Le Dictionnaire Eustache

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Les auteurs :
PHILIPPE AZOURY - ANTOINE DE BAECQUE - SONIA BUCHMAN - JEAN-FRANÇOIS BUIRÉ - MARC CERISUELO - ANGIE DAVID - SAMUEL DOUHAIRE - JEAN-LUC DOUIN - AVRIL DUNOYER - RÉMI FONTANEL - MARIE ANNE GUERIN - ANDRÉ HABIB - MICHEL MARIE - OLIVIER PÉLISSON - NATACHA THIÉRY - FRANCIS VANOYE
Jean Eustache a tourné treize films de tout format et de tout genre, des films courts (plutôt que des courts métrages) et des films fleuves, des films de cinéma et des films pour la télévision, des documents (plutôt que des documentaires) et des fictions, un film célèbre, La Maman et la Putain, et des films discrets. Tous ont une part autobiographique, au sens où Eustache était l’ethnographe de son propre réel.
Ce fut un cinéaste secret, souffrant du manque de succès, mais charismatique. Qu’est-ce qui nous touche tant chez lui, quand Alexandre parle à n’en plus finir, que Véronika rit et pleure dans le même mouvement, que la Rosière sourit ou qu’on découpe le cochon ? Qu’est-ce qui subsiste ainsi, irréductiblement, trente ans après son suicide, en novembre 1981, diamant qu’on ne saurait rayer, regard clair qui ne saurait s’éteindre ?
À ces différentes questions, le Dictionnaire Eustache voudrait répondre, explorant cet univers et cette vie comme un puzzle bio-filmographique, une forme en multiples détails – ces détails dont Eustache était fou –, une marqueterie faite de séquences, d’histoires, d’amitiés, d’amours, de collaborations, de références et de fétiches personnels. Qu’est-ce ainsi que le « désir » ou la «mort » chez Eustache, l’« adolescence » ou le «montage », la « captation du réel » ou le « fondu au noir » ? Pourquoi le « vouvoiement », le « trou », le « passé », le « sexe », la « mélancolie » ou la « drague » ? Quelles places ont occupées ses acteurs, tels Jean-Pierre Léaud ou Françoise Lebrun, ses proches et sources d’inspiration, tels Jean-Noël Picq ou Jean-Jacques Schuhl, ses modèles cinématographiques, tels Murnau ou Renoir ?
Le Dictionnaire Eustache propose une manière originale, ludique, cinéphile et littéraire de décrire et de comprendre l’univers et la vie du cinéaste, curiosité se déclinant sur près de deux cents entrées qui tentent de dire au plus juste qui il était et ce qu’étaient ses films.
Publié le : mardi 17 février 2015
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EAN13 : 9782756106106
Nombre de pages : 329
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Dictionnaire Eustache
sous la direction d’Antoine de Baecque
avec la collaboration d’Angie David
Les auteurs :
PHILIPPE AZOURY - ANTOINE DE BAECQUE - SONIA
BUCHMAN - JEAN-FRANÇOIS BUIRÉ - MARC CERISUELO -
ANGIE DAVID - SAMUEL DOUHAIRE - JEAN-LUC DOUIN -
AVRIL DUNOYER - RÉMI FONTANEL - MARIE ANNE GUERIN
- ANDRÉ HABIB - MICHEL MARIE - OLIVIER PÉLISSON -
NATACHA THIÉRY - FRANCIS VANOYE


Jean Eustache a tourné treize films de tout format et de
tout genre, des films courts (plutôt que des courts
métrages) et des films fleuves, des films de cinéma et des
films pour la télévision, des documents (plutôt que des
documentaires) et des fictions, un film célèbre, La
Maman et la Putain, et des films discrets. Tous ont une
part autobiographique, au sens où Eustache était
l’ethnographe de son propre réel.
Ce fut un cinéaste secret, souffrant du manque de succès,
mais charismatique. Qu’est-ce qui nous touche tant chez
lui, quand Alexandre parle à n’en plus finir, que
Véronika rit et pleure dans le même mouvement, que la Rosière sourit ou qu’on découpe le cochon ? Qu’est-ce
qui subsiste ainsi, irréductiblement, trente ans après son
suicide, en novembre 1981, diamant qu’on ne saurait
rayer, regard clair qui ne saurait s’éteindre ?
À ces différentes questions, le Dictionnaire Eustache
voudrait répondre, explorant cet univers et cette vie
comme un puzzle bio-filmographique, une forme en
multiples détails – ces détails dont Eustache était fou –,
une marqueterie faite de séquences, d’histoires, d’amitiés,
d’amours, de collaborations, de références et de fétiches
personnels. Qu’est-ce ainsi que le « désir » ou la «mort »
chez Eustache, l’« adolescence » ou le «montage », la «
captation du réel » ou le « fondu au noir » ? Pourquoi le «
vouvoiement », le « trou », le « passé », le « sexe », la «
mélancolie » ou la « drague » ? Quelles places ont
occupées ses acteurs, tels Jean-Pierre Léaud ou Françoise
Lebrun, ses proches et sources d’inspiration, tels
JeanNoël Picq ou Jean-Jacques Schuhl, ses modèles
cinématographiques, tels Murnau ou Renoir ?
Le Dictionnaire Eustache propose une manière originale,
ludique, cinéphile et littéraire de décrire et de
comprendre l’univers et la vie du cinéaste, curiosité se
déclinant sur près de deux cents entrées qui tentent de
dire au plus juste qui il était et ce qu’étaient ses films.
Antoine de Baecque est historien et critique de cinéma.
Professeur d’histoire du cinéma à Nanterre, il a écrit sur
Truffaut et la Nouvelle Vague, la cinéphilie et la
Révolution française, Tarkovski, Brisseau, Burton et
Oliveira. Il a dirigé en 2008 le Dictionnaire Pialat et
publié en 2010 une biographie de Jean-Luc Godard.


Couverture : Jean Eustache (collection Christophel. DR)



EAN numérique : 978-2-7561-0609-0978-2-7561-0610-6


EAN livre papier : 9782756102702



www.leoscheer.com le dictionnaire
EustacheOuvrage publié avec le concours du
Centrenational du livre.
Éditions Léo Scheer,2011©
www.leoscheer.comle dictionnaire
Eustache
sous la direction d’Antoine de Baecque
avec la collaboration d’Angie David
Éditions Léo ScheerIntroductionQuandEustachesesuicided’uneballedanslecœur,SergeDaneyécritdansLibération,
1le 16 novembre1981:«La mortdeJean Eustache bouleverse mais ne surprend pas.»
Le critique évalue ainsi la partdurisque dans le cinéma d’Eustache, ce risque qui est
àlafoissonatout,sontout,sonsoietsondénidesoi.«Soncinéma,poursuitDaney,
était impitoyablement personnel. C’est-à-direimpitoyable d’abordpour sa propre
personne,arrachéàsonexpérience,àl’alcool,àl’amour.Fairelepleindesonréelpour
en fairelematériau de ses films, ceux que personne ne pourrait faireàsaplace. Seule
morale mais morale de fer:parveniràtranscrirecequi le travaillait, les femmes, le
dandysme, Paris, la campagne et la langue française. C’était déjà beaucoup.»
Ce cinéaste qui était d’abordl’ethnologue de son propreréel, jusqu’à en mourir,a
tourné treizefilms de tout format et de tout genre, des films courts (plutôt que des
courtsmétrages)etdesfilmsfleuves,desfilms-filmsetdesfilmspourlatélévision,des
documents(plutôtquedesdocumentaires)etdesfictions,unfilmcélèbreetdesfilms
secrets. Tous ont une partautobiographique, au sens du risque selon Daney.Car
Jean Eustacheaeuune vie réellement singulière. Il est l’un des très rares artistes–et
seulement artiste:ilnesavait rien faireque des films–d’origine authentiquement
populaire,mêmeprolétaire.Ilauratoutappristoutseul,avecl’aided’unegrand-mère
qui croyait en l’éducation, et l’autodidacte est resté intact en lui:ilaaimé les figures
mythiques du populaire, la chanteuse de rue, le voyouapache, mais sans folklore
ni fioritures, juste parce qu’il les considérait comme ses frères humains.
Provincial modeste montéàParis, passant de petits boulots sans intérêtàlaprivation
désintéressée,ilvoulait du temps pour vivrevraiment, c’est-à-direpour voir des films
etenfaire.IlestnéaucinémaaveclaNouvelle Vagueetsonidéecentrale:lavie,c’est
l’écran. Mais il échappe pourtantàson champ d’attraction, comme un météorequi
serait apparuunpeu après la naissance d’un nouveau monde et serait parti très loin
vers une autregalaxie. Car Eustache fut aussi totalementaristocratique:c’était un
pauvrequi se voyait en seigneur,méprisant l’argent mais avec le goût du luxe, sans le
sou mais pouvant soudain dépenser sans compter,joueur et flambeur,croyant au
pouvoir du kaïros,l’instant décisif,lachanceàsaisir.Eustache n’est pasun bourgeois,
petit ou grand, mais l’un de ces nobles prolétaires qu’on appelledandy,fasciné par la
1.«Lefil», Libération,16novembre1981.
9DICTIONNAIRE EUSTACHE
séduction, l’élégance, l’écart, théoricien de l’amour libertin, praticien de l’artdela
drague, et pourtant incapable de séduireunpublic conventionnel ou de mettredans
sa poche un producteur tant soit peu argenté. Si bien que cet homme de rien était
égalementunviveurdetout:ilconnaissaitparcœurFlaubertouBeckettetpoursuivait
un dialogue intime avec les œuvres de Murnau, Renoir,Guitry, Pagnol, Mizoguchi,
Dreyer ou Bresson.
DeuxarbrescachentlaforêtEustache.Safinetsonsuicided’abord,quionttournéau
mythe:legrabatairereclus,hirsuteetbarbu,vivantsesderniersmoisaulit,enregistrant
imagesetvoixsursonmagnétoscopeetsonrépondeur,lisantautéléphoneàquelques
correspondant(e)s de longues tirades écrites ou empruntéesàd’autres, qui finit par se
donnerlamortunenuit,aprèsavoirpunaisésursaporte«Frappezfort,commepour
réveillerunmort».Encecas,lecinéastemauditaprisledessusdans l’imageque l’on
se fait d’Eustache, image fascinante mais déformante. Car si Eustache est un cinéaste
delamarge,ilestaussiaucentreducinémafrançais,necessantdetravailler(treizefilms
en dix-sept ans), ayant contacts et réseaux dans la profession,àlatélévision,àl’INA,
œuvrant avec les meilleurs techniciens (Lhomme, Almendros, Bonfanti, Ruh…),
conservantenmainetjusqu’auboutprojets,scénarios,idées,femmesetliaisons,exerçant
ensuite une influence posthume sur bien des cinéastes, auteurs, hommes de théâtre,
artistes.Certes,il n’aimaitpaslemondetelqu’ilévoluait,préféraitlepasséauprésent,
maissamoraleétaitplutôtcelledel’artisan:modestemaisintransigeant,humblemais
orgueilleux, visant une forme de perfection achevée. Il avait de la tenue, même dans
le délabrement, et personne ne l’aurait contraintàfaireunplan qu’il ne voulait pas
tourner.
L’autreobstacleàlaconnaissance d’Eustache est son monument, la somme où il dit
tout, autrement dit et paradoxalement:cequi permet de le comprendreintimement,
son film, La Maman et la Putain.Ces3h40ont comme vampirisé Eustache, qui a
fini,pourcertains–ceuxquinesaventpasgrand-chosedelui,pourquiil n’estqu’un
nomlégèrementfané–,parneplusserésumerqu’àça:lesvisagesetlesmotsdetrois
enfantsperdusdeMai68,Alexandre,Marie,Véronika(Jean-PierreLéaud,Bernadette
Lafont,FrançoiseLebrun).Or,Eustacheavancemasqué,etc’estquandonpensequ’il
enregistreuneépoque–cequ’ilparvientàfaireindiscutablement,«commel’aiguilled’un
1sismographe »–quel’artistevaencoreplusloindansledétachement,lamanipulation,
voirelaperversion.CarlespersonnagesdeLaMamanetla Putainsontprofondément
détachés du réel, tout en manifestant sa présence même. Eustache les fait parler et les
regarde, sans naturalisme, fraternellement:ils ne sont pas de son temps, «de68»,
maisd’unautretemps,celuidesonpaysageintérieur,plusfantastiquequeréaliste,dont
témoignentquelquesindicesomniprésents,legraindunoiretblanc,lesouverturesau
diaphragme,leslentsfondusaunoir,levisageblanctoutenfarddeVéronika.Cesont
lesfrèresfantômesducinémamuet,venantdelalumièredesorigines,vampiresdoués
de la parole. Et tout Eustache, peut-être, tient dans ces mots prononcés au moment
1. Ibid.
10Introduction
où il s’apprêtaitàtourner La Maman et la Putain:«Je voudrais êtrerévolutionnaire,
c’est-à-dire ne pas fairedes pas en avant dans le cinéma, mais essayer de fairedes
grandspasenarrièrepourrevenirauxsources.Lebutquej’aiessayéd’atteindredepuis
mon premier film, c’est de reveniràLumière. Je suis peut-êtreréactionnaire, mais je
1crois êtreencela révolutionnaire.»
Ilyasuffisamment de paradoxesdans cette phrase pour en faireleparoxysme de la
pensée eustachienne. Comme l’asenti Barthélemy Amengual, la contradiction est la
source du cinéma de Jean Eustache:elle le fait naîtreetelle le tuera. Cette brèche
ouvreunesériededuelsdontl’irrésolutionfait,toutàlafois,l’exceptionnelprixd’un
cinémaetsabeautémélancolique,sonénigme.Eustacherêveainsid’uncinémapopulaire
mais«fait, sur un matériau réaliste, un cinéma intellectuel, embarrassé d’expériences,
2d’ascèses et de vérifications théoriques ». Il chercheànier l’auteur,pratiquant un
enregistrementprochedel’ethnologie,toutenaffirmantsanscesselanécessitédustyle,
jusqu’àl’exhibitiondandy.Ilestdansl’action,purgestevécu,brut,naturel,ethnologique,
mais cette action n’est finalement que parole, récit, langue, verbe. «Comme, écrit
Amengual, il balance entreledocument et la fiction, le vrai et le faux, l’authentique
et l’artificiel, l’enregistrement et la recréation, l’impersonnel et le personnel, l’objectif
etlesubjectif,leproducteuret l’auteur,lepopulaireetl’élitiste, Eustacheoscilleentre
les statuts également revendiqués d’artiste et d’anti-artiste. On dira que son affaire
3étaitdefairetravaillerl’unecontrel’autrecesinstancesopposées.»Cettenégationdes
contradictions admises est surtout un dépassement:niledocumentairenilafiction
mais autrechose, ni le vrai ni le faux mais autrepart, et l’ambition naturelle de se
situeràlafois en avant-garde et au sein du primitif.
JeanEustacheestuncinéastesecret,finalementpeuconnu,maisqu’ondiracharismatique,
totémique:aimersoncinémaestunefoisanstropdefidèles,maistoussontfanatiques.
Qu’est-cequinoustouchetantchezlui,quandAlexandreparleàn’enplusfiniretque
Véronika pleure, quand la Rosièresourit, quand on découpe le cochon et que le réel
semetàpoil?Qu’est-cequisubsisteainsi,irréductiblement,trenteansaprès,diamant
qu’on ne saurait rayer?Lecinéaste Henri-François Imbert, qui s’est inspiré de lui,
touche au plus près l’émotion chezEustache quand il écrit:«Et tout est vrai, perçu
avecjustesseetredonnédanslefilmsansqueletravailn’aitportéatteinteausentiment.
Ilyaunesorted’évidence,detransparence,qui n’estpasl’effacementd’unstyle,mais
quiaucontraireleconstitue.Etpuisilyalatraceaussi,celledeJeanlui-même,celledes
siens, celle de son époque;trace du présent, indélébile, irréfutable, qui joue aussitôt
avec le passé, mais avec le futur aussi, et devient instantanément politique puisqu’elle
dénote ce par quoi on passe, ce que l’on et ce qui disparaîtra. Je crois qu’au
fondEustacheseposelaquestiondecequenousdevenons,etdenotreplace,singulière,
1. Cité par les Cahiers du cinéma,supplément«Jean Eustache», n°523, avril 1998.
2. Barthélemy Amengual,«Une vie recluse en cinéma ou l’échec de Jean Eustache», Études
cinématographiques,n°153-155, 1987.
3. Ibid.
11DICTIONNAIRE EUSTACHE
àchacun de nous. Sans jamais en démordre, sans jamais tomber dans l’esthétisme, la
beauté d’une histoire, d’une mise en scène, mais en se raccrochant toujoursàcequ’il
1est en train de raconter,àl’expérience humaine, historique, politique, qu’il relate.»
Les fidèles de Jean Eustache sont prêtsàtout pour contourner les difficultés d’accès à
sonœuvreetàsavie.Carilexistedesobstacles,ouplutôtdebienmaigresatouts:peu
2de livres qui pourraient guider (un essai d’Alain Philippon,unarticle de Barthélemy
3 4Amengual,32pages des Cahiers du cinéma,une étude sur La Maman et la Putain
5 6 7ainsi que son scénario,unbeau documentaire,les souvenirs d’une femme…) et
encoremoins de DVD: seuls Mespetites amoureuses, Les Mauvaises Fréquentations et
8Le PèreNoëlales yeux bleus sont disponibles en un unique DVD.Qu’un film aussi
important que La Maman et la Putain ne soit pas accessible est une forme d’hérésie.
Du moins, cela confèreunrôleàce DictionnaireEustache qui semble veniràpoint:
tenter de briser le silence et de conjurer l’impossible, d’autant que ce volume
accompagne, comme s’il avait le rôle de sous-titre, de bande-paroles, une édition intégrale
9en coffret DVDdetous les films eustachiens,événement cinématographique s’il en
est. Désormais, le cinéma de Jean Eustache possède les armes pour élargirlasecte de
ses admirateurs.
La forme du dictionnairevabienàJean Eustache, autant qu’aux deux cinéastes qui,
dans ce qui est une sorte de collection, l’ont précédé dans ce genresiparticulier,
10 11François Truffaut et Maurice Pialat .Eustache dont l’univers et la vie offrentàun
dictionnaireautant d’éclats, publics ou secrets, connus ou clandestins, qu’il et elle
contiennentd’événements, de personnages, de rencontres, de films ou de projets non
tournés, d’acteurs et d’actrices, de répliques, d’habitudes, de thèmes, d’obsessions,
d’intérêts et de goûts. Ce livretente de recomposer cet univers comme un puzzle
bio-filmographique, une forme en multiples détails–ces détails dont Eustache était
fou –, une marqueterie faite de séquences, d’histoires, d’amitiés, de collaborations et
de fétiches personnels. Si bien que ce dictionnairevoudrait atteindreune «vérité»
d’Eustacheparaccumulationdedétailsetdefaits,parfoiscontradictoires,heureusement
1. Henri-François Imbert, LettreàAntoine de Baecque, 11 décembre2009.
2. Alain Philippon, Jean Eustache,éd. des Cahiers du cinéma, 1986.
3. Barthélemy Amengual,«Une vie recluse en cinéma ou l’échec de Jean Eustache», art. cit.
4. Cahiers du cinéma,supplément«Jean Eustache», ibid.
5. Colette Dubois, La Maman et la Putain,éd. YellowNow,1990;lescénario du filmaété
publié par les éditions des Cahiers du cinéma en 1998.
6. Ángel Díez, La Peine perdue de Jean Eustache,1997.
7. Evane Hanska, Mesannées Eustache,Flammarion, 2001.
8. DVD Jean Eustache 1938-1981, Les Mauvaises Fréquentations/Mes petites amoureuses,
Tamasa Distribution, 2006.
9. Coffret Jean Eustache 1938-1981, L’intégrale,Tamasa Distribution, début 2011.
10.LeDictionnaireTruffaut(sd.AntoinedeBaecqueetArnaudGuigue),éd.delaMartinière,2004.
11. LeirePialat (sd. de Baecque), éd. Léo Scheer,2008.
12Introduction
diversifiés:lavisiondesesfilmscommelalecturedecelivresontfaitesdecroisements,
de résurgences, de références, de citations, revenant d’œuvreenœuvreetpassant de la
viedanslecinémaouducinémadanslavie.Qu’est-ceainsique«l’amour»chezEustache,
oula«captationduréel»,son«montage»ousesdésirsd’«ethnologue»? Pourquoile
«vouvoiement», le«sale», le«trou»,le«vomir», la«drague»oula«mélancolie»?
Comment le mot«baiser»revient-il 128 fois dans La Maman et la Putain?Qui sont
René Biaggi, Henri Martinez, Marinka Matuszewski, Catherine Garnier ou Odette
Robert, eux qui ont, chacunàleur manière, tant compté dans le cinéma de Jean
Eustache?Etdesrépliquescomme«Ilfauttoutécrire»,«Les
Filmsçasertàapprendre
àvivre,çasertàfaireunlit»ou«Aubordel!Aubordel!Aubordel!»,d’oùviennentelles?
Le DictionnaireEustache propose une manièreoriginale, ludique, cinéphile,littéraire
et fétichiste de décrireetdecomprendrel’œuvreetlavie du cinéaste, curiosité se
déclinantsurprèsdedeuxcentsentréesquitententdedireauplusjustequiilétaitet
ce qu’étaient ses films. C’est un outil, qui permettra de voir et de revoir les films un
dictionnaireàlamain, autant qu’une proposition de jeu, voireune ouverturevers
l’imaginaireetlarêverie. Avoir dans le même ouvrage des connaissances sur les
événements de sa vie, une approche de ses films, mais aussi des précisions sur ses
principauxcollaborateurs,sesacteurs,sesactrices,sesamis,cettesortedebandequia
pu le suivre, ou qu’ilasuivie,àplusieurs moments de son existence,ouencoredes
notes sur ses références cinématographiques et littéraires, les quelques maîtres élus,
enfin des éclairages sur les nombreux passages secrets entreses habitudes, ses manies,
son apparence et ses propres films. Ce Dictionnaire,dans son détail et son ensemble,
adonc l’ambition de proposer une recréation du monde de Jean Eustache.
Antoine de BaecqueA
AdolescenceDICTIONNAIREEUSTACHE
IlyachezEustache deux attitudes radi-Acteurs
calement différentes vis-à-vis des acteurs
et des figurants. D’un côté, laisser le réelL’univers d’Eustache oscille
entredocus’exprimer de lui-même et ne pas inter-mentairepur (La Rosière, Le Cochon)et
venir (La Rosière); la mise en scène estfiction (La Maman et la Putain, Mes
alors conçue comme une «capture».petites amoureuses). On ytrouvedonc
D’unautrecôté,reconstituer,reconstruiretoutes les catégories d’acteurs, des
nonpar la fiction et une direction d’acteursprofessionnels authentiques(les paysans
implacable, celle que l’on retrouvedansdu Cochon,laRosièreetlemairede
ses deux longs métrages (La Maman,Pessac),desacteursamateurs,desanonymes
Mespetites amoureuses). Mais le système(les filles qui se font photographier dans
diffèred’unfilmàl’autre.LepremierlongLe PèreNoël)oudes amis du cinéaste
métragereposesurl’enregistrementdela(des critiques ou des cinéphiles comme
parole,énoncéeavecleplusgrandcontrôle,RenéGilson,NoëlSimsolo,JeanDouchet).
alors que le second repose sur le silence,Enfin, ilyales acteurs professionnels,
les gestes, le regarddujeune Daniel quiprovenantdu théâtre(Françoise Lebrun,
ne prononce qu’un nombrelimité deMichèleMoretti)ouducinéma(Bernadette
phrases avec une tonalité très «bresson-Lafont, Jean-PierreLéaud), au degré de
nienne», la plus neutrepossible.célébrité inégal, d’Isabelle Weingarten à
S’il dirige asseztyranniquement certainsDionys Mascolo ou Ingrid Caven.
acteurs, notamment Jean-PierreLéaudIl ne faut pas oublier la silhouette de
dans le rôle d’Alexandre, contraint d’ap-Jean Eustache lui-même, présent dans
prendrepar cœur de longs monologues,Les Mauvaises Fréquentations (l’homme
Eustache accordeàBernadetteLafont etàla4L),dansLePèreNoëlalesyeuxbleus
François Lebrun une certaine marge de(l’ancien boxeur amant d’une jeune
liberté. La confession finale de Véronikafemme), dans La Maman et la Putain où
est certes écrite au mot près, maisil interprète le mari de Gilberte, vu au
FrançoiseLebrunluiapportesonphrasé,début du film dans le supermarché
son rythme, ses obsessions répétitivespoussant un caddy,et Mespetites
amouet jusqu’àsesticsverbaux(lesrépétitionsreuses (un homme sur un banc). Ni non
de «vachement», d’«unmaximum»,plus Jean-Noël Picq, ami et double du
duverbe«baiser»:«Iln’yaquetoipourcinéaste, véritable acteur fétiche, présent
me baiser comme ça. Il n’yaque moidans La Maman, Mespetites amoureuses,
pourêtrebaiséecommeçapartoi…»).figurecentrale d’Unesale histoire et du
Unesale histoire,avecson double volet,Jardin des délices.Onrencontreenfin la
peutêtreconsidéréecommeunmanifestegrand-mèred’Eustache, Odette Robert,
desadirectiond’acteurs,opposantl’impro-dans Numérozéro,etses deux fils, Boris,
visation calculée de Jean-Noël Picq, quiinterlocuteur d’Alix Cléo Roubaud dans
connaîtàl’avance tous les détails d’uneLesPhotosd’Alix,auxcoursesdansNuméro
histoirequ’ilaracontée des dizaines dezéro,enfigurant dans Offred’emploi,et
fois,etlaperformancetrèsprofessionnellePatrick qui pêche dans Mespetites
amoud’un Michael Lonsdale –«comédienreuses.
16A
extraordinaire»aprécisé le cinéaste –, Le travail d’Eustache sur Jean-Pierre
prenant un plaisir perversàénoncer le Léaud est sans aucun doute le plus
récit du voyeur en dégustant chacune remarquable en terme de direction
des phrases parmi les plus scabreuses. d’acteur et va bien au-delà des
perfor«L’ambiguïté des deux interprétations mances de celui-ci chezFrançois
m’intéressait:ungrand comédien qui, Truffaut et même chezleGodardde
d’après un texte, improvise son jeu, et Masculin Féminin.AvecAlexandre,
Picqquiimproviseleseffetsqu’ilvafaire Eustache révèle une facette tragique et
sur un texte dont il connaît toutes les pathétiquedel’acteurLéaud,undandysme
idées.»(Cahiers du cinéma,n°284, profondémentmélancoliquequ’il n’avait
janvier 1978) pas encoresuexprimer.Cette révélation
La présence des nombreux figurants est rendue possible par la confrontation
cinéphiles qui hantent l’univers du de Léaud avec les deux femmes qui
cinéaste est un trait caractéristique de partagent sa
vie:sa«maman»etsamaîl’esprit Nouvelle Vague auquel Eustache tresse. Et c’est bien une vampirisation
se rattache directement. C’est la bande d’Alexandrequ’opèreVéronika en cours
descopainsetcomplices:depuisAristide, de film, comme l’anoté Cédric Anger:
le coursier des Cahiers du cinéma,en «Ensubstituant une femme belle
passant par René Gilson, rédacteur de la comme la nuit, tout en fardetmanières,
revueCinéma60,jusqu’auxcritiquesqui àcelle belle comme le jour qui
l’abanapparaissent dans La Maman:Bernard donne, le jeune homme ne sait pas
Eisenschitz, JeanDouchet, NoëlSimsolo. qu’il s’offrecorps et âme au vampire.
On retrouved’ailleurs ces deux derniers Véronika le capte, apparaît et disparaît à
avecMichelDelahayedansOffred’emploi. sa guise, l’attireetledévorejusqu’à n’en
Cette confrérie cinéphilique se distingue plus pouvoir (le vomissement final).»
desamisd’enfanceducinéaste,notamment (Cahiers du cinéma,n°523, avril 1998)
HenriMartinez,présentdansLePèreNoël
(on l’appelle familièrement«Martinez») Michel Marie
puis dans Mespetites amoureuses (le
patron peu sympathique du magasin de RENVOIS:Caven,Ingrid;Douchet,Jean;
cycles). Eisenschitz, Bernard; Eustache, Boris et
IngridCavenetDionysMascolo,citations Patrick;Lafont, Bernadette;Léaud,
vivantes, sont évidemment utilisés à Jean-Pierre;Lebrun, Françoise;Lonsdale,
contre-emploi, la première, qui incarne Michael; La Maman et la Putain; Mes
lamèreglacialedujeuneDaniel,renvoyant petites amoureuses;Narbonne; Le Père
àl’univers de R. W. Fassbinder;le Noëlales yeux bleus;Pialat, Maurice;
second en ouvrier agricole (!), José, pro- Picq, Jean-Noël;Robert, Odette;
venant de celui de Marguerite Duras. Roubaud, Alix Cléo;Simsolo, Noël;
SignalonsenfinMauricePialat,dansMes Unesale histoire.
petites amoureuses également, en une
sorte de«bloc de lui-même».
17DICTIONNAIREEUSTACHE
et ne réalise presque rien. La désolanteAdolescence
parodie d’apprentissage dans l’atelier de
mécaniqueestàl’imagedureste.Leréel,ÀNarbonne, Daniel, dans Mespetites
et notammentles filles,
résistentàtouteamoureuses,faitl’apprentissagedel’adolestentatived’emprise.Cequidomineestlacence. Il estàlafrontièreentrel’enfance
honte (d’êtresans argent, de ne pas être–qu’il laisse derrièrelui lors de son long
au collège, de ne pouvoir
répondreauxvoyageentraindepuisPessac–etl’adolesquestions concernant son père, d’avoircence,qu’ildécouvreaucontactdejeunes
une mèreenménage avec un ouvriercitadins, lesquels forment un contraste
espagnol), l’impossibilité du contactsaisissant, ne serait-ce que par la taille,
affectueux (avec la mère, avec José, avecavec ses camarades de l’école primaire.
les filles), la solitude (passages àvideQu’est-ce que vivreenadolescent? C’est
dans l’atelier,renvoi àsa«connerie»êtreabandonnéàsoi, fumer des clopes,
lorsqu’onsepermetunpetitdéliresurlespasserdelongsmomentsd’oisivetéforcée
autos).Restentlescomplicitésmasculinesàlaterrassed’uncafé,choisirunpantalon
ainsi que l’imaginaireetles jouissancesetletrouerparmégardeavecsacigarette,
du voir:lecinéma, les vitres de l’atelieraller au cinéma pouryembrasser des
et la terrasse du café comme autant defilles, faireune virée avec des copains et
«fenêtres ouvertes sur le monde».draguer en troupe. C’est chercher des
Mais nous sommes bien loin des récitsmodes d’emploi:Comment embrasser?
d’apprentissageoudesrécitsinitiatiques,Comment obtenir d’une fille qu’elle
type Le Péril jeune (Klapisch) ou Standcouche?Commentpoursuivredesétudes
by Me (Rob Reiner), où les adolescentsquandon n’enapaslesmoyensmatériels?
sont actifs. Daniel, lui, doit se résigner àC’est observerles adultes en train de
êtreplus spectateur qu’acteur.Lorsqu’iltravailler,detenir des discours fumeux
retourne en vacances chezsagrand-(sur les études, sur l’argent), de tricher
mère, il n’arienàraconter–«racontersur des factures ou des sentiments. C’est
quoi?» –, son comportement n’est plusvoir régulièrement ses pulsions et ses
adapté àses anciens camarades:iladésirs se heurter aux contraintes de
perdu son enfance, mais on ne sait pasl’environnement:lemanque d’argent,
ce qu’ilatrouvé d’autre.lesinterditssexuels,lesrivalités,l’hostilité
Dufaitdesesdécisionsesthétiques(voixou la mesquinerie des adultes. C’est
blanchedurécitoff,raretédesdialogues),découvrir les comportementsdel’autre
Eustachenesolliciteguèrel’identificationsexe: dès le voyage en train, une fille
àDanielparlasympathieoulacompassion.s’abandonnant aux caresses de deux
S’il touche, c’est en profondeur.garçons, dans le passage de l’atelier,une
Car ilyaquelque chose d’inachevé dansautrefille changeant chaque soir de
cettepréadolescence,lepassagenesefaitgarçon, plus tardune fille acceptant le
pas et, d’une certaine manière, tous lesbaiser puis se refusant aux caresses.
personnagesd’EustachesontcommefixésEn fait, au cours de cette préadolescence
àcette période d’incertitude identitairecontemplée de loin par Eustache, et qui
marquée par la honte, l’impuissance, las’inspiredelasienne, Daniel n’apprend
18DICTIONNAIRE EUSTACHE
Mai68etaprès...........................p. 174 Pagnol, Marcel............................p. 226
Maman et la Putain (La).............p. 175 «Parler avec les mots des autres.»p. 227
Marc’O.......................................p. 179 Parole..........................................p. 228
Marge..........................................p. 180 Passé............................................p. 229
Martinelli, Jean-Louis..................p. 182 Peine perdue.................................p. 231
Martinez, Henri..........................p. 183 PèreNoëlales yeux bleus(Le)........p. 232
Mascaro, Marie-Françoise............p. 184 Pessac..........................................p. 235
Matuszewski, Marinka.................p. 185 Philippon, Alain..........................p. 236
MauvaisesFréquentations(Les)......p. 186 Photos d’Alix (Les)........................p. 237
Mélancolie..................................p. 189 Pialat, Maurice............................p. 339
Mespetites amoureuses..................p. 190 Picq, Jean-Noël...........................p. 240
Mizoguchi, Kenji........................p. 194 Politique......................................p. 242
Monologue..................................p. 195 Prieur,Jérôme.............................p. 246
Montage......................................p. 196 Prolo...........................................p. 247
Mort...........................................p. 199 Promenade..................................p. 248
Moullet, Luc...............................p. 202 Proust, Marcel.............................p. 250
Murnau, Friedrich Wilhelm........p. 203 «Puisque la caméra tourne,
Musique......................................p. 204 le cinéma se fait.»........................p. 251
Narbonne....................................p. 208 Quatorze-Juillet Parnasse.............p. 256
Naturalisme.................................p. 209
Négatif........................................p. 210 Regard.........................................p. 258
Nollet (rue).................................p. 211 Renard, Jacques...........................p. 260
Nouvelle Vague...........................p. 212 Renoir,Jean.................................p. 260
Numérozéro................................p. 215 Robert, Odette............................p. 261
Rocky...........................................p. 263
Offred’emploi..............................p. 220 La RosièredePessac I....................p. 264
Oiseau des vacances (L’).................p. 222 La RosièredePessac II..................p. 266
Olympic Entrepôt (L’).................p. 223 Roubaud, Alix Cléo.....................p. 268
Rouch, Jean.................................p. 269
Ruh, Jean-Pierre..........................p. 270
326A
Sade, Donation Alphonse............p. 274 Zucca, Pierre...............................p. 318
Sale.............................................p. 274
Scandale......................................p. 275 Les auteurs..................................p. 320
Schuhl, Jean-Jacques....................p. 278
Sentimental.................................p. 279 Bibliographie...............................p. 322
Soirée (La)...................................p. 281
Suicide........................................p. 283 Filmographie...............................p. 322
Table...........................................p. 286 Remerciements............................p. 323
Téchiné, André...........................p. 287
Théaudière, Philippe...................p. 288 Table...........................................p. 324
Toutes ces années d’amour.............p. 288
Trenet, Charles............................p. 290
Trou............................................p. 291
Truffaut, François........................p. 292
Un moment d’absence...................p. 296
Unesale histoire...........................p. 297
Vecchiali, Paul.............................p. 302
Voix off.......................................p. 303
Voix.............................................p. 304
Vomir..........................................p. 305
Vouvoiement...............................p. 306
Voyeurisme..................................p. 307
Voyou..........................................p. 309
Vrai/faux.....................................p. 310
Weingarten, Isabelle....................p. 314
Whisky........................................p. 315
327

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