Le canard à bascule

De
Publié par

"Enseignant-chercheur ? Je revois encore les visages dubitatifs de tous ceux qui, au long de ma vie, m'interrogeaient sur mon activité et à qui je ne répondais que par le bref énoncé de ces deux mots.". L'auteur revient sur les tribulations qui ont émaillé sa quarantaine d'années vouées à l'enseignement et à la recherche sur l'utilisation des lasers en optique moléculaire et Chimie Physique. Des instits et des profs de ses vertes années à ses démêlés avec ses collègues chercheurs de l'Université de Bordeaux, des péripéties de mai 68 à celles de la mise au point des premiers lasers français...
Publié le : vendredi 1 avril 2011
Lecture(s) : 227
EAN13 : 9782296800700
Nombre de pages : 358
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat





Le canard à bascule
Graveurs de mémoire


Louis NISSE, L’homme qui arrêtait les trains, 2011.
Danièle CHINES, Leur guerre préférée, 2011
Jacques FRANCK, Achille, de Mantes à Sobibor, 2011.
Pierre DELESTRADE, La belle névrose, 2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND, Mémoires d'un enfant de la
guerre. Kabylie (Algérie) : 1956 – 1962, 2011.
Émile MIHIÈRE, Tous les chemins ne mènent pas à Rome,
2011.
Jean-Claude SUSSFELD, De clap en clap, une vie de cinéma
(Récit), 2010.
Claude CROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947,
2011.
Pierre MAILLOT, Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène,
2010.
Georges LE BRETON, Paroles de dialysé, 2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra
Menta à l’Everest, 2010.
Jean PINCHON, Mémoires d'un paysan (1925-2009), 2010,
Freddy SARFATI, L'Entreprise autrement, 2010.
Claude ATON, Rue des colons, 2010
Jean-Pierre MILAN, Pilote dans l'aviation civile. Vol à voile et
carrière, 2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura
devenu universitaire, 2010.
André HENNAERT, D'un combat à l'autre, 2010.
Pierre VINCHE, À la gauche du père, 2010,
Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un
demi-siècle au service de l'État, 2010.
Vincent LESTREHAN, Un Breton dans la coloniale, les pleurs
des filaos, 2010.
Hélène LEBOSSE-BOURREAU, Une femme et son défi, 2010.
Jacques DURIN, Nice la juive. Une ville française sous
l'Occupation (1940-1942), 2010.
Charles CRETTIEN, Les voies de la diplomatie, 2010.
Mona LEVINSON-LEVAVASSEUR, L'humanitaire en
partage. Témoignages, 2010, Jean-René Lalanne








Le canard à bascule


Une vie tourmentée (!) d’enseignant-chercheur
























L’HARMATTAN





































© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54145-0
EAN : 9782296541450












A Monique

Et à Inès qui a dessiné pour moi le canard à bascule





Personnages
(par ordre d’entrée en scène)

Le Canard à bascule, palmipède familier, famille des anatidés, ordre des
ansériformes

JeRaLe, alias Napoléon, alias Pendule, alias JR
Joufflu
Binocle
JiTé
Le Para
La Pips et le Ploum
Manech et son célèbre tricot
Musico et François les Bas Bleus
Sento l’hispanisant
Le +, sacripant
La Galuche et la Jeanne
Petit a, Pinox et Pallas
Sécotine et Michotte
Rhodérhodéthéta
Ma Godasse, chef de travaux
Le Trems, matheux aux yeux bleus
Marcel, le littéraire
Laurel et Hardy
Vivicéça et l’effet Raman oublié
L’Homme au Cigare et son chien-loup
La Miss
Pakos le Jeune, Pakos le Grand et Pakos l’Ancien
Jacquot le Verrier, devant, en toute occasion, être « tenu et réputé noble »
Syracuse, l’Ultra Light Motorisé brillant
Milou
Le Grand Doyen Organicien
GL et ses hurlements
Le Grand Guerrier et ses barrettes argentées
JiJi et ses cigarillos
L’Ennemi du Mal, commis voyageur de la Science
L’extraordinaire Monsieur Paul
VdeV
Le Petit Doyen Politicien
Le Grand Doyen Africain, véritable grand chef Baoulé
7



Ce n’est pas la destination qui compte. C’est le voyage
Proverbe gitan.



Prologue


Combien de fois l’aurai-je regardée cette boîte grise et plate de chez Dell,
posée sur ma grande table, avec ses compagnons du petit matin…
Le Monde de la veille et ses mots croisés souvent inachevés, quelques
crayons toujours mal aiguisés dont le temps a diversifié les longueurs et autant
de gommes aux extrémités noircies et arrondies, le petit Larousse 2008 qui a
récemment remplacé le 2005 épuisé par l’emploi trop intensif que lui imposait
journellement ma cruciverbiste préférée. Et, parfois, quelques romans aimés du
temps passé, John l’Enfer ou Le soleil des Scorta. Toujours les mêmes que
j’ouvre et referme sans fin, puisque les regards affectueux de mes petits enfants
me convainquent maintenant que j’ai atteint l’âge où « on ne lit plus, on relit »,
comme l’avait déjà remarqué Royer-Collard il y a fort longtemps.
Sans oublier le tensiomètre importé de la Camif – comment en serait-il
autrement chez une famille d’enseignants ! – premier objet que j’aperçois
lorsque, dès cinq heures, je descends l’escalier en me cramponnant à la main
courante de sa rampe pour éviter de voir mon horizon journalier tanguer sous
l’effet du « tournis-boulis ».
Une bien jolie expression – que je dois à ma cruciverbiste-infirmière
préférée – et qui définit à merveille les fréquents vertiges qui, depuis quelque
temps, donnent une touche souvent très aérienne à mon environnement !
Tensiomètre qui me rappelle, en m’offrant son brassard, qu’il me faut, avant
toute chose, afficher les deux satanés nombres, maintenant devenus familiers,
qui moduleront ma prise quotidienne d’hypotenseur.

Combien de fois me serai-je immobilisé devant cette boite en revoyant toutes
les machines à écrire qui ont accompagné ma vie…
Celle de mon père, une archaïque Remington, énorme engin noir et d’une
hauteur impressionnante, sur lequel il propulsait, dans un claquement sec et
discontinu d’amorce et d’un coup appuyé d’index de la main droite, le levier
orné du caractère sélectionné. C’était presque à la Libération… Mon père avait
récupéré cet engin antédiluvien Dieu seul sait où, et s’en servait pour
dactylographier les appels à la révolte du maquis qu’il animait à l’époque.
J’avais cinq ou six ans et je le regardais, très intéressé, en jouant à deviner
quelle tige viendrait frapper – et souvent perforer, à son grand dam ! – le ruban
encreur qu’il fallait alors dérouler ou changer. Moi qui, sous l’énorme abat-jour
réglable à poulies et contrepoids qui éclairait notre cuisine, apprenais alors à lire
et à écrire sur un Larousse médical de l’époque, à l’époque où mes pieds
refusaient de me porter à l’école.
9
Puis celles des secrétaires de mes labos d’accueil qui, tout au long de ma vie,
ont contribué à garder trace avant publication de mes élucubrations.
Je me demande d’ailleurs bien souvent si mes travaux, maintenant enfouis au
plus profond de quelque base de données et jamais consultés, méritaient un tel
investissement de leur part !
Tous ces engins mécaniques, puis électriques, de chez IBM ou Olivetti, qui
se miniaturisaient en maigrissant et perdant de la hauteur au fil des ans, à
chaque acquisition liée à la venue d’une nouvelle collaboratrice.
J’entends encore le crépitement familier de leurs boules, ponctué par les
éclats de rire de leurs jeunes utilisatrices.
Combien de fois aurais-je eu envie, ces dernières années, de soulever le
couvercle de ma boite et d’écrire une fois de plus.
Mais toujours, au dernier moment, je me dérobais.
Ecrire ne m’est pourtant pas étranger, puisque j’ai depuis longtemps
« exprimé ma pensée par des signes conventionnels », définition que me précise
mon gros bouquin familier – ah ! la poésie de Pierre Larousse ! –
opportunément ouvert ce matin à la lettre E.
D’abord quelques mots d’amour à Monique, ma cruciverbiste-infirmière-
épouse maintenant correctrice aussi rigoureuse qu’intransigeante et redoutée de
ma prose. Il y a si longtemps… Puis des textes bien moins poétiques tout au
long de ma vie professionnelle, puisque la bienveillante insistance d’un de mes
premiers maîtres au Cours Complémentaire de mon canton natal a très
progressivement transformé le futur apprenti mécanicien auto que je devais être
à l’aube de ma vie professionnelle en un enseignant-chercheur.

Enseignant-chercheur ?
Je revois encore les visages dubitatifs de tous ceux qui, au long de ma vie,
m’interrogeaient sur mon activité et à qui je ne répondais que par le bref énoncé
de ces deux mots.
Enseignant ? Chercheur ?
Parfois, hélas, ni l’un ni l’autre. Souvent l’un ou l’autre. Rarement l’un et
l’autre !
J’ai mis très longtemps à répondre à ces interrogations et ai même un jour
poussé la curiosité à consulter, à vrai dire sans trop d’espoir, les divers décrets
régissant cette profession, moi qui voue depuis toujours une sainte horreur aux
textes administratifs et à leur prose glacée. Profession dont je ne suis toujours
pas sûr qu’elle en soit une, revoyant maintenant par la pensée Pakos, le
directeur de mon labo d’accueil, revenant d’un déjeuner au resto U de la
Victoire, entouré par ses jeunes collaborateurs et leur précisant dans un sourire :
« Vous êtes des privilégiés…Vous êtes rétribués pour vous amuser, non pour
travailler ! Pensez à tous ceux qui, au labo, travaillent sans véritable plaisir… Et
soyez indulgents lorsque vous les sollicitez ».
La lecture de ces textes passionnants m’apprit alors que je
devais « partager » mon activité entre l’enseignement et la recherche. J’étais
jeune et ces jeux partagés qui, dans mes interrogations, favorisaient l’union au
10
détriment du choix et de l’exclusion ne pouvaient que me convenir
parfaitement.
J’étais bien loin d’en apprécier toute la difficulté !

Je ne connaissais alors que peu d’enseignants… L’instit et le prof de lycée
que j’avais été très – trop ? – brièvement. Et les grands maîtres de la fac assistés
de quelques ingénieurs de recherche que j’avais rencontrés lors de rares stages
de fin d’études. Des collaborateurs dont la spécialisation et la répétition des
tâches m’étaient alors apparues aussi outrancières que sclérosantes. C’étaient
souvent d’anciens techniciens parés d’un titre plus honorifique au cours d’une
des nombreuses pseudo revalorisations des établissements et carrières de
l’enseignement. Une de celles qui transformèrent ainsi, tout au long de ma vie,
les cours complémentaires en collèges, les collèges en lycées, les collèges
universitaires en universités, et, corrélativement, les instituteurs en professeurs
des Ecoles, les assistants en maîtres assistants et les maîtres de conférence en
èmeprofesseurs d’Université de 2 classe.
Et je revois mes étudiants d’agrégation riant aux éclats lorsque, s’informant
de leurs futures carrières, ils découvraient que, comme les voitures de la SNCF,
les professeurs de l’enseignement supérieur ne sont pas tous de même classe.
Bien qu’ils s’en soient rendus compte, parfois à leurs dépens (!), au cours de
leurs études antérieures.
Ou quand, au cours d’une pause-café, je leur contais comment il avait fallu
promptement rebaptiser, au temps de ma jeunesse et sur leur demande expresse,
le noble corps des Inspecteurs Primaires en Inspecteurs de l’Enseignement
Primaire… Trois mots supplémentaires qui changeaient tout car, bien entendu,
ce n’était que l’ordre d’enseignement cité, sur lequel ils exerçaient leurs talents,
qui était primaire !
Et comme on comprend que n’être qu’Inspecteur Primaire lorsqu’il existe un
corps adjacent d’Inspecteurs Généraux, à l’évidence étoilés (!), peut apparaître
insupportable.
Liste de transformations honorifiques non exhaustive, basée sur l’utilisation
de la brosse à reluire et l’espoir que, contrairement à ce qu’en pense la sagesse
populaire, l’habit peut faire le moine.
Quant au chercheur, dont je n’avais alors aucune idée, Tournesol, Nimbus ou
Einstein tirant la langue, ce n’était pour moi que l’Alien inspiré venu de quelque
Nostromo, fantaisiste ou fantasque, descendu de la planète du Petit Prince sans
jamais l’avoir vraiment quittée. Car il est difficile, très difficile, d’associer
harmonieusement enseignement et recherche…
De faire en sorte que le premier n’empiète point sur la seconde pour
l’étouffer progressivement et la réduire à un vague souvenir de jeunesse. Le
temps heureux de la thèse où toute la science du monde semble alors vous
tendre les bras…
Ou que la seconde ne limite le premier en une nécessité plus subie que
choisie et que l’on traitera à moindre frais comme un fardeau inévitable. Le
boulet du cours traîné au pied, tout au long des couloirs des facs, par d’éminents
11
chercheurs pressés d’assurer leur charge – au sens premier du terme ! –
statutaire avant de recouvrer au plus vite le labo mieux adapté au niveau de
leurs élucubrations. Quelle chance pour les étudiants, honorés par leur seule
visite hebdomadaire, de pouvoir ainsi approcher le Maître et écouter la divine
parole !
Et je me souviens de mon collègue JiCé qui, comme pour mieux railler ses
collègues trop prétentieux, se présentait à ses étudiants de DEUG, lors de son
premier cours, dans un sourire :
« Ne vous y trompez pas… Vous êtes de mauvais étudiants. Vous avez
obtenu un baccalauréat médiocre. Dans une série peu prestigieuse. Sans
mention, bien entendu, pour la plupart. Vous n’aviez aucune chance d’intégrer
une prépa aux Grandes Ecoles. Puis vous avez choisi notre Université, elle-
même d’ailleurs très banale, sans véritable motivation. Eh bien, en fait… vous
êtes des chanceux car vous avez devant vous ce que l’on fait de mieux parmi les
enseignants-chercheurs ! »
Les rires salvateurs, dès le premier contact, des jeunes étudiants fraîchement
importés de leurs bahuts et encore quelque peu impressionnés, qui tiendront tout
au long de l’année la porte de l’amphi grande ouverte au professeur adoubé dès
ses premiers mots.

Difficile de réaliser la symbiose de ces deux activités qui seule garantira à
notre enseignement l’attrait sans rival de la découverte. Et à la recherche les
apports sans prix de la réflexion lors de l’élaboration du cours, puis de la
discussion avec ses élèves, de leur incompréhension souvent, de leur doute et de
leurs critiques parfois. Bref, l’irremplaçable sève du contact permanent avec la
jeunesse et la vie, qui manque cruellement en fin de carrière aux chercheurs non
enseignants du CNRS, maintenant réputés vieillis de plus en plus précocement
et progressivement rejetés puis abandonnés dans quelque coin de labo.
Cet espace vital de recherche que l’on voit se réduire progressivement tout
au long des aménagements de locaux successifs, sous la pression, bien légitime
par ailleurs, des jeunes recrues. Et le seul bureau étriqué de fin de carrière que
l’on se voit souvent attribuer dans la bibliothèque… « Vous y serez fort bien,
près des revues et des bouquins… » expliquait Pakos aux collègues ainsi
aimablement cantonnés. Il y acheva d’ailleurs lui-même sa carrière, ayant eu
l’élégance d’appliquer à son propre cas la coutume qu’il avait maintes fois
utilisée à des fins anesthésiantes, en la parant toujours d’une courtoisie souvent
enrichie d’affection.
Car le chercheur vieillit en général très mal, à quelques exceptions
prestigieuses près qui, parfois, ont dû se résoudre à accepter l’accueil des labos
étrangers pour y trouver le droit de poursuivre leurs rêves.
En refusant ainsi de se voir confier quelque tâche « techno-
administrative »supplémentaire parmi l’interminable liste de celles qui guettent
le chercheur tout au long de sa carrière et le frappent maintenant dès son plus
jeune âge. Des soins palliatifs, toujours très aimablement dispensés, qui
faisaient sourire Pakos après l’avoir grandement énervé lorsqu’il nous rappelait
12
les paroles de son Maître vénéré qui déjà, dans les années cinquante, avait
l’habitude de rappeler que « les chercheurs commencent à s’occuper de la
recherche des autres lorsqu’ils ne sont plus capables de gérer la leur ! ».

Enseignant-chercheur…
Je crois savoir maintenant un peu mieux ce que représentent ces deux mots
associés, ayant eu le privilège de côtoyer au long de ma vie beaucoup d’entre
eux qui n’étaient ni l’un ni l’autre, plusieurs très bons enseignants, quelques
rares très grands chercheurs et, hélas trop peu de vrais enseignants-chercheurs
qui furent mes modèles et que j’ai vainement essayé d’imiter. Je suis d’ailleurs
tout à fait convaincu de n’y être parvenu que très imparfaitement.

Et pourtant, le Hasard ou la Nécessité chers à J.Monod avaient
probablement fait de moi un être prédestiné à affronter la difficulté d’une telle
activité !

Mon enfance…
Ma première institutrice et ma mère qui me console en me tenant par la
main.
Le canard jaune sur sa bascule, presque seul sur la grande table de l’école de
mon village en ce jour de kermesse, semblant me supplier de l’acheter.
Cette image qui résume ma vie et qui maintenant, à l’heure du bilan,
m’habite continûment… Car, disons-le sans ambages, je suis bien convaincu
d’avoir, toute la vie, choisi parfois sciemment – et souvent inconsciemment – le
difficile au détriment du facile. Un véritable génie du compliqué, vous dis-
je, rompu aux épreuves de fond imposées par ce métier que bien peu de gens
appréhendent.

Ce matin, le « tournis-boulis » m’a, une nouvelle fois, stoppé à mi-escalier.
Mes yeux oscillent entre le brassard et la boite plate. Toujours cette hésitation
du premier pas.
Allez ! Je plonge… « Mon livre est fini, je n’ai plus qu’à l’écrire » disait
Jean Giono. Je vais ignorer le brassard et soulever le couvercle de la boite. Je
n’ai plus qu’à lire en moi ou, comme le disait bien plus poétiquement
Cyrano, poser mon âme sur la table et recopier.

Effeuillons, comme elles me viennent en mémoire, les images de ma vie. Au
rythme des quatre saisons et jamais très éloignées des eaux de mon enfance. Un
diaporama avec, bien souvent, le canard à bascule en incrustation.

La vie passionnée de l’enseignant-chercheur et ses tribulations…









Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes.

Arthur Rimbaud. Alcools.

Le printemps…
La barthe – le long ruban herbeux inondable bordant l’Adour – change jour
après jour de robe… Une nappe verte née du sol l’envahit progressivement,
gagnant en hauteur semaine après semaine au détriment de la paille maintenant
irrésistiblement submergée. Pendant que les touffes de saules s’ornent du jaune
pigmenté de rouille ou de pourpre de leurs chatons laineux qui percent de toute
part. Une symphonie de tons tendres, harmonieusement mélangés, noyant à perte
de vue les contreforts de la vallée, qui me plonge chaque année dans le
ravissement.
Et, sur l’herbe, les premières corolles colorées. Celle, très aérienne, du pissenlit,
cette belle marguerite toute jaune qui laisse échapper un suc laiteux sur la culotte
du copain lorsqu’on la pressait entre deux doigts et que nous avions baptisé, pour
cette raison, « herbe à vache » ! Et qui donnait, associé aux fines lianes des asperges
sauvages du bord d’eau, de délicieuses salades printanières. Avec les minuscules
boutons d’or ou la camomille – la fausse, pas celle des tisanes d’antan – et son
cœur jaune entouré de pétales blancs. Parfois, les boules lilas des capitules de
menthe qui, prétend-on, parfumait les foies des oies vivant en liberté dans le
marais, font tapis aux grappes bleues des véroniques, aériennes et délicates, ornées
de petites feuilles ressemblant à celles des chênes…
Avec le long des canaux, les touffes géantes d’hibiscus et leurs grosses fleurs
roses, que la légende prétend importées de Virginie dans les balles de coton, puis
répandues dans notre vallée au cours du lavage. La plus belle fleur des barthes,
assurément.
Et, sur les eaux des fossés, les grandes corolles des nénuphars, blanches ou
jaunes, piquées sur le lit vert émeraude de leurs feuilles, énormes cœurs luisants qui
tapissent parfois la totalité de la surface. Et sur lesquelles se dressaient jadis les
grenouilles, pattes bandées comme un ressort, que les enfants venaient écouter
coasser les soirs de printemps.
J’allais oublier l’intruse… L’Etrangère… L’Américaine Jussiée, dont nous avons
simplifié le nom en Jussie – et que nos barthais appellent parfois Suzy (!) – un bien
joli prénom féminin plein de douceur. Une belle qui rampe comme une pieuvre sur
la tourbe humide depuis maintenant une bonne vingtaine d’années et sans même
essayer de se cacher, en nous hélant de ses magnifiques corolles d’or. Une
envahissante sans vergogne, brillamment colorée, à la vitalité sans rivale, échappée
probablement de quelque aquarium qu’elle décorait et qu’il nous faut maintenant
combattre avec acharnement pour limiter son indestructible esprit de conquête.
Et pour les barthais défendant leur territoire, une transfuge échappée, pour le
moins, des Fleurs du Mal de Baudelaire !

15
J’ai toujours été attiré par l’infinité herbeuse et fleurie de cette vallée.
Comme pour la plupart des passions de notre vie, il faut remonter la flèche du
temps et revenir aux Fraises sauvages de l’enfance pour bien comprendre pourquoi
ces amours durent toujours, comme le dit la chanson.

Les premières années de ma vie furent pour moi celles des fleurs. Ma mère en
avait semé partout. Contre les grillages où s’accrochaient des rosiers grimpants
qu’elle ne taillait pratiquement jamais et qui gagnaient, dans un désordre total, des
hauteurs impressionnantes. Je me souviens combien j’aimais ces buissons colorés
faits souvent d’une multitude de toutes petites fleurs rouges toutes simples qui se
découpaient sur les blancs rosés des églantiers. Ces rosiers des chiens, jadis censés
guérir la rage et probablement poussés là sans y être invités, avec leurs petits
ballonnets rouges qu’elle m’interdisait de toucher de peur que je ne les porte à mes
lèvres ! J’essaie vainement de retrouver, au hasard des catalogues de chez Delbart,
ces lianes que j’aimerais maintenant tant ressusciter.
Et, dans le champ voisin, au milieu des légumes, par-ci par-là et au hasard de
ses inspirations, des touffes de très hautes reines-marguerites ou de zinnias massifs
qui ne fleurissaient qu’en fin de printemps. Zinnias aux pétales jaunes si touffus et
bien rangés qu’ils me rappelaient – à la couleur près ! – le drôle de volant plissé qui
ornait le cou d’Henri IV sur les photos d’un vieux livre d’histoire, parti en
lambeaux, que mon père avait ramené d’une de ses « expéditions ». Avec quelques
pivoines de Chine mauves méprisant du haut de leur mètre les iris d’un violet
intense qui, année après année, couraient à leurs pieds tout au long des clôtures et
que j’ai réussi à sauver quelques soixante-quinze ans plus tard. Et bien d’autres que
je revois parfaitement, maintenant incapable de leur donner un nom.
Mais le plus extraordinaire était que ces corolles se découpaient sur un fond
continu d’herbes de toutes sortes et de fleurs sauvages.
Car ma mère avait une façon bien à elle de semer : elle faisait un trou dans la
terre non désherbée avec une simple barre de fer, y plaçait quelques graines et
rebouchait avec son pied. Parfois, et dans le meilleur des cas, elle consentait à
donner quelques coups préalables de sarcloir. Puis elle laissait la nature se
débrouiller en s’empressant d’oublier son semis. Elle s’assurait ainsi du plaisir
supplémentaire ultérieur de la découverte ! Les fleurs, le plus souvent, étaient
superbes. Comme embellies par la diversité préservée de leur environnement et
une symbiose radiculaire probablement plus subtile que celle proposée sur les
quelques doctes traités qui dorment dans ma bibliothèque. Maman riait en
montrant ses prouesses horticoles à des voisines parfois jalouses !
C’était une véritable mer verte émaillée du blanc des minuscules pâquerettes et
du rouge des coquelicots chers à Monet que nous séchions pour en faire les
marque-pages des livres de notre enfance. Les bleuets des champs venaient parfois
pigmenter le pourpre des mauves qui couvraient littéralement le sol et sur
lesquelles butinaient les bourdons. C’était incroyable. Il y en avait pratiquement
autant que de fleurs !
Et je me souviens comment ma mère attrapait délicatement les abeilles qui
souvent se mêlaient à la fête et me montrait comment les caresser sans se faire
piquer.
16

Les corolles sauvages étaient toujours les préférées des insectes et de leur
protectrice et, comme elle, l’homme du compliqué que je suis n’a cependant jamais
aimé les fleurs par trop sophistiquées…




















1

Les vertes années


Une dépression avait dû se former sur le proche Atlantique et se déplaçait
vers l’est…
L’anticyclone qui nous protégeait avait quitté le célèbre Triangle des
Bermudes chanté par Mort Schuman, stationné quelque temps sur les Acores
puis lâchement abandonné la partie. Et le vent, obéissant sagement aux
prévisions isobariques, soufflait en rafales de la mer. Les prédictions de
l’almanach Vermot, tout à fait conformes aux conjonctions astrales des devins
de l’époque, s’étaient avérées exactes. Bref, ce 20 mai 1936, tandis que la
grenouille s’agitait dans le bocal, l’Adour était en crue et – je l’apprendrais bien
plus tard – il pleuvait à verse à Orthevielle.
Mais, à Bagatelle, on n’en avait cure et les voisines s’agitaient.
Ce serait malgré tout, comme on le disait dans nos campagnes, un « bien
beau jour ». Et la météo n’y changerait rien !

Dix-sept jours auparavant, très exactement, mon père Jean-Alfred exultait :
presque un demi-siècle avant que le Président Mitterrand ne crée l’Union de la
Gauche, le Front Populaire gagnait des élections législatives qui rassemblaient
déjà communistes, socialistes et radicaux. Il n’aurait plus à travailler dorénavant
que quarante heures par semaine et disposerait de douze jours ouvrables de
congé annuel !
Mais douze jours plus tôt, et probablement afin de tempérer sa joie, Heinrich
Himmler visitait officiellement le camp de Dachau. Lieu de villégiature
apprécié où les premières exécutions par inhalation venaient d’être
expérimentées avec le succès que l’on sait : Jean- Alfred ne le découvrirait que
quelques années plus tard.
Et, huit jours plus tard, le jeune Alan Turing proposait sa fameuse machine,
ancêtre de tous nos ordinateurs, avant de découvrir les non moins fameuses
structures stationnaires qui portent son nom et s’avérèrent le thème le plus
fécond du centre de recherche où je passerais la plupart des heures de ma vie.
Alan Turing, le mathématicien de génie qui, un jour de Pentecôte et sans doute
afin de rejoindre l’Esprit Saint descendant sur les Apôtres, croqua à quarante-
deux ans une pomme enduite de cyanure comme savait si bien la préparer la
méchante sorcière de Blanche Neige et les sept nains.
Mon père ne l’apprendrait jamais : il y avait déjà longtemps qu’il ne croyait
plus aux contes de fées !

19
Ma mère Lucie, elle, ignorait tous ces événements. Et, les aurait-elle connus
qu’elle s’en serait éperdument moquée : elle avait bien d’autres soucis en tête,
ce jour-là.
Car, ce 20 mai 1936, naquit – de justesse ! – au foyer du cantonnier Jean-
Alfred et de la jardinière Lucie-Victorine, le bébé si longtemps souhaité. Les
astres avaient attendu que tous deux atteignent l’âge de quarante-quatre ans
pour enfin présenter une conjoncture favorable à cet événement tant souhaité.
Mes parents n’avaient pas pu sauver leur premier fils, René, né avec la première
guerre mondiale et qui avait succombé à sept ans, après avoir connu la
malnutrition en pleine enfance lorsque la faim sévissait dans la petite échoppe
bordelaise qui avait accueilli la très jeune bonne à tout faire et son enfant.
Pendant que son époux guerroyait bien loin des siens. J’étais venu au monde
quelques vingt ans plus tard et ma mère me chérissait plus que cœur ne
commande.
Les hautbois n’avaient pas sonné ni les musettes résonné, non, pourtant
j’étais son « enfant du Bon Dieu », comme elle aimait à me qualifier pendant
qu’elle me couvait.
Elle était aussi née un vingt mai. Tout comme, d’ailleurs, Domi, la maman
de mes trois petits-enfants.
Comme l’auteur de La paille et le grain, « je crois aux forces de l’esprit ».

Je ne connaîtrais jamais mes grands-parents… Pendant que Pascaline
dressait les reposoirs de Pâques, mon grand-père paternel Pierre le laboureur
confondit amanite phalloïde et mousseron de la Saint Georges. Lui, l’homme
des bois, réputé mycologue averti, si connaisseur que les port-de-lannais avaient
l’habitude de venir lui présenter leurs paniers avant consommation ! Maman en
fut effrayée à jamais et, tout au long de sa vie, goutta les champignons que nous
cueillions la veille au soir avant de nous les servir le lendemain midi.
C’est cela, aussi, une mère…
Jean, mon grand-père maternel, passa sa vie dans les pins qui, n’ayant point
été encore sacrifiés au dieu Maïs, couvraient en ces temps une grande partie du
pays d’Orthe. Il était gemmeur. Nous, nous disions résinier. Il allait d’arbre en
arbre, entaillant et pelant avec son « hapcho »t une longue bande d’écorce
verticale puis fixant un pot de terre cuite sous la plaie pour recueillir la résine.
Les « gemmelles »… Un nom qui chante pour ces merveilleux allume-feu –
notre méconnaissance du patois landais nous les faisait alors
appeler « jumelles » ! – que ma mère et moi-même ramassions en septembre,
avec les pignes, pour allumer la cheminée noire qui réchauffait la maison. Il
avait également disparu.
De mes deux grands-mères, je ne vis que Marcelle au cours des très rares
repas de fête où la famille se réunissait à Port de Lanne. Mais j’étais trop jeune
pour m’en souvenir. Puis une dernière fois… Maman, me tenant par la main,
me fit pénétrer dans une chambre où gisait une très vieille dame qui ne parlait
plus. Je devais avoir quatre ou cinq ans et ne me souviens plus que de son
20
visage couleur citron. Ma mère, ce jour-là, avait de la pluie dans les yeux,
comme le disent joliment les enfants.
L’âge avancé de mes parents et l’absence de mes grands-parents feraient que
se confondraient tout au long de mon enfance ces quatre visages si essentiels. Je
serais élevé par un papa-papi et une maman-mamie, c’est-à-dire que je serais
toujours pardonné par papi-mamie même si papa-maman souhaitaient me
punir !
A l’évidence, et comme on me l’a si souvent rappelé, j’avoue avoir été un
gosse très « cocooné » dans une enfance trop protégée dont il est toujours si
difficile de s’en remettre.

Je n’ai su que bien longtemps après combien mon père avait vécu des temps
exceptionnels… Car j’ai passé ma prime jeunesse à jouer avec ses médailles ! Il
en avait de pleins tiroirs, de toutes provenances, formes ou couleurs, et maman
n’avait rien trouvé de mieux que de me laisser jouer avec et découper au ciseau
les rubans chamarrés qui les rehaussaient ! Je lui en ai terriblement voulu,
beaucoup plus tard, lorsque je les recherchais vainement, année après année,
dans quelque niche de la véritable caverne d’Ali Baba que constituait encore
notre cave ou les caisses couvertes de poussière du grenier. Lorsque l’enfant
trop chéri que j’étais devenait par trop insupportable, elle le posait à même la
table de la cuisine, pour mieux pouvoir le surveiller pendant qu’elle cuisinait,
puis renversait sans plus de précautions le tiroir devant lui. Je découpais au
ciseau les rubans chamarrés qui les ornaient pour mieux jouer avec toutes ces
pièces brillantes dont, bien entendu, le nombre allait diminuant au fur et à
mesure que les années passaient.
Papa, lui, s’en moquait éperdument pourvu que le petit soit heureux et la
maman satisfaite !
Médaille commémorative d’Orient, du Maroc, de la Serbie, débarquement
des Dardanelles, d’Athènes, coup de main du mont Athos, des mots emplis
d’exotisme et qui chantèrent plus tard dans mes rêves d’adolescent lorsque je
les découvrirais sur le livret de l’Inscription Maritime qui avait
miraculeusement survécu à mes jeux non interdits.
J’ai parlé d’inscription maritime… Tout naturellement, et comme la plupart
des jeunes hommes de Port-de-Lanne, un petit port charmant sur l’Adour où
s’étaient établis ses parents, l’attirance atavique des eaux l’avait conduit à
Rochefort où il s’était engagé en 1910. Il avait dix-huit ans.
Quatre ans plus tard, la Grande Guerre l’absorba.
Et là, son histoire frôla l’épopée.
Le cargo sur lequel il embarqua avait été rapidement coulé, au large de
l'Angleterre, par un dangereux prédateur sous-marin allemand. Le tout jeune
maître d’hôtel n'avait alors échappé à la noyade que grâce à la prévoyance de
son commandant qui, quelques jours auparavant, avait proposé à ses
subordonnés d'apprendre, si nécessaire, à nager. Il avait, pour cela, obligé les
matelots concernés à sauter à la mer et à... se débrouiller !
Mais auparavant, et avant d’être torpillé une seconde fois…
21
Le vapeur Miquelon, sur lequel il servait en 1916, effectuait du cabotage au
large des côtes anglaises. Lui et ses frères étaient des proies faciles pour les U-
boats allemands qui les coulaient sans grand risque. Parfois, par économie d’une
torpille, les sous-marins faisaient surface et il arriva que des équipages fussent
alors purement et simplement massacrés à la mitrailleuse ! Aussi, ces navires
s’armèrent-ils d’une seule pièce d’artillerie, placée sur la proue et servie en
permanence par deux hommes : le canonnier et son aide chargé de
l’approvisionnement. Mon père me conta qu’en fait un obus était toujours
engagé dans la culasse de l’arme tandis qu’une seconde munition était
entreposée à côté. Il n’y en avait pas de troisième !
Le 8 février, mon père se trouvait sur la passerelle, trois à quatre mètres en
surplomb du pont, quand le kiosque d’un sous-marin jaillit hors de l’eau, à
quelques dizaines de mètres du cargo. Ce fut, me conta-t-il, tellement
impressionnant que le canonnier tomba évanoui ! Mon père sauta sans réfléchir,
orienta le canon et tira. Bien entendu, il rata sa cible. L’aide fit ce pour quoi il
avait été formé : il introduisit le second et dernier obus… Rectification
approximative et, pendant que l’U-boat plongeait en catastrophe, deuxième tir
cette fois en plein kiosque. Il n’y eut qu’un survivant.
Le jeune maître d’hôtel de 24 ans fut cité à l’ordre de la Division et décoré
de la Croix de Guerre tandis que le commandant du Miquelon reçut plus tard la
Légion d’Honneur pour fait d’armes. Il n’avait rien vu, me raconta papa dans un
éclat de rire, car il… dormait !
Je suis toujours très fier de pouvoir conter ce fait d’armes probablement sans
égal.
Plus tard, papa devint cantonnier, participa activement à la seconde guerre
mondiale et termina sa carrière au grade de conducteur de chantier.
J’aurais tellement aimé faire à ses côtés un bout plus important du chemin de
ma vie, pour mieux le connaître et l’aimer…

Ma mère avait cinq frères et sœurs et ses parents furent contraints d’abréger
rapidement les études primaires de leur aînée pour la placer et diminuer ainsi le
nombre de couverts mis chaque jour à la table familiale. Ses deux cadettes
subirent quelques années plus tard le même sort : la première fut également
placée et la seconde… mariée ! Elle n’était guère plus âgée que les grands
élèves de l’institutrice de Saint Laurent de Gosse – un petit village voisin d’une
dizaine de kilomètres de la maison de ses parents à Port-de-Lanne – lorsqu’elle
lui fut présentée. Maman me raconta comment, à chacun de ses retours à la
maison familiale, elle prit l’habitude de retirer ses espadrilles dès qu’elle quittait
le bourg pour économiser les semelles que l’on réparait et consolidait avec les
joncs de la barthe voisine. La toute jeune Lucie endurcit ainsi la peau des
plantes de ses pieds à un point tel que, beaucoup plus tard, elle prit l’habitude de
jardiner pieds nus dans la terre noire. Huit mois par an et quel que fut le temps,
sabots ou bottes lui semblaient, à mon grand étonnement, bien inutiles.
Plus tard, elle fut engagée dans une « grande » famille biarrote d’origine
espagnole. Et ce fut pour elle la venue d’un printemps qui l’avait jusque-là
22
quelque peu évitée… La faim la quitta pour un temps tandis que sa maîtresse
l’apprécia au point de parfaire son éducation. Elle compléta son apprentissage
de la lecture, de l’écriture et du calcul, lui fit suivre un enseignement religieux,
lui apprit l’art de la cuisine – elle sera pour moi la meilleure cuisinière de ma
vie, mais peut-être était-ce mon cœur qui goûtait ses plats – et celui de la
couture.
Elle en fit la jolie jeune femme aux cheveux longs et au corsage de dentelle
ajourée qui ce matin me regarde alors que je ne l’ai jamais connue. Une des plus
que rares photos que j’ai récupérées, maintenant sorte de lavis couleur de la
sépia, que la patte du temps a paré du flou où tout s’estompe. Pendant qu’une
fois de plus les caractères de mon écran se brouillent…
Elle se maria en novembre 1913 et, en août de l’année suivante, mon père fut
rappelé. Il ne sera libéré que cinq ans plus tard.

Suzon et Dany, deux petites filles amies, appelait déjà ma mère leur « mamie
des champs »…
Je la voyais dès le petit jour, toujours vêtue de noir, courbée sur sa terre,
arrachant quelques herbes, cueillant quelques légumes et fleurs qu’elle plaçait
dans le pan du tablier tenu relevé de la main gauche.
Et des cerises par milliers qu’elle étalait à même le parquet ciré de la salle à
manger où l’on ne mangeait jamais. Une pièce de quatre sur quatre qui abritait
parfois une couche de bigarreaux d’une bonne dizaine de centimètres de
hauteur. Cette pièce obscure abritait la première des deux seules vraies frayeurs
de mon enfance, le très redouté « babou », un simple parapluie noir posé à
même les fruits que mes parents voulaient protéger de mes jeux destructeurs !
Et je me revois me glisser en tremblant, sur la pointe des pieds et dans la
pénombre du couloir, vers la porte de l’enfer, celle de la tanière du monstre qui
m’attirait autant qu’il m’effrayait. Pour entrebâiller la porte grinçante et voir,
l’espace d’un instant, le noir animal immobile et difforme, tapi dans le coin
reculé du fond. Puis fuir… fuir vers les bras protecteurs !
La deuxième de mes deux grandes peurs enfantines m’était provoquée par la
« mounaque » qui venait suppléer à l’absence fréquente de ma jardinière près de
ses fruits rouges en effrayant les nuées d’oiseaux venant s’y régaler.
L’épouvantail, un mannequin grossier, fait de quelques rondeurs de paille et de
chiffons habillant un squelette décharné de manches à balai usagés et de fils de
fer, vêtu de haillons noirs flottants et toujours coiffé d’une loque, vieille
casquette trouée ou chapeau sans âge oubliés au-dessus de quelque penderie ou
dans l’armoire aux antiquités. Je ne m’en approchais que fort prudemment,
après force détours et reculades.
Mais ces épouvantails étaient bien impuissants à éloigner les geais et
papa se voyait parfois contraint d’en réduire le nombre. Lui qui détestait la
chasse ! Les geais, ces jolis passereaux parés de plumes bleues, blanches et
noires, qui font du trapèze sur les branches des cerisiers, enivrés au point de se
pendre par les pattes pour tourner avec frénésie autour de la branche, la petite
boule couleur sang pendue au bec. Provoquant ainsi, par leurs acrobaties et
23
leurs cris nasillards, des crises de rire à en pleurer chez mon père que je revois,
caché dans un fût le contenant à peine et armé d’une carabine, obligé d’extraire
fréquemment son buste hors de la cachette pour s’éponger yeux et lunettes !

Et je me souviens combien maman avait peur lorsqu’elle montait au sommet
des échelles, toujours bancales, qu’elle dressait n’importe comment pour
atteindre les cimes des cerisiers géants. Un jour, j’entendis des cris… « Alfred !
Alfred !... ». L’échelle gisait pendant que la trapéziste pendait, bien verticale,
les deux mains accrochées à une branche à sept ou huit mètres du sol, se
préparant à la chute lorsque ses bras ne voudraient plus la tenir. Papa dut
promptement réajuster l’échelle salvatrice, la finaude ne tentant l’escalade que
lorsque son protecteur rodait dans les parages !

Puis elle préparait ses panières et les fixait sur les deux porte-bagages
démesurés de sa bicyclette. L’Hirondelle toute noire de chez Manufrance
achetée d’occasion devenait alors char de corso fleuri et les voisins se
retournaient sur son passage. Trois ou quatre zinnias liés pour la dame du
magasin Bleu, quelques paquets de poireaux et de radis pour celle du troquet
qui ne s’appelait pas encore chez Pierre, des brassées de fleurs des champs pour
ses grandes amies des Laines Choisies ou pour la dame du médecin. Paulette, la
libraire de la grande place de Peyrehorade, lui prêtait en échange, semaine après
semaine, des piles entières de revues invendues. Ma mère les plaçait près de son
lit et, à l’heure de la sieste qui pour elle était sacrée, elle les parcourait.
Elle lisait beaucoup, maman, et ce fut pour moi une chance…
Car l’école communale me fut pratiquement interdite jusqu’à l’âge de dix
ans : mes pieds s’étaient couverts d’eczéma au point qu’il fallut les bander de
deux énormes pansements qui montaient à mi-mollet. Monsieur Jean venait,
deux fois par semaine, essayer de décoller à l’eau de Dalibour les enroulements
sans fin des bandes velpo. C’étaient, chaque fois, des hurlements ! Pas question
de me chausser ni, encore moins, de poser les pieds par terre.
J’ai appris à lire grâce au Petit Echo de la Mode, à Rustica, plus tard à Elle et
foule d’autres publications dont les noms m’échappent. Parfois un bouquin venu
de je ne sais où, Croc Blanc, Le Dernier des Mohicans et un grand livre
cartonné dont j’ai oublié le titre et dont un passage me questionna pratiquement
tout au long de mon enfance. Un bateau naufragé, le commandant réunissant
son équipage sur le pont pour le discours d’adieu et cette phrase de conclusion
du paragraphe que j’ai conservée présente en ma mémoire tout au long de ma
vie : « Tous baissèrent la tête et se turent… ».
Puis, chapitre suivant, l’embarquement des matelots dans la chaloupe et la
suite du récit… Je restais stupéfait ! J’ai relu cette phrase un nombre
incalculable de fois, ayant honte de quêter des explications. Comment diable ces
marins pouvaient-ils bien embarquer puisqu’ils venaient de se suicider !
Conjuguer les verbes du troisième groupe n’était pas pour moi une partie de
plaisir et j’ai dû attendre bien longtemps pour comprendre enfin qu’il était
heureusement possible de se taire sans pour autant se tuer !
24
En fait, je n’ai eu durant ces longues années de solitude, qu’un seul vrai
compagnon. Un gros Larousse médical grâce auquel j’appris à écrire en
recopiant inlassablement des phrases, jour après jour, dans l’attente de la dictée
dans la chambre de maman.
Quant à l’apprentissage du calcul, les notes que préparait ma mère à
l’attention de ses clientes amies, des sommes modiques toujours minorées et
souvent oubliées – trois paquets à… égale… ou quatre bouquets à… font… –
griffonnées sur les pages d’un vieux carnet à spirales qu’il suffisait ensuite de
détacher, furent pour moi l’occasion de m’initier à l’art subtil des opérations
élémentaires.
Lorsque la preuve par neuf des multiplications s’avérait heureusement
positive, maman plaçait la note dans la poche du tablier puis, longtemps après et
parfois jamais, la glissait dans la botte ou le bouquet. Nous ne parlions jamais
du bénéfice, et pour cause !
Papa prenait parfois le relais. Nous oubliions alors les fleurs et leur poésie
pour nous intéresser au savant dosage du sable et du ciment. Il venait de diriger
la construction du pont à arcades de la Marquèze, le pont du « papa de papi »,
comme disaient mes trois petits enfants lorsque, au cours de leurs nombreuses
migrations estivales vers la mer et Messanges, ils jouaient à « qui dira le
premier » en rappelant fièrement la contribution familiale à l’ouvrage qui leur
ouvrait la voie des plages.
Je devins incollable sur le calcul des surfaces et volumes, la conversion des
mètres cubes en litres et l’évaluation des poids connaissant le volume et la «
densité », comme on disait à l’époque !

Ainsi passa ma première enfance…
Je ne voyais que très peu d’enfants. Suzon et Claudine, mes copines de la
« ville », rarement ; Renée, ma cousine port-de-lannaise, parfois, et Dany ma
petite voisine préférée, souvent… Sans m’en rendre compte, je m’habituais à
une solitude qui sera la grande constante de ma vie. J’appris à ne compter que
sur moi-même et sur des parents que j’allais chérir plus que raison ne
commande.
Cela ne sera pas sans conséquence sur ma vie d’enseignant-chercheur,
l’enfance nous définissant à jamais.

Un jour… Mes parents me paraissaient plus soucieux qu’à l’ordinaire. Mon
père creusait sans trêve des trous dans notre champ pendant que ma mère
préparait sans relâche bocaux de sucre, conserves de légumes et un nombre
démesuré de bouteilles de toutes contenances emplies de confitures et autres
coulis. Mon père tentait d’assurer l’étanchéité des bouchons et couvercles à la
cire à cacheter, avant de les enterrer. Puis il relevait soigneusement les positions
des trésors enfouis sur un plan. J’en fus éberlué !

Des événements malheureux, qui allaient encore contribuer à accroître mon
isolement, se préparaient…

































2

Au temps des poissons aux yeux tristes


A l'instar du Président Mitterrand qui, pour Châtaigne et Noisette, avait les
yeux de Chimène, j'ai toujours eu un faible pour les ânes.
Un jour, un grand événement se produisit à Bagatelle.
Ma mère acheta un âne !
C'était un bien fort apprécié, à l'époque, et je me souviens que nos voisins
venaient lui demander fréquemment assistance pour charroyer. Son Hirondelle
et ses deux panières ne suffisant plus, elle l'attelait à un charreton de bois verni,
et partait, deux fois par semaine, livrer sa cargaison fleurie à Peyrehorade, notre
« pierre trouée » – traduction occitane de son nom – par la grâce de Fulvie, la
fée du Gave. Elle faisait du porte à porte, s'arrêtant de-ci de-là, et laissait son
attelage et sa verte cargaison flâner au long des rues. C'était une femme. Donc
quelque peu bavarde ! Et notre ami n'appréciait pas toujours ses longues
attentes. Il décidait alors unilatéralement et sans préavis... de rentrer ! Après
avoir joliment trompeté la retraite, faisant fi de l'énorme frein à manivelle dont
était doté l'engin et dont le sabot caoutchouté ne frottait jamais contre le
bandage métallique qui cerclait les roues, l'âne se retournait en pleine rue – il
ne faudrait pas tenter de le faire maintenant ! – et prenait le chemin du retour.
Ma mère s'en apercevait bien souvent trop tard, et... rentrait à pied derrière son
compère, sans trop se presser, en évitant un effort trop violent pour « revenir »
sur l'échappé, comme l'on dit en jargon sportif. Il fallait alors programmer à
nouveau une sortie au chef-lieu du canton.
Plus tard et lorsque mes pieds me le permettraient, j'attendrais impatiemment
le retour de mon équipage familial en haut de la côte de chez Bergay, et
quelquefois n’y tenant plus à la Bascule, car il ramenait de la ville le Coq Hardi
dont je revois encore parfaitement les suites ordonnées de croquis
humoristiques qui m'enchantaient et préfiguraient déjà les futures BD.
Combien de fois aurai-je ressuscité ces temps heureux, chaque fois que les
hasards de la vie me faisaient relire L’âne du jardinier – « Je suis comme un
jardin, je porte des légumes…», c’était tout à fait le cas ! – ou J’aime l’âne si
doux de Francis Jammes.

Un jour, des locataires, que nous n'avions pas invités et qui ne réglaient
jamais leur loyer, vêtus en vert de gris et parlant une langue fort gutturale,
s’installèrent chez nous. Ils étaient jeunes et aimaient rire. Ils donnaient
quelques friandises au bambin que j'étais et s'amusaient avec notre animal
malicieux. Un de leurs divertissements favoris consistait à faire tomber des
27
pêches... à coups de fusil, et à rire des frayeurs de mon ami aux célèbres
oreilles. Cette façon bien barbare de cueillir des fruits mérite explication.
C’est peu de dire que mon père n'aimait pas nos curieux invités…
Aussi, et très naturellement, résista-t-il quelques vingt-cinq ans plus tard
après ses premières passes d’armes à l'impressionnante marée verte de quarante.
Il n'envisageait pas favorablement la vente de quelques fruits à nos encombrants
jeunes gens et ma mère, afin de concilier le patriotisme bien naturel de son
époux et son propre souci de s'attirer les bonnes grâces de ses locataires – et
quelques rations alimentaires qui contribueraient à assurer la survie des siens ! –
leur avait expliqué qu'elle ne pouvait monter aux arbres, bien trop hauts, pour
cueillir leurs fruits. Ils avaient alors solutionné le problème d’une manière fort
radicale... et bruyante ! Ils cassaient d'une balle le rameau qui portait la pêche et
s'amusaient à l'attraper au vol avant qu’elle ne s’écrase. Ma mère pesait
sommairement les fruits et les échangeait contre des tablettes de chocolat,
qu'elle me faisait manger pour goûter. Bref, se servir de leurs armes pour
récolter les pêches et, en même temps, effrayer notre âne était un de leurs passe-
temps favoris.
Un jour, ils eurent l'idée géniale de hisser le garçonnet malingre que j'étais
sur le dos gris. L'âne s'en fut, au pas, sans se presser... Il fit le tour de notre
champ puis, pensant que la plaisanterie avait assez duré, choisit fort
intelligemment de se frotter l'échine sous la branche horizontale basse d'un
figuier. Il se débarrassa, en même temps, du fardeau que j'étais ! Le bilan fut
catastrophique : Monsieur Jean dut nous conduire chez un médecin réputé de
Labenne, qui bricola mon épaule démise et, je m'en souviens encore, me mit un
énorme bandage pour bloquer mon articulation pendant de longues semaines.
Après cet exploit, l'amour que mon père portait à nos occupants alla encore
croissant, si faire se pouvait ! Celui de ma mère décrut notablement. Mais, assez
paradoxalement, celui qui me liait à mon malicieux compagnon de jeux n'en fut
point altéré, bien au contraire. Car je lui devrais plus tard mes premiers pas
d’écolier lorsque, avec sa désinvolture habituelle, il tirerait deux fois par jour la
jolie charrette vers l'école communale, pour suppléer des pieds encore bien
convalescents.

Chez nous, l’épaisse couche de cerises de la salle à manger maintenant
transformée en dortoir avait laissé place nette aux bottes de nos occupants.
Mais, curieusement, le sol de notre cave se recouvrit d’un tapis tout aussi
important de drôles de tubercules que je découvrais : des topinambours ! Et
leurs belles corolles ocre, au sommet de leurs tiges géantes, éclairèrent
rapidement notre champ. Car, comme à l’habitude, maman plantait ces bulbes
pour n’en récolter qu’en fonction de ses besoins en oubliant en terre la plupart
d’entre eux !
L’âne vit diminuer ses escapades cantonales et, corrélativement, maints
notables peyrehoradais vinrent semaine après semaine, à vélo ou à pied, quérir
une bourse des précieux légumes au goût d’artichaut maintenant oubliés. En
emportant parfois, le cadeau de l’amitié d’un bouquet de leurs belles fleurs.
28
Quelques années plus tard, au printemps enfin revenu, certains d’entre eux
oublièrent parfois un peu trop rapidement la cave de Bagatelle, mais ceci est
une autre histoire.
Parfois, maman ramenait de ses rares expéditions une tranche de viande. J’ai
bien dit une, pour moi, bien entendu. Notre « mamie des champs » nous évita
une faim qui rôdait à nouveau. Et c’est depuis toujours que je ne supporte pas
de voir gaspiller la moindre parcelle de nourriture…
Notre compagnon nous quitta une nuit, par un hiver très froid, comme il en
faisait encore à l'époque.
« Il a fermé les yeux, il est mort sans adieu… » chanta quelques cinquante
ans plus tard Hugues Aufray dans mon autoradio. Ma ballade barthaise fut, ce
matin-là, plus que morose…

Et puis, un jour, au petit matin, la chambre aux cerises se vida de ses
occupants. Des colonnes de militaires défilèrent devant le portail blanc et
Marylis, tirant sa vache au bout de la corde, s’enfuit tout au long de la route.
Plus tard, lorsque je verrai et reverrai La Vache et le Prisonnier, cette image ne
manquera pas de surgir chaque fois devant moi, toujours préservée, pour me
replonger dans un monde qui ne m’a jamais vraiment quitté et me hante
toujours.
Elle habitait seule la Villa des Pins, tout près de chez nous, survivant à la
Fernandel du lait de son amie. Et, devant chez elle, de l’autre côté de la route,
nos envahisseurs avaient enterré un très important dépôt de munitions. Sa
maison était le QG du commando de surveillance et les allemands l’en avaient
heureusement chassée à temps. Mon père nous dépêcha, maman, l’âne et moi,
au bourg voisin d’un kilomètre, chez madame l’institutrice. « La Madame »,
comme disait la petite Inès lorsqu’elle parlait de sa maîtresse de maternelle… Et
je me souviens encore comment les deux femmes me couchèrent en début
d’après-midi sur un petit matelas, entre deux lits, et recouvrirent ma tête d’un
oreiller !
L’orage fut beaucoup plus long et violent qu’à l’habitude… Papa avait
regroupé les plus courageux de nos voisins pour préserver nos demeures
d’éventuels pillages. Il me raconta plus tard comment, après chacune des
explosions, il voyait les pins voisins se coucher littéralement sur le sol, pour se
relever le souffle passé. Car le brave feldwebel, laissé en arrière-garde, avait
outrepassé les ordres reçus et fait sauter les casemates une à une au lieu de
programmer la destruction du dépôt en une seule fois.
Nos plâtres, après nos cœurs, se fissurèrent à vie mais nous en survécûmes…

La bien nommée Libération…
Ce fut pour nous tous, brutalement, le bonheur revenu. Dans l’extraordinaire
onde de joie qui nous submergea, mes pieds se mirent à l’unisson en m’oubliant
définitivement. Et, délaissant quelque peu les quatre fillettes de mes vertes
années, je m’empressai de lier connaissance avec trois petits garnements du
quartier que je connaissais à peine et qui furent les vrais copains de mon
29
enfance. Nous devînmes rapidement inséparables. Il y avait là Daniel, le petit
frère de Joufflu – peut-être ainsi surnommé à cause de joues moins creusées que
les nôtres – et Binocle, notre aîné, qui rajustait continuellement ses énormes
lunettes.
L’été 44 fut celui de joyeuses expéditions vers la lande et le commando
défunt. Nous y passions la plus grande partie de nos jours et je me suis toujours
demandé comment nous en avions survécu. Car nous jouions au milieu d’un
véritable capharnaüm de munitions qui pointaient au hasard des casemates
oubliées ! Beaucoup de lots avaient évité la destruction et, parmi les fougères
qui avaient envahi les trous creusés sans aucune protection particulière dans la
terre sablonneuse légère si complice, nous nous emparions de toutes sortes de
cartouches et autres fusées que nous emportions sans la moindre appréhension !
Nous manifestions alors un art de la récupération déjà fort appréciable. Nous
arrachions à la tenaille les balles qui devenaient des projectiles idéaux pour nos
lance-pierres. Rita, la chienne de Joufflu, fut rapidement mise à contribution
pour nous attirer quelques cibles vivantes !

C’était une brave bâtarde toute noire, aux mamelles démesurées qui souvent
traînaient à même le sol, toujours disposée pour la bagatelle, immanquablement
pleine deux fois l’an et qui nous attirait des hordes de chiens de toutes races,
couleurs et tailles. Plusieurs dizaines d’amateurs, quittant leurs foyers pour une
ou deux semaines, venus de tous les coins des environs et qui, rapidement
affamés, sévissaient en bataillant sans trêve tout autour des habitations. Et,
tandis que Céleste – la bien nommée maman de Joufflu – leur distribuait les
quelques quignons rassis de la survivance, ma mère, parfois, sortait en hurlant
de sa cuisine, le balai à la main, à la poursuite du malfrat qui s’était invité !
Nous avions fort cruellement résolu d’aider nos mères à se débarrasser de ces
intrus, à l’évidence les ancêtres des chiens affamés que, beaucoup plus tard,
John l’Enfer verra descendre des Alleghany…
Nous attachions Rita l’Appât à quelque pied de maïs et nous nous
planquions dans les environs avant d’expérimenter sur les canidés amoureux
nos projectiles made in Deutschland.
Car, bien que Thierry la Fronde ne nous ait encore initié à la manipulation
de ces engins tant appréciés des garçons, nous en jouions déjà avec une
virtuosité qui ne sera pas sans conséquence… quelque mois plus tard !
Est-ce le sens inné de la stratégie militaire que manifestait déjà le leader du
groupe que j’étais devenu qui me valut alors le surnom de Napoléon ? Je ne l’ai
jamais su, mais toujours est-il que je dus supporter tout au long de ma scolarité
primaire ce sobriquet qui m’affligea quelque peu, n’ayant jamais su apprécier
les parts relatives d’ombre et de lumière du célèbre personnage auquel était
associée ma personnalité naissante.
Madeleine, la maman de Dany, dira plus tard que j’avais toujours eu une
âme de chef !

30
Puis je récupérais la poudre dans de vieilles boîtes de conserve pour ensuite
expérimenter leur pouvoir explosif. Je jetais carrément le contenu des boîtes
dans les feux d’herbes sèches que brûlaient nos parents. La poudre fusait tandis
que nous sautions en arrière… Un jour, Binocle voulut m’imiter. Mais il
n’avait pas la dextérité manipulatoire du chimiste de génie (!) que je
deviendrais. La poudre fit cordon entre les flammes et la main qui tenait le
récipient, et c’est un drôle de visage noir et sans sourcils qui se retourna vers
nous ! Fort heureusement, il portait comme il se devait ses lunettes, notre
Binocle.
Un jour, je décidai d’expérimenter un nouveau mode de propulsion…
Une douille métallique vidée d’une bonne vingtaine de centimètres de
hauteur… Une tige de ferraille et, d’un coup de marteau, évacuation de
l’amorce. Remplissage à la poudre et obturation supérieure. Et là, j’eus une idée
de génie ! Comment l’allumer par le petit orifice inférieur dégagé ?
Elémentaire. Il suffit de la poser bien verticale sur l’anneau terminal, orienté en
position horizontale, d’une clé engagée dans une serrure puis de présenter une
allumette à sa base. L’expérience eut lieu dans notre cuisine, quand maman
vaquait à ses affaires dans une pièce voisine. Ce fut épique ! La fusée décolla et
se mit à tournoyer en tous sens, du plancher au plafond, accompagnée par une
gerbe de feu. Cette fois, nous eûmes très peur et faillîmes mettre le feu à la
maison.
Bien entendu, une fois de plus, j’évitai la correction bien méritée…

Ma mère ignorait heureusement tout de nos dangereuses errances. Quant à
mon père, il n’y prêtait guère attention. D’ailleurs, il pratiquait lui-même avec
acharnement ce type de prise de guerre à l’ennemi, rapatriant à Bagatelle des
pleines brouettes de munitions ! Il était précautionneux, papa… Il faisait
provision, pensant que nos amis pouvaient changer d’avis et, ayant
probablement apprécié l’hospitalité landaise, revenir. Ainsi, tandis que maman
essayait de déterrer des conserves vieilles de deux ans – elle ne récupéra que
quelques bouteilles emplies de mélasse, ayant dans la plupart des cas oublié les
endroits précis des enfouissements prévus salvateurs – papa enterrait cette fois
de pleines caisses de cartouches qu’il destinait au maquis qu’il animait. De plus,
et sans trop savoir à quoi elles pourraient servir, il embellit les solives de notre
cave d’un nombre impressionnant de ce que nos connaissances très
rudimentaires de l’art militaire nous faisait appeler torpilles et qui étaient en fait
des obus de mortier. Plus tard, il les fit disparaître Dieu seul sait comment,
laissant une quantité telle de pointes de suspension fichées dans les bois que le
maçon qui aménagea plus tard notre cave dut solliciter l’aide d’un paysan voisin
pour retirer à pleins seaux ces vestiges disgracieux d’une autre époque.
Et quelques trente années plus tard, au cours de travaux extérieurs, la pelle
mécanique d’un entrepreneur de maçonnerie mettra à jour une ou deux caisses
oubliées. Il nous faudra promptement rassurer la gendarmerie locale en mettant
cette découverte malencontreuse sur le compte probable de nos anciens
envahisseurs. Ceux-ci eurent la courtoisie tardive de ne pas protester, à une
31
époque où leurs descendants venaient gracieusement chaque été taguer les
blockhaus de la plage de Capbreton, achevant ainsi par leurs peintures le gros
œuvre brut de coffrage entrepris un demi-siècle plus tôt !

Ainsi allait ma vie de gosse redevenu presque normal…
J’avais déjà plus de huit ans lorsque je découvris ce qui serait un des grands
amours de ma vie. Les eaux des gaves et de l’Adour et leurs vallées d’aval, les
barthes, que j’allais chérir sans trêve tout au long des années. Ces océans de
verdure et de silence, portes toujours ouvertes sur la méditation et le rêve…
Qui, combien de fois, m’auront apaisé les jours de pluie et auront sur moi, à
chacune de mes visites, ce curieux effet presque physiologique, cette onde si
agréable qui m’envahit encore dès que je les pénètre et pendant laquelle je sens
mes muscles se détendre progressivement, gommant bobos de toutes sortes,
jusqu’à cette curieuse sensation de perte de corps. Presque une très agréable
désincarnation ou, pour le moins, une sorte de lévitation bienfaisante qui efface
miraculeusement le poids des années.
Et je n’avais que trois ou quatre ans lorsque papa confectionna pour moi ce
qui serait ma première canne à pêche. Un simple bambou, coupé à la Marquèze,
un bout de nylon, quelques plombs et un hameçon. Ma « mamie des champs »
ramassa pour moi trois ou quatre vers, m’attacha, tourné vers elle afin que je
puisse bien agripper le guidon, sur le porte-bagages avant de son Hirondelle.
Direction le ruisseau du Fourré et ma première découverte des eaux…
Le col-vert – le premier canard de ma vie, qui n’avait pas encore de bascule !
– giclant vers le ciel de la touffe de roseaux et le bambin effrayé qui tombe en
arrière, le fond de la barboteuse dans l’eau. Et ma première anguille qui se
prend à la place du vairon recherché, sans que je m’en rende compte, et que
nous peinons tant à décrocher pour la remettre à l’eau, accroupis face à face sur
la petite plage de sable et nos têtes s’entrechoquant dans notre précipitation…
Ce serpent d’eau encore très mystérieux, qu’Aristote fit naître quelques siècles
avant Jésus-Christ, dans son Histoire des Animaux, « de vers appelés entrailles
de la terre formés spontanément dans la vase et la terre humide ». Et dont les
tribulations sont si magistralement décrites par Yves-Alain Fontaine, le fils de
Maurice, dans Les Anguilles et les Hommes.
Anguilles maintenant en voie de disparition programmée par la stupidité des
hommes, en ces temps de victoire de l’engrais et du détergent sur la nature, où,
pour la première fois l’été dernier, à l’étiage aoûtien, j’ai vu les tristement
célèbres algues vertes bretonnes venir souiller les galets orthois de la sablière de
Sorde.

Puis vint l’époque bénie des expéditions hebdomadaires vers les gaves
lorsque le père de Joufflu nous emmenait pêcher le gardon sous le pont du
chemin de fer reliant Orthevielle et Hastingues. Cheminot et probablement sûr
de l'impunité que lui conférait sa profession, le papa bravait son collègue chef
de gare et nous guidait à vélo le long de la voie ferrée, promenade bien entendu
rigoureusement interdite ! Et je nous revois, à la queue leu leu, bambous fixés
32
au cadre des vélos par des bandes de caoutchouc empruntées à quelque chambre
à air hors d’usage. De temps en temps, notre guide interrompait la
progression… Il descendait, couchait la bicyclette contre la voie et posait son
oreille sur le rail. Parfois, il nous faisait descendre précipitamment ! Nous étions
terrorisés lorsque le monstre faisait trembler le remblai l’espace d’un instant,
quelques mètres au-dessus de nos têtes. Mais le virus de la pêche nous habitait
déjà et nous attendions le moment béni où nous ouvririons la boîte contenant
nos appâts dans cette odeur fade du blé cuit parfumé de quelques gouttes de
Ricard, substitut traditionnel à l’anis qui nous faisait alors défaut… Je la sens
encore !
Nous attrapions quelques gardons, que nous appelions « poissons aux yeux
tristes », n'ayant point encore réalisé que les yeux des poissons ne traduisent
heureusement pas leurs sentiments au moment de la capture.

Pour moi, qui « allait sur mes neuf ans » comme on le disait alors, le temps
du chemin des écoliers approchait.
Enfin…










3

Les « porcelaines » du chemin des écoliers


L’école communale du bourg…
Nous prenions le chemin de Lartigue. Une descente en pente raide terminée
par un virage à quatre-vingt dix degrés à gauche, et, après la petite masure
maintenant délabrée – où mes parents avaient fait l’avant-dernière halte de leur
vie – Lartigue, la vieille ferme bordée d’une langue de mare toujours gelée
pendant les mois d’hiver. Patinoire de rêve, longue d’une bonne trentaine de
mètres, que nous parcourions le matin d’une seule traite, en glissant sur les
semelles de bois de nos galoches et de nos sabots.
Le matin seulement, car le soir, les choses en allaient bien autrement. Nous y
étions attendus, Joufflu, Daniel et moi. Binocle, lui, avait été favorisé par la
topographie locale : il évitait lâchement le danger en bifurquant à droite à la
nationale vers sa maison familiale de la Bascule. Nous nous emparions de nos
armes, trois bâtons que nous fichions le matin dans un roncier voisin, et à la
queue leu leu, bien plaqués les uns contre les autres, nous avancions en longeant
le fossé de droite. Napoléon en tête comme il se devait, cartable à la main droite
et arme brandie au bout du bras gauche…
Nos ennemis nous y attendaient immanquablement car il y avait longtemps
qu’ils nous avaient repérés. Ils étaient nombreux et organisés, disciplinés et très
impressionnants. Nous les voyions avancer, bien groupés, en criaillant comme
pour se donner courage. Le jar menait l’attaque en sifflant, cou bien à
l’horizontale, tandis que les oies cacardaient à ses côtés pour l’encourager.
Leurs becs venaient jusqu’à frôler les extrémités de nos barres… et nos jambes !
La progression se poursuivait ainsi, tout au long de la patinoire, jusqu’au grand
portail de la ferme où Fernande venait, en hurlant, calmer sa troupe et abréger la
poursuite.
Puis nous traversions cette nationale où ne passait pratiquement personne,
pour aborder notre vrai chemin des écoliers…

Cinq à six cents mètres de chemin de terre, vaguement caillouté, sans âme
qui vive, encaissé entre deux talus malmenés par le temps. Par-ci, quelques
touffes d’acacia et leurs piquants qui déchiraient nos culottes lorsque nous leur
passions au travers. Par-là, une ou deux souches de chêne dardées de repousses
ornées des glands dont nous récupérions les cupules pour les insérer entre index
et majeur et fabriquer des sifflets rustiques fort prisés. Vestiges des arbres jadis
abattus, avec leurs curieuses excroissances en forme de petites boules que nous
appelions « gargalles » – je n’ai su que bien longtemps plus tard qu’il s’agissait
35

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.