Le chant ininterrompu des cigales

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Quatrième tome d'un journal commencé en 1950, ce volume couvre la période qui suit le retour de l'auteur en France, en juin 1979 (après un séjour de quatre ans à Ankara) et qui s'achève fin 1985. Ce texte fragmenté fait écho à l'actualité, alors dominée par la crise de l'Orient, mais aussi au travail universitaire, aux voyages et, derrière ce que dicte l'évolution du temps, à ce que l'âge montre, comme dans un miroir, la fin de l'été, le moment où cesse le chant des cigales.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782296399907
Nombre de pages : 191
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Le chant interrompu des cigales
Journal 4 : 1979-1989

Volume 1 : 1979-1985

Ecritures Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Anne LABBE, Le ventre de l'arbre, 2005. Nabil SALEH, Outremer, 2005. Nicole Victoire TRIVIDIC, A tue-tête, en regardant la haute mer. Histoire de Celle qui va écrire, 2005. AICHETOU, Sarabandes sur les dunes..., 2005. Anne MOUNIC, Ah 1 Tout ce qui dans les choses fait ah I, 2005. Pierre MARTIN, Miroir de Vies. Nouvelles, 2005. Bernard FAGUET, La passion algéroise, 2004. Maurice BENHAMOU, La trace du vent, 2004. Michel JAMET, Tendre absence, 2004. Antoine de VIAL, Oasis New York. New York Oasis, édition bilingue, 2004. Gonzague PHÉLIP, Plein Est, 2004. FaÏna BLAGODAROV A, « Ah, ces yeux noirs I... », 2004. Annick LE SCOEZEC MASSON, Mélancolie au Sud, 2004. Maurice TOURNIER, De source et de sable: Alger 1958-1961, 2004. Ronan le BERRE, De mots et d'écume, 2004. Robert POUDÉROU, Les Cahiers du grenier, 2004 Olivier FRIGGIERI, A Malte, histoires du crépuscule, 2004. John EPPEL, L'homme-girafe, 2004. Alain BLASI, Les couches profondes, 2004. Serge HOLDÉRIC, Je marche dans mon livre, 2004. Andrée MONTERO, Trois visages de femme, 2004. Geneviève BONNEMAN BÉMIA, L'ombre des songes et l'éclat des jours, 2004. Pierre FRÉHA, La diva des ménages, 2004. André VARENNE, Le parc à lièvres et autres nouvelles, 2004. François-G. BUSSAC, Plus jamais là, 2004. Lionel-Edouard MARTIN, Chronique des mues, 2004. Myriam DONZELOT, La Métamorphose de l'Axolotl, 2004. Joseph POLI, Mirka, 2004. Anna Luisa PIGNATELLI, Un fief toscan, 2004.

cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8472-0 EAN : 9782747584722

Jacques Huré

Le chant interrompu des cigales
Journal 4 : 1979-1989 volume 1 : 1979-1985

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur
Ligne brisée d'Asie Mineure, Joumal,

tome

3, Carnets

turcs

(1975-1979), Istanbul, éditions Isis, 1998. Africa, Journal, tome 2, Les Années d'Algérie (1959-1973), Paris, éditions Séguier, 2000.
Le Jardin des Hespérides, Paris, L'Harmattan, L'Incendie de "hôpita~ Journal 2000-2002, 2004. 2002. Paris, L'Harmattan,

Je me dois de présenter

brièvement ce volume.

Il s'insère dans la série des cinq tomes de Journal commencéel'été 1950 au Maroc et qui s'achève au seuil de l'an 2000. Le quatrième de la série, il couvre la Période
1979 -19 8 9, faisant suite au tome tout entier écrit en Turquie

de 1975 à 1979 (Ligne brisée d'Asie Mineure) et, de manière plus lointaine mais parfaitement directe, aux tomes 2 (Les années d'Algérie, 1959-1973) et 1 (Comme un bruitage dissident, 1950-1955). Ce volume-ci est celui du retour en France, plus précisément d'abord à yon, oùje dois enseignerà la faculté des lettres de l'universitéJean Moulin. Plus tard, en 1984,J"e serai amené à quitter Lyon pour Mulhouse après avoir été nomméprofesseur à l'université de Haute Alsace. Le Journal retrace cet itinéraire comme il avait transcrit les précédents. Toutefois, derrière l'écho donné à la subjectivité éveillée quotidiennement, ilfaut voir cesfragments comme la suite du discours amorcé en 1950 et qui établit comment l'Orient, sur des registresdivers, construit une identité d'Occidenta~ dans le temps historique de sa désintégration. Peut-être, le lecteur découvrira-t-il alors que de tels textes éclairent en lui une part d'Orient mal connue mais pourtant bien réelle car elle participe de la connaissance de soi.

1979

15 juillet. Nice. Depuis Ankara\ je retrouve des images familières, le départ de Turquie m'ayant conduit dans la même direction et à la même destination que les années précédentes. Je retrouve le même contraste entre l'Orient et l'Occident, entre la Turquie et l'Europe, dans le ciel, plus chaud, plus intense et plus immense là-bas qu'ici, dans les villes plus vivantes ici que là-bas, et surtout dans l'atmosphère qui entoure l'être humain, ici oppressante par manque de communication humaine, là-bas chaleureuse du seul fait de l'échange de regards. Toutefois, derrière cette première impression, je saisis aussi avec satisfaction les dons de l'Occident, l'information permanente, le génie de la fabrication, ressentis comme une rupture avec le silence de l'Orient, et peut-être avec le silence essentiel à l'être. Cet été 1979 se présente pourtant bien différent du précédent. La crise du monde est plus aiguë aujourd'hui qu'hier: décomposition de l'Iran, tragédie des réfugiés
1

J'ai quitté Ankara début juillet (voir dernière page de Ligne briséed'Asie

Mineure).

d'Indochine, augmentation du chômage en France. L'avenir est sombre. Or, paradoxalement, l'apparence ne semble laisser place à aucune inquiétude. Les gens s'amusent, mangent, roulent comme aveugles à ce qui se rapproche et indifférents, tels dans une sorte de nuit des somnambules pourraient marcher. 16 juillet. L'information ne relève pas directement de l'ordre de la réflexion. Elle ne fait pas souffrir l'esprit comme le fait l'ascèse du raisonnement et de la méditation. Ces derniers jours, j'ai vu à la télévision des images de Fez, d'Ankara et d'Istanbul. Toutes traduisaient d'une part, l'absence d'émotion de l'opérateur, l'absence de préparation à voir ces lieux en vérité, et, d'autre part, l'unique préoccupation de renseigner le téléspectateur de la manière la plus rapide, la plus superficielle quelle que soit la perfection de la technique. Hier, fin de l'affaire du commando palestinien qui occupa durant deux jours l'ambassade d'Egypte à Ankara (deux policiers turcs tués, deux personnes de l'ambassade se sont jetées par la fenêtre du deuxième étage). 19 juillet. En Corse. On y retrouve la nature méditerranéenne dans son épanouissement estival: silence pesant des espaces en harmonie avec l'intensité de la lumière, odeurs de cyprès, de menthes sauvages, d'eucalyptus, de vignes en travail. Peu de couleurs, les verts lourds des champs de vigne, les verts foncés des orangers, le bleu pâle du ciel et de la mer. A cette latitude, la Méditerranée commence à apparaître dans sa vérité qui n'éclate complètement que bien plus au sud et à l'est. Pour moi, la Méditerranée de l'été est inséparable de la civilisation arabe ou turque. Les paysages d'Aléria me rappellent vaguement ceux d'Algérie, et ils semblent alors ne pouvoir me conduire que vers une sorte de voie sans issue. Ces orangeraies et ces vignes rappellent que l' été d'Afrique du Nord faisait ressentir dans le corps les vibrations d'une volupté païenne. Rien de tel avec l'été de

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Méditerranée orientale dont l'intensité rapproche l'être des dieux, voire du dieu de la lumière, Apollon. Rencontre fondamentale que celle-ci. 22 juillet. Visite, à Ajaccio, de la maison de Napoléon qui y est né le 15 août 1769. En 1797, Laetitia acheta le deuxième étage, et transforma la galerie en belle salle de réception. C'est là qu'en 1799, de retour d'Egypte, le jeune général Bonaparte fêta sa gloire naissante. Puis, voulant échapper à ses admirateurs, il quitta subrepticement l'assemblée et, par une trappe dans une pièce voisine, il gagna la rue, le port, et le bateau qui devait le conduire sur le continent, suivant ainsi le plan qu'il s'était tracé vraisemblablement en Egypte. C'est en Orient qu'aurait été enfanté son projet de transformer le monde. 3 août Paris: exposition Mer Egée, Grèce des îles... Evocation du problème de l'origine de la civilisation grecque. Les Cyclades jouèrent un rôle éminent, constituant un foyer de transit pour tout ce qui venait d'Asie Mineure et qui y rencontrait la première forme de l'esprit occidental. Mais dans le catalogue, le rôle joué par l'Asie Mineure n'est pas mentionné. Iran: on y a tué au nom de l'islam, de l'islam chi'ite. . . c'est l'œuvre de l'ayatollah Khomeiny. 9 août. Dans l'appartement de Caluire où je viens de m'installer, en retrouvant mes objets de Turquie, j'ai renoué les fils rompus dans la pénible nuit du 30 juin à Cankaya. 11 août. Le voyage demeure un incomparable moyen de s'éduquer par l'observation. Par ailleurs, il éloigne opportunément le voyageur de ses rivages habituels, ceux où il est ancré, et, en le promenant dans des ailleurs insoupçonnés, il fait naître en lui un homme nouveau. Je parle de voyages en Asie. . .

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Le Liban ne pourra vivre que dans l'harmonie des musulmans et des chrétiens. Israël devra accepter la présence d'un Etat palestinien, et réciproquement, cet Etat devra reconnaître la souveraineté d'Israël. Cet Orient-là doit revivre, à Beyrouth, Tel-Aviv, Jérusalem, mais aussi à Istanbul et Alexandrie dont Nasser a chassé les Juifs, les Grecs et les Coptes pour la punir d'avoir été si peu arabe..., écrit Lartéguy dans Paris-Match du 15 août. 17 août. Emission de radio sur la Chine. Dans une université où l'on enseigne le français, des professeurs disent quelques phrases. Aujourd'hui, après la révolution culturelle (avènement d'un homme nouveau par éradication des intellectuels jugés des parasites au profit des travailleurs dits «productifs »), ils ne se sentent pas encore libres de s'exprimer, mais ils laissent entendre que l'entreprise visant à les supprimer a échoué. 19 août. Visite de_ l'Observatoire par temps gris, après un violent orage. On y oppose l'observation du ciel à travers une lunette - l'ancien système - à celle qui s'opère par télescope - système moderne - qui offre l'avantage d'être sensible aux différents rayonnements alors qu'un miroir ne subit aucune altération. Certaines galaxies ont été photographiées à l'Observatoire de Nice, comme Andromède, ou Les Chiens de Chasse, qui révèlent la forme de certains coquillages. . . 20 août. Hier soir, la radio nous a appris que l'ayatollah de Qom a décrété la mobilisation générale contre les Kurdes, ajoutant que les chefs kurdes de la région visée (Samandjaj, Mahabat;"Paveh) ont lancé un appel au secours aux gouvernements occidentaux. Croient-ils éveiller le moindre intérêt pour leur cause? Les Occidentaux ne feront rien. Le peuple cambodgien a bien été immolé sur l'autel des grands principes de la politique étrangère

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occidentale. Mais, en pratique, que pourrait-on faire en faveur des Kurdes iraniens? Que disent les thuriféraires d'hier de l'ayatollah et de la révolution iranienne? Rien. Les journalistes occidentaux se sont empressés de publier un livre qui était favorable à cette révolution, oubliant que la lecture de la réalité orientale ne peut procéder que par déchif&ements successifs échelonnés dans le temps. 24 août. Dans Nice-Matin d'hier, l'on pouvait voir une photo atroce, celle de combattants kurdes sur le point d'être fusillés par les soldats de Khom einy. Par groupe de trois, les yeux bandés, les épaules attachées par une corde aux barreaux d'une fenêtre, ils avaient devant eux un soldat, un genou au sol, tenant une mitraillette prête à cracher la mort. A la dernière fenêtre, un seul condamné... paraissant très jeune, attendant le bourreau. Aucun commentaire n'accompagnait cette photo. 25 août Les Kurdes encore: un représentant du P.P.K répond aux questions d'un journaliste de France-Inter (au journal de 13 heures). Celui-ci: «vous êtes vaincus d'avance parce que votre combat n'intéresse personne. » Le Kurde: «si nous perdons, ce sera une défaite dans le camp des partisans de la liberté, donc ce sera votre défaite ». Je reprends la rédaction du voyage d'Afghanistan2. Ce personnage en moi qu'est le voyageur exigeait depuis longtemps de prendre la parole en raison de la vitalité de ses souvenirs. Ce qui nous définit, ce n'est pas le métier exercé, ce ne sont pas les origines familiales, c'est la vocation qui se révèle peu à peu, précocement ou tardivement, et nous conduit à l'exploration du monde, ou d'une certaine partie du monde qui nous fait rencontrer notte double. En suivant

2Voyage effectué en 1969 (voir Safar-nameh,voyages en Asie, chapitre 1).

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cet itinéraire, nous retrouvons perdue.

une partie de nous-mêmes

1cr septembre. Caluire : premier dimanche à Lyon. Je
vais au Musée gallo-romain. Lugdunum (de lukos, corbeau, et dunum, colline - selon une légende celtique, un vol de corbeau aurait indiqué l'emplacement de la ville à fonder -) fut fondée le 9 octobre 43 par l'un des généraux de César, Lucius Munatius Plancus qui traça le decumanus. Dans les vitrines, une fois de plus, je prends la mesure de ce qui sépare l'Europe de l'Asie Mineure dans l'Antiquité. Entre les poteries du Ille millénaire exposées au Musée d'Ankara et celles du 1er siècle de notre ère que l'on voit dans les vitrines de ce musée, il y a un abîme, celui des techniques, celui de la culture. L'Anatolie, l'Iran sont terres de méditation. Terres rudes où le regard se porte vers l'infini jusqu'à ce qu'il soit capté par lui, et sans pouvoir revenir à son point de départ. Rien de tel en Occident où les terres sont certes accueillantes, mais distraient l'homme de l'austère rencontre avec l'infini, le laissant aux prises avec un tourbillon de jeux. Thèse3 : on lit une page enfin rédigée, c'est lisse, cela paraît avoir été facile à faire alors qu'en réalité il a fallu aller à la pêche de chaque mot, ensuite examiner ses possibilités d'agencement avec la phrase en train de se construire, et enfin le garder ou le relâcher après essai. Ecrire de la sorte, c'est ainsi se livrer sans cesse à une sorte de mathématique secrète. 15 septembre. Lecture du livre de Joël Schmitt, Cléopâtre, reine à la recherched'un roi, Lausanne, (éditions Rencontre, 1965). La guerre entre Marc-Antoine et Octave, sa défaite à Actium (31 avant J .-C.) montrent le
3 Je poursuis la rédaction de ma thèse pour le doctorat d'Etat, L'Espagne
musulmane dans la littérature moderne dOccident et d'Orient.

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refus de l'Occident latin de se lier à l'Orient gréco-romain, l'impossibilité de l'harmonie entre ces deux parties de la Méditerranée devenant un trait de l'histoire. Bibliothèque nationale: exposition Paul Peillot, explorateur de l'Asie centrale. Le soir, belle émission sur Hafez4. Poèmes chantés par Parissa que j'avais entendue à Alger à l'automne de 1972, ou récités par des adolescents, à Chiraz même, sur son tombeau5. Seulement, la traduction française désignait toujours un être de sexe féminin comme l'objet de la déclaration lyrique alors qu'en réalité le poète s'adressait à des garçons6.

1et: octobre.

Premier

contact

avec le travail

universitaire: surveillance d'examens. Je vois, je regarde des visages tendus par le travail. Un fil invisible relie toutes les universités entre elles: similitude des décors, des gestes des uns et des autres. Partout, l'enseignant est sans cesse en quête de lectures comme un animal en quête de nourriture. Partout, dans une salle, il sort ses livres et rejoint son territoire. 6 octobre. Je pars aujourd'hui pour Ankara7. J'y reviens comme l'on revient chez soi, avec, aujourd'hui, l'impression de venir visiter la maison que l'on ne peut rejoindre qu'en rêve puisque, en réalité, on l'a quittée. Je vais

4 Le

poète persan du XIVe siècle.

S Où je m'étais rendu en août 1969. 6 Exemple de détournement de sens: le distique suivant « ce garçon turc de Chiraz, s'il me prend mon cœur de ces mains-là, j'offrirai pour sa mouche hindoue et Samarkand et Boukhara» (traduction d'Arthur Guy) devient, sous la plume de A.L.M. Nicolas: «si cette belle turque de Chiraz vient à satisfaire les vœux de mon cœur, pour le seul amour de son noir grain de beauté, je lui fais don de Samarkand et de Boukhara». 7J'y retourne pour la session ci'examens.

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retrouver la Turquie avec le sentiment vrai de ne l'avoir pas quittée puisque d'une certaine manière j'y habite encore. 8 octobre. Ankara'da. Kent Oteli. Etranges impressions, difficiles à exprimer tant elles ressortissent plus au rêve qu'au réel. Hier, entre Esenboga8 et Ankara, j'ai ressenti physiquement l'impression, en retrouvant un monde perdu, de perdre le sentiment de ma propre réalité. Depuis Mithat pasha caddesl, en regardant la place et le boulevard Ata-Türk vers la Faculté, je découvrais un paysage qui se superposait sur celui que je venais de quitter à Lyon où pourtant je suis fixé. Je disposais de deux images pour la perception du réel, et c'était étrange, comme si je naviguais dans un mirage. Puis, très vite, en remettant mes pas dans ceux d'itinéraires anciens, je me suis retrouvé à Ankara dans la situation de celui qui ne s'en est jamais éloigné. 10 octobre. Journée semblable à tant de journées des années précédentes: travail à la bibliothèque de la société turque d'histoire (Türk Tanh Kurumu), passage à la Faculté où j'ai, comme jadis, une conversation intéressante avec Bedrettin Tuncel; courses, visite aux services culturels de l'ambassade, dîner avec L. Tout le monde évoque l'éventualité de troubles dans les provinces kurdes, celle de la contagion, dans tout le pays, de la révolution islamique de Khomeiny. Déjà, dans les quartiers périphériques de la ville, les religieux font pression sur la population, priée de se rendre à la mosquée, et sur les jeunes filles invitées à se couvrir la tête. 13 octobre. Istanbul'da... Istanbul retrouvée hier soir, vers dix-neuf heures, dans les dernières lueurs du jour, celles d'un jour d'été, tranchant avec la lumière grise d'Ankara et celle, courte, des soirs de France. En survolant, juste avant l'atterrissage, la mer de Mannara lisse comme de la soie
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L' aéroport d'Ankara. 9 La rue où se trouve l'hôtel Kent, près de l'Université.

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d'Asie, je savais que j'allais revoir l'immensité d'Istanbul développée sur tant de terres, sa douceur, sa vitalité. Puis, à travers le car m'emmenant en ville, j'ai retrouvé les images familières du bord de mer, des cafés, de la foule vers Aksaray. Je me croyais plongé dans le temps précédant mon installation à Lyon. En même temps, venait des profondeurs le sentiment que dans cette ville seulement je peux connaître l'équilibre: plus de désir d'ailleurs, plus d'amertume d'être ici plutôt que là. Istanbul qui s'étend sur l'Europe et l'Asie pétrit le voyageur, ou l'habitant, des effluves des deux continents, et de ce que donne la rencontre de soi avec l'espace que creuse le Bosphore, véritable aorte de l'univers, qui irrigue le corps vivant qui s'y trouve. Le regard qui caresse ces collines, le Bosphore, les minarets des mosquées, la Pointe du Sérail et le pont de Karakôy caresse l'un des visages primordiaux du monde. Comme pénétré par le regard d'une déesse, ce regard ne peut éprouver que de la souffrance en Occident, celle qui naît de la nostalgie d'une vision de la perfection terrestre. Cet espace infini qui enchante l'œil renvoie aussi à l'histoire, telle que les musées d'Istanbul la présentent. L'Occident doit se rappeler que la première réussite de l'homme se situe en Orient, et que cette réussite fut fabuleuse. Istanbul, un jour d'automne... un peu de brume le matin, comme souvent, puis le soleil perce, le rideau se lève, et l'on découvre alors l'extraordinaire panorama, vivant de tout ce que tissent les échanges pennanents entre les deux rives. La joie de revoir les mosquées (SultanAhmet, Nusromaniye) m'infuse un sang neuf, mais cette joie est celle d'un étranger, non d'un Turc. Malgré ses richesses, ses trésors, malgré ses riches aussi, Istanbul demeure une ville pauvre. Ekim 15. (Gitmekten iince)10. Chaleur d'été, mais l'Istiqlal Cadessi1 demeure sombre plus longtemps le matin. Hier,
10 Avant de partir. Ekim : octobre. 11Ancienne me de Pera, à présent rue de l'Indépendance

(Istiqlal Caddcsz).

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promenade sur le Bosphore, et retour à Eminônü vers dixhuit heures, dans le ciel clair et sans vent. Tout Stamboul semblait surgir d'un ciel rose encore enflammé par le soleil. De la Corne d'Or jusqu'à la Pointe du Sérail on voyait un arc de cercle dominé par la masse de la Silleymaniye. Plus le bateau approchait, plus l'on pouvait distinguer les différentes parties de la mosquée, et plus s'imposait la souveraineté du monument incarnant l'apogée de la civilisation ottomane. Aucune ville au monde ne propose un tel rapprochement avec l'histoire fondamentale. Les événements actuels n'ont plus guère d'existence ici et, comme toujours, je note en moi, à Istanbul, une parfaite indifférence au présent. Sur le bateau, il y avait foule de touristes. Beaucoup parlaient le français. Je regardais ces hommes et femmes, bardés d'appareils photographiques, de sacs, buvant le thé, échangeant des propos qui les amusaient, mais ne contemplant pas les rives du Bosphore. Ils allaient déjeuner à Saryer ou à Büyükdere, ou encore à Anadolu I<avagi12.Ils y mangeraient le poisson grillé qu'on leur promet dans les guides. Le but de leur promenade, c'était cela, un repas au restaurant, et non le terme du Bosphore, l'ouverture sur cet autre monde que laisse pressentir l'entrée dans la Mer noire. Qu'avaient-ils appris à connaître de la Turquie ces braves voyageurs? Sans doute avaient-ils été séduits par ce pays. Mais derrière ce masque, derrière la quête de l'amitié avec l'étranger, ils n'avaient pu déceler l'indifférence à l'autre, et, une certaine dureté vis-à-vis du monde. Comment interpréter autrement les rapports historiques entre la Turquie et l'Europe? Devant la splendeur de la ville, il faut éprouver le malaise de cette obscurité. Il faut aller jusqu'à cette zone trouble où l'on rencontre l'origine asiatique des Turcs, leur soif de conquête des civilisations de l'ouest par delà les
12

A la sortie nord du Bosphore Saryer et Büyükdere sur la rive européenne,
K. sur la rive asiatique.

Anadolu

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steppes, comme si les aventures de Cingiz et de T1ffifu offraient ici un début de lisibilité. Oui, devant le panorama d'Istanbul tel qu'il se dessine dans le soir à qui y arrive en provenance du Bosphore, tout le reste du monde oriental semble renouer son lien d'allégeance à la Ville, et, une fois de plus, l'histoire d'Orient apparaît victorieuse. Ecevit a perdu les élections. 20 octobre. Retour à Lyon le 18 à quatre heures du matin. Déclaration d'un chef de maquis en Afghanistan: la révolution islamique d'Iran veut détruire l'hégémonie occidentale qui s'impose au monde depuis quatre siècles afin de retrouver les vraies valeurs de l'Orient. Il ajoute que des maquisards ont tué les instituteurs envoyés depuis Kaboul par le Parti du Peuple (soit le P.C. afghan) parce qu'ils ne veulent pas d'écoles pour leurs femmes et filles. Pour eux, cette initiative est une intervention du diable, soit de l'Occident sous son visage communiste. . . 24 octobre. Premiers cours à la faculté des lettres de l'université Jean Moulin, les 22 et 23. J'ai pu mesurer la distance qui me sépare des étudiants français lorsque j'évoque l'Espagne musulmane dont ils ignorent tout (en particulier l'apport de la pensée d'Averroès à la philosophie occidentale) alors que jusqu'à présent, sur le même sujet, à Alger, Tripoli ou Ankara, les étudiants se montraient intéressés. Le soir, coïncidence étrange, je vis sur l'écran de télévision... Jamel Edeline Bencheikh. Cette rencontre remua en moi des souvenirs, l'éveil, grâce à lui, de mon intérêt pour l'Andalousie mauresque. Ce qui est inscrit dans le temps de mon destin, c'est la reconnaissance du disciple pour le maître. Si la période d'Alger demeure aujourd'hui une flamme qui ne s'éteint pas, c'est à lui que je le dois.

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