Le cri des lémuriens

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A l'heure où l'industrie du tourisme est la première du monde, chacun veut voyager. Mais que se passe-t-il quand on force quelqu'un à le faire? A une description infailliblement radieuse se substitue un tableau noir jusqu'à saturation. L'auteur raconte ici son séjour dans un minuscule village malgache, dépourvu de confort, comme professeur de français, qu'il quittera pour la capitale, Tananarive, à l'époque en pleine insurrection.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 9782296383319
Nombre de pages : 299
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Le cri des lémuriens

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7621-3 EAN : 9782747576215

Michel Covin

Le cri des lémuriens

Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALŒ

Pour Jean-Claude

Dap,

Et à tous mes obscurs compagnons

D'un combat sans gloire.

« Car ils se rappelaient encore l'histoire de leur séjour au pays étranger: comment, au lieu de bétail, la terre avait produit des moustiques, et le fleuve, au lieu de poissons, avait vomi une multitude de grenouilles. »

Livre de la Sagesse, 19, 1-17

CYCLE DE LA POUSSIERE

I.

On m'avait dit: fais la coopération, tu seras peinard. J'ai suivi ce conseil, et connu ce qu'est le vrai malheur. Le destin m'expédia - moi, un fils à maman - dans le coin le plus retiré de Madagascar, un village nommé Mandritsara, plus loin même que Befandrina, qui est plus loin que tout. Je garde de ce séjour dans l'lIe Heureuse l'impression d'avoir vécu pendant six mois tout au fond d'un puits, parmi varans, crapauds, grenouilles et araignées, et le soleil loin, très loin au-dessus de ma tête. Je dis six mois, parce qu'au bout de ce temps-là, j'ai pris mes cliques et mes claques, et je suis parti à Tananarive. Hélas, ce fut pour y trouver une révolution! Rien ne me fut épargné: je reçus même ce que peu d'appelés du contingent reçoivent: le baptême du feu. C'est cette histoire, absolument véridique, que je vais vous raconter. Je me souviens comme d'hier du jour où j'ai mis le pied sur le sol de Mandritsara, sol où l'on trouvait de tout: des ordures, des papiers, de la paille, des boîtes en fer blanc, des blocs de pierre, des morceaux de cruches, des nattes déchirées, des bouts de tissus, des os de volailles et de zébus. Sur ce fumier grisâtre jouaient des enfants couleur de terre, sales comme la terre, rouges comme la terre, et qui ne se distinguaient de la terre que parce qu'ils bougeaient. Les chiens, innombrables, ne bougeaient pas, mais paraissaient dormir, le museau long et fin

posé sur les deux pattes, les flancs décharnés inertes et sans vie, couleur de terre eux aussi, mais le dos zébré de noir. Il montait de ce sol des odeurs d'eaux croupies, de bouse de vache et de fumées de charbon de bois. On entendait des cris de basse-cour, des mugissements de zébus, les rires stridents des nègres, et le regard s'accrochait à des charpentes squelettiques, des échafaudages qui lacéraient le ciel. Surgissant de l'amas de cases en argile séchée, on aurait dit d'instruments de torture, pointus et acérés, ou bien de gibets. L'avion - un minuscule avion - m'avait-il débarqué dans un camp de romanichels? D'abord incrédule, je réalisai la situation: Mandritsara était un bidonville. Le pré d'herbe rase et jaunie qui servait de piste d'atterrissage jouxtait les bâtiments du lycée: quatre ou cinq petits blocs en ciment désaffectés, sans battants de portes ni fenêtres, excepté le bloc administratif. Les toits étaient en tôle ondulée. Au milieu de la cour flottaient les couleurs de la « Républika Malagasy», en haut d'un mât sinueux secoué par les rafales d'un vent rageur et sec qui transportait partout des masses énormes de poussière rouge. Pas de végétation. Tous les arbres étaient morts. Sur le fond de ciel plombé, la tête du proviseur apparut soudain, comme une tache rouge, congestive, piquetée de multiples alvéoles, avec des bajoues qui paraissaient descendre jusque sur les épaules en se stratifiant en plis nombreux, telle une pâte feuilletée. De profil, je remarquai que la créature tenait à la fois du batracien et du roquet. Elle était petite et maigre, sauf à l'endroit du ventre qui rebondissait sous la chemise comme un ballon de football. Ses bras pendaient, blancs avec des reflets verts, comme si le crâne retenait tout le sang et que la vie s'arrêtait à la gorge de tortue. Pour le proviseur du lycée de Mandritsara, ce jour était le plus mauvais jour de l'année. C'était celui, en effet, où il devait s'extirper de sa case pour accueillir son personnel. Exploit 12

formidable! Mais je ne savais pas, ce jour-là, la loi de la survie mentale à Mandritsara: s'interdire de regarder dehors et s'enfermer à double tour. Le proviseur se dépêcha donc de nous conduire à nos cases respectives. J'étais accompagné de deux collègues dont l'un, récemment marié, était venu ici passer sa lune de miel. Son épouse, une brunette un peu fade, dardait sur la lèpre environnante un regard inhumain. Son mari enseignait, comme moi, le français. Quant à l'autre, Hermann, c'était un alsacien aux cheveux roux qui avait dans la vie civile un violon d'Ingres: l'élevage des canards. Ce type était insupportablement silencieux. Au lieu de répondre quand on lui parlait, il égrenait des notes sur sa guitare, dont il ne se séparait que pour une canne à pêche. Ce champêtre avait un autre défaut: il puait tellement des pieds que c'en était honteux. Hermann était professeur d'allemand, et fut affecté à Mandritsara par erreur. Heureusement pour mes narines, il fut bientôt rappelé à Tananarive. Les seuls mots qu'il prononça, ce fut pour dire qu'il se trouvait bien à Mandritsara. Cependant, il ne se fit pas prier pour monter dans l'avion. Ceux qui allaient être mes vrais compagnons en cette aventure où le grotesque le dispute au tragique ne devaient arriver qu'un peu plus tard. Le proviseur nous fit grimper dans une vieille 403 conduite par un grand nègre qui portait un veston gris taché de graisse et était ceint du traditionnel pagne fleuri: le « lamba ». La voiture démarra dans un grand nuage de poussière âcre qui me prit à la gorge. En quelques minutes, ma chemise blanche était devenue ocre. Le vent impitoyable soulevait mes cheveux et martelait rageusement les parois bâchées de la camionnette. La voiture s'arrêta d'abord devant une espèce de grange cernée d'une palissade de bambou, qui allait être le foyer du jeune couple. En voulant ouvrir la porte, le proviseur dut secouer la palissade, et celle-ci faillit tomber sur lui. A l'intérieur, on n'y 13

voyait goutte. Mes yeux durent s'accommoder à l'obscurité pour distinguer quelques meubles, une table de bois grossière, des fauteuils de toile, recouverts d'une épaisse couche de poussière rouge. Les murs bosselés étaient vaguement blanchis à la chaux, qui débordait sur les plaques de contreplaqué constituant le plafond. Les dalles du sol étaient usées et ébréchées par endroits. C'était une case immense, pleine de grandes pièces vides. Puis, l'auto nous emmena à ce qui serait la «popote» des célibataires. Cependant, j'avais pris la résolution de vivre seul: je prendrais mes repas avec les autres, mais j'aurais ma case personnelle. Le propriétaire de la case collective était Marcel, un Suisse mystérieux qui vivait à Mandritsara depuis longtemps. Il avait même épousé une indigène. Marcel était un homme affable, qui allait tout le jour en vélo vers des tâches incertaines. Plus tard, j'appris que c'était lui qui commençait la construction de ces cases dont l'armature rayait le ciel. Il ne finissait jamais ces maIsons. Nous baptisâmes très vite cette case la «case Marcelle ». Elle fut notre havre de grâce, le seul endroit où nous pouvions cacher notre désespoir et nous refaire en buvant à l'eau de l'amitié. La case se situait en bordure d'un court tronçon de route goudronnée, qui reliait le lycée à la poste. Elle comportait un étage, avec balcon. Marcel habitait au rez-de-chaussée, les coopérants au premier. Il y avait trois chambres, une cuisine, un salon et une salle à manger. Comme il n'y avait pas de fenêtre dans les chambres, les habitants devaient choisir de s'enfermer dans le noir ou de compromettre leur intimité en laissant la porte ouverte. Or il n'est rien de plus affreux, dans la vie en commun, que de ne pouvoir pas trouver un moment de solitude. Le vent passait librement dans les pièces. Pendant toute la saison sèche, il arriverait par le balcon, suivrait le couloir sur lequel ouvraient les chambres, déboucherait sur le balcon de la cour, pénètrerait dans la salle à manger et ressortirait par le salon en 14

déposant des tonnes de poussière, ferait claquer les volets avec une force effrayante, balayant tous les objets, salissant tous les journaux, sifflant aux oreilles des malheureux chassés de leurs cellules obscures pleines du vacarme de l'extérieur. Deux gros chiens à couleur fauve bondirent joyeusement à notre approche, - les chiens de Marcel, mieux nourris que les chiens du village, et, évidemment, d'une autre race. Dans toute la population de Mandritsara, ils furent nos seuls amis. J'emboîtai le pas d'Hermann. Nous découvrîmes des pièces dont les murs nus étaient peints d'une couleur hésitante, tirant sur le vert d'eau. Les boiseries étaient grises, un gris sale et défraîchi, triste et terne comme un ciel de neige. Pour tout mobilier, on trouvait une table dans chaque chambre, avec une chaise. Les lits étaient de simples sommiers recouverts d'un matelas épais comme une feuille de papier à cigarette, ceux-là mêmes qu'utilise l'armée, avec la même peinture kaki. Dans la salle à manger, il y avait un buffet bas, une table à peine plus large qu'une planche à repasser, un réfrigérateur à pétrole. Le salon comprenant une table basse et six fauteuils de toile, verts, bleus et jaunes. J'ai passé sur ces fauteuils de si longues heures que mon corps aujourd'hui reste moulé à leur structure. Nous débouchâmes sur la terrasse qui surplombait la cour de terre battue et noire en cet endroit, jonchée de débris de toutes sortes, des seaux hygiéniques à l'émail ébréché, des boîtes de fer rouillé, des planches, des cailloux, des os à demi-rongés, des déchets de cuisine, des copeaux. Car Marcel, grand bâtisseur, se livrait dans cet Eden caché à de menus travaux de menuiserie. Deux grands nègres presque nus, à la musculature superbe, au torse fin et racé, faisaient semblant de travailler devant un grand établi. Un peu plus loin, Madame Marcel tendait les bras vers un fil à linge. A ses pieds (de gros pieds aux doigts courts, ronds comme des billes), une lessive trempait dans une grande bassine 15

en plastique bleu, qui était la seule tache de couleur franche sur la grisaille sordide de cette arrière-cour. Je pensai que la contemplation prolongée de ce bidonville pourrait entraîner des troubles de la perception. Déjà, j'en ressentais le malaise. Tous les éléments s'enchevêtraient, fusionnaient, se confondaient. Je n'y reconnaissais plus rien. Devant ce désordre misérable et crasseux, je me sentais perdu comme dans le chaos de ma prime enfance. J'abandonnai Hermann dans cette maison vide dont les portes claquaient. Le bruit était celui du tonnerre continuant de s'acharner sur une ville morte, crevant le silence d'éclatements qui n'étaient plus perçus par l'oreille des hommes. Et ici, il semblait que pareilles détonations n'avaient jamais été perçues par une oreille humaine. Il Yavait quelque cent mètres entre la case Marcelle et la mienne. Chaque jour, il me fallut gagner cet espace qui me séparait de mes compagnons, l'arracher à la chaleur et aux moqueries des indigènes. Je ne compris donc que plus tard la nécessité d'avoir une automobile en brousse, même pour faire cent mètres. La 403 me déposa tout de suite devant une vaste bâtisse au toit de tôle. Le «rez-de-chaussée» s'enfonçait dans la terre, de sorte que je ne compris pas immédiatement que j 'habiterais au premier. C'était cependant un gros avantage, car ce blockhaus émergeait du bourbier environnant. Je pouvais me sentir à l'abri de la contamination de toute cette vermine rampante, dont la vue s'étendait sous moi. La case s'ouvrait sur un « living-room» grand comme un hangar, où l'on aurait préféré mourir que vivre.. Une table, quelques chaises et un buffet en composaient le mobilier. Sur une étagère dormaient des livres de mathématiques abandonnés par le prédécesseur. Pendant longtemps, l'ombre de ce prédécesseur est venue me hanter: qui était-il? Comment avait-

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il fait pour tenir le coup? Comment avait-il pu laisser ces traces d'une vie bourgeoise: des livres sur une étagère ?... Les lattes du plancher luisaient faiblement sous la couche de poussière, car les « ramatoas I » ont I'habitude de cirer les parquets, et il en restait quelque chose. Je traversai cette pièce tout en longueur, et me retrouvai dans la chambre à coucher, plus petite. Les quatre tiges de la moustiquaire donnaient au lit à deux places un je ne sais quoi de majestueux. Impression bien vite effacée par la constatation que le sommier ne possédait plus qu'un ressort sur deux. Ceux qui restaient perçaient sous la paillasse craquée, qui vomissait sa paille comme un blessé ses intestins. Je choisis de vivre exclusivement dans cette pièce, car c'était la seule dont je pusse ouvrir les volets sans m'exposer aux regards avides de la population. A côté de la chambre à coucher, une cuisine. Elle avait tout de la prison, avec son unique petite fenêtre grillagée. Un évier était creusé à même la pierre. Chaque jour, par cette meurtrière, je voyais la case de mes voisins, avec sa petite cour balayée et entourée d'une palissade de bois frêle. Chaque jour, je voyais dans cette cour des enfants se rouler dans la poussière rouge en imitant le coït des parents, surpris la nuit dans la pièce commune. Chaque jour, je voyais la femme saisir un long bâton posé contre le mur d'argile séchée et se mettre à piler le riz dans un récipient de bois. Elle était vêtue d'un lamba multicolore et sale. Elle était d'allure altière, grande, et son pied reposait sur le sol avec noblesse. Quand le riz était pilé, elle s'accroupissait sur le sol, les genoux écartés à hauteur du menton, le lamba aplati sur le sexe qui devait être, par conséquent, béant. Son corps, avec le lamba bien tendu sur la peau, moulant la cuisse et laissant voir les genoux ronds, et ce petit mamelon de chair élastique et ferme au pli de la jambe,
On désigne malgaches. 1 sous ce nom les femmes de ménage et cuisinières

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aurait excité tout homme dont l'énergie entière n'était pas utilisée à combattre le cafard. Quand je me retournai, le proviseur avait disparu. Je restai seul dans la grande maison tapissée de poussière sanglante. Un peu de lumière du jour pénétrait par la porte restée ouverte. Le vent la fit claquer brusquement. Je me retrouvai dans la tombe. Aveuglément, les bras tendus devant moi, je me dirigeai vers le mince fil de lumière jaune au bas de la porte. Je la repoussai, essayai de la caler contre le mur au moyen d'une chaise. Mais le vent était plus fort, il m'enfermait sans cesse dans le sépulcre. Je dus sortir un fauteuil, et la porte enfin s'immobilisa. C'était une grosse porte de bois vermoulu à la serrure à moitié rouillée. Toutes les portes à l'intérieur étaient du même bois nu, sans peinture ni vernis, et toutes elles se fermaient à l'aide de simples loquets, ou bien de planches que je posais transversalement: je ne m'enfermais pas dans cette case, je m'y barricadais. Plus tard, bien plus tard, lorsque j'étais pris d'épouvante la nuit, j'appréciais le réconfort de ce système de fermeture. Mon cœur chavira quand je connus la salle de bain et les toilettes. Mon regard remonta du sol cimenté jusqu'en haut du mur, par un mouvement de caméra angoissant. Pas de plafond, même pas ces morceaux de contre-plaqué que j'avais vu dans la case du jeune couple. Le mur s'arrêtait tout à coup, et un large intervalle le séparait du toit de tôle directement visible, en position inclinée. Ce toit de fer blanc m'apparut très haut, et semblait m'écraser, me diminuer comme en certains rêves. La salle d'eau, étroite, comportait une fenêtre plus petite encore que celle de la cuisine. Derrière le mur, on devinait un espace vide où plus personne ne pouvait accéder. Mais mon imagination eut tôt fait de le peupler de créatures diaboliques, comme si cet endroit caché, qui n'était en réalité que le repaire de quelques rats ou serpents, était la réserve des plus terrifiantes fantasmagories qui vinrent peu à peu hanter mes nuits.

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La douche était faite d'un tuyau recourbé qui vibra à se rompre quand j'essayai de faire couler une eau rare et tiède, stockée dans un tonneau sur le toit. L'eau tombait directement sur le sol et mettait beaucoup de temps à disparaître par un petit trou percé dans le ciment. Les waters étaient séparés de la salle de bain par un mur aussi épais que celui d'une forteresse. Il fallait s'accroupir au-dessus de la plaque d'émail où traînaient des taches bizarres couleur de rouille. Je vérifiai par la suite que ces taches étaient indélébiles. J'eus beau asperger ce trou de kilolitres de détergent, elles ne s'en allèrent pas plus que les taches de sang sur les mains de Macbeth, de sorte qu'on aurait juré qu'une merde avait été fraîchement déposée sur le bord du trou et refusait d'y glisser. Je sortis et fis le tour du balcon. Dehors, la tempête faisait rage, je me serais cru sur le pont d'un navire. Je laissai glisser ma main sur le parapet blanchâtre et rugueux et mes pas résonnèrent sur les planches espacées du balcon. Je m'accoudai un instant devant la porte close de la chambre à coucher, pour admirer le paysage. Pas une plante, pas un brin d'herbe, pas une fleur, - rien que la terre battue recouverte d'ordures. A mes pieds, un champ d'épandage où s'affairait un négrillon. Plus loin, les cases en torchis, le bois sec des arbres morts. La peur, le dégoût me saisirent au ventre. Qu'est-ce que je foutais là, bon dieu, qu'est-ce que je foutais là ?..

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II.

Nous avions déjeuné, ce jour-là, dans ce qui osait s'appeler l' «Hôtel Patès », mais qui n'était en réalité qu'un bouge infect. Nous paraissions nous recroqueviller, muets de stupeur et d'hébétude, sur la table la plus reculée du «restaurant », - une case dont les murs éraflés étaient décorés de naïves scènes exotiques, avec force palmiers, pirogues, rivières et crocodil es. Nous étions les seuls clients. Le soleil s'allongeait sur le sol en un parfait rectangle, venait toucher le bout de mes souliers rougis par la poussière. A cette heure, le village était désert, il n'y avait pas un bruit, sauf, de temps en temps, le cri des oies qui se dandinaient dans la lumière. J'ai rapporté de Madagascar la haine des oies et de leur insupportable cri. Nous contemplions, mornes, le combat équilibré du soleil et de la poussière tapie dans l'ombre. Du riz était enfin apparu sur la nappe maculée comme une salopette de garagiste, et nous avions mangé sans dire un mot. Après le repas, j'étais retourné avec Hermann à la case Marcelle. Je n'avais rien à y faire, mais pour le moment je n'aurais pu rester seul. Tandis que nous étions sur la terrasse, les yeux baissés vers la cour, Marcel apparut pour nous présenter une ramatoa. Je l'embauchai. Je voulais nettoyer ma case sans plus attendre, et même sans cela, la femme me plaisait: c'était une Mérina perdue dans ce lointain village Tsimihety, et ses 20

traits étaient plus purs que ceux des indigènes. Cependant, elle avait subi l'influence du milieu. Elle se coiffait comme les femmes Tsimihety, la chevelure séparée en petits rectangles qui donnaient au sommet du crâne l'aspect d'une grenade; des petites tresses serrées faisaient le tour de sa tête, abondamment parfumée d'huile de coco. Elle parlait le langage tsimihety, - un malgache légèrement altéré, mais qui appuyait sur ses différences de manière provocante. Christine - c'était le nom de la ramatoa était mère de famille, mais son corps était resté svelte, et il me plaisait de voir onduler son arrière-train lorsque, à quatre pattes, elle cirait mon parquet. Elle me suivit pour arranger ma case. Comme il me manquait un seau, un balai et du produit de lessive, je me mis en demeure de trouver une boutique où l'on vendait ce genre d'articles. En passant devant la case Marcelle, je décidai Hermann à m'accompagner. Hermann avait déjà l'appareil photo en bandoulière (comme tous les coopérants, il ne consentait à voir le monde que par un petit trou), et arborait fièrement un chapeau de paille à liséré rouge. Déjà, il marchait pieds nus, et l'on eût dit qu'il venait de prendre un bain de sang. Nous remontâmes la seule rue de Mandritsara, la « Rue du Commerce ». Les marchands indiens s'y agglutinaient. Détestés par les malgaches plus encore que les français, ils étaient pourtant indispensables. Ils vendaient de tout, des lampes à pétrole aux revolvers à bouchon, en passant par les filtres à eau, les bouteilles de gaz et les grammaires de cours moyen de première et seconde années. Ils acceptaient toutes sortes de chèques sans aucune méfiance. La Rue du Commerce conduisait au «Hall d'information », sorte de centre-ville, avec une halle contenant un marché agricole. On y vendait aussi de la viande, qui s'exhibait, sanguinolente et putride, gisant sur les étals malpropres, assaillie par des nuées de mouches.

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Le style des maisons témoignait peut-être d'une ancienne influence portugaise: elles avaient un toit pointu et étaient en briques, avec un balcon ajouré; elles évoquaient vaguement les « haciendas », mais des haciendas branlantes, à moitié en ruine. Il n'y avait plus de peinture sur les façades qui, érodées par la poussière, étaient devenues grises. Des hommes, des femmes étaient accroupis au pied des murs. Les femmes épiaient intensément chacun de nos mouvements, mais baissaient les yeux dès que nous les regardions. Les hommes riaient de toutes leurs dents dans notre direction. Leur langage était guttural et chantant, et se transmuait parfois en un gloussement de jeune fille; leur voix, dure, âpre et tonitruante me déchirait le tympan, puis s'abîmait dans un murmure vicieux et pudique, une sorte de messe basse. De toutes les agressions physiques ou mentales que j'ai subies à Madagascar, les moindres ne furent pas ce ton discontinu, ces brusques ruptures de mélodie, ces interruptions baroques, ces hauts et ces bas qui avaient une allure de folie. Dans l'espace brûlé et jaune, dans le silence alourdi de chaleur où fusaient les rires stridents des indigènes, je me sentais très mal. Je fis mes achats, signai un premier « bon ». Mais j'eus du mal à retrouver ma case, errant longtemps sur les chemins de terre, ballotté par les bourrasques. Devant ma propre inertie, je décidai de réagir vigoureusement. J'intimai à la ramatoa de nettoyer le parquet au savon, de faire mousser tout ça, - de laver, bien laver, à grande eau, de jeter sur cette surface des tonnes d'eau savonneuse, afin qu'il ne restât plus un grain de poussière. Mes exigences étaient obsessionnelles. Il me parut qu'en nettoyant ma maison, j'allais débarrasser le village entier des souillures, le curer de sa lèpre. Mais surtout, cette ardente opération était un véritable lavage de cerveau. La case une fois propre, je retrouverais des idées claires. Comme le matin on se décille les yeux, ou comme

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l'animal s'ébroue, je devais secouer la poussière pour retrouver ma sérénité. Là, dans cet endroit à nouveau sain, j'allais pouvoir redevenir moi-même, - poser livres et cahiers sur la table, et faire ce que j'avais touj ours fait: lire, écrire, penser et rêver. Hélas !, je ne fis que provoquer une inondation, et l'apparition du voisin du dessous, dont je fis ainsi la connaissance. C'était un jeune Mérina un peu graisseux, employé à la SEM (Société d'Energie de Madagascar), dont les locaux se trouvaient justement en-dessous de chez moi. Il inaugurait à Mandritsara sa carrière de fonctionnaire. Je pactisai avec lui tout d'abord, mais plus tard notre réputation dans la Grande lIe devint telle qu'il jugea prudent de nous éviter. Tout le temps que dura notre relation, le mérina ne me parla que de femmes. Je compris qu'il était obsédé. Une année passée à Mandritsara l'avait voué aux quelques misérables putains locales, et il pensait sans cesse aux jeunes beautés de Tananarive dont on l'avait privé. La saleté avait perdu pas mal de terrain lorsque le vaguemestre du lycée frappa à la porte. Le vaguemestre était un petit homme impénétrable avec lequel nous n'échangeâmes jamais un seul mot. Sa fonction était sacrée: c'est lui qui recevait, classait et distribuait les lettres, - ces signes que la France continuait de nous faire. Il m'apportait une notice du proviseur:
VEUILLEZ PASSER DANS MON BUREAU POUR AFFAIRE VOUS CONCERNANT

Le proviseur, en effet, avait la fâcheuse habitude de convoquer les gens chez eux. Parfois, le message était encore plus précis:
VEUILLEZ PASSER DANS MON BUREAU À 15 HEURES POUR AFFAIRE VOUS CONCERNANT

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Plus tard, au plus fort du combat qui nous opposa à lui, il se fixa sur la formule: VEUILLEZ PASSER DANS MON BUREAU IMMEDIA TEMENT POUR AFFAIRE VOUS CONCERNANT Trop ahuri ce jour-là pour remarquer l'illégalité de sa procédure, je me rendis aussitôt à sa convocation. J'entrai bientôt dans la minuscule pièce où, à longueur de journée, il méditait sur les moyens d'embêter ses professeurs. La pièce était si petite que je dus me baisser pour ne pas me cogner sur le haut de la porte. Pas de vitre à la fenêtre ouverte. Quand j'ouvris la porte, le vent envoya à la face du proviseur un bon kilogramme de poussière. D'instinct, il mit le bras devant son vIsage. La poussière retomba sur les archives. La reliure des volumes et des classeurs alignés sur une planchette branlante était aux trois quarts dévorée par les souris. Maintenant le proviseur était bien assis sur sa chaise, très droit, les avant-bras posés à plat sur le bureau, les doigts joints. - « Asseyez-vous! », dit-il d'une voix faible. Il se tut ensuite pendant un long moment, et se mit à renifler bruyamment. Je le détestais déjà. Après ce silence pesant, il commença: - « J'espère que vous êtes bien installé? »
-

« Oui, Monsieur. »

- « Parfait! » Nouveau silence. Il se lissa la moustache, une fine moustache qui ne ressemblait à rien. Il renifla encore, puis se pencha attentivement sur un simulacre de dossier posé devant lui. Longtemps il scruta ce dossier, comme s'il réfléchissait profondément à son contenu. Dehors, on entendait mugir le vent et claquer des volets. Le silence ne tarissait pas. Le proviseur allait-il se momifier devant moi? Pourvu que ses paroles ne missent pas à me 24

parvenir autant de temps que mes malles expédiées par bateau: des semaines, des mois, un an... Et même, allait-il encore jamais parler? Je me pris à me le demander. Les minutes s'écoulaient, lourdes comme du plomb. Là-bas, dans les rares buissons desséchés, un caméléon travaillait depuis le matin à reposer une patte qu'il avait levée il y a trois siècles. Ici, le proviseur préparait dans son terrier une parole conçue depuis trois mille ans, et qu'il mettrait trois mille ans encore à proférer. Dans ce pays, nous avait-on dit, il faut savoir attendre. J'attendais. Quand il se remit à parler, je sursautai. Probablement m'étais-je endormi. Je fis un mouvement de la tête, comme pour me dégager de toiles d'araignées ou secouer une longue barbe blanche de Mathusalem. Le proviseur avait reniflé, et enfin il avait parlé:
-

«Voilà, euh... Comme il n'y a pas beaucoup de distractions

ici, je vous conseille de vous occuper. Par exemple, vous pourriez apprendre une langue étrangère. Ainsi moi, par exemple, je suis en train de traduire un poète hongrois. » - « Ah bon? » « Eh oui!... » J'attendis encore un instant. Puis, supposant qu'il m'avait tout dit, je m'apprêtai à quitter la pièce. Il me retint: « Ah, encore un mot. .. Euh... » - « Oui, Monsieur? » - «Voilà, euh... Attention aux coups de soleil, n'est-ce-pas ? » J'en avais plein dans la figure et déjà à Tananarive le chef de la Mission Permanente d'Aide et de Coopération, un homosexuel couvert de bagues, avait choisi ce prétexte pour me tapoter le visage. - «Il faut se méfier, continua le proviseur, quand on a, comme vous, le teint clair. Car vous avez le teint clair, n'est-ce-pas, comme cet acteur... Comment s'appelle-t-il déjà... Curd Jurgens... ». Je me sauvai. 25

Quand je revins à ma case, le parquet était propre, et la poussière avait disparu des meubles. La ramatoa était occupée à repriser les trous énormes de la moustiquaire et à réparer la toile du matelas. Elle s'affairait sur le lit avec une délicatesse silencieuse, toute enveloppée de la gaze de la moustiquaire, - ce lit qui pendant des semaines serait ma seule consolation. J'y allais faire des rêves incomparables, revoyant mon passé le plus ancien avec une précision presque hallucinatoire. Qui voyage loin et pour longtemps doit s'attendre, en effet, à retrouver des images enfouies, des sensations oubliées de sa jeunesse avec la saveur du vécu. Ensuite, je ne sais pourquoi, j'ai demandé à la ramatoa de cirer mes chaussures, dont je n'allais plus avoir besoin, car le climat exigeait qu'on portât des sandales. Mais la contemplation des deux souliers brillants posés soigneusement l'un à côté de l'autre me faisait du bien. Je ne pus rester dans la case traversée par le vent, où la poussière rouge recommençait à s'infiltrer. Le ménage était un travail de Sisyphe. Narquois, le vent redéposait de la poussière à la place même que vous veniez de nettoyer. J'étais écoeuré. La poussière s'incrustait partout avec un acharnement inexplicable et cruel. Il n'existait aucun moyen de lutter contre elle. Il fallait s'y faire, comme les indigènes, l'accepter comme étant la couleur naturelle des choses et des hommes. Je fuyai cette diablerie, et partis retrouver Hermann à la case Marcelle. Hermann venait d'embaucher notre cuistot: un avorton comorien qui remuait sans cesse et balbutiait des phrases incompréhensibles ou bien lançait des petits cris aigus. Il s'appelait CalIon. Callon était vêtu d'une chemise jaune éclatante, et portait à l'orteil de son pied nu un anneau brillant. Son obséquiosité était agaçante. Je serrai la main de la créature, qui poussa un cri. Elle eut ensuite un mouvement de recul brusque et excessif qui lui fit 26

heurter la porte des waters. Elle resta là, recroquevillée dans le coin, comme un enfant puni. Si Hermann n'avait pas été là, je me serais allongé sur le flanc et laissé mourir de faim, comme les chiens qui ont perdu leur maître. Nous dînâmes en tête à tête, éclairés par la lampe à pétrole. Gigantesques, nos deux ombres se profilaient sur le mur verdâtre. Au café (du Nescafé), je m'effondrai dans un fauteuil, regardant haineusement Hermann qui se refusait décidément au moindre commentaire.
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«Ça ne va pas, ça ne va pas !, me répétais-je à moi-même.

J'avais dans la gorge une boule grosse comme un œuf dur. Je rentrai chez moi, pour ma première nuit à Mandritsara. Dans la campagne, il faisait un noir absolu. Je dus marcher les bras tendus. Quand j'allumai les bougies de mon taudis, je vis des multitudes de cloportes sur les murs. La lumière les fit se disperser. Je fus parcouru d'un frisson de répugnance. C'était des bêtes énormes, des paquets de viande. Elles projetaient devant elles des antennes démesurées et agitées de continuelles vibrations. Par la suite, je les suspectai d'intelligence. J'étais fatigué. La nuit précédente, j'avais dû me lever à quatre heures du matin pour prendre l'avion. J'avais parcouru, dans trois avions successifs, des distances que je n'osais pas mesurer. Je m'endormis aussitôt, sans prendre garde à la poussière qui tomba quand je déployai la moustiquaire. Le lendemain, à l'aube, je fus expulsé de mon lit par une douleur vive consécutive à la prise de conscience que j'allais devoir passer un an à Mandritsara. Je ne pus, allongé, résister à cette pensée. Il fallut que je me lève. Je passai dans la salle de bain avec la démarche hésitante des grands convalescents. Il y faisait sombre. L'eau du robinet tombait sur le sol avec un bruit misérable. Le fin tuyau vibrait nerveusement. Au-dessus de ma tête, la toiture en zinc reten27

tissait de bruits espacés, mais percutants: des enfants du village lançaient des pierres pour me réveiller.
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« Courage, me dis-je, courage! »

Je me traînai vers les waters, et observai longuement la flaque marron sur l'émail terni, qui me narguait comme une merde insoluble. Les cours n'étaient pas encore commencés, ma vie était sans règles. Ceci était le pire malheur dans mon cas. A Madagascar, l'existence étant peu remplie, il faut s'inventer des règles si elles viennent à manquer. Sinon, on devient fou. Bien que je n'eusse pas faim, je résolus d'aller prendre un petitdéjeuner à la case Marcelle. Pouvais-je d'ailleurs me proposer un autre but? Un repas avait été préparé par Callon: Nescafé, baguette, beurre. Je mangeai du bout des dents. Mon regard s'absorbait dans la contemplation de la toile cirée à carreaux. Les carreaux, en de nombreux endroits, reculaient devant des surfaces usées, des taches grises et rugueuses. Le vent faisait claquer et reclaquer la porte, qui grinçait à chaque mouvement. On dit que les blessés graves, sur le coup, ne sentent rien. Eh bien, j'étais comme ces blessés, ayant de mon mal comme une connaissance abstraite. J'ai trempé mon morceau de pain dans le Nescafé, seul dans la pièce. Où était Hermann? Entre chaque battement de la porte folle, j'entrevoyais le ciel bleu et infini, la brousse déchirée par le vent. Le village, éveillé depuis longtemps, était plein de bruits divers, mais ici je n'entendais plus rien, seulement le bruit de la porte qui claquait. Je décidai finalement d'utiliser cette journée à décorer ma case. Me voici en route avec la ramatoa pour faire quelques courses. La drôlesse a la mauvaise idée de me faire emprunter un raccourci, et mes pieds débordant des sandales s'écrasent dans la 28

merde des animaux et dans celle des hommes. Je sens passer dans mon corps révulsé un courant de dégoût qui me vient du pied. Je retrouve ainsi la même sensation désagréable que sur le grand marché de Tananarive, le «Zoma»: il fait nuit, je ne veux pas souiller le bas de mon pantalon dans les filets d'eau grise, qu'un feu de temps en temps fait miroiter; je ne vois pas où je mets les pieds, et crois sans cesse les poser sur des matières élastiques, souples et visqueuses qui me semblent la matière absolue, quelque chose de gluant, de filandreux, de nerveux et d'informe: un morceau de viande à moitié cuite dont on apercevrait les filaments livides pendant de la chair rose et blanche. J'achetai chez l'indien diverses pièces de tissu et des lambas colorés. Je voulais en recouvrir mes murs. Je pensai à ces prisonniers qui décorent leur cellule avec des moyens de fortune: des bouts de papier et de carton, des rubans, des illustrations déchirées, des petites images. Tandis que je bricolais, un indigène entra dans ma case sans faire de bruit. J'eus un mouvement de frayeur en l'apercevant tout à coup. C'était un élève de cinquième, qui pouvait avoir vingt ans. Mais il ne savait pas lui-même son âge. Il était venu pour me réclamer des bouteilles vides, dont les indigènes se servaient pour transporter l'eau de la fontaine à leur case. Je remarquai qu'il s'exprimait avec un fort accent du midi de la France. J'en eus plus tard l'explication: mon prédécesseur dans les classes de français était corse. Certains élèvent crurent bon même de «rectifier» mon propre langage, moi qui n'ai pas d'accent.. . Je dénichai quelques bouteilles, dans une remise inexplorée de mon vaste logis. Je les lui donnai de bon cœur, songeant au spectacle que j'avais vu, des enfants qui fléchissaient sous le poids de grands bidons rouillés remplis d'eau. Ils suspendaient chaque bidon au bout d'une perche, portaient la perche sur leurs épaules, et s'en allaient cahin-caha. De l'eau s'échappait à chaque secousse des deux récipients pleins à ras 29

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