Le droit de vivre

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Vous vous demandez sûrement pourquoi une fille si jolie a été victime d'intimidation? Après un accident qui lui a occasionné des problèmes de dentition énormes, elle est devenue la risée de toute l'école primaire. Puis elle a passé un an en Afrique où elle Était acceptée par ses pairs comme tous les autres. Au secondaire, malgré une nouvelle dentition, elle a encore été victime d'intimidation, mais pour une toute autre raison. Ses bourreaux, des filles de son âge, la harcelaient sans relâche jusqu'à lui faire des menaces de mort à l'indifférence générale. Aujourd'hui, Jennifer Cyr est une gagnante. C'est une personne équilibrée et saine. Elle fait des conférences dans les écoles pour que cela ne se reproduise plus. Pour y arriver, il faut que tout le monde fasse sa part et brise la loi du silence.
Publié le : mardi 18 novembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782895293125
Nombre de pages : 223
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Extrait



L’école a longtemps été pour moi un endroit pénible à fréquenter. On dit souvent que les enfants sont cruels, mais je crois surtout qu’ils ne sont pas conscients des conséquences que peuvent avoir des paroles et des gestes en apparence anodins. Surtout, ils ne savent pas que les personnes sur lesquelles ils s’acharnent ne s’en sortiront pas forcément indemnes.

Dès les premières années du primaire, j’ai été victime des moqueries de mes camarades. On a commencé à rire de moi à cause d’une mal­formation de ma dentition. Suite à un accident pendant mon enfance ayant endommagé ma gencive, mes dents d’adulte avaient poussé vers l’avant et on me surnommait Dents de lapin. C’est à partir de là que tout a commencé, que ma vie a basculé.

L’été précédant ma 4e année, j’ai supplié mes parents de me payer des appareils d’orthodontie afin d’avoir les dents droites. Je me disais qu’avec une belle dentition, je n’aurais aucun problème à intégrer le groupe. Malheureusement, à cette époque, la technologie n’était pas aussi avancée qu’elle l’est aujourd’hui et j’ai eu droit à une véritable cage métallique. Une grosse tige de métal sortait de ma bouche et s’attachait à une bande élastique à l’arrière de ma nuque. On m’a donc rebaptisée le Lapin Terminator. Alors que je voulais plaire à mes camarades de classe, c’était pire qu’avant. Plus je faisais d’efforts, plus les autres me disaient des choses méchantes. Je les entendais souvent rire de moi dans les corridors, dans la classe et dans la cour de récréation. Parfois, lorsque je me levais dans la classe pour aller au bureau du professeur ou pour demander si je pouvais aller aux toilettes, une jambette furtive me faisait trébucher. J’avais de la peine, mais j’essayais de ne rien laisser paraître. J’ai donc commencé très jeune à me méfier de mes camarades et à être sur le qui-vive.


Je n’arrivais jamais à maintenir très longtemps mes relations amicales. Sans doute qu’on ne voulait pas être associé à moi, de peur d’attirer les coups et les moqueries.

Voyant bien que je n’étais pas tout à fait heureuse à l’école, ma mère me posait parfois des questions, auxquelles je répondais vaguement. Elle m’écoutait en silence, ne sachant pas trop s’il fallait intervenir ou non. Les enfants peuvent être si méchants entre eux. Elle me répétait souvent de les ignorer, qu’il finirait bien par se lasser.

Un jour, mes parents m’ont annoncé que nous déménagions en Afrique, plus précisément à Kamsar, en Guinée. Mon père avait reçu une offre d’emploi intéressante et ne pouvait pas la refuser. Mon frère Sébastien et ma sœur Jade avaient plus ou moins conscience des changements qui nous attendaient. Il faut dire qu’ils n’avaient que cinq et un an et qu’à cet âge-là, on se fiche pas mal du pays dans lequel on vit… Moi, je ne voulais rien savoir de ce déménagement. Ce changement radical me terrorisait, d’autant plus que cela impliquait de fréquenter une école anglaise, réservée aux enfants d’expatriés. Et puis, l’Afrique, c’était à l’autre bout du monde ! Je ne connaissais personne là-bas !

Lors de ma dernière journée d’école avant le départ, en ramassant mes effets personnels, j’ai trouvé une enveloppe dans mon casier. J’ai eu les jambes coupées en ouvrant cette lettre anonyme : « On ne veut plus revoir ta petite face de lapin. Tu mérites juste de te faire bouffer par un lion. Bon débarras ! » Tout à coup, j’avais très envie de partir. Loin et pour toujours.

Quel dépaysement ! Les premiers temps, j’étais fascinée par les maisons recouvertes de feuilles de bananier, les chèvres, les poules, les serpents, et puis par les moustiques, insecte pourtant banal pour les Québécois, mais dont il faillait absolument se protéger pour éviter la malaria. J’adorais la couleur de la terre, orangée à cause de la bauxite, un minerai utilisé dans la fabrication de l’aluminium, et la végétation à perte de vue.


Mon enseignante s’appelait Mimi. Elle était amicale, patiente et douce. Nous n’étions pas beaucoup d’élèves dans la classe et provenions tous de pays différents. Les premiers temps, j’étais nerveuse chaque matin. J’avais appris à me méfier des autres. Mais plus les jours passaient, plus je me détendais. Je réalisais qu’à l’autre bout du monde, dans une autre école, on pouvait m’apprécier et vouloir mon bien. J’arrivais enfin à avoir une relation normale et saine avec ceux qui m’entouraient.

La Guinée m’a donné une toute autre vision de la vie. Les valeurs et les mentalités étaient tellement différentes de ce que j’avais connu. L’entraide régnait partout et puisque les gens misaient sur l’essentiel (c’est-à-dire un toit, du riz pour nourrir la famille et de quoi se vêtir convenablement), ils ne se préoccupaient pas des choses superficielles. Les Guinéens n’accordaient aucune importance à mes vêtements ou à ma dentition. Non seulement je ne ressentais aucune discrimination à mon endroit, mais le stress n’existait pas. Chacun allait à son rythme, faisait de son mieux et acceptait son sort, tout bonnement.

À la maison, nous étions traités comme des rois. Étant donné que mon père occupait un bon poste dans l’entreprise pour laquelle il travaillait, on faisait tout pour nous faciliter l’existence. Nous profitions d’un rythme de vie que nous n’avions jamais connu auparavant. Nous avions droit aux services d’un jardinier, d’une nounou et de domestiques. Tous ces gens étaient chaleureux et généreux avec nous. Ils faisaient plus que leur simple travail, et nous les considérions comme des membres de la famille.

Un des plus beaux souvenirs que j’ai conservés de mon séjour en Afrique est celui d’Aboubacar, un de nos domestiques. J’avais remarqué qu’il traînait tout le temps autour de Sébastien et moi quand nous faisions nos devoirs et nos leçons. Il semblait toujours intéressé par nos livres et nos cahiers, particulièrement par ceux de Sébastien, qui apprenait alors à lire et écrire. Provenant d’un milieu très pauvre, Aboubacar n’avait jamais pu aller à l’école. Ma mère a donc commencé à lui apprendre les lettres et les syllabes, puis des mots. C’est ainsi que j’ai compris que l’entraide n’a pas de prix, que l’affection et l’amitié n’ont ni couleur ni classe sociale, et que les petits gestes des uns peuvent changer la vie des autres.

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