henri-Louis Orain va se
jeter avec la même passion que dans la lutte contre les moustiques, utilisant
avec maestria les ressources nouvelles pour lui de l'informatique, jusqu'à
devenir en quelques années un spécialiste incontesté de la discipline. Et
accessoirement le président d'une association, l'Amicale Généalogie
Méditerranée, qu'il va marquer de son sceau et dans laquelle j'ai eu l'honneur
de lui succéder, à défaut de pouvoir véritablement le remplacer.
Et puis, un jour, la généalogie ayant épuisé semble-t-il une grande part de
ses attraits, à moins qu'il ne s'agisse simplement d'une campagne terminée,
comme dans la démoustication, il fallait bien que notre ex-praticien en santé
publique fût rattrapé par l'un de ces virus si longtemps côtoyés. Pour lui, ce
fut celui de l'écriture, l'un des moins nuisibles paraît-il.
Et ce fut un véritable éclair.
Ainsi naquit Le Blé noir.
Docteur André WAGNER
Maître de conférences des Universités
10 Avant-propos
"Et vous ?" C'est après cette interpellation que j'ai pris la décision de
relater ce qui va suivre. Depuis plusieurs années, je réfléchissais à la possibilité
d'écrire le récit de ma vie. Celle-ci n'a pas été "un long fleuve tranquille".
Diverses raisons, y compris d'ordre familial, devaient particulièrement
alimenter ma réflexion.
J'en étais là de mes pensées et de mes hésitations à me lancer dans
l'écriture quand un couple d'amis nous invita, mon épouse et moi, à partager
un repas en compagnie d'un troisième couple que nous ne connaissions pas.
Lors des présentations, j'appris que l'autre invité était agronome de
profession et que nous étions tous les deux originaires de Haute-Bretagne.
Rapidement, je compris que le milieu paysan où l'invité avait passé sa
jeunesse avait beaucoup de points communs avec celui dans lequel j'avais
moi-même été élevé. Je parle de milieu sociologique, pas de milieu familial, ce
qui est très différent.
Après le succulent déjeuner préparé par la maîtresse de maison, nous nous
retrouvâmes au salon pour y prendre le café. C'est dans cette ambiance
agréable que j'osai, pour la première fois de ma vie, poser une question
fondamentale. Aujourd'hui encore je suis étonné de mon audace : il faut
croire que, pour moi, il y avait eu une forme de sympathie spontanée et
mutuelle, je ne l'explique pas autrement. Je pensais alors à la mentalité
paysanne d'avant la guerre et aux difficultés auxquelles mon interlocuteur
avait sans doute dû faire face pour sortir de ce milieu de petits paysans des
années 1930. Tout de go, je posai la question suivante : "Comment avez-vous
fait pour vous en sortir ?"
Avec une très grande simplicité, mon interlocuteur me répondit d'une
façon à la fois résumée et concrète. Que je le dise immédiatement, nos
jeunesses familiales respectives n'ont aucun point commun, c'est seulement
du milieu de la paysannerie qu'il est question ici. Je le remerciai pour sa
réponse, mais ce à quoi je ne m'attendais pas le moins du monde ce sont deux
mots pourtant relevant de la logique, qu'il prononça après mes
remerciements : "et vous ?"
Je restai sans voix et c'est avec difficulté que je répondis "Je ne peux pas le
dire". Néanmoins, très vite je me rendis compte de la situation stupide dans laquelle j'étais en train de m'enfermer. Je réagis donc de façon positive, et,
pour la première fois de ma vie, oui, je dis bien la première fois, j'en relatai
les grandes lignes, notamment de ma prime jeunesse. Je l'avoue sans fausse
honte, oui, ce jour-là, j'ai pleuré. Cette rencontre fut pour moi un début de
libération.
Jusque-là, en dehors de mon épouse et de quelques bribes lâchées à nos
enfants, personne ne "savait". C'était à ce point intériorisé et bloqué au plus
profond de mon être qu'il m'était impossible d'aborder ce qu'avaient été
mon enfance et une partie de mon adolescence bretonne. Mon interlocuteur )
était Louis Malassis, qui entre autres est l'auteur du livre "La Longue Marche
des Paysans Français." 2 Il est aussi le Président, fondateur du musée
Agropolis de Montpellier. Lorsque je terminai le bref exposé de ma jeunesse,
Louis Malassis me dit simplement : "Vous n'avez pas le droit de garder tout
cela pour vous, vous devez l'écrire". Aujourd'hui, j'exprime l'expression de
ma reconnaissance à l'auteur de ces paroles.
C'est après cet entretien que j'en ai parlé un peu plus en détail à nos trois
enfants. Il ne me restait plus qu'à me mettre au travail. Pendant que tout cela
mûrissait lentement mais sûrement dans mon esprit, j'avais des activités
prenantes, je présidais une association de généalogistes amateurs. Dans cette
fonction, je ne fus pas un "roi soliveau", mais un président actif et
probablement jugé un peu trop entreprenant : " touche à tout "par mes
collègues. Pour moi, là comme ailleurs, l'important était d'aller jusqu'au bout
de la démarche entreprise, c'est-à-dire de mener à terme les projets ayant reçu
l'aval du conseil d'administration. Ce qui a été effectivement réalisé.
Depuis ce déjeuner, sans rien dévoiler de ce qu'avait été ma jeunesse, il
m'arrivait d'en parler avec des amis. Je disais seulement que j'avais un projet
personnel, que j'envisageais d'écrire le récit de ma vie. Je dois dire que j'ai
toujours été encouragé dans la réalisation de ce projet. Alors que je l'évoquais
devant une de nos amies, elle réagit en me disant : "Ne croyez-vous pas qu'il
serait temps que vous vous y mettiez ? "Elle avait raison, sans doute ai-je reçu
cette phrase comme un coup d'aiguillon. Alors, je me suis assis devant le
clavier du micro-ordinateur, il y a de cela quelque temps.
Ce que le lecteur va trouver dans ce récit, c'est non seulement la rudesse
de ma jeunesse mais également ce que j'ai fait de ma vie. Mes activités
professionnelles y sont étroitement associées, les deux aspects étant tellement
imbriqués qu'il ne m'est pas possible de parler de l'une sans parler des autres.
Lorsque j'évoque mes activités, j'ai coutume de dire : "Je n'ai jamais travaillé,
1 Louis Malassis accompagné de son épouse ; nos hôtes étant Christiane et René
Tourte.
2 Chez Fayard en 2001. L. Malassis a également publié récemment chez le même
éditeur, L'épopée inachevée des paysans du monde.
12 je me suis distrait", ce qui est tout différent. La raison en est toute simple : je
suis un passionné et j'ai aimé ce que je faisais. La passion ne se commande
pas, elle a été l'étoile qui a guidé ma vie.
Ce qui est relaté dans ce récit, c'est l'histoire d'un petit campagnard haut-
breton, quasi-analphabète à 17 ans qui, après un passage de quelques années
dans la Marine Nationale (La Royale), a fait une carrière de cadre en santé
publique au Maroc d'abord, puis pendant près de vingt années en qualité de
conseiller technique, puis de consultant au sein de l'Organisation Mondiale
de la Santé. (O.M.S.)
Ce cursus m'a permis entre autres de ne pas avoir eu comme vision
journalière le clocher de l'église de mon village. J'ai eu des activités dans un
certain nombre de pays. J'y ai rencontré une multitude de personnes de
niveaux et de cultures différents. Sans le savoir, elles m'ont beaucoup
apporté. Me référant à mes origines, je me considère comme un glaneur, j'ai
glané partout et toujours, c'est cette récolte que je présente aujourd'hui au
lecteur.
Je me sentirais comblé si j'avais pu montrer qu'avec de la volonté et une
bonne dose de détermination, il est possible à chacun d'entre nous de réussir
aussi bien sa vie familiale que professionnelle, même si rien n'est parfait. J'ai
fait en sorte d'avoir une ligne de conduite, en conservant les qualités
cardinales de l'homme, en particulier la droiture et la dignité envers soi-
méme, mais également envers les autres. C'est ce que j'ai tenté de faire au
cours de ma longue vie et qui se trouve résumé dans ce livre. C'est aussi une
réponse à la question qui m'avait été posée "Et vous ?"
13 Première partie
L'enfance et l'adolescence
La Grenouillère réac 1912) Mariage de Théophile Oriin et de Jern le fani ion
Le patronyme, le milieu ascendant et la famille
Les recherches généalogiques menées sur ma famille depuis bientôt une
vingtaine d'années n'ont pas permis d'aller au-delà de la fin du XVIe siècle.
Le premier ancêtre à figurer sur les registres paroissiaux de Fégréac, village de
Haute-Bretagne en Loire-Atlantique, d'où je suis originaire, est Barnabé
Orain, né en 1607. Son père était sergent, puis notaire en 1620, sa mère se
nommait Perrine Gembal. Ce couple ne s'est pas marié à Fégréac et ni l'un,
ni l'autre n'y était né. La raison tient probablement dans la profession du
père : sergent (ce qui, dans l'Ancien Régime, signifiait collecteur d'impôts).
Cette activité était sans doute difficile à pratiquer dans sa paroisse d'origine,
ne serait-ce que pour ne pas avoir à intervenir auprès des membres de sa
propre famille.
Grâce à mon expérience de généalogiste bénévole, ce dont je suis persuadé,
c'est que l'origine de mon patronyme se trouve vraisemblablement dans un
rayon d'une trentaine de kilomètres autour de Redon, petite ville de l'Ille-et-
Vilaine. En 1448, on trouve un Denis Orain, métayer du seigneur de Rieux à
Glénac, dans le Morbihan. Si le nom a une large répartition géographique, il
n'en reste pas moins que c'est dans les départements de la Loire-Atlantique et
de l'Ille-et-Vilaine que le patronyme Orain est le plus fréquemment
rencontré. Les Orain de la région parisienne ou d'ailleurs, comme beaucoup
d'autres patronymes à consonance bretonne, sont issus de Bretons émigrés.
Parmi les variantes les plus fréquemment rencontrées on trouve : Oren,
Orin, Orhan. Il est difficile d'en connaître l'origine. Une origine irlandaise
serait envisageable : O'rain "de la pluie". Restons en là, personnellement je
considère que je suis Français d'origine bretonne, je l'ai toujours dit partout
où je suis passé. J'ai été élevé dans un milieu agricole en pratiquant le parler
gallo ou langue galèse. Aussi loin que l'on puisse remonter du côté des Orain,
il s'agit toujours suivant les époques, de cultivateurs, laboureurs ou encore
gens de labours, dénommés ainsi sous l'Ancien Régime.
Dans ce coin retiré et attardé de Bretagne, il était sans doute bien difficile
de se distinguer de cette masse de paysans illettrés. Pourtant, à la veille de la
révolution, un dénommé Grégoire Orain, prêtre de son état, vicaire de
Fégréac en 1789, se distingua par son refus de soumission aux
révolutionnaires. Comme beaucoup de ses collègues il porta désormais le
titre de prêtre réfractaire. Poursuivi par les Bleus pendant toute la période
révolutionnaire, mais sans succès, il ne fut jamais arrêté, et aucun prêtre
intrus ne fut nommé à Fégréac, ce qui est un fait assez rare. Je note que son
père savait lire et écrire, il était dit : "égailleur", ce qui voulait dire
"répartiteur d'impôts". Aujourd'hui, Grégoire Orain est toujours le héros de Fégréac. Recteur de
la paroisse de Derval à partir de 1803, il y décéda au mois de décembre 1829.
Tout récemment, le 16 mai 2002, une journée du souvenir dédiée à sa
mémoire fut organisée. J'en fus l'un des organisateurs. Le résultat fut
surprenant, ne serait-ce que par le nombre des participants à la messe
concélébrée par quatre prêtres dans l'église de Derval, puis à un repas pris en
commun ensuite. Environ soixante-dix personnes assistèrent à la messe, et
une cinquantaine au repas. Cela a beaucoup étonné. Il faut se souvenir qu'en
2002 il y avait 173 ans que Grégoire Orain était mort. Sa renommée a dépassé
largement les limites de sa paroisse natale. Deux livres lui ont été consacrés et
il a lui-même laissé des mémoires sous forme d'une quarantaine de feuillets
que j'ai récemment publiés.'
Lucien Mazan, même s'il n'est pas né à Fégréac, doit être cité. En son
temps il fut une figure nationale du sport, surnommé "Petit Breton" ou
"l'Argentin" dans le milieu du cyclisme ; il avait émigré en Argentine et avait
été groom dans un hôtel de Buenos Aires. Il fut vainqueur d'un des premiers
tours de France, en 1907. Né à Plessé d'un père Fégréacais, c'est un cousin.
Comme tant d'autres, "Petit breton" est mort au champ d'honneur.
À ma connaissance, en dehors de Grégoire Orain et de Lucien Mazan,
aucun autre Fégréacais appartenant à ma famille ne semble s'être
particulièrement distingué. En somme, il ne se passait jamais rien à Fégréac.
Toutefois, en 1914 tous les hommes valides en âge de porter les armes furent
appelés sous les drapeaux, et là, comme ailleurs, beaucoup ne revinrent
jamais. Ils sont aussi les héros de mon village. Le monument aux morts près
de l'église en est le témoin muet : on y dénombre 160' tués ou portés disparus
pour une population de 2 761 personnes. Ce qui, en langage clair, signifie que
la commune de Fégréac fut amputée de près de 6 % de ses enfants. Bien
entendu il ne s'agit pas pour autant d'oublier ceux qui ont été tués ou qui ont
disparu au cours de la guerre de 1939-1945 ou encore pendant les conflits dits
coloniaux : Indochine et Algérie en particulier.
Mon père, né en 1887, est issu du couple formé par François Marie Orain
et Dorothée Mazan, tous les deux nés à Fégréac, et mariés en 1869. Il était le
sixième par ordre de naissance, mais second garçon, dans une famille qui
comptera neuf enfants. Au moment du partage en 1921, il ne restera que 6
héritiers. Normalement, ce n'est pas mon père qui aurait dû succéder à mon
grand-père à la tête des quelques hectares de terre au hameau de la
Marchande. Mais la guerre avait aussi touché cette famille comme tant
3 Qui était Grégoire Orain ? Chez Mémoire Vivante à Fégréac ou chez l'auteur
En fait, le nombre de morts serait nettement plus élevé que celui du monument aux
morts. Une étude est en cours sur ce point.
18 d'autres en Bretagne et ailleurs. Son frère aîné Théophile avait été tué sur le
front de la Somme en 1917. Selon la coutume, il revenait au suivant, c'est-à-
dire à mon père, de venir en famille s'installer à la Marchande.
Ma mère, née au bourg en l'an 1894, était fille d'Olivier Riallain et de
Victoire Bocquel. Mon grand-père Olivier Riallain, cheminot, mourut à la
suite d'un accident survenu au cours d'une manoeuvre de wagons en gare de
Couëron. Curieusement, 25 ans plus tard, un de ses fils, mon parrain,
décédera également sur la voie ferrée à La Flèche. Un autre émigrera à Paris,
un troisième sera tué sur le front, un autre mourra en bas âge de la diphtérie.
À cette époque, il n'y avait ni médecin ni vaccin à Fégréac.
Au bourg, on parlait moitié gallo moitié français, alors que dans les
villages et les hameaux, l'usage du gallo était exclusif. La raison en est simple :
le bourg est situé sur la voie de communications : Redon, Saint-Nazaire, la
Baule, Nantes. C'est un élément important non seulement pour la
confrontation des langages mais également pour le brassage des populations.
Phénomène bien connu des démographes et des généalogistes amateurs, qui
se penchent sur les vieux grimoires pour y découvrir leurs ancêtres. Il
n'empêche que la consanguinité y était fréquente. Je retrouve par exemple le
couple Georges Bocquel et Madeleine Bocquel, 14 fois dans ma généalogie. Il
en est de même de plusieurs patronymes dont celui de Duperray, disparu de
Fégréac semble-t-il depuis longtemps.
Du côté maternel, c'est également dans le milieu de l'agriculture qu'ont
évolué les Riallain, vieux patronyme breton selon les connaisseurs. La
variante la plus fréquemment rencontrée est Rialland. Là également et
comme pour les Orain, il y a un très fort pourcentage de paysans.
Cependant, dans l'ascendance de ma mère, on trouve aussi des artisans, un
maître d'école, des procureurs fiscaux, des notaires, des médecins, un avocat
au Parlement de Bretagne, et une branche issue de la noblesse bretonne, dont
l'un des membres fut conseiller au Parlement de Bretagne, admis aux
honneurs de la Cour. Enfin deux hommes de cette branche : Henri et
Hamon Le Long, furent croisés en 1248.
Le mariage de mes parents remonte à l'année 1915 alors que mon père
avait déjà été rappelé sous les drapeaux. Avant la guerre, tous les deux étaient
employés dans une famille de la bourgeoisie nantaise. Selon un faire-part de
décès en ma possession et daté de 1916, il semble qu'il s'agisse de la famille
Rivière des Héros, domiciliés à La Garotterie. Mon père y était employé en
qualité de jardinier, ma mère en qualité de lingère, profession portée sur le
passeport qui lui fut délivré pour se rendre en Suisse rejoindre mon père.
Estimant sans doute cette occupation peu glorieuse, ma mère préférait
dire qu'elle était dame de compagnie. Elle avait probablement raison. Cette
activité n'excluant aucunement les travaux de lingerie ! Mais selon toute
19 vraisemblance elle percevait le salaire d'une lingère ! De ses fonctions de
dame de compagnie, il lui était resté le goût de la lecture, distraction qu'elle
reprit après la mort de son mari. Faut-il préciser que mes parents avaient l'un
et l'autre fréquenté l'école privée et non pas "l'école du diable" comme on
disait alors. Ils savaient lire, écrire et compter mais ils n'avaient pas présenté
le certificat d'études.
Au cours de sa jeune enfance passée à la Marchande, mon père fut victime
d'une blessure, due à la maladresse d'un cheval qui, en l'enjambant, lui heurta
la tête avec son fer, ce qui aurait entraîné une trépanation. Il est vrai qu'une
de ses tempes présentait un enfoncement nettement marqué. Plus tard, il fut
atteint d'épilepsie et toute sa vie, il eut de fréquentes crises. Cette blessure ne
l'empêcha pas d'être mobilisé en 1914. Blessé sur le front, il fut fait
prisonnier et évacué vers la Suisse en qualité de grand blessé. Ma mère le
rejoignit et mon frère aîné naquit à Interlaken en mars 1918.
Bien que l'état civil indique que je suis né le 12 novembre 1919 au hameau
de la Marchande dans la commune de Fégréac, ma mère (qui le savait mieux
que quiconque) m'a toujours dit que j'étais né le 11. Certes, le 11 est un jour
plus glorieux que le 12, d'autant que ce 11 novembre 1919 correspondait au
premier anniversaire de la signature de l'Armistice de la guerre de 1914-1918.
De ce fait la déclaration ne pouvait être faite en mairie que le lendemain 12.
J'arrivais troisième dans une famille qui comptera 10 enfants, avec un seul
décès en bas âge. Les naissances étaient réparties entre 1915 et 1939. Ma mère
était alors âgée de 45 ans pour le dernier, ce qui en matière de maternité est
relativement peu courant.
Le pays de Fégréac
Le village de Fégréac est situé géographiquement à l'extrémité ouest du
département de la Loire-Atlantique, il est implanté à quelques kilomètres sur
la rive gauche de la Vilaine, en face de Rieux. La commune de Fégréac est
située à la jonction de trois départements bretons : L'Ille-et-Vilaine, la Loire-
Atlantique et le Morbihan. Elle fait partie, ou selon moi, devrait faire partie,
de ce que l'on désigne communément : les Pays de Vilaine, c'est ainsi que je
ressens mon origine, Redon est la ville de ma première jeunesse. Je me
souviens de la clique de Saint Conwoïon ; de son marché ou de sa foire du
lundi. Nous sommes bien en Bretagne et non en Pays de Loire, limites
administratives imposées arbitrairement. C'est ainsi que les écoliers
apprennent que la Bretagne compte quatre départements, alors que la vérité
historique en dénombre cinq ! Il est évident que je suis un ardent partisan du
rattachement de mon département à la Bretagne historique. Je l'ai écrit au
20 Président du Conseil Général de la Loire-Atlantique qui m'a répondu
positivement. J'en profite pour l'en remercier.
Ceci étant, je n'ai rien contre nos cousins des Pays de Loire, mais :
"breton suis, breton resterai" Le nom de Fégréac comme tous les noms se
terminant par "ac", tels Avessac, Sévérac, Dréfféac pour ne citer que les plus
proches, est certainement d'origine romaine. Son implantation est due
probablement à l'ancien passage de la Vilaine, menant sur la rive droite vers
Rieux. Cette voie que les Romains empruntèrent leur permettait de se diriger
vers Vannes. À cet endroit se dressait, de part et d'autre de la Vilaine,
l'ancienne cité de Durétie dont on ne sait pas grand-chose, sinon quelle était
relativement importante (on parle de 30 000 habitants).
Une large bande de terre longe le canal de Nantes à Brest, et la rivière Isac,
un affluent de la Vilaine. Cette bande est constituée de marais. Cette zone
marécageuse fit sous l'Ancien Régime l'objet de nombreux procès entre la
population de Fégréac, et les notables de l'époque. Plus particulièrement les
Seigneurs de Rieux et de Penhoâ. Dans le cahier de doléances de 1789 ces
problèmes sont clairement soulevés. Le reste de la commune est représenté
par le bocage qui épouse les mouvements de terrains plus ou moins
vallonnés. Les importantes étendues de landes d'autrefois ont
progressivement été mises en valeur au cours du XIX' siècle.
Deux voies de communication traversent la commune. La plus ancienne
est la voie romaine, qui va de Nantes à Rieux via Blain. Depuis, aucun pont
n'a été construit sur la Vilaine à cet emplacement. Cette petite portion du
trajet où était implantée la cité de Durétie a perdu l'importance qu'elle avait à
l'époque romaine. Aujourd'hui, elle ne dessert plus que quelques hameaux
situés sur son parcours, comme Henrieux, et Lourmel, ce dernier étant le
premier village des Orain, le Bellion où se trouve une écluse du canal de
Nantes à Brest. La seconde voie part de Redon. Jusqu'à une date récente elle
traversait le bourg de Fégréac pour rejoindre, à partir de Pontchâteau, soit la
côte atlantique vers La Baule soit Saint Nazaire ou Nantes.
Depuis la révolution le nombre d'habitants est plus ou moins stable et se
situe autour de 2 500 à 3 000. La superficie du territoire de la commune est de
plus de 4 000 ha. Il est parsemé de nombreux villages et hameaux. Plus d'une
centaine au total. On y note souvent un habitat dispersé. On prétend que les
Romains ne sont pas tous repartis et que des vétérans sont restés sur place.
Certains patronymes seraient d'origine romaine comme Pérouze ou sa
variante Pérouse par exemple et beaucoup de Fégréacais auraient par
conséquent des Romains dans leur ascendance. Leur héritage génétique a
cependant disparu depuis longtemps.
Au cours de ces 25 dernières années, et vraisemblablement pour la
première fois depuis longtemps, un apport de population s'est produit. La
Mairie ayant créé un nouveau lotissement, des familles d'origine exogène
21 sont venues s'y installer. Comme dans beaucoup de villages de France, la
majeure partie de cette population n'a pas ses activités à Fégréac même mais
dans les villes ou centres de peuplements plus importants tels que Saint-
Nazaire, Redon, Pontchâteau etc. L'arrivée de ces familles a probablement
redonné un peu de vie au bourg, d'autant plus que les gigantesques travaux de
contournement du village réalisés récemment ont certainement contribué à
l'isoler encore un peu plus.
La migration bretonne et les autres
Plusieurs raisons sont probablement responsables du mouvement
migratoire qui a touché la génération de mes parents, et avant elle celle de
mes grands-parents. Certes, le développement des voies de communication,
en particulier du chemin de fer, a favorisée l'émigration. Je suis cependant
persuadé, pour ne pas dire convaincu, que la cause principale est d'ordre
économique. Toutefois, on peut s'interroger sur le phénomène de ces départs
massifs qui n'a pas seulement touché les bretons. Ce phénomène migratoire
se retrouve dans d'autres régions de France, parmi lesquelles on peut citer :
les auvergnats de Paris (les bougnats), les maçons de la Creuse ; les Corses de
Marseille ; les cafetiers de l'Aveyron etc. Il en fut de même lors du
peuplement de l'Algérie.
Beaucoup d'émigrés se dirigeaient dans un premier temps vers les centres
de peuplement les plus proches de leur domicile, puis vers la capitale. Ce
phénomène de migration volontaire n'est pas né avec la génération de mes
parents, il a alors seulement été fortement accentué. Pour Paris, n'y a pas de
doute que le chemin de fer a joué un grand rôle. La gare Montparnasse étant
le lieu de débarquement direct des bretons.
Un autre facteur favorisant la migration était la diminution de la mortalité
infantile. On mourait beaucoup moins qu'autrefois dans les premières années
de la vie. À quoi était due cette baisse de la mortalité ? Aux premiers résultats
de l'ère postpastorienne ? C'est possible, même s'il restait encore beaucoup à
faire dans le domaine de la santé, et particulièrement dans nos campagnes
bretonnes, comme nous le verrons plus loin. La conséquence directe de la
régression de la mortalité infantile, c'est l'accroissement démographique. Le
progrès économique ne suivant pas, cela entraînait pour beaucoup de jeunes,
l'obligation d'émigrer tout simplement pour se nourrir !
C'est aujourd'hui le cas de la majorité des pays que l'on dénomme d'un
bel euphémisme "pays en voie de développement" et qui, malgré les
améliorations constatées chez certains d'entre eux, ne progressent pas sur le
plan social en raison précisément de leur démographie galopante, phénomène
inconnu jusqu'alors. Il y avait jadis, en quelque sorte, une régulation
22 naturelle entre la vie et la mort. Aujourd'hui, ces pays courent après quelque
chose qu'ils ne peuvent pas rattraper.
À la campagne, et particulièrement en Bretagne, les surfaces cultivables
ont-elles augmenté en proportion de l'accroissement du nombre des
consommateurs ? Je ne le crois pas. Bien sûr, il faudrait se pencher sur ce qui
a été dit et écrit par les spécialistes de la démographie. Tel n'est pas mon
propos. En tout état de cause, c'est bien le problème mondial de la
surpopulation qui est posé aujourd'hui, particulièrement en matière
d' alimentation.
Revenons à Fégréac. Dans la période 1930-1935, la population du bourg
était mixte, faite d'une minorité de paysans et d'une majorité de
commerçants. En faisant appel à ma mémoire, il me semble qu'on y
trouvait : deux boulangers, deux bouchers, un charcutier, deux jardiniers-
maraîchers, un bureau de tabac, plusieurs épiceries, une mercerie, un
bourrelier, deux charrons, un forgeron, et, surtout de nombreux cafés (une
douzaine) dont les licences avaient été largement distribuées après la fin de la
guerre de 1914-1918. C'était "bon pour les élections" mais assurément moins
pour la santé de la population. Qui s'en souciait ?
Au sujet des commerçants de mon village, tout jeune, un point
m'intriguait. J'avais remarqué que la plupart des commerces étaient tenus par
des personnes non originaires de Fégréac. Dans ma tête d'enfant, j'en avais
logiquement déduit que les habitants de notre village ne possédaient pas les
capacités requises pour ouvrir ou tenir ce genre d'établissements.
Aujourd'hui, je pense que les Fégréacais étaient aussi intelligents que les
autres, mais qu'ils étaient plus prudents. La vieille méfiance paysanne était
sans doute un frein à un départ aventureux pour une activité commerciale
pleine d'aléas.
Le milieu paysan breton entre 1920 et 1940
De 1920 à 1940 pour les paysans français, ce n'était pas seulement une
autre période, mais aussi et surtout un autre monde. Il faut bien reconnaître
que la mentalité de la paysannerie française n'avait guère évolué. Il n'y a pas
si longtemps, pour certains préfets, les paysans étaient des "indigènes". Cette
dénomination avait évidemment, dans l'esprit de ceux qui la pratiquait, une
connotation péjorative empreinte de mépris. Nous retrouverons le même
phénomène au moment de la décolonisation. À partir des années 50, il était
en effet mal séant de prononcer le mot "indigène'. Sur ce point, les bretons
étaient-ils plus "indigènes" qu'ailleurs ? Je n'en suis pas sûr. Dans de
nombreuses autres régions de France, la population paysanne ne vivait pas
5 Né dans le pays qu'il habite (Larousse encyclopédique).
23 mieux que celle de la Bretagne, et elle n'était pas plus avancée qu'elle sur le
plan de l'instruction. Très tôt, il fallait gagner sa vie. Rappelons qu'en 1800,
80 % de la population active étaient représentés par les paysans.
À ce sujet, je voudrais évoquer le beau film du réalisateur aveyronnais
Georges Rouquier : "Farebique" tourné dans son département. Lorsque j'ai
vu ce film, j'ai eu l'impression que les paysans aveyronnais ressemblaient
beaucoup aux paysans bretons. "Biquefare" du même réalisateur, est le
pendant de "Farebique" mais filmé 25 ans plus tard avec les mêmes
personnages. Ce document permet de mesurer le chemin parcouru par le
monde paysan. La fausse note est apportée par le lourd tribut payé à
l'émigration vers les H.L.M. des villes. Ce n'est pas un élément positif - loin
s'en faut - dans l'évolution de la paysannerie. À noter que ces deux films ont
été exploités par une grande université américaine.
Pendant longtemps les bretons furent représentés sous les traits et le peu
d'ouverture d'esprit de Bécassine. Le regretté Pierre Jakez Hélias, en son
temps, a dit ce qu'il en pensait.' Il est vrai que la misère régnait partout. Les
voies de communication que j'ai connues dans ma jeunesse étaient loin d'être
ce qu'elles sont devenues aujourd'hui. Trop de paysans étaient encore
analphabètes. C'est là, j'en suis convaincu, que résidait et que réside toujours
le plus grand obstacle à surmonter pour progresser. En France, ce n'est plus
le cas aujourd'hui, et cette évolution a été bénéfique pour tous.
C'était également pour nous, les Bretons, la période des "ploucs". Ce mot
qui avait une consonance nettement péjorative ne s'appliquait pas seulement
aux habitants de la Basse-Bretagne, parlant la langue bretonne. L'histoire du
râteau' que Pierre Jackez Hélias, a relaté est vivante dans la mémoire des
anciens. C'était tout cela les paysans bretons d'avant 1939. Il me semble qu'il
faut aussi souligner que les paysans de ma génération et celle de nos parents,
pour ne pas remonter plus haut, n'étaient pas moins intelligents que
quiconque. Le seul point négatif, c'est qu'en règle générale, ils ne
fréquentaient l'école que jusqu'à 10 ou 12 ans au maximum. Ensuite, ils
devaient travailler très dur pour gagner leur vie.
La génération actuelle des paysans, celle qui détient les responsabilités en
matière d'agriculture, a eu la grande chance de pouvoir fréquenter les
établissements scolaires plus longtemps que celle de ses parents. Qu'il s'agisse
de l'enseignement primaire, du secondaire, de l'universitaire ou plus
simplement du professionnel, là où régnait l'exception, s'est instaurée
Pierre Jakez Hélias, Le cheval d'orgueil, Terre Promise, Plon.
' "Un parisien" de retour dans son village breton, apercevant un râteau, dit (avec
l'accent du "titi parisien") : "qu'est-ce que c'est que cet engin ?" Par inadvertance, il
pose le pied sur les dents de l'outil, le résulta ne se fait pas attendre, il reçoit le
manche du râteau en pleine figure, en jurant : "b... de m... de râteau !", la mémoire
lui était revenue !
24 maintenant une généralisation pour le plus grand bien des paysans, et aussi ne
l'oublions pas pour la société française tout entière. En ce qui concerne la
Bretagne le mérite en revient, certes, à l'État mais aussi à de nombreux
ecclésiastiques. Ils ont participé à cette évolution, souvent en promoteurs des
techniques modernes.
Les paysans bretons de l'entre-deux-guerres, ceux de ma génération, ne
ressemblaient en rien à ceux d'aujourd'hui qui ont l'esprit ouvert et savent
s'exprimer. Chaque fois que je vois et que j'entends ces hommes et ces
femmes parler devant une caméra, j'éprouve un sentiment de fierté. Ces
jeunes ont un comportement d'entrepreneurs dynamiques et il y a lieu de se
réjouir de cette évolution. Je dois l'avouer, tout ce qui concerne le monde
agricole me touche toujours de la même façon. Au fond, je suis resté un
paysan. Il est vrai que ce sont principalement des paysans que j'ai côtoyés au
cours de ma longue vie professionnelle, passée dans un certain nombre de
pays.
Ainsi, j'ai eu le loisir de constater que tous les paysans rencontrés ont le
même comportement devant les problèmes posés par les activités liées à la
terre. Il n'y a aucune différence de réaction, entre le paysan breton et le
paysan corse, le fellah marocain du Moyen Atlas et le paysan turc du plateau
anatolien, ou encore celui d'Amérique centrale. Au sujet de la paysannerie en
général et de la paysannerie bretonne en particulier, l'ouvrage de Louis
Malassis, cité plus haut, apporte des éclairages passionnants. Il a été non
seulement le témoin, mais aussi et surtout l'un des acteurs importants de
l'évolution de la paysannerie française, celle d'aujourd'hui.
La Marchande et la vie familiale
Les bâtiments de la Marchande appartenaient à mes grands-parents
paternels : François Marie Orain et Dorothée Mazan, mariés en 1869. Il en
était de même de la terre dont ils avaient hérité ou qu'ils avaient acquise
pendant leur vie commune en peinant certainement beaucoup, et faisant de
gros efforts et sacrifices pour augmenter la surface de leur petit héritage
respectif. Ils amélioraient ainsi un peu leur situation et celle de leurs héritiers.
Mon grand-père décéda en 1902, à l'âge de 52 ans. L'espérance de vie n'était
pas celle d'aujourd'hui. Cela veut dire aussi que mon père était seulement âgé
de 15 ans et sa plus jeune soeur de 9 ans.
En d'autres termes, au décès de mon grand-père, la charge totale, tant de la
famille que celle des travaux, reposait désormais sur les épaules de ma grand-
mère. Il convient d'ajouter qu'un enfant devait très tôt gagner son pain
quotidien. Il était bien entendu exclu d'aller plus loin que le certificat
d'études, et encore, la majorité de la génération de mes parents n'a pas
présenté ce premier examen scolaire. La pauvreté était telle que les parents se
25 trouvaient dans l'obligation de mettre leurs enfants au travail dès qu'ils
avaient atteint l'âge d'une dizaine d'années. Ils étaient convaincus que pousser
l'école plus loin ne servirait à rien : on n'allait quand même pas en faire des
"Demoiselles" ou des "Messieurs" !
Comme une multitude de paysans bretons de l'époque, mes grands-
parents étaient de la classe sociale des petits propriétaires appelés dans
certaines régions des "ménagers". Au moment du partage en 1922, la
superficie totale de la terre de la Marchande était de l'ordre de trois hectares
et demi. Il est bien évident que cette superficie était insuffisante pour faire
vivre une nombreuse famille.
Le partage entre six héritiers, attribua à chacun, une parcelle d'un demi-
hectare. Du côté maternel l'héritage fut également de peu d'importance,
d'autant plus que ma grand-mère maternelle vécût jusqu'en 1941. En réalité il
était impossible de survivre avec une surface de terre aussi faible. Pourtant,
c'est ce que tentèrent mes parents. En furent-ils vraiment conscients ?
Probablement non. Pourtant, je pense que plusieurs des frères et soeurs de
mon père, laissèrent leur part de terre vraisemblablement en fermage.
Malgré ce geste le couple partait avec une dette de 1 000 000 francs de
l'époque (soit 10 000 nouveaux francs, ou environ 1525 €) correspondant au
rachat, après inventaire du cheptel vif et mort de l'année précédente. Même
avec une, deux ou trois parts supplémentaires, et la disposition des bâtiments
de la ferme, comment pouvait-on envisager de vivre et d'élever de nombreux
enfants, car nous étions déjà cinq. Nous appartenions à la classe des paysans
les plus pauvres parmi les pauvres. Et cela n'ira pas en s'améliorant comme
nous le verrons.
Mes parents n'étaient pas propriétaires des bâtiments, c'est une de leurs
nièces, une "ayant droit", qui les avait reçus en héritage. Compte tenu, de ce
qu'il s'est passé par la suite, je suis convaincu qu'ils n'ont jamais versé un
franc de location à cette cousine germaine. Ils s'installèrent à la Marchande,
probablement dès le rapatriement de mon père de Suisse, c'est-à-dire au début
de l'année 1919. Les premières années, deux membres de la famille nous
tenaient compagnie. C'était l'usufruitière, la grand-mère Dorothée, Mazan, et
sa soeur Modeste. Cette dernière née dans cette maison, elle était chez elle et
il ne pouvait être question qu'on la mît "à l'asile des vieux". De ce point de
vue, la mentalité a beaucoup évolué mais pas obligatoirement dans le bon
sens.
L'une et l'autre eurent la bonne idée ou la bonté de mourir assez
rapidement. Ce n'est pas du cynisme de ma part, la suite va le démontrer.
Cela libérait deux lits que nous pouvions alors occuper. Nous étions 7
premiers- nés et les parents à partager une surface qui devait correspondre
pour chacun de nous à quelque trois ou quatre mètres carrés. Le mobilier
pourtant sommaire occupait une grande partie de la "pièce". Finalement
26 l'espace libre n'existait que lorsque chacun de nous avait regagné son gîte, et
avait adopté la position horizontale pour la nuit, dans des draps de lin
rugueux recouverts d'une paillasse de balle d'avoine, dite "baleine".
La minute notariale indique seulement que la maison d'habitation était
dite "La neuve". Il est vraisemblable que l'étable était la vieille. La neuve
mesurait 8,50m de façade. Pour obtenir la longueur interne je pense qu'il faut
retirer environ 1,50 m. La largeur n'est pas indiquée non plus, estimons la à
5m, ce qui donne comme mesures intérieures : 7 x 5 = 35 : 9 = 3,80 m2 par
habitant. Il convient aussi de prendre en compte l'espace occupé par le
mobilier. Je crois que je suis optimiste en ce qui concerne la surface par
personne !
La ferme était constituée d'un ensemble de bâtiments construits en pierres
et couverts d'ardoises. La façade totale faisait tout juste 14 mètres de long.
Cet ensemble comprenait (je cite de mémoire) : la maison d'habitation
proprement dite, l'étable qui lui était contiguë et un cellier. Après celui-ci, un
hangar construit sur poteaux de bois et couvert de chaume terminait
l'ensemble. L'orientation générale était nord-sud. Dans notre région, les
pluies et vents dominants viennent de l'ouest. Au sud, une prairie de sept
ares, et le puits dont nous reparlerons. Au nord se trouvaient l'abri du
cheval, la porcherie, et l'inévitable tas de fumier placé à quelques mètres de la
porte nord de la pièce d'habitation. Il me paraît vraisemblable que
l'écoulement du purin vers les mares passait aussi du côté du puits.
Cela me fait penser à la toilette des habitants dans les conditions de vie
misérables de cette maison. Du côté sud à quelques pas de la porte, il y avait
une cuvette en tôle émaillée reposant sur un genre de trépied taillé dans du
bois de châtaignier. C'était là l'unique endroit où nous pouvions à la rigueur
nous laver les mains et c'est à peu près tout. Pour changer l'eau de la cuvette,
ce n'était pas une petite affaire, bien que le puits ne fût pourtant distant que
de quelques mètres, mais il fallait être assez fort pour manier le treuil autour
duquel était enroulée une chaîne. Le seau en bois de châtaignier imbibé et
rempli d'eau était lourd à remonter pour les enfants que nous étions. Au plus
fort de la chaleur, la motte de beurre salé était placée dans le seau, et le tout
plongé dans l'eau du puits. Cette affaire d'hygiène a toujours été pour moi un
vrai cauchemar.
L'intérieur de la maison était constitué d'une pièce unique, appelée "la
pièce" ou bien, en gallo, la "piace". Le sol était en terre battue, celle-ci restait
humide la plus grande partie de l'année. Aux deux portes il fallait ajouter au
sud une fenêtre aux dimensions très étroites. Nous vivions donc tous dans
une seule pièce. Cette situation ne nous était pas spécifique. Mais, nous ne
devions pas être loin de battre le record de la densité d'occupation.
Pour le mobilier, la place d'honneur revenait à la cheminée. Elle était
censée chauffer la maison, mais elle participait également au maintien d'un
27 degré hygrométrique supportable, ce qui aurait été insupportable sans elle,
notamment pendant la longue saison des pluies. Elle servait aussi à fumer ce
que nous appelions des andouilles. Lorsqu'elle refoulait ou que le bois utilisé
était humide, le résultat était ce que l'on peut aisément deviner. Sur la
cheminée, une boîte de café, une autre de sucre et l'inévitable boîte à sel, du
gros évidemment, et une image pieuse, enfin une statuette en faïence de
Quimper représentant la vierge.
Citons ensuite les lits au nombre de quatre à. deux places : un de chaque
côté de la cheminée, le troisième en prolongement de l'un d'eux. Il ne
s'agissait pas de lits clos, bien que deux d'entre eux fussent dotés de rideaux
de lin fixés sur un cadre de châtaignier (ciel de lit). Je suppose qu'ils étaient
destinés à préserver quelque peu l'intimité des occupants, mais l'on peut
douter de leur efficacité. À ces trois lits, s'ajoutaient deux armoires également
en bois de châtaignier avec, derrière elles, le quatrième lit. Entre les armoires,
un espace restait libre où cidre et pétrole faisaient bon ménage, comme on le
verra plus loin. Le pétrole était destiné à alimenter à la fois la lampe
d'éclairage de la pièce d'habitation et la lampe dite tempête pour aller dans
1' étable.
L'électricité n'était pas encore arrivée jusqu'à nous, elle n'arrivera
d'ailleurs jamais dans cette maison qui s'effondrera et disparaîtra totalement
du paysage. D'ailleurs, avions-nous réellement besoin de l'électricité ? Nous
vivions bien sans cela ! Derrière la porte située au nord un escalier en
colimaçon donnait accès au grenier rempli en partie de foin, de quelques
quintaux de blé et de la réserve de pommes pour l'hiver. Le foin servait
d'isolant. Sous l'escalier, un récipient de grande importance et de grande
valeur, car il contenait le lard salé, le charnier. La corvée du salage était
effectuée obligatoirement par la maîtresse de maison. Le jour où l'on tuait le
cochon revêtait un aspect plutôt festif. Les voisins étaient invités à venir
"manger les boudins". La famille venait le dimanche suivant, c'était la
coutume et l'occasion de se retrouver.
Sur la paroi de l'escalier, un modeste vaisselier où quelques assiettes de
faïence étaient rangées. Une table toujours en bois de châtaignier trônait au
milieu de la pièce, dans l'axe de la cheminée. Dans le foyer de la cheminée, il
y avait une crémaillère et un trépied, ainsi que les ustensiles de cuisine les
plus usuels : casseroles, cocottes de fonte, galettière, poêle, et le chaudron de
fonte destiné à faire cuire les pommes de terre pour la nourriture des
cochons.
Le feu était alimenté par des fagots. N'oublions pas les trois ustensiles
indispensables, la pelle, la pince, et le soufflet qui servait à réactiver le feu si
nécessaire. Le soufflet utilisé par ma grand-mère maternelle était à bout de
"souffle" si l'on peut dire. Lorsqu'elle s'en servait, elle répétait
systématiquement la même phrase : "é buf qui n'buf " ce qui voulait dire
28 "mon soufflet ne souffle plus". Ce simple fait montre à quel degré de
pauvreté ma grand-mère en était réduite, puisqu'elle ne pouvait pas procéder
au remplacement de son soufflet. Alors qu'aujourd'hui, nous assistons à un
gaspillage effréné de toutes sortes de choses qui auraient fait le bonheur de
nos grands-parents.
La table était pourvue de deux tiroirs dans lesquels voisinaient quelques
fourchettes et cuillères métalliques. Chaque homme possédait son propre
couteau, qu'il sortait de sa poche au moment du repas. Dans notre cas, il n'y
avait évidemment qu'un seul couteau puisque seul le père était un homme.
En attendant de devenir des adultes, les enfants attendaient dans un silence
religieux que le père de famille veuille bien s'acquitter de la corvée, consistant
à couper les tranches de pain de ménage pour chacun des convives.
De toute manière, autour de la table, les enfants devaient faire silence en
présence du père. Il en a toujours été ainsi. De chaque côté de la table un
banc. Enfin, sous la petite fenêtre, entre la porte et le lit des parents, une très
vieille machine à coudre de la marque Excelsior, appelée par les frères et
soeurs : "La pétroleuse" en raison du bruit caractéristique qu'elle faisait. Elle
complétait en quelque sorte le mobilier de cette pièce, laquelle était bien
remplie.
J'allais oublier de dire que cette maison était dotée d'une originalité
exceptionnelle pour un habitat de ce type. Une grande partie de l'année en
effet ce plus que modeste et insalubre lieu d'habitation était "doté d'un
service d'eau". Après la description que je viens d'en faire, c'est plutôt
étonnant. Au passage, je note qu'aujourd'hui et dans la majorité des fermes,
les animaux sont mieux logés que nous ne l'étions dans notre maison de la
Marchande.
Il faut avouer toutefois que j'exagère légèrement lorsque j'écris "service
d'eau", car en réalité il s'agissait d'une poche argileuse qui se remplissait
pendant la saison des pluies. En Bretagne cette saison est plutôt longue. À
l'un des angles de la table commune, près de la porte nord, il y avait une
excavation d'où, du mois de septembre au mois d'avril, se remplissait d'eau
Ce n'était pas une résurgence, car de celle-ci sort généralement une eau
abondante et limpide.
En fait, cette excavation posait plusieurs problèmes. Nous devions écoper
au fur et à mesure de son remplissage. Autre inconvénient pour les habitants,
elle occupait une place autour de la table. De plus, il va sans dire que le degré
d'humidité entretenu par cette eau était très important, mais personne ne
s'en plaignait, question d'habitude ! Je me rappelle pourtant avoir vu mon
frère aîné, cloué sur un lit pendant une assez longue période avec, paraît-il,
un rhumatisme au coeur ! Qui avait établi le diagnostic ? Pas le médecin, il
était interdit de visite dans notre famille. J'ai vu venir une fois ou deux le
vétérinaire pour une vache ou un veau, le médecin jamais.
29 Nous n'avions d'ailleurs nul besoin d'un médecin, puisque nous n'étions
jamais malades. Mon frère guérit rapidement de son rhumatisme articulaire
aigu, tout seul, sans avoir recours à la médecine. Quant au vétérinaire, la
première fois que je le vis ce fut pour moi, comme l'apparition d'un
extraterrestre. Ce qui m'impressionna surtout fut son habillement. D'abord
le chapeau de feutre, puis la pelisse dont il était vêtu et enfin les bottes de cuir
lacées sur le devant. Elles brillaient. Je n'avais jamais vu un personnage
comme celui-là.
Si aucun médecin n'a jamais passé le seuil de notre maison, il en est un
autre dont je me souviens parfaitement, c'est le dentiste. Pour se faire
soigner, il fallait parcourir à pied la dizaine de kilomètres séparant Fégréac de
Redon. Enfant, j'ai souvent fait ce trajet avec en sus à l'aller la douleur
lancinante de la dent cariée. Tout jeune, j'ai beaucoup souffert du mal de
dents, et j'ai souvent pleuré, tellement c'était douloureux. Le dentiste dont je
garde le souvenir portait barbiche et était habillé tout de noir comme
Pasteur, à qui il ressemblait.
Il opérait naturellement sans anesthésie, la fraise qu'il utilisait n'avait rien
de comparable avec les fraises employées aujourd'hui par les dentistes. Elle
fonctionnait à partir d'une grande roue qui était actionnée par le pied du
dentiste, c'est-à-dire à très petite et irrégulière vitesse. De ce fait, son équilibre
en était contrarié, d'où des dérapages possibles de la fraise. En supplément de
la douleur ressentie, et pour éviter tout risque d'infection, le dentiste
terminait son intervention par une large application de créosote. La séance
finie la bouche entière était sous l'effet d'une brûlure, car le goût de créosote
est exécrable. Cependant sur le chemin du retour, c'était plus supportable
que la douleur ressentie tout au long des 10 kilomètres à l'aller.
Avant d'aller chez le dentiste, il fallait d'abord passer par les mains et
surtout l'oeil avisé du "tonton" Bellaud de la Vieilleville. L'avantage était
double, la distance à parcourir était insignifiante, et deuxièmement cette
visite ne coûtait rien. Mes soins ont-ils été payés un jour à ce pauvre dentiste
de Redon ou bien eut-il pitié de l'enfant que j'étais ? C'est fort possible. Selon
moi, le "tonton" Bellaud, était vieux, mais il avait pratiqué l'arrachage des
dents durant toute sa vie. Après l'inspection de la dentition, c'est lui qui
établissait le diagnostic et disait ce qu'il y avait lieu de faire. L'examen de la
dentition est une opération qui se pratique bien évidemment aussi sur les
foires avec les animaux, c'était pareil.
Il m'envoya fréquemment chez le dentiste de Redon. Mais, une fois, il
opéra sur moi, c'est comme cela que j'ai gardé un souvenir cuisant, si l'on
peut dire, de l'extraction d'une de mes dents. À l'instar du dentiste, lui aussi
opérait sans anesthésie, et dans "la pièce" de sa maison. En guise de davier une
bonne paire de tenailles faisait l'affaire. Aucune dent ne résistait à ce
traitement raffiné. Cela se terminait par l'absorption ou le rinçage au moyen
30 d'une bonne gorgée de "goutte", alcool résultant de la distillation du cidre. Je
n'ai jamais aimé ce breuvage, et c'est peut-être le "tonton" Bellaud qui m'en a
dégoûté à jamais en l'utilisant comme antiseptique.
Sur le chapitre de l'hygiène, dont plus tard je deviendrai un actif
auxiliaire, j'ai dit à de nombreuses reprises, au cours de ma longue carrière,
que je connaissais parfaitement la signification de l'expression : "sélection
naturelle"' mais je ne suis jamais entré dans les détails, préférant garder le
secret pour moi tout seul. Pourtant, il est exact de dire que toute ma fratrie
est issue d'une sélection naturelle. Par exemple, ces dernières années et depuis
la vogue du tourisme de masse et lointain, un mot est devenu à la mode, c'est
celui de "la tourista". Eh bien, je n'ai jamais été touché par "la tourista"
Pourtant j'ai beaucoup voyagé et séjourné dans des lieux où cela aurait dû
m'arriver. De cette sélection naturelle, il en résulte que je suis immunisé ;
c'est un aspect positif de cette sélection.
J'ai dit plus haut que l'étable était contiguë à la pièce d'habitation et
qu'une porte y donnait un accès direct. Dans l'étable, il y avait 4 ou 5 vaches
de races indéterminées dont deux constituaient un attelage. Mon père n'était
pas assez "riche" pour disposer d'une paire de bœufs, et la surface cultivable
ne justifiait pas un tel attelage. Contrairement à ce que j'ai vu à peu près
partout, la litière n'était pas retirée chaque jour, mais périodiquement, "on
tirait le fumier". Pour cette corvée, un voisin venait aider mon père. Le
fumier sorti de l'étable à l'aide d'une brouette était déposé quelques mètres
plus loin, dans la cour devant la porte nord de la pièce d'habitation.
Là, il stationnait pendant plusieurs semaines, le temps d'avoir fait
bénéficier les habitants d'agréables effluves. Puis, il était transporté dans les
champs et déposé en petits tas qu'il fallait ensuite épandre sur la surface de la
terre. C'était une sale corvée, pénible et difficile pour des enfants. Très tôt,
j'ai su que je ne vivrais pas comme mes parents. J'ai envie de dire que je l'ai
toujours su. C'est ici qu'intervient un mot prononcé fréquemment par les
musulmans : "Mektoub" : C'était écrit.
Pour quelle raison, une certaine fois, le fumier resta-t-il sous les animaux
sans être sorti ? Le résultat fut tel qu'il était tellement monté dans l'étable,
que les vaches commençaient à avoir de la difficulté à entrer et rejoindre leurs
places respectives. Il en résultait un grave inconvénient : la porte qui donnait
directement sur notre unique pièce d'habitation ne pouvait être ni ouverte, ni
fermée, elle était bloquée par le fumier. Ce qui permettait malgré tout à la
8 Survivance des variétés animales ou végétales les mieux adaptées dans les conditions
considérées, au dépens des moins aptes; (Dictionnaire Larousse encyclopédique
1985).
31 chaleur animale et végétale en voie de pourrissement d'apporter un peu de
chauffage dans la "pièce" où la tribu survivait tant bien que mal. Inutile de
parler de l'odeur. Tout est finalement une question d'habitude.
Alors que nous étions dans la situation d'être envahis par le fumier, un de
nos voisins vint aider mon père à "tirer le fumier". Cette dure corvée dura
une journée entière, c'était l'hiver et cela se passait pendant la période où
j'avais fait la grève de la pension chez ma grand-mère, au bourg. Une partie
du trajet de l'école à la Marchande se passait obligatoirement à la nuit
tombante. Du village de Beausoleil à la Marchande à pied, il fallait traverser
un taillis. Or le voisin dont je viens de parler habitait précisément Beausoleil.
Il se nommait Jean Mazan, notre cousin à la mode de Bretagne.
Rentrant chez lui, pourquoi avait-il éprouvé le besoin de renverser la
brouette sur sa tête plutôt que de la faire rouler ? Toujours est-il qu'entre
chien et loup, je ne distinguai pas de quoi il s'agissait, et ce fut la frayeur de
ma vie. Cette aventure a mis beaucoup de temps à disparaître. J'ai dû me
contraindre pour relativiser ce fait qui m'est arrivé à l'âge de 6 ou 7 ans.
Aujourd'hui encore je n'aime toujours pas la fin de la journée. Comme
d'habitude, je n'en ai parlé à personne. J'étais certainement un enfant
introverti.
Dans ce qu'on appelait les dépendances, il y avait aussi une grange montée
sur poteaux de bois et sans protection latérale, ainsi qu'un cellier contenant
quelques barriques de cidre. Je n'ai jamais aimé ce cidre-là, qui n'était que de
la piquette, mais j'ai toujours apprécié le cidre bouché. Un abri de bois pour
la jument venait ensuite. La première année après sa construction en bois de
sapin, il avait été recouvert avec de la paille de blé noir. Une aberration,
quand on sait que dès les premières pluies, cette paille perméable n'empêche
pas l'eau de s'infiltrer, donc d'entrer rapidement en phase de décomposition.
Enfin, la soue à cochons construite en maçonnerie. Quelques volailles qui
se réfugiaient dans la grange, la nuit venue, car il n'y avait pas de poulailler.
Devant la maison, dans la prairie, il y avait quelques cages à lapins adossées au
mur ; les lapins attendaient sagement que l'un d'entre nous vienne leur
apporter leur ration d'herbe, mais attention pas n'importe laquelle, sous
peine d'empoisonnement rapide. J'allais oublier, nous avions bien
évidemment un chien, qui en réalité était une chienne. Elle se prénommait
Fauvette, elle n'était pas belle mais très gentille, elle connaissait son métier de
chien, ce qui est important.
À la fin du mois de septembre 1931, la famille quitta cette vieille maison
qui menaçait de tomber en ruine. Elle était surtout insalubre, et de surface
nettement insuffisante pour abriter deux adultes et 7 enfants âgés de 3 à 15
ans. Tout ce monde dans une seule pièce à surface très réduite. Nous avons
déménagé vers la fin du mois de septembre de l'année 1931. L'ensemble
abandonné a disparu au fil des ans. J'y suis retourné récemment. Des
32 bâtiments, il ne reste rien, aucune trace. Le chemin d'autrefois où les
charrettes s'enfonçaient jusqu'au moyeu en hiver est maintenant une route
étroite mais goudronnée.
Les deux mares représentant l'impluvium naturel ont été comblées. Les
haies ou fossés de séparation des lopins de terre supprimés. Il en est de même
du petit bois taillis proche de la maison. Qui pourrait se douter que des
humains ont vécu là, dont certains sont encore en vie en ce début du 21e
siècle. Aujourd'hui, il y a une vaste aire de terre cultivée. C'est le résultat
du remembrement, c'est beaucoup mieux. J'ai quand même été ému,
surpris, et déçu de découvrir un paysage que je n'ai pas reconnu. Le lieu de
ma naissance.
Par contre, les différents hameaux ou villages sont toujours là, mais après
tant d'années d'absence, il est difficile de s'y retrouver. À une personne qui
me demandait ce que je cherchais, je répondis "mon enfance", mais je ne l'ai
pas retrouvée". Les hameaux les plus proches de la Marchande sont toujours :
Beauséjour, le Vignac, Beausoleil, Cassonnet, le Bas Village et la Vieilleville.
Quelques centaines de mètres séparent les uns des autres.
Au sujet de ces mares situées de part et d'autre du chemin, je me souviens
d'une anecdote, qui n'est pas à l'avantage de ses auteurs. Tous les deux, trois
ou quatre ans, les utilisateurs de cette eau qui servait essentiellement à
abreuver les animaux devaient procéder à un curage. Il fallait notamment
enlever la vase accumulée au fil des ans. Ce travail collectif entre voisins ne
pouvait se faire que pendant l'été. C'était aussi l'occasion de rire et de
plaisanter parfois assez lourdement, ce fut le cas cette année-là. J'étais enfant,
mais un enfant sensible et j'en ai conservé un déplaisant souvenir.
C'était en fin de journée, les bons hommes avaient vidé force bouteilles de
cidre et les plaisanteries avaient fusé parmi les acteurs. L'un d'eux, le plus âgé
du groupe, était un vieillard nommé Jean Gouin, porteur d'une barbichette.
Quelqu'un eut la malencontreuse idée de proposer à ses collègues de jeter le
porteur de barbe dans la mare qui se remplissait. Sitôt dit, sitôt fait et le père
Gouin de barboter dans l'eau boueuse. Ils le laissèrent patauger un moment
puis le sortirent de là. Cette scène me choqua. Il est vrai qu'il ne fallait pas
leur demander de faire dans la dentelle à ces vieux paysans fort sympathiques
au demeurant. Pour eux ce ne fut qu'un moment de détente après les efforts
d'une rude journée qu'ils venaient de passer.
Une autre anecdote est attachée à ce Jean Gouin. Avec sa bonne femme, la
Marie, ils demeuraient au Vignac. Leur maison était à peu près la seule à être
encore recouverte de chaume. Derrière la maison, il y avait un poirier, un bel
arbre qui donnait des poires de la variété dite de la Saint-Jean. Au temps de
ma jeunesse, il n'était pas nécessaire d'être propriétaire d'un arbre pour
cueillir et déguster sur place les fruits qu'il portait. Aucun propriétaire
n'aurait trouvé à redire à cela, c'était naturel.
33 C'est ainsi que vers la fête de la Saint-Jean, les petits Orain venaient voir si
les poires étaient mûres. Dans l'affirmative nous en profitions pour nous en
remplir l'estomac. D'autant plus qu'elles étaient excellentes, les poires des
Gouin, meilleures que celles des poiriers des environs pourtant de la même
variété. Y avait-il une raison à cette saveur particulière ? Peut-être...
Vous savez qu'autrefois les paysans se délestaient du contenu de leurs
intestins où ils pouvaient. Dans le cas présent, le père Jean Gouin, afin de ne
rien perdre, avait creusé un trou au pied de son poirier, pour le fumer. À
l'aide d'un genre de "chaise percée" de sa fabrication, le père Gouin ou la
Marie y prenait place et y trônait chaque jour pendant un petit moment. Ils
n'avaient d'ailleurs rien inventé : Louis XIV ne faisait-il pas la même chose,
non sous un poirier mais en des lieux plus majestueux du château de
Versailles ! De là à dire que c'est pour cette raison que le poirier était plus
beau que ceux du voisinage et que ses fruits étaient plus savoureux. Je n'irai
pas jusque-là, mais enfin...
Je tiens à souligner ici que tout ce qui précède est vrai. Au cours de ma
carrière, j'ai été le témoin oculaire de situations au moins aussi inquiétantes,
sinon plus, tant sur le plan de l'hygiène que sur celui de la santé. Certaines
m'ont paru tellement dégradantes particulièrement pour les enfants. Il m'est
arrivé par respect pour l'homme de ne pas photographier des scènes où
enfants et cochons barbotaient ensemble. À le faire, j'aurais éprouvé un
sentiment de honte. Dans ma famille étions-nous mieux lotis ? J'essaie de
mettre un brin d'humour à parler de faits dont le lecteur n'a peut-être pas
conscience qu'ils ont réellement existé, c'était hier.
L'alimentation et le troc alimentaire
Mes parents vivaient avec un minimum. Le cheptel était composé de
quatre ou cinq vaches et d'une jument. La nourriture n'était bien
évidemment guère variée. C'est la viande de porc qui constituait la base de
notre alimentation. Elle nous a sans doute permis de survivre. Un lapin de
temps en temps, une poule au pot. Un rôti de veau est arrivé quelques rares
fois jusque sur notre table. Avant tout, nous consommions ce que nous
produisions. Nous vivions en véritable autarcie.
Mais, que produisions-nous ? Dans le jardin potager, les légumes
traditionnels : pommes de terre, choux de pomme, carottes, navets, poireaux,
haricots blancs, haricots verts, petits pois etc....En réalité, je ne m'en souviens
pas très bien. Les champs étaient semés de quelques céréales : blé, et avoine, le
blé noir pour les galettes. Du côté des fruits, nous disposions de : pommes,
poires, pêches, cerises, guignes (cerises sauvages), fraises, prunes.
Comme nourriture carnée, la viande de porc sous toutes ses formes était
consommée presque journellement surtout pendant la période hivernale.
34 Le lard salé entrait dans la composition de la traditionnelle soupe aux
choux, avec les pommes de terre, et des feuilles de chou à vaches. Toutefois
dans ce domaine nous étions des privilégiés, car nous prenions les feuilles les
plus jeunes, c'est-à-dire les plus tendres. Nous avions la bonté de laisser les
plus vieilles aux vaches. Le tout était agrémenté de pain de ménage, coupé en
tranches dans une soupière et sur lequel était versé le bouillon de la soupe. Il
fallait alors attendre que le tout ait bien trempé.
Après la soupe, chacun de nous avait droit à une portion du morceau de
lard composée de beaucoup de graisse, et un mince filet de maigre, et de
quelques feuilles de choux, agrémentées de pommes de terre, mais en aucun
cas la variété réservée aux cochons. Nous voulions bien manger les choux à
vaches, mais pas les pommes de terre à cochons. Les bretons ont toujours su
faire la différence. Ce sont les Parisiens qui ne savaient pas ce qu'ils
chantaient : "à la nigous, gous, les pommes de terre pour les cochons, les
épluchures pour les bretons". À ce sujet, je me souviens parfaitement d'une
variété de pomme de terre de couleur rouge, dont l'intérieur tirait sur le
jaune, nervuré de rose. Le goût en était délicieux. Il est vraisemblable que
cette variété a été sacrifiée sur l'autel de la "non-rentabilité".
Pendant la belle saison, pas moins de quatre repas journaliers, plus une
petite tasse de café au saut du lit. Lorsque je dis café, cela signifie une très
petite tasse qui avait surtout le goût de chicorée. À huit heures, c'était la
soupe du matin, à midi, nouveau repas copieux et bourratif au possible, pris
soit à la maison soit dans les champs, lorsque la distance à parcourir était trop
importante. Il n'y avait pas de temps à perdre, c'est aussi cela le métier de
paysan ; lever tôt et coucher tard. Vers 16 heures, nouvel arrêt pour prendre
un peu de nourriture, appelée collation. En fait, il s'agissait le plus souvent
d'une tranche de pain avec du beurre dessus ou du saindoux. Et enfin le repas
du soir lorsque la journée était terminée, c'est-à-dire que les vaches étaient
rentrées, la traite faite à la main (soit par ma mère, soit par ma soeur aînée,
corvée réservée aux femmes), et que les cochons avaient reçu leur portion de
pommes de terre et de son.
La soupe au lait était à base de lait entier, le lait allégé n'existait pas. Dans
la recette de cette soupe, il faut faire revenir les oignons, ajouter un peu de
farine pour lier, un peu de sel et de poivre et enfin le lait. Ce mélange conduit
à ébullition est versé sur du pain de campagne. Je m'aperçois que je viens de
donner la recette de la soupe au lait. À la vérité je ne suis pas certain qu'elle
soit exacte, car je ne l'ai jamais préparée. J'aime toujours cette soupe. Mon
épouse sait très bien la préparer et je l'apprécie toujours autant.
Curieusement, nos enfants également. En famille, je crois que c'est la seule
nourriture, avec les crêpes, que nous ayons conservée de la Bretagne. Les
origines languedociennes de ma femme font que nous fonctionnons
35 beaucoup à l'huile d'olive, à l'ail et au persil, elle dit que c'est bon pour le
sang.
Les galettes de blé noir étaient également un élément important de notre
alimentation. Recouvertes de beurre salé, c'était un mets excellent à la
condition expresse de les consommer chaudes, dès la sortie de la galettiére.
C'est de cette façon que nous les dégustions, ce qui veut dire que ma mère
opérait debout. D'ailleurs, au cours des repas elle ne s'asseyait jamais et
donnait l'impression de ne pas manger. Comment dans ces conditions a-t-elle
pu tenir et avoir dix enfants ? C'est pour moi un mystère supplémentaire. La
galette froide servie au cours du repas de 16 heures était difficile à ingurgiter.
Dans ce cas, la faim est d'un grand secours. Pour moi, cela devenait une
corvée lorsque la galette remplaçait le pain dans la soupe.
Enfin, une nourriture que je n'ai jamais aimée un produit appelé "groues"
c'est également à base de farine de blé noir. C'est pâteux à souhait et pour
moi totalement indigeste. Pourtant, souvent, le jour de la "tuerie du cochon",
la soupe de boudins était servie avec des "groues", une horreur. Quant aux
crêpes si renommées maintenant, ma mère nous en proposait rarement. Il est
vrai que les ingrédients nécessaires à leur préparation et qu'elle devait acheter
en étaient la raison majeure pour ne pas nous en proposer plus souvent.
Le pain de ménage : la préparation de la pâte à pain était réservée à la
maîtresse de maison. Je crois qu'il en était ainsi dans les autres familles. En y
réfléchissant aujourd'hui, il m'apparaît que beaucoup de corvées étaient
tacitement réservées aux femmes. Pourquoi ? Il me semble que pétrir de la
pâte aurait dû logiquement revenir à l'homme et non à la femme, c'est une
activité qui nécessite un effort physique important. J'avoue que je ne
comprends pas mais c'était ainsi. Il s'agissait probablement d'un tabou ?
Le pétrissage se faisait tôt le matin dans la "mée", sorte de coffre
rectangulaire en bois de châtaignier bien sûr. La raison de cet horaire matinal
était que lorsque la pâte était suffisamment pétrie, il fallait que le levain fasse
son effet avant qu'elle ne soit enfournée. Lorsqu'elle était prête, elle était
répartie dans des paniers faits de paille qu'en langage gallo on nommait des
"gedes" et dans lesquels on plaçait un tissu blanc, les bords repliés sur la pâte.
Pour activer l'action du levain, les "gedes" étaient placées sous la baleine
dans le lit des parents qui, pensait-on, n'avait pas eu le temps de refroidir.
Pendant que la femme pétrissait, l'homme avait chauffé le four à l'aide de
bois de fagots. Le four banal appartenait à la communauté. Pour nous il était
proche de la maison. Chaque pain, pesait plusieurs kilogrammes et la fournée
de 6 à 8 pains pouvait durer de dix à quinze jours. C'est dire que le pain frais
ne durait qu'une journée.
De temps à autre, nous avions droit à un pain sucré. Ce pain ne se
distinguait des autres que par l'apport de lait, d'ceufs et de sucre, en quantités
36 modérées évidemment. Nous nous en régalions et sa durée de vie était très
courte. À ce sujet, je me remémore une anecdote qui en dit long sur l'état
d'esprit dans lequel je me trouvais. Il faisait beau, c'était sans doute à
l'occasion de la fête de la Saint Henri le 13 juillet. J'avais entendu ou
simplement compris qu'à cette occasion, ma mère préparerait un pain sucré.
Je ne dis rien à personne, mais, en mon for intérieur, je décidai que je ne
participerais pas aux agapes du pain sucré. Je m'étais dit : "Pourquoi donc
veut-elle s'occuper de moi aujourd'hui et pas les autres jours ?"
C'est ainsi que je m'en fus me cacher dans le fameux petit taillis dont j'ai
déjà parlé. Les réjouissances devaient avoir lieu vers 15 ou 16 heures. On
m'appela, mais je ne répondis pas, et restai là jusqu'au moment où, la nuit
approchant, je rentrai à la maison. Ma mère me dit simplement qu'elle
m'avait appelé mais, comme je n'avais pas répondu, alors, on avait mangé le
pain sucré sans moi. Aucun des membres de la famille ne s'était préoccupé de
mon insignifiante personne. En somme mon absence n'avait pas perturbé la
fête. Curieusement j'étais totalement indifférent à ce qui s'était passé. J'avais
réalisé ce que j'avais décidé. Je crois que ce fut là mon premier acte de
rébellion, par la suite je n'irais guère plus loin.
Lors des fêtes de Noël, dès que nous en avions l'âge, nous allions assister à
la messe de minuit. Je me souviens de la résonance provoquée par nos
"galoches" sur le chemin gelé, il en était de même lorsque nous allions à
l'école. Je me rappelle une année où, au retour de la messe de minuit, nous
avions nettoyé nos galoches pour les mettre près de la cendre qui couvait
dans la cheminée. J'avais bien essayé d'apercevoir le "petit Jésus" descendre
par la cheminée, mais, malgré mes efforts, le sommeil avait été le plus fort.
Ce que nous trouvions dans nos chaussures le lendemain matin,
l'inventaire en est facile. Quelques carrés de chocolat Poulain et une orange.
Cette dernière était enveloppée dans du papier de soie. C'est ce papier que je
trouvais le plus intéressant et que je conservais le plus longtemps possible.
Lorsque je vois ou entends égrener la liste de cadeaux reçus par les enfants
d'aujourd'hui, je ne fais pas la comparaison avec ce que j'ai reçu, peut-être
deux fois dans ma vie d'enfant, je me pose seulement la question : est-ce bien
raisonnable ?
Ce que nous devions acheter ou le plus souvent troquer : le sucre et
l'huile, contre quelques oeufs ou une motte de beurre. Ceci nous permettait
de temps à autre d'avoir droit aux pommes de terre frites. Un luxe, le café, et
plus encore, la chicorée Leroux. Il avait bien l'aspect du café, mais pas le
goût. On ne s'embarrassait pas d'une chose aussi insignifiante. Nous devions
aussi acheter du pétrole pour alimenter la lampe de la "pièce" ainsi que la
lampe-tempête destinée à l'étable. La commerçante dont je n'ai jamais su le
nom portait le sobriquet de "la Garo". Elle habitait le bourg et allait de
village en village, puis de porte en porte, voyageant dans un véhicule attelé à
37 un cheval. Ce chariot rappelait ceux des westerns du Far-West ou encore le
célèbre tableau de Van Gogh.
Le fil et les aiguilles, c'était l'affaire de la mère Céline de Bellevue, qui les
transportait à l'aide d'un âne attelé à un charreton sur lequel était posé un
plateau garni de cases, dans lesquelles elle répartissait ses fournitures. Comme
"la Garo", elle allait ainsi de village en village ou de ferme en ferme, puis de
maison en maison. Elle était veuve et avait deux filles. Voilà une nouvelle
preuve des difficultés de la vie dans les campagnes de France, dans les années
1920-1940. Pour autant, toute cette population n'a jamais éprouvé le besoin
de protester. La vie était ainsi faite et chacun portait et gardait pour lui son
fardeau sans jamais récriminer.
Une autre commerçante ambulante faisait également du porte-à-porte,
mais seulement à la belle saison. C'était la marchande de poissons. Elle
vendait du merlan et de la sardine, selon le vieux principe du "13 à la
douzaine" des vendeuses placées à l'angle des rues de Nantes et d'ailleurs.
Cette corporation populaire, bien connue dans toute notre région, a été
supprimée par l'augmentation du trafic des voitures. En plus et c'est le
comble, elles criaient "A la fraîche". Des sardines fraîches à l'oxyde de
carbone !
Quant au poisson que nous consommions dans nos campagnes, là aussi, il
y avait forcément un problème de conservation. Même si au départ des ports,
le poisson était recouvert de glace, il est certain que transporté au bras toute
une journée, la glace fondait rapidement. Ce poisson arrivait probablement
de La Turballe ou du Croisic. Transporté par voie ferrée jusqu'à la gare de
Sévérac, il était remis aux revendeuses. Ces dernières partaient de la gare à
pied faire leur tournée de hameau en hameau ou de ferme en ferme. Cela
semble aujourd'hui impensable.
Afin de payer les produits que je viens d'énoncer, le plus fréquemment il
ne s'agissait pas d'un règlement avec de l'argent, mais d'un troc : beurre et
oeufs contre : huile, café et sucre surtout. Notre alimentation était-elle
équilibrée, c'est fort douteux, mais nous n'avions pas faim c'était l'essentiel.
Parfois, nous n'avions que du saindoux à mettre sur notre tartine de pain de
ménage. Pour qu'il soit plus goûteux à nos palais pourtant pas très délicats,
nous y ajoutions du sel et du poivre. Le fruit que je consommais en grande
quantité la saison venue était la pomme. Je pense que c'était avant tout le
besoin de me remplir l'estomac. Cependant, je ne suis plus dans les mêmes
conditions, et malgré tout, je continue à être grand consommateur de ce fruit.
Cette mère Céline dont je viens de parler avait un don. Elle était
guérisseuse par apposition des mains. Ma soeur aînée s'était brûlée avec de
l'eau bouillante. Mes parents n'allèrent pas, bien entendu, chercher le
38 médecin, par contre la mère Céline fit l'affaire. C'est ainsi que ma soeur eut
l'imposition des mains sur sa jambe brûlée. J'ignore si ce fut l'effet de
l'imposition des mains ou plus simplement le fait que l'eau était chaude mais
non bouillante, quoi qu'il en soit ma soeur n'eut pas de cicatrice sur sa jambe.
L'ambiance familiale
Tel est le milieu dans lequel j'ai évolué pendant ma prime jeunesse. Je l'ai
déjà dit, mon père avait subi une trépanation. Ce traumatisme crânien a, eu
j'en suis convaincu, des conséquences néfastes sur son comportement durant
le reste de sa vie. Les fréquentes crises d'épilepsie en représentaient la
manifestation la plus spectaculaire. Au passage, je note que ce handicap ne l'a
pas empêché de faire son service militaire, puis d'être mobilisé en 1914 et
blessé sur le front. Au départ, c'était donc un homme diminué, qui a malgré
tout vécu jusqu'à l'âge de 74 ans. Il vivait et a toujours vécu dans le moment
présent, sans se soucier du lendemain aussi bien pour lui que pour sa
nombreuse progéniture, hélas !
Cela pourrait ressembler à une philosophie de vie mais ce n'était pas le
cas. Il s'agissait plutôt d'une situation fâcheuse et regrettable pour un père de
famille de 9 enfants. Le handicap dont était porteur mon père constituait,
j'en suis convaincu, une excuse à son comportement empreint parfois d'une
grande et incompréhensible violence, tant à l'encontre de plusieurs de ses
enfants que des animaux. Toute la question est de savoir s'il était atteint
d'une affection post-traumatique ne concernant que lui ou s'il s'agissait d'une
maladie familiale et héréditaire. La première hypothèse est de loin la plus
plausible..
À l'exception d'un frère aîné mort au champ d'honneur, dont le
comportement, selon les autres membres de la famille, était ce qu'il y avait de
plus normal avant sa disparition, j'ai bien connu son autre frère et deux de ses
soeurs. Ce facteur accrédite la thèse selon laquelle l'origine de la maladie serait
post-traumatique, c'est-à-dire qu'elle aurait été causée par le fer du cheval
alors qu'il était enfant. Un autre argument allant dans le même sens est
qu'aucun de ses enfants et de ses nombreux petits-enfants n'a été atteint de la
maladie. Ce qui en clair voudrait dire qu'il s'agissait d'une atteinte qui n'avait
touché que lui, mais non inscrite dans le patrimoine génétique de la
descendance. C'est une notion importante à souligner.
Cependant pour moi, les séquelles de sa maladie constituaient une
circonstance atténuante, j'en suis intimement convaincu. La suite va montrer
comment il était également possible de le retourner, d'en faire un être doux
et obéissant. Sans le vouloir et sans malice mais efficacement, je le fis lorsque
j'avais 16 ans. Apparemment tout cela peut paraître contradictoire, je le
reconnais, il n'empêche que je suis le témoin qui se souvient.
39 Le couple étant formé de deux personnes, il me faut donc parler de ma
mère. Ah ! Ma mère, c'était autre chose ! Toutes les personnes qui l'ont
connue et qui sont sans doute rares aujourd'hui ne démentiront pas. Elle était
intelligente, elle comprenait très vite, l'esprit toujours en éveil et la réaction
rapide. D'une fierté excessive, ne perdant pas un millimètre de sa taille qui
était moyenne, n'adressant la parole qu'aux personnes qu'elle jugeait dignes
de l'entendre.
Pourtant son comportement envers ses enfants n'a pas toujours été
exemplaire. Aimer son mari, c'est bien, le préférer à ses propres enfants, y
compris quand les temps furent devenus plus durs, lui donner la préférence
alimentaire, c'est beaucoup moins bien. Elle était à la dévotion totale de son
mari, ne sachant que faire pour lui donner toute satisfaction. Elle lui était
totalement soumise comme un chien fidèle l'est envers son maitre. Jamais au
grand jamais un mot plus haut que l'autre à son égard, comme s'il y avait eu
un pacte secret d'établi dans le couple. S'est-elle confiée à quelqu'un ? En tout
état de cause, à aucun de ses enfants et vraisemblablement à personne d'autre.
Elle était courageuse et a beaucoup travaillé, elle était douée d'une volonté
farouche. Dans les années, 1950 deux de mes frères ont quitté la maison pour
fonder chacun une famille. De ce fait, ils n'ont donc plus été en mesure
d'aider autant les parents. C'est à partir de ce moment-là qu'elle est allée laver
le linge chez les autres, elle s'est usée à la tâche. Je suis certain qu'elle vivait
cela comme une véritable déchéance, difficilement supportable pour elle.
Mais jusqu'au bout elle n'a jamais prononcé un mot qui aurait pu ressembler
à une plainte. Sa fierté était sans doute aussi sa force.
Cependant, dans certaines circonstances, par exemple lorsque deux de ses
enfants furent blessés et simultanément hospitalisés (l'un à Redon l'autre à St
Gildas des Bois), donc dans deux directions opposées, elle a montré un
véritable dévouement, allant les voir l'un et l'autre, à pied bien sûr.
Toutefois, est-ce que "ceci efface cela" ? Elle est morte à la veille de ses 91 ans
sans avoir souffert, elle était en possession de toutes ses facultés physiques et
intellectuelles et apparemment sans aucun regret. Sur sa table de nuit, on a
trouvé un roman. Sur le moment j'avais été surpris qu'elle lise un livre d'un
auteur dont la lecture n'est pas réputée aisée, surtout à l'âge de 91 ans.
À son sujet une seule question demeure : "N'avait-elle pas peur de son
mari ?" Mieux que quiconque elle connaissait ses accès de violence
démesurée. C'est peut-être là que résidait le secret d'une vie entre ces deux
êtres : la peur ? Jusqu'au décès de son époux, n'a-t-elle pas vécu seule avec son
drame, sans pouvoir ou vouloir partager un cauchemar qui a peut-être duré
près d'un demi-siècle ? Personne ne le saura jamais. S'il en a été ainsi, elle a
droit à toutes les indulgences, de toute manière comment peut-on en vouloir
à une mère ?
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