Le Bleu de mes maux d'amour

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Printemps 1962, Sarah se tient sur le ponton du bateau amarré dans la baie de Saïgon. Demain elle débarque dans ce pays inconnu.
Les yeux dans le vide de sa vie, sa main se crispe sur cette lettre qu'elle n'aurait jamais voulu recevoir.
Que réserve le destin à cette jeune fille, décidée à retrouver la trace de son père adoré disparu si mystérieusement ?
L'avenir lui fait peur quand une main se pose sur son épaule... un jeune Asiatique tout de noir vêtu lui sourit... et toute son existence va s'en trouver bouleversée.

« Ni un roman d'amour, ni un roman d'aventure mais un roman de vie, juste l'envie de me replonger dans les mots d'amour que m'écrivait mon père avec ses yeux bleu azur. »


Publié le : mercredi 3 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334086844
Nombre de pages : 342
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-08682-0

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

Nos enfants sont notre plus belle réussite et réussir leur éducation notre plus grand défi.

Ce manuscrit est dédié à Sarah que j’aime par-dessus tout.

Le crucifix des espoirs

Un soleil de plomb, le peloton d’exécution qui arme le prisonnier. On entend au loin des cris d’enfants, un ordre strident, une envolée d’oiseaux. Un homme, le visage buriné par la souffrance, au regard bleu azur, qui fixe l’horizon, une larme qui coule le long de sa joue, une salve qui détonne dans un bruit étourdissant, les balles qui transpercent l’air, des flots de sang rouge vif qui jaillissent et le détenu qui titube pour en finir par chuter lourdement face contre terre, puis le trou noir. Je me réveille en nage. Ma main se resserre sur le mouchoir en soie de mon père. Il me manque tant. Le chagrin m’inonde à en perdre comme trop souvent, ce soir, le sommeil.

Je me lève, enfile un vêtement, me passe la figure sous l’eau et monte sur le pont désert du bateau bercé par le cliquetis de la marée. Nous arrivons demain à Saigon après douze jours de traversée. J’allume une cigarette. L’embrun de l’océan iodé me rafraichit le visage. Je lève les yeux et ce soir le ciel a rendez-vous avec la pleine lune et sa constellation d’étoiles qui illuminent une mer d’huile. Son reflet ondulé dans l’eau donne à cette dernière une couleur noire, une couleur d’encre noire. Partout autour du bateau, des pics et des voûtes, des éruptions montagneuses jaillies des profondeurs de la mer qui s’érigent majestueuses et semblent à la fois nous défier et nous montrer la voie. Le silence, ce soir, est de cathédrale, juste violé par intermittence par le frémissement des voiles sous la brise. A l’horizon, on devine, sous la brume, la côte vietnamienne illuminée par des milliers de lanternes, comme à en laisser penser à un début d’embrasement des collines bordant l’océan.

Une nuée d’hirondelles virevoltent soudainement au-dessus de ma tête avant de tournoyer, en accélérant leurs battements d’ailes, autour du mât du bateau comme à vouloir l’enlacer. Je lève les yeux pour les observer quand la silhouette imposante d’un rapace transperce le ciel étoilé. Un prédateur à me dire que les contrariétés sont rarement solitaires à toujours s’enchaîner les unes aux autres pour au final en faire rimer avenir avec vieillir. Une brise s’est subitement levée et des nuages menaçants se sont décidés à cerner la lune. Ils l’entourent et semblent vouloir l’éteindre telle l’eau sur le feu. Un brin superstitieuse, j’ai toujours été sensible aux signes annonciateurs de nos destins et l’atmosphère pesante qui règne ce soir ne me dit rien qui vaille quant à ma journée à venir.

Je saisis dans ma poche la lettre que j’aurais aimé ne pas recevoir. Je la déchire en mille morceaux à les jeter par-dessus bord. J’observe les bouts de papier virevolter légers dans l’air avant de s’enfoncer dans les eaux de la baie. Nos émotions négatives nous font vieillir avant l’âge et, ce soir, je me sens si fatiguée, telle une vieille personne assise derrière sa fenêtre à scruter vainement le gris horizon, une fin d’après-midi d’automne, quand le vent enlace les arbres à en faire mourir ses feuilles et les transformer en squelettes inanimés. Douze interminables jours de traversée à tourner en rond sur le pont du bateau et à imaginer la vérité que je ne veux admettre pour en finir par me mettre le moral plus bas que terre, aussi profond qu’un puits sans fond. Je savais par avance que ce voyage vers la quête de mon sombre passé serait une épreuve autant douloureuse qu’inévitable.

– Bonsoir, quel spectacle magnifique, n’est-ce pas ?

Je me retourne, un jeune homme asiatique, tout de noir vêtu, aux longs cheveux liés et pieds nus, me dévisage. Il tient dans la main une bougie à la flamme chancelante sous la brise de la nuit. Les effluves de jacinthe qui s’en dégagent inondent le pont du bateau. Son visage m’est inconnu. Son ombre sur le ponton sous la flamme de la bougie me semble infinie. Il fait un pas en avant, sourire aux lèvres.

– Oui, lui réponds-je sèchement.

Je ne suis pas d’humeur ce soir à engager la conversation. Je lui donne congés car demain, j’ai rendez-vous à la prison de Buôn Me Thuôt pour récupérer les effets personnels de mon père. J’ai très longtemps hésité à effectuer ce voyage. Je n’en attends à la fois rien et tant de choses. Je n’ai aucune idée de ce que je vais y découvrir. Peut-être y trouverai-je des réponses à mes angoisses ?

De retour dans ma cabine, je m’allonge sur mon lit. Je retire la fine gourmette en or que m’a offerte la semaine dernière Mme Honoré, l’une de mes patientes préférées. La vieille dame vit seule avec son chat dans son petit appartement parisien depuis la mort de son époux il y a presque dix ans. Une peine à en avoir conservé ses cendres dans une petite urne noire à ne la quitter. Elle ne se déplace jamais sans elle, posée sur son chevet de sa chambre quand elle dort, sur la table de la cuisine quand elle dine ou dans son cabas quand elle part faire quelques emplettes. Comme elle me le dit toujours, c’est sa façon de l’avoir toujours avec elle. Il était dans le négoce de café. Son appartement est empli d’œuvres africaines, de masques, statuettes ou amulettes souvenirs des maintes voyages qu’il a effectué sur ce continent. Ses deux fils vivent en Amérique, alors je suis en quelque sorte la compagnie qu’elle attend chaque midi derrière sa porte. Je passe chaque jour lui soigner les varices qui la font tant souffrir, les mains toujours chargées d’une religieuse qu’elle savoure autour d’un thé après ses soins. Son chartreux sur les genoux, ses lunettes rondes sur le bout du nez, la photo de son défunt mari en haut de forme posé au milieu de la table et une tasse de thé à la main, elle me parle de la vie à me lire les poèmes qu’elle a écrits la veille à toujours me faire rire ou pleurer des émotions qu’elle pose dans ses mots. J’aime sa compagnie, sauf à devoir poursuivre ma tournée de soins. Et quand je me lève à devoir la quitter, elle s’agite à me proposer de reprendre une tasse de thé et m’interroger sur mes amours à toujours chercher un prétexte pour relancer la conversation. La solitude de la vieillesse est parfois prégnante.

Je déteste la nuit et l’attente du sommeil. Elle sera longue alors, comme j’en ai pris l’habitude, je saisis ma plume et mon cahier et j’exhorte mes mots et sans doute aussi mes maux avec madame l’insomnie, ma convive chaque soir. J’aime pourtant la vie, je suis d’une nature optimiste et gaie et en même temps, j’aime aussi cette mélancolie et cette tristesse qui engendrent une forme de beauté que j’apprécie tant. J’ai toujours aimé l’arrivée de l’automne, quand les arbres se meurent et le vent qui siffle à travers ses branches annonce le chant des solitudes. Tout être humain à son côté ombre et je puise mon inspiration dans les entrailles de mes sombres tourments. J’ouvre délicatement ma précieuse petite bouteille d’encre aussi noire que les larmes de mon âme du soir. J’y plonge ma plume à déposer mes maux sur une feuille immaculée. Ce soir, la fine pointe de ma plume glisse avec aisance sur le grain du papier, sous un doux crissement, telle une agréable mélodie. Cette nuit, la pensée de Mme Honoré m’inspire.

Le crépuscule d’une vie.

Une fin d’après-midi d’automne à l’orée de la nuit tombante,

Quand le ciel pleure ses larmes d’une souffrance pesante,

Quand les arbres couleur ocre se meurent à en devenir
des squelettes inanimés,

Quand la bise vous caresse le visage à en creuser
un sillon d’espoirs consumés,

Arque bouté sur un banc, un vieux monsieur, fatigué,
au crépuscule de sa vie,

Le visage buriné par le temps qui passe se retourne
sur son passé et survit,

Il pense à tous ces proches tant chéris et trop tôt disparus,

Emportés par Madame la mort avec ses fourches crochues,

Son cœur meurtri pleure toutes les souffrances de sa vie,

Et une larme creuse une ultime ride sur sa joue meurtrie,

Un enfant le dévisage, les yeux emplis d’espérances,

Mais il n’attend patiemment juste que la délivrance,

Qu’une main se pose sur son épaule chancelante,

Et lui fasse quitter ce monde d’étoiles filantes,

Il ressent la mort approchée,

Et il se sent juste enfin apaisé.

Je suis réveillée au petit matin par l’appontage vigoureux du bateau au quai. Un coup d’œil rapide par le hublot de ma cabine me fait comprendre que nous sommes enfin arrivés à destination. Une toilette sommaire, le temps de faire ma valise, j’ouvre la porte de ma chambre à en découvrir un objet accroché se balancer, un crucifix à la tête manquante, un seigneur crucifié et décapité et en dessous, un dessin. Un scorpion muni d’une seule pince grande ouverte, tout de rouge, comme peint sur le bois avec une goutte de sang déposée sur le bout d’un doigt. Je scrute en vain le couloir désert, décroche l’objet en bois et l’enfouis dans la poche de ma robe. Je reprends ma route à me retrouver sur le quai du port de Saigon.

Le soleil est déjà haut dans le ciel, ses rayons me brûlent la peau. Tout autour de moi, un spectacle majestueux. Des bateaux, une nuée de bateaux de pêche multicolores à perte de vue. Ils semblent se défier mutuellement avec leurs proues en forme de dragons. J’ai l’impression qu’ils me dévisagent avec leurs yeux exorbités et leurs griffes acérées ! Leur lent balancier porté par la marée, à s’élever au-delà de l’horizon, puis à sembler s’abaisser à mes pieds, ressemble à une danse d’intimidation. L’odeur du poisson frais a envahi l’atmosphère. Elle me donne la nausée, je retiens ma respiration, je me fraye un passage à travers des centaines de personnes affairées tout autour de moi sur la plage. Mes pieds baignent dans les flaques d’eau de mer. Des oiseaux tournoient haut dans le ciel et semblent m’épier telle une proie. Comme une intuition, je pressens que cette journée ne se présente pas du tout sous les meilleurs auspices !

J’interpelle un pousse-pousse. Je lui indique ma destination. Nous traversons Saigon. La ville a encore les stigmates de la guerre. Des bâtisses éventrées défilent sous mes yeux. L’armée est présente partout dans la ville. Le soleil m’aveugle. Partout, des étals de fruits, légumes et épices. Leurs parfums embaument mes narines, leur couleurs mes yeux. Et la foule ! J’ai l’impression d’être dans une fourmilière avec toutes ces personnes et ces enfants à tous les coins de rues. Les vélos, les charrettes tirées par des hommes ou des chevaux nous croisent sans intermittence. La foule m’enivre.

Nous nous arrêtons à un carrefour. Un vieux monsieur assis à même le sol, sous un palmier, me dévisage sous son immense chapeau de paille. Quel âge peut-il avoir ? Quatre-vingt ans ? Quatre-vingt-dix ? Les rides ont creusé son visage anguleux. Il me sourit. Il n’a plus de dent. L’usure du temps qui défile inexorablement fait son ouvrage. La souffrance fait vieillir avant l’âge. Je m’interroge quant à savoir ce qui a pu pousser mon père dans ce pays et cette ville. La traversée de Saigon me semble interminable. Je me demande si j’ai bien fait de m’aventurer dans ce périple.

Nous sortons enfin de la métropole pour s’engager sur un chemin. Les palmiers m’offrent l’hospitalité de leur ombrage, les fleurs de lotus multicolores teintées de rouge et jaune illuminent notre sentier et semblent ouvrir notre route. Les odeurs de citronnelle irradient tout mon corps. Des nuées de colibris virevoltent au-dessus de ma tête. Ils semblent vouloir me souhaiter la bienvenue. Le souffle de leurs battements d’ailes saccadés rafraichit mon visage. Par intermittence, des perles de rosée qui coulent le long des feuilles viennent caresser mes bras à vouloir s’engouffrer dans mon corps tel un élixir de sérénité. Le bruit de l’eau du ruisseau que nous longeons me rappelle la vigueur de la vie. Les rayons de soleil transpercent par intermittence cette luxuriante végétation et semblent former une multitude de toiles d’araignées. Nous nous engouffrons sous un tunnel de végétation, le tunnel de la vie, où seuls les soubresauts du pousse-pousse dû aux nombreuses ornières et pierres rencontrées me rappellent la dureté de nos existences.

Dans ces étroits chemins escarpés, nous bifurquons parfois à droite, parfois à gauche, nous ne cessons de monter et descendre tels nos choix de vies. Notre itinéraire à la fois tracé et sinueux ressemble à nos destins à vivre vainement avec nos remords et regrets de nos décisions de vies jamais vraiment innocentes. Un papillon multicolore vient se poser sur mon bras. Je l’observe attentivement. Une de ses ailes est amputée en bonne partie. Nos cicatrices sont le témoignage des blessures que nous impose la rudesse de nos existences et telles celle du lépidoptère, nos vies sont âpres, fragiles et éphémères, parfois portées par les doux alizés à butiner de fleur en fleur et parfois emportées par les bourrasques de l’orage qui gronde. Je lui tends ma main, l’insecte reprend son envol tel un bonheur insaisissable.

Je sens une main sur mon épaule qui m’extirpe de mon sommeil. C’est mon chauffeur qui m’indique que nous sommes arrivés à destination. Devant moi, la prison de Buôn Me Thuôt en plein milieu de la forêt. Une muraille gigantesque de plus de cinq mètres de haut, enveloppée de plants de bambous et lierres, surmontée de fils barbelés acérés avec un gardien posté devant la porte ornée de chaque côté par un bouddha. Je m’approche du militaire. Il ne parle ni français ni anglais. Il est armé et porte un casque aplati sous cette chaleur étouffante. Je lui lance un sourire, le canon de son fusil comme réponse ! Il n’a pas l’air accueillant. Je lui tends ma convocation, mais il me repousse et commence à crier en me faisant signe de m’en aller ! Je ne comprends pas ce qu’il veut me dire. Je me sens désemparée.

– Ho in la Tan ! crie une voix dans mon dos.

Je me retourne à constater la présence du jeune asiatique du bateau qui avait dû nous suivre ! Il prend ma convocation, la lit rapidement, s’approche du militaire, l’entretient en vietnamien, en finit par poser sa main sur son épaule et se retourner vers moi.

– Vous pouvez rentrer, il croyait que vous veniez pour une visite et les visites des détenus n’ont lieu que le dernier jeudi de chaque mois. Je lui ai expliqué l’origine de votre venue.

Je le remercie et suis le gardien qui pousse la porte qui grince sous son poids comme pour annoncer le monde des souffrances et torpeurs dissimulées qui m’attend à l’intérieur du lieu. Nous rentrons dans une immense cours inondée de soleil déjà haut dans le ciel. De chaque côté, les cellules des détenus. Des bâtisses avec de petites fenêtres munies de barreaux. Des dizaines et des dizaines de détenus enfermés, accrochés aux barreaux de leurs cellules qui me dévisagent hagards, torses nus, le visage émacié et mal rasé. Une odeur insupportable m’envahit. En plein milieu de la cour, un échafaud en bois à la trappe grande ouverte m’indispose.

Un détenu m’interpelle par la fenêtre de sa cellule, mais je ne comprends pas ce qu’il veut me dire. Deux énormes rats à la queue démesurée et aux poils aussi gris que mon humeur du jour me coupent la route. Ils semblent apprivoisés tant ils sont nombreux et insouciants à la présence humaine. Soudain, le claquement d’un fouet et le râle de souffrance d’un détenu transpercent l’air. Je sombre dans la noirceur de la nature humaine. Les rayons du soleil me brûlent la peau, je fixe le gardien qui me précède et la baïonnette de son arme qui le surplombe.

Au fond de la cour, une deuxième muraille avec deux gardiens en fonction qui nous ouvrent la porte. Nous pénétrons un patio, comme un illusoire oasis dans ce désert où l’humanité s’égare. Deux détenus sont de corvées de jardinage, un râteau à la main. Un jardin magnifique aux senteurs de vanille, une mare avec des nénuphars, des arbustes fleuris, un lit posé à même le sol sous un toit en bambou, de l’autre côté on devine un temple. Le ruissellement de l’eau qui coule et le chant des oiseaux bercent les lieux. Au centre du patio, une magnifique bâtisse blanche. Le gardien me fait comprendre d’attendre sur le bas de la porte. J’allume une cigarette à réciter dans ma tête les questions que j’ai préparées pour le maître des lieux. Il est des rendez-vous que l’on attend avec autant d’impatience que d’angoisse.

Au bout de quelques minutes, il revient et me fait signe de rentrer. A l’extrémité du long couloir, le bureau du directeur de la prison. Il est assis derrière son pupitre, dans un costume blanc, cheveux courts à la brosse, avec une moustache parfaitement taillée. Il me fait signe de m’assoir. Mes yeux se figent sur la profonde balafre traversant de part en part sa joue gauche. Posé en plein milieu de la salle, son bureau est uniquement agrémenté d’un téléphone et d’une baguette en bois. Il saisit le morceau de bois qu’il tapote en cadence entre ses mains. La fumée du cigare qui se consume dans le cendrier en ébène posé sur son bureau m’indispose. Il me lance un sourire dont je ne sais s’il est empli de bienveillance ou sournoiserie. Au-dessus de ma tête, un immense ventilateur rafraichit l’atmosphère étouffante. Un moustique m’insupporte à vouloir se poser sur mon bras. Je reste figée, comme tétanisée. Sous mes pieds, les multiples nœuds du bois du plancher, peint de couleur blanche, me rappellent mes propres tourments. La fébrilité envahit mon esprit à m’enfoncer dans mon fauteuil. Son cuir se colle à ma peau. Je sens les battements de mon cœur s’accélérer et une goutte de sueur glisser le long de ma tempe. Je lui tends ma lettre.

– Un instant, me répond-t-il.

Il prend son téléphone et s’entretient en vietnamien sans doute avec l’un de ses collaborateurs.

– Mon père a-t-il eu un procès équitable ? m’aventure-je.

– Oui, comme seule réponse.

– Comment a-t-il été exécuté ?

– Fusillé comme tous les bourreaux d’enfants.

J’ai un pincement au cœur. La mémoire vivace du cauchemar qui accompagne mes nuits depuis de si longs mois envahit mon esprit. Au même moment, une jeune femme, aux longs ongles vernis de rouge, vêtue d’un ample pantalon d’une noirceur assorti à son chemisier et sa chevelure, rentre et dépose devant moi, sans me dévisager, une boîte métallique grise. Je l’ouvre fébrilement sous le regard pesant du directeur. A l’intérieur, une chemise blanche proprement pliée mais défraichie, sa carte d’identité, une boîte à tabac, une bague, une chevalière et sa chaîne pendentif.

– Savez-vous où il a été enterré ?

– Non, son corps a été récupéré par un certain Mr Lê comme seule réponse.

– Vous savez où il habite ?

– Non, je ne le connais pas et il ne nous a pas laissé d’adresse.

Je range délicatement les effets personnels de mon père dans la boîte, je donne congés au directeur, je retiens ma respiration pendant la traversée de la prison, les yeux toujours fixés sur la baïonnette du gardien. La complainte de la porte principale qui se ferme sur ce passé si douloureux me glace le sang. Je traverse la clairière. Le soleil de plomb m’insupporte toujours autant et je m’engouffre dans le pousse-pousse qui patientait à l’extérieur. Je suis déçue car je n’ai rien appris de nouveau et j’ignore où son corps a été enterré. Des Mr Lê, il doit y en avoir des millions au Vietnam. Il est des deuils de petit enfant qui en restent inassouvis une vie durant à ne pouvoir me recueillir sur sa tombe. Nous rentrons sur Saigon. Je suis fatiguée, je savais que ma journée serait emplie de rudesse, je m’y étais préparée, mais sans doute pas à ce point. Sur le chemin du retour, nous doublons le jeune asiatique à la queue de cheval qui m’a aidée tout à l’heure à pouvoir pénétrer la prison.

– Attendez, demande-je à mon conducteur.

– On vous ramène ?

– Avec plaisir ! me répond-t-il en montant dans notre véhicule.

– Je vous remercie de votre aide, mais vous savez lire le français ? le questionne-je.

– Oui, l’époux de ma sœur était parisien.

– Il est mort ?

– Oui, un malheureux accident.

– Désolée, je me prénomme Sarah.

– Enchanté, moi c’est Hoang.

Nous reprenons le sentier si accueillant ce matin. Je scrute le soleil. Il est à son zénith. J’ai si chaud, la chaleur envahit mon corps et mon esprit se brouille. Je repense aux mots prononcés par le directeur de la prison qui résonnent comme des coups de poignard à chaque soubresaut du pousse-pousse. Comme une lame qui s’enfonce toujours plus profondément dans la plaie ouverte au rythme des innombrables ornières et pierres rencontrées. J’observe notre chauffeur. Il est torse nu et sous un immense chapeau de paille, je ne distingue que son dos musclé brulé par les coups de fouets du soleil. Les lanières de notre moyen de locomotion lacèrent sa taille. Des gouttes de sueur qui coulent le long de ses vertèbres attisent sa plaie tel l’acide. Il est parfois préférable de vivre avec de vains espoirs une vie durant plutôt que des vérités acérées de l’instant si douloureuses.

Je m’appelle Sarah Camus. J’ai reçu il y a six mois un courrier des autorités vietnamiennes m’informant de l’exécution pour viol et meurtre d’enfants de mon père dont je n’avais plus aucune nouvelle depuis plus de quinze ans. Un vrai choc, une deuxième mort. Il a été exécuté le 21 décembre 1963, la veille de mon anniversaire ! En ouvrant ma boîte aux lettres à la nuit tombante de ce lundi pluvieux d’automne en rentrant de mon travail, j’ai de suite compris que cette missive noyée parmi toutes les correspondances de Charles serait emplie de tristesse. Une lettre bleue azur à m’en rappeler le regard de mon père et en guise de timbre, des pictogrammes à en ressembler à des guerriers un brin trop belliqueux.

Je suis une miraculée. A six ans, j’ai été victime d’une méningite foudroyante, j’ai été donnée morte cliniquement pendant plus de quarante-huit heures et le miracle de la vie s’est produit. Je suis revenue dans notre monde et à mon réveil, mon père adoré avait brutalement disparu, évanoui sans aucune explication.

Des heures, des mois, des années à pleurer la nuit, seule dans mon lit, son absence. Des années à le rechercher, une vie à vainement tenter de comprendre l’incompréhensible. Des nuits et des nuits à attendre que la porte de ma chambre s’ouvre, qu’il rentre, qu’il me prenne dans ses bras et que mon cauchemar s’arrête. Des jours et des jours à courir à la sortie de l’école espérant en vain sa présence comme il en avait l’habitude. Des Noëls et des Noëls à pleurer seule dans ma chambre. Je ne quitte pas son mouchoir en soie qu’il aimait tant et qui ornait toujours la poche de son costume. Il a disparu sans le prendre et chaque nuit qui passe, j’essuie dedans mes larmes de tristesse.

Mon père était quelqu’un de bien. Il était chirurgien, un très grand chirurgien. Un homme d’une immense valeur, incapable de faire du mal à une mouche. On se construit dans les yeux de ceux qui nous sont chers et d’apprendre, au-delà de l’annonce de sa mort, qu’il ai pu commettre l’un des crimes les plus horribles, m’a définitivement anéantie. Il n’est de réussite possible sans le miroir de ses yeux bleus azur qui s’illuminent.

Mes idées se brouillent au soleil couchant quand nous croisons deux jeunes vietnamiens assis au bord du chemin, couteaux à la main et visages dissimulés sous un foulard, affairés à tailler des morceaux de bambou. Je dévisage le plus trapus. Je pose mes yeux sur son torse basané et le tatouage s’y trouvant posé. Je reconnais le même scorpion que celui dessiné sur la porte de ma cabine cette nuit. Mes mains se resserrent sur la boîte métallique que j’ai récupérée à la prison. Je me retourne, ils se lèvent comme à sembler nous suivre. Je demande à notre conducteur d’accélérer le rythme, insouciante aux efforts déployés pour tirer notre véhicule sous cette chaleur si étouffante. Plus nous accélérons, plus ils semblent se rapprocher. Des corbeaux tournoient soudainement au-dessus de nos têtes comme à vouloir observer le spectacle à venir. Un vent chaud et sec s’est levé et agite les plants de bambous. Ils s’entrechoquent comme à vouloir applaudir d’impatience l’épilogue de la scène se jouant. Je m’interroge en vain quant à leurs desseins. Les soubresauts s’intensifient comme les gouttes de sueur sur mon front. Je me retourne, ils se rapprochent, une cinquantaine de mètres derrière nous avec leurs poignards effilés dans la main.

Un morceau de bois mort sur le bas côté attire mon attention à vouloir m’en servir comme d’une arme de défense. Je me décide au final à affronter mon destin. Je demande à notre conducteur de stopper net notre véhicule. Je pose un pied à terre à saisir le bout de bois à constater les deux hommes s’être évanouis dans la nature. Les chants qui se mettent à résonner dans mon dos me font sursauter. Je me retourne à observer l’arrivée d’une patrouille militaire sortie de nulle part se dirigeant sans aucun doute vers la prison. Ils nous saluent à leur passage. Je lâche mon arme à terre à soupirer de l’épreuve subie et remonte dans notre pousse-pousse.

Nous reprenons notre route vers Saigon. Je passe la fin du voyage à épier les bosquets de chaque côté du chemin et à imaginer nos agresseurs retenter leur chance. Chaque frémissement des haies bordant le sentier me fait tressaillir à anticiper les voir resurgir. Une nuée d’hirondelles dissimulées dans la végétation s’envolent inopinément sous mes yeux à m’en faire sursauter. Le vent grandit à soulever des bourrasques de poussières. La mousson guette. Je crois apercevoir leurs silhouettes furtives se déplaçant à travers les haies bordant le chemin que nous arpentons. Nous franchissons une passerelle en bois reliant deux vallées. Sous les lattes de bois craquantes, la chute est vertigineuse, comme à être sans fond. Je me rassure à me persuader que ce périlleux passage semble un brin infranchissable pour nos deux poursuivants. Il est des jours à s’ancrer inconsciemment pour toujours dans nos mémoires.

Cette journée m’a vraiment éreintée. J’ouvre ma valise et saisis ma boîte à musique magique en bois. Je remonte le mécanisme et la pose sur mes genoux. Le couvercle se soulève à m’en dévoiler Jeanne, ma petite danseuse préférée en tutu rose et au sourire radieux. Je passe la fin du voyage à remonter le mécanisme, bercée par la mélodie tant aimée de ma petite enfance et à vouloir lui donner la main pour danser avec elle. Enfin un peu de réconfort dans la brutalité de ma journée !

La nuit est tombée lorsque nous rejoignons Saigon qui, pour ma plus grande joie, s’est vidée ce soir de sa fourmilière humaine. Les odeurs des étals d’épices enivrent mes narines Je paye ma course en laissant un généreux pourboire bien mérité à notre conducteur. Mon esprit reste aux aguets à repenser à nos deux agresseurs de tout à l’heure et à épier vainement les angles des rues clairsemées arpentées. J’en finis par conclure qu’il ne devait s’agir que de voleurs de bas chemins à sans aucun doute avoir jeté leur vil dévolu sur d’autres innocentes victimes.

J’ai faim, je n’ai rien mangé depuis hier soir. J’appréhendais mon rendez-vous à la prison et avais une boule à l’estomac toute la journée. J’invite le jeune homme à diner, je lui dois bien ça. Nous nous arrêtons dans un tout petit restaurant à ciel ouvert. Je m’écroule dans le fond du fauteuil en osier, éreintée de la rudesse de ma journée, à en oublier celle de mon siège. Je lève mes yeux à constater le jeune homme rester immobile, debout, les mains dans le dos, à attendre que je l’invite à me rejoindre. Il s’exécute à me sourire et s’assoir à son tour. Je commande du poisson qui grille sous mes yeux et un bol de riz cantonnais.

Je desserre discrètement les lanières de mes sandalettes sous la table. La petite fille, aux pieds nus qui balancent dans le vide, assise à la table d’à côté avec ses parents me dévisage à sans doute être surprise de voir une personne à la peau si blanche. Je lui envoie un sourire, son visage s’illumine comme peut-être ma soirée. Les effluves de lotte au safran qui se dégage du bol posé sous mes narines me mettent en appétit. Je lève la tête à constater les mains du jeune homme collées, ses yeux fermés et ses lèvres réciter ce que j’imagine être une prière.

– Tu es croyant ? le questionne-je.

– Oui, je prie Bouddha pour le remercier de ton hospitalité à partager ton repas et l’implorer pour qu’il t’aide à retrouver le bonheur. Tu semble si triste.

– Merci, lui réponds-je.

Ce garçon me trouble. Je pose mes mains sur le verre d’eau que vient de m’apporter le maître des lieux. Elle est froide à m’en rafraîchir agréablement le bout des doigts. Je lève les yeux. La bougie, aux senteurs d’orangers, posée au milieu de la table éclaire le visage de mon invité. La profondeur de son regard m’intrigue. La flamme de la bougie se reflète dans la prunelle de ses yeux à m’en inspirer des émotions empreintes autant d’envies que de craintes. Juste un regard qui vous transporte sans pouvoir l’expliquer au bord du précipice. Un précipice dont on ne sait s’il vous ouvre les portes des paradis cachés ou celles des ténèbres éternelles. La finesse des traits de son visage me séduit, mais la peur de désirs enfouis au plus profond de mon cœur meurtri m’envahit. J’ai du mal à me concentrer sur mon repas. La capture des grains de riz avec mes baguettes me semblent aussi ardue que ma quête de mon passé. Je crois que tous les petits oiseaux de la ville se sont donnés rendez-vous à ma table à guetter les grains virevoltant en l’air sous la maladresse de mes baguettes et les happer dans leurs becs en plein vol ! J’apprends que mon invité s’appelle Hoang, qu’il est matelot en attente d’une nouvelle expédition et qu’il m’a suivie ce matin par curiosité.

Je finis par lâcher le magnétisme de son regard et observe la fleur d’orchidée blanche posée au milieu de notre table. Elle se ploie à en pleurer ses pétales. J’ai perdu la notion du temps à m’interroger quant à savoir quelle heure il pouvait être. Mr Hernu, lui, n’a pas ce souci. Il a une passion pour les horloges suisses à en avoir disposé plus d’une cinquantaine dans tout son appartement. Quand je pénètre aux douze coups de midi le long couloir de l’entrée de leur appartement et que la dizaine de coucous qui s’y trouvent suspendus sortent à se mettre à chanter à l’unisson, il m’arrive parfois de penser être dans une volière. Et quand vient l’heure de lui administrer sa piqure d’insuline, je prends toujours grand soin de m’assurer que tous les coucous dorment à craindre de sursauter lors de l’administration de son médicament. Et comme, avec son épouse, ils sont bien trop âgés à pouvoir escalader une chaise, je passe tous mes samedis après-midi à dépoussiérer et remonter les mécanismes des gardiens du temple. Une journée à passer d’horloge en horloge avec Mr Hernu dans mon dos, à me suivre dans chaque pièce de l’appartement, à me désigner chaque pendule à remonter avec le bout de sa canne, passer sans cesse sa main dans sa barbe et me narrer ses souvenirs de son enfance auvergnate que je connais désormais par cœur. Et la tournée se finit toujours attablés autour d’un morceau de tarte aux pommes que nous prépare Mme Hernu et un verre d’armagnac à rentrer un peu gaie chez moi.

Je me sens fatiguée. Ma soirée fut agréable, mais j’appréhende la nuit qui pointe. J’ai besoin de me reposer. Il est des journées dont la noirceur rejaillit sur votre humeur. Je paye notre repas, nous quittons les lieux à retrouver une avenue encore plus clairsemée qu’à notre retour de la prison.

– Au revoir et encore merci pour ton aide, lui adresse-je en prenant congés.

Je fais une dizaine de mètres, je me retourne. Il est resté immobile, sur place, à me regarder partir, sa chemise blanche grande ouverte à flotter au vent. Je stoppe net ma marche à deviner, sous la lumière des torches imbibées à l’huile de palme bordant la plage, son torse bombé et imberbe à juste vouloir y poser ses lèvres et ses abdominaux saillants à m’en remémorer ma gourmandise préférée. Je feins de ne savoir pourquoi, mais je reviens sur mes pas.

– Où vas-tu dormir ce soir ? lui demande-je.

– Sur la plage.

– Bon vient, on va se trouver une chambre d’hôtel pour la nuit.

Nous pénétrons un petit hôtel à la devanture rouge vif. J’ouvre la porte. L’hôtelier est assis endormi dans un grand fauteuil en osier, une main sur un chat au pelage aussi noir que la suie et aux moustaches à en rappeler sa virilité sur ses genoux. Les griffes du fidèle compagnon de l’homme maltraitent l’accoudoir de leur siège à lui en laisser des cicatrices indélébiles, comme un excès de jalousie à lui reprocher d’être trop accueillant à son goût pour son maître. Le chat bondit et vient se frotter sur mes mollets la queue haute. La douceur de son pelage sur ma peau m’est agréable. Son maître ouvre un œil.

Nous montons l’étage sous les craquements de l’escalier en bois. La porte de notre gite pour la nuit baille au vent à en grincer. Je demande à Hoang de s’improviser éclaireur à pénétrer en premier le lieu et vérifier que nos deux asiatiques tout de blanc vêtus n’y auraient point préparé un comité d’accueil. Telle une petite enfant qui demande à son papa de vérifier qu’un monstre ne se serait point dissimulé derrière les rideaux de sa chambre avant de vouloir s’endormir. La voie libre, nous entrons la pièce équipée d’un lit de bambou posé à même le sol, d’une cruche emplie d’eau, d’une chaise et d’une écuelle. Je pose ma valise, bloque la porte avec la chaise et m’écroule de fatigue sur le lit. A travers les rideaux brodés de blanc de la fenêtre, les ombres et lumières de l’extérieur défilent sur le mur.

– Tu semble triste, m’interpelle-t-il.

– Juste une contrariété, lui réponds-je.

Tout ce trajet pour çà ! Je n’en sais pas plus ce soir qu’avant ma venue. Que dois-je faire ? J’ai un visa de six jours. Je n’ai aucune indication sur ce qui s’est passé et je ne sais pas où mon père a été enterré. J’aurais tant aimé au moins pouvoir me recueillir sur sa tombe. Sans doute que demain, je prendrai le chemin du retour avec mes tourments. Mon avenir me fait tant peur à craindre de devoir vivre avec mes angoisses une vie durant. Mon moral m’abandonne ce soir à n’avoir pu trouver dans cette prison les réponses que je cherchais.

Je tourne ma tête. La boîte métallique grise que m’a remise le...

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