Le Héros de l'amour

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Après avoir interprété à l’écran des personnages aussi célèbres que le sont d’Artagnan, Pardaillan, Surcouf ou Scaramouche, j’eus la chance d’être choisi pour incarner le non moins célèbre commissaire San Antonio. C’est pendant le tournage du premier film (il y en eut deux) que j’eus l’occasion de connaître Frédéric Dard. De cette rencontre naquit entre nous une solide amitié qui nous lia étroitement jusqu’à sa disparition.

Un jour, à Marbella où je m’étais retiré et où il passait, avec sa famille, toutes les vacances scolaires de sa fille Joséphine, prenant mon courage à deux mains, je remis à ce géant de la littérature quelques textes de mon cru, afin d’avoir son opinion. A ma grande surprise, il m’encouragea à continuer à écrire, et à m’attaquer à un roman ! Mais quel en serait le sujet, me demandais-je ? Je n’en avais pas la moindre idée !

Un jour, me revint en mémoire l’histoire du gentil Jojo que j’avais connu à Moulis, un petit bourg du Tarn-et-Garonne, où il vivait avec sa grand-mère et où je passais mes vacances pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce fut le meilleur ami de mes vertes années. Plus tard, nous nous retrouvâmes à Paris. Jojo était un être simple jusqu’à la naïveté. Il ignorait le mensonge et se livrait toujours à coeur ouvert. Sa mère était une célèbre chanteuse d’opéra. Il n’avait jamais connu son père. Installé à Paris après un mariage malheureux et forcé, il devint figurant à l’Opéra-Comique. Il aurait souhaité devenir un acteur célèbre, mais, victime d’un tragique évènement, il ne put réaliser son voeu. Jojo était un être trop sincère, trop pur, trop désemparé dans un monde trop dur, trop tordu, trop compliqué. De plus, il avait un énorme défaut, Georges : il ne savait qu’aimer. Voici son histoire telle qu’il me la raconta...

Gérard Barray


Préface de Frédéric Dard.


Publié le : lundi 1 janvier 2007
Lecture(s) : 45
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9999998627
Nombre de pages : non-communiqué
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Alors je dis pourquoi t’as jamais été là mon papa mon amour mon chéri mon coco pour laver mon petit cul quand j’étais un tout petit garçon et puis ça nous aurait rendus très intimes je crois et pourquoi t’es jamais venu me chercher au Lycée comme les autres papas des autres petits garçons et puis pourquoi tu m’as pas aidé à décliner rosa rosam et surtout espèce de grand salaud de merde pourquoi t’as pas été là quand j’ai foutu Suzette en cloque, Suzette que j’aimais comme on aime à dix-sept ans d’un amour adolescent tout neuf tout pur tout net. J’avais dix-sept ans papa salaud tu aurais pu m’expli-quer qu’on peut faire l’amour sans encloquer sans pourrir sa vie de jeune garçon. Pourquoi tu m’as pas guidé fabriqué préparé à toutes ces choses qu’une maman ou une grand-maman ou une tantine peuvent pas faire pas t’expliquer. Tu m’aurais peut-être dit aussi papa dégueulasse qu’une jeune fille c’est pas fait seulement pour s’encloquer ça a aussi le droit de prendre son joli petit pied une jeune fille tout comme un mec qu’il ne suffit pas de la baiser dix fois par nuit comme un gros couillon de lapin c’est pour ça va savoir qu’elle a tourné gouine après Suzette espèce d’absent pourri de ma vie pourquoi t’as pas été là près de moi près de mes dix-sept printemps ? Pensez à ça messieurs les penseurs de la queue avant d’abandonner vos femmes vos maîtresses vos épouses et laisser vos petits garçons
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tout seuls dans la vie dans l’amour dans le monde trop compli-qué des adultes. Foutez pas le camp de la maison comme des péteux. Désertez pas légionnaires du coup de bite parce qu’il y a là des petits qui ont besoin de votre bisou du soir. C’est facile de les emmener au zoo le dimanche ou au cinéma et puis de les ramener le soir à maman ou à grand-mère ou à l’internat et tout de suite après de bien vite les oublier pour faire le coup de queue à tout va ! Bien sûr c’est bon mais c’est quand même moins viril que d’assumer des responsabilités qu’on vous a pas obligé à prendre. Nous les marmots on subit nous les petits et après on vous dit merde on vous compisse mais on vous aime pour ce que vous n’avez pas été et qu’on aurait voulu que vous soyez. Mais bordel de Dieu plus j’y pense et plus ça me fout l’adrénaline en révolution ce je-m’en-foutisme superbe pour ce qui est toi ou disons la continuité de toi car tu sais tout de même ce qu’il y a dans ton foutre je suppose t’es salaud d’ac-cord mais t’es pas con alors tu dois savoir que je vais hériter en grande quantité de tes salopismes de tes héroïsmes de tes fai-blesses de tes bassesses de tes manies de ta myopie tu n’ignores pas que j’ai tout ça dans mes gênes Eugène et qu’il aurait fallu protecteur démissionnaire une attention de tous les instants pour élaguer couper couper redresser colmater pour que l’arbre poussât droit mais tu t’en foutais pas ? Tu as, c’est clair, rejeté ton rejeton ! Alors, à mon tour, je t’abandonne, papa. À tout jamais. Tu as je pense, compris qui si je suis fils d’une mère célèbre je suis, par contre, né de père inconnu. Maman, grande chanteuse d’opéra, vit le jour à Moulis, petit village du Tarn-et-Garonne. Son vrai nom, c’était Jeanne Espou-sasse mais pour des raisons faciles à comprendre elle avait pris
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un pseudonyme nom artistique nom de guerre astucieusement choisi Jasmine Clairval alliant les senteurs orientales à l’évo-cation d’un clair vallon d’une plaine verdoyante toute pleine de gazouillis d’oiseaux et de chantouillis de sources. LA Clairval elle espérait maman qu’on dirait d’elle un jour comme on dit la Tébaldi ou la Caballé ça sonne tout de même mieux que LA Espousasse qui en plus du désagréable hiatus possède une termi-naison évocatrice de bouillasse poufiasse ou merdasse pas sou-haitable pas souhaitée par l’artiste aspirant à la tête d’affiche. Maman avait été élevée à l’Institut familial de Montauban. Cette institution religieuse où des générations de jeunes mon-talbanaises ont appris les bonnes manières en même temps qu’elles cultivaient et leur esprit et leur foi en l’Éternel, avait paru à Pépé et Mémé le lieu adéquat pour faire de leur fille une jeune fille « bien ». Professeur de quelque chose, ils auraient souhaité qu’elle fût, Jeanne Espousasse. Cette profession et ce titre étaient, pour de braves paysans, synonymes d’hono-rabilité, de stabilité économique, d’avenir assuré. Ils ne se doutaient pas, les pauvres, qu’ils avaient engendré une artiste. C’est Camille Roumagnou, cousin éloigné de pépé Charles, clerc de notaire à Montauban, mélomane, pianiste et compo-siteur à ses heures qui découvrit les dons exceptionnels de la jeune fille. Camille était le correspondant de Jeanne qui, pen-sionnaire à l’Institut, n’allait à Moulis que pour les vacances scolaires. Elle passait donc tous ses dimanches dans la famille Roumagnou en compagnie des deux jeunes filles de la maison, Marthe et Henriette, qui étaient en outre ses compagnes de collège. Le clerc mélomane dédiait ses après-midi dominicaux à l’éducation musicale de ses filles. Il ne désirait pas en faire des musiciennes ou des chanteuses professionnelles, mon Dieu non, il pensait seulement que la musique pourrait, au cours de leur existence, leur apporter des sensations, des émotions, que la vie monotone de petites bourgeoises montalbanaises qui les
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guettait ne serait certainement pas en mesure de leur fournir. Et sans doute avait-il raison. Pendant des semaines Jeanne, silen-cieuse et discrète, écouta ses deux amies faire des vocalises, les accompagna par la pensée de-ci de-là, cahin-caha, de petits ânes en escarpolettes, d’heures charmeuses et de soirs descen-dants en avémarias de distinctes factures. Un jour Camille, s’adressant à Jeanne dont il avait peur qu’elle ne s’ennuie, muette auditrice depuis si longtemps, lui dit : — Et toi, ma petite Jeanne, tu n’aimerais pas apprendre à chanter avec tes cousines ? — Oh si, monsieur Roumagnou, j’aimerais bien, mais je crois que jamais je n’oserai, répondit-elle. Camille, aidé de Marthe et d’Henriette, fait tant et si bien qu’il décide Jeanne à chanter quelque chose. À sa grande sur-prise, elle choisit sans hésiter un air de « Madame Butterfly » intitulé « Sur la mer calmée… ». — Mais comment connais-tu ça, Jeannette ? — Vous savez, monsieur Roumagnou, depuis le temps que j’assiste aux répétitions de mes cousines, je connais tous leurs airs par cœur. Camille plaque quelques accords et maman attaque « Sur la mer calmée, bientôt une fumée… », la voix sort, ronde, d’une justesse parfaite, « … montera comme un blanc panache… » le pianiste accompagnateur n’en croit pas ses conduits auditifs nom de Dieu la péquenotte est surdouée Charles et Marie lui ont fabriqué des cordes vocales en jonc dix-huit carats j’en suis sur le cul sur le coup sur les couilles une voix pareille ça doit s’apprivoiser se cultiver comme une perle rare pour l’instant c’est sauvage pour l’instant bien sûr c’est le diamant à l’état brut il faut tailler polir mais nous avons là mon cher maître une voix d’une qualité exceptionnelle c’est moi qui vous le dis et je m’y connais sacrebleu.
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