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Le Grand Défi

De
250 pages
La crise économique a entraîné plus que son lot de misères au Québec. Les Dansereau de St.John-Iberville, comme on appelait Saint-Jean-sur-Richelieu en ce temps-là, n’en seront pas épargnés.
Dans ce contexte, quelle vie peut espérer la jeune Martine, fille aînée d’un père ivrogne, fourbe et voleur, et d’une mère américaine exilée ne maîtrisant pas le français et soumise aux volontés d’un mari exigeant et paresseux?
Ce récit raconte l’histoire d’une adolescente de 15 ans confrontée à l’obligation d’assumer la lourde charge familiale à la mort prématurée de sa mère tant aimée. Surnommée Marie-Titine par son père, à la merci d’une grand-mère autoritaire et méprisante, elle devra lutter quotidiennement pour défendre et protéger son jeune frère et sa sœur, négligés par un père passant plus de temps dans les hôtels et les tavernes qu’auprès de ses enfants.
L’auteure, qui a vécu à cette époque, a été témoin de ce véritable drame familial qu’elle raconte avec sensibilité et passion.
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Lillian Lanoue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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MARIE-TITINE

 

 

 

 

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Les éditions ÉdiLigne Inc.

www.EdiLigne.ca

Candiac, Québec, Canada

Tél. 514.990.6534 / 1.800.990.6534

info@ediligne.ca

 

Catalogage avant publication de Bibliothèque et

Archives nationales du Québec et

Bibliothèque et Archives Canada

 

Lanoue-LaRocque, Lillian, 1927-

 

Le grand défi

 

Comprend des références bibliographiques.

 

ISBN : 978-2-924016-44-2

ISBN ePub : 978-2-924016-47-3

 

1. Lanoue-LaRocque, Lillian, 1927- - Romans, nouvelles, etc. I. Titre.

 

PS8623.A698G72 2015 C843’.6 C2015-942401-1

PS9623.A698G72 2015

ISBN ePub : 978-2-924016-47-3

 

Certificat d’inscription des droits d’auteur de l’OIPC no 1125735

Émission : 9 novembre 2015

 

Dépôt légal - Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2015

Dépôt légal - Bibliothèque et Archives Canada, 2015

 

 

Conception graphique : Annie-Claude Larocque

Image de couverture : Shutterstock

Mise en pages : Annie-Claude Larocque

 

Tous droits d’adaptation et de traduction réservés. Tous les noms et certains renseignements ont été changés afin de protéger l’identité des personnes. Toute reproduction en tout ou en partie, par quelque moyen que ce soit, graphique, électronique, manuel ou mécanique, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’auteure et de l’éditeur.

Imprimé au Québec, Canada par : ImpriMedia

 

 

 

À mon hier qui a fait

qui je suis aujourd’hui.

 

 

NOTE AU LECTEUR

 

Bien que la plupart des personnages et des situations décrits dans ce livre soient réels, plusieurs autres, cependant, relèvent de ma pure imagination.

Avant tout, mon roman parle de la détresse du Québec des années 30, profondément marqué par les tabous sociaux et les interdits religieux dont la famille Dansereau n’est que le reflet.

Le langage employé peut paraître parfois grossier ou offensant, mais il faut se rapporter au contexte québécois de l’époque. Le blasphème et l’ivrognerie étaient monnaie courante chez les hommes. De plus, la domination mâle et la soumission des femmes faisaient partie des moeurs et des coutumes du temps.

Abordez ce livre avec un esprit ouvert et suivez Marie-Titine à travers le cheminement de sa vie tourmentée. Elle saura vous prouver qu’avec courage et détermination, en dépit des écueils, chacun peut s’épanouir et grandir malgré la profondeur de ses racines de vie cultivées en terre infâme.

 

L’AUTEURE

 

 

Chapitre 1

 

Son nom était Martine, mais tout le monde l’appelait Marie-Titine, sobriquet dont l’avait affublée son père à cause d’un petit grain de beauté (naevus) logé au-dessus de sa lèvre supérieure.

Ce matin-là, en silence, elle repassait dans sa tête le scénario de sa vie. Elle cherchait plus loin que dans le fond de sa mémoire ou le creux de sa pensée, ce sont les profondeurs de son âme qu’elle scrutait pour comprendre cette sensation de malaise et de tristesse qui avait assailli et accablé inlassablement son cœur et qui avait pesé sur sa jeunesse comme une lourde roche posée sur une mince couche de glace, menaçant de la faire éclater à tout moment.

Adolescente, chez Marie-Titine, tout était mesuré, pensé et retenu en dedans comme un interdit. Il aurait été mal vu qu’elle se permette de crier son indignation, de se plaindre devant cette évidence ou de réclamer plus que ce que lui permettait sa condition de fille. Rien dans l’éducation qu’elle avait reçue ne lui aurait permis un tel écart à tous ces principes qui avaient depuis toujours empoisonné sa vie et qui continuaient à la hanter malgré ses 82 ans. Chaque jour, l’évident était devenu plus évident : elle était née fille et resterait femme dans un monde d’hommes.

Ses souvenirs d’une enfance difficile refaisaient surface et faisaient revivre en elle une douleur profondément incrustée dans son être comme une plaie inguérissable. Elle n’avait pas choisi, elle avait été choisie par la vie. Elle avait été soudée comme un maillon à la grande chaîne humaine des femmes. Être née fille était bien la cause incontestable de cette sensation permanente de frustration et de malaise qui s’était insidieusement installée en elle depuis sa tendre enfance. Elle se rappelait très bien ce jour où elle avait pleinement pris conscience de cet état de fait.

****

Un dimanche après-midi de juillet, le soleil couleur de miel étendait sa lumière dans le ciel pendant qu’une brise légère caressait le toit des maisons. Édouard, le cousin de son père, venait tout juste d’acheter un camion de seconde main d’un fermier du village voisin. Il l’avait fait repeindre en « rouge tomate », comme il se plaisait à dire.

Marie-Titine et sa famille venaient à peine de rentrer de la messe de 11 h quand Édouard se pointa pour inviter le père de la petite à aller faire une partie de pêche au lac Bleu, question de lui faire essayer sa nouvelle « ROLLS », comme il appelait son camion. Il en était si fier, on aurait dit que sa bagnole était construite en or dix carats!

Paul, le frère cadet de Marie-Titine, tournait autour de son père comme une toupie mécanique montée au bout de son ressort, le suppliant de l’emmener avec lui à la pêche.

— J’ai pas peur d’accrocher les vers à l’hameçon, moi, j’suis pas une fille! avait-il déclaré en jetant un air de mépris vers sa soeur.

La petite, moins exubérante, s’était jusque-là contentée de penser intérieurement faire le trajet jusqu’au lac Bleu dans le beau camion rouge tomate de son oncle, comme si c’était chose acquise. N’était-elle pas la plus vieille et n’était-ce pas elle qui avait ramassé les vers dans le parterre humide l’autre jour quand son père était allé à la pêche au lac Sauvage avec ses amis?

Forte de cette illusion, elle osa demander d’une voix suppliante et mielleuse, croyant ainsi toucher les cordes sensibles de son père :

— Daddy, est-ce que je peux y aller moi aussi?

— Toi à la pêche? avait répliqué Ernest en ricanant. La pêche, c’pas une affaire de filles. Taquiner l’poisson, c’est pour les garçons!

Les yeux déjà fixés sur les agrès de pêche suspendus au long crochet de bois sur le mur de la cuisine d’été, Paul jubilait. La réponse de son père à l’endroit de sa soeur avait instantanément accroché un sourire triomphant sur le visage du petit qui était persuadé que l’affaire était dans le sac pour lui.

— Mais daddy, j’sais préparer la ligne pis y mettre l’appât moi aussi, j’l’ai fait l’autre jour quand Paul et moi on a joué à pêche dans la rigole en arrière d’la côte à Boivin. Laisse-moi y aller, s’il te plaît! avait de nouveau demandé la fillette.

— Dis pas d’sottises pis va plutôt aider ta mère à débarrasser la table du déjeuner si on veut avoir d’la place pour dîner. Ça, c’est plus une occupation de filles! avait répliqué son père.

Comme si c’était seulement les filles de la maison qui avaient mangé les crêpes au sirop d’érable ce matin-là au déjeuner! Elle se dirigea vers la cuisine en bougonnant, les dents serrées : « Une occupation de filles... une occupation de filles...! »

Elle n’était pas allée à la pêche ce jour-là. Révoltée par le grand mépris que montrait son père envers tout ce qui s’appelait FEMME, elle venait de prendre une décision qui allait l’habiter pour le reste de sa vie. Puisque la meilleure part semblait toujours revenir à cette autre moitié de l’humanité, celle dont elle ne faisait pas partie, elle était déterminée à mettre tout en oeuvre pour un jour atteindre le podium de ce jeu d’inégalités.

****

Cette réflexion, elle la refaisait aujourd’hui à l’âge de 82 ans, alitée au département des soins palliatifs de l’Hôpital Sainte-Croix. Perdue dans ses souvenirs, elle tentait tant bien que mal de reconstituer le casse-tête de sa vie, les yeux rivés sur l’écran noir de son téléviseur éteint. Elle laissait sa mémoire courir dans le temps pour lui permettre de dérouler lentement le film de sa propre vie, une vie grugée par un cancer généralisé qui la tirait impitoyablement vers le gouffre de la mort depuis déjà 7 longs mois.

****

Le lundi 14 janvier 1907, pendant qu’à Kingston en Jamaïque, un violent tremblement de terre fauchait la vie de plus de 800 personnes, au 21 de Salaberry, dans la ville de St.Johns au Québec, une nouvelle vie s’annonçait. Georgiana Boucher, épouse de Michel Dansereau, maréchal-ferrant, donnait naissance à un deuxième garçon qui fut baptisé deux jours plus tard des noms de Joseph, Ernest, Émile, Arthur. Les parents privilégièrent le nom d’Ernest pour le petit, en souvenir d’un cousin missionnaire mort en Afrique du paludisme quelques années auparavant.

Quand Ernest fêta son dixième anniversaire, la famille comptait alors 5 enfants : Georges, l’aîné, Guy, un autre garçon et deux filles, Jacqueline et Madeleine.

Ernest, enfant intelligent et turbulent, montrait déjà des signes évidents d’insoumission, d’intolérance et de domination, surtout envers ses soeurs. Il était autoritaire, frondeur, fourbe, chamailleur, malicieux et possédait un talent incontestable pour imaginer des mauvais coups dont ses frères et soeurs faisaient souvent les frais. À l’adolescence, il prenait plaisir à raconter à son groupe d’amis les histoires amplifiées et modifiées à son avantage de ses nombreuses frasques. Bien sûr, il prétendait toujours en sortir sans conséquence, à cause de son habileté à attribuer à quelqu’un d’autre la responsabilité de ses incartades ou de ses gestes irréfléchis. La plupart du temps, il réussissait ainsi par la ruse à manipuler ses parents dont, aux dires des autres enfants, il semblait être le chouchou et qui lui passaient tout.

Il aimait raconter le jour où il avait coupé une des deux longues tresses de cheveux de la petite voisine de 5 ans, qui avait hurlé à fendre l’âme et dont la mère était sortie enragée sur la galerie, balai à la main en criant :

— J’vas te tuer si je t’attrape, mon p’tit joualvert de vaurien!

Ou encore l’histoire de ce samedi matin où il avait attrapé le chat noir de la vieille Sophie Arpin pour lui attacher une corde à la patte et le suspendre à la corde à linge. Il racontait cet incident en imitant le miaulement de la pauvre bête et la façon dont elle s’était débattue et tortillée.

Avec l’air « baveux » que tous lui connaissaient, il avait pris l’habitude d’enrober ses récits de quelques blasphèmes pour mieux appuyer ses faits et leur donner plus de poids. Il rabâchait les péripéties d’un samedi matin de juillet pendant la période des vacances scolaires où lui et un groupe de « chums », appelés les « Seineux » de St.Johns, avaient tenté de traverser le pont pour se rendre de l’autre côté de la rivière à Iberville, territoire du groupe rival, les « Limoneux », pour aller flirter avec les filles. Mal leur en prit lorsqu’ils virent venir vers eux d’un pas décidé quelques adeptes de ce groupe adversaire.

Les deux bandes se rencontrèrent au milieu du pont et, suite à des échanges acerbes et de nombreuses insultes de part et d’autre, une violente altercation survint. Ernest, stimulé par tout ce branle-bas et trop occupé à cracher des injures à ses adversaires, n’avait pas remarqué la présence d’un jeune costaud qui s’était élancé dans sa direction à toute allure. Le mastodonte fonça sur lui, le souleva à bout de bras et le balança par-dessus le garde-fou. Paniqué, ne sachant pas nager, Ernest se trouva soudain submergé par l’eau du canal. Il se débattait et hurlait désespérément, faisant surface pour retomber aussitôt au fond pendant que ses amis, figés sur le pont, regardaient impuissants un membre de leur gang se noyer. Lorsque les « Limoneux » constatèrent la gravité de la situation, ils déguerpirent à toute allure, laissant Ernest se débattre avec épouvante contre les eaux du canal. Un bon samaritain qui venait de s’engager sur le pont prit conscience de l’urgence de réagir. Sans hésiter, Ernest Thuot, ancien maire et homme influent bien connu, enleva ses chaussures et plongea aussitôt au secours du jeune moribond; il le sortit de l’eau passablement amoché et mal en point, puis il l’étendit sur une dalle de béton à proximité. Ernest, par sa fanfaronnerie et son manque de jugement habituels, avait failli y laisser sa peau. Grelottant dans ses vêtements trempés, toussant et crachant, il fut conduit chez lui par un autre bon samaritain, un marchand de légumes de Saint-Alexandre qui se dirigeait vers le marché public pour vendre ses produits. Quand Ernest racontait cet événement qui aurait pu être tragique, évidemment en oubliant toujours de mentionner le nom et le mérite de son sauveteur, il se faisait une gloire de répéter que c’était pour tenir tête à ces trous du cul de malotrus qu’il s’était débattu comme un diable dans l’eau bénite pour se tenir la tête hors de l’eau. Jamais il ne leur aurait donné le plaisir d’avoir sa peau!

Maman Dansereau avait failli s’évanouir lorsqu’elle avait vu arriver son fils dégoulinant et dans un état lamentable, accompagné d’un inconnu. Lorsque l’étranger eut terminé de lui donner les détails de la mésaventure du garçon, se tenant la tête à deux mains, elle le remercia sans même lui offrir ne serait-ce qu’une tasse de thé ou de café. En vitesse, elle fit venir le bon vieux docteur Bouthillier dont le bureau était situé au coin de la rue. En l’espace de quelques minutes le médecin arriva, examina le jeune miraculé et lui recommanda de demeurer au lit pendant au moins 10 jours. Il lui conseilla également de ne manger que très légèrement pour donner la chance à son estomac de se remettre.

— Rétif comme il est, il s’en sortira sans séquelles. Ça ne sera pas long qu’il va être de retour à ses vieilles habitudes et à ses mauvais coups, avait déclaré en levant les épaules le vieux docteur, qui était le médecin de la famille Danserau depuis plus de quinze ans.

Des journées entières au lit à regarder le plafond et à s’ennuyer rendaient le garçon impatient, exigeant et insupportable. Chaque fois que sa mère lui apportait une soupe chaude, il repoussait brusquement le bol en criant à tue-tête :

— J’veux un hot dog, moi, j’ai faim! J’en veux pas d’ta maudite soupe, j’veux d’la viande!

Georgiana sentit qu’elle devait trouver rapidement une solution au problème de son fils avant qu’elle ne craque. Le samedi matin très tôt, une semaine après les événements, elle décida que grand-papa Michel pouvait bien s’occuper d’Ernest le temps qu’elle sorte faire quelques courses. Elle quitta la maison en compagnie de Georges, l’aîné de la famille, pour se rendre au marché public en vue d’y faire ses provisions de viande et de légumes pour la semaine. Après avoir complété ses achats, sur le chemin du retour elle remarqua dans la vitrine d’un brocanteur, rue Champlain, un petit violon à vendre.

— J’pourrais faire d’une pierre deux coups en achetant ce p’tit violon pour Ernest, tu penses pas, Georges? Ça l’aiderait à chasser son ennui pis peut-être qu’y prendrait goût à musique? Comme ça, y pourrait s’adonner à aut’chose qu’à faire des mauvais coups quand y sera d’nouveau sur pied...

Georges, lui, trouvait cette idée parfaitement irréaliste.

— Ernest jouer du violon? Voyons, m’man, tu rêves. Moi, j’y penserais même pas!

— Ça meublerait ses heures d’ennui pendant ses jours de convalescence pis la musique pourrait peut-être y éviter d’avoir toujours les pieds dans les plats après sa guérison? insista Georgiana.

— M’man, tu vas gaspiller ton argent pour rien, tu connais Ernest!

Malgré les arguments de Georges, décidée, elle entra chez le vendeur et demanda à voir le violon. Après un examen rapide, elle s’informa du prix.

— 12.00 $, avait répondu le jeune commis.

— C’est bon, je l’prends. Peux-tu l’accorder s’il te plaît?

Convaincue qu’elle venait de faire une bonne affaire, elle sortit rejoindre Georges qui l’attendait patiemment sur le trottoir, posté devant sa petite voiture chargée de victuailles. Une fois à la maison, ce dernier aida sa mère à ranger ses achats. Georgiana s’assura d’avoir bien rempli la glacière et les armoires avant de se diriger, fébrile, vers la chambre d’Ernest en portant son petit paquet sous le bras. Sans perdre une minute, elle déchira le précieux emballage sous les yeux en points d’interrogation de son fils et lui tendit le violon en disant :

— Tiens, c’est pour toi!

Ernest poussa un cri de joie qui rassura sa mère quant à la pertinence de son achat. Le musicien en devenir se mit à pratiquer avec acharnement sur son petit instrument. Pour l’instant, des sons bizarres en sortaient qui, mis bout à bout, évoquaient d’après lui des airs de chansons populaires bien connues.

— Écoute ça, m’man, tu r’connais?

Georgiana osait un nom de chanson au hasard.

— Ben non, t’es vraiment pas d’dans! Écoute encore une fois.

Et il recommençait.

Après dix jours de convalescence, il pouvait jouer des« p’tites tounes »pour la plupart inventées par lui, accompagnées de grincements qui ressemblaient à des lamentations comme si son instrument était torturé par des mains malhabiles qui se défoulaient sur les cordes. Infatigable, il continuait à pratiquer jour après jour et finit par faire sortir de son instrument des mélodies connues.

C’est à cette aventure qui avait failli lui coûter la vie qu’il devra plus tard sa facilité à maîtriser le violon, qui deviendra son compagnon inséparable jusqu’à sa mort...

****

Au coin de la rue où habitait la famille Dansereau subsistait, malgré le temps, les intempéries et l’usure, le vieil Hôtel du Parc, vétuste et décrépit. Chaque soir dès 6 h 30, à l’insu de ses parents, Ernest sortait en catimini, violon sous le bras, prétextant aller jouer pour ses amis dans le parc. Il prenait la direction de l’hôtel et quelques minutes plus tard, on le retrouvait assis sur le dessus du bar, les pieds pendant dans le vide, à jouer des « p’tites tounes » pour divertir la clientèle et accumuler les sous qu’on laissait tomber au fond de la boîte de tomates vide déposée à ses côtés.

À l’occasion, un client lui demandait de jouer le reel irlandais Turkey in the Straw. Alors il lui offrait une bière comme récompense en plus du petit pourboire. Peter Marcoux, un habitué de la taverne, petit-fils d’un musicien cubain bien connu à l’époque, se plaisait à appeler Ernest « mon p’tit José White ». Son grand-père, disait-il, lui racontait avoir eu la chance un jour de jouer avec ce célèbre violoniste.

— C’est pas rien, ça, mon p’tit, le grand José White. T’as déjà entendu parler d’lui? demandait Peter debout, son verre de « draft » à la main.

Ernest, d’un geste de la tête, levait les épaules et faisait signe que non. Peter continuait de plus belle :

— Ben j’vas te l’dire, moé, c’était qui José White, mon p’tit! C’était un grand violoniste. Y est mort en 1909. Ouais! 1909. Un maudit bon musicien! Tu d’vais être encore en couches, toé, à c’moment-là...

Puis, en secouant la tête, il se retournait vers le bar, déposait son « mug » vide sur le comptoir, commandait une autre « draft » et reprenait place à sa table pour écouter jouer le petit.

Depuis ce soir-là, tous les clients du bar interpellaient le jeune violoneux par son sobriquet : « le p’tit José White ».

Avec le temps, Ernest avait développé un goût inquiétant pour la bière qu’il préférait désormais aux pourboires, si bien que sa petite caisse de métal cachée sous son lit souffrait de disette. Le liquide blond et son effet grisant étaient devenus pour lui un besoin presque vital. Les propriétaires de l’hôtel, eux, demeuraient complices de l’exploitation d’un jeune enfant qui, naïvement, contribuait à leurs profits en assurant un achalandage croissant.

À 7 h 30 pm, comme l’avait ordonné son père, Ernest rentrait à la maison. Il filait droit vers sa chambre pour compter le petit pécule caché sous son lit dans une boîte de tabac vide et l’engraisser de ses pourboires de la soirée. Heureux que ses parents ne se doutent pas de son stratagème, il sombrait ensuite dans le sommeil du juste, jusqu’au soir où il était rentré, titubant, en tenant un discours incohérent.

— Maman, Ernest est saoul! avait crié sa soeur Madeleine en le voyant.

Sa carrière prit rapidement fin quand le lendemain, après un long interrogatoire de la part de son père, ce dernier, la rage au coeur et le visage rouge comme une crête de coq, se précipita furieux à l’hôtel pour demander à parler au propriétaire. Quand le patron se présenta devant lui, il lui asséna un uppercut puissant à la figure et repartit en claquant la porte sans prononcer un seul mot. Le propriétaire avait compris, la carrière du petit violoneux venait de prendre fin...

****

Les vacances terminées, septembre annonçait pour Ernest la fin de ses escapades insidieuses. Comme tous les jeunes de son âge, il était inscrit en neuvième et dernière année à l’école Beaulieu sous la direction d’un nouveau professeur, Benoit Trottier. Monsieur Trottier était aussi maître de choeur à la Cathédrale et bon gré mal gré, il enrôlait ses élèves dans la chorale au grand dam d’Ernest qui contestait haut et fort cette décision unilatérale. Fidèle à lui-même et toujours aussi entêté, il manquait régulièrement les pratiques ou arrivait 15 minutes en retard avec un sourire ironique aux lèvres. Il prenait place dans les rangs en jouant des coudes et en bousculant les choristes sur son passage, tout en évitant de regarder le directeur qui sentait la moutarde lui monter au nez, surtout quand Ernest se plaisait à faire claquer les feuilles de son cartable chaque fois qu’il tournait une page.

Malgré tout, il réussit à terminer sa dernière année à Beaulieu avec succès. Imbue d’un snobisme presque maladif, Georgiana Dansereau, Madame la Présidente des Dames de Sainte-Anne de la paroisse cathédrale, inscrivit son fils cadet au Séminaire dans le but de le diriger vers une profession honorable, prétextant que les métiers étaient destinés aux jeunes moins doués.

Toujours aussi indiscipliné, Ernest échoua l’examen de première année du cours classique Éléments latins avec des notes bien en dessous de la moyenne exigée et fut renvoyé du Séminaire pour inconduite et rendement médiocre.

Sa mère, humiliée, le sermonna vertement. Résignée, mais amèrement déçue, elle lui ordonna de chercher dans les plus brefs délais un métier respectable qui lui plairait. C’est en parcourant le journal La Presse laissé sur la table par son père qu’il découvrit l’annonce de l’École Moreau, à Montréal, qui offrait une formation comme barbier coiffeur. Quand il annonça à ses parents qu’il venait de faire son choix en pointant de son doigt la publicité du journal, sa mère eut un hoquet et faillit s’étouffer. Son ego venait d’en prendre un coup.

— C’est ta dernière chance! Si tu échoues cette fois-ci, tu t’arrangeras pour te débrouiller. On en a ras-le-bol de ton manque de sérieux. Tu n’es pas le seul dans la famille et « à date », il me semble avoir assez investi dans tes projets qui ne mènent nulle part, avait dit son père en le regardant droit dans les yeux.

Ernest semblait avoir bien compris le message de son père, qui était assez clair!

Le programme offert par l’École Moreau avait une durée de 18 mois. Tous les matins, beau temps, mauvais temps, le jeune homme prenait assidûment l’autobus et le tramway pour se rendre au 2019 de la rue Moreau, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, afin d’assister à ses cours. Il trouvait difficile de s’astreindre à cette discipline routinière et le voyagement lui pesait au plus haut point, mais ses cours le passionnaient. Il se félicitait d’avoir fait le bon choix. En juin, il était sorti de l’École diplôme, ciseaux et rasoir en main, fier de son accomplissement et prêt à faire face à l’inconnu.

Très peu de temps après avoir terminé ses cours, la bougeotte le gagna à nouveau. Sans argent, sans emploi en vue, sans plan d’avenir, mais toujours aussi téméraire et immature, il annonça à ses parents qu’il avait décidé de quitter le Québec pour rejoindre les États-Unis. Avec la désinvolture qui le caractérisait, il était débarqué sans prévenir chez Hélène, une vieille cousine de sa mère qui habitait la petite ville de Cohoes dans l’État de New York. Selon lui, l’héberger pendant quelques mois lui était chose due, puisque la vieille Hélène avait coutume, depuis plusieurs années, de loger chez Georgiana, la mère d’Ernest, lorsqu’elle faisait son pèlerinage annuel en sol québécois. La plupart du temps, elle arrivait comme un cheveu sur la soupe et, toujours de la même manière, elle entrait sans sonner en criant du bout du corridor :

— Surprise! Cé moé! Ben oui, cé l’temps d’ma p’tite tournée au Kuibec pis à l’Ouratouère, ma vieille!

Georgiana détestait se faire appeler « ma vieille » et le langage boiteux de sa cousine, mi-anglais mi-français, l’énervait vraiment. Elle prétendait qu’elle n’était pas un bon exemple pour apprendre aux enfants le bon parler français.

Ernest, toujours aussi désinvolte, insouciant, irresponsable et profiteur, vivait chez la cousine Hélène une vie de pacha depuis bientôt un mois. Il faisait la grasse matinée et se laissait chouchouter sans scrupules par la vieille. Toujours à court d’argent, il s’adonnait à fond à la vie nocturne, faisant la tournée des rares hôtels de la ville qu’il avait vite dénichés très peu de temps après son arrivée. Il abusait de la générosité de son hôtesse qui, à même sa mince pension de veuve, renflouait chaque matin le portefeuille vide d’Ernest, lequel, le lendemain, était de nouveau à sec.

Invité un samedi soir par Kevin Thompson, le fils d’une voisine d’Hélène, à une soirée dansante au gymnase de la St.Joseph School, il avait accepté sans le moindre enthousiasme ni la moindre conviction, doutant fort qu’il pourrait s’amuser à une danse d’école, lui qui, chaque samedi soir depuis ses 18 ans, faisait la tournée des hôtels de sa ville natale pour ne rentrer qu’au petit matin.

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