Le fabuleux destin de l'enfant aux pieds nus

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Précurseur dans les domaines du développement durable, des plantes médicinales, de la biodiversité, la vie du professeur Ratsimamanga laissera dans les esprits qui le côtoyèrent une trace indélébile d'humanité. Elevé dans la plus profonde misère, son intelligence alliée à une volonté inébranlable lui permettent de franchir toutes les étapes jusqu'à atteindre le CNRS où il mettra au point quatre médicaments majeurs dont le chef de file des corticoïdes. Revenu à Madagascar, il allie son savoir scientifique à celui des guérisseurs dont la pratique s'appuie sur une flore exceptionnelle.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
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EAN13 : 9782336282541
Nombre de pages : 251
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Le fabuleux destin de l'enfant aux pieds nus La vie d'un précurseur de la médecine traditionnelle scientifique

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.ff
«;) L'HARMATTAN, 2005

ISBN: 2-7475-9042-9 EAN : 9782747590426

HO Hai Viêt

Le fabuleux destin de l'enfant aux pieds nus
La vie d'un précurseur de la médecine traditionnelle scientifique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

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La stupeur et l'effroi succédèrent à l'incrédulité.Il avait si peu changé au cours des dernières années que le temps, pour lui, paraissait s'être arrêté, qu'on lui promettait même l'immortalité. L'affection qu'on porte aux êtres chers nous semble les préserver de l'inéluctable même si dans le même temps on le redoute sans cesse. Il fallut pourtant se résigner, le père tutélaire de chacun et de tous s'était éteint. La Grande lIe venait de perdre un des siens. Le meilleurde ses fils. En ce 16 septembre 2001, les ondes de choc qui, depuis la tragédie des tours new-yorkaises, faisaient encore frémir d'horreur la planète, se brisèrent sur les rives de Madagascar. Elles s'estompèrent pour un autre séisme que le monde ignora, plus friand de sagas princières, de récits de conquêtes éclatantes, de conflits sanglants ou d'autres faits propres à susciter l'émoi.

Le peuple,le « petit peuple» de Madagascar,'homme l
de la rue, se découvrit otphelin. Le monde entier, plus tard, lui sera reconnaissant. Ses pairs scientifiques, quant à eux, l'avaient depuis longtemps déjà accepté comme un des leurs. Il était du sérail des pionniers, des découvreurs. Rares ont été les hommes dotés de tant de qualités. Plus rares encore sont ceux qui ont su les exploiter pour le bien d'autrui. Homme protée, d'une intelligence exceptionnelle, d'une puissance de travail rare, d'une faculté d'assimilation phénoménale, d'une intuition scientifique étonnante, rarement prise en défaut. De plus, il émanait de lui un charisme auquel personne n'était insensible. Les aptitudes et les

adjectifs, au demeurant interchangeables, ne manquent pas pour le qualifier.Mais ce récit d'une vie foisonnante, tentaculaire dans ses objectifs, qu'elles enselTentpour ne plus les lâcher, fatalement incomplet et réducteur, montrera qu'ils sont tous amplement justifiéset qu'ils ne relèvent nullement d'une flagornerieposthume. La mort le surprend brusquement un dimanche aprèsmidi au décours du repas. Il n'a su contrôler sa gourmandise et se sentant un peu trop repu, se le reproche. Dès lors tout se déroule très vite, depuis cette sensation de mal-être qui ne cède pas, son désir qu'on appelleune voiture pour le conduire à l'hôpital, son impression de gêne à respirer, l'inquiétude de
son épouse et ses appels à l'aide, jusqu'à la tentative désespérée

de réanimation, les évènements s'enchaînent, épargnant les souffrances de l'agonie.La dernière bouffée d'air qui ne veut plus passer crispe un court moment son visage, qui retrouve rapidement cette douceur qui a ilTadiésa vie. Il est 13 h 30. Une désolation infinie s'empare de tous. Rarement un mot trouva plus opportunément sa pleine justification. Tous. Tous éprouvent la même profonde tristesse. <::et omme a-t-il h jamais connu un ennemi? Jalousé, envié, certainement.Comment ne pas envier l'intelligencebrillante, la réussite? Comment ne pas jalouserl'affection même dont il est l'objet? Trois heures après l'annonce de son décès, le Chef d'Etat Major et le Ministre de la Défense se présentent à sa demeure pour annoncer à son épouse que le gouvernement unanime a proposé que des funérailles nationales soient célébrées. Elles sont grandioses.De cette grandeur qui ne tient pas aux fastes mais à l'émotion qui gonfle les cœurs et les foules. A la mesure de la ferveur populaire spontanée. Devant le défunt revêtu du vêtement qu'il préfère, un

simpleet vieux costumenoir de style « Mao », la foule en
nombre est venue lui rendre hommage. Le protocole n'existe pas dans ce lieu où les plus humbles ont toujours été présents dans son cœur. On regrette toujours les mots d'amour que l'on n'a pas dits ou pas assez dits. Aujourd'hui ces motslà couvrent les feuillets des livres d'or, se déversent sur les pages comme autant de larmes de tristesse infinie. Affection, 8

respect, remerciement, tendresse, reconnaissance, admiration tout le registre des sentiments d'attachement qui lient les hommes s'étale en lignesémues. Mais les pensées les plus ferventes sont sans doute restées cachées dans le secret des cœurs des plus humbles, des petites gens. Ceux qui n'ont que la pensée pour n'avoir jamaisappris à fonner les mots, ceux-là pour qui il a vécu, cherché et trouvé. Pour soulager leurs corps. Mais pas encore assez selon lui. Ceux là qui n'ont rien et qui aujourd'hui le perdent. Pendant trois jours convergent en une masse compacte des milliers de gens de peu, d'humbles qui viennent témoigner de leur affection, présenter leurs condoléances à son épouse qui se refuse à verser des lannes dont elle sait qu'ellesne se tarirontplus.Gerbes,bouquetset couronnesmortuaires ne se comptent bientôt plus, déposées par centaines, elles s'amoncellent, s'accumulent tant qu'on doit les exposer à l'extérieur. Trois jours de piété, de tristesse et de laffi1esoù les mots ne peuvent exprimer que le désalToi. Puis, rompant ce tête-à-tête intime, l'Institution arrive. Il l'a si bien servie et symbolisée,de représentations diplomatiques en délégations honorifiques, il lui a donné des lettres de noblesse si éclatantes, qu'en ce jour, elle tient à lui témoigner sa reconnaissance officielle. Selonle rite le corps est enroulédans des « lambas », étoffes de soie naturelle. Le dernier linceul qui l'enveloppe est de couleur rouge. De ce rouge particulier que l'on réserve aux seuls rois, comme il sied à un vrai prince de sang, mais le trop grand nombre de présents, témoignages de l'affection de tous, fait craindre que le corps ne puisse entrer dans le

cercueil.Alors,soigneusement liés,les « lambas» sont emp
pilés, fonnant un épais matelas sous le cercueil. Puis ce dernier, drapé des couleurs nationales, est paré pour l'éternité. Les militaireslèvent le corps et cérémonieusement le hissent dans un véhicule militaire découvert. Précédé d'une voiture exhibant ses nombreuses décorations et distinctions, le convoi s'ébranle, fort de dizaineset de dizainesde voitures. Sur le parcours, la foule patiente et recueillieattend depuis longtemps sous le soleil pour un fervent témoignage de re9

connaissance, une ultime déclaration d'amour. Une haie humaine ÎnintelTompuede tristesse cachant ses pleurs sous des rideauxde pétalesjetés par les enfants. Il est ainsi accompagné jusque devant le Palais des Sports de Mahamasina où tous, professeurs, scientifiques,mandarins de l'Université, tous se relaient pour l'honneur de potter ce témoin de la grandeur de l'Homme. Les militaires en unifonne d'apparat reprennent possession du cercueilpour l'installersur un catafalque. La cérémonie officielledébute en présence de tous les cOtpsconstituésde l'Etat et du Doyen du Cotps Diplomatique représentant tous les états. Après que le Premier Ministre en l'absence du Chef d'Etat en déplacement, puis le représentant de l'Académie Malgache, et enfin un poète s'exprimant en malgache au nom de la famille, lui eurent rendu de vibrants hommages, un culte œcuménique est célébré. Panni tous les ardents témoignagesqui se succèdent dans une émotion palpable, aucun n'est un discours de circonstance. Puis une section de soldats s'avance, elle fonne une haie de pan et d'autre, et dans une immobilité de statue, présente les annes pour une veilléefunèbre qui durera deux jours et deux nuits. Alors la foule entre dans la chapelle ardente en une procession incessante,elle commence à défiler devant le cotps. Les pleurs, le silence de la pudeur, le sourd raclement feutré des pas, les sanglots étouffés, le bourdonnement des prières se mêlent encore quand la nuit a déjà fait son lit. Chaque demi-heure, la relève de la garde, seule, rompt cette paix attristée du recueillement. Le peuple qui a été sa constante préoccupation ne l'a pas quitté dans son dernier cheminement panni eux. Il est toujours là deux jours plus tard quand, dans l'après-midi, les militaires convoient son cercueil jusqu'à la Cathédrale pour une célébration religieuse.Le hasard l'a fait anglican,sa tolérance accepte pareillementtoutes les croyances et son intelligence se refuse à un choix unique. Si la messe fut anglicane, les représentants de toutes les églises sont présents. L'esprit ,. , œcumeruque regne. Lorsqu'à la fin de l'office, l'imposant convoi prend le chemin du retour vers sa demeure, la foule est présente qui 10

veut exprimer encore et encore une reconnaissance éternelle. Les mêmes cris, les mêmes pleurs, la même tristesse. Les enfants agitent leurs mains, sautent, lancent des fleurs qui tapissent la chaussée de pétales pour un dernier parcours ensoleillé. Savent-ilstous ces enfants qui se pressent, que l'illustre savant dont le cen:ueilquitte Ambohimanoro a, dans ce même
quartier, posé ses fesses d'écolier habillées de hardes? Savent-ils

qu'ila traverséles mers sans jamaisles oublier, dans aucun de ses actes? Politique, recherche, négociations, tout tourne autour de leurs besoins, de leur dignité. Savent-ilsqu'il a sillonné le globe pour les représenter, les faire exister officiellement, aux yeux du monde, des pays du Nord jusqu'en Extrême-Orient ? Peu leur importe sans doute; il leur suffit de savoir qu'il est revenu pour eux, panni eux, et qu'en ce jour où il s'éloigne pour un voyage un peu plus long, ils veulent lui dire un au revoir un peu plus appuyé, un peu plus affectueux, beaucoup plus triste. En arrivant devant cet Institut qu'il a fondé, qui lui ressemble tant et où il a élu domicile, l'affluence est telle que les militaires doivent avec une sévérité bienveillante ménager le passage pour les voitures transportant le cercueil et la famille.Il souhaite reposer dans ce qui a été l'une de ses grandes fiertés panni ces hectares de végétation, de plantes dont il a patiemment cherché, arraché les secrets, dont il a extrait des baumes, des préparations pour guérir les corps et soulager les esprits. Le caveau devra se trouver là, a-t-il dit, dans ce petit coin de jardin où il aimait à s'attarder, à rêver, à réfléchir, là où lors de ses déambulations ont jailli certaines de ses intuitions. Il en a d'ailleurs fixé l'emplacement exact. Par superstition ou pour éviter de provoquer le mauvaissort, on n'a pas désiré édifier le tombeau de son vivant. Il est hâtivement construit en quelques jours. Aujourd'hui il est prêt
à le recevoir.

La procession s'avance à l'intérieur du tombeau, en présence des intimes on y dépose le cercueil sur une stèle. Son épouse assiste à la cérémonie, elle s'assure qu'on a installé le cercueil en ménageant à ses côtés une place. La place Il

qu'elle occupera à son heure, sans que l'on ait besoin de déplacer quoi que ce soit. Respectueux des rites et de la tradition coutumière, il n'est cependant pas en accord avec toutes les pratiques et souhaite, pour lui, que la cérémonie de retournement des morts ne soit jamais célébrée. On rend les derniershommages.Son collaborateur,tout à la fois ami et médecin personnel, qui regrettera toujours de s'être absenté en ce dernier dimanche fatidique,lit un poème qui clôturela cérémonie. La porte du tombeau se refenTIe,le fils aîné tourne la clé dont il a désonTIaisla garde exclusive.Le cortège des officiels s'efface après les dernières condoléances, mais longtemps la foule ne peut s'y résoudre. Elle ignore sans doute qu'il la regarde avec cette affection dont il l'a toujours couverte. Il pense, veut croire, que les défunts, une fois installés dans les tombes, retournent ensuite dans leur foyer. Alors certainementen ce jour, il est présent panni eux, il se promène dans cet Institut qui est tellement à son image. Une parcelle de lui brille en chacun d'eux, une poussière de l'étoile qu'il fut, lui qui aimait tant les regarder. La cloche d'Itaosy se fait entendre, celles du village d'Anosizato dont les habitants ont montré tant de ferveur, sonnent un peu plus loin, puis naissant, venant de toutes parts, un bruit de fond de sonnailles, de cloches, retentit de tous les campaniles, de tous les clochers des environs. Les églises du pays entier au même instant ont lancé les battants de leurs cloches. Les lourdes boules frappant les parois de métal propagent de proche en proche le message de tristesse. Le pays entier se fige dans le recueillement, communiant à l'unisson pour son enfant tant aimé. Peu à peu, les dernières notes s'égrènent, s'envolent, laissant place au seul bourdon. Peu d'hommes suscitent,de la part d'un peuple entier, cet élan spontané d'affection et de ferveur mêlées. Peu d'hommes et de peuple tissent ainsi entre eux ce lien d'amour profond Cette poignée d'hommes qui n'a nul besoin que l'on convoque les foules dociles pour lui rendre hommage. Sur le même chemin que Gandhi, Hugo, Ho Chi lVIînh, ui à divers q 12

titres, sont l'émanation de leur peuple, celui pour lequel ils se
sont avancés tête haute, pénétrés d'humilité. La marée humaine

qui se presse ce jour-làtout au long du parcours, qui suit le cortège, sait que celui qu'elle accompagneest tout à la foisfilset père, savant et humble, parlois si loin de leur quotidienet toujours si proche de leurssoucis.Le meilleurd'entre eux. Il reste leur prince, un authentique prince de sang qui ne sut régner que sur les cœurs. Le conège de militaires qui pone son cercueil et lui rend les honneurs en une lente parade, à travers un siècle d'histoire malgache survolant l'époque coloniale jusqu'à l'indépendance, répond à un autre conège. Celui d'un peloton qui accompagne un homme jusqu'au champ d'exécution et l'abat d'une salve. Pour l'exemple. Cet homme est son grand-père, le prince Ratsimamanga, coupable du crime de patriotisme. Pour un homme si étranger à toute forme de violence, cet honneur rendu par les forces armées n'a de valeur que dans ce rappel historique. din d'œil ironique en guise de volte-face, de retour aux origines d'une destinée exceptionnelle, d'une vie tendue vers la réalisation d'une promesse muette faite au père, aux ancêtres, à cette lignée de souverains soucieux du bien-être de tout un peuple jusqu'au plus humble. Car si l'histoire des hommes se construit à travers des mythes fondateurs, cette image de l'ancêtre figure en bonne place dans l'édification de celui qui de son vivant fut une . Icone. En marchant vers sa fin aux côtés d'un général compagnon d'infottune, le prince Ratsimamanga s'inquiète de l'avenir de son fils, dont la vie d'homme débute sous les plus sombres auspices. Préoccupation légitimeou prémonition que sa descendance est appelée à assumer un héritage difficile? Quoi qu'il en soit le nouveau prince âgé de quinze ans fait l'objet d'attentions particulières de la part de l'Administration Coloniale. Si Gallieni selon ses propres mots reconnaît qu'il
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a eu « la mainlourde» en faisantexécuterle père,il n'en im13

pose pas moins au fils une sévère rééducation destinée à le soustraire à une influence anglo-saxonne trop prégnante. Car l'Océan Indien dans cette fin du XIXe siècle est encore un théâtre d'opérations où les rôles et l'influence des puissances coloniales ne sont pas encore définitivement établis. Placé dans un collègefrancophone dirigé par des jésuites, il y apprend la langue des colonisateursentre autres disciplines propres à le façonner, mais se montre rétif à tout confonnisme, reste frondeur, définitivementinsoumis. A telle enseigne, que d'indiscipline en refus de poste proposé par l'Administration, et non des moindres puisqu'on lui propose même celui de gouverneur, cette dernière, par mesure de rétorsion, le spolie de la totalité de ses biens. Généreuse, elle lui octroie une misérable pension qu'il doit lui-même venir retirer à échéances régulières.Acte d'allégeanceimposée, humiliation supplémentaire.Mais le rebelle dans l'âme continue à narguer le pouvoir colonial par des provocations multiples et parfois d'un caractère ludique. Vêtu d'un costume occidental du dernier cri tel un dandy, la moustache finement peignée, jJ. imera à parader, Jedimanche, sur le boulevard le a plus fréquenté de la capitale,juché sur une chaise à porteurs. Pied de nez aux occupants qu'il provoque en les singeant, en gommant les attributs de l'apparence. Le jeune Rakoto, engoncé dans un costume de marin et bonnet à pompon, devra à sa grande confusion faire partie de la procession. Lui qui aime à se fondre panni les humbles, sa gêne est telle qu'il tient à garder les pieds nus autant pour cause d'inconfort que pour gommer la distance qui le sépare des autres enfants. L'occupant n'est pas le seul à subir sa fronde. Il en va de même des usages séculaires, des règles de la coutume. Bravant les oppositions que suscitent toutes mésalliances,lui « andriana », impose le choix du cœur contre la rigueur de la tradition en épousant une jeune fille « hova » d'origineinférieure. Il la rencontre à l'issue d'une mémorable chasse à l'homme dont il est le gibier. Acculé, il a l'année à ses trousses, conséquence d'une de ses multiples provocations qui est suivie d'une rocambolesque poursuite nocturne. Il frappe au hasard à une porte. La famille de sa future épouse l'accueille 14

sans hésitation, le cache. Il repart quelques jours plus tard avec le cœur de l'aînée de la maison. Opendant l'attachement profond et la complicité réelle qui unissent les nouveaux époux ne suffisent pas pour engendrer celui qui devra exaucer les vœux de la royale lignée.Cest donc la sœur cadette de sa« première» mère qui lui donnera le jour, devenantla « petite» épouse comme l'autorise la loi des ancêtres. Elle a quinze ans à peine. L'enfant se présente bien, mais les circonstances beaucoup moins, car le crâne est exceptionnellement développé et le

jour est astrologiquement remarquable. Les « ombiazy»,
terme générique regroupant devins, astrologues et autres prophètes prédisent au nouveau-né un talent oratoire et surtout une grande destinée à condition de conjurer les effets maléfiques dus au passage de la comète de Halley. Alors, pour parfaire les augures et autant pour le préserver des dangers que pour éviter qu'il en occasionne lui-même, ils recommandent qu'il subisse l'ordalie qui sera l'épreuve du feu. Près de la source sacréede Tsarafaritra,proche du lac de Tsimbazaza,on édifie pour la circonstanceune hutte de bois. Au milieude celle-cion y installele nouni.sson blotti dans les bras de sa petite mère. Après les derniers rites, les officiants mettent cérémonieusement le feu à la case qui s'embrase. Quelques instants plus tard, la mère et l'enfant en sortent indemnes. Les présages sont favorables, il bénéficiera de la protection des Dieux et des ancêtres. Œuvrant pour le bien, il sera préservé de la vengeance. D'autres rites suivent, auxquels tous les membres des deux familles parentales participent, toujours avec la présence constante et protectrice des « ombiazy »
Accueilli au monde par des rites et des cérémonies traditionnelles, il est le témoin durant son enfance des pratiques ancestrales, mais grandira dans le même temps dans un environnement chrétien de par son éducation scolaire et au

sein de sa famille. Sa « petite mère », qui a été éduquée dans
la religion chrétienne, insiste pour que l'enfant soit baptisé. Il reçoit le prénom d'Albert. De son père, il héritera du pré15

nom de Razanadrakoto qui signifie «fils de Rakoto », mais l'usage contractera celui-cien Rakoto. Ratsimamangaest son nom. Il est Albert Rakoto Ratsimamanga, le nom que la postérité gardera.

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Le père dépouillédesesbiens devient épicier, et malgré ce bouleversement de statut, les premières années du jeune Rakoto sont sereines, marquées par la considération que toute famille malgache voue à l'aîné. Entouré d'une grandmère et de deux femmes aimantes, il grandit choyé et ne découvre qu'à l'âge de cinq ans que sa mère biologique est en réalité sa tante. Etonné par la révélation, il s'accommode néanmoinstrès vite et sans heurt de cette situationparticulière. Otte adaptation positive aux situations les plus diverses est l'une de ses qualités majeures: garder le positif, oublier le reste. Pour l'heure, c'est jouir de ce double amour maternel. Malgré un environnement très féminin, il n'échappe cependant pas à la vigilance de son père qui lui inculque sans patience excessive, une éducation peu conventionnelle axée sur la maîtrise de soi, l'acquisition de la patience qui est selon lui une attention en éveil. Les exercices physiques, l'observation des animaux et de la nature en général, sont les suppons favoris de l'éducation paternelle. Il est le plus souvent, de la pan de tous, l'objet d'attentions qui relèvent d'un favoritisme qui l'incommode. Pour le reste, élevé selon la tradition, il est soumis à la cérémonie de la circoncision qui exige, selon les devins et les astrologues consultés, que l'enfant la subisse à un âge où il aura pleine conscience de la douleur. Sensation propre, jugent-ils, à édifier son caractère.La cérémoniea lieu au cours de sa cinquièmeannée. Le jour et le lieu de la cérémonie sont fixés par les astrologues. Les souvenirs émerveillésqu'il garde du cérémonialet des chants accompagnant ce passage

initiatique sont d'une grande precision, mais de la douleur à aucun moment il n'en fait état. Le passage au statut «d'homme»
est le bénéfice qu'aucune douleur ne peut contrebalancer. Garder

le positif.. . Malgré ses nouvelles responsabilités, son père n'en conserve pas moins son caractère insoumis, et ne se satisfaisant pas de son activitéd'épicier qui, à défaut d'aisance,assure une vie paisible à sa famille,il se lance dans le commerce illégal des pierres précieuses. Il faut préciser qu'entre-temps il s'est mis en tête d'intenter un procès à l'AdministrationColoniale qui lui a confisquétous ses biens, le réduisant à la misère. Dans ces conditions, solliciterde la même Administration un pennis d'exploitation de pien-esprécieuses relève de la pure illusion.Il passe donc outre, contacte les fournisseurs, taille, I .. negocle pIelTeS pepItes tout en conservant son commerce. et I . Non content d'être dans l'illégalité is-à-visde l'Administration, v il s'acharne à maintenir ouverte son épicerie même le dimanche, bravant la réprobation générale, toutes confessions et toutes corporations confondues. Seul contre tous, il fait front et prouve s'il en est encore besoin qu'il est rétif à toutes contramtes. Un tel modèle paternel doit laisser des traces dans l'esprit d'un enfant, même s'il est difficile de cerner quel en fut l'apport précis. Mais il est tout aussi difficile d'occulter cet aspect de l'héritage éducatif. Anticonformiste dans l'âme, le père ambitionne pour Rakoto une vraie réussite sociale dans un cadre ordonné et conservateur: «Tu seras médecin,mon fils ! » Tel est en substance le vœu paternel quand il apprend que son propre demifrère vient d'être admis à l'Ecole de Médecine. A l'époque, pour un indigène, accéder au métier de médecin est auréolé d'un immense prestige, et le chemin pour y parvenir est semé de difficultés au premier rang desquelles figurent les moyens financiers. Ce chemin tient du calvaire, voire de l'impasse pure et simple, surtout lorsqu'on est l'épicier d'un modeste quartier avec les possibilités cOlTespondantes. Rakoto a six ans quand il endosse le rêve paternel sans autre acquis que la faculté de se tenir sur une jambe pendant 18

une heure, de piéger les oiseaux et d'observer la nature... Conscient des lacunes de son éducation au regard de ces nouvelles ambitions, le père s'essaye vainement à la pédagogie, cède le flambeau aux mères, plus aptes mais dont les compétences sont vite dépassées. On évoque l'école mais le père décidément opposé à toute institution résiste à l'établissement public où son fils d'ailleurs, n'est pas le bienvenu étant donné les antécédents du géniteur. Quant aux établissements religieux, ils ne trouvent pas davantage , grace a ses yeux. " Cependantle rebelleà toute autorité d'où qu'ellevienne, fils d'un princepassé par les annes, et n'a aucun mal à se laisser convaincre par les arguments d'un pasteur qui lui présente l'instruction comme la première étape essentielle à toute émancipation.Bien que convaincu, le premier pas vers l'école n'en demeure pas moins clifficileà franchir pour cet «anarchiste» avant l'heure. Il transige, et accepte d'envoyer son fils chez un cousin précepteur. Ce demier accepte la charge et enseigne avec le seul manuel disponible, la Bible. Quatre mois plus tard la lecture et l'écriture sont acquises. S'agissant des évènementsbibliques,psaumeset autres cantiques,ils laisseront dans son esprit des empreintes profondes. Ils n'auront bientôt plus aucun secret pour le jeune élève.Le précepteur non plus, du reste, qui s'en ouvre au père de Rakoto et lui conseillede fairebénéficierson filsde l'enseignementd'une école. On revient à l'écueil initial, mais entre-temps le père a mûri et c'est sans trop de résistance que sous la pression de ses amis et du même pasteur RadIey,il accepte d'envoyer le jeune Rakoto dans une école préparatoire. Cette dernière prépare à la prochaine étape annoncée, la High School d'Ambohimanoro. Il a huit ans quand il y accède et aura cumulé en yséjoumant l'essentiel des prix. L'Histoire cependant est en train d'écrire un de ses chapitres les plus meurtriers sous la fonne de la première

guerremondiale« fraîcheet joyeuse». On est en 1915et le
père une nouvelle fois en marge de l'ordre établi abrite dans l'arrière-boutique de son épicerie les réunions d'une société secrète, le VVS acronyme de Vato Vy Sakelika (Pierre Fer 19

Ramification) un mouvement nationaliste qui œuvre pour l'autonomie du pays. L'atTestationde certains des membres qui tiennent réunion dans la boutique oblige toute la familleà quitter précipitamment la capitale pour un exil temporaire en province. Deux semainessuffisent pour que le calme revienne avec la fin des atTestations,mais les réunions au parlum de conspiration dans l'arrière-boutiquese poursuivent, agrémentées de codes et de signesde reconnaissance. Après les arrestations des membres du VVS ont lieu leurs procès, sanctionnés par des condamnations de peine de bagne, et d'assignations à résidence. Le père, malgré sa complicité avérée avec le mouvement, n'est cependant pas inquiété. L'Administration coloniale juge-t-elle que les Ratsimamanga ont suffisamment contribué au rôle de martyrs ? On est en droit de le penser, sans pouvoir l'affinner. Il continue donc à tenir boutique tout en poursuivant son commerce illégalde pierres, principale source de revenus. Tous ces évènements ne penurbent pas outre mesure le jeune Rakoto qui, animé d'un naturel heureux, profite de l'exil pour découvrir le voyage en train, le calme et la poésie de la campagne. Quelque temps plus tard, une imponante étape est franchie avec son entrée à la High School d'Ambohimanoro après la résolutiond'un ultime écueilde « protocole ». En effet le père anticonfonniste affinné, assume parfois sans état d'âme ses contradictions et revendique l'applicationde la tradition quand il s'agit de rappons de caste: sonfils d'origine princière ne saurait recevoir d'instruction d'un maître issu d'une caste inférieure. Un cousin providentiel, appanenant à la même caste, est donc chargé de l'instruction de son fils. Bienséance et protocole sont respectés. Le directeur de l'établissement n'est autre que le révérend Radley,ce pasteur qui a tant insisté au fil des années pour que l'enfant puisse acquérir cette instruction essentielle à tout affranchissement envers toute domination quelle qu'elle soit. Le père a bien sûr entendu domination « coloniale ». Dans cette école, il a comme professeur de français M Pochard, un missionnaire qui jouera un rôle imponant 20

tant dans son parcours scolaire que plus tard dans sa vie d'étudiant. Le grand-père s'inquiétaitpour son fils; le père n'ayant jamais caché ses folles ambitions pour Rakoto, il le recommande à ceux qu'il juge aptes à le seconder dans son projet. Il solliciteainsiles tutelles du révérend Radleyet de M Pochard dans l'hypothèsede son éventuelledisparition.Est-il saisid'un pressentiment funeste? Son goût excessif pour le rhum et l'alcool en général, provoque de plus en plus souvent des tempêtes familiales.Ses proches lui conseillent à maintes reprises, mais toujours vainement, une salutaire abstinence. Leurs conseils sont peu suivis d'effet, mais lui-même étant conscient des problèmes qu'il provoque, accepte qu'ils lui administrent en désespoir de cause une thérapeutique traditionnelle. Le rituel accompli,le guérisseur incise l'avant-bras puis sur l'entaille,saupoudre une préparation. Il concocte ensuite une décoction d'herbes que le père ingèrecérémonieusement. Le traitement est efficace,le sevragedrastique.Les beuveries et les fêtes ayant cessées, l'ambiance familiale retrouve un

peu plus de sérénité. Peu de temps après, un jour de l'été 1918, le père incommodé par la chaleur s'arrose le corps; puis le lendemain, est pris d'une fone fièvre et entre dans un profond délire. L'état de santé ne cessant de se détériorer, on consulte un médecin qui diagnostique une congestion pulmonaire. L'affection dure huit jours sans amélioration puis dans la nuit, à l'acmé de la crise, le rebelle abdique, réclame son fils dans un dernier sursaut de lucidité. On attribue le décès aux conséquences d'un sevrage brutal compliquéd'un problèmepulmonaire.Il a trente ans.Ses obsèques sont en même temps chrétiennes et traditionnelles. Les vœux du défunt et de cenains membres de la famille concernant l'inhumation se heurtant à des problèmes techniques, le corps est finalement déposé dans le grand tombeau qui abrite tous les ancêtres de la lignéede la reine Ranavalona III, ceux des Andriamasinavalona. La cérémonie respecte tous les rites traditionnels avec chants et prières, ainsi que l'invite finale qui propulse le jeune 21

Rakoto sur le devant de la scène, ultime officiant de la cérémonie. A 11 ans révolus, il est désonnais le dépositaire de
l'autorité. Dans son for intérieur, il se sent investi d'une mission, d'un rêve, d'un héritage, d'une lignée, et de tant d'autres choses

qu'à partir de ce jour il cesse d'être enfant. Avec le sentiment confus,confiera-t-il, ue cette pattie d'innocenceluia été confisq I quee.
Le départ du père fait que son univers très majoritairement féminin le devient exclusivement pendant quelques années. Ses deux mères et ses deux grands-mères qui le considèrent comme le chef de famille emploient dès lors le vouvoiement quand elles s'adressent à lui. Elles placent en lui tous leurs espoirs, c'est à lui seul désonnais que tous leurs efforts sont dédiés. Du vivant du père, les privilèges dus à l'aîné des deux lignées maternelle et paternelle qui le mettaient déjà très mal à l'aise vis-à-vis de ses frère et sœur et des enfants de l'entourage familialsont encore amplifiés. Il jouit d'un favoritisme de tous les instants qu'il a beaucoup de mal à assumer.
« Tu es notre seul espoir! », répètent-elles sans cesse. Mais loin de le desservir, cet environnement féminin forge aussi ses rapports avec le peuple ainsi qu'il contribue à maintenir les liens entre glorieux passé, présent misérable et vision optimiste de l'avenir. Il est issu de deux lignagesdont les caractéristiquesse complètent, mais à l'heure du bilan des influencesconjuguées,il lui semble que l'apport prépondérant vient de la branche maternelle,celledes « hova ». De cette lignéeil a hérité une appétence, un goût pour l'éducation, l'instruction, un esprit rebelle - caractéristique «hova», même si son père n'en était pas dépoUlVU qui ne se laisse pas assujettir. Il pense aussi qu'il a hérité des «hova» son patriotisme. Presque toutes les femmes qui l'entourent appartiennentà cette lignée,et en plus de ces traits communs, la grand-mère maternelle tournée vers l'avenir inculque le goût de la vie dans une philosophie du carpe diemqui ne dit pas son nom. Les deux mères, elles, sont immergées dans les difficultésdu quotidien.

La branche paternelle, issue des « andriana », est repré-

sentée par la seule tante paternelle.A cette lignée,la tradition 22

reconnaît une certaine intelligence ainsi qu'une habileté à nouer des rapports avec les gens, et un certain talent oratoire. De plus la tante paternelle ne perd aucune occasion pour rappeler à l'enfant les fastes passés, l'illustre lignée dont il est le descendant et surtout la fin tragique du grand-père. Eléments qui constituent un héritage obsédant et qui marqueront toute sa vie. Il est le seul espoir de sa famille mais en filigrane, à travers ses mères il lui semble qu'il pone les attentes d'un peuple. Tout son être sera tendu vers ces objectifs, s'oubliant lui-même, les émois du corps et les insouciances de l'adolescence. Une semaine après les funérailles, la vie reprend son
cours et le jeune Rakoto l'école. Les folles ambitions paternelles

concernant l'avenir médical de Rakoto s'appuyant déjà difficilement sur les revenus de l'épicerie et le commerce illégal des pierres précieuses et de l'or, se trouvent, avec la disparition du père, dans une impasse financière. Les trois femmes, qui ont été rejointes par la sœur de son père, ponent dorénavant la responsabilité de la famille mais ne peuvent assumer le négoce des pierres,la partie la plus lucrativede l'activité du défunt. A douze ans, le nouveau chef de famille,devant l'exposé des difficultés financières étalées au cours d'une réunion de famille,assume pour la première fois le souhait du père. Jusqu'alors abrité demère le désir paternel qui répond à son vœu secret, son silence était un confort. Aujourd'hui, rejetant le
conseil de la « première» mère qui lui conseille avec douceur et

révérence l'apprentissaged'un métier, il affinne publiquement une volonté, qui est désonmis la sienne, pleine et entière, de devenirmédecin.Ne se cachantplus demère une autre volonté, il est conscient qu'une part des responsabilitéslui revient et transigepour des études qui le destinerontà devenirinstituteur. Le parcours est moins long et de plus, il lui fournira, pense-t-il, des annes culturelleset psychologiquespour son objectiffinal qui ne changepas : ilsera médecin. Cette manière d'aborder les problèmes est une autre de ses caractéristiques. Lorsqu'une décision a mûri dans sa 23

tête, il s'y engage et met alors en œuvre toute son énergie, toute sa ténacité pour l'exécuter. On peut même avancer trivialement qu'il devient alors têtu. Rien ne peut plus le faire infléchir, rien ne peut plus le faire dévier de son choix. Son argumentation, est-elle exposée avec calme et douceur, ne cache pas pour autant les prémices du renoncement. Elle est une affile qui cache une obstination inébranlable proche de l'idée fixe. Conscient finalement, d'imposer sa volonté, il se doit alors de convoquer tout ce dont il est capable pour atteindre son but. L'objectif déclaré est donc la préparation au concours d'entrée à l'Ecole d'Instituteurs. Pour ajouter à la détresse familiale, l'annonce de la perte du procès intenté par le père contre l'Administration
Coloniale pour la spoliation de ses biens est un fardeau financier supplémentaire. La famille doit acquitter les frais du procès mais

l'insolvabilitéconstatée par un huissier compréhensif peffilet toutefois de conserver quelques modestes bijoux. L'épicerie continue néanmoins à être tenue par les deux mères, mais comme tout le laisseprésager, cette activité ne suffit pas à subvenir aux besoins quotidiens, et encore moins aux frais de scolarité. L'épicerie n'est pas désertée par la clientèle,mais on soupçonne ceux qui y viennent de vouloir davantage tenter de courtiser les deux veuves que d'y faire des achats. Il semble que la période de veuvage ne soit pas très longue pour la première épouse et qu'elle entretient des relationssans lendemainavant de se laisserfléchiret el'épouser un demi-frère de son ex-époux. Le décès rapide et inattendu de ce dernier est mis sur le compte d'une désapprobation de l'esprit du défunt. Cette influence occulte et néfaste perturbe la première épouse qui s'en plaint. Elle se sent comme hantée par le fantôme et doit subir une longue séance d'exorcisme dont elle sort désenvoûtée et soulagée.La relationde tous ces faits qui semblent releverde croyancesou de sorcelleriesn'est pas inutile. Elle montre que l'enfance du jeune Rakoto est imprégnée de cet environnement qui allie divinations,rites, traditions et religion: ce sont des herbes qui ont évité l'infection lors de sa cérémonie de circoncision, c'est une poudre et des décoctions d'herbes qui stoppèrent brusque24

ment le goût que son père entretenait pour l'alcool, et puis I l A . I c'est cette seance d e desenvoutement qill a debalTasse sa mère du fantôme paternel, et tant et tant d'autres faits confinnant les augures... Même lorsque qu'il sera au cœur de la Science et de la modernité, il y aura toujours ce lien avec sa culture profonde faite d'empirisme et d'imaginaire.Cet imaginairesi riche qui est cousin de la créativitéfoisonnante dont il fera preuve. Délaissant la boutique peu rentable, les deux femmes, sans ressources, mettent à profit leur talent de couturière et de brodeuse. Par bonheur leurs ouvrages artisanaux ont l'heur de plaire aux épouses des colons. Rejointes par la tante paternelle de Rakoto récemment devenue veuve, les deux femmes font de ces travaux de couture leur unique activité, dès le lever du soleil et jusque longtemps après son coucher.
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Ce sacrifice commun accepté en pleine conscience use prématu-

rément leurs échines courbées. Il abîme leurs mains dont la pulpe des doigts, épaissie par la poussée des aiguilles sans cesse recommencée, se couvre de corne et des stigmates de leur dévouement. La lueur des bougies palliant la pénombre des aubes naissantes, et des nuits avancées, au fil de leurs travaux, dégradent leurs yeux. Ce tableau quotidien de l'abnégationsymboliséepar ces deux mères ne laissepas le jeune Rakoto insensible.Malgréla profonde peine qu'il éprouve,il est toujours habitépar la même volonté inflexibled'atteindrele but qu'il s'est fixé.Voulant participeraux efforts de tous pour assurerleur sU1VÎe,se souvient il de l'éducationpaternelle.Il élèvedes coqs de combat, des poules, cultive des pommes de teITe.Leurs dîners s'agrémentent parlois de sauterelleset d'insectesqu'ilattrape dans les champs. Pour fairebonne figureà l'école, il doit gérerau mieuxl'unique paire de chemiseet culottequ'ilpossède. Tant bien que mal, à force de privations, de sacrifices et grâce à une gestion draconienne des maigres revenus, la scolarité des trois enfants de la famillepeut se dérouler normalement. Dans ces temps où l'esprit du colonialisme imprègne les actes de tous, même ceux qui se veulent proches 25

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