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Le combat d'un neurochirurgien

De
215 pages
Le combat d'un neurochirurgien est celui de la recherche de la vérité scientifique, apprise au contact de grands maîtres. Au cours des cinquante dernières années, l'auteur a lui-même vécu la révolution qui a bouleversé notre connaissance du cerveau ainsi que la chirurgie cérébrale. Il fait vivre au lecteur ce combat pour mieux soigner les malades. L' homme va de vérités partielles en vérités partielles. La Vérité existe cependant mais elle n'est jamais acquise et est toujours en devenir! Ce qui invite à la modestie et devrait transformer profondément les relations humaines
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LE COMBAT D'UN NEUROCHIRURGIEN Homme, Médecin et Chercheur.
(Chercher
un sens à la vie)

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4352-8

LE COMBAT

D'UN NEUROCHIRURGIEN

Homme, Médecin et Chercheur.
(Chercher un sens à sa vie)

Préface de Robert P. Vigouroux

JOEL BONNAL
L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:
- PAILLAS (J.) et BONNAL (J.), Les Plaies du cerveau. Editions

médicales Flammarion 1 vol. Paris 1949 - BONNAL(J.) et LEGRÉ (J.), L'angiographie Masson édit. 1 vol. Paris 1958

cérébrale.

-

BONNAL (J.), DESCUNS (P.) et DUPLAY (J.), Les abcès du cer-

veau à l'ère des antibiotiques. Masson édit. 1 vol. Paris 1960

A mon épouse, sans elle ce témoignage n'aurait pas existé. A Aude, à Béatrice et Loïc, à Chantal (in memoriam) et Thierry, à Bénédicte, A mes petits-enfants, Ludovic, Olivia, Delphine, Charlotte, François-Xavier, Irène.

A tous les amis qui m'ont conseillé et soutenu. A tous ceux que j'ai rencontrés, particulièrement les malades et les handicapés.

Préface

Le livre de mon collègue et ami Joël n'est pas une simple autobiographie, ni une banale autocritique. Il est beaucoup plus. Un témoignage des difficultés d'une profession spontanément choisie, la neurochirurgie, et une analyse en profondeur d'un passé personnel où la lumière l'emporte sur l'ombre. Cet engagement neurochirurgical, en une spécialité balbutiante, n'opposant à la gravité que moyens de diagnostic et soins précaires, nécessitait une force de caractère capable de surmonter les doutes -les angoisses même- pour opérer les malades ou blessés qu'on voulait arracher à une mort jusqu'alors inéluctable. Leur survie confortait le neurochirurgien dans sa détermination. Nous rêvions de techniques d'examen qui nous permettraient de visualiser sans risques les ventricules intracérébraux et mieux, de voir les vaisseaux et plus encore le cerveau lui-même, d'anesthésies générales sécurisantes, de salles d'opération équipées de moyens et d'une instrumentation facilitant l'extirpation des tumeurs ou le traitement des malformations vasculaires, de thérapeutiques à l'encontre des infections et des réactions intempestives du cerveau. Nous avons assisté à de tels progrès, à la réalisation de ce que nous nous plaisions d'imaginer sans trop savoir comment y parvenir. TIsont permis d'opérer d'une autre façon des cas beaucoup plus graves et délicats qu'auparavant, grâce à des diagnostics précis, des techniques chirurgicales perfonnantes à l'aide d'instrumentations nouvelles, un suivi

médical et médicamenteux spécialisé. Le Neurochirurgien jouait toujours le rôle premier, engageant sa responsabilité au sein d'une équipe indispensablement soudée. De par sa rigueur et sa valeur professionnelles et morales, le Professeur Joël Bonnal a inscrit son nom dans le livre de la neurochirurgie et laissé à ceux qu'il a formés le soin de poursuivre sa voie. Avec simplicité, il décrit ses luttes contre la maladie, mais aussi celles plus personnelles au cours de sa carrière et nous en dit les raisons. Parallèlement à l'évolution neurochirurgicale qu'il a connue, Joël Bonnal nous livre la sienne, celle de sa conscience professionnelle, troublée par des heurts dont le plus grave fut avec moi-même et que notre amitié retrouvée a su dominer dans notre respect mutuel, celle de sa vision des rapports humains et de ses découvertes, celle de sa propre pensée projetée de l'intimité de sa réflexion dans le monde environnant, apparent paradoxe de l'égocentrisme du moi profond et de l'extraversion des actions qui en résultent, paradoxe qui ne tient en réalité qui-àun manque de sincérité que l'auteur de ce livre nous apprend à surpasser.

Robert P. Vigouroux
Professeur honoraire de clinique neurochirurgicale à la Faculté de médecine de Marseille Ancien sénateur maire de Marseille

CHAPITRE I

Le choc

Le mardi 18juin 1940 vers midi, deux très jeunes étudiants en médecine regardaient avec angoisse les panneaux d'affichage de l'agence Havas sur la Canebière, l'avenue la plus célèbre de Marseille. Ils attendaient les dernières nouvelles de la guerre. Comme la foule autour d'eux, ils craignaient l'arrivée des panzers divisions allemandes. Les fausses nouvelles circulaient, "les boches" étaient à Valence, même à Avignon. L'année française n'existait plus, des officiers, des soldats, des civils fuyaient. C'était le chaos! Le premier ministre Paul Raynaud avait démissionné, le maréchal Pétain, le vainqueur de Verdun de 1917, l'avait remplacé et avait demandé l'armistice. Pour ces deux étudiants, mon ami Jean et moi, c'en était trop, nous étions commotionnés et écrasés comme la foule, plus que la foule silencieuse et sans réaction. Tout s'écroulait. La meilleure armée du monde avait été anéantie en quelques semaines sous les coups de boutoirs de ces funestes panzers divisions et des avions stukas qui, toutes sirènes hurlantes, mitraillaient du ciel tout ce qui bougeait au sol. Pour Jean et moi la France avait perdu la guerre, mais nous ne pouvions pas encore accepter la réalité de la défaite. L'Angleterre tenait, mais les Anglais avaient rembarqué leurs troupes à Dunkerque laissant les Français se faire tuer sur les plages du Pas-de-Calais. Nous avions encore sous les yeux les murs de Marseille tapissés de grandes affiches franco-britanniques représentant un planisphère avec leurs territoires colorés en rouge; le rouge s'étendait sur la plus grande partie de l'Afrique, sur l'Asie: Moyen-Orient, Inde, Birmanie, Indochine, sur l'Australie, sur le Canada et d'autres encore, presque la moitié du planisphère! En sous-titre, la légende nous parut la plus mensongère: "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts". Il

Nous nous posions la question sans encore la formuler. Que faire? Comment agir? Notre honneur était en jeu, nous avions tous deux été éduqués avec un sens aigu de cette vertu, elle nous commandait de refuser la défaite et de continuer la lutte contre Hitler. Nous étions en colère contre tout et contre tous. Nous avions peur en souvenir de la conduite de l'armée allemande dans les territoires occupés pendant la guerre de 1914-1918. Les images de l'alsacien Hansi avaient bercé notre enfance. Honneur, colère, peur, l'émotion qui nous dominait était le désarroi devant cette nouvelle si énorme, prévisible cependant après la succession de batailles perdues depuis le 10 mai 1940. L'espoir d'une nouvelle victoire de la Marne avait été un leurre. La France de 1940 n'était pas celle de 1914. L'Algérie, aller en Algérie. Les deux amis se dirigèrent vers le siège de la compagnie de navigation Fraissinet pour voir un ami de ma famille. Celui-ci nous a reçu dans son grand bureau. "Il n'y a plus de places disponibles sur le bateau qui part aujourd'hui, c'est peut-être le dernier". Après une hésitation, devant ces deux adolescents qui réagissaient au milieu de la consternation et de l'apathie générale, il ajouta "Je peux vous faire embarquer comme mousses, mais il me faut l'autorisation de vos parents car vous n'êtes pas majeurs, il me la faut d'urgence." Cette demande nous parut naturelle. L'autorité paternelle était forte à l'époque, légalement autant que dans les faits de la vie familiale. Mon père était médecin mobilisé à l'hôpital d'Arles, le père de Jean était à Nice. Nous leur avons téléphoné. Des deux côtés la réponse fut négative, "Qu'est-ce que c'est que cette folie ?" Mon père ajouta "Nous sommes sans nouvelles de tes deux frères aînés, tous les deux sur le front de l'Est au niveau de la ligne Maginot. Tu ne peux pas partir vis-à-vis de ta mère !" Cette ligne Maginot devait protéger la France de l'invasion allemande et faisait figure de 12

grande muraille de Chine. Mais elle s'arrêtait aux frontières belge et suisse. Les allemands n'avaient eu qu'à la contourner en passant par la Belgique et la trouée de Sedan, comme en 1870. Encore une idiotie, un mensonge de nos hommes politiques! Nous ne sommes pas partis pour l'Algérie. Avec le recul du temps notre réaction était saine, ne pas céder, résister. Mais qu'aurions nous pu faire en Algérie? Elle fut fidèle à Pétain jusqu'au delà du débarquement anglo-américain au Maroc en novembre 1942. Les Français n'avaient plus de ressort dans l'adversité de cet été 1940, sauf une poignée d'hommes d'honneur irréductibles qui fuyaient vers Londres. L'atmosphère était inimaginable, indescriptible, irréelle pour les jeunes qui se sentaient trahis par leurs aînés. Pour nous la vie a repris son cours en zone libre, les études de médecine, l'hôpital avec les malades qui souffraient. Jean plus réaliste, semblait sans état d'âme, j'étais plus émotif et donc perturbé plus durablement. J'étais seul, triste, perdu dans mes pensées. Mon intime conviction avait été de lutter contre l'ennemi et je ne l'avais pas suivie! Nos gouvernants, mes parents courbaient la tête et semblaient accepter la défaite. Personne ou presque n'avait entendu parler d'un certain général de Gaulle et de son appel du 18 juin 1940 à la BBC, la radio

anglaise que mon entourage n'avait pas l'idée d'écouter avec
nos si balbutiants postes de TSF. Le maréchal Pétain, le héros surhumain sur son piédestal de vainqueur de la bataille de Verdun, le sauveur de 1917, lui le premier, s'inclinait. Ce ne pouvait être qu'une ruse, en sous-mains il reprendrait la lutte, il ne pouvait pas trahir! il fallait donc le suivre! Pourtant toute mon hérédité de descendant huguenot était troublée, mais j'avais appris à obéir. Cette contradiction brisa quelque chose en moi. Ce n'était que le début. J'avais été marqué 13

par l'emprise d'un cadre familial où deux idées dominaient: les souvenirs de la guerre 14-18, les devoirs de conscience morale et d'obéissance à un Dieu sévère, conséquences d'un
.

protestantismerigoureux.
Né après la Première Guerre mondiale, qui devait être la dernière, "la der des der" ! mon enfance a été imprégnée par le souvenir de tant de familles endeuillées. Ma mère avait perdu son frère et tous ses amis, une tante son mari et trois fils. Le cocon familial m'apportait affection et bien-être matériel même si le quotidien restait austère et pécuniairement parcimonieux. J'ai eu pourtant une enfance privilégiée. Ma mère, sensible, très musicienne et habituée à une vie parisienne plus brillante au milieu de grands savants, était souvent déprimée. Mon père avait échappé à l'hécatombe. Médecin d'un groupe d'artillerie, il soignait les blessés à l'abri d'un petit vallon. Quand le combat cessa, il s'est trouvé seul survivant valide de sa batterie. Renvoyé à l'arrière, il a eu l'opportunité de travailler avec Marie Curie et de s'initier aux propriétés du radium, ce qui l'a conduit à la chirurgie du cancer. C'était un intellectuel qui se voulait libre et impartial. Il était dépourvu d'ambition. Il me paraissait distant, souvent renfermé, passant des heures dans son bureau. Il m'inspirait autant de crainte que d'affection. Il se passionnait pour la politique, pour Aristide Briand et Gustav Stresemann, ministres des affaires étrangères de France et d'Allemagne qui ont ébauché, dès 1925, une réconciliation entre celles-ci au traité de Locarno Les EtatsUnis d'Europe commencent (A. Briand). Cependant une grande évolution sociale et politique était en marche. Ce n'était pas celle de la paix mais celle des soviets de Lénine et de Staline depuis la révolution russe de 1917 et celle du nazisme d'Hitler depuis 1925, année de la parution de Mein Kampf Les Français n'en ont pris conscience que tardivement, tant les plaisirs de la vie les attiraient. Après la prise de pouvoir des nazis en 1933, l'extrême droite française manifesta pour l'idéo14

logie nationale socialiste et affronta la police. Le 9 février, les forces démocratiques ont manifesté contre. Mon professeur préféré de français-latin-grec a participé à cette contre manifestation et a fait grève! Evénement tellement ahurissant à l'époque, que ses élèves ont voulu comprendre pourquoi. Une fois de plus la France était divisée. En mars 1936, Hitler a profité des querelles intérieures françaises et de la faiblesse du gouvernement pour réoccuper la Rhénanie avec trois bataillons! Cette rive gauche du Rhin était démilitarisée depuis les traités de Versailles et de .Locarno. J'entends encore Albert Sarraut, président du conseil des ministres français, tonner à la radio "Nous ne laisserons pas Strasbourg sous les canons allemands" Cette rodomontade qui avait fait vibrer mon jeune cœur patriotique, a été sans suite! Pourtant on a pu lire plus tard dans Le troisième Reich de Shirer, que les trois bataillons allemands avaient l'ordre d'Hitler de repasser le Rhin si les franco-britanniques réagissaient comme les traités leur en donnaient le droit. On pourrait dire maintenant que les Alliés ont failli à leur intérêt par peur de la guerre, pourtant un échec d'Hitler à cette époque, aurait pu lui être fatal! L'amour passionné de la paix peut conduire à la guerre. J'ai retenu ce paradoxe, car qui n'est pas pour la paix? En juin 1936 Léon Blum et le front populaire sont arrivés au pouvoir. La généralisation des conventions collectives, la semaine de quarante heures et les quinze jours de congés payés ont représenté une avancée sociale énorme. Mais pendant ce temps, l'ascension d'Hitler était oubliée et l'armée française sans modernisation. Toujours cet éternel dilemme a creusé la fracture entre la droite et la gauche... Mon père, démocrate chrétien, discutait sans fin avec son beau-frère socialiste et avec un autre beau-frère industriel de droite qui avait arraché le drapeau rouge du fronton de son usine de casques coloniaux. 15

En août 1938 j'étais allé un mois en Allemagne, à Freiburg-inBrisgau, dans cette magnifique Forêt-Noire, pour perfectionner mon allemand, la langue de l'ennemi! Je n'avais vu aucun adolescent de mon âge, ils étaient tous enrôlés dans les camps de travail paramilitaires et de propagande des jeunesses hitlériennes. Les journaux allemands insistaient en première page sur une grève des dockers de Marseille. Fin août un cousin diplomate m'a intimé l'ordre de rentrer d'urgence en France car Hitler avait lancé son ultimatum à la Tchécoslovaquie pour récupérer les territoires des Sudètes considérés .comme des Allemands. J'ai traversé le pont de Kiel sur le Rhin entre l'Allemagne et Strasbourg, à pied. J'ai vu du côté allemand une activité fébrile de militaires et de travailleurs creusant des tranchées, installant des canons mais rien du côté français. A Munich, en septembre 1938, Chamberlain et Daladier étaient obnubilés par la peur de la guerre et l'amour de la paix. Ils ont été trompés par Hitler qui les a convaincus que l'annexion du territoire des Sudètes était sa dernière revendication, ils cédèrent. Le soir même de l'accord, Hitler ordonnait à son chef d'étatmajor, Keitel, d'étudier les plans de l'invasion totale de la Tchécoslovaquie (M. Shirer) ! On connaît la suite, l'alliance des deux dictateurs Staline et Hitler, communisme et nazisme, pour se partager la Pologne, puis la guerre. Il est difficile actuellement d'imaginer l'aveuglement complet des démocraties d'alors! Les franco-britanniques manquaient de lucidité, ils dominaient le monde, sûrs de leur invincibilité, sûrs de leurs armées et flottes si puissantes. D'où l'orgueilleuse affiche "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts" ! Ils se sont endormis sur leurs lauriers.
J'ai retenu cette leçon: se croire le plus fort est le début de l'échec.

La maison était présidée par le travail et par un Dieu que l'on priait avant chaque repas et le soir avant de s'endormir. Il ne fallait ni mentir, ni tricher, c'étaient des péchés. Il fallait craindre 16

Dieu et lui obéir, aimer sa famille et même les autres. On ne se posait pas de problèmes sauf si on avait péché contre la vertu et le d,evoir. On parlait bien de la grâce de Dieu, mais le mérite était nécessaire. Ainsi la communion avec le corps et le sang de Jésus Christ, crucifié et ressuscité, et source de pardon, était interdite à ceux qui n'avaient pas suffisamment conscience de leurs fautes: "Ils mangeaient et buvaient leur propre condamnation" ! Je me souviens de cette phrase de la liturgie protestante de l'époque qui était d'ailleurs loin de la pensée des réformateurs et de l'enseignement des Evangiles. C'était très culpabilisant et enlevait toute confiance en soi. J'ai bien connu alors un mouvement de réveil chrétien, les groupes d'Oxford, où pour être "En contact avec Dieu" et lui obéir, il fallait être absolument honnête, pur, désintéressé et plein d'amour pour autrui. C'était un mouvement joyeux, la joie de servir Dieu entre amis valait bien quelques sacrifices... Un passage par le scoutisme et par les mouvements chrétiens de lycéens et d'étudiants m'ont confirmé dans la notion d'exigence morale pour l'avènement de Dieu sur terre où il n'y aurait plus que bonheur et fraternité pour tous les hommes de bonne volonté. La vérité était là et pas ailleurs... Je rêvais d'un monde meilleur, d'une évangélisation de tous les hommes. Cette vision galvanisait les énergies et rendait le devoir plus facile. Le "Aide-toi, le ciel t'aidera" et le "Fais ce que tu dois" stigmatisaient bien la nécessité d'une forte volonté d'obéissance à Dieu. Cette éducation développa en moi le respect de l'autorité, l'habitude de l'effort, de la recherche du mieux et une volonté d'agir pour le bien général plus que pour mon intérêt particulier. Les difficultés, l'adversité devaient entraîner une réaction de courage et de lutte pour l'unique vérité divine. Devant de telles exigences j'avais toujours l'impression d'être inférieur à ce que j'aurais dû être, ce qui me rendait craintif et 17

peu aventureux. Vers l'âge de huit ans, j'ai reçu ma première bicyclette, un peu trop grande pour moi, j'ai fait un essai loyal pour partir, j'ai réussi à pédaler mais je n'ai pas su m'arrêter! Terrorisé, j'ai ameuté les passants pour qu'ils m'aident à descendre de mon vélo. Je travaillais avec plus ou moins de succès à cause de mon émotivité exacerbée par mon trop grand désir de bien faire et par mon manque de confiance en moi. L'autocritique était mon quotidien mais elle était basée sur une notion étroite du,bien et du mal, sur ce qui était permis ou interdit. Exigeant pour moi, je l'étais pour les autres. Je les voulais attentifs à mes désirs et à mes craintes. Mon attente souvent déçue entraînait un sentiment de frustration et une réaction agressive. Ambitieux, pour compenser mon sentiment d'infériorité, j'étais mauvais perdant dans les jeux comme dans les études. Je piquais des colères de dépit. Un de mes premiers souvenirs marquant fut le jour où, vers l'âge de quinze ans, un de mes oncles me prit à part et m'expliqua que mes colères et mon agressivité ne résolvaient pas les problèmes et me faisaient mal juger. Mes colères me desservaient donc, il est bon dans la vie d'être maître de soi. Au lieu de toujours trouver de bonnes raisons pour asséner ses torts à autrui, ne pouvais-je pas chercher où étaient les miens? Je pris vraiment conscience ce jour-là d'un libre choix possible dicté par un intérêt personnel et non d'un choix imposé par le devoir moral et la peur de la punition humaine ou divine! Ce n'était plus de l'autocritique, c'était de l'auto-analyse. Enfin la sexualité était un sujet tabou dans la famille comme à l'école. Le sujet n'était jamais abordé à tel point qu'une tante, embrassée sur la bouche par son fiancé, cracha dans le lavabo de peur d'être enceinte! Une grand-mère raconta sa nuit de noces ainsi: son époux, officier de cavalerie, entra dans sa chambre, la chevaucha et ressortit! Drôle de déformation! Où était l'amour? Les conventions du mariage le remplaçaient. 18

Mes premières éjaculations nocturnes physiologiques me plongèrent dans la honte. J'avais une maladie honteuse qui s'accompagnait de rêves agréables. J'étais coupable! La pureté sexuelle imposée fut en conflit avec le développement de mon corps d'adolescent normal, avec l'onanisme et encore plus avec l'attrait des filles qu'on avait à peine le droit de regarder. Bien qu'un excellent professeur me fit aimer la littérature elle ne m'atteignit pas et passa au-dessus de l'adolescent "coincé" que j'étais. Tourmenté, solitaire, la seule fois où je me suis confié à un pasteur, il m'a dit brutalement: "Tu n'as qu'à tout donner à Dieu", formule lapidaire, mais qui aurait demandé quelques explications. Qu'il est difficile de déceler les conséquences d'une éducation sur un être jeune et malléable qui a cependant sa personnalité propre de par sa génétique et par la façon dont elle trie, accepte ou rejette les multiples facettes de tout enseignement! En cet été 1940, les idées généreuses de la démocratie chrétienne ne tenaient plus devant le déferlement de la guerre et la force brutale de l'envahisseur. Il est curieux de constater que la défaite de 1940 et le chaos politique qui suivit fut pour moi comme un révélateur. A partir de ce moment, j'ai commencé à remettre en question tout l'ordre religieux et moral que j'avais mal vécu durant mon adolescence. Ma tension nerveuse entretenue par un monde en pleine mutation ne m'avait pas permis de m'ouvrir aux autres ni aux autres cultures. La vie de 1940 à 1944 fut un bouleversement continuel. A Marseille, en zone libre, nous n'étions plus en République, la propagande de l'Etat Français voulait remettre en honneur l'ordre et la discipline "Travail, famille, patrie" remplaçaient "Liberté, égalité, fraternité". Avec l'éducation que j'avais reçue, cela ne me troublait pas. J'ai chanté "Maréchal nous voilà", j'ai fait une haie d'honneur avec mes scouts au maré19

chaI quand il est venu à Marseille. Les chantiers de jeunesse remplaçaient le service militaire. Quand j'y étais en 1941, ils étaient nationalistes, anticommunistes et dans l'ensemble contre les Allemands, bien que leur armée soit victorieuse sur tous les fronts, mais les Anglais s'accrochaient. Les Etats-Unis soutenaient Pétain contre De Gaulle dont on commençait à parler sous le boisseau. J'ai pris conscience de la multitude des conflits qui secouaient le monde des êtres humains. J'ai vécu les disputes des responsables politiques après la défaite. Le front populaire, Léon Blum, Edouard Daladier étaient les boucs émissaires pour le maréchal Pétain et Pierre Laval. Les militaires, le général Gamelin et le maréchal Pétain qui n'avaient pas suivi la prospective de de Gaulle sur la guerre des chars, étaient les plus responsables pour les autres. Mais tout un peuple me semblait responsable. J'étais dégoûté, fatigué par trop d'émotions, ballotté par la perte de mes repères, Tout me semblait faussé autour de moi, je me réfugiais dans les études médicales et à l'hôpital. La vie sous l'occupation allemande ne fut pas facile. L'entrevue Hitler-Pétain à Montoire avait laissé un goût amer. Le débarquement américain au Maroc et l'occupation totale de la France, en novembre 1942, marquèrent un tournant, on pouvait entrevoir la victoire alliée. La misère humaine était à son comble. Le quartier du Vieux-Port était le plus ancien de Marseille, quartier de pêcheurs, avec des ruelles étroites, montant vers le vénérable Hôtel-Dieu. L'eau s'écoulait dans le caniveau au milieu de la rue et le linge séchait sur des cordes coulissantes, tendues d'une maison à l'autre. Quelques années avant la guerre, mon père montait à pied vers cet hôpital à travers une de ces ruelles quand une habitante de ce lieu populaire et bon enfant l'interpella "Faites excuses, monsieur, voyez le pardessus de la petite est resté accroché à la corde, elle va sortir de 20

l'école et il va pleuvoir, alors j'ai vu que vous étes bel homme et que vous me semblez bon." Mon père monta sur un tabouret et décrocha le vêtement avec un balai, "Personne n'aurait pu refuser, ajoutait mon père, c'était demandé si gentiment !" Toutes les caves de ces maisons étaient reliées entre elles. Sous l'occupation, c'était un coin idéal pour les résistants qui pouvaient s'échapper par de multiples issues, ainsi que pour le marché noir. On dit même que des vaches vivaient cachées dedans. En 1943, ses habitants furent réveillés à 6 heures du matin par des haut-parleurs: ils avaient deux heures pour évacuer leurs maisons avant que les Allemands ne fassent tout sauter. Ils furent conduits sous escorte vers des camps de transit dans la région de Fréjus et en un jour tout le quartier fut miné et détruit. Les malheureux habitants furent ramenés 15 jours plus tard. Avec la Croix-Rouge et mon équipe scout nous les avons accueillis à la gare et aidés à transporter leur maigre baluchon fabriqué à la hâte avec un drap, une vieille valise en carton, d'où débordait du linge hétéroclite. Je me souviens d'une femme âgée, d'une main je l'aidais à marcher, de l'autre je portais la cage de son perroquet, son seul bagage avec un petit réticule. Ils furent hébergés dans des cinémas puis, chacun se débrouilla. Pour nous nourrir en ces jours d'entraide, la Croix-Rouge nous a donné des sardines à l'huile et du lait condensé Nestlé, c'était trop pour mon estomac qui n'avait pas absorbé une nourriture aussi riche depuis 2 ans. Catastrophe, j'ai tout vomi. Il fallait taire son opinion de peur d'être dénoncé et tricher pour s'alimenter car on avait faim. J'ai fait avec ma mère une expédition à la campagne pour nous ravitailler. Nous avons pris le train puis fait trente kilomètres à 'bicyclette et nous sommes revenus chargés de deux lourdes valises pleines de cochonnailles, de volailles, d'œufs, de beurre, de pommes de terre, etc. Au retour notre train est arrivé en retard, après le couvre- feu, nous avons dû marcher trente minutes de la gare 21