//img.uscri.be/pth/e51347427ec31eb71e95f0c1642eb4d32eb05cfd
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,88 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le Boulier solitaire

De
196 pages
A l'aube de sa cinquantaine, Zisue revit certains passages de son enfance et de son adolescence vécues dans les paysages tropicaux de l'Île de la Réunion, du début des années 1960 jusqu'au milieu des années 1970. En évoquant les personnes qui l'ont entourée et choyée durant ces années, elle leur restitue l'amour qu'elles lui ont offert. Ses récits sont teintés de couleurs nuancées comme celles des billes du jeu du solitaire, appelé boulier à la Réunion.
Voir plus Voir moins

LE BOULIER SOLITAIRE

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, certain mais ne pouvant supporter de diffusion large. La collection Rue des Ecoles a pour tous travaux personnels, venus de tous philosophique, politique, etc. d'un intérêt éditorial gros tirages et une principe l'édition de horizons: historique,

Déjà parus

Pierre JENOUDET, De la lumière aux ténèbres. Lieutenant en Indochine, 1951-1954,2008. Bernadette LEDOUX-BRODSKY, Ici et ailleurs. Parisienne dans le Maryland, 2008. Magui Chazalmartin, Journal d'une institutrice débutante, 2008. Claude LE BORGNE, Dites voir, Seigneur..., 2008. Sylvette DUPUY, Souvenirs à ranger, 2008. Jacques RAYNAUD, Parfums de jeunesse, 2007. Leào da SILVA, Jésus révolutionnaire! une condamnation politiquement correcte, 2007. Ma-Thé, Portraits croisés de femmes, 2007. Jean SANITAS, Je devais le dire. Poèmes, 2007. Madeleine TICHETTE, La vie d'une mulâtresse de Cayenne. 1901-1997, Les cahiers de Madeleine., 2007. Bernard REMACK, Petite... Prends ma main, 2007. Julien CABOCEL, Remix Paul Pi, 2007. Isabelle LUCAZEAU, La vie du capitaine Rolland (17621841),2007. Albert SALON, Colas colo - Colas colère, 2007. François SAUTERON, Quelques vies oubliées, 2007. Patrick LETERRIER, Et là vivent des hommes. Témoignage d'un enseignant en Maison d'arrêt, 2006. Annette GONDELLE, Des rêves raisonnables, 2006 Émile M. TUBIANA, Les trésors cachés, 2006

PAULE LOUISE DASSAN

LE BOULIER SOLITAIRE

L'Harmattan

<9 L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harma ttan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06379-2 K\N : 9782296063792

Aux personnes

qui m'ont créée, P.L.D.

Chapitre

1

Telles les boules du solitaire, mon enfance fut libre et colorée. Petite, ce jeu du solitaire, dont les pions formaient dans mon imaginaire des arcs-en-ciel baguenaudant dans les nues, m'était immensément singulier. Toutefois, je ne faisais aucun effort pour arriver à la solution de ce jeu, la combinaison gagnante ne faisait pas partie de ma stratégie. Les boules du solitaire sont trente-sept, trente-sept couleurs. Après avoir enlevé les boules, en équilibre coincées dans une entaille et espacées les unes des autres, une à une à la façon du jeu de dame, en les mangeant toujours verticalement ou horizontalement, une seule boule persistant sur le plateau signifie vaincre la partie. Sur le plateau, il ne reste qu'une seule boule perdue dans sa solitude. Boule restante solitaire. Les plus belles boules du solitaire sont faites avec les pierres d'une terre malgache, terre dont je suis tombée amoureuse au

début de mon adolescence. Une terre colorée d'orange, de rose, de rouge, de vert, d'ambre, de parme, de différentes nuances vertes ou autres, de couleur ciel cristal eau de source, de marron, de granit, et d'un mélange d'un certain gris au noir. Terre à l'image de ces boules qui unissent le solitaire. Quelquefois, je m'amusais à les identifier: méchante boule, gentille boule. Cela dépendait. Boule de la rive droite, boule de la rive gauche, boule du courant, boule du contre-courant. Boules du troupeau de moutons. Boules qui bêlent. Boules qui ne bêlent pas. Boules mariées. Boules célibataires. Mes pensées créatrices parcouraient ces boules du solitaire « made in Madagascar ». Ce « made in » a intrigué mon enfance. .I ne me souviens pas e où j'ai lu ces deux mots pour la première fois. Je sais que cela m'avait drôlement troublée, car du chinois ce n'en était pas, du français ce n'en était pas. J'avais une notion de ce que c'était une langue chinoise. Sur les boîtes de pétards enrobées de papier rouge transparent, va savoir pourquoi les usines qui fabriquaient ces pétards choisissaient la couleur rouge pour habiller leurs boîtes, il y avait des bâtons, des points, des demi-lunes, bref, des signes dont je déduisais que c'était la langue originaire de la famille aux yeux bridés qui nous vendait de tout. Mon intuition se révèlerait plus tard a\'oir été sur la bonne voie car un des membres de la famille d'origine chinoise chez qui j'étais souvent fourrée m'avait fait, sur le milieu du dos de la main, un tatouage effaçable qui se révélait être mon prénom, dessiné avec ces bâtons, ponts, demi-lunes. Cette famille chinoise vendait de tout: des allumettes aux cigarettes, du riz aux « gros pois », fèves géantes blanches, du « gros grain », ruban rigide vendu au mètre servant à faire les 10

ceintures, aux tissus veloutés ou tissus éclatants en faux satin ou en vraie soie, des boutons de nacre ou de faux nacre, de bois ou de faux bois, aux culottes en coton ou en nylon, des gâteaux de haricots, de manioc, des gâteaux « cravate» en forme de papillon aux pains « macatias », petits pains ronds très doux, des « chuimgome », chewing-gums, aux conserves, du vin « covino », vin rouge corsé obtenu avec de la poudre de raisin qui arrivait en grande quantité dans le port du Port de la Pointe des Galets de l'île de la Réunion, poudre transformée en vin de grande consommation populaire, au plus intéressant de tout, qui attirait et qui attire toujours les plus démunis de cette terre créole réunionnaise indianocéanique. Cette famille aux allures incontestables de Chine vendait aussi le p'tit verre de rhum dans la buvette, bar où se rassemblaient les amateurs et les connaisseurs du rhum blanc dernier cru décapant l'estomac. Quand cette famille s'exprimait dans sa langue, des bâtons, des ponts, des demi-lunes défIlaient dans ma tête. « Made in », du français ce n'en était pas. J'avais fait une nette distinction: le français me paraissait une langue assez claire, sans confusion, alors que ces deux mots me rendaient perplexe, d'autant plus que je n'avais pas lu « made in Réunion» ou « made in l'île Bourbon », un des anciens noms de l'île de la Réunion. Mon ignorance fut mise à jour dès mon prernier jour au collège lorsque mon professeur d'anglais, monsieur Fouah, fIt des grimaces terrifIantes pour habituer mes camarades de classe et moi aux sons d'une autre langue: l'anglais. En plus du prof d'anglais, pour enrichir nos performances en anglophonie, notre professeur d'éducation civique, monsieur Joudi, nous donna quelques minimes informations sur la colonisation anglaise dans l'île qui finirent par me convaincre que cette expression mystérieuse « made in » appartenait bien à Il

la langue anglaise, langue dont l'île avait été déjà pourtant imprégnée dans le passé, pendant les batailles de territoire entre Français et Anglais dès la fill du dix-septième siècle. Au fur et à mesure, je me réduisais comme le solitaire. Au fù des ans, le solitaire aux boules colorées, fantastiques, « made in Madagascar », se réduisait en une seule boule sur le plateau de ma vie à la couleur indéfinie: un combiné de libertés, d'émotions étranges, de merveilleux, de trlstesse, d'amertume, de douleur, de néant, de divers. Ce furent une enfance fantastique, envoûtante, éperdue, espiègle, et une adolescence curieuse, passionnée. Deux étapes de ma vie aux parfums ensorcelants des fleurs de canne à sucre, de cannelle et de pluie odorante d'acacia qui m'emportèrent dans un tourbillon de passions, d'inconscience, d'imprévus, de moments inconsolables et qui m'attirèrent de plus en plus dans un monde inin1aginable, imprévu, m'emportant d'une culture créole indianocéanique indéfinissable, presque africaine, presque asiatique, presque française post-coloniale, presque orientale, à une culture occidentale ne consommant pas en moi mes souvenirs poignants, souvenirs qui ressortent un à un de ma bulbe telles les boules du solitaire. Les pensées du présent solitaire me donnent la permission de me retremper dans le calice de l'enfance et de l'adolescence, et de boire à la santé des bonheurs de ce boulier « Made in moi ».

12

Chapitre 2

Pratiquement, je passai mon enfance et mon adolescence à l'île de la Réunion, grain de sable dans l'océan Indien, à huit cents kilomètres à l'est de la grande île NIadagascar, en grandissant dans les champs de cannes à sucre, dans les fêtes avec le carrousel, ou en chantant « p'tite fleur fanée », hymne populaire à l'âme heureuse ou malheureuse des Réunionnais selon les moments, pieds nus sous la pluie, souvent en m'arrêtant pour compter les fils d'eau touchant le sol qui formaient en atterrissant à mes pieds des milliers de couronnes que j'essayais de prendre dans mes mains de petite fille. Les fils d'eau étaient imprenables. Les couronnes se multipliaient, insaisissables, s'échappaient en causant en moi un désespoir infini. toutes

Mes yeux s'embuaient de larmes mais étaient émerveillés ce spectacle qui transformait ma peine en un sentiment plénitude, d'immensité.

par de

Je me muais.
Tout d'un coup, les couleurs de l'arc-en-ciel me semblaient une aubaine. Ma vue encore larmoyante faisait union avec l'apparition du soleil. Toutes les couleurs confondues autour de moi me faisaient géante, prête à amalgamer l'atmosphère et mon corps. L'inquiétude me tirait les oreilles; il fallait récupérer mes « parsiates », sandales en cuir naturel, cachées dans la touffe de bambous. Ma mère ne me grondait pas de me voir ainsi mouillée car la plupart du temps, j'oubliais volontairement mon « parasol », le parapluie, ou bien mon imperméable, priant le « Piton Calvaire », cette colline célèbre de mon village Petite-Île, commune du sud de l'île, où il y a toujours un cimetière coloré

et un chemin de croix

-

la fête du Piton Calvaire attirait une

foule d'hommes, de femmes et d'enfants arrivant des quatre coins de l'île -, priant donc que sur le chemin du retour de l'école une averse me surprenne. Ces couronnes d'eau, lorsqu'elles disparaissaient sur le « blake », un goudron à peine posé sur la terre rouge, noire, ou marron foncé, faisaient dégager des bandelettes de fumée et je m'attendais à voir sortir tout d'un coup un sorcier des entrailles de la terre. Mes sentiments se mélangeaient eux aussi: émerveillement, immensité, tranquillité. Tous mes sens se réveillaient. 14 peur, désespoir,

Le soir, en m'agenouillant, ma prière profonde était celle de posséder de nouveau dès mon réveil ce bonheur de pluie. Mon sommeil me faisait m'envoler dans les nues au-dessus des couronnes, au-dessus des fùs d'eau, et je m'envolais... Et je m'envolais... J'étais à ce moment de la nuit une véritable dévalant sur l'ouate pure. maglclenne

A mon réveil, j'en voulais au Piton du Calvaire de n'avoir pas exaucé ma prière. Ce n'était pas le festin d'eau et d'arc-en-ciel que je voyais mais les «martins », genre de corbeaux au bec jaune, qui n'arrêtaient pas de se bagarrer entre eux pour un morceau de ver de terre. Je me contentais alors de les compter et d'observer la frn de leur bataille.
Les martins étaient toujours mécontents. Ils se déplaçaient sans cesse à la recherche, je le supposais, du ver le plus gras ou des restes de graines de papayers pour apaiser leur bec affamé. Ces oiseaux m'ennuyaient. Je m'enfonçais, derrière la maison
-

près du ruisseau,

dans les

« songes », taros ou tubercules

plantes aux feuilles vertes

maxi larges l]Lli étaient imperméables, c'est-à-dire que lorsque la pluie offrait ses eaux, les bulles formées glissaient, n'adhéraient pas, et s'échappaient de la surface de ces feuilles , pour prendre un galet et le lancer sur les martins qui s'envolaient en rouspétant et en lançant des cris hystériques. Les seuls martins que j'ai aimés sont au nombre de trois.

15

Mon grand-père maternel jeunes martins au bec jaune.

Tavgusau

m'avait

offert

trois

Mon unique frère Loulou, de trois ans plus petit que moi, avait déniché dans le garage fourre-tout de papa, garage qui était un amoncellement de caisses en bois, de grands paniers ronds de bambous destinés aux légumes et de choses jugées inutiles et futiles, un petit panier rond tout travaillé en fù d'acier, un élément que maman avait acheté par correspondance, ustensile qui avait servi, lorsque cela s'était révélé nécessaire, à être secoué pour faire tomber l'eau des feuilles de salade qu'il contenait en son ventre. Ce petit panier, nous l'employions comme cage pour mes martlns. Ces derniers y trouvèrent refuge. Les bébés martins tremblaient. Loulou et moi, nous fûmes convaincus qu'ils avaient froid. Dans le silence respectable de la sieste, il devait être treize ou quatorze heures, heures où le soleil et la chaleur arrêtent la vie, perchés sur deux tabourets, nous suspendîmes le panier et ses habitants à la corde à linge. Nous voulions réchauffer les petits martins. d'aller déterrer

On les laissa sous le soleil dur, et on s'occupa trois vers de terre. Un pour chacun.

Au bout de quelques instants qui devaient être en réalité plus d'une heure, heureux avec nos trois proies, quel ne fut pas notre désarroi en nous rendant compte de l'absence de vie des trois martins! Ce fut mon premier contact direct avec la mort. 16

Après ce moment d'impuissance, à l'enterrement de mes oiseaux. Je m'étais plusieurs fois rendue au des parents défunts jamais vus de participer à cette fameuse fête septembre. Les tombes, pour la plupart, marguerites et de capucines, fleurs air heureux.

je décidai qu'il fallait penser

cimetière pour une visite à leur vivant ou alors pour du Calvaire au mois de étaient recouvertes de qui donnaient aux lieux un

Prenant pour référence les tombes des hommes, mes oiseaux, que j'avais pris soin d'envelopper dans une feuille de songe, eurent une tombe fleurie aux couleurs éclatantes pour signaler leur demeure. Souvent, et pendant un long moment, les martins défunts avaient eu leurs fleurs fraîches, et même, de temps en temps, leur ver de terre. Mon chagrin se dissipa, j'appris à regarder avec plus de sympathie les martins se bagarrer dans les champs.

17

Chapitre 3

Très souvent, avec Loulou, on allait s'amuser juste derrière la maison, dans le champ coupé de cannes à sucre de mon père. Quand la coupe de la canne à sucre s'achevait, on allait tous les deux, fous, piétiner la paille sèche, qui présentait de longues feuilles minces tranchantes couleur paille fanée. En trépignant sur ce tapis ingrat, se dégageait une odeur de sucre brûlé. J,'usine de canne à sucre qui se trouvait pourtant à une bonne distance, peut-être à quatre kilomètres à vol d'oiseau, nous offrait des nuages de fragrances qui venaient se mélanger à ceux de notre paille tantôt éclatante de lumière, tantôt teintée d'ombre puisque « le vent éventail », les alizés, déplaçait les ondes sur notre butin. Notre petit cabri, tacheté de blanc et de noir, devenait notre cheval. Très vite sur ce tas de feuilles traîtresses, sous notre poids, il perdait l'équilibre et nous nous retrouvions tous les trois les quatre fers en l'air.

18

Profitant de notre surprise, nous faisions des roulades en nous imaginant que nous étions sur une pelouse bien douce. Le soir au bain, je jouais les héroïnes. J'avais les jambes et les bras pleins de fines blessures, et même si elles étaient invisibles, au contact de l'eau, elles me brûlaient atrocement. Pour ne pas empocher une gifle de ma mère, je me taisais et j'acceptais ma cruelle flagellation. Ce silence admirable à mes côtés devaient ma vie enfantine. et la présence encourageante de Loulou devenir les plus fidèles compagnons de

Je ne peux préciser les différents âges de mes souvenirs mais je sais avec exactitude qu'avec le silence mon ami, c'était lui mon frère Loulou le plus proche de mon monde.
Loulou était le plus fervent exécuteur de mes idées d'aventurière, mon chevalier sans peur et sans reproches. Il était car il renonça trop tôt, à peine adulte dans la fleur de cet âge, à comprendre la vie terrestre trop compliquée pour un être aussi sensible, aussi noble et simple, aux regards sans voile, aux yeux purs, aux questions sans réponses.

19