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Le général La Fayette

De
264 pages
La Fayette est plus connu, sinon plus admiré, aux Etats-Unis qu'en France, ayant fait là-bas un parcours sans faute. Il eut une vie plus difficile en tant que commandant de la garde nationale ayant la redoutable responsabilité de maintenir l'ordre et d'assurer la sécurité des Parisiens après la prise de la Bastille. On a oublié qu'il a passé cinq ans dans les cachots des Autrichiens, n'ayant jamais voulu composer avec eux. Admirateur sans faille de la Liberté, il a refusé de se mettre au service de Napoléon...
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Le général La Fayette Gentilhomme d’honneur

collection dirigée par Richard Moreau, professeur honoraire à l’Université de Paris XII, et Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille La collection Acteurs de la Science comprend des études sur les acteurs de l’épopée scientifique humaine, des inédits et des réimpressions de textes anciens écrits par les savants qui firent la Science ou sur eux par leurs pairs, des débats et des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et sur la pratique de la Science.

Acteurs de la Science

Titres déjà parus :
Roger Teysou, Dictionnaire mémorable des remèdes d’autrefois. Préface de Richard Moreau, 2007 Roger Teyssou, Quatre siècles de thérapeutique médicale du XVI e au XIX e siècle en Europe. Préface de Richard Moreau, 2007. Michel Cointat, Florian 1755-1794. Aspects méconnus de l’auteur de « Plaisir d’amour », 2007. Claude Brezinski, Comment l’esprit vient aux savants, 2007. Pierre Bayart, La Méridienne de France. Et l’aventure de sa prolongation jusqu’aux Baléares. Préface de Jean-Claude Pecker, 2007. Serge Boarini, Introduction à la casuistique, 2007. Agnès Traverse, Le projet Soleil. Chronique et analyse d’un combat, 2007. Shefqet Ndroqi, Une vie au service de la vie. Mémoires d’un médecin albanais (19141997). Adaptation française et présentation de Jean-Paul Martineaud, 2007. Ludovic Bot, Philosophie des sciences de la matière, 2007. Jean Maimbourg, Balta, aventurier de la peste. Professeur Marcel Baltazard – 19081971. Préface de Jean-Michel Alonso et de Henri-Hubert Mollaret, 2007. Général d’armée Jean-Pierre Kelche, Grand Chancelier de la Légion d’honneur (sous la présidence de), Les Maisons d’éducation de la Légion d’honneur : deux siècles d’apport à l’instruction et à l’éducation des jeunes filles. Actes du Colloque organisé à l’occasion du Bicentenaire des Maisons d’éducation de la Légion d’honneur, Saint Denis, 5 avril 2006, paru 2007. Jean-Paul Martineaud, De Vincent de Paul à Robert Debré. Des enfants abandonnés et des enfants malades à Paris, 2007. Joseph Averous, Sur mer et au delà des mers. La vie d’une jeune médecin de Marine, 1888-1904, préface de Jean Kermarec, 2006. André Krzywicki, Un improbable chemin de vie, 2006. Joseph Averous, Marie-Joseph Caffarelli (1760-1845), Préfet maritime à Brest sous le Consulat et l’Empire, 2006. Claude Brezinski, Histoires de sciences. Inventions, découvertes et savants, 2006. Paul Germain, Mémoire d’un scientifique chrétien, 2006. Marc de Lacoste-Lareymondie, Une philosophie pour la physique quantique, 2006.
(Suite des titres page 261)

Note de l’édition La Fayette ne fut pas un savant, de ceux qui font la Science positive, on le sait bien. On peut se demander toutefois où commençait la Science à son époque, où tous les gens un peu instruits s’exerçaient à ses merveilles. Ce fut pourquoi Jean-Jacques Rousseau herborisa. Cependant, le point essentiel est qu’il fallut qu’à partir de la tourmente révolutionnaire, une cohorte de politiques dépassent le : La République n’a pas besoin de savants, du président du tribunal révolutionnaire qui condamna Lavoisier, pour que la Science prenne son envolée au siècle d’après. La Fayette en fit partie d’une manière ou de l’autre. À ce titre, il a sa place ici. Les directeurs de la collection

Notice concernant la première de couverture : reproduction photographique d’un tableau d’Hubert Robert intitulé Le départ de La Fayette pour les États-Unis. Il représente le port de Pasajes, vu de la rive où La Fayette se promène avec ses amis. On voit, à l’ancre, son bateau La Victoire. Le tableau appartient au musée de Blérancourt. Cette photographie appartient à Madame Sophie Bouyssou qui nous l’a aimablement prêtée et que nous remercions vivement.

Liste des ouvrages déjà publiés par l’auteur : Jacques Forestier. Des stades aux thermes NPP et Privat, Toulouse, 1988 Curé en Ariège et ami des poètes. La vie de Casy Rivière, Loubatières, Toulouse, 1992 La vie à Toulouse sous Louis-Philippe, Loubatières, Toulouse, 1994 Le Second Empire à Toulouse, Loubatières, Toulouse, 1996 Toulouse à la Belle Époque, Loubatières, Toulouse, 1999 Des Toulousains remarquables, Loubatières, Toulouse, 2002 Rémusat, Archives départementales de la Haute-Garonne, 2003 Poètes toulousains de la Belle Époque, Loubatières, Toulouse, 2005 Les journaux satiriques toulousains de la Belle Époque, Accord édition, Toulouse, 2007

Jacques Arlet

Le général La Fayette
Gentilhomme d’honneur

L’Harmattan

Préface
La Fayette a une place toute particulière parmi les officiers français qui ont combattu avec les Américains. Ce serait une contre vérité de penser qu’il n’est qu’un parmi quelques dizaines d’autres et qu’il s’est fait mousser, s’attribuant le beau rôle ! D’abord, il a combattu sous le drapeau américain, comme général de l’armée américaine. Ensuite, il avait toute la confiance du général en chef Washington ; plus que de la confiance, il y avait entre eux une profonde amitié. C’est ainsi, ça ne s’invente pas. Enfin, il a été le premier Français, avant Rochambeau, à remplir avec beaucoup de pragmatisme et d’efficacité son métier d’officier général dans une guerre de guérillas. Et « il n’y a aucun doute que la guerre d’Indépendance aurait été perdue en 1778 sans l’aide française », comme l’écrit Mme Aslop. Les royalistes purs et durs, ceux qui souhaitaient le maintien d’une monarchie absolue, ceux qui ont émigré, ceux qui sont revenus avec Louis XVIII, ont estimé que La Fayette avait été l’instigateur de la Révolution et de ses violences. Il n’est pas raisonnable de lui attribuer une telle importance dans le déclenchement de la Révolution, dont les causes sont multiples et complexes et les déclencheurs nombreux, surtout parmi les aristocrates. N’estce pas Rivarol, lui-même, qui a écrit au sujet de la Révolution : « Elle était trop nécessaire en France pour ne pas être inévitable ». Tout ce que l’on sait de La Fayette, tout ce qu’il a dit de lui-même, permet d’affirmer que, dans les principes et dans la pratique, il était pour une révolution non violente. Dans la pratique, il aurait pu avoir, à plusieurs moments de sa vie militaire et politique, la tentation de la violence, d’une décision audacieuse mais irraisonnée, il n’y a jamais cédé. Ce qui est incontestable c’est qu’à partir du moment où il a eu la responsabilité de la sécurité, il s’est opposé avec fermeté à toute violence. Parmi les opinions défendues par des biographes honnêtes, il y a celle qui veut que La Fayette ait sauvé la vie du roi et de sa famille à trois reprises. C’est ce qu’écrit Stefan Zweig dans sa biographie de Marie-Antoinette : « Aussi n’a-t-elle aucun mot de gratitude pour La Fayette qui, en risquant sa propre vie, a sauvé à trois reprises celle de son époux et de ses enfants ». La Fayette, en rappelant le souvenir de la duchesse d’Angoulême, sœur de Louis XVII, écrit :
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« II m’a été doux d’apprendre que son intéressante sœur, la seule échappée aux assassins, avait dit : « Si ma mère eut pu vaincre ses préventions contre M. de La Fayette, si on eut pu lui accorder plus de confiance, mes malheureux parents vivraient encore ». On ne peut pas nier son courage, grand courage physique, même si c’est banal ou du moins fréquent chez les bons soldats ; mais surtout, son courage moral fut inébranlable tout au long d’une période de notre histoire où la plupart des acteurs, petits ou grands rôles de la Révolution et de ses suites impériales, ont fait preuve de tant de lâchetés ! Autre qualité éminente du général, reconnue par tous, sa générosité. Certes il était riche, par héritage, mais les plus riches ne sont pas toujours les plus généreux ! Et il avait la générosité du cœur, la vraie, plus importante, bien sûr, que celle de l’argent. En politique, c’était un libéral, au sens que ce mot avait alors, c’est-à-dire un défenseur fanatique de la Liberté, liberté politique, liberté de penser, liberté de conscience, liberté de posséder et d’entreprendre. C’était une ligne droite, toute simple, une ligne d’arête, parfois, mais il ne s’en écartait pas. Il y a dans l’attitude et la réflexion de nombreux contemporains et biographes à son égard, une jalousie plus ou moins avouable, mélangée à de l’incompréhension, car il était hors norme. Ils ne comprenaient pas, plus encore ils n’admettaient pas, sa réussite exceptionnelle, et qu’il fut en même temps… héros des deux mondes, protecteur de Louis XVI et de sa famille, installateur de la monarchie de Juillet : ils ne comprenaient pas son échec, ce qu’ils considéraient comme un échec, qu’il n’ait pas été capable de prendre le pouvoir comme l’a fait Bonaparte. Et comment ce nobliau de province, ce grand dadais maladroit, mauvais danseur de surcroît, pas bien éloquent (quelle différence par rapport à Mirabeau ou Danton !), pas bien malin (quelle différence avec Talleyrand !) a-t-il laissé de telles traces, aux États-Unis et en France ? Pour ceux-là, c’est un mystère. Pour des biographes attentifs, il n’y a pas de mystère. Sa réussite morale est la conséquence de ses qualités. Il avait beaucoup de qualités, et si on le compare, à ce sujet, aux autres acteurs de la Révolution, on est obligé de le mettre dans le peloton de tête. Et il fallait qu’il ait, aussi, beaucoup de charme pour avoir eu tant de fidèles amis et avoir été aimé comme il l’a été. Dans ce livre, j’ai voulu écrire l’histoire d’un homme, découvrir qui fut cet homme ? La Révolution à laquelle sa vie est étroitement liée n’est que le décor, le fond de tableau, elle m’intéresse beaucoup bien sûr, mais c’est La Fayette qui me passionne, la façon dont il l’a appréhendée, ses réactions vis-à-vis de ces événements considérables et terribles. Lorsqu’un homme a beaucoup écrit et écrit pour la postérité, il est impensable de ne pas le lire si l’on veut le connaître. Or, il se trouve que La Fayette a beaucoup écrit. D’abord des Mémoires qu’il a commencés à écrire, à son retour de captivité : ils sont passionnants car il s’y expose, il se raconte,
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il se défend, raconte les événements et les hommes, comme il les a vus et jugés, présente des documents, comme des pièces à conviction. Ensuite, il a écrit des milliers de lettres. Certaines d’entre elles ont été publiées par sa famille avec ses Mémoires, peu de temps après sa mort. La valeur, la vérité historique de ces Mémoires ? Nous savons tous que celui qui écrit ses Mémoires n’y écrit que « sa » vérité, mais celui qui les lit doit admettre que c’est une part incontournable de la vérité du personnage. Et celui qui se permet de juger un homme n’a pas le droit de le faire sans l’avoir lu. Ne pas en tenir compte serait aussi injuste que de refuser la parole à un accusé ! Quant à moi, je trouve plaisant d’écouter l’accusé, de le laisser parler tout son soûl, c’est la moindre des politesses, ou de lire ses longs Mémoires. Après cela, on en croit ce qu’on veut. Il n’empêche que les accents de sincérité et les accents de coquinerie ne sonnent pas de la même façon ! Ceux de La Fayette sonnent juste, même s’il s’aime bien. Il m’a paru nécessaire de le citer souvent, de le faire intervenir dans les débats, comme il le faisait à temps et à contretemps ! J’ai lu la plupart de ses biographes. Parmi les Français, trois sont remarquables et incontournables comme on dit aujourd’hui : Étienne Charavay (1898), le duc de Castries (1974) et Étienne Taillemite (1989). Chez les Américains, il faut s’incliner devant l’immense travail de Louis Gottshalk, publié en 4 volumes de 1935 à 1969. Les plus récents, Harlow Giles Unger (2002) et Jason Lane (2003) sont intéressants mais n’apportent rien de fondamentalement nouveau. Comme on le sait, des documents nombreux et importants sont aux États-Unis, en particulier la photocopie des documents des archives du château de La Grange triés et classés par le comte René de Chambrun. Certains d’entre eux ont été mis à la disposition d’André Maurois par les Chambrun, pour écrire son merveilleux livre Adrienne ou la vie de Madame de La Fayette. Ceux-là et les autres ne sont actuellement disponibles qu’à la bibliothèque du Congrès à Washington (Congress Library). J’y ai largement puisé, ce que n’a pas pu faire M. Taillemite. J’ai également pu lire les lettres du général conservées à la Lilly Library de l’Université de l’Indiana. C’est ainsi que l’on peut acquérir une meilleure connaissance de Gilbert de La Fayette et que l’on se prend d’amitié pour cet ardent gentilhomme.

1 Héros du nouveau monde
De l’Auvergne à Versailles
À 16 ans, le marquis de La Fayette fut présenté à la cour. Il arrivait du fond de l’Auvergne, où il est né, à Chavaniac, entre Brioude et Le Puy, le 6 septembre 1757. Chavaniac est un château perdu dans les bois de hêtres et de châtaigniers. C’est le château de ses ancêtres. Il y eut un La Fayette compagnon de Jeanne d’Arc, puis maréchal de France et une demoiselle de La Fayette qui résista à Louis XIII et, ce qui était plus difficile, au cardinal de Richelieu ! Mais ce sont de lointains parents de la branche aînée. Gilbert descend de la branche cadette. La branche cadette de la famille n’était sortie de la province que pour faire la guerre : on y comptait une si grande proportion de gens tués, de père en fils, sur les champs de bataille que c’était devenu, dans notre province, une espèce de proverbe 1. Gilbert — c’est le prénom que l’on retint2 — est fils unique et bientôt orphelin. Son père, officier dans l’armée du roi, fit comme ses ancêtres, il se fit tuer à la guerre, en 1758. Il avait épousé Julie de La Rivière qui passait pour avoir du bien ; c’était vrai, on le vit bien lorsqu’elle fut morte, trop jeune. La grand-mère de Julie était une amie de la fille de Louis XV, Mme Adélaïde, qui lui promit d’obtenir pour son mari un brevet d’officier aux grenadiers de France. Elle l’obtint, il en devint colonel et il en mourut ! C’est à Chavaniac que Gilbert passa son enfance, enfance heureuse entourée de femmes, sa grand-mère et surtout ses deux tantes – dont une avait épousé un Chavaniac – qui l’élèvent, l’éduquent et l’admirent. Il y avait aussi une cousine dont il était amoureux, une fille de la tante Chavaniac, d’un an plus âgée. Jamais frère et sœur ne s’aimèrent plus tendrement que nous, a-t-il écrit. Ils couraient ensemble dans les bois à la recherche de la bête du Gévaudan ! Sa mère était très belle, mais elle ne venait à Chavaniac qu’un ou deux mois par an, pendant l’été. Elle vivait le plus souvent à Paris chez son père, le marquis de La Rivière, gentilhomme breton. En 1768 (il avait 11 ans), elle l’emmena avec elle et le fit entrer au collège du Plessis, rue Saint-Jacques, à
1. Tous les textes en italiques isolés sont du marquis de La Fayette lui-même. 2. Voici ses prénoms de baptême : Marie, Paul, Joseph, Roch, Yves, Gilbert.

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Paris. Il y resta quatre ans. Il y manifestait déjà son souci de plaire, et sa volonté de lutter contre les injustices et d’envisager les émeutes sans déplaisir, comme il l’écrira dans ses Mémoires. Je dois dire que j’étais fort aimé au collège (…) J’ai voulu faire une émeute pour empêcher l’injuste punition d’un de mes camarades : je ne fus pas aussi bien soutenu que je l’aurais souhaité. En 1770, sa mère meurt, le voilà seul au monde ! Et peu de temps après, son grand-père maternel meurt à son tour, de chagrin. Je perdis ma mère à l’âge de 13 ans ; son père qui avait l’air dur et qui était fort sensible mourut de douleur quelques semaines après. Et c’est alors qu’il devint très riche, car il hérita de la grosse fortune des La Rivière : 120 000 livres de rente. 120 000 livres de rente ! C’est comme de gagner le gros lot. La mort de mon père me rendit riche, de pauvre que j’étais, disait-il. Et c’est parce qu’il était riche que les Noailles pensèrent à lui comme gendre et lui présentèrent une de leurs cinq filles ! C’était donc un grand parti et l’on comprend que les Noailles n’eurent rien de plus pressé que de mettre la main dessus, écrit, sans ambages, Charles de Rémusat. Mais c’était une chance, si j’ose dire, car cette fille, Adrienne, était remarquable en tous points. Cependant, on s’y prenait un peu tôt ! Lorsque j’atteignis ma quatorzième année, nous reçûmes la nouvelle que mon grand-père avait arrangé mon mariage avec M lle de Noailles, seconde fille du duc d’Ayen, alors âgée de douze ans. D’ailleurs, la mère d’Adrienne, Henriette d’Ayen, trouva qu’on allait bien vite, elle se fâcha même avec son mari : ils étaient trop jeunes ! Mais elle accepta cette union lorsqu’on s’entendit pour ne les marier que deux ans plus tard. Et il se trouva qu’Henriette fut très vite entichée de son futur gendre, elle l’adorait ! L’attrait de son cœur avait prévenu Adrienne et elle fut heureuse d’apprendre que sa mère le regardait et l’aimait comme un fils 3. On les maria le 11 avril 1774 – c’est l’année de la mort de Louis XV – et dès les premiers jours de sa vie conjugale, Adrienne éprouva pour Gilbert un sentiment vif et tendre (André Maurois). Les Noailles, c’était la haute noblesse, presque le premier rang après les princes du sang. En tout cas, très bien en cour et maréchal de père en fils. De plus, sa belle-mère, Henriette duchesse d’Ayen, était née d’Aguesseau, petite fille de l’illustre chancelier de France. La Fayette était entré dans un cercle magique avec les Noailles et les Ségur, les Broglie et les Dillon, très proches de la reine, donc du roi. Gilbert et Adrienne vont au bal de la reine chaque semaine et aux soupers à l’auberge de l’Épée de bois, où ducs et comtesses s’amusent et libertinent.
3. Notice sur Madame la duchesse d’Ayen, par Madame de La Fayette, sa fille.

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Il faut imaginer ce petit nobliau de province, né pauvre, qui, tout d’un coup, se trouve très riche, allié aux Noailles et propulsé dans l’orbite du soleil versaillais ! Jeune marié, il a dîné avec la du Barry la veille de la mort de Louis XV. Il est déjà connu à la cour de Louis XVI, il danse – mal, dit-on – avec la reine, fait du plat à la maîtresse du duc de Chartres, se permet de railler Monsieur, frère du roi. Il ne souhaite pas se mettre à son service comme l’aurait voulu son grand-père ! Gilbert est grand, maigre, rouquin, pas très bavard, mais il a une autorité et un charme innés. Adrienne est plus charmante que jolie, intelligente mais réservée et elle a un grand cœur et un courage de preux ! Ils savent tenir leur rang, mais ils ne se sentent pas très à l’aise dans ce milieu, très parisien, très spirituel, très frivole, et déjà, leurs idées, leurs conceptions sont souvent en désaccord avec celles de la cour. Ils pensent que l’aristocratie qu’ils fréquentent se préoccupe peu de l’état du royaume, des réformes qui s’imposent, de l’inégalité excessive. Ils ont lu Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Ils rêvent, avec d’autres jeunes aristocrates, d’une société plus libérale, plus juste, plus proche du peuple. Adrienne, de son côté, désapprouve les mœurs relâchées de ce milieu où, justement, la morale ne s’appuyait plus sur la religion sauf pour les filles de la duchesse d’Ayen, spectatrices surprises, attristées et charitables (André Maurois). Aussi, Gilbert n’est-il pas fâché de rejoindre sa compagnie. En effet, huit jours après son avènement, Louis XVI donna à La Fayette le commandement d’une compagnie du régiment de Noailles. Ce régiment était caserné à Metz, dont le gouverneur était le maréchal de Broglie. De Metz, Gilbert écrit à Adrienne : Je passe la moitié de ma journée à cheval et je cours après toutes les troupes. Je voudrais bien trouver un secret mon cher cœur, ce serait une manœuvre qui me transporterait dans votre chambre. Mais il rêve aussi d’actions d’éclat et la France est en paix. Il saura bientôt où se battre, dans le nouveau monde, où les « Américains » ne supportent plus la tutelle anglaise.

De Pasajes 4 à Yorktown - Le grand départ
Pasajes est le premier port du pays basque espagnol après la frontière, avant Saint-Sébastien. C’est là que Gilbert de Motier, marquis de La Fayette, s’embarque, le 20 avril 1777, en catimini, pour l’Amérique et pour la gloire. Le bateau qui l’emmène, son bateau, s’appelle La Victoire. Il partait se mettre au service des Insurgents et de leur général, Georges Washington.
4. Ce petit port a pour nom Pasajes et non Los Passajes comme l’ont écrit certains auteurs.

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Mousquetaire du roi à 14 ans, sous-lieutenant au régiment de Noailles à 16, à 20 ans général dans l’armée américaine. C’est une promotion « révolutionnaire », et son grade de général sera bientôt entériné à son retour en France ! Ces insurgents, ces insurgés, sont les descendants des colons britanniques, venus s’installer au début du dix-septième siècle sur la côte atlantique de l’Amérique. Les premiers, on l’a oublié, débarquèrent en 1607 dans la baie de la Chesapeake, là même où les troupes anglaises seront définitivement battues, en 1781, par les milices de Washington et nos corps expéditionnaires ! Les plus connus, les Pilgrims, débarquèrent du Mayflower en 1620, au cap Cod et fondèrent une colonie à Plymouth. Désormais, ces Anglo-Américains sont nombreux, plus d’un million et demi, dans treize colonies5 et ils sont prospères. Mais ils n’acceptent plus la tutelle de la couronne anglaise ni surtout sa prétention de lever des impôts et des taxes sans leur accord. Cela a commencé, en 1765, avec le Stamp Act 6 qui fut boycotté et suivi d’émeutes. Franklin se rendit à Londres et obtint son abrogation. Il est vrai que l’Angleterre a besoin d’argent, la guerre de Sept ans lui a coûté très cher, mais ce n’est pas une raison pour ponctionner lourdement ses colonies ! Pendant les dix ans qui suivent, la situation se détériore entre le gouvernement anglais et ces Anglo-Américains qui voudraient un peu de considération et pouvoir donner leur avis sur ce qui les concerne, surtout sur les impôts ! Point d’impôt sans représentation, proclament-ils. Beaucoup de « coloniaux » souhaitent rester anglais, c’est ce que pense Franklin, tandis que quelques hommes politiques anglais sont partisans de leur accorder de larges concessions. Mais ni le roi Georges III, ni les Tories ne l’entendent de cette façon. Et les négociateurs américains envoyés à Londres n’ont pas beaucoup de succès. Pendant ces années d’affrontement, de guerre civile larvée, de négociations sans résultats, il y a des émeutes et des incidents graves, en particulier à Boston. En mars 1770, la troupe, trop présente et ostentatoire, tire sur la foule mécontente de leur présence et tue cinq jeunes gens sur King Street. En 1773, c’est la taxe sur le thé, le Tea Act, qui irrite les commerçants bostoniens. Ils ripostent à leur façon. Déguisés en Indiens, ils s’introduisent nuitamment dans les bateaux de la Compagnie des Indes, amarrés dans le port de Boston, et jettent à la mer trois cent quarante-deux caisses de thé7, pas une de moins ! Scandale à Londres ! Comment peut-on faire un chose pareille ? En 1775, il y eut, près de Boston, deux accrochages sérieux, entre les troupes anglaises, de moins en moins bien acceptées par la population et les
5. Huit colonies royales dirigées par un gouverneur nommé par Londres, trois colonies de propriétaires, dont la Pennsylvanie, deux colonies à « Charte » (Connecticut et Rhodes Island) où les colons élisaient leur gouverneur. 6. Imposant un timbre fiscal sur les documents légaux et les journaux. 7. Le 16 décembre 1773. Cet événement est resté dans la mémoire sous le nom de Boston tea party. Le gouvernement anglais l’a très mal pris et a fermé le port de Boston tant que la ville n’aurait pas compensé financièrement les pertes de la Compagnie.

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volontaires américains désormais organisés en milice. Ce fut d’abord, en avril, l’affaire de Lexington, où 400 miliciens américains (alertés par le Franco-Bostonien Paul Revere) infligèrent une sévère défaite à une troupe de mille Anglais. Un peu plus tard, en mai, les renforts anglais débarqués à Boston eurent beaucoup de mal à se débarrasser des miliciens installés à Bunker Hill, la colline bordant au nord la rade de Boston. Ces miliciens ne se replièrent qu’après avoir tué un millier d’Anglais. La situation est bloquée, le roi d’Angleterre ne veut rien entendre, les indépendantistes ne veulent plus attendre. Le 4 juillet 1776, à Philadelphie, les « Américains » déclarent, unilatéralement, leur indépendance. Le texte de cette déclaration d’Indépendance8 est un texte fondateur et dans lequel ils ne sont pas tendres avec Georges III ! Les treize colonies « anglaises » constituent désormais les États-Unis d’Amérique. Mais il ne suffit pas de se déclarer libre pour le devenir. Les Anglais sont déterminés à maintenir leur tutelle, ils ont l’armée et les armes et préparent l’envoi de renforts puissants9. Il va donc falloir les chasser ! C’est la guerre et le rapport de forces n’est pas en faveur des Américains. Il paraît évident qu’ils ne pourront pas la gagner sans se faire aider. La Fayette fait partie de ces jeunes officiers français qui veulent aider les Américains. Mais qu’est-ce qui a poussé ce grand jeune homme, marié depuis trois ans déjà avec une femme adorable, à quitter son pays, sa femme – enceinte de surcroît –, sa parentèle et son métier ? Et d’abord, quand a-t-il décidé d’aller les aider ? Cela s’est passé au cours et à la suite d’un dîner auquel il avait été convié, à Metz, par le comte Charles de Broglie10, avec d’autres officiers, à l’occasion du passage du duc de Gloucester. Gloucester était le frère du roi d’Angleterre mais il était en froid avec lui11. Gloucester parla, très librement, de cette guerre lointaine et inquiétante, critiqua l’action du roi et de son gouvernement et se déclara favorable à l’attitude des insurgés. Dès ce jour, écrit La Fayette, il voulut partir pour l’Amérique. C’était le 8 août 177512, ses amis – et proches parents –, son beau-frère Louis Marie de Noailles13,
8. Une partie de ce texte est présentée, en annexe, dans ce livre. 9. En 1776, 400 bâtiments de transport escortés par trente vaisseaux de combat dirigés par l’amiral Howe, ont fait passer 32 000 soldats (dont 6 000 mercenaires hessois), dix mille marins et douze cents canons, en Amérique. 10. Charles François, comte de Broglie, frère de Victor François, duc de Broglie, maréchal de France et gouverneur de Metz. Charles François avait dirigé la diplomatie secrète de Louis XV. Il commandait les troupes sous les ordres de son frère. Castries écrit que c’est le maréchal, « assisté de son frère Charles » qui accueillit le duc de Gloucester et l’invita à dîner. 11. Gloucester avait épousé secrètement la fille d’une lingère et d’Horace Walpole contre l’avis du roi, son frère. 12. C’est la date indiquée par Taillemite, qui ajoute que Lafayette s’est trompé dans ses Mémoires, fixant ce dîner à la fin de l’année 1776. 13. Louis Marie, vicomte de Noailles (1756-1804), beau-Frère de La Fayette, a fait la guerre d’Indépendance : il était à Yorktown. Député aux États généraux, il fut un des artisans de la nuit du 4 août.

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son oncle Louis Philippe de Ségur14, qui étaient aussi du dîner Gloucester, étaient dans les mêmes sentiments. Quelques mois plus tard, en juin 1776, il se fit mettre au cadre des officiers de réserve, pour avoir les coudées franches et choisir son destin, sans risquer d’être accusé de désertion. Il est probable que sa décision prit définitivement corps lorsque l’on apprit, à Paris, à la fin de l’année 1776, la déclaration d’Indépendance des treize provinces : événement d’importance sur le moment, événement considérable vu d’aujourd’hui, date de naissance des États-Unis ! Quelle est la raison essentielle de la décision de La Fayette ? Je crois que c’est, avant tout, son désir, son besoin, de se battre, mais de se battre pour une belle cause, et pour lui, quelle plus belle cause que d’aider les opprimés à obtenir leur liberté ? Tous ces points sont importants et nécessaires : ce sont déjà, ce seront pendant toute sa vie, la base de ses décisions : le besoin de se battre, le désir d’aller au secours des opprimés, sa dévotion à la « Liberté ». J’ajoute la recherche de la gloire, mais tout bon militaire ne doitil pas s’y attacher ? Et ce qui lui simplifia sa décision, La Fayette trouva sa femme toute prête à partager son enthousiasme proaméricain, assure André Maurois, mais Adrienne avait une grande âme15 ! Ailleurs, il revendiquera sa hargne contre les Anglais, entretenue dans sa mémoire par la mort de son père, tué par un obus anglais, à 25 ans ! Et par son désir de revanche sur ces Anglais qui nous ont chassés de l’Amérique et humiliés au traité de Paris 16. Voici ce qu’il écrivit au sujet de la mort de son père : Mon père fut tué à Minden, colonel dans les grenadiers de France. Ce corps, composé de grenadiers choisis dans l’armée, fut exposé bêtement par un animal de lieutenant général, M. de Saint-Pern, commandant de cette troupe. On l’avait postée dans un ravin, il la plaça par bravade, sur la crête de ce ravin. Elle fut abîmée, sans aucun fruit, par les batteries ennemies. Bien sûr, il y a de méchantes gens qui n’ont pas cru à la sincérité de Gilbert et de méchantes plumes pour en écrire.
Il émigra en Angleterre en 1792 et ne revint jamais en France. Il s’installa en Amérique à Philadelphie. Il se fit réintégrer dans l’armée de Rochambeau à Saint-Domingue et mourut des suites de ses blessures à la Havane en 1804. 14. Louis Philippe, comte de Ségur (1753-1830) a fait la guerre d’Indépendance de l’Amérique, puis fut ambassadeur à Saint-Petersbourg sous la grande Catherine (1784-1790). N’a pas émigré ; s’est rallié à l’Empire dont il devint grand maître des cérémonies. Pair de France sous la Restauration. 15. Cependant, sa fille écrit que ce fut très dur pour elle : Il est aisé de juger sa douleur à une nouvelle si inattendue et si terrible… elle sentit que plus elle exciterait la pitié, plus on blâmerait mon père, son occupation fut alors de dissimuler les tortures de son cœur. 16. Le traité de Paris (1763) qui terminait la guerre de Sept Ans avait été très humiliant, car on avait abandonné, entre autres colonies, le Canada, aux Anglais.

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On a dit et l’on a écrit qu’il était parti à la suite d’une déception amoureuse. Il avait essayé de faire la conquête d’Aglaé d’Hunosltein – elle était la maîtresse du duc de Chartres17 – mais il n’y avait pas réussi. Aglaé elle-même a démenti cette supposition, mais elle se rattrapera plus tard. On a dit qu’il était parti parce qu’il n’avait aucun espoir de promotion dans l’armée française. C’est vrai qu’il s’ennuyait ferme à Metz où il servait sous les ordres bienveillants du comte Charles de Broglie. Ce dernier, nous le verrons, songeait lui-même à faire carrière en Amérique ! On a dit qu’il était parti parce que les agents recruteurs américains lui avaient promis qu’il serait général, une fois aux États-Unis. Ce dernier point est exact, mais ce n’est pas la raison première de son départ. Qui étaient ces agents, ou plutôt cet agent habilité à faire de telles promesses ? Au cours de l’été 1776, le Congrès18 de Philadelphie décide d’envoyer en France un émissaire secret camouflé en commerçant, ce qu’il est d’ailleurs. Il est aussi député du Connecticut. Il a débarqué à Bordeaux le 6 juin et il est arrivé à Paris le 5 juillet, après avoir visité les fonderies de canons de Ruelle. Il s’appelle Silas Deane, c’est un grand gaillard blond et plutôt sympathique, mais il ne parle pas un mot de français ! Il a pris des précautions pour ne pas être repéré comme agent des « indépendantistes » mais les sbires de lord Stormont, ambassadeur d’Angleterre à Paris, l’ont démasqué et Stormont va se plaindre auprès du comte de Vergennes, ministre français des Affaires extérieures. Vergennes fait semblant de ne pas connaître ce monsieur mais, en réalité, il l’a reçu en secret, le 17 juillet ; Gérard, premier commis au ministère, anglophone, fut l’interprète de cette rencontre. Deane est arrivé avec des instructions précises du Congrès. Ces instructions disent en substance que si les États-Unis étaient obligés de se séparer de la Grande-Bretagne, c’est la France dont il serait le plus « convenable » de cultiver l’amitié. Et que la France pourrait bénéficier des avantages du commerce avec les États-Unis, comme les Anglais en avaient largement profité jusque-là ! Mais il y avait aussi un volet pratique, il apportait la liste des besoins de l’armée américaine : vêtements militaires, armes, cent pièces de canon, munitions, toiles et lainages. Plus quelques ingénieurs19 et officiers. Il est en France, aussi, pour recruter du monde. Et Deane, qui ne perd pas de temps, rencontre aussi Beaumarchais le 19 juillet. Beaumarchais, nous le verrons, est au centre du trafic d’armes pour les Américains. Il a touché de l’argent, pour cela, des gouvernements français et
17. Philippe d’Orléans, duc de Chartres, petit-fils du Régent. Il deviendra duc d’Orléans et député à la Convention. On l’appellera alors Philippe Égalité ! 18. Le « Congrès » n’eut d’abord aucun caractère légal. Les États avaient reconnu la nécessité d’un organisme de coordination auquel ils envoyaient des représentants. 19. Il enrôla, par exemple, Tronson du Coudray comme directeur général de l’artillerie et du génie, mais ce ne fut pas une bonne affaire, il se fit mal voir et mourut peu après !

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espagnol, et il aura bientôt une raison sociale, Roderigue, Hortalez et Cie., installée au cœur du Marais, rue Vieille-du-Temple. C’est donc auprès de Silas Deane que La Fayette s’engagea… dans l’armée américaine (7 décembre 1776) avec l’assurance d’être nommé major général en Amérique et la liberté de rentrer en Europe, quand sa famille et son roi le rappelleront. Il avait d’autant plus de mérite de s’embarquer dans cette aventure qu’à ce moment-là, la situation militaire des États-Unis et de son général en chef était des plus précaires. Un autre volontaire, officier du comte de Broglie, le « baron » de Kalb20 l’avait introduit auprès de Deane et lui avait servi d’interprète, car La Fayette ne parlait pas anglais. Ce Bavarois au service de la France (il avait participé à la bataille de Fontenoy) était beaucoup plus âgé (né en 1721) et plus gradé que La Fayette. Il connaissait l’Amérique où l’avait envoyé Choiseul. Il était lieutenant-colonel dans le régiment de Lowendal. Ils partirent sur le même bateau, mais Kalb eut moins de chance que La Fayette : il fut tué en Caroline du Sud, à la bataille de Camden, en 1778. Ils emmenaient avec eux onze autres officiers engagés par Deane21. Ils combinent, ensemble et en secret, leur départ. Il fallait un bateau. La Fayette se déclare prêt à l’acheter. Il avance une partie de l’argent22. Le secrétaire du comte de Broglie, Guy du Boismartin (ou Dubois-Martin), fut chargé de trouver le navire, à Bordeaux, avec un capitaine et son équipage. Le bateau devait être livré en mars 1777. En attendant que le navire soit prêt, Gilbert va passer trois semaines à Londres à l’invitation de son oncle, le marquis de Noailles, ambassadeur de France. C’était un voyage programmé de longue date, avec son cousin de Poix, et il était bon de n’en rien modifier, Gilbert ne voulant pas dévoiler ses projets à son oncle. En Angleterre, on était aux premières loges pour suivre les conséquences les plus récentes du conflit entre l’Angleterre et ses colonies d’Amérique. C’est ainsi, par exemple, qu’il apprit que le gouvernement de sa majesté venait de commissionner 41 vaisseaux de ligne et de faire voter l’entretien de 45 000 matelots ou soldats ! Effort de guerre considérable montrant bien la détermination de Londres pour casser cette insurrection. Comme neveu de l’ambassadeur, Gilbert était persona grata. Il fut invité à la cour du roi Georges III et par le ministre des colonies, lord Germain. Il fut invité à l’opéra dans la loge du général Clinton ; il le retrouva en Amérique – mais pas dans la même loge ! –, Clinton était alors à la tête de l’armée anglaise. On lui proposa même
20. Fils de paysans, il avait acheté son brevet de lieutenant et son faux titre de baron. 21. De Lessere, de Valfort, de Fayolle, de Franval, Dubois-Martin, de Gimat, de Vrigny, de Bedaulx, de La Colombe, de Candon (ou Candou), Jean Capitaine (d’après Withlock). 22. 29 000 livres comptants, le reste sur 15 mois. Le prix total était de 112 000 francs. Kalb a écrit que le bateau « appartenait en propre » à La Fayette.

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d’aller visiter les ports où s’embarquaient les troupes destinées à combattre les « rebelles » américains. Il avait un peu honte, ayant choisi son camp ; il rejeta cette offre, l’accepter lui parut un abus de confiance. Il n’avait pas mis l’ambassadeur dans le secret de son engagement, comme je l’ai dit, mais ce dernier l’apprit, un peu plus tard, par son frère, le duc d’Ayen. Il en fut surpris et chagriné et l’écrivit au Premier ministre, M. de Maurepas : « Ma surprise est extrême… son âge peut excuser de grandes légèretés. » Par contre, Gilbert avait annoncé son départ à son beau-père. Le 9 mars 1777, il lui écrivait, depuis Londres : J’ai trouvé une occasion unique de me distinguer et d’apprendre mon métier ; je suis officier général dans l’armée des États-Unis d’Amérique (…) je partirai d’ici, et sans m’arrêter à Paris, j’irai m’embarquer sur un vaisseau que j’ai frété et qui m’appartient (…) Conservez-moi votre tendresse ; j’ai bien envie de la mériter. Le duc d’Ayen le prit très mal, comme nous allons le voir, et dans l’instant, il n’était plus question de tendresse ! ! De Londres, Gilbert rallie Paris où il passe trois jours chez Kalb, à Chaillot, sans se montrer, sauf à ses amis les plus proches, Ségur23 et Noailles – ils forment un inséparable trio –, et pourtant ces deux derniers ont renoncé à partir sur les instances de la famille. La Fayette rejoint ensuite Bordeaux, le 19 mars, avec Kalb. Le navire est prêt, rebaptisé La Victoire, le capitaine Le Boursier a réuni son équipage. Les onze officiers volontaires ont déjà embarqué. On peut lever l’ancre. Kalb et La Fayette les rejoignent le 25 mars à Pauillac et donnent l’ordre de mettre les voiles pour le premier port espagnol, juste avant Saint-Sébastien, Pasajes, petite rade bien abritée. Cependant, ils ne quitteront Pasajes que le 20 avril. Sur ces deux dates, tous les historiens sont d’accord. Par contre, sur le détail des états d’âme et des déplacements de Gilbert et des lettres qu’il reçut pendant ces 25 jours, il y a des discordances et des incertitudes. C’est peu important en définitive mais cela intéresse les habitants de Soulac, car c’est sur leur commune, au Verdon, que fut érigé un superbe monument en souvenir du départ de La Fayette pour l’Amérique, mais il fut détruit par les Allemands. Pourquoi La Victoire fit-elle une première étape en Espagne, au plus près de la France ? C’est une décision de Gilbert qui, semble-t-il, hésitait à partir, ayant appris que son beau-père était furieux de sa décision et voulait l’empêcher de partir à tout prix. En effet, le duc d’Ayen avait obtenu que le Premier ministre, M. de Maurepas, écrive à son gendre. Cette lettre, signée par le vicomte de Coigny, apportée par un courrier, lui arriva, mais certains
23. Ségur raconte dans ses Mémoires : « Un matin à sept heures, il (La Fayette) entre brusquement dans ma chambre, en ferme hermétiquement la porte et s’asseyant près de mon lit, il dit : Je pars pour l’Amérique ; tout le monde l’ignore ; mais je t’aime trop pour avoir voulu partir sans te confier mon secret. »

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disent qu’il l’a reçue juste avant son embarquement à Pauillac (le 26 mars), d’autres à Pasajes (le 28 ou le 31) où il avait fait suivre le courrier. Dans cette lettre, il était écrit que Sa majesté faisait défense à M. le marquis de La Fayette d’aller au continent américain sous peine de désobéissance et qu’il devait rejoindre Marseille pour y retrouver son beau-père et l’accompagner dans son voyage en Italie. Gilbert prend peur et, le 1er avril (ou le 3), décide de retourner en France, à Bordeaux, après avoir demandé à Kalb de l’attendre, mais Kalb est persuadé qu’il ne partira pas. De Bordeaux, Gilbert envoie une lettre à Maurepas lui demandant de reprendre sa décision. Il y aurait eu une réponse négative à cette lettre (?). En tout cas, le beau-père insiste et parle de lettre de cachet s’il désobéit. C’est La Fayette lui-même qui l’affirme, mais personne n’a trouvé trace d’une authentique lettre de cachet : Les lettres de ma famille furent terribles et la lettre de cachet péremptoire : défense d’aller au continent américain sous peine de désobéissance. La Fayette hésite, ne sait quel parti prendre, il va demander conseil à son ancien commandant, Charles de Broglie, qui suit de très près la belle aventure de son jeune ami. Charles de Broglie est impliqué, à plus d’un titre, dans l’aventure américaine. Il a subi cruellement la défaite de la France et le traité de Paris. Il fait partie de ces officiers actifs et patriotes qui veulent en découdre et prendre leur revanche sur l’Anglais. Il se morfond en France. Il imagine même un débarquement en Angleterre : il a proposé un plan à Louis XV à ce sujet. Pour l’heure, il se voudrait en Amérique prenant la tête des insurgés, comme généralissime : il estime que lui seul peut les mener à la victoire et il a préparé une longue lettre où il propose ses services au Congrès. Il a chargé son fidèle Kalb de la remettre au président du Congrès. Broglie a poussé La Fayette à partir. Il est au courant de ses difficultés. On a écrit qu’il était venu le voir à Bordeaux ou qu’il lui avait envoyé le vicomte de Maurois pour le décider (Maurois l’accompagnera en Amérique). En fait, le 13 avril, c’est La Fayette qui est parti pour Ruffec, dans les Charentes, où Broglie a un château. Broglie lui a conseillé de passer outre aux conseils et aux menaces qui sont surtout destinées, lui dit-il, à tromper les Anglais et de partir comme prévu. C’est ce conseil qu’il suit. De Bordeaux où il est revenu, il fait mine de partir pour Marseille, puis il revient sur ses pas et, travesti en courrier, il franchit la frontière espagnole pour retrouver son bateau à Pasajes où l’avait rejoint le vicomte de Maurois. Finalement que pense la cour, que pensent les ministres, Vergennes en tête, que pense le roi de ce départ ? Il n’y a pas une pensée unique et les responsables sont discrets. Que cela fasse du bruit, c’est sûr, toute la cour est au courant et les Noailles sont furieux, non seulement le beau-père mais aussi
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son frère, l’ambassadeur à Londres qui s’est senti floué. Et Vergennes, dont on va connaître les sympathies proaméricaines, se croit obligé de demander à son ambassadeur d’excuser les frasques… inexcusables de son neveu : « J’en suis véritablement affligé pour vous et pour vos proches (…) Je ne puis vous dire si le roi est informé de cette équipée. Je me garderai bien de lui en parler (…) » (Chambrun). Est-ce bien vrai? Vergennes pratique volontiers le mensonge diplomatique et beaucoup à la cour pensent qu’il faut laisser partir le jeune marquis et même qu’il faut l’aider à partir ! Que ce serait un signe supplémentaire de l’aide encore secrète de la France. D’après Taillemite, le roi aurait été informé. Quant à Adrienne elle connaissait le projet de Gilbert et elle a accepté son départ par amour : voici ce qu’elle écrit à ce sujet : « M. de La Fayette exécuta au mois d’avril le projet qu’il avait médité depuis six mois d’aller servir la cause de l’indépendance de l’Amérique. J’étais grosse24 et je l’aimais tendrement. Mon père et le reste de la famille furent tous dans une violente colère. Ma mère alarmée pour son propre compte de l’éloignement et des dangers du fils qu’elle chérissait, ayant moins que personne au monde le goût de l’ambition, la soif de la gloire humaine et l’attrait des entreprises, jugea pourtant celle de M. de La Fayette comme elle a été jugée deux ans plus tard par le reste du monde ».

La découverte de l’Amérique et de Washington
La traversée est longue, près de huit semaines ; au début, il a eu le mal de mer, mais ça va mieux et il en profite pour apprendre un peu d’anglais. Il écrit à Adrienne une première lettre, le 30 mai 1777, du milieu de l’océan. Il a 20 ans, il a tout quitté pour un avenir totalement incertain ! C’est de bien loin que je vous écris, mon cher cœur, et à ce cruel éloignement je joins l’incertitude encore plus affreuse du temps où je pourrai savoir de vos nouvelles (…) Que de craintes, que de troubles j’ai à joindre au chagrin déjà si vif de me séparer de tout ce que j’ai de plus cher ! Comment avez vous pris mon départ ? M’en avez vous moins aimé ? M’aurez-vous pardonné ? Avez-vous songé que dans tous les cas il me fallait être séparé de vous, errant en Italie (…) Je suis depuis ma dernière lettre dans le plus ennuyeux des pays la mer est si triste (…) Je devrais être arrivé, mais les vents m’ont cruellement contrarié. Je vous avouerai qu’à présent nous courons quelques dangers parce que nous risquons d’être attaqués par des vaisseaux anglais et que le mien n’est pas de force à se défendre. Mais, une fois arrivé, je suis en sûreté parfaite (…).
24. Elle était enceinte d’une fille, Anastasie, qui naquit le 1er juillet 1777.

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En restant en France, j’aurai traîné une vie sans gloire loin de vous, au milieu des personnes les plus opposées à mon projet et à ma façon de penser. Si vous saviez tout ce que j’ai souffert en fuyant tout ce que j’aimais le plus au monde (…) Défenseur de cette liberté que j’idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant comme ami offrir mes services à cette république si intéressante, je n’y porte que ma franchise et ma bonne volonté, nulle ambition, nul intérêt particulier. En travaillant pour ma gloire, je travaille pour leur bonheur (…) Adieu la nuit ne me permet pas de continuer car j’ai interdit toute lumière dans mon vaisseau depuis quelques jours (…) Adieu donc, si mes doigts sont un peu conduits par mon cœur, je n’ai pas besoin d’y voir clair pour vous dire que je vous aime et vous aimerai toute ma vie. Apparemment, le capitaine de La Victoire n’a appris qu’après le départ qu’il n’allait pas à Saint-Domingue, mais aux États-Unis. Et les officiers français qu’il transportait lui interdirent de faire escale aux îles, de peur d’y être rattrapé par des ordres venant de Versailles ! Le 13 juin 1777, après 54 jours de voyage, La Victoire touche terre en Caroline du Sud, à South Inlet, près de Charleston25. La Fayette monte dans un canot avec Kalb et quelques officiers ; ils remontent la rivière « sans rencontrer personne que des nègres pêchant des huîtres ». Mais à dix heures du soir, ils aperçoivent des lumières, mettent pied à terre, entendent des chiens aboyer et… miracle ! Ils sont accueillis avec la plus grande cordialité par le major Benjamin Huger26 qui leur apprend qu’ils sont à Georgetown. Le 16 juin, ils partaient pour Charleston, avec Huger, mais il n’avait que deux chevaux à leur offrir, un pour La Fayette, un pour Kalb, les autres marchaient à pied ; vingt-cinq lieues en pleine chaleur et dans des chemins affreux ! À Charleston, ils furent reçus avec les honneurs par le gouverneur Rutledge. Ce fut un accueil très chaleureux à la manière des gens du Sud ! Le 19 juin, il écrit à Adrienne, vantant l’hospitalité américaine mais exprimant sa tristesse : Vous me manquez, mon cher cœur, mes amis me manquent, il n’y a pas de bonheur pour moi loin de vous et d’eux… Depuis Charleston, ils décident de rejoindre Philadelphie, la capitale provisoire des États-Unis, le siège du Congrès. C’est là qu’ils doivent se présenter pour se faire engager. Ils pensent qu’il est préférable de se séparer en trois groupes pour le voyage. La Fayette part avec six officiers dont Kalb et Mauroy. C’est une aventure ! Plus de mille kilomètres de mauvais chemins, dans
25. La Victoire doit repartir pour la France avec une cargaison importante, mais en sortant du port elle s’est écrasée sur un rocher. 26. 20 ans plus tard, son fils tenta de faire évader Lafayette de sa prison d’Olmutz !

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un pays inconnu, trente-deux jours de voyage harassant, chaleur abominable, eau exécrable, moustiques innombrables ! ! Ils arrivent enfin, après avoir cassé les voitures et crevé plusieurs chevaux ! Après un peu de repos et un peu de toilette ! Ils rejoignent le bureau du Congrès qui doit décider de leur engagement et de leur affectation. Mais là, grosse déception ! Ils ne sont pas du tout accueillis comme des libérateurs, mais « comme des chiens dans un jeu de quilles » écrit La Fayette lui-même. En effet, le Congrès voit arriver de nombreux volontaires et beaucoup, à leurs yeux, sont des aventuriers dont ils n’ont rien à faire… et qu’il faudrait payer ! Nous avons besoin d’ingénieurs et pas d’officiers, leur disent-ils. Cependant, La Fayette est, parmi ces nouveaux arrivants, le premier qui s’en sort bien. Il a une lettre de recommandation de Franklin et, surtout, comme il l’écrit aux membres du Congrès, il a tout quitté pour aider les insurgents, il veut servir dans l’armée américaine comme volontaire, et il ne demande rien, il est prêt à servir à ses dépens, c’est-à-dire sans solde. Du coup, le président du Congrès, Hancock, touché de cette déclaration de bénévolat, lui fait accorder, le 31 juillet, la commission de major général de l’armée des États-Unis, promise par Silas Deane. Entre-temps le Congrès avait reçu une lettre de recommandation, une deuxième, de Franklin lui-même (25 mai 1777) dont voici l’essentiel : « Le marquis de La Fayette, jeune gentilhomme de grands entourages de famille ici et de grande fortune, est parti pour l’Amérique sur un vaisseau à lui, accompagné par quelques officiers de distinction, afin de nous servir dans nos armées. Il est extrêmement aimé et les vœux de tout le monde le suivent (…) nous serions heureux que les prévenances et les respects qui lui seront montrés soient utiles à nos affaires ici, en faisant plaisir non seulement à ses puissantes relations à la cour mais à toute la nation française ». Nous verrons que ce titre de major général, dont le Congrès pensait qu’il resterait fictif, honorifique, correspondra bientôt à une vraie fonction, La Fayette dirigera une division dès le 1er décembre 1777. Le voilà donc accepté, mais plusieurs officiers français, qui l’ont accompagné, sont refusés et rapatriés, à la charge des Américains. La Fayette réussira à garder auprès de lui deux de ces officiers, La Colombe et Gimat. Kalb, lui-même, faillit être renvoyé en France. Il réussit quand même à faire la preuve de la pureté de son engagement et à impressionner le Congrès par son expérience de vieux soldat27. Mais dans ces conditions et cet environnement plutôt difficile et déplaisant, il n’était plus question qu’il présente au Congrès la requête de son maître Charles de Broglie qui se faisait fort de mener les milices américaines à la victoire ! Du reste, il fallait une bonne dose
27. Dans une lettre adressée à la fille de Kalb, en avril 1800, La Fayette témoignait de la bravoure et des talents militaires de son père.

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de naïveté et de méconnaissance de la susceptibilité des Américains, mélangée à un bel orgueil et beaucoup de culot, pour prétendre prendre le commandement de l’armée américaine28 ! Le 1er août 1777, La Fayette rencontra Washington pour la première fois. Rencontre décisive, journée mémorable, puisque, dès ce jour, se scella entre eux, entre cet homme d’âge mûr – il avait 45 ans – et ce jeune homme qui avait l’âge d’être son fils, une amitié indéfectible ; ce fut un véritable coup de foudre !29 Washington est général en chef des armées américaines. Il y avait du mérite car la situation était désastreuse. Les Anglais, avec plus de 30 000 soldats, avaient presque anéanti les milices américaines qui avaient dû abandonner New York. « Trois mille hommes restaient seuls en armes », écrit La Fayette. Cependant, Washington lui fait visiter le camp des troupes de l’Union sur la Delaware. Il n’était pas très fier de son armée de va-nu-pieds hétéroclites, mais il n’a rien à cacher, il a l’air de s’excuser auprès d’un officier de cette armée française de si bonne réputation. « Je suis là pour apprendre », lui répond La Fayette. L’entente fut immédiate, l’attachement définitif. La Fayette demanda au Congrès la permission de rester auprès du général Washington : accordé ! Entre-temps Washington avait obtenu du Congrès les pleins pouvoirs dans le domaine militaire et la levée de troupes fraîches, ce qui lui permit de disposer, quelques semaines plus tard, de dix à quinze mille hommes bien équipés. Bientôt, Gilbert combat pour la première fois sous les ordres de Washington, à Brandywine, le 11 septembre 1777. Les troupes anglaises avaient l’ordre de prendre Philadelphie, la capitale des États-Unis. Elles étaient commandées par le général Cornwallis. Arrivés par bateaux, par le sud (du fond de la baie de Chesapeake), les Anglais devaient faire un grand mouvement tournant pour encercler les Américains par le nord. Washington avait décidé de les arrêter sur la rivière Brandywine au sud-ouest de Philadelphie, avec cinq mille hommes, commandés par le général Sullivan, mais ils ne firent pas le poids contre les huit mille Anglais de Corwallis et furent contraints à la retraite ! La Fayette avait demandé à rejoindre Sullivan avec son fidèle Gimat. Il contribua grandement à ce que la retraite ne tourna à la débâcle en rameutant une poignée de miliciens qui résistèrent le temps qu’il fallut à Washington pour permettre au gros de l’armée de se replier et d’évacuer Philadelphie. On reconnut que le marquis, bien que blessé, avait manifesté un courage au-dessus de tout éloge, écrira Sullivan.
28. Dans une première lettre au comte Charles de Broglie où Kalb lui annonçait qu’il envisageait son retour en France, spécialement parce que son projet lui paraissait impossible, il ajoutait : « Cette proposition aurait été regardée comme une criante injustice à l’égard de Washington et un outrage à son pays ». 29. L’affection de Georges Washington pour Monsieur de La Fayette était une des plus belles choses que j’ai jamais vues. Aucun père n’aurait pu se montrer plus tendre pour son fils que le général à l’égard de Monsieur de La Fayette (La Bedoyere, Lafayette, New York, Scribners, 1934).

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C’est cependant une nouvelle défaite pour les Américains, ils ont perdu plus d’un millier d’hommes et les Anglais occupent Philadelphie, le 26 septembre ! La Fayette est blessé à la jambe. Le lendemain, il rassure sa femme, « la balle n’a touché ni os ni nerf », et il fait l’éloge de Washington : Cet homme (…) que je vénère à mesure que je le connais davantage a bien voulu être mon ami intime (…) Je suis établi chez lui, nous vivons comme deux frères (…) quand il m’a envoyé son premier chirurgien il lui a dit de me soigner comme si j’étais son fils. Cette guerre d’Indépendance n’est pas une guerre ordinaire. Il n’y a pas de front ou alors il s’étire sur plus de 3 000 kilomètres, du Canada aux Carolines ! Il n’y aura jamais de bataille rangée et, d’ailleurs, il n’y a que quelques milliers de combattants de part et d’autre, on ne peut même pas parler d’armée. Les insurgents ne constituent pas une armée, ce sont, pour la plupart, des volontaires, mal habillés et mal armés, mais très mobiles, on les appelle les minutemen. C’est une guerre d’escarmouches, une guérilla, qui déconcerte les Anglais. De plus, ils se croyaient capables, de par leur domination maritime jusque-là incontestée, de contrôler le front de mer, mais il est trop vaste et la marine française reconstituée les précédera et les battra au bon moment, au bon endroit. La Fayette, blessé, fut transporté à Philadelphie puis à Bethlehem, à 50 km de là, au nord-ouest de la grande ville, où il fut reçu dans la famille Boeckel et choyé par Mme Boeckel et ses filles. Pendant sa convalescence, il eut la visite de Maurois et Dubois-Martin qui lui annoncèrent qu’ils retournaient en France dégoûtés des Américains ! Ces officiers français n’eurent ni la même chance ni le même optimisme que le marquis. Il fit la connaissance d’un officier polonais, le comte Pulaski, venu rejoindre les insurgés et qui lui portait – ô merveille ! – une lettre d’Adrienne. Après cette bataille perdue, les Américains, commandés par le général Gates, attaquèrent des troupes anglaises qui, venant du Canada, tentaient de rejoindre Philadelphie. Elles étaient commandées par le général Burgoyne qui se laissa enfermer à Saragota et fut obligé de se rendre, le 16 octobre de la même année (1777). Les 7 000 hommes de son armée furent tués ou faits prisonniers. La chute de Saragota fut annoncée dans l’Europe entière, elle donna un nouvel élan aux insurgés et, aux Français de France, une nouvelle raison de les aider. Mais que fait la France officielle pour les Américains ? La Fayette écrit à son beau-père le 16 décembre 1777, il parle de lui : Je lis, j’étudie, j’examine, j’écoute, je pense et de tout cela je tâche de former une idée où je fourre le plus de sens commun que je peux. Mais surtout il parle de la
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guerre anglo-américaine : L’Amérique attend avec impatience que nous nous déclarions pour elle et, un jour, j’espère, la France se décidera à humilier la fière Angleterre.

L’indépendance américaine, une affaire française
La Fayette n’était pas – loin de là – le seul Français désireux d’aider les Américains à se débarrasser de la tutelle anglaise, mais il en fut le plus emblématique. De nombreux officiers français avaient envie de rejoindre les insurgés pour les mêmes raisons : l’admiration de l’idéal démocratique des Américains, le désir de revanche contre les Anglais, le besoin de porter secours à des gens qui luttent pour la liberté. D’ailleurs La Fayette et Kalb avaient emmené avec eux, sur La Victoire, comme je l’ai écrit, douze autres officiers français. Mais cela va bien au-delà des officiers, l’opinion publique – les gouvernants doivent désormais en tenir compte – est tout à fait favorable à ces rebelles qui réclament la liberté. Notre ministre des Affaires étrangères, le comte de Vergennes, est de cet avis, mais il estime, plus subtilement, que l’Amérique est un champ de bataille où nous pourrions prendre notre revanche sur les Anglais et une occasion de reprendre notre place de première puissance européenne. Vergennes est un fin diplomate formé par ses fonctions d’ambassadeur à Constantinople et à Stockholm. Il voue une fidélité totale et sans détours au jeune roi qui l’a choisi ; il l’éduque et le défend. La confiance est réciproque. Vergennes est un honnête homme, il est sincère quand il refuse le cynisme de certains comportements politiques. Il a ressenti comme une amère défaite – et les Français avec lui – le récent partage de la Pologne et il craint cet accord insolent et cynique des trois grandes puissances de l’Est, la Prusse, la Russie et l’Autriche. Cette préoccupation pour la Pologne injustement occupée, La Fayette la partagera bientôt, ainsi que les principes de « morale » politique que défend Vergennes. Avec les Anglais, Vergennes va prendre son temps, mais en sachant où il va, c’est-à-dire vers la reconnaissance de l’indépendance des États-Unis. Son principal interlocuteur est Benjamin Franklin. Franklin est un savant, il a inventé le paratonnerre, comme chacun sait ; c’est un gestionnaire, il fut le maître des postes de l’Amérique anglaise ; c’est un politique, représentant élu de l’État de Pennsylvanie depuis 1750. C’est une des personnalités marquantes du nouvel État, il a participé à la rédaction de la déclaration d’Indépendance avec Thomas Jefferson et John Adams. Il est installé en France depuis décembre 1776. Il a été envoyé à Londres, à plusieurs reprises, pour présenter les doléances des colons. Il y était encore en 1775 pour obtenir un allègement des liens entre la couronne et les colonies américaines. Il ne souhaitait pas une
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