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Le docteur Adrien Proust

De
255 pages
Le nom de Proust appelle à peu près automatiquement le prénom de Marcel. Il s'agit ici du père de Marcel. Adrien est un personnage considérable de la Troisième République, dont les funérailles, presque nationales, vinrent couronner une carrière brillante où ne manquèrent ni la fortune, ni les amitiés les plus flatteuses. Médecin chef de service à l'Hôtel-Dieu, professeur à la faculté de médecine de Paris, inspecteur général des services sanitaires internationaux de 1874 à 1903, année de sa mort, il a défendu et propagé durant trente ans, les multiples aspects de l'hygiène, une nouveauté à l'époque.
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LE DOCTEUR ADRIEN PROUST
PÈRE MÉCONNU, PRÉCURSEUR OUBLIÉ

Collection Les Acteurs de la Science
Dirigée par Richard Moreau, Professeur Correspondant émérite de Microbiologie national de l'Académie à l'Université d'Agriculture Paris XII de France

Dernières parutions

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Collection «Acteurs de la science» dirigée par Richar Moreau

Daniel PANZAC

LE DOCTEUR ADRIEN PROUST
PÈRE MÉCONNU, PRÉCURSEUR OUBLIÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

(Ç)Photothèque des musées de la ville de Paris, Cliché Joffre, Musée Carnavalet. Tableau de Louise Brouardel Le docteur Adrien Proust (1834, 1903) père de Marcel Proust.

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5131-8

à mon père

INTRODUCTION

C'est en préparant, il y a plus de vingt ans, un ouvrage consacré à la protection sanitaire de l'Europe que j'ai découvert le docteur Adrien Proust 1. Il avait, en effet, publié plusieurs livres d'un grand intérêt sur la façon de combattre la peste et le choléra dont j'avais tiré profit pour ma propre recherche. À cette occasion, j'appris qu'il était le père de Marcel Proust. Ce lien familial m'a frappé et, en relisant il y a quelque temps A la recherche du temps perdu, j'ai relevé, à tout hasard, mais systématiquement, les allusions du Narrateur à son père. Excepté une modeste thèse de médecine datant de 1935, il n'existait aucune étude qui lui ait été consacrée alors que les publications concernant Marcel Proust se comptent par centaines. Pour en savoir davantage à son sujet, j'ai commencé par consulter les biographies de Marcel Proust et les travaux concernant son entourage qui évoquent bien sûr son père, mais de façon quelque peu elliptique et sans s'intéresser vraiment à ce personnage. Ils offrent tous une courte biographie un peu passe-partout, et non exempte d'erreurs, du professeur Proust, en n'omettant pas de signaler qu'il avait épousé une riche jeune fille d'origine juive. Mais les uns comme les autres cessent de mentionner Adrien Proust dès que Marcel devient adolescent, sauf ceux qui, se piquant de psychologie, s'efforcent d'analyser sous cet angle les relations du père et du fils. En somme, le seul attrait que l'on reconnaissait à Adrien Proust, c'était d'avoir engendré son fils. L'article nécrologique de ce fils d'épiciers d'un bourg d' Eure-et-Loir, publié par le Figaro, débutait ainsi: « Foule immense hier, à Saint Philippe du Roule, où l'on célébrait les obsèques du docteur Adrien Proust, professeur à la faculté de médecine, médecin honoraire de l'Hôtel-Dieu, inspecteur général des services sanitaires, membre de l'Académie de médecine, commandeur de la Légion d'honneur». Cette accumulation de titres complaisamment énumérés, illustrait une exceptionnelle réussite professionnelle mais aussi sociale. On sait combien la Troisième République aimait à honorer ses grands hommes par
1. Quarantaines et lazarets. L'Europe et la peste d'Orient, Aix-en-Provence, Edisud, 1986.

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de grandioses funérailles; à cet égard, les obsèques de Victor Hugo en 1885 et de Pasteur en 1896, sont restées célèbres. Celles d'Adrien Proust sont certes plus modestes; elles n'en occupent pas moins un rang honorable sur l'échelle des manifestations posthumes de reconnaissance publique. Elles prouvent que le père de celui qui fut très probablement le plus grand écrivain français du xxe siècle avait, par une carrière aussi brillante que diversifiée, occupé une place très importante dans la médecine française. Restait à rassembler la documentation nécessaire. Très vite, j'ai dû me rendre à l'évidence; négligence involontaire ou volonté délibérée, tous ses papiers personnels, y compris sa correspondance, avaient disparu. Il fallait chercher ailleurs. Après une quête où ont alterné trouvailles et déconvenues, les informations rassemblées concernant Adrien Proust se répartissent en quatre séries distinctes. La première est constituée par les documents d'état civil et leurs compléments que sont les actes notariés et successoraux. Les dossiers administratifs constituent la seconde série; générés par la carrière d'Adrien Proust, tour à tour étudiant, militaire, médecin hospitalier, professeur, ils fournissent une documentation précise et riche en informations inédites. L'étude de ses publications, complétée par l'examen de son activité professionnelle, constitue une troisième série d'informations plus étoffée mais d'interprétation plus difficile. Elle est néanmoins indispensable pour juger de ses convictions, de l'évolution de sa pensée et de son œuvre à une époque où les sciences médicales évoluent rapidement. La quatrième série est plus délicate encore. Elle consiste à exploiter les allusions dont Marcel Proust a parsemé ses ouvrages, en particulier dans Jean Santeuil, première ébauche de son œuvre, qui passe pour être largement autobiographique, et, bien sûr, dans A la recherche du temps perdu. Monsieur Santeuil dans le premier cas, le père du Narrateur, dans le second, apparaissent fréquemment, mais, si on peut admettre qu'Adrien Proust a certainement inspiré ces deux personnages, la difficulté réside dans la répartition entre la part de réalité et celle de la fiction qu'ils comportent. C'est néanmoins une source fondamentale pour donner une âme au père de Marcel Proust. Outre le père proprement dit, on trouve dans l' œuvre de Marcel Proust, en particulier dans A la recherche du temps perdu, des situations, des conversations, des comportements de différents personnages qui résultent de façon manifeste

Introduction

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d'observations prises sur le vif par Marcel dont l' œil et l'oreille étaient infaillibles. Reprises, transposées, adaptées, ces observations sont précieuses pour restituer le contexte et le milieu dans lequel évoluait Adrien Proust. Cette matière, quelque peu disparate, ainsi réunie, restait à en tirer le meilleur parti. De même que dans le bac révélateur du photographe apparaissent les formes, d'abord floues, puis de plus en plus nettes d'un portrait, de même l'exploitation des sources révéla peu à peu un homme attachant dont le parcours professionnel comme l'intégration sociale furent à la fois exemplaires et exceptionnels. La vie d'Adrien Proust débute par le parcours classique, pour ne pas dire banal, du jeune provincial doué issu de la petite bourgeoisie à qui la médecine, étudiée à Paris, offre la possibilité d'une relative aisance financière associée à une honnête situation sociale. Se partageant entre 1'hôpital et sa clientèle privée, sa vie, jusqu'à trente-cinq ans, n'est pourtant rien d'autre que celle, bien banale, d'un médecin célibataire. Et puis, dans les années 1869-1874, son existence bascule. Tout commence par la mission qu'il effectue en Russie et en Perse en 1869. La résistance physique dont il fait preuve, les qualités intellectuelles qu'il révèle et la compétence qu'il acquiert dans un domaine passablement négligé, lui font prendre conscience de la possibilité d'un avenir prometteur. C'est vraisemblablement la réussite reconnue de cette mission qui va stimuler son ambition et donner un sens à sa vie au moment où la France traverse une des plus dramatiques périodes de son histoire. Il se marie en 1870, devient père d'un premier garçon en 1871, puis d'un second en 1873. Alors que s'organise sa vie familiale, c'est sa vie professionnelle qui s'affirme, moins par sa promotion de chef de service hospitalier en 1872, que par la publication, en 1873, d'un ouvrage qui consacre sa réputation de spécialiste des questions sanitaires. Réputation confirmée par sa désignation, en 1874, en qualité de délégué français au congrès sanitaire international de Vienne. À quarante ans, Adrien Proust est en passe de devenir, non seulement un notable, mais un personnage. Comme l'indiquent ses titres qui figurent dans l'article du Figaro, Adrien Proust donna à son activité médicale un caractère multiforme particulièrement marqué. Il convient pourtant de distinguer les deux principales facettes de son activité. S'il

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assurait convenablement ses fonctions de chef de service à l'hôpital et s'occupait en outre d'une clientèle privée, le docteur Proust, par inclination personnelle, était moins porté à soigner et à guérir qu'à prévenir et à protéger. C'est précisément ce que traduisait son enseignement de I'hygiène à l'Université et sa responsabilité d'inspecteur général des services sanitaires. Il mit au service de ces tâches, non seulement son énergie, mais également de remarquables capacités d'écriture. Elles lui permirent de diffuser ses idées et de défendre ses opinions comme le prouvent les onze ouvrages et les deux cents articles publiés en quarante ans. Les convictions républicaines et laïques d'Adrien Proust,. associées à un patriotisme sans faille, furent accueillies avec faveur par le monde politique de la Troisième République naissante. Faisant preuve en outre d'une foi inébranlable dans le progrès, autre credo républicain, il fut non seulement un témoin mais un chaud partisan de la spectaculaire transformation que connut la médecine à la fin du XIXesiècle. Cumulant deux postes de haut fonctionnaire à partir des années 1880, il fera désormais partie du petit cercle de personnalités consultées et utilisées par le gouvernement dans sa politique sanitaire et sociale. Peste, choléra, vaccination antivariolique, assainissement urbain, maladies professionnelles, il mène tous ces combats par la plume, par la parole, y compris à la Chambre des députés, mais aussi par des missions en France et à l'étranger, alliant la force de ses convictions à I'habileté et à un sens certain de la diplomatie. Dans les années 1890, Adrien Proust est devenu une personnalité de premier plan du monde médical, très liée de surcroît au monde politique. La réussite professionnelle d'Adrien Proust s'accompagne d'une évidente réussite sociale telle qu'on la concevait dans la

seconde moitié du

XIxe

siècle. C'est son mariage avec Jeanne

Weil qui lui apportera en effet les deux éléments que l'époque jugeait indispensables pour faire partie de la bonne société: une famille unie à laquelle il est toujours resté très attaché; une dot considérable qui, d'emblée, plaça le couple dans la catégorie enviable de ceux qu'on appelle aujourd'hui les investisseurs et qui, à cette époque, s'intitulaient tout bonnement capitalistes. Augmentée grâce aux traitements et aux honoraires d'Adrien, grossie par les intérêts des placements et confortée par d'im-

Introduction

Il

posants héritages, la fortune des Proust atteignit au tournant du siècle un niveau considérable. En réalité, ce parcours n'a rien d'exceptionnel; il témoigne seulement de l'existence et de l'efficacité, sous la Troisième République, de ce qu'on a appellera, un siècle plus tard, l'ascenseur social. Alliant carrière et richesse, relations et influence, son existence dut satisfaire pleinement Adrien Proust à qui l'on prête ce mot: «J'ai été heureux toute ma vie ». Individu unique et cependant représentatif des élites de la République, heureux de surcroît et père d'un génie littéraire, il y avait bien là de quoi tenter un biographe!

CHAPITRE

PREMIER

Illiers, Chartres, Paris Les étapes de sa formation
À la date du 18 mars 1834, Jean-Baptiste Georges, adjoint au maire, officier d'état civil d'Illiers (Eure-et-Loir), enregistre la naissance d'Achille Adrien, fils de François Valentin Proust, âgé de trente-deux ans, marchand épicier, et de Catherine Virginie Torcheux, âgée de vingt-cinq ans, sa femme, domiciliés à Illiers, mariés à Cernay en 1825. Les témoins sont Jacques Étienne Cannet, âgé de trente-quatre ans, fabricant de poterie domicilié à Chartres, et François Marin Fortin, âgé de trente-quatre ans, peintre vitrier domicilié à Illiers.

Dans sa famille à Illiers
Ces quelques lignes nous renseignent sur le cadre géographique et le milieu social dans lesquels se sont déroulées l' enfance et l'adolescence d'Adrien Proust. Illiers est un bourg de trois mille habitants situé au bord du Loir. Ce chef-lieu de canton exerce par son marché, ses commerces, ses ateliers et ses services, une influence certaine, dans un rayon d'une dizaine de kilomètres, sur les villages voisins dont celui de Cernay, au nord d'Illiers, d'où est originaire la mère d'Adrien. Enfin, toute cette région gravite dans l'orbite de Chartres, à vingt-cinq kilomètres au Nord-Est, la grande ville, chef-lieu du département, qui abrite les administrations et les établissements prestigieux: préfecture, collèges, diocèse, grand séminaire. Illiers est une ville active car, sous la Restauration, à l'époque du mariage des parents d'Adrien Proust, on y trouve « des fabriques de draps, de serge et de bonneterie, et des tanneries» 1. Cette activité industrielle, modeste sans doute, connaît néanmoins une réelle prospérité car la population de la ville

1. Dictionnaire géographique universel, Paris, 1829, tome 5, article « Illiers ».

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augmente, passant de 2 761 habitants en 1821 à 3 136 en 1851 2. C'est dans ce milieu urbain que vit le père d'Adrien, un commerçant dont les affaires profitent de cet élan économique, et qui a choisi, pour la naissance de son fils, ses témoins parmi des commerçants et des artisans comme lui. Les Proust sont une très ancienne famille du Perche dont la connaissance que l'on a de ses membres a été profondément renouvelée depuis une douzaine d'années 3. Des recherches récentes ont démontré que, contrairement à ce qu'on croyait, les ancêtres d'Adrien Proust n'avaient rien à voir avec une famille Proust connue à Illiers au XVIIesiècle 4. Les certitudes ne com-

mencent qu'avec François Proust qui épousa le 1er juin 1747, à la
paroisse de 8t Hilaire de Nogent-le-Rotrou, Marie-Louise Renard née dans cette ville le 17 septembre 1723. Le couple eut cinq enfants dont Roch Proust, né à Nogent-le-Rotrou le 16 août 1750 et décédé le 25 novembre 1817. Toujours à Nogent-le-Rotrou, celui-ci épousa, le 29 janvier 1771, Marie-Luce Mondeguerre, née à Argenvilliers le 13 décembre 1750 et décédée au même endroit le 7 octobre 1808. Roch Proust se remaria le 7 juin 1810 à La Croix-du-Perche avec Françoise Lesieur (1776-1823). De son premier mariage, Roch Proust eut un fils, René François Proust, né le 2 janvier 1772 à Nogent-le-Rotrou, qui épousa Louise Monique Lejeune le 17 avril 1792 dont il eut un fils François Valentin, né à Illiers le 28 germinal an IX (18 avril 1801), le père d'Adrien Proust. Les ancêtres masculins en ligne directe d'Adrien Proust, depuis François Proust son trisaïeul jusqu'à René Proust son grand-père, sont originaires de Nogent-le-Rotrou, une des souspréfectures de l'Eure-et-Loir, 6 780 habitants en 1821. Tous ces Proust sont des marchands aisés, dont les affaires concernent principalement l'épicerie et les tissus, mais aussi les nombreux produits nécessaires à une clientèle majoritairement rurale, mercerie, papeterie, éclairage. Le plus prospère semble avoir été
2. Cette activité économique décline dans la seconde moitié du XIxe siècle comme en témoignent les chiffres des recensements suivants: 2 993 habitants en 1872 et 2 812 en 1901. 3. Ge Magazine n° 109, octobre 1992 et n° 145, janvier 1996. 4. Ces liens supposés figurent pour la première fois dans l'ouvrage de L. Lemasle paru en 1935, et que toutes les biographies de Marcel Proust, y compris les plus récentes, ont repris depuis.

Les étapes de sa formation

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le bisaïeul d'Adrien Proust, Roch Proust qui, après son mariage alla s'établir à Argenvilliers où il fut qualifié de « bourgeois» en 1790, avant d'être élu maire de la commune en 1791, figurant ensuite parmi les acheteurs de biens nationaux lorsqu'on vendit les biens de l'abbaye de Thiron. Son fils, René suit son exemple et, après son mariage, quitte Argenvilliers et vient s'établir à Illiers où il ouvre une épicerie. Après son décès survenu le 18 septembre 1819, sa veuve dirige le magasin, situé sur la place triangulaire qui borde la façade occidentale de l'église Saint Jacques d'Illiers. Elle est aidée par son fils Valentin, âgé de dix-huit ans à la mort de son père, et qui, après son mariage, assure le commerce avec sa femme, désormais associée comme le montre l'en-tête, ProustTorcheux, imprimé sur les factures. À en croire ce document, cet établissement est tout à la fois une épicerie, une mercerie, une clouterie, mais on y fait également commerce de verrerie, de bouteilles, de cristaux, d'eau-de-vie et de liqueurs; par ailleurs, on y fabrique des chandelles ainsi que du chocolat au miel et à la vanille. À la naissance d'Adrien, ses parents ont déjà eu une première fille, Louise Virginie née en 1826 et morte en 1832,

puis une seconde, Françoise Elisabeth Joséphine 5, née en 1828.
Celle-ci épouse en 1847 André Charles Jules Amiot, né en 1816, issu lui aussi d'une famille aisée d'Illiers. Jules Amiot avait fait de fréquents séjours dans l'Algérie récemment conquise où il avait fait de fructueuses affaires. Revenu définitivement à Illiers, sa fortune, qui comprenait notamment le principal magasin de nouveautés de la ville, situé lui aussi sur la place de l'église, ainsi que divers immeubles, lui permettait de vivre en rentier. Il avait acquis, au bord du Loir, un terrain de trois hectares qu'il avait fait aménager en parc exotique, appelé le Pré Catelan d'après celui du Bois de Boulogne à Paris, et qui était devenu la grande curiosité de toute la ville. Par sa fortune, et plus encore par l'usage qu'il en avait fait, l'oncle Jules fut le héros de la famille Proust et a impressionna beaucoup son jeune beau-frère Adrien 6.

5. C'est elle qui inspirera largement le personnage de la tante Léonie dans A la recherche du temps perdu. 6. Leur maison, 4 rue du Saint Esprit, est devenue le musée Marcel Proust.

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Au collège à Chartres
Adrien manifeste des dons intellectuels certains car, au vu de ses résultats à l'école primaire, ses parents décident de l'envoyer au collège à Chartres pour y poursuivre des études secondaires. Il s'agit là d'une démarche de grande importanc,e qui témoigne d'une largeur de vues et d'un optimisme dans l'avenir qui n'allaient pas de soi dans une famille de commerçants de province sous le règne de Louis-Philippe. À cette époque, on ne comptait en effet que cent mille élèves dans l'enseignement secondaire, toutes catégories d'établissement confondues, soit 3 % des adolescents français. Cette décision engageait durablement l'avenir de leur fils qui serait amené, en cas de succès, à choisir une profession qui l'éloignerait d'Illiers, de sa famille et de son milieu. Elle entraînait en outre pour eux de lourdes obligations financières que la prospérité de leurs affaires leur permettait d'assumer. Une année de pension au collège s'élevait à environ sept cents francs par an, non compris les vêtements et

les fournitures. Certes, Adrien avait obtenu une bourse 7, mais
celles-ci se situaient en général entre deux cents et trois cents francs, ce qui laissait environ cinq cents francs à la charge de la famille, soit l'équivalent d'un salaire d'instituteur de l'époque. Nous n'avons aucune information directe sur ces années cruciales de la formation et de l'éducation de l'adolescent que fut Adrien. En dehors des périodes de vacances, il les passa comme pensionnaire au collège de Chartres installé, depuis 1803, dans l'ancien couvent des Cordeliers alors que l'internat, lui, était

établi dans les locaux de l'ancien petit séminaire 8. Le dépla-

cement quotidien entre ces deux bâtiments fut le temps fort de son emploi du temps interrompu seulement par les retours en diligence à Illiers. Ce que nous savons de la vie des collèges nous permet d'imaginer assez bien ce qu'a été son existence durant cette période. Leur vie monotone et astreignante rythmée par le tambour, les collégiens subissaient un enseignement qui accordait une place prédominante aux « humanités », le grec et le latin. Jules Vallès qui, né en 1832, a connu ce même enseignement figé des collèges de province, évoque, dans l'Enfant, ses souvenirs
7. Il Yen avait environ trois mille par an pour toute la France. 8. Cette localisation de l'internat est probablement à l'origine de la légende voulant qu'Adrien Proust aurait envisagé de se faire prêtre.

Les étapes de sa formation

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qui furent, très certainement, ceux de bon nombre de ses

condisciples,lorsqu'il écrit 9 :
«On nous a donné l'autre jour comme sujet, - Thémistocle haranguant les Grecs - Je n'ai rien trouvé rien, rien! "J'espère que voilà un beau sujet, hé !" a dit le professeur en se passant la langue sur les lèvres ( ...) "Mettez- vous à la place de Thémistocle". Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci, de celui-là, - avec le nez coupé comme Zopyre? Avec le poignet rôti comme Scévola ? C'est toujours des généraux, des rois, des reines! Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus non plus! Non, je ne le sais pas! Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du "Gradus" (dictionnaire pour les vers latins), et je ne fais que copier ce que je trouve dans l' "Alexandre" (dictionnaire de grec) »10.

Gageons qu'Adrien Proust a, lui aussi, et au même moment, peiné sur des vers latins et des versions grecques! Sa scolarité se poursuit alors que la France entre, à partir de 1848, dans une période de bouleversements politiques et sociaux qui provoquent, au moins dans les lycées de Paris et de certaines grandes villes de province, beaucoup d'effervescence. Certes, Chartres est encore loin de Paris, mais l'écho, même amorti, de l'agitation parisienne est certainement parvenu jusqu'au collège de la ville, suscitant bien des commentaires y compris parmi les élèves. En 1852, à dix-huit ans, Adrien Proust se rend à Paris pour y subir les épreuves du baccalauréat ès lettres. Pour cela il doit d'abord rédiger une composition écrite en latin, à caractère éliminatoire, puis subir des épreuves d'explication orale de textes d'auteurs grecs, latins et français, et enfin répondre, toujours oralement, à un certain nombre de questions de philosophie, d'histoire et de géographie, de mathématiques, de cosmographie, et de sciences physiques, chimiques et naturelles. Son dossier de thèse nous informe qu'il n'a été reçu à cet examen que le 27 octobre, ce qui laisse supposer un premier échec en juillet. Il s'inscrit alors immédiatement à la faculté de médecine, comme le
9. Parmi lesquels on peut ranger Alphonse Daudet qui, né en 1840, raconte dans le « Petit Chose» ce que furent ses années de collège comme élève puis comme maître d'étude. 1O.Jules Vallès, Œuvres, La Pléiade, Paris, 1990, tome II, p. 319-320.

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montre son relevé d'inscription, ce qui ne l'empêche pas de préparer le baccalauréat ès sciences qu'il obtient le Il juillet 1853. C'est seulement après cet examen que Proust entreprend vraiment ses études de médecine.

Les études de médecine à Paris
Avant même de fréquenter bibliothèques et amphithéâtres, Adrien Proust, comme la majorité des provinciaux attirés par l'Université de Paris, devait d'abord s'assurer de disposer de ressources suffisantes car être étudiant à Paris coûtait cher. Un logement, en fait une chambre médiocre, mal chauffée et sans aucun confort, revenait au minimum à 400 francs par an tandis qu'il fallait compter le double pour se nourrir. À cela s'ajoutaient l'achat des livres et diverses fournitures, y compris les indispensables éléments de cadavres Il, ainsi que les droits d'inscriptions. Au total, le budget annuel d'Adrien Proust les premières années

ne pouvait descendre au-dessous de 1 500 à 1 600 francs 12. Ces
problèmes en passe d'être résolus grâce à sa famille, il doit très vite affronter deux épreuves qui risquent de mettre un terme à ses ambitions.
Le service militaire

Quelques mois après son installation à Paris, Adrien Proust doit se soumettre à ses obligations militaires. Organisées en 1800, puis révisées en 1818, les modalités du recrutement ne changent pratiquement pas jusqu'en 1870. Tous les jeunes gens sont recensés, dans le chef-lieu de canton de leur domicile, dans l'année de leurs vingt ans. Ceux qui, après une visite médicale, sont déclarés bons pour le service, tirent un numéro qui les exempte ou les incorpore à l'armée, pour une durée de sept années selon une proportion fixée annuellement par le Parlement.
Il. Les étudiants consciencieux se les procuraient auprès du personnel hospitalier et il existait un véritable barème de valeur pour les différentes composantes du corps humain: crâne, membres, cœur, etc. 12. Donner une équivalence en monnaie actuelle de celle du milieu du XIxe siècle est un exercice difficile et décevant tant la valeur des choses comme celle des rétributions a changé. Tout au plus peut-on suggérer de multiplier par cinq les chiffres fournis ici pour se faire une idée, en euros, des prix de cette époque.

Les étapes de sa formation

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Né en 1834, Adrien Proust retourne donc à Illiers au printemps 1854 afin de passer devant le conseil de révision dont le registre porte à son sujet les indications suivantes: «taille, 1,67 mètre, visage plein, front découvert, yeux châtains, nez bien fait, bouche moyenne, menton rond, cheveux et sourcils noirs, mauvaises dents ». Il est d'abord déclaré bon pour le service, tire ensuite un «mauvais numéro », mais il est dispensé de service militaire certainement en sa qualité d'étudiant en médecine. En effet, l'article 2 de la loi du 17 ventôse an VIII (8 mars 1800) 1?révoit que «les conscrits... qui seront reconnus plus utiles à l'Etat en continuant leurs études qu'en faisant partie de l'armée, seront admis à se faire remplacer par un suppléant ». Restait à en trouver un, ce qui, à ce moment-là, se révéla particulièrement difficile et onéreux car la guerre de Crimée venait d'éclater. Le 4 février 1854 les liaisons diplomatiques sont rompues entre la Russie d'une part, la France et l'Angleterre de l'autre, et le 4 mars, le gouvernement français décide l'organisation et l'envoi d'un corps expéditionnaire. Pour éviter l'incorporation, donc les sept années de service militaire de l'époque, il fallait trouver quelqu'un qui acceptât, dans de telles conditions, de remplacer, moyennant finance, le malchanceux Adrien. Un remplaçant coûtait de douze à quinze cents francs en période de paix et bien davantage en cas de guerre 13.Soit parce qu'il n'a pas été possible de trouver un remplaçant, soit parce que son père n'a pas voulu, ou n'a pas pu, rassembler la somme demandée, Adrien Proust abandonne la faculté de médecine et se présente le 27 février 1855 à Fontainebleau à la caserne du 6e régiment de hussards où il est incorporé le jour même en qualité d'engagé volontaire. Ce choix d'un tel régiment de cavalerie est dû sans doute au prestige de ce corps aux yeux d'un jeune bourgeois de province, mais peut-être également au désir de s'éloigner de sa famille car, après tout, il y avait aussi une garnison à Chartres. Coup de théâtre, au lieu du 27 février 1862, date prévue de sa libération, il quitte le régiment treize jours plus tard, le 12 mars 1855, car arrive ce jour-là Augustin Gosse qui se présente comme son remplaçant. Son père avait vrai sembla13. Le contingent annuel passe de 80 000 hommes en 1853 à 140 000 hommes durant la guerre de Crimée (1854-1856) et celle d'Italie (1858-1859).

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Le Docteur Adrien Proust

blement fait affaire avec un « marchand d'hommes» qui lui avait trouvé ce volontaire, moyennant la somme, considérable, de trois mille francs, dont 2 500 francs destinés à Gosse et le reste à l'intermédiaire.
Orphelin et héritier

Adrien Proust retourne vraisemblablement à Paris, mais quelques mois plus tard, le 2 octobre 1855, son père décède à cinquante-quatre ans. Après les obsèques, il faut procéder à l'inventaire des biens, partager I'héritage et assurer l'avenir de sa mère. Tout cela prend du temps et l'enregistrement de la liquidation de la succession ne commence que le 2 avril 1856 pour se clore le 18. Le total des biens des parents d'Adrien est estimé officiellement à 44 340,07 francs, une fortune qui, à cette époque, est loin d'être négligeable. Lors de leur mariage, en 1825, François Valentin avait fourni 7 800 francs à la communauté et sa femme, Virginie, 2 000 francs, outre l'apport d'une dot de 2 700 francs. Ceci confirme l'impression d'aisance financière de la famille qu'avait déjà révélée la décision d'assurer les études de leur fils Adrien au collège à Chartres puis celles de médecine à Paris et, tout récemment, de lui trouver un remplaçant pour son service militaire. Du couple, le père, François Valentin, était donc le plus riche. Ses biens propres, évalués à 19 172,55 francs, comprenaient surtout de l'argent, provenant de la vente de plusieurs immeubles hérités de son propre père, dont nous ignorons l'usage précis qu'il en fit. Toutefois, la perception de fermages élevés, tout comme l'allusion à une importante adjudication, laisse à penser qu'à côté de son activité d'épicier et de fabricant de bougies, François Valentin Proust fut un de ces hommes d'affaires que l'on rencontrait fréquemment dans les campagnes françaises de cette époque, spéculateurs, marchands de bien, voire prêteurs d'argent le cas échéant. Au total, une personnalité difficile à cerner que l'on est tenté de situer quelque part entre les héros de Balzac et ceux de Maupassant. Les biens de Virginie Proust sont plus modestes et leur valeur s'élève à 5 271,40 francs, sous forme de parts d'héritage pour l'essentiel. Enfin, la communauté, évaluée à 19 896 francs, comprend notamment le mobilier, estimé à 1 468,50 francs, ainsi

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que le fonds de commerce, vendu 2 000 francs, et des marchandises pour 7 672,50 francs, auxquels s'ajoutent 2 200 francs d'argent liquide et diverses créances recouvrées depuis le décès de François Valentin. En effet, son mari mort, la mère d'Adrien Proust se retire dans une maison située sur la place de l'église, en face de son ancienne maison. Elle dispose pour vivre de sa part personnelle qui comprend ses biens propres ainsi que le quart de la communauté, soit 10 245,40 francs, auquel s'ajoute l'usufruit d'un second quart de la communauté, 4 974,03 francs, ce qui lui permet de prendre une retraite convenable à l'âge de cinquante ans 14. Adrien Proust et sa sœur se partagent le reste, c'est-à-dire la moitié de la communauté et les biens de leur père, soit 30 439,39 francs. Il est difficile de juger ce qu'un tel héritage pouvait représenter dans un bourg d'Eure-et-Loir au milieu du XIxe siècle. Par contre, des études menées dans plusieurs villes de France fournissent des éléments de comparaison qui permettent de mieux se rendre compte de l'importance de la succession

laissée par François Valentin Proust 1 . En 1847, son montant

aurait figuré parmi les héritages laissés par les 30 % de boutiquiers les plus aisés de la capitale où la moyenne des 1 036 successions est estimée à 17 364 francs. Cet héritage aurait occupé une situation encore plus enviable dans les grandes villes de province, en 1845-1847 : il se serait en effet situé parmi les 26 % de successions les plus élevées des commerçants de Lille, les 20 % de ceux de Lyon et les Il % de ceux de Toulouse, une ville
où le petit commerce était bien modeste
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!

Nous ignorons le détail et la répartition réelle de ces biens, mais, avec un héritage de plus de quinze mille francs, Adrien est désormais rassuré sur le financement de ses études et sur ses moyens d'existence dans les années à venir, sentiment qu'il n'avait sûrement pas à l'automne 1853 lorsqu'il était arrivé à Paris. Après toutes ces péripéties, ce n'est réellement qu'à la
14. Le registre de liquidation indique en effet que le magasin a été vendu, le fonds pour 2 000 francs et les marchandises pour 7 672,50 francs. 15. A. Daumard, Les fortunes françaises au XIxesiècle, p. 130-131. 16. Malgré cette aisance, François Valentin Proust ne figure pas, sous le règne censitaire de Louis-Philippe, sur la liste des 169 électeurs du canton d'Illiers, peut-être parce qu'il n'est pas propriétaire de biens fonciers suffisamment importants.

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Le Docteur Adrien Proust

rentrée de 1856 qu'il entreprend véritablement ses études de médecine.
L'enseignement de la médecine sous le Second Empire

médecine en France 17, et celle de Paris, de loin la plus prestigieuse, attirait une grande majorité d'étudiants venus de la province ainsi que beaucoup d'étrangers. Outre deux mille étudiants en médecine, Paris accueillait mille cinq cents à mille huit cents étudiants en droit, cinq à six cents étudiants en lettres et autant en sciences 18. Les études de médecine comportaient seize inscriptions d'examen réparties sur quatre années au minimum, auxquelles s'ajoutait la préparation de la thèse. Ses journées d'étudiant en médecine sont bien remplies. Il se rend obligatoirement tous les matins dans divers hôpitaux de la ville en fonction des matières étudiées et de l'année où il se

Au milieu du XIxe siècle, il n'y avait que trois facultés de

trouve 19. C'est là qu'il acquiert sa formation clinique en suivant,
avec les autres étudiants, la tournée du chef de service qui, entouré de ses chefs de clinique et des internes, parcourt les salles de I'hôpital. Ce chef prestigieux commente les cas les plus intéressants, explique, ordonne ou modifie les traitements, encourage ou console les hospitalisés. Il est pour ces jeunes étudiants qui se bousculent, ne voient pas toujours les malades et n'entendent guère mieux la parole du maître, la médecine en action. La première partie de l'après-midi se passe à l'École pratique située rue de l'École de médecine. C'est là où les futurs médecins s'exercent à la dissection, aux expériences de physique et de chimie sous la direction de chefs de travaux et de prosecteurs, généralement des candidats à l'agrégation. Enfin, à 17 heures, ils traversent la rue et pénètrent dans la faculté de
17. Seules les facultés de Paris, Montpellier et Strasbourg pouvaient délivrer les diplômes de doctorat en médecine que venaient chercher les étudiants des écoles de médecine existant dans d'autres villes telles Marseille, Toulouse, Lyon ou Bordeaux. 18. Dans les années 1860-1865, on délivrait annuellement en France 95 licences en sciences, 91 en lettres et 859 en droit, 76 doctorats en droit et 381 doctorats en médecine. Antoine Prost, L'enseignement en France 1800-1967, p. 243. 19. Les plus importants sont l'Hôtel-Dieu, l'hôpital de la Charité, le Val de Grâce, la Salpêtrière, Bicêtre, les Enfants malades, Saint Louis, Saint Antoine.

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médecine pour atteindre l'amphithéâtre après être passés sous

l'impressionnante colonnade du XVIIIe siècle. C'est là qu'ont lieu
les cours magistraux et que se trouve la bibliothèque. Le Second Empire est une période prestigieuse pour la médecine parisienne et le jeune Adrien Proust a bénéficié de l'enseignement d'une pléiade de grands maîtres. Sans vouloir procéder à une présentation quelque peu fastidieuse de la vingtaine de professeurs de médecine dont il a dû suivre l'enseignement, il convient néanmoins de rappeler les noms de quelques-uns d'entre eux: Jean Cruveilhier (1791-1874) succéda en 1835 à Dupuytren à la chaire d'anatomie pathologique qu'il conserva jusqu'en 1866; Charles Wurtz (1817-1884) enseigna la chimie organique et minérale de 1853 à 1875 ; Ambroise Tardieu (1782-1862) fut professeur de médecine légale de 1861 à 1879 et fonda les Annales publiques d'hygiène et de médecine légale; Joseph Malgaigne (1806-1865), professeur de médecine opératoire de 1850 à sa mort, a inventé ou perfectionné un nombre considérable d'instruments de chirurgie; Gabriel Andral (17971876) enseigna la pathologie générale de 1839 à 1866 ; Apollinaire Bouchardat (1806-1886) occupa la chaire d'hygiène de 1852 à 1884 ; Léon Gosselin (1815-1887), un chirurgien, enseigna la pathologie externe de 1858 à 1866. Enfin, parmi les jeunes agrégés qui ont certainement «encadré» Adrien Proust, citons au moins Jean Charcot (1825-1893) qui fut professeur des maladies du système nerveux de 1882 à 1893 et Edme Vulpian (1826-1887) qui devint professeur d'anatomie pathologique en 1867. Contrairement aux stages hospitaliers et aux travaux pratiques, les cours magistraux n'étaient pas obligatoires. Le nombre d'étudiants aux cours était alors fonction de la popularité et de l'intérêt suscité par le professeur dont quelques-uns s'adressaient à des salles presque vides quand d'autres refusaient du monde! Le paradoxe de ces études très pratiques et concrètes tenait au fait que les examens et les concours reposaient, eux, exclusivement sur des connaissances livresques et magistrales 20.

20. La notation numérique était encore inconnue et les candidats étaient reçus grâce aux appréciations suivantes: «très satisfait H, «satisfait» ou «passablement satisfait H.

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Le Docteur Adrien Proust

Adrien Proust, étudiant

Son dossier de thèse, bien que strictement administratif, apporte un éclairage précieux sur certains aspects de ces années d'études, notamment la liste des domiciles successifs occupés par Adrien Proust de 1855 à 1862. Elle révèle un jeune homme un peu instable qui semble avoir eu de la peine à trouver un logement qui lui plaise. Jusqu'en 1856-1857, il habite en compagnie de sa mère, «madame veuve Proust », 20 rue de Verneuil, dans le VIle arrondissement. Ayant marié sa fille, enterré son mari et vendu son magasin, Virginie Proust n'avait plus que son fils encore bien jeune pour être abandonné, seul, dans la capitale! Elle regagne probablement Illiers lorsque Adrien, ayant réussi le concours de l'externat en 1856, est désormais habitué à Paris, accaparé par son service à 1'hôpital et sans doute désireux d'acquérir sa pleine indépendance. Il s'installe alors dans le Quartier latin, plus proche de la Faculté et des autres étudiants. Il va successivement habiter au 3 rue des Beaux Arts, au Il rue de l'Ancienne Comédie, au 13 rue Saint Sulpice et enfin au 4 rue de l'École de médecine 21. L'indiscret dossier de thèse fournit également des informations intéressantes sur ses résultats aux examens. La première série, qui se déroule de 1853 à 1855, révèle un étudiant qui travaille de manière visiblement irrégulière. Il n'y a pas de note, mais de simples mentions qui vont de «à recommencer» jusqu'à « bien », en passant par « satisfait », ce qui équivaut en réalité à notre «passable », et « très satisfait ». Après une interruption de trois ans, en 1855-1858, qui correspondent aux années d'externat, Proust entame une nouvelle série d'examens qui s'étale de 1858 à 1862. Là encore, sur sept mentions, on trouve un «à recommencer », un «bien» et cinq «satisfait ». Ces résultats, plutôt médiocres et irréguliers, n'empêchent pas Adrien Proust de réussir, en 1859, le concours beaucoup plus difficile de l'internat. Chaque année, ils sont une quarantaine, sur trois cent cinquante à quatre cents candidats, à se hisser ainsi sur la
21. L'immeuble de la rue des Beaux-Arts a manifestement conservé l'apparence qu'il avait au temps de Proust, alors que les trois autres, transformés depuis en hôtels, ont vu leurs façades modifiées.

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première marche d'une future carrière médicale que chacun espère brillante. Outre le prestige et la pratique plus sérieuse de la médecine hospitalière, l'internat représente en outre un logement à I'hôpital ainsi que la nourriture, et surtout une indemnité de six à huit cents francs par an. Adrien Proust fait désormais partie du personnel des hôpitaux parisiens regroupés, depuis le 10janvier 1849, dans une nouvelle structure, l'Assistance publique. L'enquête effectuée à ce moment-là nous offre l'occasion de découvrir le monde qui va être celui d'Adrien Proust durant de longues années, car les choses ont peu changé en dix ans 22. En 1849, Paris dispose de seize hôpitaux comptant 6 524 lits et de onze hospices comprenant Il 373 lits. Les premiers reçoivent les malades et les victimes d'accidents, sans condition de domicile comme l'ordonne la loi du 7 août 1851. Ces personnes sont susceptibles de guérison, et leur séjour, en principe temporaire, dure en moyenne 29 jours pour ceux qui ont subi une intervention chirurgicale... et qui en ont réchappé! Les seconds ont une clientèle d'incurables et de vieillards sans ressources dont la présence n'est pas limitée dans le temps. Depuis le Moyen Âge, Paris s'est enrichi d'un nombre croissant d'hôpitaux: à l'Hôtel-Dieu construit au Moyen Âge à côté de la cathédrale Notre-Dame et rebâti après l'incendie de 1772, se sont ajoutés notamment l'hôpital Saint Louis, Bicêtre, Sainte-Anne, la Salpêtrière, et le Val de Grâce au XVIIesiècle,

l'hôpital Cochin et l'hôpital Necker à la fin du XVIIIe siècle, les
Enfants-Malades sous le Consulat, enfin l'hôpital Lariboisière inauguré en 1854. Mais quelle que soit leur ancienneté, leur construction et leur organisation obéissent à des règles communes. Souvent très vastes, hébergeant pour les plus importants, plusieurs milliers de personnes, ils comprennent tous un nombre variable de salles communes communiquant entre elles et disposées autour d'une ou de plusieurs cours. Outre les locaux administratifs, les cuisines, la buanderie, la pharmacie, I'hôpital comporte au moins une salle de cours et surtout une salle d'opérations où les chirurgiens opèrent sous le regard des étudiants perchés sur les gradins disposés sur l'un des côtés de la
22. Accueillir et soigner, l'AP-HP 150 ans d'Histoire.